M. DE HAUTEROCHE
Nous commencerions dès deux heures, pour nous, Si le monde venait.
Cela & disait en juin 4668. En janvier 4685, un règlement des Comédiens-réunis condamne à 30 sous d'amende « les acteurs qui manqueront à se trouver prêts pour commencer à cinq heures et un quart, à la pendule du .Théâtre ». En 4673, on ne commençait plus à quatre heures, on ne commençait pas encore à cinq heures un quart; on commençait à volonté' dans l'intervalle.
contrefaire le mwt? » C'est avec cette question ingénue qu'il préparait la situation hardie de son troisième acte, au moment où Argan se couche dans sa chaise, ferme les yeux et se tient immobile pour éprouver la tendresse de sa femme.
Et le public riait. 11 rit encore aujourd'hui, quand il ne voit que le bonhomme Argan ; mais, comme la faiblesse du bonhomme prend tout de suite un autre aspect, quand on n'oublie pas de confondre Argan et Molière! La comique pusillanimité du mari de Béline devient un pressentiment qui saisit. Dès que l'on songe aij 17 février 1673, on s'aperçoit que cette audacieuse folie du Malade imaginaire est toute pleine de la mort. Où Molière croit braver son ennemie, c'est elle qui le fascine et qui l'attire, il la parodie; mais il a peur devant elle, et, superstitieux en secret, il se hâte de détourner le mauvais présage. Faites-y bien attention : il a pris ses mesures de plus haut, de la fin du second acte, où la petite Louison feint déjà, par malice, d'avoir été tuée. Ce n'est pas le valétudinaire, c'est une enfant qui a commencé à jouer avec la mort, pour rendre le jeu innocent. Vaines précautions du grand comédien. Une seule ne l'aura pas trompé, celle de commencer la représentation à quatre heures. Une heure plus tard, il n'aurait peut-être pas "été jusqu'au bout.
La Cérémonie burlesque dut finir avant huit heures. Molière resta encore un peu au théâtre pour essayer de se remettre, frissonnant, se plaignant d'avoir les mains glacées. Baron lui donna son manchon et le ramena chez lui dans sa chaise. Vers dix heures, un flot de sang lui échappa de la bouche; il désira sa femme auprès de lui; et comme le jeune comédien était allé chercher M lle Molière, laissant le malade aux soins de deux bonnes reli-
gieuses, — avant qu'il fût de retour, Molière rendit à Dieu son âme chrétienne, assisté des deux saintes femmes en prière.
Que faisait cependant La Grange? On ne l'entrevoit ni dans le récit de Grimarest que nous suivons, ni dans la note qu'il a mise lui-même sur son Registre. Du reste, le récit de Grimarest a été inspiré par Baron; et, chacun des deux acteurs restant fidèle à son caractère, Baron n'a parlé que de soi, La Grange n'a parlé que de Molière :
« Ce même jour, après la comédie, écrit-il à la triste date du 17, sur les dix heures du soir, M. de Molière mourut dans sa maison, rue de Richelieu, ayant joué le rôle dudit malade imaginaire, fort incommodé d'un rhume et fluxion sur la poitrine qui lui causait une grande toux, de sorte que, dans les grands efforts qu'il fit pour cracher, il se rompit une veine dans le corps et ne vécut pas demi-heure ou trois quarts d'heure, depuis ladite veine rompue. »
Rien d'étonnant d'ailleurs à ce que les derniers moments de Molière n'aient pas été plus entourés 1 . Sa mort fut une surprise. Lui-même, à travers les vagues tristesses que Grimarest lui prête, ne se croyait pas aussi près
4. Ils le furent davantage. Le Placet adressé par la veuve de Molière à M* r l'archevêque de Paris l'établit d'une manière certaine :
a Ce considéré, Monseigneur, et attendu... que le dict deffunt... est mort dans le sentiment d'un bon chrétien, ainsi qu'il a tesmoigné en présence de deux dames religieuses demeurant en la mesme maison, d'un gentilhomme nommé M. Couton entre les bras de qui il est mort et de plusieurs autres personnes... »
De ces autres personnes, M Ua Molière en était avec Baron sans doute, La Forêt aussi, et pourquoi pas quelques-uns des comédiens? Si M llfl Molière ne les nomme pas, non plus qu'elle-même, c'est qu'elle ne veut nommer ici que les témoins irrécusables dans l'espèce et pour son juge.
de sa fin. Rentré chez lui, il essaya de sonper et soupa d'un peu de fromage. Personne cependant au Théâtre ne se doutait qu'il fût en péril. On le savait souffrant. Baron s'était chargé de le reconduire ; les choses devaient souvent se passer ainsi. Quanta La Grange, son rôle achevé, d'autres soins pouvaient le retenir, ne fût-ce que celui de faire enlever les machines pour livrer .aux Italiens la scène qui leur appartenait le samedi, plus celui de compter leur salaire k « ces cinquante pauvres ouvriers qui n'avaient que leur journée pour vivre » et dont Molière avait sauvé la journée.
Parmi ces divers soins, le déplorable événement que La Grange allait bientôt apprendre l'investissait d'une responsabilité nouvelle. Second orateur de la Troupe, il en était devenu le premier. 11 succédait à Molière. C'était à lui, — aucun de ses camarades ne lui disputait ce malheureux honneur, — que le maître, en le mettant vis-àvis du public, avait confié la conduite de sa Troupe et la suite de son Théâtre; mais son Théâtre existait-il encore? Le Palais-Royal, c'était lui. Molière mort, mort le Palais- Royal ! Ce dut être le premier cri de l'émotion publique, la première pensée du Roi devant cette irréparable perte ; et, en effet, Sa Majesté laissa entendre dès ce moment qu'elle voulait fondre ses deux Troupes de comédiens français, pour mettre fin à leur vieille querelle.
La Troupe du Roi se sentit perdue. Le Palais-Royal ne joua ni le dimanche ni le mardi. La Grange s'attendait toujours à recevoir un ordre pour la jonc lion. C'était le moins, du reste, que la salle de Molière restât fermée tant que son corps n'était pas enseveli. Il ne le fut que dans la nuit du 21 ; mais, lorsque le cercueil eut été porté de nuit au cimetière Saint-Joseph et mis en terre au pied de la croix, aucun ordre n'étant venu, La Grange afficha