DE THEUX
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patrie. Or, l'entreprise du chemin de fer est éminemment nationale et heureuse et je reconnais aujourd'hui l'utilité encourageante et même productive de la section de Bruxelles à Anvers. Une décoration distinguée serait donc parfaitement applicable au persévérant champion de cette œuvre. J'en ai parlé à qui de droit, mais je ne vois pas que mes instigations aient été encore suivies d'effet. C'est ainsi pourtant qu'on popularise les ordres nationaux et la Couronne elle-même chargée de distribuer ces marques honorifiques, et honorables quand il en est fait bon usage. Si cette première occasion n'est pas saisie, j'espère que la route ouverte jusqu'à Anvers amènera le collier autour d'un cou qui le mérite, et si je le désire par attachement pour vous, mon cher collègue, c'est peut-être plus encore pour l'honneur de ma croix civile, car c'est moi qui l'ai proposée à la Chambre et je tiens beaucoup à sa bonne réputation... >»
En fait de distinctions de ce genre, les différents cabinets ne gâtèrent pas Rogier : c'est seulement en i83g renouvellement partiel delà Chambre) qu'il fut nommé officier de l'ordre de Léopold.
Quant à la croix de fer, il l'avait de droit comme membre du Gouvernement provisoire.
Revenons au discours du trône du il novembre 1834.
Si nous passons du domaine des intérêts politiques et matériels à un autre ordre d'idées, qui donc, sinon Rogier, avait à se féliciter de cet autre paragraphe du discours du trône :
« ...Vous vous êtes déjà occupés, Messieurs, des lois d'organisation communale et provinciale; le pays en attend le vote définitif de la session qui s'ouvre... »
On a vu que la loi provinciale, votée par la Chambre, avait été ajournée par le Sénat pour la prochaine session et que la clôture de la session de 1834 avait interrompu la discussion par la Chambre de la loi communale.
«... La loi sur l'instruction publique et celle sur la garde civique ne sont pas inoins urgentes. »
Encore des lois dues à l'initiative de Rogier.
ROGIER DEPUIS SA SORTIE DU MINISTÈRE M)l
N'était-ce pas également aux mesures prises sous son
administration que le cabinet nouveau devait de pouvoir
avancer ce qui suit dans le discours du trône :
« ... En môme temps que le commerce et l'industrie prennent tous les jours plus de développements... »
Ce n'est assurément pas pendant les courtes vacances
de trois mois séparant ces deux sessions, qu'avait pu se
produire ce phénomène!
«... Les sciences et les arts excitent de nobles efforts, et tout nous présage que la Belgique nouvelle ne sera pas infidèle à son antique renommée. »
Le seul paragraphe du discours du trône annonçant un projet qui émanait en propre de l'administration nouvelle et dont le cabinet Lebeau-Rogier avait eu le mérite de pouv.oir se passer dans les circonstances les plus graves, était celui-ci :
« La Belgique a toujours été hospitalière, mais il ne faut pas que celte hospitalité puisse devenir une arme contre ellemême...
» ... Une loi spéciale sur les étrangers, qui vous sera incessamment soumise, viendra, concurremment avec la loi sur l'extradition, fixer, d'une manière incontestable, les droits et les devoirs du gouvernement à leur égard. »
Ainsi, la nouvelle administration reconnaissait que la précédente, dans les circonstances les plus difficiles, n'avait fait qu'exercer ses droits et remplir ses devoirs de la manière dont ils étaient fixés par les lois existantes, c'est-à-dire d'une manière contestable!
C'était donc là la seule raison d'être de la nouvelle administration : rendre incontestables les droits qu'elle avait contestés à la précédente!
Tandis que le Sénat retardait la discussion de la loi provinciale, la Chambre reprit la discussion de la loi communale, à laquelle Rogier eut encore une grande
3Ç2 LUTTE POUR L'iNDÉPENDANXE
part, soutenant la loi — c'était son projet — mieux que le gouvernement.
Nous avons dit que ce projet se ressentait des troubles et des difficultés que Rogier ministre avait traversés. C'est toujours sous cette impression que le dc'pittJ Rogier tend à renforcer le pouvoir central, tandis que son adversaire des moments troublés, Barthélémy Dumoriier, rapporteur de la section centrale, voulait parfois étendre la liberté jusqu'aux confins de la licence.
Il serait difficile d'imaginer une discussion plus longue, plus confuse, que celle à laquelle donna lieu la loi communale. Faisant écho à cette discussion, la presse, pendant deux ans presque, retentit de récriminations, de plaintes, d'objurgations formulées les unes au nom de la liberté prétendument sacrifiée, les autres au nom du pouvoir qui allait, disait-on, être livré sans défense aux tentatives de révolte et de restauration orangistc.
Malgré tout le respect que nous devons à des hommes de la valeur de MM. de Theux et Ernst, les protagonistes de la loi, nous sommes bien tenté de dire qu'ils ne savaient pas ce qu'ils voulaient, quand nous les voyons modifier, remodifier, amender, réamender le projet, subissant les influences les plus diverses et se soumettant successivement à des exigences contradictoires. Nous renvoyons les curieux de ces sortes de choses, sinon au Moniteur (quatre-vingt-seize séances de la Chambre et huit du Sénat!), du moins à V Histoire parlementaire de Hymans, ou, ce qui vaudrait mieux encore, aux commentaires de MM. Plaisant, Bivort, Wyvekens. Nous nous contenterons d'en indiquer les grandes lignes. Le conseil est élu directement par les habitants payant un certain cens. C'est parmi les conseillers que le Roi nomme le bourgmestre et les échevins. Il faut l'avis conforme de la députation permanente pour la suspension et la révocation des membres du collège. Le conseil est souverain dans les questions qui sont d'intérêt purement local. La
ROG1ER DEPUIS SA SORTIE DU MINISTÈRE 3g3
province et même l'État interviennent quand l'intérêt général est en cause. Nous aurons l'occasion de montrer au cours de cet ouvrage les modifications que la loi a subies en ce qui concerne la nomination des bourgmestres et échevins et les conditions d'électorat.
Ici, ce qui nous importe, c'est de montrer de quelles idées s'inspira Rogier dans cette interminable discussion où il intervint plus particulièrement le 17 janvier et le il mars 1835, le 3o janvier et les 6, 11, 12 et 23 février 1836.
