‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 60 sur 65 · PÉRIODE · texte numérisé non relu

PÉRIODE

U accueil froid d'octobre 1834 avait vite fait place à la confiante sympathie d'autrefois et même à l'amitié. Rogier était très répandu dans le monde, où l'éclat de ses services et son incontestable valeur, sa jeunesse et ses qualités de cœur et d'esprit ne pouvaient manquer de

ROGIER DEPUIS SA SORTIE DU MINISTÈRE 4l5

lui valoir le premier rang. Fort apprécié tout à la fois des négociants dont il prenait à cœur les intérêts et des artistes dont le rapprochaient ses goûts particuliers ( I ), il fit beaucoup de bien à la cause nationale ;\ Anvers en dissipant des préventions et des préjuges, et en ralliant à la dynastie de Léopold des familles jusque-là rebelles à toute idée de séparation d'avec la Hollande. Avec sa foi ardente dans l'avenir de la nationalité belge, Rogier était bien le meilleur missionnaire qu'on pût trouver pour prêcher cet avenir.

Par son tact et son esprit, il triompha de plus d'une résistance. Un seul exemple :

M. le baron X., orangiste irréconciliable, lui avait fait savoir, le 14 septembre i83., qu'il avait adressé une plainte au ministre de l'intérieur à charge d'un fonctionnaire de la province. Quinze jours après, pendant que l'affaire était en instruction, il s'était présenté à l'hôtel provincial et n'ayant pu être reçu immédiatement par le Gouverneur,

( 1 ) Wappcrs était très lit: avec lui : plusieurs des lettres du peintre anversois le prouvent.

Dans la correspondanc e de Rogier pendant les années iS35, 1SJ6, 1S37, ou il s'occupa beaucoup de questions artistiques, nous trouvons aussi des lettres de Geefs et du peintre français Gudin. Celui-ci avait une véritable amitié pour Rogier : il lui écrivait : a... Je ne sais si tous avez encore le mot pour rire ou si vous êtes devenu grave comme un Caton — autrefois cette idée-là vous tût amusé — ... Que faites-vous de Wappers? Avez-vous encore de ces petites réunions si aimables et auxquelles je pense avec t.mt de regrets ? Allons ! répondez-moi donc, est-ce que la poussière des bureaux vous a monté au cerveau au point d'engourdir ce feu sacré, cette âme d'artiste qui gémissait si péniblement sous votre habit brodé...? On vous aimerait encore tel que vous seriez devenu, quoique je vous aime mieux comme je vous ai connu et admiré... Je suis accablé de besogne : j'ai regardé comme une bonne distraction de vous écrire {/S3S) — ... Adieu, mon cher et bon ami, je pense souvent à vous et je voudrais pour beaucoup habiter les lieux que vous animez de votre aimable gaieté... (iS36) — ... Non, il n'y avait pas d'engouement chez moi pour vous : c'était et c'est toujours l'appréciation juste d'un des plus beaux caractères que j'aie rencontrés et un sentiment tout sympathique de la plus sincère amitié; voilà, mon ami, ce que j'ai éprouvé et ce que je sens toujours dans le cœur pour vous ; jamais je ne vous oublierai, quand mime je serais dix ans sans vous écrire ( 1S07 )• »

416 lutte tour l'indépendance

qui était alors en conférence avec des membres de la députation et du corps des ingénieurs, il s'était permis d'écrire à Rogier une lettre discourtoise où, après lui avoir reproché (ce qui était inexact) d'avoir « refusé de lui accorder un instant et de l'avoir renvoyé indéfiniment », il annonçait son intention de se faire justice lui-même si « les magistrats se donnaient la main » pour ne pas la lui faire rendre.

Rogier lui renvoya sa lettre — dont il avait gardé copie — en le mettant dans son tort par un billet si habilement et si finement tourné que M. le baron, charmé et dompté tout à la fois, lui écrivit :

Morseel, le 6 octobre i83.

Monsieur le Gouverneur,

Malgré que je crains d'abuser de vos moments de loisir, je ne puis résister de vous témoigner tout le plaisir que j'éprouve pour la réponse que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire entièrement de votre propre main. Elle prouve que vous êtes un homme d'esprit et celte marque distinctive de votre part vous a acquis à toujours mon estime et mon amitié. Je serais charmé de mériter la votre. 11 n'est guère probable queje puisse vous être jamais utile; mais que sait-on? Dans la vie tout est possible, et si une occasion pouvait se présenter que je pusse vous être bon à quelque chose, vous pouvez toujours compter sur moi; votre belle conduite vous a fait de moi un ami de plus et je vous serai toute ma vie dévoué.

Le baron X.

L'histoire ne dit pas si M. le baron (dont nous n'avons modifié que l'orthographe, qui était très fantaisiste ) a tenu sa promesse d'amitié et de dévouement. A voir le soin avec lequel Rogier avait conservé la lettre du 6 octobre, nous serions tenté de croire qu'il n'en fut pas ainsi et que M. le baron X. travailla, en 185-1, à priver l'arrondissement d'Anvers des services du député Rogier.

Rogier saisissait avec empressement toutes les occasions de montrer aux Anversois la part que le roi Léo-

pold prenait à la cause d'Anvers, sa sollicitude pour lui rendre la prépondérance commerciale d'autrefois, son vif désir de contribuer à lui faire acquérir une splendeur nouvelle.

Lorsque, au mois de mai i836, se fit l'inauguration de la section du chemin de fer de Malincs à Anvers, il engagea instamment Léopold à se rendre avec la Reine aux fêtes que la ville, d'accord avec le Gouverneur, avait organisées. Nos souverains n'eurent pas à se repentir de l'avoir écouté. La réception, en dépit des menées orangistes, fut vraiment enthousiaste, et l'on peut dire que c'est de ce jour que date la réconciliation vraie d'Anvers avec le nouvel ordre de choses. Nous allons reproduire le discours de Rogicr au Roi : c'est une page historique. Le tableau qu'il trace de la situation matérielle du pays au début du règne de Léopold présente un réel intérêt. L'ancien ministre y fait un exposé des motifs rétrospectif et une description brillante des bienfaits de sa loi du chemin de fer; il montre toutes les espérances — réalisées aujourd'hui — qu'elle lui fait concevoir. Même au point de vue littéraire, cette harangue a sa valeur. Rogier connaissait (nous l'avons déjà vu en i83i)le langage sobre et digne qu'il convient de parler à un Roi, élu de la nation, dans ces circonstances où la banalité et les platitudes de pensée et de style se donnent, hélas! trop souvent carrière.

« Sire,

» Deux années à peine se sont écoulées depuis que Votre Majesté sanctionna l'acte législatif dont ce jour inaugure un des premiers résultats. Ceux qui croyaient une telle entreprise interdite à la Belgique, parce que resserrée dans d'étroites limites elle était incapable de porter un pareil fardeau, ceux-là peuvent reconnaître aujourd'hui si leurs prévisions étaient fondées, et si c'est avec raison qu'ils désespéraient de la puissance de notre patrie. C'est qu'il n est point d'obstacle qui résiste, point de difficulté qui ne disparaisse devant une volonté énergique, constante, unanime ; et c'est de cette manière qu'on peut dire que le pays a voulu l'exécution de ce grand travail, qui l'honore dans le présent, le donne en exemple à l'Europe, et lui promet un avenir brillant de prospérité et de civilisation. Sire, à l'aspect de ces populations qui se pressent reconnaissantes autour de vous, que le cœur de

V. M. doit se sentir ému d une noble joie! Car. pourquoi ne le dirait-on pas ? pourquoi la justice ne commencerait-elle point par celui à qui est due la justice première ? ceux à qui il a été donné d'approcher de V. M. avant et pendant les jours de grande lutte d'où l'entreprise est sortie triomphante, n'ont pas oublié avec quelle chaleur fut excité leur zèle, avec quelle constance furent encourages leurs efforts, et quelles lumières votre longue expérience jetait dans leurs esprits.

