‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 54 sur 65 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Rogier ministre de l'intérieur (20 octobre 1832 — V août 1834)

Si. — roc.ier accepte le portefeuille de l'intérieur. — l'armée

FRANÇAISE ENTRE EN BELOKjUE POUR FORCER LES HOLLANDAIS A ÉVAC UER LA CITADELLE d\\NVERS. — POURQUOI LE MINISTERE OFFRE SA DÉMISSION AU ROI.

Bruxelles, le 19 octobre iS32.

Mon cher Charles,

Le Roi nous a autorisés, Goblet et moi, à t'offrir le ministère de l'intérieur.

Je suis trop franc pour te cacher que si j'avais pu t'épargner ce fardeau, je l'eusse fait et mis sur le dos d'un autre.

Je ne sais quelle résolution tu prendras. En supposant que tu consentes à surmonter des répugnances bien légitimes, ce ne serait dans tous les cas qu'après avoir pris une connaissance exacte des affaires, lu toutes les pièces, entendu les initiés. Goblet est un honnête homme, un homme habile, un homme de cœur. Tu le jugeras.

La crise approche : elle nous sauvera, j'espère, mais elle peut nous perdre. Le succès dépend surtout de la trempe des nouveaux ministres. Il y a du danger, mais il y a de la gloire à acquérir, un grand service à rendre au pays, aussi grand peut-être qu'en septembre iS3o.

Tu dois au moins au Roi et à ton ami de venir immédiatement à Bruxelles.

Ce n'est qu'ici et en pleine connaissance de cause que tu pourras prendre une résolution.

Viens d'abord me voir avant tout autre.Je suis logé chez mon frère. Je t'attends avec la plus vive impatience.

Une chose qui t'alléchera peut-être est celle-ci: c'est qu'avant l'ouverture des Chambres, il y aura, de manière ou d'autre, des coups de canon tirés, ou bien j'aurai cessé d'être ministre.

Tout à toi, (Signé) Leiœau.

A la bonne heure ! c'était là surtout le langage qu'il fallait parler à Rogier, et l'on va voir que la lettre du général Goblet était bien faite pour confirmer le langage de Lebeau :

Bruxelles, le 19 octobre i832.

Mon cher collègue et ami,

Si nous étions dans des temps bien calmcu, dans une situation bien douce, vos amis, connaissant tous votre modestie, n'auraient probablement pas pensé à vous pour le ministère de l'intérieur; mais dans les moments solennels où nous nous trouvons, on peut avec certitude s'adresser à un homme tel que vous, on est certain de le voir accepter en lui disant : Vcucz partager nos dvnadics, car les embarras sont grands ; mais nous pouvons nous distinguer.

M. Lebeau vous écrit un mot : il vous aura peut être dit que le Roi m'a chargé de la formation d'un ministère, et que j'ai résolu de m'adresser à un homme d'une autre trempe que de Mueknaere... (1 )

Je me suis donc fait autoriser à vous inviter à vous rendre à Bruxelles, et j'aime à croire que vous ne vous y refuserez pas.

Je vous envoie le capitaine Heaulieu qui vous ramènera. Cet officier mérite ma confiance et il est à même de vous désennuyer en route en vous mettant au courant de notre situation politique.

Ne doutez pas de tous les sentiments d'estime et du dévouement bien sincère de

Votre affectionné serviteur ( Signé) Gobliît.

Cette double démarche, si flatteuse pour le caractère <le Rogier, eut le résultat qu'en attendaient le Roi, Goblet et Lebeau : Rogier accepta.

Les Notes et Souvenirs contiennent les lignes suivantes au sujet de son acceptation:

(i)M. Goblet qualifiait le caractère de M. de Muelenaere d'une façon dure; nous avons cru pouvoir supprimer lepithète. L'histoire n"y perd rien.

Je rerois au milieu de la nuit Beaulieu porteur d'une lettre de Goblet et de Lebeau. « Pour t'allécber, m'écrit Lebeau, je te dirai que dans huit jours des coups de fusil seront tirés, ou je ne serai plus ministre ! »

Conférence avec Goblet. Instances auprès de Urabant pour les finances.

Pourquoi ces instances auprès de M. Brabant, député catholique? Farce que Rogier est fidèle et restera constamment fidèle à l'union, aussi longtemps que la Belgique ne sera pas constituée et reconnue par 1'Kurope.

M. Brabant n'ayant pas accepté le portefeuille qui lui était offert, Rogier insista alors auprès du comte de Mérode pour qu'il entrât dans le cabinet. De Mérode y - entra, mais sans portefeuille.

Le cabinet fut définitivement constitué le 20 octobre :

Goblet avait les affaires étrangères; Lebeau, la justice; Rogier, l'intérieur; le général Evain, la guerre; Duvivier, les finances.

La nomination de Rogier fut accueillie à Anvers d'une façon très flatteuse pour lui : la députation des états provinciaux, le haut commerce, les artistes lui exprimèrent, avec leurs félicitations, leurs regrets de le voir quitter l'administration d'une province où, en si peu de mois, il avait déjà donné tant de preuves d'habileté et de dévouement.

Les artistes lui offrirent, comme un faible souvenir (lettre de Van Brée, du 27 octobre i832;, des dessins qu'il aimait à montrer.

La circulaire par laquelle Rogier notifia aux gouverneurs son entrée en fonctions était conçue en excellents termes :

« Par son arrêté du 20 octobre, le Roi a bien voulu m'appeler à faire partie de son cabinet en qualité de ministre de l'intérieur. Je n'ai pas refusé ces fonctions dont les difficultés me sont connues, parce que j'ai toujours pensé que

LUTTE POUR L'JNDKPLNDANCE

ce n'est pas dans les temps difficiles que le dévouement des citoyens doit manquer au pays.

» C'est vous dire assez, Monsieur le Gouverneur, que j'ai le droit de compter pour l'accomplissement d'une tâche pénible, sur une franche et active coopération de votre part. Le zèle, la fermeté, tous les efforts que j'attends de vous, vous les obtiendrez à votre tour de vos subordonnés. Nous veillerons à ce que toutes les affaires, instruites avec maturité et impartialité, reçoivent une exécution prompte, et au besoin énergique, renfermée dans le cadre de la loi. L'action administrative ne doit point rencontrer d'entraves. Vous n'aurez donc pas à user d'une condescendance blâmable â l'égard des fonctionnaires et employés sous vos ordres dont l'incurie ou le mauvais vouloir arrêterait la marche de l'administration ou compromettrait la considération qu'elle doit atteindre. La position particulière du pays exige que j'insiste sur ce point. Votre surveillance sera franche et sévère, sans descendre â d'inutiles tracasseries, et les fautes graves ne me seront pas signalées en vain.

» Pénétré de tous les principes libéraux contenus dans , la Constitution, vous vous attacherez, pour ce qui vous regarde, à diriger toute votre administration dans l'esprit des institutions qu'elle consacre ; vous la défendrez contre toute atteinte portée aux libertés et aux garanties qu'elle consacre.

