LIBRAIRE DU ROI
45, EUE DE LA ItÉGENCE, 45 JIÊ5IB MAISON A LEIPZIG
Ht. 0OBBAÏRT8, IMI'. III ROI, M CCK.SSKIR D'KU. DKVROTK, llruiillcs, me delà Limite. 21.
TABLE
Avertissement
■ . (1800-1830.) - premières années de Charles Rogier. -En 1812, il rejoint à Liège son frère aine. - Il est lauréat de la Société d'émulation. - Reçu docteur en droit, il préfère au barreau les luttes de la presse. - Le Mathieu Laeneberg fondé en 1823. - Joseph Lebeau et Paul Devaux, amis et collaborateurs de Charles Rogier. - Leur rôle dans l'opposition contre le gouvernement des Pays-Bas. - Révolution de 1830. - Charles Rogier est nommé commandant des volontaires liégeois. - 11 se met à la tète d'un détachement et le conduit à Bruxelles. - Lutte avec la Commission de sûreté publique. - Création de la Réunie* centrale. - Proclamation de la Commission de sûreté publique. - Envahissement de l'hôtel de ville ; expulsion de la Commission. - Manifestation pour un gouvernement provisoire. - Les volontaires à Dieghem et à Ever - Entrée des troupes royales à Bruxelles. - M. Rogier pendant la journée du 23 septembre. - Le 24. au matin, il prend la présidence de la Commission administrative. - Don Juan Van Halen. - M. Rogier, le 25, fait repousser les ouvertures du prince Frédéric des Pays-Bas. — La Commission administrative se transforme en gouvernement provisoire. - Le gouvernement provisoire
décrète l'indépendance de la Belgique î" 28
II. (1830.) - M. Rogier est envoyé dans le Hainaut pour apaiser les troubles du Borinage. - Proclamation aux habitants du Hainaut.
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— Mission Ue M. Rogier à Anvers pendant le bombardement de la métropole commerciale. — Lettres de M. S. Van de Weyer et d'Alex. Gendebien. — M. Rogier sert de médiateur entre Oendebii'ii et de l'utter. — Il représente le gouvernement provisoire aux obsèques du comte Frédéric de Mérode. — Il est élu dépulé au Cungrès national par le c.istrict de Liège. — Comme président du jour, il remet au Congrès la démission du gouvernement provisoire.
— Le Congrès exprime le désir que le pouvoir exécutif continue d'être exercé par le Gouvernement provisoire. — Proclamation de l'indépendance du peuple belge Î9-45
lll. (1830-1831.) — M Rogier est chargé, avec M. Jolly, de l'inspection des troupes nationales. — Il propose un projet de décret >ur l'institution de la garde civique. — Il est nommé colonel du bataillon des tirailleur! ttigeei*. — l'art qu'il prend aux discussions du Congrès sur le Sénat. — Situation du pays; comité secret du 5 janvier 1831. — Débats sur le choix du chef de l'État. — M. Rogier se prononce pour le prince Othon de Bavière. — Cette candidature ayant été écartée, il se rallie au duc de Nemours. — Correspondance avec M. Mauguin. — Lettres écrites de Paris par M. Firmin Rogier. — Mission remplie à Bruxelles par le colonel A. de I.avvoesline. — M. Ch. Rogier parle et vote pour le duc de Nemours. — Détails transmis par M. Firmin Rogier sur la réception de la députation belge par Louis-Philippe. — Le gouvernement provisoire propose de nommer un régent. — M. Rogier vote pour le comte Félix de Mérode. — Le Congrès accepte la démission du gouvernement provisoire et décrète qu'il a bien mérité de la patrie 47-64
i\. (1831.) — Mission remplie par M. Rogier auprès du général Mellinet, sur la rive droite de la Meuse. — Lors de la constitution du second ministère du Régent, M Rogier dirige momentanément la sûreté publique. — Il est nommé ensuite gouverneur de la province d'Anvers. — Il parle et vote en faveur du prince Léopold de Saxe-Cobourg. — Il donne son adhésion aux Dix-Huit articles. — Il propose l'institution de fêtes anniversaires de la révolution belge 65-73
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V. (1831-183!.) - Léopold I" à Anvers. — M. Rogier reprend le commandement du bataillon des tirailleurs liégeois. - Après la campagne de dix jours, il est nommé membre de la Cliambre des représentants par le district de Turnhout. - Il se prononce contre le traité des Vingt-Quatre articles. - Apologie de la révolution belge ; M. Rogier nie qu'elle ait été faite uniquement par le clergé et pour le clergé 75 ~ 83
VI. (1832-1839.) - M Rogier accepte le portefeuille de l'Intérieur dans le ministère formé par le général fioblet. - Siège de la citadelle d'Anvers. - Opposition violente à la Chambre. — Crise ministérielle. — Les ministres reprennent le pouvoir. - Dissolution de la Chambre (1833). - Duel de M. Rogier avec M. Gendebien. — Convention de Londres du 21 mai. - Principaux actes du ministre de l'Intérieur (1833-1834). — Projet de loi établissant, aux frais de l'État, un \aste système de chemins de fer. - M. Rogier triomphe d'une formidable opposition.- La loi est promulguée le 1" mai 1834.
— Une démonstration contre-révolutionnaire provoque de regrettables représailles. - Les pillages. - Énergie du Ministre de l'intérieur. - Hommage rendu par la Chambre aux membres du cabinet. — Retraite de MM. Lebeau et Rogier. - M. Rogier reprend le gouvernement de la province d'Anvers. — Pourquoi il vote, en 1839, le traité dit des Vingt-Quatre articles . . . . 85-119
vil. (1840- ) — M. Rogier, Ministre des travaux publics et de
l'Instruction publique. - Opposition faite au cabinet du 1 avril 1 840.
— L'adresse du Sénat. - Retraite du ministère. — M. Rogier lutte
pendant six années dans l'opposition. — Il constitue le ministère
libéral du 12 août 1847. — Politique nouvelle. — Révolution
française de février 1818. — M. Rogier et le cabinet libéral,
pendant cette crise. — Coup d'État du 2 décembre 1851. — Les
proscrits en Belgique. — Lettres d'Edgar Quinet, de M. Thiers, de
M. de Rémusat, etc — Influence néfaste des Tuileries. — M. Rogier
se retire le 31 octobre 1852. — Réaction. - M. Rogier succombe
à Anvers, aux élections du 15 juin 1854. — Réponse à Antoine
Clesse. m. Rogier devient député de Bruxelles. — Il constitue
le ministère du 9 novembre 1857. - Élu à Bruxelles et à Anvers ,
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il opte pour Anvers. — 1857 - 1861. — La question d'Anvers. — Vingt-neuvième anniversaire de l'inauguration du Roi. — La nouvelle Brabançonne. — M. Rogier passe aux affaires étrangères.
— Reconnaissance du royaume d'Italie. — En 1863, M. Rogier succombe a Dinant. — L'affranchissement de l'Escaut. — M. Rogier devient représentant de Tournai. — Dissolution du ministère; causes qui déterminent la retraite de M. Rogier. — Explications qu'il donne a la Chambre le 16 janvier 1868. — lielour à ta maison.
— Conclusion 121-142
ERKATUM.
Page 7. Lignes 1 et 21, au lieu de Debosse, lisez : de Bosc.
Cette biographie d'un illustre patriote était commencée depuis plusieurs années. Si elle n'a point été publiée plus tôt, c'est par respect pour les scrupules qu'avait manifestés l'éminent homme d'État. Mais au moment où les Belges vont célébrer le cinquantième anniversaire de l'indépendance nationale, il faut se souvenir des glorieux services d'un des principaux fondateurs de l'État. Témoignons lui donc notre gratitude en rappelant ce qu'il a fait pour assurer à notre patrie le noble rang qu'elle occupe en Europe.
lxelles, 16 juin 1880.
Pour des raisons, qui se rattachent au but même de notre œuvre, nous n'avons pu qu'esquisser la période qui a suivi le traité de paix du 19 avril 1839.
Je me propose de retracer la carrière d'un homme d'État qui a rendu au pays des services exceptionnels : membre du gouvernement provisoire et du Congrès national, représentant et ministre, il a eu l'insigne honneur d'attacher son nom aux actes les plus mémorables qui ont créé, affermi et illustré la Belgique indépendante.
Les ascendants de ce citoyen éminent avaient quitté Renlies, village du Hainaut, pour se fixer en France.
Firmin-Noël Rogier, qui habitait Cambrai, était un ardent partisan de la révolution ; il
2 CHAULES HOGIFR.
remplissait, en 1791, les fonctions de secrétaire de la Société des amis de la Constitution, et la même année il était élu officier municipal par ses concitoyens. Nommé, en 1792, lieutenant-colonel du 1 er bataillon des volontaires du district de Cambrai, il rejoint l'armée du Nord et fait la campagne de la Belgique et du Rhin. En 1794, sa santé s'étant altérée, il quitte le service actif et commande successivement les citadelles de Doulens et de Ham. Deux ans après, il était établi avec sa famille à Saint- Quentin. C'est dans cette ville que Charles Rogier naquit, le 17 août 1800. Il fréquentait le collège d'Avesnes, lorsque, en 1811, Napoléon fit un appel aux anciens militaires ; Noël Rogier y répondit et, par l'intervention du maréchal Mortier, qui avait débuté comme lieutenant dans le 1 er bataillon des volontaires de Cambrai, il obtint un emploi dans l'intendance. Il suivit la grande armée en Russie et succomba dans cette funeste expédition.
Chargée d'une nombreuse famille, M mc Rogier vint, en 1812, rejoindre à Liège, où il était professeur au lycée impérial, son fils aîné, ancien élève de l'école normale de Paris. Firmin Rogier dirigea les études de son jeune frère, et celui-ci suivit les cours du gymnase qui avait remplacé
le lycée impérial. Il termina ses études en 1817, après deux années de rhétorique, et obtint les quatre premiers prix. Il ne se décida que plus lard à se faire inscrire à l'université, créée à Liège par le roi Guillaume I er . Ne voulant point imposer des sacrifices à sa famille, il s'était consacré à l'enseignement privé. Comme d'autres hommes réservés à une haute fortune politique, fils de ses œuvres, il aurait pu dire dans ces années souvent pénibles : Labor omnia vincit.
La poésie, pour laquelle il avait un goût très vif, venait parfois adoucir les aspérités du chemin. Le jeune étudiant prenait part aux concours ouverts par la Société libre d'émulation; et c'est ainsi qu'il fut couronné pour une pièce de vers sur la mort de M me Roland (').
Reçu docteur en droit, Charles Rogier préféra au barreau les luttes de la presse. En 1823, il fut un des fondateurs du Mathieu Laensberg, qui devint ensuite le Politique (de Liège); il s'était joint à Joseph Lebeau et à Paul Devaux, dont il ne devait plus se séparer dans les vicis-
(') Déjà, en 1819, il avait repu une mention honorable pour un poème intitulé : Les Prières. Il fut plus tard secrétaire du comité de littérature de la Société.
4 CHARLES ROGIEIÎ.
situdes de sa longue carrière ; les autres collaborateurs étaient : Firmin Rogier, Félix Van Hulst et Henri Lignac.
Le Politique fut bientôt un organe important de l'opposition belge; il acquit une grande influence, grâce au talent de ses rédacteurs. En 1828, dans sa défense de Louis de Polter, devant la cour d'assises du Brabant méridional, Sylvain Van de Weyer, vengeant les journalistes, dont le ministère public avait parlé avec dédain, disait : « Nous voyons avec peine que le ministère public méconnaisse le temps où nous vivons et son esprit, au point de chercher à déverser le mépris sur une classe d'hommes qui rendent tous les jours des services éminents à la civilisation du monde. Le ministère public ignorerait-il qu'il attaque ici, dans les journalistes, les hommes les plus distingués de tous les pays? En Angleterre, les Sheridan, les Fox, les Brougham... sont des journalistes. En France, les Chateaubriand, les Benjamin Constant... sont des journalistes... En Belgique, les Van Meenen, les Lesbroussart, les Plasschaert, les Barthélémy, les Rogier, les Van Hulst sont ou ont été des journalistes... »
Lorsque, en i830, éclatèrent les troubles qui faisaient présager une révolution, Charles
CHAKLES R0G1ER.
Rogier était, à Liège, l'un des chefs les plus populaires du parti constitutionnel. Il ne recherchait pas un bouleversement; il ne complotait pas le renversement du royaume des Pays-Bas : ce qu'il demandait avec ses amis, c'était le redressement des griefs. Plus tard encore, il se serait contenté, comme le plus grand nombre des patriotes, de la séparation administrative du Nord et du Midi.
Le 26 août, au soir, on apprend à Liège les événements de Bruxelles. Le lendemain, au matin, la garde communale est convoquée pour le maintien de l'ordre légal. Elle se rassemble sur la place du Palais, tandis que dans la cour se réunissent un grand nombre de jeunes gens, armés de fusil de chasse : Charles Rogier prend le commandement de ce corps improvisé. Le 28, il arbore les couleurs liégeoises (rouge et jaune) à l'hôtel de ville, où siégeait la commission de sûreté publique qui avait remplacé la régence, à la porte d'Amercœur, à la tour de l'église de Saint-Paul et à la salle de spectacle.
La lutte est engagée entre les Pacifiques, qui veulent le maintien de ce qu'ils appellent l'ordre légal, et ceux qui redoutent une déception.
Le 30, sur le quai de la Batte, Charles Rogier se jette entre le peuple et un peloton de la garde
communale qui se disposait à faire feu. Le 1 er septembre, il prend, avec quatre hommes, possession de la caserne Saint-Laurent, près de la citadelle, où les troupes s'étaient relirées. Dans la soirée du lendemain, il excite le peuple à élever des barricades, se met à la tête des ouvriers et les promène dans la ville après les avoir harangués, leur recommandant de respecter les propriétés, mais de se défendre avec énergie. Ils passent la nuit dans la salle de spectacle et observent le plus grand ordre. On continue toutefois à vider les magasins d'un fabricant d'armes, auquel Charles Rogier délivre un reçu au nom du peuple (').
Le 3, au matin, ces armes furent distribuées, et Charles Rogier nommé commandant des volontaires.
Félix Chazal et Edouard Ducpetiaux, venus de Rruxelles, encouragent l'insurrection liégeoise. Chazal harangue le peuple pour qu'on marche au secours de la capitale, et de la foule se détachent aussitôt d'ardents patriotes qui répondent à cet appel. Ce jour même, un premier détachement d'une cinquantaine d'hommes se met
(') Les bons remis aux armuriers furent fidèlement acquittés plus tard.
CHAULES ROGIER. '
en route, sous les ordres de Debosse. Le lendemain, Charles Rogier part avec une seconde compagnie, forte d'une centaine d'hommes; il promet à ses compagnons de la liberté, de la gloire, mais pas de richesse. Ils passent la première nuit à Seneffe, arrivent le o à Hannut et couchent à Jodoigne, où ils sont accueillis avec enthousiasme et renforcés par une vingtaine d'hommes qui se joignent à eux. Le 6, ils quittent Jodoigne et se dirigent vers Grez, le commandant en tète, tenant le drapeau liégeois à la main. Arrivé sur la grand'route, en-dessous de la ferme de Désiré Demain, Rogier était, sans le savoir, ajusté par un jeune et noble chasseur, qui eût mis fin à cette odyssée si un vieux garde n'avait arraché le fusil des mains de son jeune maître. Rogier et ses compagnons couchent, ce jour-là, à Auderghem, après avoir traversé le bois deTervueren, où la maréchaussée protégeait le château du prince d'Orange. Le détachement de Debosse, qui s'était dirigé de Louvain sur Wavre, rejoint à Auderghem l'autre compagnie liégeoise. Le sort désigne Charles Rogier, pour marcher à la tête des deux détachements. Le 7, "vers midi, ceux-ci entrent à Bruxelles par la porte deNamur.avec deux pièces de canons attelées. Rogier et ses
compagnons portaient la blouse bleue, uniforme des volontaires de 1830, et, au milieu du bataillon, flottait le drapeau liégeois, sur lequel on lisait : Vaincre ou mourir pour Bruxelles. Les uns manifestaient leur surprise, les autres leur enthousiasme, à la vue de ces braves auxiliaires (').
Une partie fut établie à la caserne de Sainte- Elisabeth ; les plus notables se logèrent à leurs frais ou chez des amis.
Le 11, M. Rogier adresse l'ordre du jour suivant à sa compagnie : « Ordre, union, discipline, loyauté, justice, courage : voilà, mes braves camarades, la devise des vrais Liégeois; elle sera toujours la nôtre. »
De son côté, la Commission de sûreté publique, qui avait été choisie par les sections et nommée par la régence, publia le même jour une proclamation où elle disait aux habitants de Bruxelles :
(') « ... C'est avec le plus grand étonnement, dit Ch. White, qu'on vit cette bande aventureuse arriver saine et sauve à sa destination, traînant avec elle plusieurs caisses d'armes et deux pièces de canon, dont une était servie par un vétéran nommé Charlier, mieux connu plus tard sous le nom de Jambe de bois... » (Révolution belge de 1830 [traduction française], t. I", p. 373.)
CHAULES ROGIER.
« La commission vous engage à attendre avec calme le résultat de l'ouverture des états généraux ('), persuadés que vous devez être que les députés des provinces méridionales soutiendront en loyaux mandataires les vœux de ces provinces. Elle engage les étrangers à rentrer dans leur domicile... Elle prendra toutes les mesures nécessaires, en s'assurant du commun accord des autres villes, pour le maintien de la dynastie et de la tranquillité publique, et pour faire converger les opinions et les efforts des citoyens vers un même but patriotique, en sorte qu'ils ne soient détournés de cet intérêt légitime par aucune influence étrangère f). » Cette froide proclamation ne pouvait contenter les adversaires de ce qu'on appelait alors le modérantisme. Il fallait faire sortir la Commission de sûreté des voies diplomatiques.
Le \i septembre, cent cinquante personnes se réunirent à V Hôtel de la Paix en un banquet patriotique. M. Rogier le présida, à la demande unanime des convives. Un toast aux Liégeois
(') Ils avaient élé convoqués à la Haye en session extraordinaire.
( 2 ) Ce document portait les signatures du comte Félix de Mérode, Alex. Gendebien, Rouppe, F. Meeus, Sylvain Van de Weyer.
ayant été porté par M. Vandersmissen, M. Rogier répondit : « Nous sommes venus pour combattre, non pas la plume à la main, mais les armes a la main. » Monté sur la table, il donne lecture du discours du Roi aux états généraux. Ce discours, connu à Bruxelles le 14 au soir, et distribué sur-le-champ en feuilles volantes, y faisait, dit un contemporain, la plus pénible impression.
Le lendemain, les représentants des huit sections, convoqués par l'état-major de la garde bourgeoise, se rendirent dans la salle gothique de l'hôtel de ville pour délibérer sur une adresse à présenter aux députés des provinces méridionales. M. Rogier, qui assistait à cette assemblée publique en qualité de représentant des Liégeois, déclara qu'il trouvait le projet d'adresse, présenté par le comte Félix de Mérode, trop modéré et trop historique. Une nouvelle rédaction fut adoptée dans une séance du soir.