Certains orateurs trouvaient piquant de mettre en opposition le prétendu despotisme des gouvernants belges avec le libéralisme des ministres hollandais. Rogier leur dit :
« ... J'ai cru nécessaire, dans l'intérêt et pour l'honneur de la révolution belge, de relever certaines erreurs échappées à un honorable préopinant qui a prétendu nous présenter le tableau des libertés communales existantes sous le régne du roi Guillaume et qui prétend que le système que le gouvernement de la révolution voudrait introduite est despotique. Il importe que de telles opinions ne prennent pas racine dans cette enceinte ni dans le pays, et on ne saurait trop en montrer l'erreur... »
Il n'est pas exact de dire que le régime hollandais était plus libéral que le régime belge; rien n'est plus complètement erroné. Rogier le prouvait.
Un jour, Gendebien qui le trouvait moins libéral qu'en i83o, essayait de mettre le ministre en contradiction avec l'ancien membre du Gouvernement provisoire. Rogier réplique :
«...Parlons de l'arrêté d'octobre i83o auquel j'ai donné ma signature. Je ne sais pas s'il est extrêmement loyal, pour avoir le plaisir de montrer des collègues en contradiction avec eux mêmes, de rappeler une mesure d'intérêt général commandée par les ciiconstances. Si l'on employait une pareille tactique à l'égard de l'honorable membre auquel je réponds, il serait facile de le montrer aussi ti es souvent en contradiction avec lui même : mais je trouve de telles contradictions fort naturelles. Si je cite un seul exemple pour opposer M. Gendebien
LUTTE POUR L'iNDLPLNDANXE
à lui-môme, ce n'est pas pour lui en faire un grief. Lorsqu'il s'est agi de donner des croix pour les services révolutionnaires, cet honorable membre a déchiré que de telles décorations ne pouvaient convenir à ses opinions; cependant, un arrêté du Gouvernement provisoire a établi ces distinctions avec des marques plus décoratives encore, car il y avait trois degrés de distinction : et M. Gendebien a donné son assentiment à l'arrêté. L'honorable membre a la prétention d'être toujours d'accord avec lui-même : c'est pour cela que je cite ce fait ; je n'ai pas la même prétention, je déclare moi-même (pic mes opinions ont pu être modifiées par les réflexions et par la pratique... »
L'arrête d'octobre était commande par les circonstances...
Rogier faisait remarquer qu'il y avait une tendance qu'il lui paraissait dangereux de suivre à l'époque où l'on vivait : c'était de faire trop bon marché des droits de l'Etat, et de ne pas assez se préoccuper des garanties dont il fallait entourer l'indépendance, la nationalité belge :
« ... C'est une tendance qui se manifeste aujourd'hui plus que jamais dans certains espiits, de se retrancher dans la commune sans pouvoir et sans vouloir s'éleven au delà... La Révolution a été faite en vue de donner à la Belgique une nationalité, et non pas pour faire triompher l'esprit de clocher... »
Quantité de paroles oiseuses furent prononcées pendant les quatre-vingt-seize séances. Il y avait aux premières années de notre nationalité des députés qui semblaient tourmentés d'un véritable prurit oratoire (i). Ils étaient gens à entretenir la Chambre pondant des heures entières à propos d'une dépense parfaitement rationnelle,
(i) Pour refaire un mot connu, ils parlaient, parlaient, parlaient. Rogier, qui ne supportait pas les faiseurs de phrases, exprima un jour le regret qu'il éprouvait de ces interminables débats qui lassaient le pays et finiraient par rendre insupportable le séjour de la Chambre. Ce fut l'occasion d'une nouvelle attrapade avec Gendebien, qui, toujours agressif, critiqua amèrement les absences de Rogier, absences dues autant d'ailleurs à ses fonctions administratives qu'à son peu de goût pour les discussions oiseuses. Rogier. sans s'émouvoir de la critique de Gendebien, n'en continua pas moins à trouver aussi inutiles qu'énervantes les récriminations et les diatribes rétrospectives.
ROGIER DEPUIS SA SORTIE DU MINISTÈRE 3q5
mais qui n'avait pas été régulièrement faite. Qu'on en juge :
Le gouvernement ne possédait pas à Bruxelles une seule salle où il pût réunir cinquante personnes pour une cérémonie quelconque. Rogier avait projeté d'établir sur les ruines de l'ancien hôtel du ministre de la justice un monument où se seraient tenues toutes les grandes réunions nationales et où auraient été déposées toutes les collections appartenant au pays. Mais la Chambre ayant reculé devant les dépenses considérables qu'entraînerait l'érection d'un pareil monument, Rogier s'était dit qu'en prenant chaque année une certaine somme sur les fonds alloués pour les fétes publiques, on parviendrait en dix ou vingt ans à avoir le monument, la dépense devant ainsi se faire insensiblement. Il avait donc à la fin de son ministère employé une partie des sommes destinées aux fêtes de Septembre, à commencer des constructions sur l'emplacement de l'ancien hôtel Van Maancn.
Là-dessus, dans la discussion du budget de l'intérieur de i835, des attaques fort vives contre le ministre audacieux qui n'avait pas appliqué aux fetes l'intégralité de la somme inscrite aû budget, et qui en avait distrait une partie pour la prochaine salle des fêtes. Ce qui s'est dit alors, et l'année d'après encore, contre Rogier est inimaginable. Il eût prévariqué qu'on ne l'eût pas plus mal traité. Tel farouche député proposait qu'on lui lit payer les frais de la construction commencée; tel autre, qu'on le mît en accusation (I). Une tempête dans un verre d'eau : voilà comment on pourrait caractériser le débat auquel
( i }« Détournement de fonds! s'écriait un des députés qui avaient le monopole » des expressions violentes .. En France, on a montré plus de rigidité quand »> M. de Pcyronnct employa dix-huit mille francs pour sa salle à manger. »> On les lui fit restituer. Ici on doit le faire à plus forte raison, puisque le » ministre a fait un emploi illicite «l'une somme plus forte.
m Plusieurs membres ; La clôture, la clôture!
» La clôture est prononcée. » ( Moniteur du 23 janvier iS35. )
3y6 LUTTE POUR L'INDÉPENDANCE
donna lieu cet horrible virement, dont l'immense majorité de la Chambre ne tint pas rancune à Rogier.
Après la loi communale, les questions qui attirèrent plus spécialement l'attention de Rogier pendant les années i835 et iS36 visaient l'industrie, la garde civique, la milice, l'instruction publique, le chemin de fer, les beaux-arts. Nous allons en parler succinctement, d'après Y Histoire parlementaire, en respectant autant que possible l'ordre chronologique.