» Déjà V. M. avait conçu tout ce que l'entreprise avait de national, tout ce qu'elle offrait d'importance dans ses rapports politiques, et quel nouvel élan elle allait imprimer au commerce, à l'industrie, à l'agriculture, ces grandes forces de notre pays.

» Ces idées, si nouvelles alors, se sont depuis répandues dans la nation avec une merveilleuse rapidité. Chacun comprend aujourd'hui quel bienfait public, quelles espérances, quel avenir V. M. est venue inaugurer à Anvers.

» Grâce à ce grand travail qui va semer tant d'autres travaux autour de lui, les distances disparaissent pour l'industrie en Belgique. Les divers centres de production et de consommation vont en peu de temps se rapprocher et se réunir, sans que les exigences de 1 intérêt prive viennent, il faut l'espérer, paralyser les effets bienfaisants de ce qui a pour unique but et pour première base l'intérêt général.

» Sans doute, c'est un des mérites distinctifs de la loi du Ier mai d'avoir attribué à l'Etat l'exécution d'une telle œuvre, comme c'en sera un des principaux bienfaits d'en laisserai! gouvernement l'exploitation. Et qu'il nous soit permis de rendre ici hommage au talent plein de prudence et de vigueur des ingénieurs que la confiance de Votre Majesté a appelés à diriger ces importants travaux. Grâces soient rendues aussi à M. le ministre de l'intérieur pour le succès avec lequel l'exploitation a été conduite. Rapidité, sécurité, économie, tels étaient les avantages promis à la nouvelle voie de communication, et telles *ont les conditions qu'elle a fidèlement remplies. Que si les résultats n'ont pas répondu aux promesses, c'est non en restant en deçà, mais tn les dépassant.

» Cent mille voyageurs par année avaient été attribués à la section de Malines à Bruxelles ; c'est par trois à quatre cent mille qu'elle a été parcourue. Le trajet de Bruxelles à Anvers va, à dater de ce jour, s'effectuer avec une dépense d'argent et de temps quatre fois moindre qu'autrefois.

j) Puissent le commerce, l'industrie et l'agriculture être bientôt appelés à* jouir, pour leurs produits, des mêmes avantages! Tinsse une loi prochaine, complétant ce que la route en fer a commencé, introduire chez nous un système libéral d'entrepôt et de transit, sans lequel elle manquerait en partie son but ! Puisse l'esprit impartial et avancé qui a présidé à la fondation de nos institutions politiques, pénétrer successivement dans nos institutions commerciales! Çjue la marchandise puisse librement traverser le territoire belge, soit de la mer vers le continent, soit du continent à la mer, sans s'apercevoir, pour ainsi dire, qu'elle a changé d'élément! Qu'elle puisse en pleine liberté séjourner, se manipuler, s'échanger en nos entrepôts, foyer incessant que notre industrie viendra alimenter de ses produits si divers et si recher-

chés, et où elle trouvera en abondance, et en tout temps, des assortiments de toute espèce pour sa propre consommation ! C'est ainsi que la Belgique pourra accomplir la destinée que lui semble assigner la .nature ; c'est ainsi que, ressaisissant le sceptre quelle portait avec tant de splendeur dans les siècles passés, Anvers redeviendra le centre du monde commercial et l'un des premiers marchés de l'Europe. Et voici que déjà Cologne, son ancienne alliée commerciale, lui sourit et lui tend la main pour lui donner entrée en Allemagne et au centre de l'Europe, trop isolé de nous encore, et qui nous promet des relations si nombreuses et si fécondes. Anvers, à son tour, offre à l'Allemagne, pour la conduire à l'océan, son beau port, la sécurité de ses bassins, l'entremise active et économique de ses négociants, dont l'intelligente probité a été, de tout temps, estimée si haut. L'Escaut, prolongé jusqu'au Rhin, ne sera plus seulement belge ; il devient allemand, européen, et compte autant de nouveaux riverains. Vous l'aviez, Sire, dès longtemps pressenti : l'importance commerciale de la route en fer n'est pas son unique importance.

» Si, d'un coté, par sa prolongation vers Ostende et vers Lille, elle va resserrer d'intimes alliances, par sa prolongation vers l'Allemagne elle marche à la conquête de nouveaux liens de sympathies et d'intérêts. Cette union si désirable de la Belgique avec les contrées qui l'a voisinent, est plus précieuse encore entre tous ses enfants. Déjà, que d'heureux fruits la route en fer a portés! Aujourd'hui, c'est Anvers et Bruxelles qui s'embrassent; bientôt, ce sera Gand, puis Ostende, Liège, le Hainaut. qui viendront s'ajouter à la chaîne fraternelle. Mais tout n'est pas seulement échange de produits matériels entre les hommes. C'est beaucoup encore que la facilite plus grande donnée aux échanges intellectuels, à l'extension de toutes les relations privées. Ainsi disparaissent, comme par enchantement, les divisions des esprits et des localités, qui n'ont souvent besoin, pour se comprendre et s'unir, que de se connaître. Alors, toutes les idées marcheront vers un but commun, se confondront dans un commun sentiment: l'amour du pays, de ses institutions, du monarque populaire qui les garantit.

» Sire, en de plus mauvais jours, les Anversois virent accourir V. M. pour partager leurs dangers ; elle vient aujourd'hui, avec une princesse qui leur est chère, s'associer à leur joie. Aujourd'hui comme alors, les sentiments du Roi'sont ceux du peuple ; les cœurs se reportent vers lui pleins de reconnaissance, et les voix s'élèvent pour répéter avec moi : Vive le Roi.' vive la Reine! »

On aura remarqué l'hommage mérité rendu au Roi, qui avait en effet encouragé constamment les efforts de Rogier — à preuve la lettre qu'il avait fait écrire par Van Praet au comte de Mérode pour l'engager à renoncer à son opposition. On aura remarqué aussi le tribut d'éloges, non moins mérités, payé par l'orateur aux fonctionnaires si intelligents et si énergiques qui avaient

répondu complètement à sa confiance, et au nouveau cabinet qui avait loyalement mis ses plans à exécution. Rogier n'oublie que lui-même — mais l'opinion publique ne s'y trompait pas : tout le monde savait que sans la ténacité, sans l'indomptable volonté du ministre de 1834, la loi du chemin de fer ne serait pas sortie si tôt des délibérations de la Chambre et que l'on en aurait peut-être encore été en i836 aux études préliminaires.

Dans ce discours, c'est surtout la péroraison qui nous frappe : le passage relatif à la portée sociale, politique, nationale de cette loi qui, incontestablement, a fait plus que bien des raisonnements et des exhortations pour la fraternisation de tous les Belges et l'unification de nos provinces.

La popularité que Rogier avait réussi à reconquérir à Anvers est attestée par son succès électoral de juin 1837.