» Dans les événements graves et décisifs qui se préparent, le pays aura plus que jamais besoin de l'union de tous les citoyens, et le gouvernement de leur confiance. Vous emploierez toute votre influence à maintenir l'une, tous vos efforts à mériter l'autre. La ligne de conduite qui vous est tracée, je serai le premier à la suivre. »

Appel au dévouement de ses subordonnés en échange du sien ; respect de la liberté de tous, avec la ferme intention de ne tolérer aucune tentative de rébellion ;

exhortation au travail ; loyauté dans la conduite ; pas de sévérités inutiles ni de tracasseries puériles ; nécessité de Y union des bons citoyens pour le salut du pays et le bonheur de tous : voilà un excellent programme. Et le programme a été tenu.

Dans le camp catholique comme dans le camp libéral, l'avènement de Rogier au pouvoir fut bien accueilli. Il eut ce que, dans le langage d'aujourd'hui, on appelle une bonne presse, à part bien entendu la presse orangiste. Sa correspondance atteste d'ailleurs que la presse était bien, cette fois, l'écho de l'opinion publique, qui voyait avec une réelle satisfaction le portefeuille si important de l'intérieur passer en des mains aussi vaillantes qu'honnêtes. Nous ne donnerons d'extraits que de deux lettres : l'une d'un libéral, l'autre d'un catholique.

L'avocat Xéoclés Hennequin, qui resta toujours son ami, lui écrivait, le l5 novembre, une lettre où le caractère et la valeur de Rogier sont décrits en des termes dignes de lui :

«(...Au fond, ce n'est pas précisément toi, mais nous, c'est-à-dire le pays, qu'il faudrait féliciter de ton arrivée au ministère dans des circonstances encore si difficiles. Je m'en rejouis cependant, même dans ton intérêt personnel, parce que le moment est opportun, et que je te vois ainsi en position de terminer de les propres mains l'œuvre que tu as commencée... Donne fortune bien rare en révolution... Je suis certain que toi et Lebcau vous n'êtes entrés au ministère ni en étourdis, ni en ambitieux...

Et quand enfin la question extérieure sera résolue, quel bonheur de pouvoir une bonne fois travailler à l'organisation du pays; et quelle belle tâche tu auras devant toi ! La province, le commerce, l'enseignement, la garde civique, pauvre morte-née que j'aime encore dans son linceul; et tant d'intérêts qui attendent qu'on s'occupe d'eux; et tant d'améliorations indiquées par le bon sens et la bonne foi... »

Le comte de Mérodc lui envoyait ces lignes le 27 octobre, de Paris où il était allé chercher un collège pour son fils :

« ... J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre circulaire de Ministre, comme j'avais avec non moins de satisfaction remarqué précédemment le discours du Gouverneur d'Anvers à l'entrée du Roi et de la Reine. J'ai retrouvé dans ces occasions l'excellent esprit du très honorable Monsieur Ch. Rogicr... »

Soumis à réélection , aux termes de l'article de la Constitution qui est un de ceux dont on propose aujourd'hui la revision, Rogicr écrit le 25 octobre à M. Denef, son collègue à la Chambre pour l'arrondissement de Turnhout, et à MM. Lcbon, bourgmestre de Gheel, Peeters, bourgmestre de Westerloo, et Ooms, procureur du Roi de Turnhout, qui avaient été ses collègues au Congrès, pour leur demander cle lui faire connaître confidentiellement jusqu'à quel point il pouvait encore compter sur les suffrages du corps électoral :

«... J'ai toujours eu à cœur de remplir mon mandat en député loyal et consciencieux, et j'en désire la continuation parce que ma nouvelle position ne change rien à mes principes à cet égard. En acceptant une lâche pénible dont les circonstances augmentent les difficultés, je n'ai consulté que mon dévouement aux intérêts du pays. J'espère donc que messieurs les électeurs ne me retireront pas leur confiance... j>

Réponse de M. Denef:

« ... Votre promotion me fait nourrir de très douces espérances pour le vrai bien de notre chère patrie ; je vous en félicite donc de tout mon cœur ou, pour mieux dire, j'en félicite le pays tout entier... J'ai la confiance que mes efforts pour votre réélection seront couronnés de succès... »

Réponse de M. Ooms :

« ... Tous les patriotes réuniront leurs suffrages sur vous... votre réélection est certaine. On attend de votre patriolisme énergique et éclairé une fin très prochaine à cette irrésolution beaucoup plus accablante que les maux de la guerre... »

Réponse de M. Lebon :

«...Vos principes sont assez connus aux braves Campinois pour qu'ils

ROGIER MINISTRE DE L'INTÉRIEUR 2ig

aient en vous la confiance la plus sure, et nous sommes convaincus que li liberté pour tons et en tout, sur laquelle repose l'heureuse union de tous les vrais Belges, trouvera en vous une garantie rassurante... Votre réélection n'est pas douteuse; nous sommes habitués à confondre notre confiance avec celle de S. M. Léopold l'élu (sic)... »

Lettre de M. Peeters(du i5) :

« ... Vous pouvez vous glorifier d'avoir été élu à l'unanimité, si l'on excepte quelques orangistes, que vous préférez sans doute d'avoir voté contre vous... L'on n'a vu ici que les plus chauds patriotes. M. le coirne Félix de Métode m'a écrit pour recommander bien chaudement son ancien collègue du gouvernement provisoire et son meilleur ami Rogier... *>

Des i56 votants, 145 se prononcèrent pour Rogier.

« Si, écrivait M. Denef le i5 novembre (jour de l'élection) le nombre des votants ne s'est élevé qu'à i56, c'est à cause des logements militaires et de la saison! »

Un détail encore pris dans ,1a lettre de M. Peeters : « Tous les prêtres ont travaillé avec zèle pour votre candidature... » Ils s'étaient ravises donc... Y aurait-il eu malentendu en i83i?

La première mesure prise par le nouveau cabinet fut l'ordre envoyé le 22 octobre à nos chargés d'affaires de Londres et de Paris, de déclarer que « si à la date du 3 novembre, la citadelle d'Anvers ainsi que les forts et lieux situés sur les deux rives de l'Escaut n'étaient pas évacués ou sur le point d'être évacués », l'armée belge attaquerait l'armée hollandaise pour l'expulser du territoire que les puissances avaient garanti à la Belgique par le traité des vingt-quatre articles. Quant au gouvernement belge, il s'engageait à évacuer Venloo et les forts et lieux qui en dépendaient », territoire assigné aux Hollandais par la Conférence, le jour où il entrerait en possession de la citadelle d'Anvers.

Ll.'TTE POUR L'iNDLI'liNDANCE

« De manière ou d'autre, avait écrit Lebeau à Rogier, il y aura des coups de canon. »

Le ministère était bien décidé à en appeler à notre armée, si l'Europe ne forçait pas la Hollande à évacuer la citadelle d'Anvers.

Le gouvernement hollandais , mis en demeure de s'exécuter, répondit par un refus.