Sessions de iS35ct iS36. — On avait soutenu que les primes que l'on donnerait pour l'encouragement du commerce ne serviraient à rien « tant (pie la Belgique n'aurait pas un gouvernement qui la ferait respecter au dehors ». Rogier combat cette manière de voir. Le commerce lui parait en bonne voie de prospérité : si les grands navires qui trafiquaient avec les Indes ont quitté les ports belges, il en reste beaucoup d'autres, d'un tonnage moyen, dont le nombre va croissant. C'est dans la voie de la liberté que l'on trouvera le plus d'éléments du progrès, d'après lui. — Il applaudit à la réduction des impôts, à la condition que l'on ne retranche pas du budget des dépenses utiles. — Jamais révolution aussi féconde en résultats que celle de i83o n'a moins coûté au peuple sous le rapport fiscal (10 décembre 1834). La situation des contribuables ne réclame pas pour le moment des réductions dans les impôts de l'État. Les ressources ne répondent pas aux besoins actuels et éventuels, bien qu'en dépit du dégrèvement les résultats soient restés supérieurs à ce qu'ils étaient sous le régime hollandais... Un grand nombre d'améliorations peuvent être introduites dans les services publics. Il y a beaucoup de communes où les bâtiments publics sont dans un déplorable état... le conseil tient parfois sa séance dans un grenier... Les bureaux du ministère de l'intérieur sont installés dans des locaux insuffisants. — Rogier demande que le gouvernement présente
ROGIER DEPUIS SA SORTIE DU MINISTÈRE 3ç7
promptement un projet de loi tendant à modifier le tarif du transit. — Il insiste sur la nécessité de voter son projet de loi sur la garde civique, afin qu'elle puisse marcher à côté de l'armée pour empêcher des pillages comme ceux de 1834.
Rogier, avant de se résoudre à donner son approbation à la loi sur les concessions des péages, déclare qu'il compte bien que le gouvernement ne s'en prévaudra pas pour accorder des concessions de chemins de fer f I ) sans recourir à la législature. La Société Générale ayant demandé la concession de deux voies ferrées vers la France, l'une par Mons, l'autre par Valenciennes, il insiste pour que le gouvernement ne renonce à aucun des avantai^s que lui a garantis la loi du Ier mai 1834. — Partisan de la liberté commerciale, qu'il a toujours défendue au point de vue des intérêts généraux de la nation comme au point de vue des intérêts particuliers de son arrondissement, Rogier s'oppose à ce qu'on prohibe à l'entrée le bétail étranger. La plus grande liberté possible lui semble devoir être accordée au transit, afin de détourner une partie du commerce toujours croissant de la Hollande vers l'Allemagne. — Il s'occupe de l'armement de la garde civique. —
( t ) Au moment où nous corrigeons les épreuves de cette feuille (fin décembre 1892), la Chronique des travaux publies publie, au sujet des concessions de chemins de fer, une anecdote (apocryphe ou non) qui caractérise bien l'intègre Rogier ;
C'était en 1R34, à la vrille de I* discussion de la loi qui allait décréter In création du premier chemin de fer en Helgique — et même sur le continent ; l'Ktat concëder.iit-il ou cun^tr uirait-il ? on hésitait. Un jour, un gros capitaliste éiranger, .-un teur de concessions — et disposé à en faire de toute nature — sollicita une audtrmc du ministre Charles Rogier.
Dans le feu de la discussion, celui- i, dont 'a leput.iiion d'intégrité fut proverbiale, on le sait, vit son interlocuteur déposer, sans mot dire, sur la cheminée un gros portefeuille.
Rogier arrêta l'entretien «t le capitaliste soit', il alla a la cheminée et s'aperçut qu'une liasse de bil ■ ts de banque debotdait du portef-uil e.
Il fOnna, fit rappeler le... précurseur des parumi>tcs, et lui montrant du doigt le portefeuille auquel il n'avait pas touché :
— Vous avez oublié votre portefeuille, cher mons'eur.
Et comme l'autre perdait contenance, Rogier ajouta avec cette bonhomie narquoise qui le caracté isait :
— Oh ! cela arrive, mais on regarde cher nous de ces défaillances... de mémoire.
3g8 LUTTE POUK L'INDÉPENDANCE
Il engage le ministre de la guerre à faire preuve d'énergie pour le maintien de la discipline et à réprimer l'insubordination par tous les moyens en son pouvoir. Des articles diffamatoires avaient été publiés dans le Méphistophélês contre un colonel des cuirassiers par des officiers placés sous ses ordres, entre autres par un lieutenant P. M. qui plus tard lança dans la Némésis, à l'adresse de Rogier et de sa famille, des calomnies dont un acte de notoriété (vol. I, page 1 3) devait faire bonne et complète justice. — Cette question de la discipline dans l'armée est de nouveau traitée par Rogier avec une grande fermeté quatre mois plus tard, lorsque le colonel commandant l'école militaire est en butte à des attaques du Mephistophélês. L'indiscipline que tendait à favoriser, ou tout au moins à encourager, la faiblesse du ministre, trop enclin à calmer par des concessions ( i ) l'opposition parlementaire qu'il redoutait, cette indiscipline paraissait à Rogier de nature à faire de l'armée un instrument au service du premier intrigant venu. Il demandait que l'on fit « des lois sévères pour les mauvais officiers » (2).
Au début de la discussion du projet de loi sur l'instruction publique qu'il avait déposé à sa sortie du ministère, Rogier proposa qu'on se prononçât tout d'abord sur le nombre des universités, cette question lui paraissant dominer tout le débat. Il aurait voulu une seule université de l'Etat à Louvain, pour que les dotations de l'ancienne université ne profitassent pas à l'université libre qu'on était tout prêt à lui substituer. Une autre raison de cette proposition, c'est que l'on annonçait, à tort sans doute, que
( i ) Les concessions étaient apparemment insuffisantes, car le général Evain, découragé par les attaques de ceux mêmes qu'il voulait ménager (voir séance du 24 mai i836), finit par donner sa démission quelques jours après le vote de son budget.
(2) A cette occasion encore, un incident personnel s'éleva entre Gendebien et lui : il n'eut pas de suites. (Voir séances des 19 et 21 mai i836. )
ROGIER DEPUIS SA SORTIE DU MINISTÈRE 3o,Q
les villes de Liège et de Gand paraissaient, la première surtout, fort peu disposées à contribuer aux dépenses de leurs universités. Le principe d'une université unique ne fut rejeté que par 37 voix contre 32.
