‹ Charles van LerbergheChapitre 9 sur 17 · PREMIERES PAROLES · texte numérisé non relu

PREMIERES PAROLES

C'est le premier matin du monde.

Comme une fleur confuse exlialée de la nuit, Au souflle nouveau qui se lève des ondes,

Un jardin bleu s'épanouit.

Tout s'y confond encore et tout s'y mêle, Frissons de feuilles, chants d'oiseaux.

Glissements d'ailes, Sources qui sourdent, voix des airs, voix des eaux, Murmure immense ; Et qui pourtant est du silence.

Ouvrant à la clarté ses doux et vagues yeux,

La jeune et divine Eve

S'est éveillée de Dieu.

Et le monde à ses pieds s'étend comme un beau rêve.

Or Dieu lui dit : Va, fille humaine.

Et donne à tous les êtres Que j'ai créés, une parole de tes lèvres, Un son pour les connaître.

Et Eve s'en alla, docile à son seigneur,

En son bosquet de roses.

Donnant à toutes choses Une parole, un son de ses lèvres de fleur :

Chose qui fuit, chose qui souffle, chose qui vole...

Cependant le jour passe, et vague, comme à l'aube, iVu crépuscule, peu à peu, L'Eden s'endort et se dérobe Dans le silence d'un songe bleu.

La voie s'est tue, mais tout l'écoute encore, Tout demeure en attente ;

Lorsque avec le lever de l'étoile du soir, Eve chante.

Très doucement, et comme on prie.

Lents, extasiés, un à un, Dans le silence, dans les parfums Des fleurs assoupies.

Elle évoque les mots divins qu'elle a créés ; Elle redit du son de sa bouche tremblante : Chose qui fuit, chose qui souflïe, chose qui vole... Elle assemble devant Dieu Ses premièrès'parores.

En sa première chanson.

Par cette porte de lumière Que m'ont entr'oiiverte mes mains, Gomment, moi, fille de la terre, Saurai-je trouver mon chemin?

Elle est impénétrable et close, Et toute obscure encor de roses.

IMais comme je parle en mon cœur, Mes bras levés entre les branches.

Avec le calme et la lenteur D'une chose cpi'on fait en songe, J'ouvre et détache, de fïeur en fleur.

Tout le voile de roses blanches.

Et voici pâle, et peu à peu Merveilleuse d'espace bleu.

Entre mes hautes mains d'où tombe Le voile de ce jour mortel.

Naître l'immense fleur du ciel.

O beau rosier du Paradis, Beaux rosier aux milliers de roses, Qui dans les parfums resplendis, Et dans la lumière reposes ;

O beau rosier du jardin clos, Beau rosier aux roses altières.

Qui sur rherbe étends les réseaux Que font tes Ombres familières ;

Autour de qui, toutes tremblantes, De rOccident à TOrient, Ces humbles et douces servantes Glissent et tournent lentement,

Jusques à Fheure solennelle Où la nuit, à pas clandestins.

Entendant ses voiles sur elles.

Les confond toutes dans son sein.

Entre les biches et les daims, Les bengalis et les mésanges, Entre tout ce qui boit et mange Dans le creux rose de ma main ; C'est moi qui ai parlé enfin.

Entre les fleurs, entre les fruits. Tout ce qui germe et qui fleurit.

En l'immense métamorphose C'est moi qui fus l'humaine rose ; Moi, qui la première ai souri.

Entre le ciel, entre la terre.

L'aube sainte et le soir sacré, Entre les rires de la lumière.

C'est moi, au monde, la première.

Qui de joie divine ai pleuré.

Ma sœur la Pluie La belle et tiède pluie d'été, Doucement vole, doucement fuit, A travers les airs mouillés.

Tout son collier de blanches perles

Dans le ciel bleu s'est délié.

Chantez les merles.

Dansez les pies !

Parmi les branches qu'elle plie,

Dansez les fleurs, chantez les nids ;

Tout ce qui vient du ciel est béni.

De ma bouche elle approche

Ses lèvres humides de fraises des bols ;

Rit, et me touche.

Partout à la fois,

De ses milliers de petits doigts.

Sur des tapis de fleurs sonores, De l'aurore jusqu'au soir.