Ce refus provoqua la mise en mouvement, dès le 5 novembre, de la Hotte anglo-française, et trois jours après notre ministre des afTaires étrangères reçut de l'envoyé français la note que voici :

« ...LL. MM. le Roi des Français et le Roi de la Grande- Bretagne, ayant reconnu la nécessité d'amener par tous les moyens qui sont à leur disposition l'exécution du traité relatif aux Pays-Bas, conclu à Londres le i5 novembre i83i, ont signé une convention destinée à régler l'emploi des mesures que Leurs Majestés se voient appelées à prendre dans le but d'obtenir, dès à présent, l'évacuation des territoires qui sont encore occupés par celle des deux puissances à laquelle, aux termes dudit traité, ces territoires ne doivent plus appartenir.

» Au nombre de ces mesures se trouve stipulée l'entrée en Belgique d'une armée française, pour le cas où, à la date du l5 novembre prochain, des troupes néerlandaises occuperaient encore le territoire belge.

» En conséquence de cette stipulation, 5. .V. le Roi des Français a fait réunir sur les frontières du royaume de Belgique une armée dès à présent prête èi agir, et qui entrera en Belgique du moment où S. M. le Roi des Belges en aura fait exprimer le désir à S. M. le Roi des Français... »

Aussitôt, le générai Goblet répondit : « ...Les mesures maritimes paraissant devoir rester inefficaces, S. M. le Roi des Belges est convaincu que d'autres moyens coërcitifs sont indispensables, et exprime le désir que S. M. le Roi des Français veuille bien donner des ordres

pour que les troupes françaises entrent sur le territoire belge, dans le but d'amener l'évacuation dudit territoire... »

Le discours par lequel le Roi ouvrit la session législative de 1 832-1 833 contenait cette déclaration :

«... Après de longs délais, moins nuisibles cependant qu'on ne devait le craindre aux intérêts du pays, le moment est enfin ai rive où j'ai pu répondre aux vœux des Chambres et de la nation, en amenant les puissances garantes du traité du i.S novembre à en assurer l'exécution. Les puissances avaient acquis la certitude qu'en «'abstenant plus longtemps de recourir à des moyens coercitifs, elles plaçaient la Belgique dans l'imminente nécessité de se faire justice a elle-même ; elles n'ont pas voulu courir cette chance de guerre générale. Liées par une convention formelle, deux d'entre elles se sont engagées à commencer l'exécution du traité par l'évacuation immédiate de notre territoire. Les flottes de France et d'Angleterre réunies enchaînent le commerce de la Hollande, et si ces moyens de coercition ne suffisent pas, dans deux jours une armée française viendra, sans troubler ta paix de T Europe, prouver que les garanties données n'étaient pas de vaines farcies... »

Rogier avait-il donc amené l'intervention française, par le fait de son entente avec Goblct et Leheau, en se décidant à faire partie du cabinet?

Nonj mais il fallait dans ce cabinet un combattant des

journées de Septembre, un homme assez courageux et en

même temps assez populaire pour faire accepter cette

intervention, pour en prendre hardiment la responsabilité

devant le pays et devant l'Europe. Quant à l'intervention

même, c'était une nécessité pour le cabinet français, et

Rogier en était averti depuis près d'un mois par une

lettre de son frère Firmin (16 octobre) :

«... La conclusion de nos affaires, que je regarde comme très prochaine, est une nécessité pour tous, et le ministère doctrinaire qui vient de surgir comprend très bien que, pour se maintenir en France contre l'impopularité presque générale qui vient accueillir son avènement, il faut qu'à l'ouverture des Chambres il puisse annoncer deuxchoses : i° l'évacuation d'Anvers et du territoire belge; 2° l'expulsion ou l'arrestation de la duchesse de Berry. Ce sont les deux conditions sine qtia non de son existence. Il faut que le corps d'armée française

s'avance jusqu'à Anvers, tandis que la flotte anglo-française tiendra bloqués les ports de la Hollande. Si nos deux alliés se refusent à ces mesures (ce que je ne crois pas), il faut que le gouvernement belge mette fin à cette trop longue comédie qui se joue à Londres et fasse lui-même ses affaires. Notre armée est belle et nombreuse, nos soldats pleins d'ardeur, les officiers, quoi qu'on dise, feront leur devoir. Quid ou cur moraris..? »

On se tromperait si l'on croyait que la conduite, tout à la fois énergique et prudente, du nouveau cabinet ne provoqua que des applaudissements.

Sans doute, il était fâcheux que la Conférence n'autorisât pas l'armée belge à prendre sa revanche de la défaite du mois d'août i83i et sacrifiât ainsi notre amour-propre aux nécessites de la politique générale européenne.

Nul ne le regrettait davantage que le ministère lui-même et on pouvait en croire son chef quand il disait : « Comme Belge, je déplore les nécessités qui résultent, pour mon pays, des obligations imposées par la situation actuelle de l'Europe. Nous eussions mieux aimé être seuls chargés du soin d'affranchir notre territoire; mais l'intérêt général s'opposait à ce que cette mission nous restât dévolue. »

[On peut d'ailleurs juger de la gravité de la résolution par cette circonstance que le cabinet dut en quelque sorte s'excuser vis-à-vis de la Prusse, de l'Autriche et de la Russie, en exposant, dans une note très diplomatique, que s'il n'avait pas fait en même temps appel à l'intervention de ces puissances comme à celle de la France et de l'Angleterre, liées au même titre par les engagements pris dans la Conférence, c'était que la France et l'Angleterre, nos plus proches voisines, se trouvaient plus prêtes à agir sans délai, « l'approche de la mauvaise saison et les difficultés de transports ne permettant pas d'attendre l'arrivée des autres contingents étrangers. »

Encore les autres puissances ne se contentèrent-elles

qu'à demi de cette explication, car sur l'initiative du roi de Prusse, approuvé par la Diète germanique, l'Autriche et la Russie, des ordres furent donnés « pour que le 7e corps d'armée stationné en Westphalie passât le Rhin et prit position entre Aix-la-Chapelle et les Gueldres, dans le but de couvrir ses frontières sur la rive droite de la Meuse vis-à-vis de la Belgique et de la Hollande, et en même temps pour que le 8e corps stationné sur le Rhin servît de corps de réserve à l'autre ».

La Prusse donna communication de ces résolutions à la Grande-Bretagne et à la France, en expliquant que les autres puissances — celles qui n'intervenaient pas dans les mesures d'exécution — voulaient « empêcher que la Meuse pùt être franchie ou que la rive droite de cette rivière fut compromise d'aucune manière par les troupes françaises, hollandaises ou belges qui pourraient être en collision au sujet de la citadelle d'Anvers ».