Il fut honoré d'un double mandat par l'arrondissement

d'Anvers, où il recueillit ii5i suflrages contre 3i, et par

l'arrondissement de Turnhout, où il ne trouva pas non plus

d'adversaires. Un ami, Prosper N... f i), lui écrivait à ce

propos le 14 juin :

«...Le triomphe que vous venez de remporter est si grand et la joie que j'en éprouve est si sincère, que je ne puis résister au désir de vous en parler et de joindre mes félicitations à celles de tous les bons citoyens. L'élection d'Anvers est une preuve éclatante du changement que vous avez introduit dans les esprits : c'est un fait qui annonça le retour aux principes de la Révolution, que vous vous êtes toujours fait gloire de continuer, non par des rancunes et des reproches hors de saison, mais par des idées d'amélioration et de progrès. Vous avez fait beaucoup pour le pays : on est heureux de ne pas trouver dans les masses l'envie et l'ingratitude, qui se rencontrent chez certains hommes. Jamais la nation n'a payé sa dette de meilleur cœur, jamais elle n'a donné par un chiffre si élevé la mesure de sa reconnaissance. 11 est beau de mettre de l'enthousiasme dans l'accomplissement d'un devoir... »

( 1 ) Nous ne déchiffrons pas le nom.

ROGIER DEfUlS SA SORTIE DU MINISTÈRE 42I

Si M. Prosper N... a assisté en 1854 à l'élimination de Rogier par cette ville d'Anvers si enthousiaste dix-sept ans plus tôt, il aura dû faire de singulières réflexions sur l'ingratitude humaine.

Les électeurs de Turnhout avaient insisté vainement pour que Rogier n'optât point pour Anvers. Fiers d'avoir à leur tête un des héros de la Révolution, ils chargèrent leur autre député, M. Denef, de lui exprimer combien ils regretteraient de ne plus le voir représenter leur arrondissement. Voici la minute de la réponse de Rogier :

« ... Je suis bien sensible à vos instances... Les raisons qui, après mure délibération, me déterminent à me prononcer pour Anvers sont de nature à vous être mieux développées de vive voix que par écrit. Je me réserve de vous les exposer et je ne doute pas que vous ne finissiez par vous y rendre, comme l'ont fait nos amis communs. Je ne puis croire que le petit nombre d'électeurs à qui vous aviez exprimé la certitude où vous étiez de mon acceptation pour Turnhout puissent vous en vouloir de mon choix pour Anvers, puisque, après tout telle était votre conviction. Il est au reste une assurance que vous pouvez leur donner en toute confiance, à eux et à tous les électeurs de l'arrondissement, c'est que leurs intérêts, quelle que soit ma position, trouveront toujours en moi un défenseur dévoué. Je dirai même que ma nouvelle situation rendra ma tâche plus facile et me permettra, soit comme gouverneur, soit comme député, de m'occuper activement de IaCampine.

Je n'ai pas oublié et je n'oublierai jamais que depuis l'année i83i j'ai été honoré quatre fois de la confiance des Campinois, et j'espère que mes actes continueront à leur prouver que cette confiance n'a pas été mal placée... »

La première session des conseils provinciaux avait eu lieu en octobre iS36. Celle du conseil d'Anvers fut particulièrement fructueuse, à en juger par l'exposé que présenta Rogier à l'ouverture de la session de 1837.

Rogier l'avait engagé à porter tout d'abord sa sollicitude sur les voies de communication par terre et par eau,

LUTTE POUR l'iNDÉPENDANXE

que l'on peut considérer à bon droit comme un des éléments les plus puissants de la prospérité publique : leur amélioration était un des besoins les plus impérieux delà province. Écoutant les avis dcRogicr, le conseil avait porté au budget de l'année 1837 une somme de 700.000 francs qui devait être consacrée à l'entier achèvement de deux routes unissant Aerschot et Hérenthals à Malines et à Lierre, et à la canalisation de la Nèthe. Des mesures avaient été adoptées pour l'amélioration de la navigation du Rupcl et l'établissement d'un pont devant Boom. Le conseil étudia également un projet de règlement sur la voirie vicinale, un système de comptabilité en harmonie avec la loi provinciale, les travaux à faire pour remédier aux inondations dans le polder de Lillo, et les indemnités qu'il convenait d'accorder aux victimes de ces inondations (1 ).

Pendant l'intervalle de la session de i836 à celle de i83y, la députation permanente ne s'était pas exclusivement occupée de la voirie ; elle avait, Rogicr le rappelait, aidé les communes de ses ressources et de ses conseils

(1) L'État, se rendant aux vœux du conseil provincial d'Anvers dont Kogier se fit l'écho plusieurs fois à la Chambre, intervint en i838 pour « cicatriser enfin une des plus grandes blessures faites a la Belgique par la guerre ». Rogier annonça cette intervention au début du discours d'ouverture de i83S : « Avant la fin de l'année, et grâce à l'habile et énergique direction des tra- » vaux, seize cents hectares de n<>s meilleures terres vont être rendus à la » culture, plus fertiles encore peut-être qu'avant l'inondation. Il y a plus : » par 1 endiguement que l'Etat fait élever à grands frais au sein du polder de » Lillo, le sort de tous les polders circonvoisins se trouve pour jamais » assuré, et l'inondation éventuelle commandée par la sécurité du fort sera » renfermée désormais, quelle que soit la garnison qui l'occupe, dans les seules » limites nécessaires à sa défense. C'est la, il faut le reconnaître, un immense » résultat et dont on peut reporter l'hommage au Roi et aux Chambres. Nous » ne perdrons pas de vue toutefois que d'autres pertes encore sont à réparer » et nous conservons l'espoir que la question des indemnités politiques, qui » depuis sept années attend une solution, et qui malheureusement est venue » nouvellement se compliquer d'une autre question d'une nature et d'une » origine toute différente, obtiendra enfin à son tour une issue favorable de » la justice et de la générosité du pays. »

ROGIER DErUIS SA SORTIE DU MINISTÈRE 423

dans tous les travaux de construction et de réparation qui concernaient leurs édifices, et porté son attention tout à la ibis sur l'agriculture et les écoles, sur les beauxarts et le commerce :

« ... Les beaux-arts qui font la gloire et l'ornement d'un pays et le commerce qui en fait la prospérité ont de tout temps occupé un plan trop large et trop élevé dans notre province pour échapper à notre sollicitude et à nos sympathies. Dans toutes circonstances, nos vœux et nos efforts se réuniront pour assurer aux arts de nobles encouragements et au commerce la prépondérance qui lui appartient, la liberté qui est sa vie, les hautes destinées auxquelles semblent l'appeler le mariage futur de l'Escaut au Rhin, l'union piochaine d'Anvers avec nos principaux foyers d'industrie, avec tant d'autres puissantes cités... »

Le discours de i83/ comme généralement tous ceux par lesquels Rogier ouvrit les séances du conseil provincial d'Anvers), à part une certaine redondance, une tendance à l'amplification, a une véritable valeur de fond et de forme. Le Gouverneur touche à tout avec autant de délicatesse que de zèle et donne des conseils très pratiques, engageant les conseillers à ne pas confondre la réalité avec ce qui ne sera if qu'illusion et à faire en toutes choses la part du temps — X opportunisme toujours :

«...Le zélé demeure impuissant s'il n'est soutenu par l'ordre ; la persévérance elle-même n'est sûre de réussir qu'à la condition de marcher graduellement avec une lente et sage activité aux divers buts qu'elle se propose d'atteindre... Dans les vins qui vous ont été exposées, vous saurez distinguer re qui est assez mur pour l'exécution de ce qui n'est encoie que piojet, ou même, si je puis ainsi parler, de ce qui n'existe encore qu'à l'état d'idée, mais qui même sous ce rapport a droit à votre attention... »