Le 16 septembre, Charles Rogier et Edouard Ducpetiaux fondaient la Réunion centrale, qui avait pour but de soutenir et de précipiter au besoin le mouvement révolutionnaire. M. Rogier refusa la présidence comme étranger à Bruxelles et recommanda Ducpetiaux; mais ayant accepté la vice-présidence, il suppléa, en réalité,
r-vJ.-
CHARLES ROGIEK.
son collègue, qui occupa rarement le fauteuil (').
Un incident caractéristique allait rendre plus grave le désaccord avec la Commission de sûreté. Dans la nuit du \8 au 19, plusieurs jeunes gens, parmi lesquels on comptait les Liégeois, voulurent aller reconnaître eux-mêmes les positions et les mouvements des troupes qui, disait-on, poussaient leurs vedettes jusque près de la ville. A cet effet, les volontaires se divisèrent en deux détachements, dont l'un se porta sur la route de Yilvorde, tandis que le second éclairait celle de ïervueren. Ces expéditions furent désavouées par la Commission de sûreté, qui, dans une proclamation du 19, s'exprimait en ces termes :
« La Commission de sûreté, commandant en chef, commandant en second et membres du conseil de la garde, informés qu'une troupe d'hommes armés, sortis de Bruxelles sans aucune autorisation des chefs, et même malgré les injonctions faites par un officier supérieur, s'est rendue à Tervueren.où elle s'est emparée de quelques chevaux appartenant à la maréchaussée ; que, de plus, un autre parti,
(') La Réunion centrale, formée d'abord à la salle des Beaux-Arts (rue de Bavière), s'établit ensuite dans la salle Saint-Georges.
également sans mission de l'autorité établie, s'est permis d'arrêter, aux environs du pont de Laeken, la diligence d'Amsterdam, ce qui a forcé le conducteur de rétrograder, au détriment du commerce et des intérêts privés..., manifestent leur improbation formelle de l'acte désordonné qui vient d'avoir lieu ; ordonnent que les chevaux enlevés seront renvoyés sans délai, et sous escorte, au détachement de maréchaussée stationné à Tervueren, et qu'il sera écrit au prince Frédéric pour désavouer cette infraction et en annoncer la réparation... »
Des réclamations énergiques s'élevèrent à Ja Réunion centrale contre la « pusillanimité » de la commission. La proclamation fut ensuite lacérée par le peuple tjui occupait la Grand'Place. « Nous sommes trahis, disaient les plus exaltés, nous sommes vendus, mais heureusement nous ne sommes pas encore livrés. »
Vers minuit ('), l'hôtel de ville, gardé par la garde bourgeoise, est forcé et un groupe nombreux, dont faisait partie la compagnie liégeoise, pénètre dans les salles, tambour battant et en réclamant des armes. Le commandant des Liégeois accourt et parvient à contenir le flot populaire. « Ce fut surtout à M. Rogier, dit un contemporain, que l'on dut cet heureux
(') Le 1 9 septembre.
CHAULES R0G1B.H.
résultat; chacun écoutait sa voix et rentrait aussitôt dans l'ordre ; il se porta au milieu de la Grand'Place, où il harangua la multitude avec l'énergie du patriotisme; il l'invita au bon ordre- il promit de lui délivrer quarante fusils qui appartenaient à son corps ; il demanda que la population de Bruxelles, par sa bonne conduite, prouvât qu'elle voulait la liberté, non le pillage, non l'incendie, et que l'on punît sur-lechamp militairement celui qui ferait de ses armes un coupable usage ou menacerait la tranquillité publique. La voix de M. Rogier fut a chaque instant couverte par des cris d'enthousiasme : il conduisit dans le plus grand ordre à la caserne de Sainte-Elisabeth un groupe trèsnombreux; les cris : de Vive la liberté! interrompirent seuls la tranquillité qui régnait dans cette colonne. Lorsqu'elle fut arrivée à la caserne, sur l'ordre de M. Rogier on lui en ouvrit l'entrée, et les armes disponibles turent distribuées après qu'on eut pris les noms, qualités et domicile des citoyens auxquels on les confiait. Toute cette troupe partit et forma une patrouille nombreuse qui parcourut la ville en poussant des cris de : Vive la liberté (')!... »
(') Esquisses hist. de la révolution belge, p. 200. Cf. Révo-
CHARLES KOGIEll.
Mais le lendemain, 20 septembre, de nouveaux atlrouppemenls s'étant formés, le commandant des Liégeois vit tous ses efforts échouer contre l'obstination, la défiance et la colère du peuple. L'hôtel de ville fut pris, la garde bourgeoise désarmée, et cette redoutable manifestation amena la retraite et la dissolution de la Commission de sûrelé. On lut dans les journaux du matin « que la Commission de sûrelé étant dissoute par le fait, et les autorités n'existant plus, la Réunion centrale venait de décider qu'elle serait remplacée par un gouvernement provisoire, composé de trois membres. »
En effet, M. Rogier, après avoir consulté quelques-uns des patriotes de la Réunion centrale, avait ordonné de préparer une bannière liégeoise sur laquelle on inscrivit en lettres de drap noir : Gouvernement provisoire. DePotter, Gendebien et d'Oultremont {comte), de Liège.
D'autres noms écrits à la main étaient attachés au drapeau : 17m Meenen, F. de Mérode, Raikem, Van de Weyer, deStassart. Plaçant la bannière liégeoise au milieu de ses volontaires,
lution belge de 1850, par Mackintosh, p. 76, et la Révolution belge de 1830, par Huybrecht, passtm.
CHAULES KOGIEU.
auxquels se réunirent diverses seclions bourgeoises, M. Rogier parcourut les rues, tambour battant, jusqu'à la nuit, préparant ainsi le peuple à une notification semblable, qui lut affichée le jour suivant ('). Si cette annonce, comme on l'a remarqué, n'eut pas de résultat immédiat, elle eut cependant pour effet, a la veille d'une crise suprême, de préparer le peuple à l'établissement d'un gouvernement qui serait chargé temporairement de présider aux destinées du pays (').
Mais pourrait-on, voudrait-on se défendre
(') Le 20, la pièce suivante fut affichée •.
. Un gouvernement provisoire s'organise ; on dit qu'il sera composé de la manière suivante :
„ MM. Raikem, de Liège, des états généraux.
» Félix de Mérode.
il Gendebien.
k Van de Weyer.
.. de potter.
« d'Oultremont, de Liège.
« de Stassart, des états généraux. »
Le lendemain, on placarda sur les murs une autre affiche de grande dimension, ainsi conçue :
! Gouvernement prov.so.re : De Potier, d'Oullrmont [de
Liège), Gendebien.
(») Ch. White, Révolution belge de 48o0, t. Il, p. *«•
CHAULES UOCilER.
contre l'armée royale qui, sous le commandement du prince Frédéric des Pays-Bas, était aux portes de Bruxelles?
Le 21, M. Bogier se joignit aux deux cents volontaires qui se dirigèrent vers Diegliem et Ever. Il avait fait venir de Bruxelles un des canons liégeois, qui fut braqué et tira sur la colonne hollandaise (').
Quoique ces escarmouches avec les avantpostes de l'armée royale continuassent le jouisuivant, le découragement succédait à l'exaltation. Presque tous les chefs du mouvement avaient disparu, les commandants de la garde bourgeoise avaient donné leur démission, la bourgeoisie était désarmée, la mullitude dispersée et le prince Frédéric encouragé par des rapports qui le rassuraient sur les dispositions de la capitale. Menacés par les partisans de la dynastie, les volontaires liégeois, dont le nombre d'ailleurs avait diminué, s'étaient retirés vers la forêt de Soignes.
Le 23, au matin, M. Bogier constata par lui-même que les Hollandais occupaient les
(') Un des Liégeois (Félix Bastin), ayant été blessé à la gorge, fut, dit une pièce officielle, pansé sur-le-champ par son commandant.
CHARLES ItOGIER.
boulevards et le Parc. Ne supposant pas qu'une poignée d'hommes pourrait les empêcher de s'emparer de la ville, il céda à des instances qui avaient pour but de le soustraire au sort dont il était menacé par la proclamation du prince Frédéric ('). Au hameau de Saint-Hubert, dans la forêt de Soignes, il fut rejoint par M. Jottrand, rédacteur du Courrier des Pays- Bas, compromis et proscrit comme lui. Tous deux se rendirent à travers champs au village de Coulture-Saint-Germain, dans la ferme de l'ancienne abbaye d'Aywières, à une lieue environ de Mont-Saint-Jean. 11 était alors deux heures de relevée. Une heure après, la fille du fermier, rentrant du jardin, dit que le bruit du canon se faisait entendre dans la direction de
(■) ..... Les auteurs principaux d'actes trop criminels pour espérer d'échapper à la sévérité des lois, des étrangers qui, abusant de l'hospitalité, sont venus organiser parmi vous le désordre, seront seuls et justement frappés... » Proclamation du prince Frédéric aux habitants de Bruxelles (21 septembre 1830).
M. Huybrecht dit : .. M. Rogier, ne voulant pas assumer la responsabilité d'une défense que repoussait la population et des désastres qu'elle pourrait entraîner, s'était retiré avec les Liégeois dans la direction de Waterloo. » Cette dernière assertion, comme on a pu le voir, est inexacte.
Bruxelles. M. Rogier sortit pour s'en assurer et sa détermination fut prise à l'instant; il déclara que, puisque, selon toute apparence, on se battait à Bruxelles, il voulait y retourner sur l'heure. De son côté, le fils de la maison, P.-J. Godefroid, déclara à son père qu'il accompagnerait leur hôte. Ils partirent et traversèrent de nouveau la forêt de Soignes ; vers sept heures du soir, ils étaient à Bruxelles (').
M. Rogier se rendit à l'hôtel de ville, qu'il trouva désert. Il apprit toutefois qu'une sorte de gouvernement occulte s'était installé dans la caserne des pompiers et mis en rapport avec le prince Frédéric. Il laissa à l'hôtel de ville une protestation écrite contre cette espèce de gouvernement et ses négociations. Pendant la nuit, il visita les divers postes et les hôpitaux ( 2 ).
Le lendemain, 24, il revint de bonne heure à l'hôtel de ville et s'y rencontra avec M. Jolly, ancien officier du génie, M. Joseph Vander Linden, M. de Coppin, M. Michiels (depuis colonel de la garde civique) et d'autres bourgeois de la
(') Lettre de M. Jottrand à l'Indépendance belge (numéro du \ 1 août 1859). — Lettre inédite de P.-J. Godefroid.
(*) M. Sergoyne lui offrit un asile, qu'il accepta, au corps de garde de la rue du Chêne.
ville. On résolut de nommer une commission qui serait investie des pouvoirs nécessaires pour constituer une autorité, dont la nécessité se faisait impérieusement sentir. « D'une voix unanime, dit M. Jolly ('), l'on désigna M. Rogier, puis le baron d'Hooghvorst; on m'engagea, et M. Rogier, que j'avais rencontré le 21, à l'hôtel de ville, ainsi que M. Michiels, insistèrent pour me faire accepter également cette mission difficile et dangereuse; MM. le baron F. de Coppin et J. Valider Linden se chargèrent des fonctions de secrétaires, et nous installâmes une autorité, sous la dénomination de commission administrative. » M. Rogier fut le président et l'âme de ce premier gouvernement révolutionnaire.
« Soyons justes envers lui, dit un contemporain : il rentra en ville aussitôt qu'il apprit que le peuple de Bruxelles avait pris sur lui la responsabilité de la défense. Par sa présence et son énergie, il déjoua bien des intrigues et se constitua, à l'hôtel de ville, le digne représentant de la cause populaire et nationale. »
La proclamation suivante, datée du 24 septembre, annonça aux habitants de Bruxelles et
(') Voir les Fondateurs de la monarchie belge. — Notes historiques et biographiques, p. 28.
CHARLES KOGIER.
aux combattants la formation de la commission administrative ou centrale :
« Depuis deux jours, Bruxelles est dépourvu do toute espèce d'autorité constituée ; l'énergie et la loyauté populaires en ont tenu lieu ; mais tous les bons citoyens comprennent qu'un tel état de choses ne peut durer sans compromettre la ville et le triomphe d'une cause dont le succès, dès hier, a été assuré. — Des citoyens guidés par le seul amour du pays ont accepté provisoirement un pouvoir qu'ils sont prêts à remettre en des mains plus dignes, aussitôt que les éléments d'une autorité nouvelle seront réunis ; ces citoyens sont : MM. le baron Vander Linden d'Hooghvorst, de Bruxelles, Ch. Bogier, avocat, de Liège, et Jolly, ancien officier du'génie. — Ils ont pour secrétaires : MM. de Coppin et Vander Linden, de Bruxelles ('). »
L'organisation de la résistance fut la préoccupation immédiate et constante des citoyens dévoués qui avaient pris possession de l'hôtel de ville. La lutte continua, sous leur direction, pendant la journée du 24 ( 2 ). Comme les volon-
(') Les premiers fonds dont disposa la commission cen-trale furent faits au moyen d'une pièce de dix florins, que l'un des membres tira de sa bourse. La commission demanda ensuite à la banque, pour le service public, 5,000 florins; elle en reput 10,000, qui furent remis à l'administration des finances.
( s ) Nous avons sous les yeux un document curieux : « Du moment où la fusillade sera entamée, le sonneur de
CHARLES ROGIEH. ^1
taires, éparpillés en quelque sorte, demandaient un chef, M. Rogier jette les yeux sur don Juan Van Halen, qui se trouvait parmi les tirailleurs. Flamand de nom et d'origine, Van Halen était né dans l'île de Léon, en 1790. Il avait débuté comme officier dans l'armée insurrectionnelle, commandée par Blake, puis, après la capitulation du Ferrol, il était entré dans la garde du roi Joseph. En 1814, la régence le nomma capitaine et, l'année suivante, Ferdinand Vil relevait au grade de lieutenant-colonel. Mais cette faveur ne dura point. Accusé de conspiration, il fut arrêté le 21 septembre 1817 et livré à l'inquisition de Murcie; il est ensuite transféré à Madrid et, après une entrevue avec le roi, où il refusa de nommer ses complices, on le livre de nouveau au saint-office,qui a vainement recours à la torture pour lui arracher des révélations. 11 s'évade et, au mois de juin 1818, débarque sur les côtes d'Angleterre. Quelques mois plus tard
Sainte-Gudule sonnera le tocsin d'une manière rapide. — S'il n'y a pas de fusillade de toute la nuit, le tocsin sera sonné à quatre heures du matin.
,. La Commission administrative, Ch. Rogieb, Jolly.
[Entre les mains du sonneur de Sainte-Gudule.)
il était admis au service de Russie, en qualité de major du régiment des dragons de Nijni-Novgorod et va servir en Géorgie, sous le général Yermolow. En 1820, il quitte le service russe pour retourner en Espagne, où il combat à côté de Quiroga, de Torrijos et de Mina. Après la capitulation de Barcelonne, il se rendit aux Etats-Unis. Il vint ensuite chercher un asile en Belgique, où il se lia avec M. Rogier qui, en 1827, écrivit les curieux mémoires de l'ancien compagnon de Mina (').
« Dans la soirée du 24, vers onze heures, dit un annaliste contemporain, M. Juan Van Halen reçut le billet suivant :
« La commission centrale invite le colonel don Juan Van Halen à passer à l'hôtel de ville pour une affaire qui le concerne.
« Bruxelles, le 24 septembre 1830.
[Signé) « Ch. Rogieh, Vander Linden d'Hooguvorst. »
« Arrivé peu après à l'hôtel de ville, dont
(') Voir Mémoires de don Juan Van Halen, chef d'ëlatmajor d'une des divisions de l'armée de Mina, en 1822 et 4825; écrits sous les yeux de l'auteur par Ch. Rogier. (Bruxelles, 1827, 2 vol.)
les antichambres étaient lugubres et désertes, M. Van Halen fut introduit dans le salon où, autour d'une table éclairée d'une lampe, se trouvaient assis MM. d'Hooghvorst, Rogier et
Jolly.
« Nos volontaires ont besoin d'un chef,
dit M Rogier, vous allez vous mettre à leur tète ; il faut prendre le Parc.
« — Messieurs, accordez-moi deux heures pour me décider et vous répondre.
« — Pas même deux minutes, interrompit M. Rogier ; dépêchons-nous !
« M. Van Halen ne fit plus qu'une seule observation : elle était relative au sort de sa famille et donna lieu à M. d'Hooghvorst de faire une réponse, empreinte de toute la noblesse et de la générosité de son caractère; enfin û
« Son brevet, écrit à la hâte, était ainsi conçu :
« La commission centrale nomme, par le « présent, M. Juan Van Halen commandant en « chef des forces actives de la Belgique.
« Bruxelles, le 24 septembre 1830. »
« Messieurs, donnez-moi la main, ajouta Van Halen, et votre parole d'honneur que l'hôtel de
ville ne sera plus abandonné et que je vous trouverai toujours à votre poste; quant à moi, je vous réponds de bien le défendre. »
« Il reçut cette assurance de la part des trois hommes qui avaient accepté la tâche de diriger nos efforts pour sauver notre patrie : de Ch. Rogier, dans toute la force de l'âge, d'un caractère inébranlable et plein des pensées les plus nobles; du baron Em. Vander Linden d'Hooghvorst, encore dans l'âge de l'énergie, joignant à la plus rare modestie un civisme à toute épreuve; enfin, de ce Jolly, doué de qualités et de talents supérieurs, qui, chez lui, avaient devancé les années (')... »
En même temps qu'il appelait Van Halen, M. Rogier rédigeait une proclamation destinée à stimuler les combattants et à taire venir à leur aide les volontaires des provinces : « Braves patriotes, vous êtes les vrais entants de la Belgique; hier et aujourd'hui vous avez prouvé à l'Europe que vous étiez aussi dignes de la liberté; trois journées de combat ont immortalisé la population parisienne ; Bruxelles, aidé de ses amis et alliés des autres villes, n'est
(') Esquisses historiques de la révolution belge, p. 365 et suiv.
pas resté au-dessous d'une si belle gloire.
Encore quelques courageux efforts et la victoire est à nous pour toujours. Les populations des communes environnantes arrivent pleines d'ardeur pour venger le sang belge et achever le triomphe de la liberté... »
Le 25, le prince Frédéric fit une démarche pour traiter avec la commission centrale. Par un billet de sa main, il invita le baron d'Hooghvorst à se rendre auprès de lui « afin d'aviser ensemble aux moyens de rétablir la paix et la tranquillité dans la ville (') ».
M. Rogier s'opposa à ce que son collègue se rendît au quartier général hollandais, d'où était parvenu un second billet, ainsi conçu :
« Son Altesse Royale le prince Frédéric des Pays-Ras consent à retirer les troupes hors de la ville, à condition que les hostilités cessent de suite et que l'on s'adresse à Son Altesse Royale pour se concerter avec elle sur les moyens à
(') « S. A. R. M« r le prince Frédéric des Pays-Bas invite M. le baron d'Hooghvorst de se rendre auprès de lui, afin d'aviser ensemble aux moyens de rétablir la paix et la tranquillité dans la ville ; il engage sa parole d'honneur qu'il ne sera porté aucune atteinte à la sûreté et à la liberté
de M. d'Hooghvorst.