Rogier insista pour que l'on fit aux professeurs des universités une position lucrative : c'était le moyen d'attirer dans le corps professoral des notabilités de la science. Comme son ami Devaux, il déclarait ne pas comprendre que l'on s'effrayât de ce que les professeurs vraiment distingués fussent trop payés. Un Cuvier, un Savigny, un Humboldt méritent bien, disait-il, d'être payés autant qu'un président de la cour de cassation et plus qu'un simple administrateur. Comme Devaux aussi, Rogier était hostile au système qui faisait nommer les jurys des examens universitaires par les Chambres : elles ne retireraient de cette attribution que le ridicule. Il ne croyait pas les députés capables de choisir des médecins et des astronomes : ce n'c;tait point là leur mission, quoi qu'en put dire M. Dumortier, qui, lui, estimait que les Chambres sont « beaucoup plus capables que le gouvernement de faire de bons choix et des choix impartiaux ». — Cette question si grave de l'intervention de la Chambre des représentants dans ia nomination des jurys d'examen, ne fut résolue affirmativement qu'a une voix de majorité (42 contre 41).
Au moment où se rouvrirent les travaux parlementaires (session de i836-i837), M. de Thcux, dont le cabinet se disloquait depuis le départ du général Evain (que remplaça le général Willmar) et depuis les offres de démission du ministre des affaires étrangères, sollicita encore une fois Rogier d'accepter un portefeuille. Il lui aurait cédé l'intérieur et aurait pris la succession de M. de Muelenaere. Rogier n'accepta pas.
M. de Theux doit être revenu à la charge au commencement de 1837. Les Notes et Souvenirs de Rogier portent :
Sollicitations en i33; pour me faire entrer au ministère après la sortie de de Muelenaere ( i ).
Rogier n'accepta pas davantage. S'il s'entendait avec M. de Theux sur la politique extérieure et sur les grandes lignes de la politique intérieure, il était certaines questions, par exemple celles de l'instruction moyenne, de l'instruction primaire, de la bienfaisance, que leurs dissentiments ne leur permettraient jamais de résoudre en commun. La politique unioniste en était à ses derniers jours.
Quoique appartenant comme Rogier à l'opinion libérale, et professant alors les mêmes idées que lui sur la manière de résoudre les difficultés relatives à l'enseignement et aux cultes, J.-B. Nothomb prit dans le cabinet de Theux le portefeuille offert vainement à Rogier. Des modifications furent introduites dans les attributions ministérielles. De Theux eut l'intérieur et les affaires étrangères. Un nouveau ministère, les travaux publics, échut à M. Nothomb. MM. Ernst, d'Huart et Willmar conservèrent respectivement la justice, les finances, la guerre. M. de Mérode faisait partie du cabinet comme ministre d'Etat sans portefeuille.
Reprenons l'exposé des principaux travaux parlementaires de Rogier pendant les années qui nous séparent du traité définitif avec la Hollande.
Sessions de jS36-iS3y et de iS3y-iS3S. — Un premier conflit surgit entre le parti clérical et le parti libéral dès l'ouverture de la session de i836-i837. Il s'agissait du traitement des vicaires.
Le gouvernement proposait de le mettre à la charge des fabriques d'église; la section centrale, dont le rapporteur M. Doignon appartenait à la nuance la plus colorée
( i) Impossible d'etre plus laconique. On voit si Rogier a jamais songé à écrire ses mémoires !
du parti catholique, le mettait à la charge de l'Etat. M. de Theux, au li^i de maintenir le projet gouvernemental, se contenta de faire remarquer qu'après tout le ministère devrait avoir reconnu l'utilité de la création d'un vicariat avant de payer le titulaire. Rogier et Lebeau étaient d'avis qu'il fallait inscrire formellement dans la loi que le trésor public ne rétribuerait que les places de vicaire approuvées par le gouvernement. M. Doignon et ses amis, entre autres M. De Smct, prétendirent que les évcques avaient le droit de créer autant de vicaires et de chapelains qu'ils le jugeraient nécessaire et que le gouvernement n'avait rien à y voir.
M. de Theux était fort embarrassé entre ces prétentions excessives de ses amis et les prérogatives du pouvoir central (1). Vous ne pouvez, disait Rogier, faire abandon de ces prérogatives ; il ne peut dépendre d'aucune autorité de grever à plaisir le budget de l'État. Les radicaux, entre autres Gendebicn, soutinrent la théorie de M. Doignon et combattirent comme dangereux le système de Lebeau et de Rogier. Mais tout au moins, ripostait Rogier, inscrivons dans la loi une disposition aux termes de laquelle « les questions qui pourraient s'élever au sujet de l'établissement des vicaires dans les paroisses devraient être instruites et décidées par le gouvernement de concert avec les évcques et sous le contrôle des Chambres... » La majorité de la Chambre préféra adopter le système de la section centrale.
La discussion du budget des travaux publics (avril 1837) fournit à Rogier une double occasion de payer un juste hommage au zèle des fonctionnaires qui étaient à la tête des travaux du chemin de fer et de plaider chaleureuse-
(r) Il avait tâché de concilier tout en disant que jamais il n'y aurait « d'immixtion de l'autorité civile dans les affaires du culte, qu'il y aurait cependant une intervention civile ». Quelques semaines après, M. Doignon déclara que « MM. de Mérude et de Theux ne présentaient pas au pouvoir des garanties suffisantes pour le parti catholique ».
ment la cause de l'extension de ce service. Il demanda qu'on le fit servir le plus tôt possible au transport des marchandises, pour compléter ses bienfaits.
« ... La route enfer a été un véritable bienfait pour la classe ouvrière : elle a fourni à tous les Belges le moyen de se transporter avec la même rapidité là où leurs besoins les appellent... Sous ce rapport, le chemin de fer a réalisé la véritable égalité politique cuire tous les citoyens... »
Dans le même ordre d'idées, continuant en matière d'industrie sa lutte contre le protectionnisme qu'il considérait comme désastreux pour l'immense majorité des Belges, il regrettait que la Chambre se laissât aller sur la pente qui conduirait au système prohibitif, alors que l'intérêt de la Belgique était de multiplier ses relations avec les autres pays.
Son désir de mettre, en dépit de toutes les résistances, l'intérêt général au dessus de l'intérêt particulier se montre dans la double campagne qu'il entreprit pour la réforme de la législation sur les mines et la réforme de l'organisation militaire.
Le 28 janvier 1S37, la Chambre venait d'être saisie du projet de loi sur les mines voté en juin iS36 par le Sénat à la mnjorité de 25 voix contre 2 et une abstention, lorsque Rogier développa une proposition tendant à ce que l'assemblée examinât tout d'abord la question de savoir « jusqu'à quel point il serait convenable, dans l'intérêt général, que le gouvernement se réservât de disposer, pour le compte du domaine, des mines de houille non encore concédées... » Il proposait qu'une commission spéciale fut nommée à cet effet par la Chambre, « à moins que le gouvernement ne jugeât préférable d'instituer luimême une enquête ».
