CHARLES VARLKT DE LA GRANGE
le Misanthrope. En ce moment, tout autre spectacle aurait paru déplacé. Celui-ci était le plus digne hommage que la Compagnie pût rendre à Molière. Baron le remplaça dans le rôle d'Alceste. Il chanta la chanson du roi Henri, avec quelle âme, on le sait 1 . Baron chanta comme avait aimé Molière, et tira des larmes de tous les yeux. La tradition de TAlceste original et singulier à dessein allait s'effacer peu à peu ; celle de TAlceste héroïque commençait.
On hésitait à reprendre le Malade imaginaire, souvenir trop voisin et trop funeste. Il aurait fallu d'abord laisser passer toutes ces épitaphes de Molière, qui se rimaient à la douzaine. On voulait aussi se remettre par degrés au rire dans cette maison de deuil. Après deux représentations du Misanthrope, les Fâcheux et la Comtesse d' Escarbagnas se glissèrent sur l'affiche. Spectacle d'un assez mince attrait. Ce n'était pas assez pour maintenir
4 . C'est un souvenir resté dans l'histoire du théâtre que l'effet produit par Baron à la reprise du couplet :
Si le roi m'avait donné Paris, sa grand' ville...
et la manière de la dire se règle toujours là-dessus. Ce souvenir doit remonter à la représentation du 24 février \ 673.
Au sujet de la même représentation, M. Taschereau, toujours impitoyable pour M lle Molière, s'écrie : « Elle osa remonter sur la scène peu de jours après la perte qu'elle et la France venaient de faire! » M. Taschereau a oublié la nécessité du moment et la rigueur du devoir professionnel. Molière lui-même joua son rôle d'Orgon le 26 et le 28 février \ 669. Son père fut enseveli le 27. Quel jour avait-il perdu son père?
a Mercredi 24 (août), écrit La Grange, visite chez M m * de Luxembourg. Ce même jour, le père de M. de Molière est mort. »
D'après l'acte mortuaire de Jean Poquelin, produit par M. Jal, La Grange se trompe; mais, août ou février, visite ou spectacle au théâtre, on voit bien ce qui a frappé La Grange, c'est que Molière a dû jouer le jour où son père expirait.
le Palais-Royal à son rang et lui conBrmer le droit de vivre. La Grange le sentit bien. Quoi qu'on en eut, on était obligé de revenir à la pièce nouvelle. N'était-ce pas, après tout, l'héritage du père laissé aux enfants, le dernier bienfait de Molière sur sa famille? Le Malade imaginaire, remonté en cinq jours, fut représenté le 3 mars avec La Thorillière dans le rôle du malade. Figuronsnous, au lever du rideau, cette apparition d'Argan revenu derrière sa petite table, avec le fichu et la coiffe de nuit, — au troisième acte, immobile dans son fauteuil, les paupières sur les yeux, La Thorillière semblable à celui qui n'était plus, et, devant cet autre Molière, Cléante, c'està-dire La Grange en larmes, Angélique, c'est-à-dire M ,le Molière à genoux, attestant son désespoir d'avoir perdu tout ce qui lui restait, sans' l'adoucissement d'une réconciliation ou plutôt d'un adieu suprême 1 !
Quels tristes dessous cachent souvent le jeu de la scène et ce riant artifice du théâtre, uniquement concerté pour le spectateur !