.. Frédéric, prince des Pays-Bas. »
prendre pour rétablir l'ordre et la tranquillité.
« FnÉDÉRic, prince des Pays-Bas. »
« A la porte de Schaerbcek, le 25 septembre 1830. »
A l'envoyé du quartier général hollandais, l'abbé Van Gheel, qui s'était présenté en surplis et précédé de la croix, M. Rogier répondit :
« On ne traite pas avec des incendiaires. »
Le même jour, il rédigeait l'arrêté par lequel la commission administrative ordonnait l'érection, à la place Saint-Michel, d'un monument dédié aux mânes des citoyens morts dans la lutte (').
Après le retour à Bruxelles de MM. Alex.
(') « I. Une fosse sera creusée sur la place Saint-Michel ; elle sera destinée à recevoir les restes des citoyens morts dans les mémorables journées de septembre. — II. Un monument transmettra à la postérité les noms de ces héros et la reconnaissance de la patrie. — III. Les patriotes belges prennent sous leur protection les veuves et les enfants de ces généreuses victimes. »
Nous lisons dans des notes auto-biographiques : « Pendant les journées de septembre, nous ne dormons pas ou nous dormons sur des matelats jetés sur le plancher. »
Le 25 septembre, à dix heures du soir, le commandant
Gendebien et S. Van de Weyer, la commission administrative se transforma en gouvernement provisoire. Institué le 26 septembre, il se composait de MM. d'Hooghvorst, Ch. Rogier, comte Félix de Mérode, Alex. Gendebien, S. Van de Weyer, Jolly ; J Vander Linden, trésorier ; baron F. de Coppin et J. Nicolaï, secrétaires. Le lendemain, les troupes royales abandonnaient Bruxelles, et, quelques jours après, l'autorité du gouvernement provisoire était reconnue dans la plupart des villes du midi.
M. Rogier disait plus tard au Congrès : « Il faut savoir comment se conquéraient les forteresses, du salon de l'hôtel de ville. 11 fallait voir signer à la fois, et dans la même heure, la destitution d'un gouverneur, la nomination d'un commissaire du gouvernement, un redressement de griefs, un projet de loi financier, et parmi les pièces innombrables qui nous passaient sous les yeux, s'il se présentait une sommation à telle ville de se rendre, à telle place forte de tomber, on signait, comme on eût fait d'un bon pour pain ou eau-de-vie... Ainsi tombèrent
en chef (don Juan Van Halen) envoyait vingt-cinq hommes d'élite, sous les ordres de M, Plaisant, pour prendre la garde de la maison de ville.
successivement devant nos signatures Mons, Charleroi, Ath, Tournai, Termonde, Dinant, Philippeville et Mariembourg (')... »
Le gouvernement se compléta le 28 par l'adjonction de M. de Potter, et prit alors le titre de Gouvernement provisoire de la Belgique. Le pouvoir exécutif fut confié à un comité central composé de MM. de Potter, Rogier, Van de Weyer et F. de Mérode, auxquels M Alex. Gendebien fut adjoint un peu plus tard.
Le 4 octobre, le gouvernement provisoire décréta que les provinces de la Belgique, violemment détachées de la Hollande, formeraient un État indépendant. En même temps, il convoquait, sous le nom de Congrès national, une assemblée constituante qui reçut la mission de déterminer la forme que prendrait le nouvel État.
(') Discussions du Congrès national, t. III, p. 509.
Le 21 octobre, M. Rogier, à la demande de ses collègues, se rendit dans le Hainaut pour apaiser les houilleurs du Borinage qui, cédant à de regrettables suggestions, avaient pillé les grains et dévasté le magnifique établissement
d'Hornu.
Le 22, le commissaire délégué du gouvernement provisoire date, de Mons, une proclamation que n'eut pas désavouée Franklin :
„ Habitants du Hainaut! Quelles nouvelles alarmantes se répandent dans la Belgique? Tandis que vos frères se battent et remportent des victoires sur l'ennemi commun, d'autres, parmi vous, se livrent à de honteux excès contre
leurs compatriotes. Ils ont pillé des grains, désolé des familles et porté la dévastation dans une des premières manufactures du pays. Que feraient de plus les Hollandais? Est-ce là, enfants du Borinagc, ce courage et cette loyauté dont vous étiez si fiers et qui inspiraient tant de confiance à la révolution, que, des premiers, vous aviez eu l'honneur d'être appelés à sa défense?
« Que gagne-t-on, répondez, à piller les grains ? On ruine les marchands, on jette la défiance chez les fermiers, les grains se cachent, ils deviennent plus rares, et le prix du pain ne tarde pas d'augmenter. Que gagne-t-on à briser des machines ? On ruine les fabricants, et, les fabricants ruinés, qui donnera de l'ouvrage aux ouvriers? L'hiver viendra et ils souffriront, et l'on sera sans pitié pour eux, parce qu'on dira qu'ils souffrent par leur faute et qu'il ne faut pas de pitié pour des pillards.
" Revenez donc à vous-mêmes. Ouvrez les yeux, car ceux qui vous conduisent au pillage vous trompent et vous prennent pour des gens stupides. Ce sont là, croyez-moi, des ennemis bien plus à craindre que les marchands de grains et les manufacturiers. Ils voudraient, les traîtres qu'ds sont, mettre le désordre au pays et jeter la défiance entre les Belges, pour profiter de leur division. Ils espèrent entraver la marche du gouvernement provisoire et faire respirer les Hollandais qui n'en peuvent plus ; ils voudraient aussi retarder les élections au Congrès national, qui va constituer la Belgique en nation libre et consacrer pour toujours son indépendance.
« Ces odieuses machinations seront déjouées, le pays est trop raisonnable, la révolution trop forte, pour que quelques brouillons puissent les perdre ; mais il est utile
que nous réduisions à l'impuissance jusqu'au dernier de nos ennemis. Ces ennemis, il est un moyen sûr de s en défaire. Arrêtez vous-mêmes et livrez à l'autonté ceux qui vous excitent aux désordres. Vos magistrats sauront châuer les traîtres et les mettre dans l'impuissance de compromettre la cause de la liberté, pour laquelle tant de vos généreux compatriotes ont prodigué leur sang. Depuis quinze ans, le Hainaut jouissait, entre toutes les provmces de la Belgique, d'un insigne honneur : c'est la province a plus morale, celle où la justice avait à punir le moins de crimes et de délits. Habitants du Hainaut, vous ne perdrez pas cette belle réputation. Honte et malheur à ceux qui en déshonorant votre nom, voudraient, par leurs coupables excès, déshonorer aussi la cause de la patrie !
. Le Commissaire délégué du gouvernement provisoire, « Ch. Rogier.
« Mons, le 22 octobre 1830. »
Le 24 octobre, M. Rogier était à Fontainel'Évêque, d'où il écrit à ses collègues :
„ Depuis hier à trois heures, que j'ai quitté Mons j'ai parcouru dix à douze communes des plus accusées de désordres. Plus l'ombre d'un désordre ne s'y montre. Esprit excellent, accueil patriotique, sérénades, garde communale sous les armes, vin d'honneur, vivats, adresses : voila ce qui accueille le gouvernement provisoire. Je
0/i CHARLES UOQIER.
vous répète et répéterai encore Je même avis : Parcourons les provinces. Quelques bonnes paroles à tous ces braves gens valent mieux que cent mille coups de fusil. Ne soyons point si prompts à la défiance, ni aux soupçons, ni aux vaines frayeurs... »
Revenu à Bruxelles dans la nuit du 25, M. Rogier repartit pour Anvers, le 26, avec le général Nypels et Félix Chazal (chargé des fonctions d'intendant), à l'effet d'inspecter les troupes nationales. Des rapports avaient représenté celles-ci au gouvernement provisoire comme étant en pleine dissolution et retraite. M. Rogier se rendit au quartier général de Mellinet, à Berchem, de là à Borgerhout et jusque sous les murs d'Anvers, d'où l'on entendait les sons du tocsin et le bruit de la fusillade. Le peuple venait de se soulever, attaquait les portes de la ville et appelait à son aide Niellon et Kessels, qui, avec leurs volontaires, avançaient du côté du faubourg de Borgerhout. Toutefois, les Hollandais maintenaient encore leur position. M. Rogier passa la nuit du 26 au 27 à Malines, et il repartit pour Anvers, comme membre délégué du gouvernement provisoire. Le peuple venait d'ouvrir la porte Rouge et la porte de Borgerhout aux volontaires, qui s'étaient jetés immédiatement dans
la ville, poursuivant les Hollandais jusque sous les glacis de la citadelle. Le drapeau blanc flottait, dit-on, sur la forteresse lorsqu'une partie des volontaires fit canonner la porte de l'arsenal. Le général Chassé, commandant de la citadelle, riposta, et la ville fut exposée au feu combiné du château, de la flotte et des forts. M. Rogier entra dans la ville pendant le bombardement ; il était accompagné de M. de Robiano, de Chazal et de Ducpetiaux. À cinq heures trois quarts du soir, il écrit, moitié à l'encre et moitié au crayon, la dépêche suivante, qu'on lit encore avec émotion dans le Bulletin officiel :
u Du cabinet du gouverneur de la province d'Anvers. — J'arrive à l'instant à Anvers, accompagné de notre gouverneur, M. de Robiano. La citadelle tire à boulets rouges et lance des grenades sur la ville. La révolution en est maltresse ; mais il parait que nos lâches despotes ne veulent pas lui abandonner intact leur dernier retranchement. Il y a incendie sur deux points. Nous sommes arrivés à quatre cents pas de l'incendie, baissant de temps en temps la tête sous les boulets. Mais nous avons cru qu'il fallait venir installer le gouvernement provisoire à Anvers, comme il l'avait été à Bruxelles. Si un boulet vient tout à l'heure nous emporter, veuillez en tenir note. Mes fenêtres tremblent de minute en minute. Tout cela, comme vous savez, sans exagération ; je vois les horreurs de mes yeux et j'y
CHAULES ROGIER.
crois... Nous sommes forcés de quitter l'hôtel du gouvernement : l'incendie nous chasse et gagne l'hôtel. Nous voici chez M. de Robiano, place de Meir, d'où nous voyons l'incendie en trois endroits. - Il est sept heures et demie du soir, le feu se ralentit et l'incendie aussi. Nous croyons que les brigands ont voulu masquer leur retraite : nous l'espérons. - Huit heures et demie. Les habitants d'Anvers viennent nous demander l'autorisation de faire cesser le feu de la
citadellejusquàcequeles négociations puissentétre reprises demain matin. L'écrit signé de nous et de M. de Robiano les y autorise, mais avec la fermeté et la dignité qui conviennent au gouvernement provisoire. Nous considérons la suspension comme un acte d'humanité ; rien de plus. »
La suspension d'armes fut négociée le 28 par Chazal, de la part du gouvernement provisoire, et par Ch. Dubois, au nom de la ville d'Anvers; après avoir été signée par le général Chassé' commandant de la citadelle, elle fut approuvée par AL Rogier, comme délégué du gouvernement provisoire.
En annonçant à ses collègues la négociation entamée avec la citadelle, M. Rogier s'exprimait en ces termes :
« Anvers, 9 heures du soir, 28 octobre 1830.
«Messieurs et chers collègues, •• Je vous envoie copie des négociations écrites entamées avec la citadelle, par l'intermédiaire du braveet pur patriote
CHAULES ROGIER.
Ghazal. Vous voyez que les incendiaires ne nous chicanent que sur des subtilités, et je suis prêt, quant à moi, à leur accorder ce qu'ils demandent, de manière cependant à ne pas laisser croire que nous cédions à quelque sentiment indigne de la force et de la victoire que nous avons entre les mains. Je leur ferai entendre tout bonnement que nous trouvons leur demande si indifférente que nous y accédons pour ne pas prolonger les inquiétudes des habitants et continuer les allées et venues. - Tout est fort tranquille en ce moment. Les dégâts de l'incendie, que j'ai été constater de mes yeux à l'entrepôt et dans les environs, sont beaucoup moindres que je ne l'imaginais. Le spectacle n'en est pas moins horrible. La chaleur et la fumée m'étouffaient. Ce qui avait échappé aux flammes était emporté par quelques pillards, des femmes et des'enfants. J'ai donné ordre à quelques gardes bourgeois, dont j'ai fait rencontre, d'aller faire sentinelle et je leur ai signifié ma qualité, afin de montrer que le gouvernement provisoire prenait à cœur les intérêts des commerçants.
. H y a encore ici beaucoup de restes de servilité et d'égoïsme. Il faudra que tout cela s'épure au creuset de la révolution. J'ai fait plusieurs nominations (non pas de généraux), et quelques destitutions, au bas desquelles M. de Mérode aurait eu, j'en suis sûr, grand plaisir à apposer sa sionature. Les copistes me manquent pour vous en envoyer expédition. Le Journal d'Anvers, que j'ai fait comparoir, la publiera demain. 11 importe de montrer aux Anversois que l'on songe à eux et de leur faire agréablement sentir le gouvernement provisoire. Vive la main heureuse qui a choisi M. deRobiano!
« J'ai engagé M . d'Hooghvorst à revenir le plus tôt possible
ob CHAULES ROGIER.
à Anvers, pour passer en revue Ja garde bourgeoise. Poussez-le au départ, je vous prie, pour mardi matin.
« A part la ruine de plusieurs commerçants auxquels, je l'espère, la Hollande donnera des indemnités, ne trouvezvous pas que cet incendie sert admirablement notre admirable cause ? Ce n'est pas seulement un incendie local, mais un incendie belge, européen, universel. L'entrepôt contenait des marchandises de toutes les parties du monde. Déjà l'ambassadeur ou consul des États-Unis m'a déclaré qu'il attendait des indemnités de la Hollande.
« Votre bien dévoué, « Ch. Rogier. »
Le même jour, à cinq heures du matin, M. Van de Weyer écrivait à son collègue :
" Mon cher ami, à la première nouvelle que nous avons reçue de l'effroyable dévastation d'Anvers, nous avons envoyé un renfort d'hommes et de munitions. La compagnie luxembourgeoise est en route. Nous faisons ce matin un appel à tous les militaires qui sont dans nos murs. L'artillerie de Mellinet étant impuissante contre la citadelle, nous avons ordonné à M. de Ghistel de vous expédier six obusiers et douze caissons. Il a exécuté cet ordre avec la plus grande célérité. Des courriers ont été envoyés à Mons et à Tournai, pour hâter l'arrivée de nouvelles batteries et de l'infanterie. On a fabriqué des cartouches pendant toute la nuit. M. le général Nypels est reparti dans le courant de la journée, après votre rapport du matin. Si nous recevons
aujourd'hui une seconde demande d'hommes, nous enverrons dans les communes, où nous ferons sonner le tocsin. Dites-nous positivement si cela est nécessaire. Nous ignorons la force effective de l'armée nationale. Il nous arrivera, dit-on 1,500 fusils aujourd'hui; ils seront, sans retard, distribués au bataillon Borremans. Profitez de toutes les occasions pour nous donner de vos nouvelles. Nous restons au comité en permanence. Le porteur vous remettra le cachet du gouvernement provisoire que vous avez si glorieusement installé à Anvers. Je vous serre la main. -
M. Gendebien, avant de savoir qu'Anvers était bombardé, écrivait à M. Rogier :
„ La prise d'Anvers est miraculeuse ; engagez les hommes capables à consigner par écrit les faits glorieux de cette brillante opération militaire... Je vous envoie quelques noms qu'on m'a indiqués comme libéraux et capables. Je ne les connais pas et vous prie de vérifier. - Votre position est belle, mais ne vous endormez pas en trop grande sécurité; soyez exactement informé des mouvements qu'on pourrait faire sur nos derrières et des troubles qu'on pourrait exciter intérieurement.... Je vous embrasse fraternellement. >•
M. Rogier employait tous ses efforts à prévenir un nouveau conflit entre la citadelle et les volontaires, c'est-à-dire un second bombardement. Tout en installant la révolution à Anvers, il contenait les volontaires et obligeait leur
principal chef, le général Mellinet, qui résistait à tout contrôle, de reconnaître l'autorité du gouvernement provisoire.
Le 28, M. Rogier avait renouvelé la régence d'Anvers, destitué le bourgmestre et les échevins, nommé un nouveau bourgmestre (M. d'Hanis van Cannaert), un nouveau commissaire de district (M. Fr. Cassiers), un nouveau commandant de la garde bourgeoise (M. Ch. Dubois), etc. 11 exerçait une véritable dictature et en faisait un patriotique usage.
Le 1 er novembre, il prenait une mesure également énergique en vue des élections futures pour le Congrès. « Attendu, disait l'arrêté, que la situation de la ville ne peut offrir une sécurité complète, soit aux électeurs qui en sont sortis, soit aux électeurs des campagnes, — Le siège du district électoral, fixé à Anvers, est transporté à Contich, à deux lieues d'Anvers. »
M. Rogier apprit par une lettre de M. de Potter que des dissidences s'étaient manifestées dans le comité central. M. de Potter aurait voulu que le gouvernement provisoire proclamât la déchéance des Nassau, et cette proposition avait été rejetée par tous ses collègues, par respect, disaient-ils, pour le Congrès national, chargé de fixer le sort futur des Belges.
M. de Polter écrivait en conséquence à M. Rogier, le 31 octobre :
. Vivent le prince d'Orange et les Hollandais et leur di»ne chef Chassé ! Ils se sont perdus à jamais.
. Nous avons traité, c'est-à-dire discuté aujourd hm la gestion de la déchéance absolue des Nassau passés pré-
ne futurs. 3'ai été le seul à vouloir, a déclarer^
2 ne, et positivement et clairement. Moi seul, emen vous tout à fait seul. Quand vous serez KU, mon an. , no
dirai seulement persévère*.
besoin de vous. »
En effet, la discorde devenait flagrante et M Rogier était appelé comme médiateur entre
dePoL et Gendebien, le premier voulantla
république, et le second accusant son collègue de ne pousser à la république que pour s en
faire déclarer président. ...... M de
M. Rogier, devenu arbitre, écrivit a M. de Potter, le 3 novembre :
. Je viens de lire une lettre que vous adressez à notre collège Gendebien. Vous l'avez écrite dans un moment de I L humeur qui, je l'espère pour vous et pour nous, Te durera pas. Au nom du pays et de votre populante,
vivons en bonne intelligence encore une semaine. Une fois le Congres assemblé, redevenons nous-mêmes, reprenons notre individualité, rien de mieux. Mais, à présent, que gagnerons-nous à nous diviser? La protestation de Gendebien sur un acte au fond peu important {') ne justifierait pas, à ce qu'il me semble, une protestation de votre part sur des questions vitales, ni surtout une protestation officielle. Votre protestation en appellera une autre, qui à son tour pourra en appeler une troisième, et, de protestation en protestation, nous arriverons finalement à réduire au néant notre gouvernement provisoire, juste au moment où il pourrait se démettre honorablement entre les mains du pouvoir établi par le Congrès. Voilà mon idée, que je vous donne tout uniment, vous suppliant d'y avoir égard... »
M. de Potter se rendit ; il consentit à attendre l'ouverture du Congrès, qui devait avoir lieu le 10 novembre.
Le comte Frédéric de Mérode, blessé à Bercbem, le 19 octobre, était désigné par des journaux influents comme le chef futur de l'État. S'il avait vécu, la révolution belge, nous le croyons, aurait noblement récompensé son héroïque dévouement. Le comte Frédéric mourut à Malines, le 4 novembre. Quelques jours après, tandis que le Congrès national commençait ses glorieux travaux, la dépouille mortelle
(') Le renvoi en Hollande des soldats prisonniers.
du héros de Berchem était ensevelie dans le cimetière de ce village. En présence des trois frères de l'illustre patriote, des amis et des compagnons d'armes du comte Frédéric, M. Rosier au nom du gouvernement provisoire, rendit un dernier et solennel hommage a sa
mémoire.