La péroraison du discours, quoique n'échappant point toujours au défaut (pie nous avons signalé (défaut particulier aux orateurs-professeurs et dont Rogier ne devait se débarrasser qu'a la longue), cette péroraison, disonsnous, est animée d'un véritable souffle patriotique; on y sent l'homme qui, prenant sa tâche à cœur et bien décidé

à n'y épargner ni sa peine ni son temps, demande à ses

collaborateurs une bonne volonté égale à la sienne :

«...Nous vivons, Messieurs, dans une de ces périodes bien rares dans l'histoire des nations, période de paix et de sécurité, à l'abri de la Constitution la plus libérale, sous le gouvernement d'un prince éclairé et bienveillant pour tous. La prudence ne nous dit-elle pas de mettre un tel temps à profit, comme on profite d'un beau ciel pour récolter la moisson? Partout autour de nous s'agite le travail de l'industrie privée. Dans chaque province, dans chaque commune, un mouvement inaccoutumé se révèle. Au milieu de cet élan général, vous ne voudriez pas que notre province, après avoir fait un premier pas, restât condamnée à l'inertie. Si diriger vos travaux vers un tel but, c'est exercer, Messieurs, la plus noble part de vos attributions, notre plus doux devoir, à nous, serait de vous suivre avec ardeur dans cette voie et d'assurer, par la constance de nos efforts et de notre zèle, le succès de toutes les mesures bienfaisantes que la province devra à votre patriotisme... »

Dans le discours d'ouverture de la session de i838, Rogier annonça une innovation à laquelle il donnera une extension considérable quand il redeviendra ministre, l'institution des concours entre les élèves des écoles rurales :

« ... Une proposition vous sera faite en faveur de l'instruction primaire, renfermée dans ce qu'elle peut avoir d'immédiatement utile. Malgré de louables efforts et l'extension que lui a donnée la liberté constitutionnelle qui la garantit, il lui reste encore beaucoup de progrès à faire dans cette province, et nous croyons avoir rencontré dans les concours annuels que nous vous proposons d'instituer au chef-lieu de chaque arrondissement entre tous les élèves des écoles rurales, un puissant moyen d'encouragement pour ces derniers et pour les mailres... »

Déjà alors les communes n'étaient que trop portées à s'en remettre sur l'État et sur la province du soin de leur enseignement, de leur culte, de leur voirie. Elles ne comprenaient pas ou plutôt ne voulaient pas comprendre que l'initiative en pareille matière devait venir d'elles. Rogier tient à les mettre en garde contre des dispositions lâcheuses qui sont préjudiciables à leurs intérêts :

« ... Avant tout, il faut bien que les communes se pénètrent d'une chose, c'est que la province,.quelle que soit sa bonne volonté, ne peut ni tout prévoir pour elles ni satisfaire à tous leurs intérêts. C'est donc à elles surtout à prendre l'initiative. Qu'elles s'aident de leurs propres forces, qu'elles s'aident surtout entre elles, et la province les aidera. Non qu'il puisse jamais entrer dans nos intentions de les entraîner dans des dépenses supérieures à leurs ressources: nous saurions modérer au besoin des élans irréfléchis; mais quand nous voyons que partout la vie communale se révèle et se développe en des projets d'amélioration de toutes sortes, ne serait-ce pas manquer à nos devoirs que de ne pas encourager de tels efforts par notre sympathie, nos conseils et notre concours efficace... »

A propos des travaux de canalisation qu'il exhortait le conseil à étudier sans relâche, il indiquait dès lors comme « une grande idée d'utilité nationale » la section du canal de Lierre à Hérenthals qui deviendrait entre les mains de l'État c la première section d'un canal de jonction de l'Escaut à la Meuse ». On peut voir dans le Mathieu Laeiisbergh que le bourgeois de Saint-Martin y avait déjà songé.

Même au milieu des distractions, des rares et courtes distractions qu'il se donnait en allant tantôt à Bruxelles dans sa famille, tantôt à Londres ou à Paris, Rogier travaillait toujours. On en aura la preuve par la lettre suivante qu'il adressait de Paris en 1838 à M. Veydt, membre de la députation permanente, à qui d'habitude il déléguait ses pouvoirs quand il s'absentait d'Anvers. Il y a là aussi toute espèce de détails piquants sur la Chambre française, sur le ministère Molé, sur Lamartine et Michel Chevalier, sur les curiosités de Paris à cette époque.

LUTTE POUR LTNDÉPENDANXE

Paris, le i3 mai i838.

Mon cher monsieur Veydt ( i ),

Comme vous l'avez remarqué, je ne pouvais arriver dans un moment plus opportun pour la discussion du chemin de fer; mais malheureusement vous aurez appris aussi que le résultat de cette intéressante discussion n'a pas été celui que j'aurais désiré. La presse politique et les intérêts se sont coalisés pour combattre le ministère, et son échec a été complet. Il est vrai que, sauf un discours de AI. Martin, la résistance a été molle et inhabile, et que pas un ami politique n'est venu efficacement à son secours. M. Jaubcrt. que j'ai déjà eu le plaisir de voir deux fois, ne parle qu'avec le plus grand dédain des ministres actuels ; et M. de la Martine, qui est venu aussi me voir et qui m'a paru, ce que je le croyais, un homme excellent, ne peut pas non plus compter au nombre des députés ministériels. Tous deux ont très bien parlé. M. de la Martine a été peu écouté, toutefois. Il a, je crois, la pensée et la parole trop hautes pour cette Chambre, image en grand de la nôtre. J'ai suivi les quatre jours de débats avec grande assiduité et je me suis trouvé dès le premier jour côte à côte avec l'homme que je recherchais le plus, M. Michel Chevalier. Nous nous sommes vus depuis tous les jours et je crois que nous ne nous séparerons pas sans être devenus aussi amis qu'on peut l'être en quinze jours. J'ai été présenté avant-hier au Roi et à la famille royale, idem à M. Molé. Tout ce monde-là parle de notre Belgique avec estime et admiration : le mot n'est pas trop fort. Je réserve pour nos conversations les détails.

J'ai entretenu Chevalier de nos chemins agricoles; il regarde la chose comme très bonne et très praticable, notre Campine présentant à peu près les mêmes conditions que les terrains où de tels chemins s'établissent en Amérique; mais il me faudra de lui un avis plus précis et motivé.

En fait de choses, j'ai déjà vu ou revu une partie de celles qui sont la proi<: ordinaire des badauds. La Madeleine, œuvre magnifique à l'intérieur surtout où le grand s'allie au somptueux; l'Arc de l'Étoile, d'un grand effet comme masse, mais dont les bas-reliefs ne m'ont pas paru orner dignement diverses parties ( ?) ; la petite église (petite comme elles le sont presque toutes à Paris, où il y en a si peu

( i ) Dans un post-scriptum, Rogier disait : « Le temps me manque pour écrire à la maison. Aunez-vous la bonté, après que vous n'aurez plus rien à faire de ma lettre, de l'envoyer à Bruxelles à ma mère, qui de cette manière recevra de mes nouvelles ? »

d'ailleurs), la petite église de Notre-Dame de Lorette, style italien qui vous inspire par ses enjolivements et ses coquetteries de toute espèce de tous autres sentiments que de la piété : tout ceci était du nouveau pour moi. La fameuse aiguille de Louxor ne m'a produit aucun effet, perdue qxi'elle est au milieu d'une place trop grande (avis pour la statue de Kubens). Mais ce qu'il faut admirer sans réserves, ce qui est ravissant, éblouissant, étourdissant, surhumain, c'est Versailles. J'en suis sorti comme d'un rêve qui m'aurait conduit trois heures durant de merveilles en merveilles. Vous n'attendez pas de moi des détails sur cette grande épopée artistique. C'est d'ailleurs dans sa masse encore que réside sa sublimité. On sent partout qu'une grande main a passé par là. Louis XIV avec son admirable entourage de peintres, de sculpteurs, d'architectes, de poètes, etc. Les additions modernes sont singulièrement effacées par le fonds ancien qui est encore de beaucoup ce qu'il y a de mieux à Versailles.

