‹ Charles Varlet de la Grange et son registreChapitre 5 sur 34 · Jal, Dictionnaire critique · texte numérisé non relu

Jal, Dictionnaire critique

2. 11 est juste aussi de dire qu'en 4869, le père d'un des jeunes poètes du théâtre, M. G. Ferrier, adjoint alors au maire de Montpellier, voulut bien prendre le soin de diriger des recherches très-sérieuses dans les archives du département de l'Hérault, pour y retrouver ces deux naissances, et que les recherches n'ont donné aucun résultat.

À ce compte, Charles se trouve le cadet de son frère, et la date de sa naissance se place naturellement vers la fin de 1639 ouïe commencement de 1610. Elle aurait pu à la rigueur se placer entre 1634 et 1636, c'est-à-dire entre le mariage d'Hector Varlet et la naissance d'Achille, ce qui eût fait La Grange Parisien et l'afné de la famille; mais alors il aurait eu trente-six ou trente-sept ans lorsqu'il se maria, le 21 avril 1672; et lui-même ne s'en est donné que trente-trois sur son acte de mariage.

Quoi qu'il en soit, si nous prenons l'année 1639 pour l'année où naquit La Grange, — trois ans à peine écoulés, Achille et Justine-Françoise sont à Paris, présentés le 12 février 1642 à l'église Saint-Nicolas-des-Champs, où ils reçoivent les dernières cérémonies du baptême.

Voici donc encore un point hors 'dé doute : la famille Varlet était de retour à Paris en l'année 1642, l'année du Menteur, celle où Bellerose joua d'original le rôle de Dorante avec le magnifique habit donné par Richelieu. Qui aurait dit que le petit Charles Varlet (où était-il alors ?) deviendrait un jour, dans ce même rôle de Dorante, un des plus brillants successeurs de Bellerose?

Avant d'arriver là, l'enfant devait perdre son père et sa mère. Un tuteur se chargea d'élever les trois orphelins et de les dépouiller suivant la coutume. Le mineur de Laignet, mis à sec par ses deux tuteurs, récite ce mélancolique dizain, gravé au bas de l'image populaire :

Je ne sais pas si, par cautèle, Mon père avait ses biens acquis ; Mais, Atropos l'ayant conquis, Jeunet, je fus mis en tutelle, Où j'ai été fort maltraité ; Car mes tuteurs ont tant tutè Qu'un pied de terre ne se treuve :

Si bien que, pour vivre en repos, Ainsi que plusieurs à la Grève, Je vis, les crochets sur le dos.

Ce fut l'histoire des enfants Varlet, pour le début du moins. Leur tuteur tuta dans les règles. On sait ce que cela veut dire. Las de contestations et de chicanes, les deux frères abandonnèrent tout. Leur sœur Justine était en religion. Tranquilles sur celle qui avait trouvé le port, ils s'en allèrent au-devant de l'orage et de l'aventure.

L'aventure^ il n'était pas besoin de la chercher sur les mers ; plus d'un enfant de famille la trouvait ailleurs au xvn e siècle : dans une étrange région, sacrée jadis, puis frappée d'anathème; fermée à coups de foudre, et rouverte plus tard «ans cesser d'être interdite ; traversée par quelques tribus nomades, et exerçant sur les jeunes imaginations le charme des entreprises téméraires; cette région, c'était le monde du théâtre. Achille et Charles Varlet avaient reçu une éducation distinguée. Sans biens . désormais, comme sans parents, quel espoir d'une position qui les remît au niveau de leurs premières visées? Quel chemin prendre qui ne descendît pas? — Celui que prend Clindor dans l'Illusion comique pour arriver à la faveur des ministres et des princes, celui que, dix ans après Clindor, prenait un autre enfant de famille, le fils du tapissier Poquelin, pour devenir Molière.

Ils se firent comédiens; et comme, depuis la déclaration de 1641, — la profession étant relevée de roture, — personne ne s'engageait plus en si bonne compagnie qui n'eût un nom de qualité, Charles Varlet s'appela de La Grange, du chef honoré de sa mère; Achille s'appela de Verneuil, comme qui dirait de Nanteuil, en mémoire de son père.

Une fois comédiens, comédiens de campagne, c'était

le début obligé, La Grange et Verneuil avaient chance de se rencontrer sur le chemin de Molière. La Grange s'y rencontra. Vers quel temps et en quel lieu? A supposer qu'il devint acteur entre dix-sept et dix-huit ans, il aurait pu se trouver à Béziers vers la fin de 1656, à Lyon en 1657, à Avignon ensuite, ou bien encore à Lyon dans les premiers mois de 1658, ou même à Rouen après Pâques. Rien de tout cela n'est inadmissible.

Lorsque La Grange, constatant qUe Paris n'eut la primeur ni de l'Etourdi, ni du Dépit amoureux, écrit à la

seconde page de son Registre :

« U Etourdi, comédie du sieur Molière, passa pour nouvelle à Paris... Cette pièce de théâtre a été représentée pour la première fois à Lyon, l'an 1655.

(( Le Dépit amoureux, comédie du sieur de Molière, passa pareillement pour nouvelle à Paris... Cette pièce de théâtre a été représentée pour la première fois aux états de Languedoc, à Béziers, Tan 1656, M. le comte de Bioule, lieutenant de Roi, présidant aux États. »

Outre le désir d'être exact, ne sent-on pas aussi làdessous je ne sais quelle secrète satisfaction du témoin qui prend son avantage?

