CHAPITRE V Les commencements du règne de Léopold Ier
§ i. — l'inaugi-ration m; roi. — sa réception a an vers
Le prince Léopold avait reçu le il juillet la commission chargée de lui remettre le décret qui adoptait le traité des dix-huit articles.
Dix jours après, le premier Roi des Belges faisait son entrée à Bruxelles, mettant fin aux glorieux travaux du Congrès en même temps qu'à la pénible mission du Régent ; et le 24, il composait ainsi son premier ministère : M. de Muelcnnere aux affaires étrangères, M. Raikcm à la justice, M. Coghcn aux finances, M. de Sauvage à l'intérieur, M. le général de Failly à la guerre.
Mais le jour même où la population bruxelloise acclamait Léopold Ier, le roi Guillaume protestait contre le traité des dix-huit articles, en déclarant que « si le prince Léopold prenait possession du trône, il ne pourrait le considérer que comme placé dans une attitude hostile et comme son ennemi ».
La protestation ne fut pas prise au sérieux à Bruxelles : personne ne crut qu'elle serait suivie d'effet.
Léopold Ier, qui avait hâte de voir par lui-même les
besoins du pays, choisit Anvers pour le début de ses excursions. Commencer le travail de consolidation du régime nouveau en face de l'ennemi qui tenait encore ses canons braqués sur la ville, cela ne manquait pas de crânerie.
Rogier l'avait demandé au Roi dans l'audience publique qui s'était tenue au Palais une demi-heure après l'inauguration : il répondait hardiment de la réception. Léopold avait accepté.
Rogier n'est pas un homme de cour : c'est ce qui nous explique qu'il ait décliné l'honneur que voulait lui faire le Roi de l'attacher à sa personne en qualité d'aide de camp.
Mais enfin, pour la circonstance, il s'improvisera homme de cour comme il s'est improvisé chef révolutionnaire et chef de gouvernement.
Son frère est inquiet pour lui et lui écrit à la date du 29 juillet, donc huit jours après l'inauguration de Léopold Ier:
«< Au moment où je t Y-cris, le roi Léopold fait sans doute son entrée à Anvers; il n'y sera pas reçu avec moins d'enthousiasme que dans les autres villes.
Tu vas, mon bon ami, te trouver au milieu des embarras des discours, des dîners, des présentations. J'aurais voulu être là pour t'aider un peu et t'otïtir mon expcriuuc de cour et th mhn. Mais ton ami F. de Mérode est du voyage, il te secondera... »
Rogier n'est pas plus embarrassé alors qu'à aucune autre époque de sa carrière, quoiqu'il se trouve en face d'un» prince élevé dans une cour allemande et familiarisé aux allures pleines de morgue de la grande aristocratie anglaise.
Sans qu'il ait besoin de l'aide de Félix de Mérode, il inaugure le cérémonial plus familier d'un peuple libre en face d'une monarchie d'un type tout nouveau.
Firmih trouva qu'il s'était on ne peut mieux tiré des difficultés de cette situation, toute nouvelle pour lui: « Je viens, lui écrit-il le 3i juillet, de lire ton discours au
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Roi. C'est parfait de tact et de convenance : à bon entendeur salut ! » ( i )
Voici le discours, qui est en effet très réussi :
« Sire, la (Imputation de la province où vous entrez est heureuse de pouvoir, la première, vous présenter les hommages que nos communes affranchies et chacun de leurs habitants s'apprêtent à vous offrir.
» Ces hommages vous plairont, sire, parce que vous y verrez l'expression libre et spontanée de leur reconnaissance pour le chef qui s'est rendu à leurs vœux et à leur choix; l'expression de la confiance que son caractère inspire, des espérances que déjà ses paroles ont fait naitre, et que bientôt ses actes réaliseront.