Rogier s'était souvent demandé s'il n'y aurait pas possibilité de faire décréter pour les mines, comme pour le
chemin de fer, l'exploitation par l'Etat. Des le commencement de l'année 1836, il avait entrepris des études extrêmement compliquées sur cette question : recherches dans la législation des divers peuples, recherches dans les archives du pays, demandes de renseignements aux notabilités scientifiques, aux chefs d'exploitation, aux ingénieurs les plus expérimentés. Son système était-il légal? Était-il pratique? Était-il fructueux? Était-il de nature à satisfaire l'intérêt général?
Dans un volumineux dossier, où se retrouvent même les notes des discours qu'il prononça à la Chambre en janvier, mars et avril 18^7, Rogier avait placé tous les documents qu'au prix de bien des efforts il avait réussi à réunir. A coté de citations de discours prononcés dans les assemblées françaises ou anglaises, nous trouvons des édits de l'impératrice Marie-Thérèse ou des avis de son conseil privé sur des concessions de mines ; à côté des lettres de publicistes de différents pays, des tableaux établissant le chiffre des frais d'exploitation et des recettes dans divers charbonnages; plus loin, des rapports d'ingénieurs concluant à la possibilité ou à l'impossibilité de réaliser le système de Rogier. On peut dire qu'à cet égard Rogier avait fait déjà lui-même toute l'enquête ou une grande partie de l'enquête qu'il sollicitait de l'initiative du Parlement. Au nombre des rapports les plus intéressants, mentionnons ceux des ingénieurs des mines Gonot, Brixhe, Eugène I>idaut, du premier et du dernier surtout.
La proposition de Rogier provoqua un débat très grave sur la propriété des mines. D'après Rogier, elle appartient à l'État. Des députés revendiquaient les mines au profit du propriétaire foncier. Le gouvernement, par l'organe du ministre des travaux publics, estimait qu'on méconnaissait, d'un côté comme de l'autre, les droits de l'industrie qui vient se placer entre l'Etat et le propriétaire foncier; que, pour le surplus, il n'entendait ni exploiter
lui-même, ni défendre d'exploiter; que ce qui lui incombait, c'était la surveillance. Rogier avait rallié Devaux à son système. L'un et l'autre y voyaient le double avantage de « grossir le Trésor et de diminuer dans l'avenir les chances d'augmentation du prix de la houille par suite de causes factices, telles que le monopole ou la facilité de la coalition des exploitants ».
Kogier, sans soutenir d'une façon absolue l'exploitation par l'État, demandait pourquoi l'État ne serait pas capable d'exploiter les houillères. Puisqu'il exploitait les forêts et se faisait ainsi charbonnier à la surface, pourquoi ne serait-il pas charbonnier sous terre? Il faisait valoir cette considération d'ordre moral et social, qu'au point de vue de la sécurité des ouvriers et de la responsabilité générale, l'avantage serait grand. D'ailleurs, même en n'exploitant pas les houillères, l'État pourrait se rendre actionnaire dans les sociétés concessionnaires, nommer une partie des administrateurs, et exercer ainsi son influence sur le prix du combustible.
La proposition de Rogier comportait, avons-nous dit, une enquête officielle qu'il se réservait de demander par voie d'amendement. L'attitude hostile de la majorité et du gouvernement ne lui permettant aucun doute sur le sort de l'enquête, ni sur le sort d'une motion qui ferait inscrire dans la loi la faculté pour le gouvernement de disposer d'un certain nombre de mines de houille non concédéès ou abandonnées, il renonça à la demande d'enquête et à la motion.
La correspondance échangée entre Rogier et l'éminent économiste Michel Chevalier sur cette question des mines, de leur propriété et de leur exploitation, doit nous arrêter un instant.
Michel Chevalier avait parlé avec une grande sympathie dans le Journal des Débats de la proposition de
Rogier et de Rogicr lui-même. Celui-ci, après avoir chargé son frère Firmin de lui adresser ses remerciements, lui écrit personnellement le ...? (la minute de la lettre ne donne pas la date , mais elle doit être de la fin de février ou du commencement de mars i835) :
«...En chargeant mon frère de cette commission, je n'ai pas entendu me priver du plaisir de vous répéter à vous-même, monsieur, avec quelle satisfaction j'ai vu un homme grave qui a beaucoup réfléchi sur la matière, apporter le poids de son assentiment dans cette question où je rencontrerai de nombreux et puissants contradicteurs, quelque adoucissement que j'aie pu lui donner dans la forme. Je me borne en effet à demander que la Chambre, si f>as le gouvernement {ce. qui serait de beaucoup préférable), institue une enquête sur la question de savoir jusqu'à quel point il serait de l'intérêt général que le gouvernement se réservât de disposer, pour compte du domaine, des mines de houille non encore concédées.
J'ignore quel sera le sort de la proposition, mais je lui crois un côté utile et praticable qui me fera persister à la défendre avec ardeur contre toutes les attaques de la routine et de l'intérêt privé.
Quand la construction et l'exploitation de la route en fer par l'État fut proposée aux Chambres, les mêmes objections se produisirent mot à mot contre le projet... C'était une idée creuse, impraticable, absurde : le gouvernement était le plus mauvais des constructeurs, le plus mauvais des exploitants, etc.,... — Maintenant, on comprend l'utilité de l'intervention de l* lit at ; les opinions ont tellement changé que les plus acharnés adversaires de l'intervention sont devenus de fougueux interventionnistes et n'entendent pas qu'une simple petite parcelle de route se fasse autrement que par l'ICtat.
Donner à l'industrie des moyens de transport économiques, c'est sans aucun doute un grand avantage qu'on lui fait; mais ne serait-ce rien que de lui donner des moyens de production à bon compte ou du moins des garanties contre l'éventualité de prix excessifs dans les moyens de production? Une partie de ma proposition, si je ne me trompe, va à ce but : et je ne considérerai ce but comme complètement atteint que lorsque le gouvernement se faisant banquier assurera aussi à bon compte l'argent. Routes, charbon et peut-être fer et argent fournis à bon compte parle gouvernement à l'industrie générale, voilà ce que, le progrès aidant, il faudrait parvenir successivement à établir comme base de la constitution des intérêts matériels, qui ont sans cloute autant de droits d'être garantis et protégés que les intérêts politiques.