« Ici dit-il, repose M. Frédéric de Merode, atteint d'une balle hollandaise près des lieux où ses restes ont été déposés... Quel devoir impérieux poussait notre infortuné concitoyen à affronter la mort, le forçait à parcourir quatre-vingts lieues de pays, à abandonner une existence brillante? Ce qui le poussait, c'était la passion des âmes généreuses, un amour vif et désintéressé de la liberté. A peine ava.l-il touché le sol de la Belgique, qu'on le vit, modeste et sans faste, se porter au rang le plus périlleux des combattants, toujours prêt a affronter les premiers dangers, faisant la guerre en volontaire, et si simple dans son dévouement, que chacun de nous ignorait quil lut au combat et que nous apprîmes en même temps et son malheur et sa conduite héroïque... Peut-être la Providence a-t elle voulu qu'à côté de tant d'humbles dévouements, le sacrifice d'une grande existence vînt/^ç^ notre
révolution. M. de Mérode appartenait à une famille dont l'histoire a dès longtemps accueilli le nom ; qu'il emporle cet insigne honneur, et nous cette consolation, que ce nom se rattache désormais à l'un des fastes les plus glorieux de la civilisation moderne et de la liberté ! »
Le 4 novembre, M. Rogier avait été élu député au Congrès, par le district de Liège.
M. Louis Jamme, nommé bourgmestre, lui écrivait trois jours après, pour le féliciter : « ... La carrière politique que vous parcourez d'une manière si distinguée, disait-il, m'intéresse d'autant plus que j'ai participé aux premiers pas que vous y avez faits. Je vous sais gré de penser encore à me donner le titre de collègue. Nous sommes partis du même point, il est vrai ; mais la marche que je suis est simple, active et modeste. La vôtre est toute brillante et elle fixe tous les regards. Votre réputation est attachée aux destinées de la Belgique; elle ne peut s'éteindre qu'avec elle. Je félicite les Liégeois de vous avoir choisi pour discuter leurs intérêts les plus chers; vous les avez habitués à penser à vous dans le besoin ; je désire seulement qu'il vous soit possible de concilier vos occupations actuelles, déjà trop grandes, avec celles du Congrès.
CHAULES ROGIKTt.
Assurément, vous connaissez mieux que personne les vrais intérêts de la Belgique; je désire que vous puissiez seulement suffire a tant de travaux!... »
L'assemblée nationale s'étant constituée, M Rogier, dans la séance du 12 novembre, après avoir été introduit par deux députes, vint se placer devant le bureau et dit que le gouvernement provisoire le chargeait, comme son président du jour, de faire une communication; il donna ensuite lecture de la déclaration suivante :
« Le gouvernement provisoire, ayant reçu notification de la constitution définitive du Congrès national, vient remettre à cet organe lé«al et régulier du peuple belge le pouvoir provisoire qu'il a exercé, depuis le 24 septembre 1830, dans l'intérêt et avec l'assentiment du pays. Il dépose sur le bureau du président la collection des actes et arrêtés que la nécessite des circonstances l'a déterminé à prendre (').»
(.) Comme on vient de le voir, le gouvernement provisoire faisait remonter sa formation au 24 septembre, bien qu'il n'eût été définitivement constitué que le 26 par 1 acte
suivant :
H Le gouvernement provisoire, „ vu l'absence de toute autorité tant à Bruxelles que
CHAULES ROGIER.
Le Congrès maintint le gouvernement provisoire et lui délégua le pouvoir exécutif. Le bureau du Congrès, au nom de l'assemblée, s'adressa en ces termes aux membres du gouvernement :
« Le Congrès national, appréciant les grands services que le gouvernement provisoire a rendus au peuple belge, nous a chargés de vous en témoigner et sa vive reconnaissance et celle de la nation, dont il est l'organe ; il nous a chargés également de vous manifester son désir, sa volonté même, de vous voir conserver
dans la plupart des villes et communes de la Belgique , Considérant que, dans les circonstances actuelles, un centre général d'opérations est le seul moyen de vaincre nos ennemis et de faire triompher la cause du peuple belge,
Arrête :
« Le gouvernement provisoire demeure constitué de la manière suivante :
« MM. le baron Vander Linden d'Hooghvorst ; — Gh. Rogier, avocat à la cour de Liège , - le comte Félix de Mérode,
- Gendebien, avocat à la cour de Bruxelles ; - Sylvain Van de Weyer, id. ; Jolly, ancien officier du génie ;
- J Vanderlinden, trésorier; - Baron F. de Coppin,' secrétaire ; - J. Nicolaï, avocat à la cour de Bruxelles,' secrétaire.
« Bruxelles, 26 septembre 1830. »
CHARLES KOGIEB.
le pouvoir exécutif jusqu'à ce qu'il y ait été autrement pourvu par le Congrès. »
Le gouvernement provisoire se conforma a la volonté du Congrès; il fit connaître son acceptation dans la réponse suivante :
« Le gouvernement provisoire, soumis à la volonté nationale, continuera d'exercer le pouvoir exécutif jusqu'à ce que le Congres lait
remplacé par un pouvoir définitif. Il est heureux et fier de se voir confirmer dans ses hautes et difficiles fonctions par l'assentiment du Congrès national. »
La proclamation de l'indépendance du peuple belge fut le premier acte de l'assemblée chargée de fixer les destinées du pays. « ... On nous demande, disait M. Rogier dans la séance du 17 novembre, on nous demande de retarder cette proclamation pour avoir le temps d examiner la question du Luxembourg... Cette indépendance est un fait que ne peut détruire la diplomatie... Je demande que, sans desemparer, on proclame l'indépendance de la Belgique et que, dorénavant, on écarte toutes les questions incidentes par l'ordre du jour... »
Une nouvene mission,^ lui avait ^»n»ée mr le .ouvernement provisoire, tint M. Ro .er ■ „ ' e du Congrès lorsque celui-e. eut a se prTnoncer sur l'exclusion ne la maison de «-
sau de tout pouvoir en Belgique- »«« chargé avec son collègue, M. Jolly, de 1 nspec ion des troupes nationales. Après avoir v site Cément Cand, Bruges Ostende, **«nort Ypres, Menin, Namur, Mons et Tourna , Us adressèrent au gouvernement un rapport, dont voici le résumé :
. Enséotol . on -P-«- *— «r *~z
résultats obtenus dans le» «re-ts corps de 1 armée,
tout en comparant l'état actuel à celui dans lequel l'armée était il y a un mois et au peu de ressources laissé par les Hollandais ; les corps qui, à cette époque, étaient dépourvus d'armes et d'effets, défilent aujourd'hui au son des musiques qui font entendre les airs patriotiques que chantaient nos volontaires en volant aux combats ; aussi on peut déjà prédire que l'armée belge rivalisera avec les plus belles troupes de l'Europe »
Au retour de cette inspection, M. Rogier proposa au Congrès (décembre 1830) un projet de décret sur l'institution de la garde civique et prit une grande part à la discussion de ce projet. Quoique membre du gouvernement, il n'avait point quitté le commandement des volontaires qui, de Liège, étaient venus les premiers au secours de Bruxelles. Ces braves formèrent le noyau du bataillon des tirailleurs liégeois, dont M. Rogier l'ut le colonel.
Les diverses missions dont il fut chargé l'empêchèrent de prendre une part très active aux débats sur la Constitution; mais chaque fois qu'il intervint, ce fut pour montrer sa fidélité aux principes de l'union; il n'oubliait pas que, comme membre du gouvernement provisoire, il avait signé les mémorables décrets sur la liberté de l'enseignement, le droit d'association, la liberté de la presse, etc.
Dans la séance du 15 décembre, il s'était joint au comte Félix de Mérode pour proposer que les sénateurs seraient nommés par les électeurs qui choisiraient les députés à la deuxième Chambre. « ... Une Chambre haute, disait-il, est utile comme barrière aux décisions d'entraînement ou de surprise d'une seule Chambre. Je volerai donc pour une Chambre haute ; mais je la veux élue par les électeurs de la Chambre basse; je la veux élue pour un temps déterminé. — Je soustrais l'élection au pouvoir royal parce que, l'ayant déclaré héréditaire, vous avez fait assez pour le principe de stabilité, et je demande que le pouvoir de la Chambre haute se renouvelle périodiquement parce que c'est là une conséquence toute naturelle du principe de l'élection. Seulement, il faudra, pour le candidat à la Chambre haute, des conditions plus sévères sous le rapport du cens, sous le rapport de l'âge ('). »
Après de longs et vifs débats, cette combinaison fut adoptée.
Mais le choix du chef définitif de l'État dominait toutes les autres questions. L'incertitude qui se prolongeait à cet égard provoquait
') Discussions du Congrès national, t. I", p. 495.
CHARLES EOGIER.
un malaise général, encourageait les partis hostiles à la révolution et à l'indépendance nationale. M. Rogier voulut appeler sur cette situation périlleuse >'attenlion du Congrès et demanda un comité secret ; il eut lieu dans la soirée du 5 janvier 1831. M. Rogier se fit l'organe des patriotes alarmés.
« Plusieurs partis, dit-il, divisent la Belgique ; telle est la suite inévitable des révolutions. Ces partis sont : les orangistes, les Français, les anarchistes. La masse de la nation les repousse tous. Le parti orangiste, qui poursuit la plus impossible des impossibilités politiques, a néanmoins des complices au sein même du Congrès. Le parti français peut faire valoir des motifs plausibles, puissants même. Le parti anarchiste a pour système d'attaquer tout ce qui est, n'ayant de chances que dans les bouleversements successifs qu'il espère continuellement opérer. C'est dans le provisoire des affaires que ces partis trouvent et retrempent leur audace et leur activité. Le parti national, si l'expression de parti peut s'appliquer à la volonté générale, le parti national s'impatiente, se décourage et nous demande où nous allons.
Ne soyez donc pas étonnés, messieurs, si j'insiste pour une décision. Du moment où le
Congrès aura prononcé, l'agitation publique s'apaisera. Quel chef allons-nous choisir? La question est nouvelle et bizarre, mais enfin elle est sur le tapis, et l'Europe attend votre réponse. Je ne demande pas un excès de promptitude, mais enfin il faut dissiper les espérances de l'intrigue et les complots de nos ennemis... Que notre résolution souveraine coupe court aux lenteurs de la diplomatie et que l'Europe sache à quoi s'en tenir ('). »
11 fut résolu que le Congrès continuerait de s'occuper du choix du chef de l'État.
M Rogier reprit la parole le 11 janvier et se prononça pour le prince Othon de Bavière, candidat de Louis-Philippe. Le roi des Français n'osait point braver l'Europe en s'emparant de la Belgique, ni même l'inquiéter en acceptant pour le duc de Nemours la couronne qui \m était offerte par un parti nombreux ; mais, d'un autre côté, il redoutait l'avènement du duc de Leuchtenberg, mis en avant par les adversaires du duc de Nemours. Dans cette situation embarrassante, il avait recommandé le prince Othon de Bavière, qui aurait épousé la princesse Marie d'Orléans. « Est-ce à nous, disait M. Ro-
(') Discussions du Congrès national, t. II, p. 25.
CHAULES ROGIER.
gier, a provoquer la guerre et ses suites désastreuses? a nous, à ]a désirer? A nous, champ de bataille inévitable de toutes les querelles
européennes?... Pour tous ceux qui, depuis huit jours, ont ouvert les yeux à la clarté diplomatique, il est évident que la France fait ce qu'elle peut pour éviter la guerre; et quand elle nous dit : « Je ne puis vous donner un prince et je ne veux pas de la réunion, » il faut bien len croire. Mais elle nous offre en même temps une combinaison qui, sans présenter les dangers des deux autres, nous apporte des avantages presque équivalents. Elle nous donnera une princesse française et, avec elle, son alliance, son amitié, sa protection, son appui La question du prince n'est, à mes yeux que secondaire. Celui qu'on nous propose appartient a la Confédération germanique et à ce tdre seul, il doit déjà nous convenir.' Avec une fille de Philippe nous ressentirons de 1 influence de la France, ce qu'il en faut pour être protégés, sans en être pour ainsi dire écrasés (')... »
La candidature du prince Othon de Bavière ayant été écartée, M. Rogier finit par se rallier
(') Discussions du Congrès national, t. II, p. 97.
CHARGES IlOGIER.
au duc de Nemours, taudis que MM. Lebeau et Devaux devenaieut les plus énergiques défenseurs du duc de Leuchtenberg.
M. Mauguin, alors un des chefs les plus influents de l'opposition française, adressa, le 20 janvier, à M. Rogier une lettre ou déclaration ayant pour but de le rassurer, dans l'hypothèse d'une réunion, sur les intentions nue l'on attribuait à l'opposition. «Nous savons, Lit-il, que, tout en se réunissant à la France,
les Belges voudraient conserver une existence nationale et une administration séparée; quils voudraient avoir un gouvernement à Bruxelles; qu'ils voudraient surtout ne voir dans les emplois que des nationaux. Croyez, monsieur, crue nous regarderions tous ces vœux comme légitimes et que nous nous empresserions de les faire accueillir par la nation... »
M Rogier répondit à M. Mauguin: « Je vous remercie, au nom de la Belgique et de son gouvernement, de l'intérêt que les hommes influents de France veulent bien lui porter.
Cet intérêt, elle le mérite à tous égards. Nous n'êtes pas, j'en suis certain, de ces prétendus libéraux qui prennent en pitié notre révolution parce qu'ils voient figurer des prêtres au Congrès. Je vous en épargnerai lh.sto-
CHAELES ROGIER.
rique... Qu'il vous suffise de remarquer que celte soi-disant révolution de sacristie (') a aujourd'hui à la tête de son gouvernement tous jeunes hommes libéraux, M. de Mérode et un autre seuls exceptés. Encore M. de Mérode estil le catholique le plus sage et le plus impartial que je connaisse ( 2 ). Les ministres sont exclusivement philosophes, ainsi que la plupart de nos gouverneurs de provinces. Ce seul fait, monsieur, vous suffira sans doufe pour apprécier la valeur de l'opinion qui méprise et redoute la Belgique et n'y voit qu'un magasin de jésuites prêts a fondre sur cette pauvre France, si disposée, comme on sait, à se laisser encapuciner... » 11 ne dissimulait pas que, devant choisir entre Leuchtenberg et Nemours, il pren-
(') C'était une opinion fort accréditée en France. M. le duc Dccazes, entre autres, comparait la révolution belge à de l'eau bénite en èbullition.
(*) On avait demandé à La Fayette ce qu'il pensait du libéralisme religieux de son neveu, Félix de Mérode. Il écrivit à Bruxelles (18 janvier 1831) : « Je dirai que, si je l'ai toujours connu catholique, il n'en a pas moins toujours été l'ami également prononcé de toutes les libertés et nommément de la liberté religieuse. Au reste, vous pouvez le lui demander à lui-même, car il est aussi incapable de mensonge que fidèle à sa parole... »
drait ce dernier. « Le due de Nemours m»
il serait, je dois vous Vavouer, ce que beaucoup de mes collègues considèrent comme ce q pourrait nous arriver de plus heureux. Et je ls avoue que leur opinion est la mienne .
Depuis le mois de décembre 1830 M. F* m Roder résidait à Paris, remplissant tante les étions de secrétaire^, gahon ^ tantôt celles de chargé daftaires, en d'un titulaire 1'). Il entretenait, avec son re e une correspondance pleine d intérêt. 11 lu écrivait le 24 janvier, à propos du candnlat "«ait si vivement * a P préhens 10 n S du
Pï ^t future du duc de Leuchtenberg
a ieté ici un grand trouble dans le cabmet, et
a crainte de voir ee prince proclamé va ,mpn-
m er au ministère un peu stationnan-e de Lou,
Philippe un mouvement de» amnl, auquel
,,, ,| avait, en décembre 1830, accompagné à Paris M^L Gendebien, chargé d'nne mission par !em provisoire- Il ne ,»»» pta la iégauon belge . â 7 Le. les événement, de février 1848, mmrstre ple- 1 are prés avoir é.é successivement secrétaire e, ï^r.l'pHUnretraiteen.SeletvinUabiterBrn.e,-
les, où il mourut le 1» novembre 1875.
jusqu'ici il s'était refusé. Ce mouvement pourra le conduire très loin, trop loin peut-être pour notre indépendance nationale, puisqu'en cas du choix si redouté, on ne parle rien moins que de procéder à une réunion pure et simple, c'est-à-dire que nos neuf provinces deviendraient neuf départements français et que notre Congrès, notre Constitution et nos institutions municipales et départementales seraient regardés comme nuls et non avenus. » 11 ajoutait que le cabinet français avait le désir que la Belgique se consumât dans le provisoire :
« Car qu'on ne s'y trompe pas, disait-il, la pensée de nous englober un jour le domine; il n'attend que le moment favorable ; il attend surtout que toutes ses forces soient réunies pour opérer avec promptitude et sûreté cette adjonction de nos provinces à son territoire (')... »
(') Ces révélations ont été confirmées depuis, dans la Vie de lord Palmerston, par sir Henri Bulwer, et par la correspondance même du célèbre chef du Foreign-Offlce. Si, sous le ministère présidé par Lafflte, Louis-Philippe avait roulu écouter le général Sébastiani et d'autres survivants du premier empire, l'annexion eût certainement été tentée. Plus tard, lord Palmerston avait foi dans la prudence et Ja loyauté de Casimir Périer, mais il continuait à se défier du généra
CHARLES ROGIEK.
En définitive, le gouvernement français n'eut point recours aux armes et à la conquête pour faire échouer la candidature du duc de Leuchtenberg; il employa la duplicité. M Bresson
nui le représentait à Bruxelles, et le colonel Anatole de Lawoestine, qui vint l'y joindre, donnèrent leur parole d'honneur que Louis- Philippe accepterait pour le duc de Nemours, S1 celui-ci était élu C). Ce fat sur les assurances
Sébastian! et du maréchal Soult ; il ne cessait, d'autre part, de déjouer les pratiques ténébreuses du pnnce de Talley rand ambassadeur à Londres.