C'est-à-dire que l'acte de suprême résolution auquel Rogier apportait l'appui de son nom, de sa popularité et de sa réputation de bravoure, fit craindre un instant que l'intervention franco-anglaise en Belgique allumât la guerre générale et mît aux prises sur le Rhin les puissances représentées à la Conférence de Londres. ]

A soixante années de distance de ces graves événements, que nous pouvons juger dans toutes leurs conséquences avec la calme impartialité de l'histoire, il nous est permis de dire qu'en entrant dans le cabinet de i832 le révolutionnaire de i83o s'était du coup transformé en homme d'État, et qu'il dut montrer, comme ses collègues, un admirable courage civique pour affronter les violences d'une Chambre que la seule nouvelle de l'intervention étrangère avait, dès le premier jour delà session, mise dans un véritable état d'exaspération.

Les débats conservèrent tout le temps ce caractère.

M. Osy s'écrie (21 novembre) : « Que l'armée sache

que les représentants de la nation non seulement n'approuvent pas, mais flétrissent un ministère qui ne comprend pas mieux l'honneur national!... »

M. Constantin Rodenbach stigmatise le 22 la lâcheté du cabinet : « L'inaction forcée de l'armée, dit-il, est une honte... »

M. Barthélémy Dumortier, qui en était presque à son début dans cette carrière parlementaire où il a laisse le souvenir d'une âme ardente et d'un sincère patriotisme qu'ont parfois desservi une faconde intarissable et une fougue déréglée, M. Dumortier (22 novembre) traitait les ministres de « conseillers parricides » qui, en appelant l'étranger sur le territoire de la Belgique, en avaient prépare le partage, à moins qu'ils n'eussent préparé la restauration...

A quoi le comte H. Vilain XIIII répliquait par cette observation parfaitement sensée : « Plus entreprenant qu'aucun de ses prédécesseurs, le ministère actuel a osé fixer aux puissances un ternie fatal au delà duquel les Belges se croiraient déliés de tout engagement et se feraient droit par eux-mêmes... »

Rogicr prit la parole le 23. Après avoir, avec un grand calme, disculpé « les conseillers parricides », il disait :

«... Nous avions le choix entre deux moyens : obtenir des puissances l'exécution ou au moins un commencement d'exécution du traité pour le 3 novembre, ou bien exécuter le traité par nous mêmes.

On n'a pas voulu que nous agissions par nous-mêmes, et l'on a dù agi» avant le 3 novembre, pour suspendre l'effet de nos déterminations, j'allais presque dire de nos menaces. La France et l'Angleterre se sont mises en mesure de nous satisfaire la veille du jour fixé par nous comme délai fatal... »

Relevant le reproche d'inaction, qui était l'arme principale de l'opposition, il établissait que cette inaction n'avait pas été stipulée d'une manière absolue :

«...Tout en appelant l'intervention du gouvernement français, nous

nous sommes réservé le droit de nous défendre nous-mêmes. La moindre agression contre les propriétés belges serait immédiatement repousséc par l'armée belge. Siune seule bombe est lancée sur la ville d'Anvers, l'armée belge reprend son rôle de défense ; si un seul soldat hollandais met le pied sur le territoire belge, toute l'armée s'ébranle à l'instant pour le défendre... »

Il citait à l'appui de son assertion cet ordre du jour que le ministre de la guerre avait adresse à l'armée, le 5 novembre, et qui avait été délibéré en conseil des ministres :

Le refus obstiné de la Hollande de retirer ses troupes derrière les limites que les traiiés lui ont assignées, était un acte permanent d'hostilités envers lesc»uq grandes puissances de l'Europe.

Deux d'entre elles se sont chargées du soin de le faire cesser. Dans ce but, leurs Hottes combinées viennent de mettre à la voile pour soumettre les ports hollandais à un blocus sévère, et aujourd'hui même une armée française dépasse la frontière belge.

Sou? 'peu de jours, une marche rapide aura conduit cette armée devant la citadelle d'Anvers.

Forcer la Hollande à reconnaître la loi de l'Europe, telle est la mission de l'armée française.

De son roté l'armée belge conserve sa mission, celle de préserver notre territoire de toute agression, de garantir de toute atteinte les personnes et les propriétés.

Cette tâche est belle ; elle est nationale, et jamais il ne fut question de la confier à des mains étrangères.

Le Roi connaît le dévouement de l'armée, et il compte sur elle. Si l'ennemi ose prendre une téméraire initiative, le Roi en appellera à ses bataillons, et il ne doute pas que l'on ne reconnaisse alors les successeurs de ces guerriers qui, pendant une période glorieuse, ont si souvent partagé les mêmes périls et cueilli les mêmes lauriers que les Français.

Les paroles de Rogicr, calmes, mesurées et marquées,

comme celles de Lebcau et de Goblet, au coin de la sagesse politique, contrastaient étrangement avec les emportements de l'opposition, dont l'un des chefs, Gendcbien, aussi exalté que peu pratique, s'écriait : « Si on me demandait s'il y a encore une Belgique, je répondrais : Non!... Je ne vois dans tout ce qui s'est fait qu'assassinat et faiblesse infâme! »

Impossible de faire entendre raison à des gens qui

qualifiaient d'incurie, trahison et hkhetc un acte qui, après tout, comme on le faisait observer, « résolvait le problème que la tribune et la presse avaient constamment posé à nos ministres et à nos diplomates, puisqu'il amenait la libération du sol belge en mettant la Hollande en face des forces militaires des puissances ».

Ces exaltés partaient toujours de cette idée que la Belgique n'avait besoin que de consulter sa propre volonté pour que chacun s'empressât d'y souscrire. Devaux avait beau leur dire, le 22 novembre, avec beaucoup de sangfroid, qu'ils avaient grand tort de s'imaginer que l'Europe n'eût à se préoccuper que de leurs désirs : «... Nous croyons qu'il n'y a en Europe que nous, que nous pouvons tout... Beaucoup d'entre nous dictent leurs volontés aux ministres, ayant l'air de croire qu'il est aussi facile d'agir sur l'Europe que sur notre administration intérieure. Autres Napoléons, nous nous faisons grands comme le monde, et nous comptons le reste pour peu de chose... »

Que faire en présence de députés auxquels un patriotisme aussi injuste qu'ardent inspirait des phrases comme celle-ci à l'adresse des ministres :

«... Nous cherchons en vain ces braves volontaires, ces blouses de la Révolution, les blouses qu'on ose à peine nommer aujourd'hui, entourés que nous sommes de ces hommes à plumet, à broderies, à crachats, qui ont recueilli les fruits dune révolution faite sans eux et malgré eux. » (Constantin Rcdcnbach.)

Seule, une grande fermeté de caractère a pu empêcher Rogier de bondir en ce moment-là sous cette insulte gratuite : la conscience de son honnêteté et du service nouveau qu'il rendait à la Belgique le soutint!

D'ailleurs, la Chambre étant en quelque sorte affolée ( 1 )

(1) A ceux qui disent que nos députés d'aujourd'hui manquent parfois de tenue, nous conseillons de lire le Moniteur des 22, 23, 24, 25 et 2S novembre iS32.

par les violences de langage des orateurs, par les manifestations des tribunes et par les articles furibonds de certains journaux, ne nous étonnons pas si le ministère ne put obtenir d'elle une ratification franche et complète de sa conduite.