Ces trois grandes bases, ces (i) indispensables de toute
industrie, je les voudrais aujourd'hui d'autant plus dans la main de l'État que de puissantes associations, matériellement plus puissantes déjà que l'État lui même, tendent à les accaparer en s'attirant ainsi à elles les principales forces d'un pays, fort surtout comme l'est le nôtre par sa puissance matérielle... »
Nous voyons que Rogier ne se dissimulait pas les difficultés de sa tâche, mais qu'il était prêt à tout oser pour en triompher. Il nous apparaît ici comme un précurseur ^ en matière de reformes sociales. Le revirement qu'il constate chez les anciens adversaires de l'exploitation du chemin de fer par l'État était de nature d'ailleurs à l'encourager; mais quelle grosse partie à jouer! Il fallait singulièrement d'audace pour entamer une lutte contre la féodalité commerciale et industrielle qui était déjà en Belgique plus puissante que l'État et qui, grâce au laisser aller des uns et à la complicité des autres, allait devenir plus redoutable encore. Il nous importait de faire connaître les tendances économiques et les projets de Rogier en cette matière : bien peu les ont soupçonnés.
Michel Chevalier répondit à Rogier le 12 mars 1837 : Monsieur,
En louant dans le Journal des Débats la proposition que vous avez soumise au Congrès belge {sic), j'ai eu tout simplement pour but de louer une mesure utile et sage, appuyée par son auteur sur des considérations élevées. Vous me permettrez cependant d'ajouter que je me suis trouvé beurcux de donner un témoignage de sympathie à un homme avec qui je me suis senti une étroite communauté de pensées et de désirs de progrés. Vous êtes, Monsieur, le premier homme d'État qui ait fait prévaloir sur une large échelle et en pleine connaissance de cause une politique que je crois féconde et dans les rangs des soutiens de laquelle je mets toute mon ambition à occuper une
( 1 ) Le mot est illisible ... Inutile de dire que nous reproduisons telle quelle la minute de cette lettre ; les mots soulignes lo sont par Regier. Les dernières lignes sont criblées de ratures et de surcharges qui les rendent également illisibles.
place obscure. Il était tout naturel que je saisisse l'occasion qui se présentait à moi de préconiser cette politique dans la personne d'un de ses plus heureux représentants.
La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire contient diverses questions auxquelles je répondrai en détail dans la visite que vous me faites espérer, et qui est maintenant très prochaine. Voici cependant une réponse sommaire.
En France, l'État a été déclaré par une loi concessionnaire des salines de l'Est. Cette loi embrasse cinq départements seulement. Elle n'est relative qu'au sel gemme. Les marais salants de l'Ouest sont des propriétés particulières.
L'école de Saone-et-Loire n'existe plus depuis longtemps. Les écoles de Pcsoy et de Gcïslautern ont subsisté jusqu'en i8i4et i8i5; depuis lors, Pcsey et Geïslautern sont hors du territoire français.
En Amérique, la propriété du fonds est liée à celle de la surface. Le Congrès a réservé à la Fédération la propriété des travaux salifêrcs et plombifères de l'Ouest : les terrains plombifères sont fort riches, ils sont exploités sur une grande échelle. En 1814, le produit a été de 14 millions de livres. Le Congrès n'exploite pas lui-même. Il loue ces terrains pour l'exploitation, seulement moyennant une redevance qui est prélevée sur le produit brut en nature.
Je compte. Monsieur, que dans peu de jours je pourrai ajouter de vive voix quelques renseignements à ce peu de mots et vous exprimer en personne les vœux que je fais pour le succès de votre proposition, non seulement dans l'intérêt de la Belgique, mais encore dans celui de la Fiance, car ce serait un précédent que nous nous estimerions heureux de vous devoir et que nous ne manquerions pas ici de faire valoir.
Croyez- moi, Monsieur, votre bien dévoué serviteur.
Michel Chevalier.
L'approbation d'un économiste aussi éminentque Michel Chevalier ne pouvait pas malheureusement tenir lieu de celle du Parlement : ce n'en fut pas moins une consolation et un encouragement pour Rogier dans sa lutte contre ceux qu'il appelait les accapareurs de l'industrie.
Rogier aimait à s'entourer des lumières et des conseils des spécialistes.
Il s'adresse encore à des spécialistes pour connaître
LUTTE TOUR L'iNDLTENDANXE
et pour exposer à la Chambre la vérité sur la question militaire.
En réponse à une lettre où il demandait « quelques notes sur ce qu'il conviendrait de faire dans l'intérêt de l'armée », le général Magnan lui envoie de Liège le 1 6 décembre i836 un travail, peut-être poussé au noir, mais à coup sûr très étudié (i), d'où nous allons extraire des passages qui ont été utilisés par Rogier dans la discussion du budget de la guerre de février 1837...
«...Il faut le dire parce que cela est, et parce que c'est ma conviction intime, et parce que je l'ai écrit dans tous mes rapports d'inspection générale ou trimestrielle, il n'y a plus d'armée... Il y a quelques régiments de cavalerie bien montés, de belles batteries d'artillerie bien attelées, mais il n'y a plus d'infanterie; cette arme des batailles, cette arme qui fait la guerre, l'infanterie n'a plus ni cadres, ni soldats: les squelettes de régiments que les économies de la Chambre ont réduits à cet état, pourraient sans aucun danger être licenciés... Et puis le feu sacré est éteint : plus d'amour du métier, plus de zèle... dans toutes les armes et dans tous les rangs dégoût, découragement, malaise, envie de quitter et démissions en grand nombre... On n'a rien fait pour empêcher ces démissions... On n'y a vu qu'une source d'économies pour
( 1 )C'est presque un mémoire : il a treize pag?s grand format. Il est intitulé Mon opinion sur Tannée avec cette épigraphe : Infandum,Regina. jubés renovare àolorem. L'auteur a signé en toutes lettres : le maréchal de camp, Magnan. Des liens d'amitié semblent l'avoir uni à Rogier dès i835. Nous lisons dans une lettre du i5 octobre de cette année :
« ... y aurai toujours, mon cher Gouverneur, un grand plaisir à me retrouver avec vous, et à continuer nos causeries tantôt sérieuses, tantôt littéraires, le plus souvent — trop souvent peut-être — un peu futiles ; c'était de ma faute : que voulez-vous! U coeur ne vieillit pas et reste jeune en dépit des cheveux gris et des 44 ans!... Je sens trop vivement uie attaque pour y rester indifférent. Toutefois, la mauvaise humeur que me donne la mauvaise presse ne dure guère plus que Varticle, c'est-à-dire jusqu'au Undemain; seulement, un nouvel article m'y remet. (Il avait eu des démêlés très vifs avec la presse orangiste et il s'était montré par trop sabreur : attaqué rudement, il avait été défendu ou tout au moins excusé par Rogier. ) On ne s* change pas à mon âge et c'est une chose fâcheuse quand on connaît ses défauts, mais je dois à ces défauts d'avoir encore dis imitions bonnes, douces, tendres ; je leur dois de vous avoir compris, estimé et aiml d'attachement. Vous valez mille fois mieux que moi, vous homme des anciens jours, vous homme de probité, de conscience, de maurs honnêtes et sévères... »
ROGIER DErUIS SA SORTIE DU MINISTÈRE 409
l'Etat... Des considérations d'argent ont tout dominé... On a agi comme en pleine paix et quand tout est encore en question, quand la Hollande ne désarme pas, quand le roi Guillaume traite dans ses discours la Belgique de provinces révoltées... Ce tableau n'est pas chargé, il n'est que trop réel. Ne croyez pas que de lâches et injustes attaques influent en rien mon jugement, que le désir de rentrer en France me pousse à parler ainsi : vous vous tromperiez... J'aime le roi Léopokl. j'en ai reçu des services; la reconnaissance et le dévouement que j'ai pour lui me font tout supporter avec courage... Une expérience plus vieille que la mienne, une autorité plus importante, celle du Major Général confirme ce que j'avance. [Suit un extrait d'une lettre du baron Ilurel, qui parle de h désorganisation où se trouve V armée et sur laquelle il a fait récemment un rapport au Roi)...