(MDans ses Souvenirs historiques, M. de Menneval, anc.en se rétaire du portefeuil.e de Napoléon 1-, aous fart ^counaître d'une manière intéressante M. le marqms Anatole
de Lawoestine :
. A vingt-six ans, il était, dit-il, colonel et comm anda'it à la désastreuse affaire de Waterloo le 3* régimen de chasseurs. La chute du gouvernement impérial vint interrompre une carrière qu'il parcourait avec tant de succès... L'indignation et le mépris de Lawoestme (pour la Restauration) éclatèrent par une scène concertée avec ses amis Jacquemine* et Duchand, à laquelle la tournure gaie et originale de leur esprit donne une physronomre piquante. Ils se présentèrent successivement et se réunirent au café Tortoni, affublés du costume grotesque de ces vieilles caricatures de l'ancien régime, qu'ils nommèrent plaisamment voltigeurs de Louis XIV... Anatole et ses
formelles, données par les agents français, que M. Ch. Rogier parla et vota pour le duc de Nemours. Il eut préféré, disait-il au Congrès (séance du 2 février), un prince indigène. « Un prince indigène eût été un choix vraiment national; attaché au sort de la révolution, il aurait triomphé ou péri avec elle. >. Mais ce choix s'étant trouvé empêché et deux candidats se partageant les vœux du Congrès, Leuchtenberg et Nemours, l'orateur déclare qu'il votera pour celui-ci, « qui offrait des avantages plus positifs, plus nombreux, plus assurés. » — « Je trouve dans le duc de Nemours, ajoutait-il, le fils d'un roi élu et populaire, né d'une révolution qui est la mère et l'appui de la nôtre, un prince jeune, élevé dans des principes plébéiens, jeune mais majeur par la raison, réfléchi, en âge de comprendre
amis jouèrent dans ce café une .scène si vraie, qu'elle eut un succès prodigieux. La sensation qu'elle fit dans Paris fut telle que l'autorité crut devoir sévir contre le principal auteur. Anatole se retira en Belgique, d'où sa famille est originaire. Il alla s'établir à la campagne, auprès de Bruxelles, et y vécut fidèle à ses souvenirs jusqu'à l'époque de la révolution de juillet. Il revint alors en France et rentra au service... . (Souvenirs, 2" édition t. I", p. 57.)
CHAULES I10G1EB.
è „ fois nos institutions et de s'y Mi«*
m capable de se montrer alarmée - ie le
ce glorieux pays... J y vu .
nantie de notre indépendance contre les
même pour une incorporation de notre pay même p^ a
à ses départements... 11 me reste faire. J'ai hésité quelque temps a pend e Z narole dans cette circonstance. Des sou
Cis scrupule à parler ici d'un prmce ?
• m»;« i'ai vu de vieux et puis »ei D e& ^ n :r,a mime opinion, et mes scrupu.es
a ttril é dlc - .emoa. leçons
a „a au-devant d'une déception Apres vo,r
écarté le duc de Leuchtenberg, Loms-PlnUppe
"la point acceptée la couronne pour son •
Firmin Rogier écrivait à son frère le 9 tevner
I™ "arrivée a Paris de la députuUou chargée
par le Congrès de présenter au ro, des rrancars
,.) MMurioM do Omgr* »«"'»'■"'' '• "' p ' '° 3 '
CHAULES ROGIER.
le décret appelant au trône de Belgique le duc de Nemours :
« On espère toujours que quelque circonstance imprévue, quelque nouvelle favorable placera le gouvernement français dans une position qui lui permettra de dire ce oui qu'il brûle de dire et qu'il prononcerait si la crainte de la guerre générale et d'un certain parti en France ne l'arrêtait Nous avons été hier soir chez le roi, à cinq ou six de la députation (car la présentation solennelle n'aura lieu, à ce qu'il paraît, qu'après-demain). J'ai eu l'avantage d'entretenir assez longtemps Louis-Philippe, qui a débuté par me dire des choses fort flatteuses pour moi et pour toi (car je dois te renvoyer la meilleure part du bon accueil que je repois ici)... Ces préliminaires terminés, nous avons parlé d'affaires, et ce que le roi m'a dit, il l'a répété à chacun de ces messieurs : c'est que le choix du peuple belge l'a profondément ému, c'est qu'il voudrait de toute son âme nous donner son fils : « Le voilà, ce pauvre enfant (me dit-il en montrant le duc de Nemours) ! Que ne puis-je à l'instant vous le confier! Ah! je n'hésiterais pas un seul instant. N'étes-vous pas aussi des Français? N'étes-vous pas de la grande famille? Qui, plus que moi, doit désirer votre bonheur, votre liberté? Il n'est pas de sacrifice que je ne fasse pour vous les assurer. Mais la guerre ! Dois-je donc l'allumer? Non, je ne puis soutenir la pensée que l'on m'accuse de l'avoir provoquée par un sentiment d'ambition personnelle, pour placer un de mes fils sur un trône voisin. Cette guerre, nous n'en pouvons douter, éclaterait à l'instant... ,. Le roi a encore ajouté une foule de considérations dans ce genre... Puis il ne cessait de répéter que, pour le bonheur,
q „ait, is serais 1. preu« I ■ » » sédul8antes „ e
puissances «™*~ « £ , aïanl de signer »» traité
he „res quand non, —J»££li». > *« ^T^ rie — avec moi par que. naove»
que ,e dors i eus tare , c prouïeI -rao,
n „„s pouvons sortir de cette pos.» )(
que nons n'aurons pas iasuerre-^^ du
„„ns a *- **"^£ c dirions avantageuses nui Charles de Naplcs et des ns , e
- rate " iMMM :: i r::;s::uarinees^.rie,i,a
choisir pour roi.Puis, nous m „„ jeaM
princesse, qu d l«" « ane inM , dit-.l,
N^»-;:"I 'pourrions, » son passée, passerait par la France f d , ilh
Uer ce que son éducatu »J~?^ a ï0 „ s béral dans ses idées. La France ^^
;-:: r^ri- Tes eondittons avanta-
geuses {*).■• "
,., Louis-Phmppe ignorait.» qne Tai.eyrand était , Hnsti-
eat ;; r M Td* C ér ? .de,rno m hre de ta députation du Con-
Le 17 février, Firmin Rogier retraçait les détails de l'audience solennelle dans laquelle Louis-Philippe avait définitivement refusé la couronne pour le duc de Nemours :
« ... Nous sortons de l'audience solennelle du roi et j'en su.s encore tout ému : j'y ai pleuré comme tous ceux qui s'y trouvaient, roi, reine, princes et princesses, voire môme ministres ; et cette émotion était vraie, ce n'était pas une de ces parades de cour, calculées d'avance Je crois qu'on chercherait vainement dans l'histoire quelque chose qui rassemblât à cette cérémonie. Cette députation d un peuple venant demander un roi, un roi sacrifiant ses désirs et sa volonté à la crainte d'une guerre générale. Le d.scours de notre président était noble et digne, celui du ro. m'a paru convenable à la circonstance; il a été interrompu deux fois dans sa lecture par des larmes. Ce n'a pas été un des devoirs les plus difficiles de sa royauté à accomplir que cette audience de refus... La forme républicaine qu'on vous propose d'adopter en Belgique, trouvera-t-ellé grande sympathie et surtout serait-elle stable? j'en doute
grès, écrivait le lendemain à M. Rogier : , . On nous propose toujours le prince Charles de Naples avec des cond.tions avantageuses... Le roi Louis Philippe nous a dit plusieurs : . fois Prenez ma fille, elle est douce, elle est bonne, elle aime la liberté constitutionnelle, elle connaît lh.sto.re de la Belgique, nous aimons tous les Belges » Malheureusement le prince de Naples est si loin que cela nous Ia.sse dans le provisoire encore pour longtemps .
* je m'en défie dtalnt plus qu'ici h. partisan, de la r Lni.nà,a France nous engagent tous a nous |eter république (')• • "
Ni le gouvernement provisoire, ni le Congrès rfi^ennient vers la république. Dans la séanee
^février, le gouvernement p—epr-
nosa à rassemblée de nommer un pouvoir
Lif dans les termes de la Cons—
récemment promulguée. Dans la séance Ou
enlemain,M Rogier disait au Congres :«Lar.
Lie 85 de la Constitution dispose que, quand
tro e est vacant, il , est pourvu par un agence... 11 ne pent s'agir que de nommer un
^ Une régence fut instituée et déférée, le 24 au prés ent du Congrès, le baron Surlet de CO- ET H avait eu pour compétiteur le comte Mix de Mérode; M. Rogier avait vote pour son rollè-ue du gouvernement provisoire « m
frire de Frédéric de Hi* »
Après la nomination du régent, le gonver
,, M de nouer qui, ie 13 novembre précédent, s'était JLl^rne.entprov^^^-^ tion datée du 13 lévrier, d'engager le Congrès la forme républicaine.
nement provisoire déposa entre les mains au Congrès le pouvoir exécutif. L'assemblée décréta par acclamation q „e le gouvernement prov,so,re avait bien mérité de la patrie, et le lendemam, elle adopta la proposition suivanie • « Une ln demnité de 1SO.O0O florins est allouée a MM. les membres du gouvernement provi-
Celte résolution avait été provoquée par quelques paroles de M. Beyts : . Parmi les membres du gouvernement provisoire il en est, dit-il, qui, sortis sans fortune du rân«
des s.mples citoyens, vont y rentrer plus pauvres qu ds n'étaient auparavant : s'ils sont assez désintéressés pour se contenter d'avoir fait leur devoir, il est impossible que la nation se contente de leur voler des remercîments.. .,
Dans les premiers jours de février (1831), M. Rogier s'était rendu, à la demande de ses collègues du gouvernement provisoire, près du général Mellinet, dont la brigade, composée de bandes irrégulières, se signalait par son indiscipline et même par des violences dans les villages de la rive droite de la Meuse. M. Rogier écrivit de Visé au gouvernement provisoire (9 février) :
« J'ai quitté ce matin le quartier général de Mellinet et la position qu'il continue d'occuper sur la rive droite de la Meuse. J'ai trouvé sa brigade dans la position qu'il était facile de prévoir et cependant en meilleur état que je ne l'aurais cru d'après les rapports qui nous étaient parvenus à
CHARLES UOGIER.
Bruxelles et que j'avais recueillis à Tongres et à Hasselt. J'ai donné l'ordre formel à Mellinet d'exécuter sans tarder les injonctions du général Daine relativement au transfert de ses troupes sur la rive gauche de la Meuse... Si nous parvenons à extraire de cette brigade deux ou trois bataillons, fût-ce même quatre, de troupes régulières, je crois que nous aurons rendu service au pays, sans courir la chance d'être taxés d'injustice ou persécutés de sollicitations ultérieures par tous ces volontaires, beaucoup moins redoutables pourtant, à ce que je vois, qu'on ne me les avait dépeints. Il est urgent que ces bandes irrégulières s'organisent en ce qu'elles renferment de bon et se dissolvent pour le reste. J'ai cru utile d'intéresser les officiers euxmêmes à l'organisation et de les attirer en même temps sur la rive gauche par la promesse que, là seulement et lorsque le gouvernement serait obéi, il pourrait être fait droit aux prétentions justes et raisonnables ... •
Le régent, qui avait demandé à M. Rogier d'être un de ses aides de camp, le chargea bientôt d'une nouvelle mission près du général Mellinet. Arrivé à Maeseyck, l'ancien membre du gouvernement provisoire écrit à l'ancien chef de volontaires :
« Chargé par M. le régent du royaume de faire exécuter les ordres du gouvernement, relativement à votre départ pour Bruxelles, où vous étiez invité à vous rendre au reçu de la dépêche du Ministre, je viens vous déclarer qu'il est nécessaire que ce départ s'effectue dans le courant de la
CHARLES ItOGIER.
journée et, au plus tard, avant minuit. J'ignore, monsieur, quelles seront les conséquences pour vous de votre voyage à Bruxelles ; si, comme vous le dites, vous n'avez aucun reproche à vous faire, vous y trouverez l'occasion de vous justifier; mais je n'ai pu vous laisser ignorer quelles seraient les conséquences de votre refus à vous rendre aux ordres du gouvernement, et j'ai cru utile de vous certifier aujourd'hui par écrit ce qu'hier je vous avais annoncé officieusement. »
Le lendemain, M. Rogier publiait un ordre qui révoquait de fait le général Mellinel ('). Vers la fin de mars, le premier ministère du
(') ■> En vertu du mandat spécial du régent, dont le soussigné est porteur, M. le colonel Vandenbroek est nommé gouverneur militaire ad intérim de la province de Limbourg.
« A partir de ce jour, 6 mars, et jusqu'à nouvel ordre du gouvernement, il prendra le commandement de la 1" brigade de l'armée de la Meuse.
« Les chefs des différents corps composant ladite brigade reconnaîtront le commandement du colonel Vandenbroek. A défaut par eux de s'y soumettre, ils seront immédiatement privés de leurs titres, grades et appointements, et leurs corps passeront sous les ordres d'autres chefs. Il eu sera de même de tous officiers qui commettraient pareils actes d'insubordination.
« Le lieutenant général Daine prêtera, autant que besoin sera, main forte à l'exécution de la présente décision. »
régent s'était dissous après avoir duré un mois à peine. Les orangistes s'agitaient et travaillaient ouvertement à une restauration; les patriotes leur résistaient et des violences regrettables signalaient cette lutte à outrance. Au milieu de ces orages fut constitué le second ministère, dont MM. Lebeau et Devaux étaient les membres les plus marquants. Cédant aux instances de ses amis, M. Rogier consentit à diriger momentanément la sûreté publique; mais, dès que le calme fut rétabli, il quitta ces fonctions : il avait dépensé un écu de six francs de sa poclie pour tous frais de police (').
(') Firmin Rogier lui écrivait de Paris (2 avril) :
« ... Je pense comme toi, mon cher colonel, que ces fonctions de haut justicier ne yont guère à tes goûts ni à tes allures, et que, quand le calme sera rétabli, tu feras bien de les remettre en des mains dignes et capables. En attendant, c'est un nouvel acte de dévouement dont le pays, je l'espère, te saura gré. Ta nomination n'aura pas fait rire MM. les orangistes
Elle avait également déplu à l'extrême gauche du Congrès, et M. de Robaulx dit que, si on voulait des économies, il fallait d'abord supprimer la police. A cette allusion, M. Rogier répondit :
« Le reproche qui vient d'être fait au gouvernement est d'autant plus déplacé que, depuis quatre jours, le Ministre de la police est supprimé et que l'administration de la police
CHARLES ROGIEK.
Le second ministère du régent s'était proposé de clore la révolution en mettant à la tête de l'État un chef qui, par sa position, pourrait concilier les intérêts divergents des puissances. Après des négociations délicates et laborieuses, le prince Léopold de Saxe-Cobourg fut proposé au choix du Congrès et proclamé roi des Belges le 4 juin. M. Rogier fut parmi les cent cinquante-deux membres qui votèrent en faveur du prince Léopold.
Le 3 juin, il s'était exprimé en ces termes : « ... En prenant un prince d'assez haute lignée pour être admis sans répugnance dans la famille des rois européens, un prince qui, par sa position et son caractère, n'alarme sérieusement la sécurité d'aucun peuple, ni d'aucun trône, vous faites preuve de votre
est réunie à l'intérieur pour n'en former qu'une division. Si je me suis chargé pour quelque temps, temps qui sera très court, je l'espère, de l'administration de la police, je ne pense pas qu'aucun reproche d'ambition puisse m'étre adressé. Si l'on ne peut m'accuser d'ambition, je ne sais sur quoi tomberait le reproche. Serait-ce sur la dépense? On a parlé, il y a quelque temps, du traitement de l'administrateur, qui recevait 36,000 florins ; aujourd'hui il n'en est plus ainsi : l'administrateur n'est plus qu'un simple chef de division aux appointements de 4,000 florins. »
bonne envie d'en finir à l'amiable, et vous associez à votre révolution une grande existence sociale, capable, on me l'accordera, d'en favoriser l'issue comme d'en consolider le résultat ('). »
Le Congrès devait encore, pour terminer sa tâche, adopter, selon les expressions mêmes du prince Léopold, les mesures qui, seules, pouvaient instituer le nouvel État. Il devait donner son adhésion aux dix-huit articles proposés par la conférence de Londres. L'opposition était formidable ; elle fut vaincue par la patriotique éloquence de M. Lebeau, par l'énergie et la sagesse de la majorité.
Firmin Rogier écrivait à son frère, le 7 juillet : « ... J'ai vu hier assez longuement Sébastiani. Il ne conçoit rien à la violente opposition qui s'est manifestée dans le Congrès contre les propositions. Us ne savent donc pas, dit-il, vos orateurs, qu'en repoussant ces offres ils travaillent pour le prince d'Orange et qu'ils mènent la Belgique droit à une restauration? Le premier devoir d'un Belge véritablement ami de son pays serait de constituer la Belgique d'abord, de la tirer du provisoire, d'y appeler le prince
(') Discussions du Congrès national, t. III, p. 241 .
CHAKLES ROGIER.
de Cobourg, pour ôter aux partisans d'une restauration tout espoir et tout prétexte et aux puissances étrangères toute envie de vous partager. — Ici, je crus devoir demander au Ministre si, en effet, il avait été question de partage. — Bien certainement, reprit-il, et les puissances étrangères n'ont pas cessé de le solliciter, et la France, qui seule s'y oppose, aurait cependant une belle part... — Je lui rappelai que l'on attribuait à Talleyrand la première proposition de partage faite à Londres. — Il nia formellement que jamais Talleyrand y eût été autorisé... »
Le jour même où son frère lui faisait connaître ce qui se passait clans le cabinet français, M. Rogier donnait son adhésion aux dix-huit articles. Prenant la parole dans la séance du Congrès du 7 juillet, il s'attacha surtout à répondre à l'objection que l'adoption arrêterait la révolution dans sa marche; l'orateur soutint que la révolution entrerait dans une voie magnifique et nouvelle. « Elle nous est, dit-il, trop précieuse cette révolution, à vous et à nous qui sommes prêts à nous sacrifier pour elle ; elle est trop précieuse aux peuples de l'Europe, pour aventurer son sort en des entreprises téméraires, sans issue, sans résultat. Croyez-en un homme qui l'a embrassée avec amour, avec
CHARLES ROGIEE.
passion, qui se tient prêt à la défendre de tout son sang ; oui, c'est ainsi que notre révolution, loin d'être arrêtée, poursuivra sa inarche glorieuse, s'il peut être dit qu'après avofr été le second peuple de l'Europe en énergie et en courage pour briser le joug, le peuple belge a été le premier en prévoyance et en sagesse pour se constituer. » Il crut aussi devoir rendre hommage aux efforts patriotiques de MM. Lebeau et Devaux. « En venant, disait-il, donner mon adhésion aux préliminaires de paix que nous propose la conférence, je pourrais m'en référer aux raisons pleines de sens et de patriotisme de deux de mes honorables amis. Et quand je donne ce titre aux deux Ministres qui ont soutenu le poids de la discussion, n'y voyez, messieurs, ni flatterie, ni politesse parlementaire. Sept années de modestes et probes travaux entrepris avec eux et continués en commun; sept années d'opposition constante et consciencieuse contre l'ordre de choses déchu m'ont bien acquis le droit, je pense, de donner ce nom à deux hommes dont chacun de vous reconnaît le talent et la capacité, dont tout le monde, un jour, honorera les intentions et le caractère, de ces hommes dont je n'ai pas cru pouvoir me séparer parce que, placés à leur
CHARLES ROGIEK.
tour dans une position plus élevée que la mienne, je les aurais vus livrés à tout ce que les passions haineuses, mais inévitables en révolution, peuvent inventer d'absurdes calomnies et d'injures grossières. — Et puisque cette couronne d'épines ministérielle, si enviée et si dure au front qui la porte, va passer à d'autres mains, ils ne s'étonneront pas d'entendre une voix amie leur rendre ici cet hommage désintéressé (')... »
Trois jours avant l'inauguration de Léopold I er , M. Rogier'proposa l'institution de fêtes anniversaires de la révolution belge. Il développa cette proposition dans la séance du 19 juillet, et le décret fut adopté à l'unanimité ( 2 ).