Il s'était rallié à l'introduction dans la réponse au discours du trône, de cet amendement qui, à la fois exempt de blâme et d'éloge, laissait la question indécise, en attendant que les événements vinssent justifier ou condamner sa politique :

Après des délais interminables, l'obstination de la Hollande a amené l'emploi des moyens coéreitifs de la part de deux alliés de Votre Majesté. Comme nous, sire, ils savent que depuis longtemps la mesure des concessions est comblée de notre part, et nous avons la certitude que le Roi des Belges défendra avec la dernière énergie nos droits, nos intérêts et l'honneur national. Au milieu des circonstances qui nous pressent et dans l'état incomplet des négociations qui nous ont été communiquées, la Chambre des représentants croit, dans l'intérêt de l'Etat, devoir s'abstenir de se prononcer sur la marche suivie par le ministère.

Cet amendement ne rallia que 44 voix — dont trois des ministres ; 42 le rejetèrent.

La démission du ministère ne se fit pas attendre.

§ 2. — SI KG F, DE I.A CITADELLE d'a.WEKK. — A LA DEMANDE DU ROI, LES MINISTRES REPRENNENT LECKS I'ORTEITA IELES

Quand le Roi la reçut (26 novembre), il y avait déjà huit jours que la citadelle d'Anvers était investie par l'armée du maréchal Gérard.

L'ouverture de la tranchée eut lieu le 29.

Terrible émotion dans la ville lorsque, le 4 décembre, la canonnade s'engagea entre les deux artilleries. On redoutait le recommencement du bombardement d'octobre i83o.

Rogicr, qui était retourné se mettre à la tète des autorités administratives le surlendemain de sa démission,

LUTTE POUR L'iNDÉPKNDANCE

raffermit les cœurs et réussit à calmer la panique qui s'était emparée des meilleurs esprits. L'autorité militaire, de son côté, était prête, au moindre mouvement agressif du général Chassé sur Anvers, à détruire la flottille hollandaise et à faire irruption sur le sol ennemi.

Pendant que la citadelle opposait aux Français une résistance qui fit comprendre, soit dit en passant, aux exaltés de la Chambre et de la presse que ce n'était pas « une proie dont l'armée nationale pouvait s'emparer sans efforts et sans pertes », le Roi essayait vainement de composer un nouveau cabinet.

Le comte de Mérode, qui avait été opposé à la démission du ministère, aurait voulu qu'il se reconstituât :

« ... J'envoie, écrit-il le 3 décembre, à mon très cher et estimable collègue Monsieur Rogier copie d'une lettre que j'ai adressée hier à M. Lebeau :

Yerba volant; scrifta maiient. Immédiatement après le vote de l'adresse de la Chambre, je me suis opposé vivement à la démission du ministère. Depuis les tentatives faites par le Roi pour composer un nouveau cabinet, j'ai pressé de toutes mes forces la rentrée aux affaires du précédent. Je n'ai usé que de paroles : maintenant, j'ai recours à la plume... Une prolongation d'absence de gouvernement dans les circonstances importantes où se trouve la Belgique rend très équivoque sa situation vis-à-vis de l'étranger et de la Hollande ellemême, à laquelle on persuade facilement que les Belges sont dans un véritable état d'anarchie.

Un fait qui doit porter partout une complète déconsidération sur l'esprit national du nouveau royaume et le caractère politique de ses habitants, c'est l'apparente impossibilité d'y maintenir un gouvernement quel qu'il soit... »

De Mérode n'admettait pas que des répugnances individuelles, la satisfaction de savourer l'embarras des opposants d'une Chambre dont, après tout, les événements avaient rendu la susceptibilité excusable, pussent être mises en balance avec la nécessité d'achever une œuvre patriotique qu'on avait entreprise avec dévouement et qu'aucun obstacle invincible n'empêchait d'achever. Il conseillait à Lebcau et à Rogier de dédaigner l'appréciation de « nota-

bilités politiques aussi distinguées que M. J. (Jaminé) ou M. R. (Rodenbach), qui disaient que la retraite des ministres n'était qu'une comédie ...» Il n'admettait pas cjue le ministère fût bouleversé et le pays livré au hasard par quelques votes inintelligents...

«... En vain une forle majorité composée des deux Chambres réunies et la nation presque entière applaudissent aux actes du gouvernement ; en vain les journaux même opposants l'invitent à ne point quitter la partie : n'importe! des votes mal compris par ceux qui les ont donnes ont suffi pour ébranler jusque dans leurs fondements tous les fauteuils ministériels! Oui patest capere captât! pour moi, très honorable collègue, ces choses sont au-dessus de mon intelligence...»

Le cabinet recevait également des ambassadeurs belges à Londres et à Paris des exhortations à ne pas persister dans sa résolution. MM. Van de Wevcr et Le Hon employaient des arguments identiques à ceux de M. de Mérode. M. Van de Weycr écrivait le 3o :

«... Que les injustices et les absurdes clameurs de l'opposition ne vous découragent point. Continuez à défendre comme ministres le seul système qui puisse assurer l'indépendance de la Belgique. Les discussions des Chambres nous font ici beaucoup de mal. On regrette que vous ayez pris la résolution de vous retirer... La Belgique est exposée à un grand danger par d'indignes passions personnelles... Le ministère actuel a déjà beaucoup fait : qu'il fasse plus encore en restant au pouvoir... Le choix entre les Chambres et le ministère ne doit pas être douteux. C'est l'avis de tous les hommes qui entendent les affaires... »

Le Globe et le Times étaient d'accord là-dessus. M. Le Hon regrettait amèrement que l'esprit d'union eût fait place à la discorde :

«...La Chambre a fait un mal affreux à notre cause chez l'étranger, et notre anarchie ministérielle ne se conçoit pas en présence de la Hollande qui parle et qui agit comme un seul homme... » (Lettre à M. Goblet, du 3o novembre.)

Le 9 février iS33, le même M. Le Hon prévenait le cabinet que des étrangers visitaient notre pays pour en étudier l'aspect et voir comment le régime nouveau avait pris :

LUTTE POUR L'iNDKl'lCNDANCI-;

«... Des agents ru?ses ont fait des rapports à leur cour, qui nous présentent comme sans union et sans consistance; ils ont dit que la majorité des habitants était contre le nouvel état des choses; que toutes les hautes classes étaient orangisies et qu'il n'y avait pas de doute que, en gagnant du temps, il s'opérerait chez nous des déchirements intérieurs, qui obligeraient de recourir à une autre combinaison. Voilà le fruit du tapage de nos énerguménes... »

Qu'on s'étonne après cela de l'entêtement du roi Guillaume! Exploiter l'anarchie, tout en gagnant du. temps pour que les puissances étrangères finissent par lui donner raison sur tous les points, c'était évidemment la tactique la plus adroite qu'il pût adopter.