Je n'ai été que trois fois au théâtre et n'en ai rapporté que des impressions très fugitives, à part la danse de Fanny Essler et quelques notes de la voix de Duprez.

Hier, à mon retour à Versailles, j'ai trouvé une invitation a dîner pour la cour. J'y verrai encore quelques hommes, et malgré le désenchantement auquel vous savez qu'on s'expose en ces sortes d'entrevues (encore le Rogier de : I, 117) je tâcherai de voir

tous ceux qui ont en ce moment encore, on passe vite ici, quelque valeur politique ou littéraire...

Vous ne m'avez point parlé de l'exposition : est-elle fermée?...

Le projet de l'exposition dont parle Rogier avait été conçu par lui au commencement de mars. Le produit des entrées et d'une tombola devait être affecté au secours des victimes de l'inondation des polders et des habitants d'Anvers qui avaient eu le plus à souffrir des désastres delà guerre. La lettre suivante indique le caractère particulier de cette exposition, dont Kogier empruntait l'idée à l'Angleterre. Ceux qui l'ont reprise depuis ont oublié de reporter à Rogier l'honneur de l'avoir introduite parmi nous.

Mon cher Wappers,

... J'ai réclamé votre concours pour obtenir soit des objets destinés à l'exposition, soit des signatures pour un certain nombre de lots.

L'idée m'est venue de joindre à cette exposition une exhibition de tableaux comme j'en ai vu récemment en Angleterre. Les propriétaires de cabinets, ceux mêmes qui ne possèdent que quelques tableaux, s'associent pour réunir en une seule exhibition ce que chacun d'eux a de mieux en tableaux et surtout en tableaux anciens. Un livret indiquant le nom du propriétaire, celui de l'auteur, le sujet du tableau et les particularités intéressantes qui peuvent s'y rapporter se distribue à l'entrée, où l'on paye de un à deux shellings... Ces expositions ont lieu, je pense, au profit des pauvres et sont à tous égards du meilleur genre sous le rapport de la fashion, et d'un immense intérêt sous le rapport de l'art.

Introduire un tel usage parmi nous serait, je pense, chose utile et agréable à tous.

Il faut, mon cher Wappers que vous m'aidiez efficacement en ceci :

Une commission chargée de la recherche, de la réception, du placement, de la conservation et du renvoi des tableaux ;

Une circulaire ou mieux encore des visites chez les propriétaires connus pour avoir de bons tableaux :il ne faudrait pas que des trafiquants prissent cette occasion de placer pour les relever de médiocres tableaux en bonne compagnie ;

La confection d'un livret élégant et soigné...

En faisant une œuvre de charité, nous ferions une œuvre d'art nouvelle, distinguée, digne d'être imitée.

Rogier, pour composer la commission, s'était adressé à des propriétaires de cabinets d'art, à des amateurs distingués, ne faisant aucune différence d'ailleurs entre les amis et les adversaires du Gouvernement. Parmi ceux qui répondirent à son appel et dont le concours assura le succès de cette œuvre d'art et de charité, nous remarquons les noms de MM. de Vinck, Ferdinand de Prêt de Calesbergh, Van Ysaker, Edouard Weber, Baron Diest, Dellafaille de Lcvcrghem, Legrelle, etc. Kogier avait conservé les lettres d'acceptation et les lettres de refus. Toutes témoignent d'une profonde sympathie, d'une vive estime pour lui. La popularité de Rogier était incontestable : les diverses classes de la société rendaient justice à son incorruptible loyauté comme à son activité infatigable.

Ses ennemis n'en seront que plus hargneux. Les haines (dont nous avons signalé déjà l'aprcté dans les premiers chapitres de ce volume! n'ayant pas réussi à l'atteindre dans sa personne, n'ayant pu trouver à mordre dans ses actes, imagineront alors de s'en prendre à sa famille : la diffamation et la calomnie feront de nouveau leur œuvre. Nous en reparlerons dans la troisième partie de notre ouvrage.

En ouvrant la quatrième session ( 1) du conseil provincial (juillet i83g), Rogier disait qu'elle s'ouvrait « sous des auspices favorables ». C'est qu'en effet la paix venait d'être signée avec la Hollande. Un acte solennel et irrévocable, le traité-loi du 4 avril i83q, gage pour la Belgique de sécurité au dedans, de paix au dehors, venait d'asseoir son indépendance sur des bases définitives. Si cette paix, cette sécurité importaient essentiellement à la prospérité de la nation, n'était-il pas naturel que les avantages en fussent surtout appréciés dans la province d'Anvers sur laquelle avaient pesé particulièrement les effets désastreux de la guerre, et dont le chef-lieu était la métropole du commerce belge !

§ 3. — LE TRAITÉ- LOI DU 4 AVRIL iS.lQ (TRAITÉ DES XXIV ARTICLES). —

l'indépendance de la Belgique est assurée sur des bases définitives.

Le roi Guillaume s'était enfin décidé à faire droit aux vœux du peuple hollandais qui demandait la paix. Pendant huit ans, croyant à une restauration, il n'avait rien ménagé

( 1 ) Impossible encore d'être plus laconique que ne l'est Rogier dans ses Notes et Souvenirs sur les quatre ans qui suivent son premier ministère ( 1836-1840) :

« En i836 élu par Anvers etTumhout, j'opte pour Anvers. Travaux entrepris.

Discours provinciaux.

Discours à la Chambre. »

43o LUTTE POUR L'iNDÉPEXDANXE

pour y parvenir. Tout, dit Van den Peereboom, fut mis en œuvre contre notre jeune nationalité, « guerre ouverte, conspirations sourdes, influences diplomatiques » ; tout échoua devant notre ferme volonté d'être Belges. U union avait bien certainement fait notre force !

Les Chambres n'avaient accepté que contraintes et forcées le traité du i5 novembre i83i, qui nous punissait de notre défaite du mois d'août par la perte d'une partie du Limbourg et du Luxembourg; mais nous occupions toujours, à titre provisoire, le territoire que nous étions condamnés à céder, et nous nous étions faits à l'idée que ce provisoire serait définitif. Nous nous bercions de l'espoir que, à la longue, le roi Guillaume se prêterait à une transaction et que, moyennant des millions, nous conserverions nos frères.

Qu'on juge de l'émotion qui se produisit partout, spécialement à Bruxelles et dans le Limbourg et le Luxembourg, lorsque vers le milieu de mars i838 se répandit le bruit que le roi Guillaume adhérait au traité des vingt-quatre articles !

Le bruit était fondé. Le gouvernement hollandais venait de faire connaître son adhésion à la Conférence de Londres, par une dépêche du 14 mars 1838.

Voyons dans notre histoire parlementaire la suite dos incidents auxquels donna lieu tout d'abord la divulgation de la nouvelle.