La Grange n'en était pas à l'apprendre ; mais il allait bientôt l'éprouver comme il ne l'avait pas fait encore, au milieu de difficultés inconnues. La fin de l'année théâtrale approchait. Encore quelques/ jours, la clôture de la semaine sainte avait lieu et tous les engagements expiraient à la fois. Libre le 21 mars, La Thorillière accepta l'engagement qu'on lui offrait à l'Hôtel de Bourgogne, pour y remplacer Floridor à la tragédie, sinon lui succéder directement comme orateur. Il y attira Baron, son futur
4. « Angélique. — Hélas! faut-il que je perde mon père, la seule chose qui me restait au monde ; et qu'encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il était irrité contre moi ! » Le Malade imaginaire (acte M, se. xm). N'oublions pas que les deux époux s'étaient tout à fait rapprochés.
gendre, qui ne tenait au Palais-Royal que par Molière et qui reprenait sa place sur le théâtre où il était né. Beauval et M lle Beauval les y suivirent. Le présent ne les rassurait pas assez sur l'avenir de la maison. Malgré les belles recettes du Malade, la dépense n'était pas encore entièrement couverte au moment de la clôture. Il s'en fallait de plus de 1,000 livres. Que dire à cela? Rien, sinon que les camarades de Molière l'oubliaient vite. Mais, tandis que le couple Beauval calculait la dette, La Grange, récapitulant ses bénéfices, dressait le tableau de tout ce qu'il avait touché depuis quatorze ans, monument dômestique de sa reconnaissance envers son maître, et arrivait à ce total considérable : 51,670 livres 11 sous, près de 3,700 livres par année 1 .
Molière mort, La Thorillière, Baron, les deux Beauval enrôlés à l'ennemi, le personnel du Palais-Royal se trouvait réduit à huit parts, suivant l'expression usitée, c'est-à-dire huit parties prenantes ; mais ces huit parts ne pouvaient pas compter pour huit talents; sous ce rapport, il y avait à retrancher presque trois non-valeurs : de Brie, M lle Hervé, faut-il dire aussi M lle La Grange? Réduite à cinq acteurs en réalité, — La Grange, du Croisy, Hubert, M lle Molière et M lle de Brie, — l'ancienne Troupe du Roi était à peu près une Troupe sans comédiens ; il ne lui restait plus que d'être une Troupe sans théâtre.
Rien ne lui manqua. Lulli, qui ne pardonnait pas au succès de Charpentier et du Malade imaginaire, demanda au Roi la salle du Palais-Royal et l'obtint. L'opéra chassait la comédie de la maison hospitalière où celle-ci avait
\. A ce total, La Grange pourrait ajouter 2,000 livres qu'il a reçues du ftoi pour ses costumes ; mais, comme les 2,000 livres du Roi n'ont pas suffi et que Ses costumes lui en ont coûté 2,000 de surplus, il y à balance; lo total reste le même. *
partagé avec lui le pain de ses enfants. Le ténébreux coquin* si bien qualifié par Boileau, rentrait chez Elmire, devenue veuve, en disant à son tour :
La maison m'appartient, je le ferai connaître,
et jetait Elmire à la porte.
On connaît la nonchalance naturelle de M Ue Molière; c'est Molière qui nous Ta dite, et il en a parlé comme d'une grâce particulière à son Armande. Avec cette grâce indifférente, M lle Molière aurait tout abandonné; La Grange eut le courage qu'elle n'avait pas. Chargé par l'illustre mort de garder en dépôt l'œuvre de sa vie, La Grange se promit, de lui en rendre bon compte, et se tint parole.
Il dépendait de lui de laisser faire la jonction des deux Théâtres. Son amour-propre même y était intéressé. L'Hôtel de Bourgogne, après avoir perdu Floridor, restait depuis un an sans orateur véritable, et La Grange était naturellement désigné pour diriger dès lors les deux Troupes réunies. Mais, dans ce premier projet de réunion, la Troupe du Roi transportée à la salle de la rue Mauconseil s'y trouvait absorbée par la Troupe Royale * .