Il semblerait que, comme Goblet, Lebeau et Rogicr aient été ébranlés par les lettres si sensées, si patriotiques du comte de Mérode, de Yan de Wcycr et de Le Hon ; car Rogicr écrivant à sa mère le 5 décembre, disait : « Il est déridé que nous rentrons au ministère. »

Seulement, de nouvelles difficultés surgirent. Rogier avait fait envisager la perspective d'une dissolution de la Chambre en cas de nouveaux dissentiments, et le Roi paraissait peu décidé à l'accorder. A l'issue d'une séance du conseil des ministres, Rogicr était retourné à Anvers en disant que, quoi qu'il arrivât, il n'abandonnerait pas ses amis, et il s'était à l'avance rallié, sans enthousiasme, à l'idée de reprendre le pouvoir.

Si Rogier était peu désireux de rentrer au pouvoir, ce n'était pas que l'opposition, toute intraitable qu'elle fût, effrayât son courage. Mais il éprouvait nous ne savons quelle tristesse à retrouver devant lui comme adversaires — et des adversaires de parti pris — les Gcndebien et maints autres avec lesquels il avait entretenu jadis des relations si aiïectueuscs.

Ce qui nous autorise à parler ainsi, c'est la lettre suivante qu'il reçut du cabinet du Roi dans la nuit du i3 au 14 décembre :

Bruxelles, le i3 décembre iS32.

Mon cher Rogicr,

Le Roi me charge de vous informer que le ministère compte se présenter demain devant la Chambre ;'r) comme tel et in cor^orc. Je vous écris à 9 heures du soir, vous aurez ma lettre vers minuit. On désire infiniment que vous puissiez être ici à 9 heures du matin, parce qu'il y a quelques arrangements à prendre avant la séance. Malgré les observations que vous avez faites avant de partir pour Anvers, le Roi et ces messieurs jugent qu'il est indispensable que vous rentriez avec vos collègues. Je suis au désespoir df» vous faire passer une mauvaise nuit, mais vous aviez laissé ici vos pleins pouvoirs, en vertu desquels j'ai eu ordre de vous faire la présente.

Tout à vous, Jclks Van Pkakt.

Le Roi, soit qu'il eût trouvé des difficultés insurmontables à composer un nouveau cabinet, soit qu'il partageât l'avis du comte de Mérode, avait donc fini par demander aux ministres de reprendre leurs portefeuilles : ils accédèrent à sa demande, bien résolus d'ailleurs à être, s'il le fallait, un ministère plus énergique que jamais — comme le prouve ce passage d'une lettre du chef du cabinet à M. Le Hon, en date du 21 décembre:

«...Dans ce moment, toutes les puissances battent la campagne et ne savent réellement ce qu'elles feront après l'évacuation d'Anvers. Par contre, nous sommes à attendre de pied ferme les ouvertures qui nous seront faites , nous promettant bien d'être un ministère énergique... Il n'y a rien que le dévouement au pays qui puisse déterminer un honnête homme à être ministre et si, par les résultats, ce dévouement devient impossible à prouver, il est incontestable que la dernière consolation nous serait enlevée... Je ne suis pas, comme Muelenaere, un homme à rester dans un système de politique stationnaire, pour ne pas dire rétrograde... >»

L'occasion de montrer de la fermeté allait se présenter bientôt.

(1) Le Sénat avait agi tout autrement que la Chambre : il s'était presque à l'unanimité prononcé en faveur du ministère.

La citadelle d'Anvers s'était rendue le 23 décembre, après une héroïque résistance a laquelle le commandant de l'armée française se plut à rendre un hommage public que toute la Belgique ratifia.

Le but que s'était proposé le gouvernement français en envoyant une armée en Belgique, c'était d'obtenir l'évacuation du territoire qui était assigné aux Belges par le traité du i5 novembre. Mais ce but n'était atteint qu'en partie par la reddition de la citadelle d'Anvers ; il restait à opérer celle des forts de Lillo et de Liefkcnshock. Or, Guillaume, toujours entêté parce qu'il espérait toujours, refusa d'évacuer ces forts. En même temps, l'armée du maréchal Gérard recevait l'ordre de rentrer en France ( i ).

Il ne pouvait plus être question pour la Belgique d'exécuter l'engagement qu'elle avait pris le 2 novembre. Si en effet elle avait consenti à évacuer les parties du Limbourg et du Luxembourg qui, aux termes du traité « final et irrévocable » du i5 novembre, ne faisaient pas partie du royaume de Belgique, ce n'avait été qu'à la condition d'entrer en possession non seulement de la citadelle d'Anvers, mais encore de tous les forts et lieux

(1 ) Une loi du 3i décembre iS32 décrète ; « La nation belge adresse des remerciements à l'armée française. » On rejeta une proposition de Gendebien tendant à détruire le lion de Waterloo et à le remplacer par un monument expiatoire, et une proposition du sénateur Lcfebvre-Meuret qui demandait que le lion de Waterloo fût converti en médailles commèmorativcs du siège d'Anvers. — Une loi du 10 février iS33 décerna une épée d'honneur au maréchal Gérard — La ville d'Anvers « voulant (dit le bourgmestre, M. Le Grclle, dans une lettre à Rosier du i' r janvier iS33) perpétuer le souvenir d'un événement qui assurait le repos général n décréta qu'une rue nouvellement construite et qui conduisait au théâtre des Variétés, porterait le nom de rue Gérard. — Kogicr avait fait savoir de Bruxelles qu'il verrait avec plaisir la ville offrir au maréchal un gage de sa reconnaissance. Si l'état des finances de la ville ne le permettait pas, il proposait une souscription et s'inscrivait au nombre des souscripteurs. (Lettre du 29 décembre i83z. )

assignés au nouveau royaume sur les deux rives de l'Escaut. Cette condition n'étant pas remplie, le gouvernement belge se trouvait de fait, et jusqu'à ce qu'il y eût été poirYvu, dégagé de l'obligation qu'il s'était imposée par la note du io novembre.

Le cabinet, dans une dépêche aux représentants de la Belgique à Paris et à Londres, disait :

«... Le gouvernement belge est résolu à se maintenir provisoirement en possession des territoires du Limbourg et du Luxembourg séparés de lu Belgique, et toute proposition ayant pour objet l'abandon ou la remise de ces territoires avant l'évacuation complète du nôtre ne pourrait, si elle nous était adressée, être accueillie que par une fin de non recevoir... Dans la négociation à ouvrir, la Belgique ne peut pas prendre l'initiative. En effet, le traité du i5 novembre n'est pas notre fait, il nous a été imposé. Pliant devant une nécessité contre laquelle il eut été insensé de combattre, nous l'avons accepte... »

Le gouvernement faisait remarquer que le devoir d'aplanir ou du moins de trouver les moyens d'aplanir les difficultés qui s'opposaient à son acceptation par la partie adverse, d'amener en un mot celle-ci à céder, que ce devoir appartenait tout entier à ceux qui avaient prononcé dans cette affaire et qui avaient pris l'engagement de faire exécuter le traité irrévocable.