Les causes de cette désorganisation sont l'industrie et la richesse du pays... L'industrie a attiré à elle des rangs de l'armée tout ce qui avait intelligence, activité et désir de faire fortune, manie du jour : il n'est resté dans les rangs, parmi les sous-officiers surtout, que les pauvres diables sans instruction, sans famille...
Le bien-être dont jouissent les fermiers et les paysans en Belgique éloigne aussi des rangs de l'armée les fils de ces deux classes... Et dans ce pays où l'on n'a pas le goût des armes, où les mœurs, le caractère, les goûts portent à la vie de famille, le gouvernement pousse encore au dégoût du service par sa facilité à donner, par mesure d'économie, des congés beaucoup trop longs et surtout trop nombreux... »
On pressentait que bientôt la Hollande se lasserait d'un état de choses extrêmement onéreux pour ses finances et pour son commerce et finirait par entamer des négociations pour la réconciliation sur la base du traité de i83i. Rogier savait bien que lorsqu'elle en viendrait là, il y aurait des protestations ardentes, des colères furieuses dans la Belgique qui s'était habituée à l'idée de conserver les territoires de Limbourg et de Luxembourg attribués au roi Guillaume. Il entendait déjà les cris belliqueux — et il avait voulu savoir du général Magnan ce que nous pouvions espérer en cas de guerre. Sur ce point-là, la réponse du général est fort attristante encore :
«... Les régiments de ligne ont des officiers valides et pas de soldats; les régiments de réserve ont des soldats superbes avec des officiers invalides... Tel est l'état réel des choses. Maintenant, avec de pareils
LUTTE POUR l/lXDKPENDANCE
éléments, sans cadres et sans soldats dans l'armée active, sans cadres et avec des soldats dans la réserve, faites, si vous l'osez, la guerre ou osez espérer des succès si on vous la fait ; quant à moi, j'y renonce...»
Voilà des renseignements et des appréciations qui pèseront dans la balance le jour où Rogier aura à se prononcer sur la paix ou la guerre.
Il ne s'était pas contenté de demander à Magnan de lui
exposer la situation vraie de l'armée : il désirait savoir si
des remèdes n'avaient pas été tentés pour l'améliorer et si
ces remèdes étaient de nature à produire un bon effet. —
Ah! bien oui, dit Magnan...
« ... Qu'a-t-on imaginé pour parer à un tel état de choses? Une associait™ four l'encouragement du service militaire en Belgique... Encourager le service militaire par le remplacement!... par le remplacement, cette plaie des armées modernes, cette gangrène que l'armée prussienne, votre voisine, votre ennemie un jour peut-être, a extirpée de ses rangs... Et un pareil projet a trouvé des hommes de sens pour l'appuyer et un ministre de la guerre pour le prôner et pour surprendre la religion du Roi qui s'en est déclaré le protecteur. On ne peut sans dégoût analyser un tel projet... Timeo Danaos et dona feremes... L'armée, qu'a-t-elle à y gagner? rien que de conserver dans ses rangs un sergent ou un caporal ivrognes... et quand les cadres des régiments auront tous été achetés par l'Association, croyez-vous que l'esprit militaire s'en sera amélioré? Au contraire, il sera à jamais perdu... Quel est le fils de famille, le fils de négociant, le fils de marchand, quel sera le jeune homme instruit, ayant de l'àme, qui voudra désormais s'engager volontairement pour devenir, comme caporal ou comme sergent, le camarade d'un remplaçant ? Cette association veut, sur ses bénéfices, élever un Hôtel des Invalides!... Elle n'arrivera pas seulement à construire l'échoppe du portier. Et depuis quand un pays remet-il à une société l'honneur d'abriter ses soldats mutilés !...»
Descendant des considérations générales aux considérations particulières, le général Magnan établissait, chiffres en mains, que la Chambre était fort mal inspirée quand elle procédait à des réductions de traitement. Ces réductions l'autorisaient à dire que la devise d'un général belge tout couvert de broderies, d'écharpes et d'or était « luxe et indigence ». La Chambre refusait les frais de représentation aux généraux...
« ... Misérable économie qui tue la confiance, raménité, les rapports entre le chef et ses subordonnés, et jusqu'à l'estime... La considération du chef se perd quand il ne peut recevoir. Ce n'est, en temps de paix, que dans son salon, à sa table, qu'un général juge les officiers et qu'il les connaît au moral. Ce n'était pas boire et manger que l'Empereur donnait à ses généraux en frais de représentation : ce n'est pas dans ce but qu'en France on les continue et que les colonels eux-mêmes ont i5o francs de frais de représentation par mois : et les inspecteurs généraux ont grand soin de s'assurer que ces fonds ont eu la destination qu'ils devaient avoir... C'est le meilleur moyen de connaître le fort et le faible des officiers... Je ne dois la connaissance parfaite que j'ai de tous les officiers des 12 régiments que j'ai eus successivement sous mes ordres, qu'aux habitudes que j'ai conservées, malgré la Chambre et ses économies, mais au grand préjudice de mes intérêts, de recevoir beaucoup mes officiers. Je sais l'homme qu'il me faut désigner pour telle circonstance de guerre qui viendrait à se présenter, ou celui qui convient à telle ou telle fonction de paix... »
Presque en même temps que Magnan, le général baron Hurel, chef de l'état-major général, avait adressé à Kogier, en communication, copie d'un rapport, d'une lettre et d'un état envoyés au ministre de la guerre sur les mouvements et l'organisation de l'armée active. Dans sa lettre d'envoi {qui est du 14 janvier T837), le général Hurel disait, entre autres choses :
« ... Si nous avions une réunion spontanée, nous n'aurions pas de pain à donner aux soldats le lendemain et, comme en iS3i, il faudrait faire des réquisitions dans les villages en vivres, chevaux, transports, et, comme à cette époque, tout nous manquerait.