Le 20 mars, M. d'IIoflschmidt i député de Luxembourg) demande si le gouvernement a été officiellement informé de l'intention de la Hollande d'accepter le traité des vingtquatre articles. M. de Theux répond qu'il en a été informé officieusement. M. Dumorticr croit qu'il y aurait du danger à s'occuper publiquement de cette question. Mais il constate que le gouvernement n'a pas le droit de faire un traité avec la Hollande sans l'intervention de la législature.

Cinq semaines se passent sans que le Parlement

KOGIER DEPUIS SA SORTIE DU MINISTÈRE 43l

s'occupe du traité : il semble que les députés comme les ministres se soient donné le mot pour laisser venir. La presse elle, ne reste pas inactive : elle espère bien que la Conférence sera pour nous. Dans les districts qu'il s'agit de céder, on se prépare à résister et l'on signe des pétitions enflammées aux Chambres pour qu'elles acceptent au besoin la lutte avec la Conférence.

Le 28 avril, un député luxembourgeois (de Grevenmacher), M. Metz, annonce qu'un major prussien de la garnison de Luxembourg, avec 1200 hommes de troupe, a pénétré dans le village, belge encore, de Strasscr et y a fait abattre un drapeau belge que les habitants avaient arboré tout à la fois pour célébrer l'installation de leur bourgmestre et affirmer leur attachement inaltérable à la dynastie de Léopold. La Chambre, vivement émue, accueille chaleureusement, en dépit des hésitations et des atermoiements du ministère, la proposition d'envoyer une adresse au Roi en vue de protester contre le morcellement du territoire, u Sire, disait cette adresse que les ministres finirent par voter avec toute la Chambre, en i83i des circonstances malheureuses menaçaient la Belgique du douloureux sacrifice de nos frères du Luxembourg et du Limbourg. Peut-il se 'consommer encore, aujourd'hui que sept années d'existence commune les ont attachés à la Belgique? La Chambre ose espérer que dans les négociations à ouvrir pour le traité avec la Hollande, l'intégrité du territoire belge sera maintenue. »

Pendant que tout le Parlement — car le Sénat fit une adresse aussi nette que celle de la Chambre — manifestait des sentiments de résistance aux propositions de la Hollande, M. Dumortier, que son patriotisme rendit ce jourlà le plus adroit et le plus convaincant des polémistes, démontrait, dans une brochure restée célèbre, que nos droits avaient été méconnus dans le traité de i83i et qu'on exigeait de la Belgique, du chef du partage des dettes de la communauté, une somme presque deux fois trop forte.

M. de Mérode invoquait de son côté l'appui de l'Angleterre dans une lettre à lord Palmerston qui devait malheureusement rester sans écho.

La session ordinaire de i837-i838 se termina sur un débat provoqué par les pétitions de soixante-cinq villes ou villages réclamant énergiquement le maintien de l'intégrité du territoire. A l'unanimité, la Chambre adopta les conclusions du rapport de la commission des pétitions exprimant son entière confiance dans le ministère pour le rejet de toute condition de paix qui amènerait une cession de territoire.

Les cinq mois qui s'écoulèrent entre cette session et celle de i83S-i83o, se passèrent en négociations difficiles et compliquées. Le ministère poursuivait un double but : le rachat du territoire et l'abaissement de la dette. L'ère des protocoles se rouvrait et avec elle l'ère des déceptions, des intrigues, des roueries diplomatiques et des lenteurs, que nous espérions close à tout jamais.

Une première déception — la plus cruelle — attendait nos chargés d'affaires à Londres et à Paris quant au territoire. Il leur fut répondu de manière à leurôtertout espoir. Depuis i83i, cette affaire-là était résolue, il ne fallait plus penser à y revenir. Que signifiaient ces adresses de la Chambre et du Sénat? « Folles tentatives », auxquelles on couperait court tout de suite.

En ce qui concernait la dette, il y eut tout d'abord aussi une déception du côté de l'Angleterre, qui s'obstinait à ne pas plus vouloir revenir là-dessus que sur la question territoriale. Mais le gouvernement français, auprès duquel le roi Léopold faisait agir les influences de famille, ayant déclaré que la justice absolue était de notre côté, le cabinet anglais finit par se montrer plus coulant. Restait à obtenir des délégués des cours de Prusse, de Russie et d'Autriche prés de la Conférence une égale bonne volonté. Il n'y en avait nulle apparence malheureusement.

On en était là et les ministres se sentaient envahir de plus en plus par le découragement, lorsque sonna l'heure de la réouverture des Chambres.

Nous ne nous sommes jamais expliqué pourquoi le discours du trône (i3 novembre i838) ne reflétait pas sinon ce découragement, du moins des inquiétudes qui n'étaient que trop justifiées. Pourquoi ne disait-on pas aux mandataires de la nation les angoisses patriotiques dont on était assailli? Que risquait-on à sortir du vague de phrases comme celle-ci : « Les droits et les intérêts du pays ont été traités avec le soin qu'exige leur importance » ? Le cabinet de Theux avait bien mis dans la bouche du Roi les mots de persévérance et de courage, qui devaient être l'objet de si cruels commentaires quelques semaines plus tard : ce n'était pas assez... Que voulait la Conférence? Et qu'entendait faire le ministère?

Il entendait (mais on ne le sut ( i ) que plus tard) faire, par lui-même ou par l'intermédiaire de la France qui se prêta un moment à ses vues, de vives instances auprès du roi Guillaume pour le rachat du territoire. Mais soit entêtement du roi Guillaume, soit maladresse des agents belges et français, les pourparlers avortèrent; et on finit par se trouver à la fin de i838 en face d'un protocole par lequel la Conférence, qui à l'unanimité maintenait les arrangements territoriaux du traité du i5 novembre i83i, consentait toutefois à reconnaître une partie de l'erreur commise dans le règlement des affaires financières et réduisait notre dette de trois millions.

Avant de saisir les Chambres de ce malheureux protocole, les ministres tentèrent auprès des puissances une démarche suprême. MM. de Mérode et de Gerlache furent envoyés l'un à Paris, l'autre à Londres pour offrir, entre autres concessions, de porter l'indemnité pécuniaire jusqu'à cent

(i ) Voir l'ouvrage de M. Thonissen qui a eu sous les yeux tous les documents de l'affaire et quia su, par M. de Theux, tout ce qui s'est passé.

is

millions si l'on ne mutilait pas nos provinces. Il leur fut impossible de fléchir la Conférence.

Il y a ici une lacune regrettable dans les papiers de Rogier. Comment admettre que son frère Firmin ne l'ait pas tenu au courant des mauvaises dispositions du cabinet français, qui, par crainte d'une guerre européenne, nous abandonna? Nous n'avons trouvé aucune lettre de Firmin datant de cette époque. Peut-être un dossier de cette affaire a-t-il été égaré.

Après que dans la séance du Ier février i83q, M. de Theux eut fait connaître l'état des négociations, il déclara qu'elles n'étaient d'ailleurs pas encore terminées. Avait-il conservé un dernier espoir dans des ouvertures nouvelles qu'il avait fait faire par M. Van de Weyer? Ou plutôt jugeait-il plus prudent de ne pas donner l'avis du gouvernement avant de savoir si le roi de Hollande accepterait la réduction de la dette, la seule et faible concession qui nous eût été accordée par la Conférence ? Toujours est-il qu'en réponse à une demande de Gendebien qui désirait connaître les intentions ministérielles, il répondit qu'il s'abstenait aussi longtemps que les négociations ne seraient pas définitivement closes... « C'est cela, s'écria Gendebien... jusqu'à ce qu'on ait acquis une majorité dans la Chambre... Alors, on ira loin... »

Dumortier et trente autres membres demandent le vote d'une motion qui implique la volonté de la résistance aux décisions de la Conférence. Le ministère, qui tient à gagner du temps, s'y oppose et la majorité paraissant disposée à lui donner raison sur ce point, la motion est écartée, à la condition que M. de Theux s'expliquera nettement cinq jours plus tard, le 6 février.