Pendant que la diplomatie française et la diplomatie anglaise se remettaient à négocier sur la base de la note remise par le cabinet belge, le gouvernement hollandais payait d'audace et amenait la prétention d'interdire la navigation sur l'Escaut à tout bâtiment, quelle que fût sa nationalité.

Le cabinet belge fit savoir à Londres et a Paris que si cette prétention était maintenue, il ferait intercepter par la force les communications des forts de Lillo et de Liefkenshoek avec la Hollande. Si même l'on eût écouté Kogier et Evain, la Belgique eut dés le moment même attaqué la Hollande, ou du moins envahi Maestricht. Devant l'attitude du cabinet belge, les puissances recou-

234 LUTTE POUR L'iNDÉPEXDAiNCE

rurcnt aux menaces vis-à-vis clu gouvernement hollandais — et celui-ci renonça à ses prétentions... en attendant qu'il en soulevât d'autres. (Janvier i833.)

§ 3. — ROC. 1ER VEILLE A DÉJOUER LES MIM ES ORAXC.ISTES. — RÉVOCATION DU PRINCIPAL DE l'aTHÉNÉE DE NAMUR. — CONFLIT ENTRE L'ADMINIS- TRATION COMMUNAL!: DE G AND ET LE COMMANDANT DES POMPIERS.

Kogier ne se bornait pas à opposer une volonté vraiment virile aux audaces ouvertes de la Hollande : il veillait à la répression des sourdes menées de ses agents. Toutes les démarches suspectes des orangistes avérés, toutes les tentatives de troubles devaient lui être signalées, et immédiatement il agissait. Il ne tolérait chez aucun fonctionnaire des actes qui auraient pu paraître des protestations contre le gouvernement de Léopold. Peut-être môme son loyalisme l'entraîna-t-il trop loin dans cette voie, si nous en jugeons par l'incident suivant qui fit quelque bruit au commencement de i833.

Le 8 février, M. Brabant, bourgmestre et représentant de Namur, lui avait écrit :

« ... Un fonctionnaire public dépendant de votre département, le principal de l'athénée de Namur, vient de colporter une liste de souscription en faveur des prisonniers hollandais. Cet acte qui ne peut être envisagé que comme une profession de foi orangiste et une protestation contre le gouvernement sorti de la révolution, a excité chez tous les patriotes de Namur la plus vive indignation, et je crois que le gouvernement se manquerait à lui-même s'il laissait impuni un acte de cette nature. Je viens , Monsieur le Ministre, réclamer de votre dévouement à la révolution, la destitution de ce fonctionnaire;, à qui je vous prie néanmoins de communiquer la présente avant de prendre aucune me sure... »

Le fonctionnaire, l'abbé Delvaux, désavoua l'interprétation donnée à sa conduite. L'inspecteur Vauthier

laissait supposer qu'il était victime d'une intrigue menée par les jésuites établis à Namur.

Lorsque Rogicr avait communiqué la lettre de M. Brabant à M. Lesbroussart, administrateur de l'instruction publique, il avait exprimé l'opinion que le gouvernement ne pouvait tolérer chez les fonctionnaires qu'il salariait, « la manifestation publique d'une opposition à l'ordre des choses et d'une alliance avec les ennemis de notre indépendance... >»

Le 22 février, il écrit à M. de Stassart, gouverneur de la province de Namur, qu'il a résolu de révoquer pour motifs politiques le principal de l'Athénée de Namur.

M. de Stassart lui fait observer le 23 que les torts de

l'abbé Delvaux ont été fort exagérés... qu'il a pu signer

sur la liste, mais qu'il ne l'a pas colportée ( i). Il donne en

même temps au sujet des tendances d'un groupe de Namu-

rois des renseignements qui jettent un jour nouveau sur

l'état des esprits dans cette ville :

«... M. Delvaux est victime de quelque intrigue: il existe à Namur comme à Liège des gens qui ne cessent de crier orangishs, erangistes, pour servir leurs petites passions et jeter le trouble clans la société. Ils donnent par là de l'importance à un parti qui n'en a plus du tout et qui me parait bien moins à craindre que le parti brouillon... »

« Comme à Liège », disait M. de Stassart...

Des patriotes avaient, quelques semaines auparavant, écrit de cette ville au gouvernement pour lui demander de prendre des mesures extraordinaires en vue de faire cesser une agitation oraugiste des plus dangereuses. Les colporteurs de fausses nouvelles prétendaient que le ministre de l'intérieur songeait à mettre la ville en état de siège.

L'autorité communale s'était émue à juste titre; elle

( i ) « ... Il est faux, il est de toute fausseté qu'il l'ait colportée... »

avait communiqué ses observations au gouverneur de la province, M. le baron Van den Steen, qui, ayant interrogé Rogier sur les intentions du gouvernement, en reçut la réponse suivante le 24 décembre i832 : « Je vous prie de vouloir bien rassurer la Régence de Liège sur les intentions qu'on suppose au gouvernement à l'égard de ses administrés. Jamais il n'a été moins question (m'en ce moment de placer la population sous un régime exceptionnel. Le gouvernement a foi dans le bon esprit de la grande majorité de ses habitants. Il compte aussi sur la fermeté et la vigilance de l'autorité pour le maintien de l'ordre, et le cas où sa voix méconnue exigerait l'emploi d'une mesure extraordinaire est resté jusqu'ici entièrement en dehors de ses prévisions... » Il y a dans cette réponse, dont la minute est assez remaniée, des passages qui prouvent que le ministre a dans tous les cas F a-il ouvert sur les meneurs de Liège : on verra que ce n'était pas sans motif.

Revenons à l'affaire Dclvaux.

M. de Stassart n'était pas éloigné de croire qu'au fond

de cette affaire il pouvait bien y avoir — qu'on nous passe

le mot — une question de boutique :

«... Si l'abbé Delvauxest destitué, le pensionnat de l'Athénée tombe et l'Athénée lui-même en éprouvera un rude échec. Dés lors, la concurrence,qui peut produire de si heureux effets, cessera complètement. C'est ce que desirent peut-être certaines personnes, mais ce n'est pas ce que peut vouloir le gouvernement... »

Le Gouverneur ajoute (pie la province de Namur est à

peu près la seule où l'esprit de parti ne se fasse pas sentir,

et qu'il peut sans trop d'orgueil attribuer en partie ce

résultat à ses efforts constants pour maintenir la bonne

intelligence et l'harmonie entre les citoyens.

« ... Si l'on veut suivre maintenant une marche opposée, il ne me restera plus qu'à gémir sur. mon pays et à me retirer des affaires publiques... »

Conflit singulier entre l'administration communale de Namur et le plus haut fonctionnaire de la province!