\. La Troupe Royale, proprement dite (car la Troupe du Marais était aussi Troupe royale : la Troupe royale du Marais), la Troupe Royale, il ne faut pas l'oublier, était l'Hôtel de Bourgogne; la Troupe de Molière était la Troupe du Roi. Distinction subtile, mais réelle. Jusqu'en 4665, à titre de Troupe Royale, l'Hôtel de Bourgogne prétendait avoir seul le privilège de donner le spectacle à la cour, et faire exclure des divertissements du Roi les nouveaux comédiens qui n'étaient qu'à Monsieur. Delà, plaintes et mémoires de l'Hôtel, la calomnie deMontfleury le père, V Impromptu de Versailles* et le reste. Marie-Thérèse appuyait les réclamations des grands comédiens. Importuné de ces résistances, Louis XIV y coupa court en prenant à son service la Troupe de Monsieur, qui reçut alors le nom de Troupe du Roi avec une pension de 6,000 livres. Sa Majesté put ainsi correctement employer Molière à ses plaisirs. L'ordre
Celle-ci gardait sod passé, son hôtel et son nom. L'autre ne gardait rien, pas même l'honneur d'avoir tenu quinze ans ses adversaires en échec, puisque les vaincus avaient le fruit de la victoire. La Grange ne pouvait pas prêter la main à détruire l'œuvre de son vénéré maître. Ne s'en défendit-il que par un chagrin respectueux, — avec le nom de Molière qui protégeait encore les siens, ce fut assez pour qu'on ne prît pas parti tout de suite. Le temps, d ailleurs, avait besoin de passer sur des souvenirs trop vifs. La Thorillière alla donc suivre les destinées de l'Hôtel de Bourgogne; La Grange resta fidèle au groupe des anciens acteurs du Palais-Royal et essaya de refaire avec eux une Troupe à la veuve de Molière.
Que fallait-il pour cela? Rien que deux choses, nous l'avons vu : des comédiens et un théâtre. Le théâtre n'était pas difficile à trouver. Après avoir subtilisé leur privilège aux associés de l'abbé Perrin, et le Palais-Royal à la Troupe de Molière, Lulli, quoi qu'il en eût, laissait deux salles vides : celle de l'abbé Perrin et la sienne. Une troisième, plus ou moins disponible, à bien comptçr, mais sur laquelle La Grange ne jetait pas ses vues, c'était la salle du Marais. La Grange se contentait d'y prendre les meilleurs comédiens de La Roque et La Roque lui-même. En fait de jonction, s'il avait repoussé celle du Palais- Royal avec l'Hôtel de Bourgogne, il visait à opérer celle du Palais-Royal avec le Marais. Le Marais y périt; c'était le sort dont La Grange avait préservé les restes de la Troupe de Molière. Du reste le Marais ne vivait guère que de
des rangs était en effet mieux gardé; mais la rivalité des deux Théâtres ne désarma pas. La lutte des prétentions continua plus sourde. C'était encore pour en finir avec elle que le Roi se proposait de réunir les deux Troupes, et, s'il ne refusa pas à Lulli la salle du Palais-Royal, c'est que, dans sa pensée, la réunion était faite.
coups d'éclat, de pièces à décors, et par intervalles. Tantôt fermé, tantôt ouvert, il se ferma cette fois pour ne plus se rouvrir, ayant eu du moins l'honneur, avant que disparaître, de donner l'hospitalité au vieux Martian 1 du. grand Corneille.
Entre les trois salles vacantes, le choix ne pouvait guère être douteux. Au Marais, le succès difficile, la vie plus difficile encore que le succès; rue de Vaugirard, un plafond neuf déjà menaçant et des plâtres fendus ; rue Mazarini (prononcez Mazarine) , un théâtre bien agencé, presque au centre de Paris et à peu de distance du Palais-Royal. La Grange se décida promptement 8 pour le Théâtre Guénégaud, d'autant plus qu'on n'avait pas à traiter avec Lulli, mais avec des gens dépouillés par Lulli, — raison de sympathie et de confiance.
Quant à ceux des comédiens du Marais que La Grange et ses camarades jugèrent à propos de s'associer, ce furent : Rosimond d'abord, auteur et bon comédien, destiné à remplacer La Thorillière et Molière même, dans plusieurs rôles ; Dauvilliers, un fou de talent, et M lle Dau-