Trois jours avant l'explication promise, un arrêté royal ajournait les Chambres jusqu'au 3 mars. Un autre arrêté du même jour acceptait les démissions des ministres de la

ROGIER DliPUlS SA SORTIE DU MIN ISTK1Œ 435

justice et des finances, le Limbourgeois Krnst et le Luxembourgeois d'Huart. C'était assez clair : les « ouvertures nouvelles » n'avaient rien produit, la Conférence était restée inflexible, et M M. Ernst et d'Huart ne voulaient pas mettre leurs signatures au bas d'un traité qui faisait d'une partie de leurs compatriotes, des Hollandais malgré eux. M. Nothomb, Luxembourgeois lui aussi, se résignait au traité et allait faire l'intérim de la justice; l'intérim des finances était confié à M. de Mérode (i). Comme si le gouvernement voulait reculer de plus en plus l'heure de l'échéance fatale, il retardait la réunion des Chambres de quinze jours.

Mais enfin... venit summa dies... le jour vint où il fallut bien que l'on se prononçât.

Notre intention n'est pas de retracer, nous dixième, nous vingtième peut-être, les incidents du débat réellement dramatique qui, du 4 mars au 18 mars, passionna tout à la fois la Chambre, les tribunes et la presse. Lorsqu'on l'aborda, nul n'en pouvait prévoir l'issue. Des 98 membres qui, dans les sections, s'étaient occupés de l'examen des deux projets de loi, l'un autorisant la conclusion clu traité présenté par la Conférence et adopté par la Hollande, l'autre déterminant les conditions auxquelles les habitants des parties cédées pourraient conserver la qualité de Belges, quarante-deux avaient donné un vote approbatif, trente-neuf avaient dit non, dix-sept s'étaient abstenus.

Évidemment, c'étaient ces dix-sept qui tenaient en leurs mains le sort du pays...

( 1 ) Il donna sa démission avant la rentrée des Chambres. Les finances furent en avril confiées à M. Desmaisières. Quanta l'intérim de M. Nothomb, il ne cessa qu'en juin, époque à laquelle M. Raikem prit le portefeuille de la justice.

4 36 LlîTTIi POUR L'INDÉPENDANCE

Non!... nous ne reviendrons pas sur ces tristes pages de nos annales. Pourquoi reproduirions-nous les absurdes accusations de trahison que les partisans de la résistance quand même lançaient à leurs contradicteurs ? On pouvait être un bon patriote tout en estimant que depuis le traité des vingt-quatre articles du i5 novembre i83i, remplaçant celui des dix-huit articles tombé sous les murs de Louvain dans la malheureuse campagne des dix jours, il n'y avait rien de changé, sauf l'adhésion du roi Guillaume et des modifications avantageuses pour la Belgique. Pourquoi reproduirions-nous les reproches injustes de lâcheté dont l'opposition, surexcitée par le public des tribunes, prétendait accabler des hommes qui avaient cent fois fait leurs preuves de courage civique et qui n'acceptaient qu'avec une immense douleur un sacrifice nécessite par la rigueur inflexible de l'Europe?

Nous retrouvons unis dans la résignation patriotique à ce sacrifice douloureux, les trois amis du Politique de i 828-i83o.

Kogier, Devaux et Lebeau bravèrent courageusement l'impopularité pour suivre la voix du bon sens.

Certes, nous comprenons tout ce qu'il y avait de dur dans cette renonciation à des territoires qu'on s'était habitué à considérer comme belges, tout ce qu'il y avait de pénible dans cette obligation de plier devant la volonté de l'étranger. Nous nous expliquons les violentes exagérations de pensée et de langage auxquelles se laissèrent entraîner quelques représentants (1).

Il est possible que si nous avions vécu en ce temps-là,

( 1) Quand Gcndebicn fut appelé à voter : « Non, sécria-t-il, 3So.ooo fois non, pour3So.ooo Belges que vous sacrifiez à la peur!». Il donna sa démission séance tenante. A ceux qui aiment les rapprochements, nous signalerons la façon moins théâtrale, mais autrement émouvante, dont M. Castiau, en désaccord lui aussi avec la majorité, fit ses adieux au Parlement en 1848. (Voir notre travail sur Adtlson Castiau, Péruwelz 1878.)

ROGIEK DErUIS SA SORTIE DU MINISTÈRE

nous eussions été du côté des Gendebien, des Pirson, des Dumortier. Mais aujourd'hui que nous jugeons les événements à distance et dans le recueillement profond de l'historien éclairé par l'expérience, nous estimons que ceux-là ont le mieux vu qui ont voté le traité ; nous estimons que le parti le plus sage, le plus raisonnable, le seul salutaire lut celui qu'adoptèrent Rogier et de Theux, Vilain XIIII et Devaux, Lebeau et de Muelenaere, Dolez et J.-B. Nothomb.

Pas plus que les adversaires du traité, les Rogier et les de Theux ne manquaient à l'honneur national en subissant

la loi de l'Europe. Etait-ce y forlaire que de ne point exposer la Belgique aux résultats inévitables d'une lutte inégale ? L'homme ne se déshonore point quand il cède à la force, disait M. Dolez : l'honneur d'un peuple avait-il d'autres règles? La Belgique, abandonnée de tous ses alliés, ne serait pas humiliée en s'inclinant devant un traité qu'elle avait d'ailleurs déjà consenti huit ans auparavant. Elle avait fait tout ce qu'elle pouvait : elle avait donc fait tout ce qu'elle devait.

C'était, Xothomb et Rogier le firent remarquer, c'était à nos anciens amis de France et d'Angleterre, devenus les complaisants des cours ennemies du Nord, qu'il fallait s'en prendre d'une situation que toute notre habileté, toute notre énergie était impuissante à améliorer. Il n'y avait pas de déshonneur à céder devant l'Europe ; il y avait de l'honneur à exiger, pour céder, que ce fût l'Europe qui le demandât. Nous allions au suicide en prétendant, avec nos seules ressources, tenir tète aux volontés des grandes puissances. De deux choses l'une : ou la Belgique s'éteindrait dans l'agonie d'une mort lente, dans les convulsions de l'anarchie; ou bien par une résistance, par des provocations imprudentes, « on ramènerait sur l'Europe le cataclysme de 1814-1815 » {Lebeau : séance du 18 mars). Dans un avenir plus ou

438 LUTTE POUR l'indépendance

moins prochain en effet des orages éclateraient en Europe: il importait qu'avant ce moment la Belgique fût constituée définitivement.

Tel est le point de vue auquel se placèrent plus particulièrement Devaux et Kogier.

