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On avait souvent dit — et là pourrait bien être la cause de la demi-obscurité où Rogier avait été laissé depuis l'avènement du Régent — on avait souvent dit qu'il était plutôt homme d'action que d'administration, et que la froide patience de l'homme de gouvernement lui manquait. Ce n'était pas assurément l'avis de ceux qui l'avaient vu de près au Gouvernement provisoire. Dans tous les cas, les quinze mois de son gouvernement d'Anvers durent faire tomber les critiques de ce genre. Ses preuves étaient désormais faites pour tout le monde. L'homme d'action se doublait d'un administrateur. Il était justement le ministre de l'intérieur dont le pays allait avoir besoin.
Pour bien comprendre les événements décisifs qui se préparaient, il nous faut nous reporter au mois de juillet, au moment où la session venait de se clore malgré l'opposition des De Robaulx, des Dumortier, des Gendebien, qui se refusaient à admettre que le calme et la tranquillité fussent indispensables aux négociations poursuivies alors entre le cabinet de Muelenaere et lord Palmerston pour amener l'évacuation par les Hollandais du territoire irrévocablement reconnu à la Belgique.
Le ministre des affaires étrangères avait recommandé au général Goblet, notre nouveau chargé d'affaires à Londres, de dire au cabinet anglais que le roi Léopold et ses ministres seraient fidèles à l'engagement qu'ils avaient pris devant les représentants de la nation, de ne participer avant l'évacuation à aucune négociation, ni à aucune résolution quelconque. Or, depuis le traité du i5 novembre accepté avec tant de peine par la Belgique, la Hollande, qui voulait toujours gagner du temps, avait opposé des objections et formulé des réclamations; bref, elle avait proposé de nouvelles négociations !
Lord Palmerston, tout en reconnaissant que les stipu-
ROGIER PENDANT LA PREMIÈRE SESSION
lations du traité du i5 novembre ne pouvaient plus être modifiées au détriment de la Belgique, proposait ùn moyen terme tout à la fois pour sauvegarder les droits acquis de notre pays et pour ménager l'amour-propre du roi Guillaume : c'est ce qu'on a appelé le thème de lord Palmerston (i). Le général Goblet avait quelque lieu de croire (2) que la Hollande ne l'accepterait pas; la Belgique avait donc intérêt à se prêter au projet du cabinet anglais, puisque le gouvernement hollandais serait ainsi amené à montrer sa mauvaise volonté. M. Goblet proposa donc à M. de Muelenaere de ne pas insister, momentanément, sur l'évacuation préalable du territoire, malgré la promesse faite à la Chambre. Il y avait là une épreuve à faire, une partie à jouer.
M. de Muelenaere, se considérant comme trop engagé devant le Parlement pour la jouer lui-même, donna sa démission.
M. Goblet prit le portefeuille des affaires étrangères et donna à M. Van de Weyer, son successeur à Londres, l'autorisation de négocier encore sur la base du thème de lord Palmerston. Il eut besoin de beaucoup de courage et d'abnégation pour supporter les attaques de la presse qui l'accusait de trahison et de lâcheté ; il eut besoin aussi de beaucoup d'habileté et de discrétion pour faire croire au cabinet de La Haye que la Belgique désirait véritablement voir adopter la proposition de lord Palmerston. Il s'agissait de vaincre le roi Guillaume sur son propre terrain : M. Goblet y réussit. « Le jour où, dit M. Thonissen, M. Van de Weyer exhiba ses pleins pouvoirs pour la discussion du thème anglais, il devint manifeste que le plénipotentiaire hollandais n'avait jamais eu les siens !
( 1) Rogier n'ayant pas été mêlé à cette affaire, on nous dispensera sans doute d'entrer dans les détails.
(3) Ses relations personnelles avec quelques diplomates bitn informés lui avaient à cet égard été très utiles.
L'esprit de conciliation manifesté depuis plusieurs semaines, le désir d'entamer des négociations directes avec la Belgique, tout cela n'était qu'une ruse de guerre! Le gouvernement hollandais s'était avancé dans la persuasion que la Belgique ne pouvait se dispenser d'exiger l'évacuation préalable de son territoire : les prévisions du général Goblet se trouvaient réalisées... » L'expression populaire : « A malin malin et demi » est en situation.
M. Thonissen lait remarquer que ces faits étranges n'ont pas été imaginés à plaisir : ils résultent en ejfet à l'évidence des procès-verbaux des séances de la Conférence de Londres.
N'y a-t-il pas encore lieu d'admirer la patience et l'habile sagesse des hommes de i83o ?
Désormais, la Conférence de Londres ne pouvait plus se refuser à ordonner l'exécution du traité du i5 novembre l83i. La bonne volonté de la Belgique était évidente et les roueries de la Hollande avaient été déjouées. Il ne s'agissait plus d'inventer un nouveau thème. Nous réclamions instamment le départ des Hollandais de la citadelle d'Anvers. Il fallait « ou que la Conférence agit énergiquement contre la Hollande, ou bien qu'elle abandonnât la solution du litige aux armées des deux peuples au risque de jeter l'Europe dans les périls d'une guerre générale... »
C'est en ce moment que M. Goblet qui, depuis la démission de M. de Muelenaere (18 septembre l83i), avait pour collègues les anciens ministres de l'intérieur, des finances et de la guerre sous le titre de commissaires royaux, constitue, avec l'aide de Lebeau, un cabinet nouveau dans lequel Kogicr aura le portefeuille de l'intérieur.