Et du soir jusqu'à l'aurore, Elle i)leut et pleut encore, Autant qu'elle peut pleuvoir

Puis, vient le soleil qui essuie, De ses cheveux d'or, Les pieds de la Pluie.

u Suis-moi, suis-moi,

Suis ma voix, Eve blanche !

Par le bois enchanté,

De branche en branche.

Je vole et chante dans la clarté.

Je te suis, bel oiseau de mon âme.

Bel oiseau d'or, je te suis, je te suis î Je te suivrais au bout du monde, O bel oiseau de paradis ?

« Suis-moi, suis-moi.

Suis ma voix, Eve blonde.

Et suis mes ailes !

Par le bois enchanté je chante, je vole.

Je vole et je chante devant toi. »

Je veux te suivre où tu m'appelles,

O rayon vivant !

L'âme humaine, aussi, à des ailes

Si impatientes de tous les espaces.

Et des chansons

Si foUçs de tous les horizons !

-site Elle est lointaine, La région où je te mène ; Il est lointain, Le beau pays de Téternel demain. »

Ah! qu'importe, oiseau d*or, chante encore !

Il semble que j*en tende, quand tu chantes,

Mon âme entière qui m'attire.

Je suis venue avant l'aurore

Pour te suivre, ô voix puissante,

A travers les bois et les landes.

Et toute la terre, oiseau d'amour.

« Ni mon nom n'est amour,

Ni beauté, ni puissance.

Je suis l'enfance du monde,

Et tout ce qui commence ;

Tout ce qui va vers un but clair.

Avec des yeux clairs.

Tout ce qui monte et qui s'élève.

Et qui aspire

A atteindre son rêve.

Sa propre fleur dans la lumière.

Je suis le désir, je suis l'espoir.

Aux souffles qui chantent, Et le départ aux matins d'or.

Sur les vagues dansantes.

Suis moi, suis-moi,

Suis moi, fille humaine,

C'est le bonheur où je te mène. »

Je te suis, comme ton ombre légère

Vole après toi comme les fleurs de la terre.

Mais iDourquoi

Es-tu toujours plus loin que moi ?

Pourquoi es-tu toujouîs eu fuite.

Gomme ce beau pays qui te ressemble ?

Petite flamme, allons ensemble,

Tu voles trop vite

Pour mon âme.

Puisque la route est longue encore,

Pose-toi un instant, dis, sur cette branche.

Petit oiseau du paradis,

Je voudrais te mieux voir.

Et que mes frôles doigts to touchent,

Petit oiseau blanc, couleur du temps.

Petit oiseau d'or, aux pattes d'argent.

« Je ne me pose pas.

Jamais ne se pose le Désir qui vole

Dans les ombrages d'ici-bas.

Il chante et veille,

Et ni les bosquets du sommeil.

Ni la nuit et ses rôts d'étoiles

N'arrôlent ses ailes. »

Ne puis-je au moins cueillir

Cette fleur du chemin,

Si pâle et si belle,

Si triste de mourir

Penchée dans la poussière ?

Elle s'est comme moi, tout un jour, approchée

De la lumière,

Sans pouvoir y atteindre.

Je voudrais l'y porter avec moi dans mes mains.

« Ne t'attarde pas en vain

Aux fleurs passagères ;

N'incline pas ton cœur vers la poussière,

N'écoute pas

Tout le ciel glorieux tressaille

D'autres chansons et d'autres ailes ;

Tout l'espace azuré s'enivre

De soleil ;

C'est dans les airs qu'il faut me suivre. »

Ah ! bel oiseau, hélas ! je suis lasse

Et mon cœur est las.

Tu as des ailes que les espaces

Ne fatiguent pas.

Bel oiseau de mon âme !

Toujours ailleurs est ton bonheur.

Toujours tes horizons s'eflacent !

Je veux m'asseoir ici,

Ce soir, à cette place.

Entre ces fleurs ;

L*heiire y est belle aussi, Et c'est toujours le paradis.

« Suis-moi, suis-moi,

Suis mes ailes et suis ma voix.

Par mes forêts et mes vallées,

Par mes solitudes profondes,

Je t'ai enchantée !

Tu me suivras au bout du monde.

-Mv

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