Ils exposèrent qu'il fallait à la nationalité belge au moins dix années de consolidation, d'existence calme, régulière et incontestée, pour pousser ses racines dans le sol de l'Europe et pouvoir attendre l'orage avec quelque confiance. « Tout est pour nous d'arriver là, disait Devaux. Si nous y parvenons, nous aurons guéri bien des préventions injustes au nord; au midi, nous aurons singulièrement affaibli les prétentions ambitieuses. Ce qui a surtout nourri et rendu si naturelle en Fiance l'idée de la limite du Rhin, c'est qu'entre la France et le Rhin on n'a vu jusqu'ici qu'un territoire sans nationalité, une espèce de terrain vague sans dénomination propre, sans propriétaire fixe, appartenant à qui veut le prendre, passant depuis des siècles d'un conquérant à l'autre. Placez sur ce territoire une nationalité considérée, un peuple sage, montrant à tous qu'il est digne de s'appartenir à lui-même, et à l'aide d'un peu de temps vous aurez beaucoup fait pour détruire par sa base chez nos voisins cette fatale idée d'extension, ou pour la refouler dans une direction différente. » M. Devaux prouvait que le salut de la Belgique, que son honneur devant la postérité, devant l'histoire, était de prendre le contre-pied de la politique d'aveuglement et d'étourderie où se complaisait une opposition plus ardente que prudente.

Employant un argument — par comparaison — qui devait produire un grand effet, Devaux se demandait (séance du 6 mars} si la Pologne, si la Lombardie seraient avilies, déshonorées, en reculant de quelques lieues une de leurs anciennes limites afin de voir dans un avenir prochain consacrer leur indépendance par leurs anciens

maîtres et par l'Europe entière. Ce n'était ni à l'aide du droit privé, ni surtout à l'aide de sentiments légitimes mais impuissants, qu'il fallait apprécier nos différends avec la Hollande et avec l'Europe...

« ... Quelle génération pourrait nous reprocher de n'avoir pas assez fait depuis neuf ans?... Nous faisons une révolution contre le gré de toutes les puissances de l'Europe. Nous déchirons un traité, un royaume qui est leur ouvrage. Et sans guerre, à l'aide d'un armistice garanti par deux d'entre elles, sans même nous surcharger d'impositions extraordinaires, nous parvenons, après quelques paisibles années, à faire reconnaître et garantir les résultats de notre révolution parcespuissances mêmes, à les faire accepter par notre ancienne dominatrice expulsée; nous parvenons à ce dénouement au prix d'un surcroit de dette qui (le péage de l'Escaut compris) n'équivaut pas aux frais d'une guerre de deux campagnes, au prix du sacrifice d'une lisière de ces limites que nous seuls nous nous étions faites, et dans lesquelles nous avons compris une riche province, Liège, autrefois séparée de nous!... N'est-ce donc rien que tout cela? Et l'Europe en acceptant ces faits, l'Europe qui a signé les traités de Vienne, fait-elle donc des concessions sans importance?... »

Les mêmes considérations de haute politique inspirent le discours que Rogier prononça dans la séance du 12 mars.

L'opposition avait escompté son vote parce qu'il avait

été opposé au traité de novembre i83i. Mais il était

d'avis que les engagements pris alors devaient être

respectés. D'ailleurs, était-il vrai que le traité lit à la

Belgique une position honteuse, misérable, intolérable?...

«...S'il en est ainsi, comment se fait-il que le roi de Hollande, au lieu de protester huit ans contre le traité, ne se soit pas empressé d'accepter cet acte monstrueux qui porterait en son sein, comme on le prétend, une restauration ? Quoi ! ce traité renferme notre honte, notre ruine, la restauration, et la Belgique l'a signé! elle l'a invoque comme sa sauvegarde, comme son droit! Il faut avoir le courage de le dire et de le répéter, la Belgique se trouve politiquement liée à l'Europe par les traités, et le rôle déshonorant pour un pays, ce n'est pas de respecter les traités, même onéreux... »

Oui, la Belgique se trouvait politiquement liée à l'Europe par les traités — et c'est ce que ne voulaient pas

comprendre ceux qui ne voyaient exclusivement qu'une question belge là où il y avait en réalité (Rogier l'expliquait parfaitement) une question européenne. N'était-ce pas nous exagérer notre importance que de prétendre que nous pouvions contraindre les puissances européennes à modifier leur système politique? N'était-ce pas surtout nous exagérer notre force que de nous croire en état de résister à l'Allemagne et à la Hollande coalisées ? Car on en était arrivé là. M. Thonissen, dans son résumé des divers projets développés à la presse et à la tribune, nous montre que tour à tour on vit prôner le statu quo armé, le statu quo passif, la guerre limitée à la défense de Venloo, la petite guerre dans le Luxembourg... et môme la lutte ouverte avec les armées de la Hollande et de la Confédération germanique.

Mais Rogier ne veut pas que la nation aventure dans des entreprises téméraires, sans issue, sans résultat, la belle position que lui ont faite huit années de tranquillité. L'ancien combattant de i83o ne s'émeut pas des insinuations blessantes de ceux qui veulent la lutte quand môme et qui crient qu'une paix avilissante pourra seule sortir d'un traité aussi ignominieux...

«...Si je soutiens le système pacifique, ce n'est pas non plus que je veuille la paix pour la paix... Ce n'est pas d'ailleurs l'immobilité, l'inertie, le sommeil : c'est la source féconde de toute activité matérielle, le perfectionnement successif de nos institutions, le développement de notre nationalité, de notre force industrielle. Faire la guerre, c'est une mission difficile, parfois extravagante, rarement glorieuse, presque toujours rétrograde, inhumaine. Faire la paix est une mission difficile aussi, mais plus glorieuse, plus civilisatrice, plus humaine. Faire la guerre, c'est enlever au peuple jusqu'au dernier homme, jusqu'au dernier écu. Faire la paix, c'est descendre à lui pour lui apporter du bien-être, de l'instruction, de la moralité, du travail...»

Dans la bouche du héros de Septembre, cet hymne à la paix était de nature à rallier bien des indécis. Plus d'un

des 58 membres de la Chambre qui votèrent le traité ( 1 ) aura été influencé par ces accents pathétiques d'un brave soldat doublé d'un homme d'Etat. On pouvait encore une fois en croire celui qui, à Dieghem comme à Anvers, dans les troubles populaires comme dans les combats contre les Hollandais, avait affronté la mort. Après les périlleuses et pénibles journées qu'il avait traversées, il n'était pas suspect, celui qui traçait d'une Belgique pacifique ce tableau séduisant :

«... La Belgique pacifique avec ses libertés civiles et religieuses, son amour de l'ordre, ses grands travaux publics et privés, sa prospérité, sa fécondité, offre à l'Europe une attitude plus respectable, un centre plus attrayant, des exemples plus séduisants que la Belgique haineuse, jalouse, insultante, anarchique comme quelques-uns la représentent, comme quelques autres la voudraient faire ! Par la paix, on multiplie, on renoue les relations au nord, au midi, à l'est, dans toutes les directions; on éclaire, on facilite à l'étranger les opérations du commerce, les entreprises de la science ; on prépare, on fonde d'utiles alliances; on relève le crédit public et privé, on rappelle au jour les capitaux qui se cachaient, on remplit largement le trésor, on ne craint pas d'y puiser pour réparer généreusement les blessures faites aux uns par la révolution qui a fondé la nationalité belge, les blessures faites aux autres par le traité qui la consacre et l'installe en Europe. C'est ainsi que, fidèle à l'Europe et fidèle à elle-même, la Belgique pacifique ouvrira cette seconde période de sa révolution... »

Rogier ajoutait :

« Cette seconde période peut être digne de la première... » Elle le fut en effet.

Et dans cette seconde période, comme dans la première, nous verrons Rogier rendre à la patrie d'immenses services.

(1) Il y eut 42 opposants. Au Sénat, le traité fut adopté par 3i voix contre 14 et 2 abstentions.

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