(') Discussions du Congrès national, t. III, p. 513.
(*)«... Ce sera, disait M. Rogier, au pouvoir exécutif à donner à ces fêtes le caractère qui conviendra et à leur origine et au noble peuple à qui elles sont offertes. Du reste, ces fêtes ne seront pas seulement pour les classes inférieures : il faut que toute la nation belge célèbre chaque année l'époque de sa régénération, afin qu'elle n'oublie jamais de quel prix elle a été payée. « Ibid., t. III, p. 588.
Depuis le 4 juin (1831), M. Rogier était gouverneur de la province d'Anvers. 11 avait accepté ce poste difficile dans un moment où la ville, bombardée naguère, était dans une situation toujours inquiétante. Le 29 juillet, Léopold I er vint lui-même visiter Anvers, où il fut reçu par le gouverneur civil à la tête des autorités. Le Roi eut plusieurs entretiens avec M. Rogier et, appréciant sa droiture et son patriotisme, lui offrit de l'attacher à sa personne; M. Rogier ne crut pas devoir accepter cette offre bienveillante.
D'Anvers, Léopold se rendit à Liège, où il
CHARLES EOGIER.
reçut les premières nouvelles de la brusque invasion des Hollandais et la lettre par laquelle le général Chassé, commandant de la citadelle d'Anvers, dénonçait l'armistice conclu au mois d'octobre précédent par le délégué du gouvernement provisoire. Un appel pressant fut adressé par le Roi à la France et à l'Angleterre comme garantes de la neutralité et de l'indépendance de la Belgique.
Le 4 août, M. Firmin Rogier écrivait à son frère :
Nous avons été ce matin reçus en audience solennelle (•). Jusqu'à ce jour, l'affaire de nos forteresses avait fait différer cette réception. Mais il faut dire à la louange du ministère français et du roi Philippe qu'aussitôt qu'ils eurent connaissance de la reprise des hostilités, ils firent savoir à M. Le Hon qu'ils le recevraient dans la journée et le reconnaîtraient immédiatement. Deux heures après, nous étions chez le roi. Je ne saurais t'exprimer combien cette audience a été touchante et toutes les paroles de bienveillance et d'intérêt pour les Belges et leur Roi qui ont été dites par Louis-Philippe. Le petit duc de Nemours était près de lui. Voilà mon fils, a-t-il dit, je l'envoie à votre défense; il sera heureux de payer la dette qu'il a contractée envers les
(■) Il s'agit de la réception de M. Le Hon en qualité d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du roi des Belges.
Belges. Louis-Philippe a eu ensuite la bonté et la confiance de nous lire la réponse qu'il fait à la lettre que lui a adressée notre Roi. Il serait à désirer que ces deux lettres pussent être rendues publiques; elles feraient honneur à l'un et à l'autre de ces deux princes. Le roi a répété plusieurs fois qu'il voulait la liberté et l'indépendance de la Belgique et qu'il saurait nous les maintenir envers et contre tous. Après sa réponse le roi s'est approché de nous et nous a donné une bonne poignée de mains... J'oubliais de te dire que le roi, venant à moi, m'a demandé de tes nouvelles ; puis il m'a demandé aussi quelle partie de la Belgique j'habitais. Sur ma réponse, il s'est mis à chanter : « Valeureux Liégeois, volez aux exploits, etc. »
Dans ces périlleuses conjonctures, le gouverneur d'Anvers avait repris la blouse et s'était chargé lui-même de la police, à la tête d'une compagnie bourgeoise. Le 4 août au soir, Léopold porta son quartier général dans la ville, menacée d'un second bombardement.
« On se iigure sans peine, dit un historien belge, le désordre et la terreur qui régnaient dans cette malheureuse cité, où le souvenir de la funeste nuit du 28 octobre permettait de prévoir toutes les catastrophes. La ville avait été mise à l'abri d'un coup de main; on avait dressé des batteries, construit des redoutes, élevé des barricades, percé des meurtrières; une proclamation du gouverneur civil, M. Rogier, avait
engagé les habitants à garnir les fenêtres et les toits de ces projectiles redoutables déjà connus de l'ennemi : mais que pouvaient toutes ces mesures de précaution contre les bombes d'un ennemi abrité derrière des retranchements inabordables?... Les pompiers de Gand, de Malines et de Bruxelles, arrivés la veille avec de nombreuses pompes à incendie, n'annonçaient que trop l'imminence du danger. A chaque instant, on voyait accourir des troupes de paysans échappés à grand'peine des polders inondés, entraînant leur bétail, pleurant leurs désastres et grossissant dans leur terreur le nombre et les progrès des ennemis. 11 n'en fallait pas tant pour qu'une partie notable de la population se précipitât vers les portes, emportant ses valeurs les plus précieuses. Lorsque le Roi arriva aux abords de la place, des milliers de femmes et d'enfants couvraient la route (')... »
Le commandant de la citadelle fut enfin ébranlé par les fermes paroles du général Belliard, ministre plénipotentiaire de France près du roi des Belges. Lorsque Belliard eut déclaré
(') La Belgique sous le règne de Léopold I", par Thonissen, 2 e édit., t. I", p. 68 et suiv.
CHAULES R0G1ER.
que la France et les autres grandes puissances prenaient Anvers sous leur protection, le général Chassé, sans vouloir cependant renouveler l'armistice, s'engagea à suspendre les hostilités jusqu'à ce qu'il eût reçu de nouvelles instructions de son gouvernement. Le Roi porta son quartier général à Matines (5 août), et M. Rogier se rendit sur la rive gauche de l'Escaut, à Beveren, où était le bataillon des tirailleurs liégeois (').
Après la campagne de dix jours, M. Rogier envoya sa démission du grade de colonel à M. (3l de Brouckere, Ministre de la guerre, dans une lettre où il lui recommandait ses volontaires d'une manière toute spéciale.
Vers la fin du mois d'août, eurent lieu les élections pour la formation de la première législature. La place de M. Rogier était à la Chambre des représentants ; il fut porté à Liège, à Anvers et à Turnhout. A Liège, il fut abandonné par les catholiques, et on lui reprocha d'avoir laissé les électeurs dans l'incertitude sur ses intentions f); à Anvers, bien qu'il se fût
{•) Chazal s'y trouvait aussi en qualité de lieutenantcolonel. .
(*) M. Lebeau lui écrivait de Liège, 22 août : « ... Sw-
abstenu de toute démarche, il obtint un assez grand nombre de voix; à Turnhout, il fut élu à un tour de ballottage. Les chefs du parti catholique dans la Campine avaient appuyé sa candidature. M. Denef, ancien membre du Congrès, avait la conviction intime, écrivait-il, que M. Rogier comprenait très bien la vraie liberté civile et religieuse. Toutefois, le jour de l'élection venu, M. Ooms, procureur du roi à Turnhout, mandait à M. Rogier : « On a eu soin de faire accroire à quelques jeunes prêtres que vous n'étiez rien moins que favorable au clergé. Ils se sont placés dans toutes les rues et ont distribué des billets préparés d'avance aux paysans ignorants. »
Un des premiers actes soumis à la législature fut le traité dit des Vingt-Quatre articles, imposé par les cinq puissances à la Relgique vaincue pour remplacer les préliminaires de paix du 26 juin. M. Rogier vota contre. « Je n'ai point concouru, disait-il plus tard, à faire le
vant ta mauvaise habitude, tu as laissé tes amis de Liège dans l'incertitude sur tes projets d'élection à la Chambre des représentants. A l'heure qu'il est, on en est encore aux conjectures. Les uns pensent que tu n'en veux pas, d'autres regardent ton élection à Anvers comme assurée. »
traité des Vingt-Quatre articles ; je ne l'ai point voté, je n'ai pas ici à le défendre ; je crois que, comparés aux dix-huit articles, pour lesquels je m'étais prononcé, ils ont été, de la part de la conférence, une chose injuste et impolitique (')... »
Lorsque commença la discussion des budgets, des orateurs de l'extrême gauche crurent devoir dénoncer les envahissements du clergé catholique ( 2 ). M. Rogier se ressouvint de l'apologie de la révolution belge qu'il adressait naguère à M. Mauguin ; se rendant l'organe du grand parti unioniste qui avait dominé au Congrès et qui avait encore la majorité à la Chambre, il s'exprima en ces termes :
« . . Je ne nie pas l'influence du catholicisme dans notre révolution. .. Mais combien de catholiques figuraient au gouvernement provisoire? Un seul. Combien dans les divers
(') Discours prononcé à la Chambre des représentants, le 13 mars 1839. La discussion sur les vingt-quatre articles eut lieu en comité secret. Le 1" novembre, la Chambre les adopta par cinquante-neuf voix contre trente-huit. MM. Lebeau et Devaux avaient voté pour.
( s ) Ils agissaient, ce semble, sous l'influence du Constitutionnel (de Paris) . Ce journal venait de publier des articles où il cherchait à prouver que la révolution belge avait été faite par le clergé et pour le clergé.
CHARLES EOGIER.
ministères qui se succédèrent? Pas un seul. Singulière influence du catholicisme, étranges envahissements du clergé, qui, ayant à choisir entre un régent libéral et un régent catholique, donne la préférence au régent libéral ; qui, plus tard, se choisit un roi protestant; qui, dans le Congrès, où il est certain que les catholiques étaient en majorité, abolit les dimanches et les jours de fêtes, et ne veut ni celte religion d'État, ni cette religion de la majorité dont la France de juillet fit encore un axiome de sa charte régénérée! L'influence du clergé, dit-on, envahit tout. Mais si du trône nous descendons à tous les pouvoirs publics, je demanderai dans quel cercle de fonctions se manifestent ces envahissements?... Est-ce parmi les administrateurs généraux? Voyez les noms qui figurent aux finances, aux prisons, à l'instruction publique, à la sûreté publique. Est-ce dans les gouvernements de province? Voyez Liège, Mons, le Limbourg, le Luxembourg, Anvers, la Flandre occidentale et d'autres encore. Est-ce dans les commissariats de district ? Faites, je vous prie, le même calcul et voyez, sans sortir de la Chambre. Est-ce dans les parquets que domine le parti prêtre ? Est-ce dans les cours? Qu'à plus forte raison peut-être il pourrait adresser le reproche contraire au parti libéral ! Serait-ce par hasard dans l'armée ? Eh ! combien de chefs comptons-nous portant de la même main le cierge et l'épée? Quoi! nous croupissons honteusement abrutis sous la férule du clergé, et tout ce qui parait d'écrits libéraux en France est lu et réimprimé avec avidité en Belgique. Le jésuitisme envahit tout; et, des huit ou dix journaux qui partent de notre capitale, pas un seul ne représente même l'opinion catholique unioniste et n'a mission de la défendre. Quant à moi,
CHARLES EOGIEE.
qui ai encore quelque foi dans l'avenir et les progrès de l'esprit humain, je ne suis pas atteint de ces craintes contre les influences malignes de la religion et du clergé. Il y a déjà plusieurs années que je professe cette opinion, et je ne vois pas qu'aucun fait soit venu me démontrer qu'elle était une erreur. A la vérité, j'entends bien des assertions, des hypothèses ; mais des preuves, ou elles n'existent pas, ou on ne se donne pas la peine de les montrer ('). »
(') Voir Moniteur belge du 10 mars 1832.— A cette époque, le clergé belge se rapprochait plutôt du libéralisme que de l'ultramontanisme. Les libéraux unionistes n'avaient point à s'en défier puisqu'il se montrait fortement attaché aux libertés consacrées par la Constitution. Mais lorsque l'encyclique de Grégoire XVI eut foudroyé ces libertés, une scission se déclara : les anciens urionistes et les défenseurs de l'encyclique se séparèrent et se combattirent. En prenant part à cette lutte, le clergé belge se transforma peu à peu et, sous le pontificat de Pie IX, l'encyclique et le Syllabus avaient supplanté les nobles traditions de 1830.
Après avoir conçu le plan dont la réalisation devait amener l'évacuation de la citadelle d'Anvers, le général Goblet demanda à MM. Lebeau et Rogier de s'associer à lui. Déjà M. Lebeau s'élait laissé convaincre lorsque, dans la nuit du 17 octobre, le capitaine Beaulieu vint à Anvers et remit à M. Rogier la lettre suivante du général Goblet :
« Mon cher collègue, si nous étions dans des temps bien calmes, dans une situation bien douce, vos amis n'auraient probablement pas songé' à vous pour le ministère de l'intérieur; mais, en ce moment solennel, on peut avec
CHAKLES ROGIER.
certitude s'adresser à un homme tel que vous, et l'on est certain de le voir arriver en lui disant : Venez partager nos difficultés; nos embarras sont grands, nous pouvons nous distinguer.
« M. Lebeau vous a écrit; il vous a peut-être dit que le Roi m'avait chargé de former un ministère et que M. de Mûelenaere, désigné pour le département de l'intérieur, n'ayant pas accepté, j'avais résolu de m'adresser à un homme que n'effraie pas la responsabilité (').
« Le Roi m'a donc autorisé à vous inviter à vous rendre sur-le-champ à Bruxelles, et j'aime à croire que vous ne vous y refuserez pas. Je
(') M. Lebeau écrivait à M. Rogier : „ ... Goblet est un honnête homme, un homme habile, un homme de cœur. Tu le jugeras. La crise approche, elle nous sauvera, j'espère ; mais elle peut nous perdre. Le succès dépend beaucoup delà trempe du nouveau ministère; il y a du danger, mais il y a de la gloire à acquérir, un grand service à rendre au pays, aussi grand peut-être qu'en septembre 1830. — Tu dois au moins au Roi, à tes amis de venir immédiatement à Rruxelles. Ce n'est qu'ici et avec pleine connaissance de cause que tu prendras une résolution. — Une chose qui t'alléchera peut-être est celle-ci : c'est qu'avant l'ouverture des Chambres, il y aura, de manière ou d'autre, des coups de canon tirés, ou bien j'aurai cessé d'être Ministre. »
vous envoie le capitaine Beaulieu, qui mérite toute votre confiance et pourra en route vous mettre au courant de la situation politique, qui est la nôtre et qui ne doit pas être sans attrait pour un homme de cœur ('). »
M Rogier se rendit à Bruxelles et, après une conférence avec le général Goblet et avec M. Lebeau, il accepta le ministère de Tinterieur. Un journal anglais, le Courrier, à propos du changement ministériel qui venait de s'accomplir, rappelait que M. Rogier avait feit partie du gouvernement provisoire et que, a Anvers, au mois d'octobre 1830, il avait montré un grand courage lors du bombardement de cette grande cité commerciale. « M. Rogier, ajoutait-il, s'est fait connaître sous le gouvernement de la maison de Nassau comme un excellent écrivain politique, et il est considéré comme un des plus habiles et des plus fermes
(') Mémoires historiques, par le lieutenant général comte Goblet dàlviella, t. 1", p. 250. « Je n'hésite pas, dit le général Goblet, à reproduire la lettre, datée du 17 octobre, que j'adressai à M. Rogier, membre, comme moi, de la Chambre des représentants, pour l'engager à venir partager ma responsabilité. Elle donnera une juste idée de l'opinion que j'avais de son dévouement au pays et de mon estime pour sa personne. »
CHARLES ROGIEE.
adversaires du cabinet hollandais. Au Congrès national, il s'est signalé par plusieurs discours d'un grand mérite. C'est un homme généralement estimé pour sa modération et sa probité. » Un autre journal anglais, le Sun, disait de M. Rogier qu'il était un patriote sincère, un honnête homme et un bon écrivain ; qu'il devait à sa droiture l'influence qu'il exerçait sur la Chambre.
Le nouveau cabinet avait été constitué le 20 octobre. Le lendemain, s'étant réunis en conseil, MM. Goblet, Lebeau et Rogier consignèrent dans un procès-verbal les conditions précises de la formation du ministère : mise en demeure à la France et à la Grande-Bretagne d'agir avant le 3 novembre et, en cas d'inaction, reprise immédiate des hostilités par les Belges! Le 22 octobre fut signée, entre la France et l'Angleterre, une convention pour régler l'intervention réclamée par le gouvernement du roi Léopold; le i9 novembre, l'armée française, commandée par le maréchal Gérard, commençait le siège de la citadelle d'Anvers.' En ces graves conjonctures, le ministère se trouvait à la Chambre en face d'une opposition violente; aux applaudissements des tribunes, les patriotes exaltés signalaient comme hon-
teuse l'intervention étrangère et ils accusaient le ministère d'être à genoux devant la conférence de Londres; ils appliquaient aux mesures qu'il avait prises les mots de déshonneur, lâcheté, perfidie, assassinat politique, trahison ('). << Tout en appelant l'intervention du gouvernement français, répondait M. Rogier, nous nous sommes réservé le droit de nous défendre nous-mêmes. La moindre agression contre les propriétés belges serait immédiatement repoussée par l'armée belge. Si une seule bombe est lancée sur la ville d'Anvers, l'armée belge reprend son rôle de défense ; si un seul soldat hollandais met le pied sur le territoire belge, toute l'armée s'ébranle à l'instant pour le défendre p). » Par esprit de conciliation, le cabinet, après huit jours de débats, finit par se rallier à un amendement qui n'impliquait ni éloge ni blâme ( 3 ) ; mais cet amendement
(') Voir Du gouvernement représentatif en Belgique, par E. Van den Peereboom, t. I", p. 138, et La Belgique sous le règne de Léopold I". par Thonissen, t. II, p. 53.
( ! ) Moniteur belge du 23 novembre 1832.
( 3 ) Présenté par M. Dumont, il renfermait cette phrase : « Au milieu des circonstances qui nous pressent et dans l'état incomplet des négociations qui nous sont communiquées, la Chambre des représentants croit, dans l'intérêt
même n'obtint que quarante - quatre voix contre quarante -deux. Les Ministres remirent leur démission, et M. Rogier retourna à Anvers. Cependant les efforts du Roi pour former une nouvelle administration étant demeurés stériles, les Ministres, en présence des circonstances graves où se trouvait le pays, consentirent à reprendre le pouvoir. Us rentrèrent en fonctions le 24 décembre, le jour même de la reddition de la citadelle d'Anvers au maréchal Gérard.