J'ai cru devoir, mon cher Gouverneur, vous faire connaître cet état de choses afin que vous puissiez en parler avec connaissance de cause à la Chambre si vous le jugez convenable. J'ai pensé, connaissant votre patriotisme et ses bonnes dispositions pour l'armée, que cela vous serait agréable. Je désire que cela ne soit que pour vans cependant et que vous ayez la bonté de me renvoyer le tout par occasion sûre, et le plus tôt possible; vous pouvez employer une ordonnance à cheval. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire dernièrement, les éléments ne manquent pas en Belgique pour faire une bonne armée, mais ils ne sont pas ensemble, ils sont épars et décousus : moins de monde et plus d'ensemble, voilà ce que je désire pour la sûreté du pays... »
Après les généraux Hurel et Magnan, Rogier avait apparemment consulté d'autres officiers supérieurs (i), dont les lumières et l'expérience complétèrent celles qu'il avait puisées lui-même dans ses inspections militaires au temps du Gouvernement provisoire, et dans son poste de chef de corps de i83o à i832.
Son discours du 28 lévrier 1837, nourri de faits et s'inspirant de considérations patriotiques très élevées, est un de ses meilleurs. Il voit dans l'armée le rempart suprême de l'indépendance du pays et il est prêt, pour ce motif, a voter toutes les sommes nécessaires à son amélioration et à sa consolidation : « Mieux vaut, dit-il, sacrifier utilement 45 millions qu'inutilement 40. ». A ceux qui placent toute leur confiance dans les traités, il répond qu'il faut surtout avoir confiance en soi-même et que cette confiance ne peut être acquise qu'au prix de sacrifices nouveaux. Ce n'est pas à un pays qui s'est émancipé par les armes, à déposer le premier les armes :
«...Si la Hollande elle-même s'était résignée, si elle s'était conformée aux traités, si elle avait adopté dans toutes ses conséquences la convention du 21 mai, je ne dis pas que la Belgique ne pourrait pas alors avoir toute confiance dans les traités. Mais il est évident pour tous les yeux que le gouvernement hollandais n'en est pas là. Il attend, il recherche, il susciterait avi besoin les occasions de troubler un état de choses qui lui pèse, et ce n'est pas en présence de ces dispositions qu'il convient à la Belgique de s'endormir dans une l'atalc sécurité.
Je n'entends pas dire que, en dehors de l'hypothèse d'une guerre avec ce pays, l'armée serait chose inutile. Je vais plus loin : je crois que pour longtemps encore une armée fortement organisée est un des premiers besoins, une des premières nécessités du pays... »
Serrant de plus près la question, il formule les critiques que lui ont suggérées Hurel et Magnan sur la formation des bataillons, sur leur effectif, sur l'empla-
( 1 ) m ... Je me permets ici, dit-il dans son discours du 28 février, de faire quelques observations puisées en partie dans mes relations avec plusieurs officiers de mes amis... »
cernent des corps, sur la nécessité de mieux installer et outiller l'administration des vivres, sur les économies mal entendues que la Chambre a faites en supprimant les frais de représentation des généraux.
Après les critiques viennent les conseils. Rogier préconise la réorganisation sérieuse des écoles régimentaires, ainsi que l'établissement de bibliothèques où les officiers trouveront à s'instruire ou à perfectionner leur instruction (beaucoup de lieutenants et de capitaines d'infanterie, volontaires de i83o, possédaient à peine les premiers éléments de l'enseignement moyen). Ces bibliothèques, accessibles en tout temps et à toute heure, remplaceraient avantageusement, disait-il, le café où maints officiers tuaient le temps en interminables parties de cartes ou en discussions frondeuses sur leurs chefs et sur le gouvernement. Dans le même but d'instruction et de distraction, il engage le ministre à proposer des questions, à établir des concours : les conférences de ces dernières années sont là en germe.
Il ne veut pas d'ailleurs qu'on ennuie l'officier avec trop de détails de bureau : c'est surtout pour eux qu'il croit que la paperasserie entraîne des abus. Notons encore parmi les idées nouvelles de ce discours qui fit sensation, l'envoi à l'étranger, a dans des armées qui font la guerre », des officiers d'esperanecs, c'est son mot, et l'établissement d'une frontière armée.
En i837 et en i838, Rogier traite de préférence les questions de commerce, d'industrie et de travaux publics. Le gouverneur et député d'Anvers avait sans doute, dira-t-on, des obligations spéciales vis-à-vis de ses administrés et de ses commettants; mais nous qui avons vu à l'œuvre dans le Mathieu Laensbergh le bourgeois de Saint-Martin, nous savons que Rogier eut toujours pour ce genre de travaux, comme pour les études péda-
gogiques et littéraires, une prédilection marquée. Il est à remarquer en effet que, tout avocat qu'il fût, il n'aimait pas à se mêler aux controverses juridiques, et que les questions de droit administratif où cependant (sa thèse de doctorat le prouve) il avait une certaine compétence, n'eurent jamais le don de l'attirer dans sa vie parlementaire.
Il prit une grande part à la formation de la loi des douanes entamée dès i837 et fut l'adversaire irréconciliable des droits différentiels.
Il revint fréquemment sur la nécessité de l'organisation du transport des marchandises par chemin de fer, le meilleur moyen assurément d'accélérer encore la prospérité de l'institution, qui déjà alors donnait des résultats splendides. C'était avec une véritable joie qu'il signalait ces résultats à ses détracteurs de 1834. Au cours de l'année 1837, on avait transporté i.3oo.ooo voyageurs — chiffre considérable, étant donnée l'étendue restreinte du réseau, quarante lieues; — les recettes de l'exploitation avaient dépassé les dépenses de 366. 000 francs, destinés à payer l'intérêt des capitaux employés. L'industrie belge tirait un profit considérable de la construction des machines, des voitures et des rails. Seulement, « rien n'étant fait tant qu'il reste à faire », le créateur du chemin de fer stimulait son successeur aux travaux publics, M. Nothomb, pour que l'on mit la main sans retard à l'acliè veinent du réseau.
§ 2. — KOGII.K DANS LE ( ï O U V E H N EM E N T DE LA PROVINT!- d'a.NVEKS