ILS VONT A LA COMEDIE DE L'AVARE
« Comme chacun s'empressait à leur donner des divertissements après leur retour de Flandres, et qu'on leur offrait l'Opéra et la Comédie, ils allèrent à V Avare : et, ce qu'il y eut de surprenant, c'est que l'Ambassadeur dit pendant la pièce qu'il gagerait que la cassette où était l'argent de l'avare serait prise et que l'avare serait trompé. Ce qui, étant arrivé selon sa pensée, dut lui faire beaucoup de plaisir, et fit connaître dans le même temps combien la pénétration de son esprit est grande pour les choses qui sont de son usage. » — Ibid. 3 p. 18i-5.
ILS VONT A LA COMÉDIE DE L'iNCONNU.
« La dernière comédie qu'ils ont vue a été celle de l y Inconnu (le Mercure ne pouvait pas encore s'oublier en
cette circonstance). Ils prirent beaucoup de plaisir aux ornements dont cette pièce est remplie et surent en démêler le sujet. M. de La Grange les remercia de ce que leur Troupe avait été la première et la dernière honorée de leur présence : et marqua la joie qu'ils devaient avoir de remporter une réputation si universelle, et d'avoir plu dans une Cour qui sert de modèle à toutes les autres et où l'on a bientôt découvert le faux mérite. Il dit encore beaucoup d'autres choses qui seraient trop longues à rapporter 1 . » — Ibid.y p. 319.
En 1668, Paris avait eu l'événement d'une ambassade non moins extraordinaire alors que ne le fut celle de Siam : c'était l'ambassade de Moscovie. M. de Saint-Laurent,
4 . Ce ne sont là, malheureusement, que de pauvres analyses, faites sans goût. Si l'on veut avoir une meilleure idée du style de La Grange tenant la plume de la Comédie, on lira, dans le tome XIV des frères Parfaict, l'article sur l'Aventurier de de Visé, sur les deux lectures de l'ouvrage et sur la correspondance à laquelle il donna lieu avant sa chute. Il y a là, en réponse à une épltre cavalière de l'auteur, une lettre des Comédiens qui est un modèle de netteté, de convenance et de fermeté polie. On ne saurait douter que cette lettre n'ait été rédigée par La Grange. Un seul membre de phrase y sort tant soit peu de la mesure, en rappelant à de Visé un éloge indiscret qu'il s'est donné lui-même : « II est vrai, Monsieur, dit la lettre, qu'à la première lecture que vous en avez faite (de la pièce, bien entendu), nous l'avons acceptée à la condition que vous la mettriez en état d'être jouée, et, lorsque vous vîntes à une autre assemblée nous assurer que vous l'aviez rendue si parfaite et si plaisante qu'il serait impossible que le public en la voyant ne lui donnât des applaudissements et ne fit des éclats de rire de ligne en ligne, sur cette assurance on confirma la parole donnée. » Mais l'épttre de de Visé contenait une allusion sournoise aux Comédies de Dancourt, et les éclats de rire de ligne en ligne, qui ont bien l'air d'une intercalation, doivent être la riposte de Dancourt, — ajoutée avec l'approbation de l'assemblée.
depuis précepteur du Duc de Chartres, envoyé par le Roi pour recevoir à la frontière l'ambassadeur Pieire-Joannidès Poterquin (sic), l'amena le 30 août à Bourg-la- Reine et le lendemain à Paris, où il fut la grande curiosité du moment, avec l'appareil tout nouveau de sa suite; L'audience solennelle eut lieu le k septembre à Saint- Germain, où l'ambassadeur dut passer quelques jours. Libre enfin de visiter Paris, il voulut y prendre le plaisir du spectacle.
(( Le 16 , on donna à l'Ambassadeur, à son fils, au Chancelier et à toute leur suite le divertissement de la comédie des Coups de l'Amour et de la Fortune, représentée- par la Troupe du Marais, avec des changements de théâtre et des entrées de ballet qui les réjouirent fort, et ils demandèrent du vin qu'on leur fit apporter.
(( Le 18, la Troupe du sieur Molière représenta V Amphitryon (c'était la pièce à grand spectacle) avec des machines et des entrées de ballet qui plurent extrêmement à l'Ambassadeur et à son fils, à qui on présenta, sur l'amphithéâtre où ils étaient, deux grands bassins, l'un de confitures sèches, l'autre de fruits, dont ils ne mangèrent point ; mais ils burent et remercièrent les comédiens. (La Grange dut aussi les complimenter, ce jour-là.) Le Chancelier, qui se trouva mal, ne fut pas de la partie * . »
4. Nous devons l'indication de cette anecdote intéressante pour l'histoire du Théâtre-Français à la riche érudition dont M. Paul Lacroix fait si généreusement part à qui la consulte.
La Grange n'a pas parlé des ambassadeurs moscovites. Le spectacle de gala que leur donna Molière vint assez mal à propos couper les représentations de V Avare entre la quatrième et la cinquième. Il fit une recette de 618 livres. La quatrième représentation de V Avare, donnée le dimanche 46, en avait fait une de 664; mais les autres décrurent tout de suite.
f4S DOSSIER DE LA GRANGE.
Mémoires du baron de Breteuil. Bibl. de l'Ars. Mss. H. F., in-fol°, p. 226. — M. de Breteuil a conservé dans ces Mémoires une copie du journal tenu par M. de Saint-Laurent, sur le séjour de l'ambassade en France, journal curieux, s'il en fut, par la singularité des mœurs moscovites au xvn e siècle, et que les indispositions diplomatiques du Chancelier, rendent amusant comme de la comédie*
L'Hôtel de Bourgogne s'était aussi promis l'honneur d'avoir l'ambassade russe; il l'avait annoncée à son public, il l'avait affichée pour le 23; mais l'ambassade lui manqua dé parole ; Louis XIV, ce jour-là même, la reçut en audience de. congé. Confitures et liqueurs, harangue et recette perdues. L'Hôtel se rattrapa en exploitant tout de suite la circonstance avec les Faux Moscovites de Poisson.
Un an après la mort de La Grange, Raisin cadet mourut à son tour. Une année encore, Raisin l'aîné prenait sa retraite. Baron avait pris la* sienne et boudait depuis 1691. C'étaient des pertes considérables pour la Comédie. Gâcon, le poëte sans fard — s'il eût été poëte seulement ! — déplora les misères du Théâtre dans une épigramme qu'il remit deux fois sur le métier et ne réussit pas trop à rendre meilleure. Nous la citons toutefois, à titre de simple épitaphe : ,
En France» je ne vois personne Qui ne se plaigne que l'automne Ne produit que très-peu de vin ; Nos comédiens même, ayant perdu La Grange, Baron et le pauvre Raisin, Ne feront plus bonne vendange.
Tout le monde se plaint que Tannée est stérile Et que, si cela dure, on va mourir de faim; Mais les comédiens du faubourg Saint-Germain Ont plus sujet qu'aucuns d'en émouvoir leur bile; Car, n'ayant plus chez eux La Grange ni Raisin, Leur Troupe ne pourra serrer ni blé, ni vin.
Edouard THIERRY.