La délivrance de la métropole commerciale de la Belgique n'avait point désarmé l'opposition. La discussion du budget de la guerre donna lieu à un nouvel incident; sous prétexte de stimuler le ministère, accusé de manquer de vigueur, l'opposition proposa de n'accorder les subsides que pour six mois. « Le ministère, répondit M. Rogier, ne peut accepter un vote dans lequel il ne verrait qu'une preuve de défiance et d'hostilité... Dans cette assemblée, il est des membres qui reprochent au ministère son peu d'énergie, son ineptie. Le ministère a besoin de savoir si la majorité partage cette
de l'État, devoir s'abstenir de se prononcer sur la marche suivie par m le ministère. »
CHARLES EOGIEE.
opinion. Placé sous une telle prévention, il ne peut diriger les affaires intérieures ou extérieures du pays avec la fermeté et la dignité convenables ('). » M. Rogier présenta, au nom du cabinet, un amendement en quelque sorte transactionnel f) : dans la séance du S avril, cet amendement fut rejeté par quarante-cinq voix contre vingt-huit. Le ministère prit immédiatement la résolution de ne plus reparaître à la Chambre et il indiqua au Roi, comme seul moyen de terminer ces embarras, un changement de cabinet ou une dissolution. M. de Theux ayant encore échoué dans ses tentatives pour former une nouvelle administration , les Ministres retirèrent leurs démissions et la Chambre fut dissoute le 28 avril.
L'agitation devint redoutable. De toutes parts,
(') Séance du 2 avril 1833. Voir Moniteur belge du 5.
(*) Voici le texte de cet amendement : « Considérant qu'il est dans l'esprit de la Constitution que les budgets des divers départements ne forment qu'une seule et même loi de dépenses; vu la nécessité de soumettre a une revision les diverses allocations dont se compose le budget de la guerre en discussion, j'ai l'honneur de proposer l'amendement suivant : Le budget de la guerre pour 1833 sera soumis à une revision lors du vote définitif du budget général des dépenses de l'État et fera partie de la même loi. »
CHAELES R0G1EK.
comme nous l'avons dit ailleurs, les passions, les intérêts froissés, les rancunes se soulevaient avec violence contre le cabinet. Pour les orangistes, il était un obstacle à la restauration des Nassau. Pour les exagérés, il empêchait l'expansion de la puissance révolutionnaire et ne méritait que l'anathème. Même parmi les agents politiques dont le concours aurait dû lui être assuré, le cabinet rencontrait des adversaires, et il se vit contraint de faire un exemple en prononçant la révocation de deux commissaires d'arrondissement qui se signalaient par leur opposition à la Chambre. Pour dominer la crise et raffermir la nationalité, le ministère tâcha de se placer au-dessus des partis. Il s'adressa ouvertement aux électeurs et leur recommanda de donner leurs suffrages aux hommes modérés, qu'ils fussent catholiques ou libéraux. « A notre avis, disait-il ('), les questions que les électeurs attachés à la nationalité belge devraient poser à leurs candidats sont celles-ci : Êtes-vous du parti modéré ? Catholique ou libéral, peu m'importe, vous aurez ma voix. — Êtes-vous du parti exalté? Catholique ou libéral, peu m'importe, vous n'aurez pas
(') Moniteur belge du 9 mai 1833.
mon suffrage. » Il ajoutait : « L'exaltation est excellente pour faire une révolution : mais la modération seule en assure les fruits, en cicatrise les plaies. » Ces conseils furent écoutés par le plus grand nombre des électeurs, sans calmer toutefois l'exaspération populaire. Les attaques furibondes et les provocations insensées des organes de l'orangisme déterminèrent des représailles regrettables à Gand, à Anvers et à Bruxelles. Dans leur indignation, un grand nombre de patriotes, parmi lesquels se trouvaient des officiers de l'armée, eurent le tort d'opprimer la liberté de la presse en prétendant se venger des fauteurs de l'orangisme et des folliculaires obscurs qui essayaient d'outrager le gouvernement national. Cet abus de la force fut, au surplus, désavoué par le cabinet ('). La Chambre se réunifie 5 juin ; elle comptait vingt-quatre nouveaux membres ( 2 ). L'opposition était blessée, dit un publiciste, mais elle n'était pas morte. L'agitation des esprits était toujours la même; un violent antagonisme
(') Voir notre ouvrage : La Belgique indépendante, p. 71 , et Histoire populaire du règne de Léopold I", par L. Hymans, p. 140.
( s ) M. Rogier avait été réélu pour la seconde fois à Turnhout.
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continuait d'exister entre les Ministres et un groupe d'opposants qui reconnaissaient pour chef M. Alex. Gendebien. A la fin de la séance du 24 juin, cet antagonisme se révéla par un incident qui appartient à l'histoire. Pour conserver notre impartialité, nous reproduirons, en le complétant, le récit que nous avons fait dans l'ouvrage consacré à la carrière d'Alex. Gendebien.
Après une discussion qui n'annonçait encore aucun orage, Gendebien se disposait à répondre à M. Devaux, lorsqu'on demanda l'ajournement au lendemain. M. de Mérode, qui faisait partie du cabinet comme Ministre d'État, insista pour que la séance se prolongeât, en reprochant à la Chambre de perdre beaucoup de temps et de tenir surtout de trop courtes séances. Gendebien déclara qu'il était prêt à répondre de suite et à prolonger la séance jusqu'à cinq heures si la Chambre le désirait. Mais il exprima son étonnement de ce que M. de Mérode, qui venait pour la première fois à la Chambre depuis l'ouverture de la session et qui n'y était que depuis une heure, se permît de trouver les séances trop courtes. « Il semble, ajouta-t-il, qu'il y ait de la part des Ministres et de leurs amis résolution d'interrompre toutes les discussions par
CHAULES ROGIEB. 95
d'éternels reproches de ce genre. Déjà, à plusieurs reprises, un ex-Ministre (M. Devaux) nous a accusés de perdre beaucoup de temps et, chose étrange ! cet honorable membre s'est donné un congé de plus de six mois.
« M. Devaux. — L'honorable membre me reproche d'avoir été absent pendant six mois : c'est ma santé qui est cause de cette absence.
« M. Gendebien. — C'est que l'honorable membre écrivait dans l'Indépendant, pendant
son absence.
« M. Devaux. — C'est une calomnie !
« M. Gendebien.— Ce mot vous coûtera cher.
« M. Rogier. — Oui, c'est une calomnie. Je
le dis tout haut.
« M. Gendebien.— Je demande la parole pour faire remarquer à l'assemblée que M. Devaux a dit que c'était une calomnie : Je serai modéré ici, mais je reprendrai tous mes droits ailleurs.
« M. Rogier. — C'est très bien !
a M. Devaux. — Quand une interpellation aussi imparlementaire a été faite, j'ai répondu avec un mouvement d'indignation dont je n'ai pas été maître, mais dont j'accepte toutes les conséquences. »
La séance levée, M. Gendebien demanda à M. Devaux son adresse, et M. Rogier s'étant
CHARLES ROGIEH.
approché il lui dit qu'il connaissait la sienne. Déjà M. Rogier avait demandé la priorité par la lettre suivante : « Bruxelles, U juin quatre heures et demie. Monsieur, il entré peut-être dans vos intentions de vous adresser a mon ami M. Devaux, avant de vous adresser a moi. Je crois avoir droit à la priorité le propos de mon ami ayant été relevé et répété par moi, de manière que toute l'assemblée 1 entendît ('). »
Le soir même, vers sept heures et demie, les deux adversaires, avec leurs témoins, se rendirent au bois de la Cambre. Les conditions du combat venaient d'être réglées lorsque parut M. Devaux, réclamant la priorité pour lui Gendebien lui dit : « j'applaudis aux sentiments qui ont inspiré votre démarche; mais de mon côté, un sentiment de délicatesse né me permet pas d'abuser de votre position. »
Les témoins de Gendebien, de leur côté, s'opposerent au combat.
Des pourparlers s'engagèrent entre les témoins et se prolongèrent inutilement jusqu'au 26. J
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CHAULES ROGIEll.
Ce jour-là, à onze heures du matin, Gendebien et Rogier se rejoignirent au bois de Linthout. L'arme désignée par le sort était le pistolet. M. Rogier fut atteint et, en tombant, il dit : « Je ne l'ai pas visé. » Gendebien accourut pour lui donner la main; mais les témoins l'obligèrent à se retirer. Rlessé à la joue droite, M. Rogier dut sa guérison aux soins intelligents du docteur Graux. « Mes regrets, écrivit Gendebien à Van de Weyer, suivirent de près ce triste événement qui faillit coûter la vie à un de nos anciens collègues ('). »
Un acte mémorable avait récompensé les efforts patriotiques du ministère. C'était la convention signée à Londres le 21 mai 1833, entre le plénipotentiaire des Pays-Bas, d'une part, les représentants de la France et de l'Angleterre, de l'autre; acceptée par le roi
(') Voir notre ouvrage : Alexandre Gendebien, ancien membre du gouvernement provisoire, etc., pp. 93 et suiv.
M. Rogier ne garda point le souvenir de ce tragique épisode. Lorsque, en 1 869, Gendebien, octogénaire, s'éteignit à Bruxelles, parmi les anciens membres du Congrès national qui assistèrent à ses obsèques on remarqua M. Rogier. Il assista de même à l'inauguration de la statue érigée par souscription à l'ancien membre du gouvernement provisoire.
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Léopold, elle stipulait un armistice indéfini entre la Belgique et la Hollande, avec le maintien du statu quo territorial.
Le cabinet mit celte trêve à profit en concentrant sa sollicitude sur la situation intérieure. L'organisation provinciale et communale fut préparée, les premiers chemins de fer du continent décrétés, une exposition nationale des beaux-arts et une exposition des produits de l'industrie instituées ('). On dut encore au Ministre de l'intérieur de 1833-1834 la création de la commission royale d'histoire. Ce fut lui aussi qui déposa le projet de loi destiné à organiser, selon le vœu de la Constitution, l'enseignement donné aux frais de l'État. Toujours désireux d'entretenir le sentiment national, il avait également présenté la loi instituant une croix de fer « à décerner aux citoyens qui, depuis le 2S août 1830 jusqu'au 4 février 1831, avaient été blessés ou avaient fait preuve d'une bravoure éclatante dans les combats soutenus pour l'indépendance ».
(<) M. Rogier avait même conçu l'idée, comme l'atteste un document de l'époque, d'organiser dès lors une exposition universelle des produits de l'industrie, conception qui a été réalisée de nos jours dans les capitales de la France, de l'Angleterre et de l'Autriche.
CHAULES ROGIEE.
Dans la séance du 19 juin 1833, la Chambre des représentants fut saisie d'un projet de loi établissant, aux frais de l'État, un vaste système de chemins de fer qui avait pour point central Malines. On allait relier Anvers à Verviers par Malines, Louvain, Tirlemont et Liège; deux embranchements conduiraient, en outre, de Malines à Bruxelles et de Bruxelles à Ostende. Ouverts le 11 mars 1834, les débats se prolongèrent pendant dix-sept séances. M. Rogier eut à surmonter et à vaincre une opposition formidable ('). Il montra un rare talent et une énergique persévérance pour faire triompher un projet qui devait, comme on l'a dit, donner à l'indépendance politique de la Belgique la sanction de l'indépendance commerciale.
M. Rogier s'exprimait avec un enthousiasme qui devait faire vibrer les cœurs : « Malheur, disait-il ( 2 ), au pays qui se laisserait devancer dans cette carrière! Honte au pays qui, se
(') Parmi les adversaires de la loi se trouvait même un membre du cabinet, M. de Mérode, et il fallut l'intervention du Roi pour faire cesser son opposition. Le Roi était partisan de l'établissement par l'État : l'intervention de l'État donnait à la loi, disait-il, un caractère de nationalité au dedans et au dehors.
(*) Chambre des représentants. Séance du 17 mars 1834.
1^0 CHARLES ROGIEB.
disant libre, laisserait sa liberté s'endormir dans un mol abandon, dans un lâche égoïsme; qui, ayant devant les yeux une perspective si prospère, fermerait invinciblement les yeux; qui, ayant entre les mains l'instrument de sa propre fortune, laisserait misérablement l'instrument se briser entre ses mains ! Mais gloire à la nation qui, à trois années de sa naissance, après avoir traversé des jours mauvais, se montrerait l'égale des plus fortes et des plus anciennes; qui, enchaînée et mutilée, hélas!
en deux de ses parties saurait se redresser sur elle-même et puiser dans ses propres forces des germes de vie et de gloire! C'est à de tels signes que se reconnaît la véritable grandeur d'un peuple; c'est par de tels combats qu'on fait oublier de douloureuses défaites ; c'est par de telles victoires qu'on égale et qu'on justifie d'anciens triomphes, que l'on conquiert ce qui peut rester de Belges hostiles ou même indifférents à la Belgique; que l'on justifie le sentiment national; que l'on obtient l'estime, la considération, les sympathies de l'étranger; qu'une nation laisse des traces de son passage dans le monde et lègue à l'avenir un nom respecté. » M. Rogier gagna cette grande cause.
Le 28 mars, la Chambre adopta le projet par
CHARLES EOGIER.
cinquante-six voix contre vingt-huit; le 30 avril, le Sénat l'adopta par trente-deux votants contre huit, et la loi fut promulguée le i ev mai.
Lorsque cette œuvre nationale des chemins de fer eut été inaugurée par l'établissement de la voie qui rattachait Anvers à Bruxelles, M. Rogier disait à la Chambre :
« Grâce à ce grand travail , qui va semer d'autres travaux autour de lui, les distances disparaissent pour l'industrie en Belgique. Les divers centres de population et de production vont en peu de temps se rapprocher et se réunir. Sans doute, c'est un des mérites distinctifs delà loi du 1" mai d'avoir attribué à l'État l'exécution d'une telle œuvre, comme ce sera l'un de ses bienfaits d'en laisser au gouvernement l'exploitation... Puissent le commerce, l'industrie et l'agriculture être bientôt appelés à jouir pour leurs produits de ses avantages! Puisse une loi prochaine, complétant ce que la route en fer a commencé, introduire chez nous un système libéral d'entrepôt et de transit sans lequel elle manquerait en partie son but!... Que la marchandise puisse librement traverser le territoire belge, soit de la mer vers le continent, soit du continent vers la mer, sans s'apercevoir, pour ainsi dire, qu'elle a changé d'élément! Qu'elle puisse en pleine liberté séjourner, se manipuler, s'échanger en nos entrepôts, foyer incessant que notre industrie viendra alimenter de ses produits si divers et si recherchés et où elle trouvera en abondance et en tout temps des assortiments de toute espèce pour sa propre consommation ! C'est ainsi que la Belgique pourra accomplir
CHARLES KOGIER.
la destinée que semble lui assigner la nature ; c'est ainsi que, ressaisissant le sceptre qu'elle portait avec tant de splendeur, Anvers redeviendra le centre du monde commercial et l'un des premiers marchés de l'Europe. Et voici que déjà Cologne, son ancienne alliée commerciale, lui sourit et lui tend la main pour lui donner entrée en Allemagne et au centre de l'Europe, trop isolée de nous encore et qui nous promet des relations si nombreuses et si fécondes. Anvers, à son tour, offre à l'Allemagne, pour la conduire^ l'Océan, son beau port, la sécurité de ses bassins, l'entremise active et économique de ses négociants... L'Escaut prolongé jusqu'au Rhin n'est plus seulement belge, il devient allemand, européen et compte autant de nouveaux appuis qu'il compte de nouveaux riverains. — Si, d'un côté, par sa prolongation versOstende et vers Lille, la voie nouvelle va resserrer d'intimes alliances, par sa prolongation vers l'Allemagne elle marche à la conquête de nouveaux liens de sympathie et d'intérêts. Cette union si désirable de la Belgique avec les contrées qui l'avoisinent est plus précieuse encore entre tous ses enfants. Déjà que d'heureux fruits la route en fer a portés! Aujourd'hui c'est Anvers et Bruxelles qui s'embrassent; bientôt ce sera Gand, puis Ostende, Liège, le Hainaut qui viendront s'ajouter à la chaîne fraternelle. Mais tout n'est pas seulement échange de produits matériels entre les hommes. C'est beaucoup que la facilité plus grande donnée aux échanges intellectuels, à l'extension de toutes les relations privées ('). »
(*) Un éminent publiciste, M. Michel Chevalier, écrivait longtemps après, en 4867, à M. Rogier : « La Belgique est
CHARLES EOGIEK.
Des désordres regrettables vinrent malheureusement attrister cette période de glorieux labeurs. Une démonstration contre-révolutionnaire, provoquée par la vente du haras de Tervueren, c'est-à-dire la publication d'une liste de souscription pour le rachat des chevaux du prince d'Orange, le langage violent des feuilles dévouées à la maison de Nassau, les outrages dirigés contre les patriotes finirent par exalter ceux-ci. Dans la nuit du 4 au 5 avril, on fit distribuer clandestinement à Bruxelles un pamphlet anonyme qui provoquait le peuple à des actes de vengeance contre les signataires des listes de souscription, en tête desquelles se trouvaient les noms les plus aristocratiques. «... L'orangisme, disait-on, nous jette le gant; ramassons-le et courbons encore une fois ces insolents sicaires du despote dont la tête altière veut se relever, mais dont un souffle suffit pour la faire tomber. Il faut anéantir cette race infer
l'État qui a fait de l'invention du chemin de fer l'initiation la plus intelligente, la plus réfléchie et la plus pratique, et vous êtes l'homme à qui le mérite en revient pour la plus grande part. » M. Nothomb, alors l'émule politique de M. Rogier, avait dit en 1842 à la Chambre : « Quand on a contresigné la loi du 1» mai 1834, on n'a pas plus rien à envier à personne. »
nale, il faut que cette plante vénéneuse soit arrachée avec sa racine... Vive Léopold ! Vive la Belgique! Guerre d'extermination aux ennemis de la patrie!... » Dès le matin du 5 avril, M. Lebeau, Ministre de la justice, donna l'ordre à l'administrateur de la sûreté publique de signaler au bourgmestre, au commandant militaire de la province et au colonel de la gendarmerie l'effervescence produite par la publication des listes et la distribution du pamphlet anonyme. Cette effervescence se manifesta le soir par des démonstrations menaçantes. Après avoir chanté la Brabançonne sur la place de la Monnaie, un groupe, composé de cinq à six cents personnes, se porta au local de la Société orangiste du Cercle, rue de l'Evêque, où l'on commit quelques dégâts, puis vers les bureaux du Lynx (journal également orangiste), l'hôtel du duc d'Ursel et celui du marquis de Trazegnies. Le bourgmestre, M. Rouppe, parvint à dissiper la foule, et vers deux heures et demie de la nuit le calme parut rétabli.
Mais, le dimanche 6 avril, vers huit heures du matin, les troubles recommencèrent; un rassemblement considérable se forma de nouveau devant l'hôtel du duc d'Ursel, et bientôt des bandes armées, se partageant les divers
CHARLES ROGIEK.
quartiers de la capitale, se mirent à dévaster ou à menacer les hôtels de Trazegmes, dOultremont, de Ligne, d'Ursel, de Bethune et treize autres habitations.