M. de Stassart allant jusqu'à mettre sa place de gouverneur dans le plateau de la balance : voilà Rogier fort empêché.

Il imagine de consulter la plus haute autorité du corps

auquel appartient l'abbé Del vaux, le vicaire capitulaire du

diocèse de Namur, auquel, d'après des renseignements

ultérieurs fournis par M. Brabant, l'abbé Delvaux était

allé présenter la liste de souscription :

«... Il importe, écrit-il le 26 février à M. le baron de Cuvelier, vicaire capitulaire, que le gouvernement soit éclairé sur la question de savoir s'il n'y a pas dans la souscription un acte d'hostilité contre lui... Aussi je viens franchement réclamer de votre impartialité et de votre patriotisme une réponse à la question suivante : M. l'abbé Delvaux a-t-il présenté à votre signature la liste de souscription ?... A cette occasion, puis-je vous demander si ses opinions politiques permettent de penser qu'en souscrivant pour nos ennemis, il n'ait eu qu'un but exclusivement philanthropique... ( 1 ) >»

Le vicaire capitulaire répond le 4 mars :

« ...Il est exactement vrai que dans le courant du mois passé, cet ecclésiastique s'est présenté à l'évéché avec une liste de souscription en faveur des prisonniers hollandais. Je n'ai pas pris connaissance de cette liste, mais j'ai refusé d'y apposer ma signature en donnant pour motif que cette souscription pourrait être regardée comme une affaire de parti. M. l'abbé Delvaux, insistant, disait que, quel que fût le caractère national de ces prisonniers, les secourir était une œuvre de charité à laquelle je pouvais coopérer. J'observai que ces prisonniers étaient à l'abii du besoin et que s'il en était autrement, le roi Guillaume saurait bien leur envoyer des secours... »

Rogier, appréciant les observations contenues dans la

lettre du Gouverneur en date du 23 février, avait dit qu'il

« subordonnerait sa décision au résultat de nouvelles

informations »... Le 28 mars, il écrit à M. de Stassart :

«... Je n'ai pas tardé à reconnaître, Monsieur le Gouverneur, qu'induit en erreur sur le compte de M. l'abbé Delvaux, vous l'avez jugé avec

( 1) La minute de cette lettre (cabinet, n° 557) est tout entière de la main de Rogier.

trop d'indulgence et qu'en réalité il ne mérite plus la confiance du gouvernement ni la vôtre. En effet, j'ai aujourd'hui entre les mains la preuve en quelque sorte matérielle qu'il a colporté la liste de souscription et fait usage de son influence personnelle pour augmenter le nombre des signatures. D'après ce fait qui ne peut être envisagé que comme une haute manifestation d'hostilité à l'ordre actuel des choses, je crois devoir me réféier à ma lettre du 22 février dernier, cabinet n° 541, en vous priant de vouloir bien en remplir l'objet. .. »

M. de Stassart essaya encore de fléchir Kogier en montrant que l'abbé Dclvaux n'avait manifesté « ni roideur ni audace » dans l'explication de sa conduite et qu'il avait « protesté de son désir de marcher désormais dans les vues du gouvernement ». Il fit remarquer au ministre qu'on représenterait l'abbé comme « une victime », qu'une souscription serait ouverte pour le dédommager de la perte de son emploi, qu'aux « orangistes qui l'avaient poussé » (l'aveu y était...) se réuniraient ses nombreux amis particuliers, ses élèves, « les adversaires des jésuites », etc. ...

L'abbé Delvaux resta révoqué.

Pour autant que nous puissions aujourd'hui bien juger ce cas particulier, nous dirons que Rogier a fait là une application sévère du mot : « La femme de César ne peut pas même être soupçonnée. »

S'il n'entend rien passer aux fonctionnaires suspects d'orangisme, c'est-à-dire d'hostilité directe à la nation, il accorde son appui sans restriction à ceux que les partisans secrets ou avoués du roi Guillaume voudraient punir de leur patriotisme !

A preuve son intervention puissante en faveur du commandant des pompiers de Gand, Van de Poêle, à qui la Régence de cette ville s'ingéniait à rendre tout commandement impossible.

Nous avons raconté au chapitre II que cet officier avait, par son audacieuse initiative, contribué à l'échec

du lieutenant colonel Grégoire, dans la journée du 2 février l83l. La Régence gantoise, qui était loin d'être ralliée au gouvernement de Léopold, travaillait indirectement, sous prétexte d'économies, à diminuer tout à la fois l'effectif du corps des pompiers et l'autorité de son commandant. Rogier avait recouru à la conciliation : il n'avait pas réussi.

A la date du 20 février i833, « le colonel d'infanterie,

commandant le corps des sapeurs-pompiers de Gand » —

c'est ainsi que Van de Pocle s'intitule — adressait au Roi

une pétition où il lui rappelait qu'il avait dit : « Je prends

le corps des pompiers de Gand sous ma protection . » Le

moment est venu, disait Van de Poêle, où cette protection

pourra s'exercer efficacement...

« ...La Régence a repoussé une proposition qui non seulement eût relevé le inoral des pompiers, mais encore lui eût acquis une nouvelle force dont à l'occasion les ennemis de notre indépendance, de cet ordre de choses auquel nous sommes dévoués, auraient ressenti les effets... C'est que ce n'était pas là ce que voulait la Régence !... Sa tendance est de se débarrasser d'hommes ayant fait leurs preuves en faveur d'un ordre de choses qui contrarie certaines ambitions... »

Le colonel Van de Pocle prétendait établir que la Régence n'avait semblé accepter une transaction proposée par le ministre, que pour mieux cacher son hostilité au commandant du corps dont elle désirait la disparition, ou plutôt la transformation radicale.

En marge de la pétition du colonel, on lit ces mots de Léopold Ier :

« ... Je désire que le ministre de l'intérieur prenne lecture de cette pièce. Il pourra se convaincre que la conduite de la Régence n'est pas ce qu'elle devrait être... »

Rogier s'en convainquit si bien qu'il écrivit à la Régence la lettre que voici :

«... Lorsque la députation de la Régence se rendit à Bruxelles pour obtenir du gouvernement une décision dans l'affaire des pompiers,

elle se montrait animée de vues conciliatrices et parut comprendre parfaitement ce que les nécessites des circonstances pouvaient commander de réserve, môme de la part d'une administration peu dévouée à l'ordre de choses actuel, à l'égard d'un corps investi de la confiance du gouvernement et d'un lies grand nombre d'habitants.

Ce n'est donc pas sans un sentiment de surprise que je vois la Régence, à peine nantie de la décision en quelque sorte conditionnelle du gouvernement, s'empresser de favoriser une sorte de défection dans le corps des pompiers... »

Nous n'insistons pas sur celte affaire où Rogier signalait « l'arrière-pensée » du bourgmestre orangistc Van Crombrugghe et de ses collègues ( 1 ). Il y avait là plus d'une difficulté provenant non seulement du conflit d'opinions entre la Régence et le colonel des pompiers, mais surtout d'une organisation qui remontait à une époque antérieure à la Révolution et dont on signala à la Chambre les graves imperfections.

Qu'il nous suffise d'avoir montré que les patriotes ne faisaient pas en vain appel à l'intervention de Rogier — et cju'il entendait faire respecter le nouveau régime aussi bien par les administrations des grandes villes que par de simples fonctionnaires ( 2).

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