>» Vous trouverez, sire, des campagnes florissantes, des populations remplies d'enthousiasme; mais les traces des journées d'octobre qui subsistent encore pour attester le courage des Belges et la honte des vaincus, vous diront que cet aspect riant et prospère cache cependant des plaies à guérir, de légitimes besoins à satisfaire. Le commerce belge dont vous venez visiter la métropole, l'industrie et l'agriculture qui l'alimentent, réclament de nouveaux débouchés, des lois sagement protectrices. Les impôts dont les circonstances ont aggravé le poids, ont droit a une répartition équitable et modérée; le système pénitentiaire de nos prisons, celui de nos établissements de bienfaisance appellent aussi leurs améliorations : la province, sire, s'en remet avec confiance à votre sagesse, secondée par la nouvelle représentation nationale qui va bientôt entourer votre trône populaire et convertir en lois les germes féconds et généreux de liberté posés dans la Constitution.
» Enfin, sire, la province que vous visitez est encore occupée, au cœur même, par les soldats d'un monarque ennemi. Votre puissante intervention comme prince a déjà donné à la Belgique presque tout ce que l'équité, le droit des gens, et ses intérêts réclamaient impérieusement. Puisse votre présence comme roi, au sein des murs d'Anvers, être le signal du prochain affranchissement de cette cité qu'attendent de si hautes destinées aprèsde si grands désasties !
( i ) C'était aussi lavis de Joseph Dcmarteau, qui commençait ainsi sa lettre du 3i juillet : « Votre discours au Roi a produit ici (à Bruxelles) l'effet dont il était digne : c'est le premier discours de gouverneur où le respect n'ait rien ôté à la noblesse et à la vérité. Vous avez dû être content de vous et, je l'espère, pas plus que le roi lui-même ne l'aura été. Au moment où Chazal et moi nous étions à vous en féliciter, Mme Lebeau arriva chez Chazal pour rendre une visite à sa femme. M. et Mme Lebeau vous en font leurs sincères compliments... »
» Alors tout ce qui tient à cœur la prospérité et l'honneur national vous bénira. Que si les négociations pacifiques n'atteignent pas leur but, notre jeune armée remplie de cette noble ardeur qui présage la victoire, et que votre présence va doubler, saura vous prouver, sire, comment ce que le brasdu peuple lui a laissé a faire pour la délivrance du pays, son courage est prêt à l'achever sous vos yeux, en mêlant à ce beau cri qu'elle aime : Vivent les Belges, ce nouveau cri qui doit les rallier tous : Vive le Roi! »
On remarquera la phrase où Rogier prédit à Anvers de hautes Jcstiin-'cs. Nous verrons que comme gouverneur il a grandement contribué à réaliser la prédiction. — Si dans une heure d'ingratitude, les Anversois oublièrent ce que leur gouverneur et député avait fait pour eux, Rogier ne leur en garda point rancune. Devenu ministre des affaires étrangères, il n'eut pas de repos qu'il n'eût signé l'acte fameux de l'afiranchisscmcnt île l'Escaut...
Tu trahis mes bienfaits :je les veux, redoubler ; Je te comblai de biens : je t'en veux accabler. —
Le Roi avait conservé une excellente impression de la
réception que lui avaient faite les Anversois. Il en savait
gré à Rogier et aimait à dire à ceux qui lui parlaient du
jeune gouverneur, qu'il faisait le plus grand cas de son
habileté et de son caractère. Un passage d'une lettre du
peintre Wappers, écrite quelques mois après (i), nous
apprend en quelle estime le Roi tenait Rogier.
« ... Vous êtes, mon cher Rogier, extrêmement en faveur près de Sa Majesté. Je ne veux point vous répeter tout ce que Sa Majesté a dit de vous.. : « ce bon, ce zélé, ce charmant... » sont ses moindres expressions. « Vous l'aimez beaucoup, monsieur Wappers? — IJeaucoup, Sire, et je ne suis pas le seul qui l'aime: le peuple l'idolâtre et avec ce tact particulier au peuple, on l'a surnommé le bras droit de Sa Majesté — Allons, cela me fait bien plaisir; oui, on l'aime, et moi je l'aime beaucoup, etc.» (toutes paroles du Rvi). Enfin, pendant cinq ou six conversations qui ont roulé sur vous, Sa Majesté a paru enchantée de Votre Excellence... »
( i ) La lettre est du 4 mai iS32. Wapr-xrs venait, croyons-nous, de faire le portrait de Léopold I,r.
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