Ce n'est qu'en arrivant au ministère, a neut heures du matin, que le général Evain, Ministredirecteur de la guerre, apprit par le dire des agents subalternes qu'il y avait eu des desordres pendant la nuit précédente ; il apprit, peu d'instants après, qu'un attroupement attaquait l'hôtel du duc d'Ursel. « J'envoyai sur-le-champ, dit-il dans son rapport sur les événements du 6 avril, j'envoyai chercher le commandant militaire de la province et le commandant de la place pour qu'ils eussent à me rendre compte de la situation de la place, des ordres quils avaient donnés aux troupes et des réquisitions qu'ils avaient pu recevoir de la régence pour porter des troupes aux points menacés. Le commandant de la place me rendit compte qu'il avait envoyé un officier de son état-major avec deux compagnies d'infanterie à l'hôtel d'Ursel et qu'il avait consigné toutes les troupes de la garnison à leurs casernes, avec ordre de prendre les armes au premier avis.
— C'est pendant cet entretien que nous vîmes la foule traverser le Parc pour se porter à
CHAELES EOGIEE.
l'hôtel du prince de Ligne. Je donnai l'ordre au commandant de la province de se porter à la caserne de l'infanterie pour en faire sortir les troupes et les porter sur les points menacés, en laissant toutefois une réserve à la caserne. Je lui prescrivis de mettre ces troupes à la disposition de l'autorité municipale. — J'ordonnai au commandant de la place de se rendre sur-lechamp à la caserne de la cavalerie, de se mettre à la tête de l'escadron qui était à cheval, de se porter immédiatement sur l'hôtel du prince de Ligne, pour le préserver du pillage dont il était menacé, et de faire tenir prêts les trois autres escadrons, pour agir au premier ordre qu'ils en recevraient. — Je prescrivis à ces deux officiers de rester à la tête des troupes, de faire chercher le bourgmestre et de déférer à ses réquisitions pour rétablir l'ordre dans la place. — Sur ces entrefaites arriva M. le Ministre de la justice, qui me proposa de réunir le conseil à l'hôtel du ministère de la guerre, pour être prêt à prendre toutes les mesures qu'exigerait la gravité des circonstances. J'envoyai chercher immédiatement M. le Ministre de l'intérieur et M. le Ministre des affaires étrangères : ce dernier (')
(') C'était le comte Félix de Mérode. 11 avait pris par
CHARLES EOGIEB-
arriva presque aussitôt, en annonçant qu'il venait d'instruire le Roi de ce qui se passait. M le Ministre de l'intérieur arriva peu après. Le commandant de la province vint rendre compte qu'il attendait la réquisition de 1 autorité municipale pour faire agir les troupes et s'opposer aux pillages qui commençaient sur plusieurs points à la fois. M. le Ministre de la justice lui remit l'ordre de faire arrêter tous les perturbateurs pris en flagrant délit de pillage et de dévastation. Le conseil des Ministres, voyant que les rassemblements grossissaient de plus en plus, que les attaques avaient lieu dans plusieurs quartiers de la ville, que le bruit se répandait que soixante maisons devaient être attaquées, et jugeant que le nombre des troupes formant la garnison de Bruxelles était insuffisant, décida que des ordres seraient de suite expédiés pour faire venir de Louvain et de Malines deux régiments d'infanterie et quatre escadrons de lanciers, qui pourraient encore arriver dans la soirée. - Je me rendis de suite au palais pour faire connaître au Roi cette décision du conseil et Sa Majesté m'autorisa à expé-
intérim le ministère des affaires étrangères après la retraite du général Goblet.
CHABLES EOGIEK.
dier sans délai les ordres nécessaires. Je m'occupai immédiatement de l'expédition de ces ordres, ainsi que de ceux donnés à deux batteries d'artillerie stationnées à Vilvorde et à Waterloo de se rendre sans retard à Bruxelles. Je réitérai l'ordre verbal aux commandants de la province et de la place de dissiper les attroupements, de repousser la force par la force et d'arrêter les perturbateurs. »
De son côté, le Ministre de l'intérieur avait envoyé (à onze heures) l'ordre suivant au général en chef de la garde civique :
« L'absence de la garde civique, au milieu des désordres qui affligent la capitale, me laisserait supposer qu'elle n'a pas reçu de l'autorité locale les réquisitions voulues par la loi ('). Je viens, pour autant que de besoin, vous donner l'ordre de convoquer immédiatement les diverses légions, de les tenir en permanence sous les armes, de les envoyer en tous lieux où s'exercent les désordres ou qui en seraient menacés
(') II résulte, en effet, d'une communication officielle qui fut adressée par le général en chef inspecteur des gardes civiques au Ministre de l'intérieur que le 6, à onze heures du matin, aucun ordre n'avait encore été donné par l'autorité locale pour convoquer la garde civique.
CHARLES ROGIEK.
et de donner aux divers chefs l'ordre de les réprimer avec promptitude et énergie par tous
les moyens légaux. » . .
En même temps, le Ministre l'intérieur invitait par écrit le bourgmestre à donner immédiatement ordre au directeur du spectacle de suspendre la représentation annoncée pour le
S °Aux gouverneurs des provinces d'Anvers, de Flandre orientale, de Namur, de Liège et de Hainaut, il adressait à la même heure la dépêche suivante :
« Les désordres imprévus qui affligent la capitale, à la suite de la publicité imprudemment donnée aux listes de souscription pour l'achat des chevaux du prince d'Orange, pouvant faire craindre des excès de même nature dans les localités de votre province ou les souscriptions ont eu lieu, je vous invite a prendre immédiatement, de concert avec 1 autorité militaire, les mesures les plus efficaces pour que les villes et notamment le chef-lieu de votre province ne deviennent point le théâtre d'aussi déplorables excès. - Je ne doute pas que vous ne sachiez déployer toute la prudence, l'activité et l'énergie dont vous êtes capable, pour prévenir et réprimer, au
110 CHARLES KOGIEE.
besoin, des excès qui compromettent l'honneur du pays et servent même la cause de ses ennemis, que leurs démarches, tout imprudentes et provocatrices qu'elles sont, ne doivent cependant pas tenir en dehors de la protection garantie parla Constitution à tous les citoyens. » Si, dès les premières démonstrations, celles-ci avaient été arrêtées énergiquement, on aurait empêché peut-être la progagande du pillage.
Mais l'autorité communale montrait une grande mollesse, la garde civique une indifférence presque inexplicable, et l'armée, par suite d'un malentendu, semblait comme paralysée.
Les soldats répugnaient d'ailleurs à tourner leurs armes contre des hommes qui criaient:
Vive le Roi! Vivent les Belges (')!
(') Le général en chef des gardes civiques écrivait au Ministre de l'intérieur : . Par suite des instructions que vous avez bien voulu me transmettre par votre lettre du 6 je me suis empressé de m'aboucher avec M. le commandant en chef de la garde civique de cette ville, et l'ordre de réunir cette garde fut à l'instant expédié aux chefs de légions. Ceux-ci firent convoquer leurs hommes à domicile et le rappel fut même battu dans toutes les sections, malgré la résistance opposée par quelques malveillants. Ces convocations, je dois l'avouer, n'eurent que de médiocres résultats et un nombre bien faible de gardes y répondirent...,. De son côté, l'auditeur général mandait au même
CHAULES KOGIER.
Les Ministres s'étaient rendus au palais, où se tint un nouveau conseil. Le Roi espéra que sa présence mettrait un terme aux désordres ; le peuple l'accueillit avec enthousiasme ; mais à peine s'était-il éloigné que l'œuvre de destruction était reprise.
Comme les scènes de dévastation continuaient avec plus de violence, les Ministres, voyant l'impuissance de l'autorité communale, résolurent de prendre la direction de la répression. A deux heures, le conseil remit au Ministre de la guerre un arrêté qui chargeait l'autorité militaire d'agir, même sans le concours de l'autorité
Ministre : « Il est à remarquer qu'une grande erreur a été partagée par tous les officiers, et elle était la conséquence de l'idée, qu'ils avaient conçue, qu'ils ne pouvaient en aucune manière faire l'emploi des moyens qui étaient en leur pouvoir ni même porter la main sur un habitant pour l'arrêter, sans que des réquisitions leur eussent été adressées par l'autorité municipale ; ils n'ont point établi de distinction entre le cas d'émeute, d'attroupement, etc., qu'ils ne peuvent dissiper par l'emploi de la force que pour autant que des sommations ont été faites, et celui de flagrant délit, qui impose un devoir civique à toute personne et un devoir de rigueur à tout dépositaire de la force publique; leur action, dans le premier cas, étant soumise à l'accomplissement d'une formalité, ils ont cru qu'il était également nécessaire qu'ils fussent requis dans l'autre... »
CHARLES IÏOGIEB.
municipale. Le Ministre de la guerre donna, à l'instant même, au général Hurel, chef de l'état-major général de l'armée, plein pouvoir d'agir, d'employer la force pour dissiper les rassemblements et pour arrêter toute personne prise en flagrant délit ou qui ferait résistance. Il lui recommanda d'agir avec vigueur et promptitude. Il donna connaissance de l'arrêté du conseil aux commandants de la province et de la place, avec injonction d'obéir aux ordres du général Hurel. Il fît également connaître cet arrêté au gouverneur de la province et au bourgmestre de Bruxelles, en les invitant à concourir de tous leurs moyens au rétablissement de l'ordre. Le général Hurel, s'élant mis à la tête des troupes, se porta sur divers points où les pillages avaient lieu.
En même temps, le Ministre de l'intérieur faisait afficher la proclamation suivante :
•i Habitants de Bruxelles !
« Des scènes de destruction affligent en ce moment la capitale du royaume. Belges, permettrez -vous que des ressentiments mal entendus vous entraînent plus longtemps à des actes qui dégraderaient aux yeux de l'étranger votre caractère national ? Habitants de Bruxelles, vous tous qui tenez autant à l'honneur du pays qu'à son indépendance, hâtez-vous d'user de tous vos efforts, unis à ceux
de l'autorité civile et militaire, pour faire cesser des violences qui ne manqueraient pas d'éloigner de vos murs ces étrangers nombreux qui viennent y chercher un asile hospitalier et favorisent de leur présence la prospérité de votre industrie. Le gouvernement ne doute pas que tous les bons citoyens n'embrassent avec dévouement la cause de l'ordre public.
ii Bruxelles, le 6 avril 1834. »
M. Rogier ne se contenta point d'adresser cet appel aux habitants. Il prit un cheval d'officier et se mit à la tête d'un bataillon. Arrivé à la hauteur de la montagne du Parc, il voit arriver un groupe de pillards, drapeau en tête. Il se précipite de cheval, court au porte-drapeau qu'il terrasse et le livre aux soldats. Quand le bataillon déboucha sur la plaine Sainte-Gudule pour protéger la maison Dewasme-Pletinckx, la foule devint si compacte qu'il fut impossible au Ministre d'avancer. Il harangue la foule et dit qu'il fera fusiller les pillards. 11 est aussitôt entouré, menacé. Un ouvrier, porteur d'un croc en fer, lui assène sur la tête un coup dont son chapeau amortit heureusement l'effet. — Si vous dites un mot, criaient les uns, nous vous descendrons. — C'est Rogier! Vive Rogier!
répondaient d'autres.
Cependant les troupes avaient agi avec la
CHARLES li.OC.IER.
promptitude et l'énergie nécessaires; vers dix heures du soir, les rassemblements étaient entièrement dissipés.
Ces regrettables désordres furent suivis de l'expulsion d'un certain nombre d'étrangers et de réfugiés politiques (').
On avait reproché aux Ministres d'agir avec trop de mollesse dans la répression des troubles ; maintenant, on les accusait d'agir avec trop de sévérité. De là, des débats irritants qui se prolongèrent pendant six jours à la Chambre des représentants. Toutefois, en ce qui concernait les pillages, elle approuva la conduite des Ministres par cinquante et une voix contre vingt-sept ; elle rejeta ensuite, par cinquante et une voix contre trente et une, un projet d'adresse au Roi où, à propos des expulsions, le
(') Voici un relevé fait à cette époque des étrangers en Belgique, connus à la police comme réfugiés : Allemands, 9 ; Espagnols, 3; Italiens, 29; Polonais, 41, Français, 2 ; Russe, 1 ; Portugais, 18; Hollandais, 2. Total .- 105.
Il y avait dans les rangs de l'armée 301 officiers étrangers, à savoir : 94 officiers français autorisés par leur gouvernement à servir en Belgique ; 44 officiers polonais ; 163 officiers français provenant des corps de volontaires formés lors delà révolution et qui avaient été admis au service de la Belgique.
ministère était accusé indirectement d'avoir violé la Constitution. Ce vote était — dit un historien catholique — un éclatant hommage rendu à la probité politique des membres du cabinet, une réponse péremptoire aux outrages et aux calomnies de la presse (').
Les désordres du 6 avril ne furent point,
(') Voir La Belgique sous le règne de Léopold I", par Thonissen, t. II, p. 195.
Dans la séance du 22 avril, un rapport sur les désordres du 6 avait été fait à la Chambre des représentants parle Ministre de l'Intérieur. Le début est encore digne d'attention : « Quand naguère la Chambre des représentants suspendit les travaux de sa session, elle venait de donner à la Belgique une loi qui ouvre un nouvel avenir à sa prospérité industrielle, agricole et commerciale. Le pays avait suivi avec un vif intérêt le gouvernement et la Chambre dans cette voie nouvelle d'amélioration. Nous ne nous attendions pas au malheur de nous voir arrêter à notre entrée dans cette carrière de débats solides et d'utiles travaux par un événement déplorable, qui est venu fondre comme un orage sur la capitale, jeter le trouble dans le pays, réveiller à l'intérieur des inquiétudes et des ressentiments qui s'éteignaient, ranimer à l'étranger des préventions qui chaque jour s'effaçaient davantage, mais qui, nous l'espérons, ne tarderont pas à disparaître quand les exagérations de l'esprit de parti auront fait place à un examen calme et impartial du véritable état des choses... »
comme on l'a prétendu, la cause de la dissollution du cabinet. Lorsque, dans la séance de la Chambre des représentants du i eT août, MM. Lebeau et Rogier vinrent annoncer laconiquement leur retraite, cette résolution n'était motivée ni par la politique intérieure ni par la politique extérieure : elle était due à des dissentiments qui avaient éclaté entre le général Evain, Ministre de la guerre, et le Ministre de la justice, soutenu par MM. Rogier et de Mérode. « Notre retraite, a écrit M. Lebeau, n'eut rien de commun avec les pillages et ne fut point amenée par des votes parlementaires, puisque, en juillet 1834, époque de cette retraite, nous avions sur toutes les questions politiques des majorités imposantes. Notre retraite était due à des dissentiments avec le Roi sur des modifications dans le personnel du cabinet. L'accord n'ayant pu être établi sur ce point entre la Couronne et MM. Lebeau et Rogier, ceux-ci donnèrent volontairement leur démission ('). » L'homme d'État qui était déjà le chef reconnu du parti catholique, M. de Theux, chargé de la formation d'un nouveau cabinet, fit auprès de M. Rogier de vives instances pour le con-
Voir notre ouvrage sur Joseph Lebeau, p. 117.
server M. Rogier refusa de se séparer de M Lebeau. Il quitta le ministère de l'intérieur et reprit le gouvernement de la province d Anvers. L'accueil qu'il y reçut, fut marqué d'une certaine froideur. Au reste, sa position comme gouverneur vis-à-vis des Anversois catholiques et orangistes pouvait paraître assez étrange : il était à la fois révolutionnaire, wallon, libéral, roturier et sans fortune. Mais il ne tarda point à se concilier de chaudes et nombreuses sympathies. En 1836, élu par Anvers et Turnhout, il opta pour Anvers, qu'il devait représenter sans interruption jusqu'en 1854 (*).
En 1836 aussi, après la sortie de M. de Muelenaere, de nouvelles instances furent faites auprès de M. Rogier pour qu'il entrât au ministère. U déclina ces offres et resta à Anvers. Il se plaisait dans la métropole du commerce et des arts. Il voyait avec fierté refleurir la prospérité de la Venise du Nord et l'école flamande resplendir aussi d'un nouvel éclat.
La Belgique, pleine de confiance dans la durée indéfinie de l'armistice conclu avec la Hollande en 1833, fut réveillée comme en sur-
(1) En 1836, les Anversois l'avaient élu à une majorité de mille cent cinquante et un suffrages contre trente et un.
CHAULES EOGIEE.
saut par l'adhésion inattendue que Guillaume I er donna, le 14 mars 1838, au traité dit des Vingt- Quatre articles. Le gouvernement essaya, mais en vain, de faire révoquer l'arrêt qui mutilait définitivement deux provinces. Abandonnée de l'Angleterre et de la France, la Belgique dut se résigner. M.Rogier conseilla cette résignation, qui n'avait rien d'avilissant.
« En 1839, comme en 1831, disait-il à la Chambre, je rends hommage à l'énergie du peuple belge aussi bien qu'à sa prudence ; mais en 1839, moins encore qu'en 1831, je ne veux pas qu'il aventure la belle position que huit années de tranquillité lui ont faite dans des entreprises téméraires, sans issue, sans résultat. Pas plus qu'en 1831, je ne veux la guerre pour la guerre, et je me hâte d'ajouter, pour finir, que, si je soutiens le système pacifique, ce n'est pas non plus que je veuille la paix pour la paix. — La paix, selon moi, ce n'est pas le repos, ce n'est pas l'immobilité, l'inertie, le sommeil. Une part plus belle, un rôle plus utile lui revient. La paix, c'est la source féconde de toute activité matérielle. La paix, c'est le perfectionnement successif de nos institutions, le développement de notre nationalité, de notre force industrielle sous une direction énergique, habile, pré-
voyante. — La paix a ses travaux, ses luttes, ses crises, même ses dangers ; il ne suffit donc pas de la vouloir pour elle-même, de l'abandonner à elle-même ; il faut la vouloir et savoir la gouverner comme on gouvernera la guerre.
Faire la guerre, c'est une mission difficile, parfois extravagante, rarement glorieuse, presque toujours rétrograde, inhumaine. Faire la paix est une mission difficile aussi, mais plus glorieuse, plus civilisatrice, plus humaine. Faire la <merre, c'est enlever au peuple jusqu'au dernier homme, jusqu'au dernier écu. Faire la paix, c'est descendre à lui pour lui apporter du bienêtre de l'instruction, de la moralité, du travail. Faire la paix, c'est donner impulsion et direction à tout ce qui est bon, à tout ce qui est beau à tout ce qui est utile. C'est encourager l'instruction publique à tous ses degrés, encourager dignement les arts, doter le commerce de loi & s libérales, l'industrie, l'agriculture de bonnes voies de communication, de bonnes institutions de crédit, ces autres voies de communication qui leur manquent presque partout... » Un an ne s'était pas écoulé que M. Rogier, redevenu Ministre, s'efforçait de réaliser ce magnifique programme.