Et j'y étais, j'en sais bien mieux le conte!

(( Ces deux pièces nouvelles, ou telles pour Paris (c'est la troisième fois) , ne contribuèrent pas peu au succès de la Troupe, où il y eut du changement à Pâques de l'année 1659. »

Du changement, oui sans doute, et plus d'un changement. Gros-René d'abord, un camarade de Lyon, quittait Molière et passait au Marais avec sa femme, la belle M lle Du Parc. Du Fresne, qui avait suivi Molière depuis 1648, — depuis Nantes, — prenait sa retraite.

Par contre, l'Espy et le fameux Jodelet, son frère (le Cliton du Menteur y le Jodelet de Scarron !) , Du Croisy, M ,le Du Croisy et La Grange entraient dans la Troupe de Monsieur, les deux premiers venant du Marais, par un chassé-croisé, les trois autres d'où ? Peu importe. « Acteurs nouveaux à Paris », écrit La Grange. Rien de plus. Il le sait, et n'a pas besoin de se le dire.

Ici enfin l'incertitude cesse, l'obscurité se dissipe et le comédien arrive à la lumière, — la lumière de la rampe.

Une fois engagé au Petit-Bourbon, il est bien de la Troupe de Molière, il en est avec bonheur; pas encore assez pourtant à son gré. Comme il n'y est entré qu'à la réouverture d'avril 1659, les comédiens de la première heure ont débuté sans lui. C'est là son regret; mais les six mois qui lui manquent, il les donne à son Livre, en y attachant un bref récit de l'année précédente. Par ce moyen, son Livre a l'âge de la Troupe de Monsieur et date aussi de 1658. Le fameux spectacle du 24 octobre, donné devant le Roi dans la salle des Gardes du vieux Louvre et qui fixe définitivement Molière à Paris, l'arrangement conclu entre sa Troupe et la Troupe italienne pour le partage du Théâtre du Petit-Bourbon, le tableau du premier personnel, les deux premières représentations (à Paris) de V Etourdi et du Dépit amoureux, tout y est mentionné en deux pages. Son Livre ainsi mis au complet, La Grange n'a plus rien à désirer pour lui-même; il est un des aînés de la famille.

Sa vie commence ou recommence ; son Registre est ouvert, et, dès les premières lignes, à la date du 11 mai, il y inscrit un triste événement.

Le 11 mai 1659, la Troupe de Monsieur donnait deux représentations de V Etourdi, l'une au Louvre, pour Sa Majesté, l'autre au Petit-Bourbon pour le public. Celle-ci

se passa bien ; mais, à la cour, Joseph Béjard, Béjard le bègue, comme on disait, se trouva si souffrant qu'il eut peine à continuer. Il alla jusqu'au bout cependant, prit le lit après le spectacle, et ne se releva plus. Le 22, ses camarades fermaient leur théâtre, et, le 26 2 Molière conduisait au tombeau cet ami de sa jeunesse, qui, frappé le premier sur la scène, lui donnait l'exemple d'achever son rôle avant de s'en aller mourir.

On a dit que Joseph Béjard jouait Pandolfe. S'il en était ainsi, il y avait entre les deux funestes aventures un autre point de ressemblance. Pandolfe et Argan venaient l'un et l'autre de faire le faux mort, — Pandolfe à son insu, — lorsqu'ils passèrent tous deux de la fiction à l'irréparable réalité. Il est probable toutefois que J. Béjard jouait V Étourdi lui-même. Le rôle de Lélie lui appartenait depuis Lyon, comme celui d'Éraste depuis Béziers, et les comédiens de ce temps-là gardaient longtemps leurs rôles. La Grange recueillit l'héritage. Le temps d'étudier sous Molière, il entra dans le Dépit amoureux le iù du mois suivant, et le 21 dans V Etourdi, enlevant presque au pauvre Béjard, par un droit du succès, l'honneur d'en rester l'acteur d'origine.

A partir de là, Molière ne donne pas une seule pièce où La, Grange ne figure la jeunesse, la grâce et la tendresse, l'honnête homme accompli qui aime de toutes les délicates, généreuses et véritables façons d'aimer. La Grange est son comédien. Le jour où MascariUe présente Jodelet au public, dans les Précieuses ridicules : « le vicomte de Jodelet et son meilleur ami ! » Molière a commencé par présenter La Grange. Le rideau se lève : « Seigneur La Grange? — Quoi? — Regardez-moi un peu sans rire. » Et voilà les présentations faites.

Jodelet meurt l'année d'ensuite ; car ce n'est pas tout

de faire rire, il n'en faut pas moins payer tous ses tributs à l'humaine misère. Du Parc et sa femme, qui avaient eu le tort de quitter le Petit-Bourbon pour le Marais, reviennent du Marais* au Petit- Bourbon , et Molière, à l'occasion de leur retour, tue le veau gras, que l'on mange en famille dans la joyeuse folie du Cocu imaginaire. La Grange est naturellement de la fête. Lélie de l'Étourdi* Lé\ie de Sganarelle, il va bien aux deux rôles. Il a cette vive et généreuse loyauté de son âge, qui travaille à tout coup contre elle-même, cette impatiente promptitude de l'amour qui se désespère à tout propos. Il est le contraste le mieux choisi pour faire ressortir la fourbe impudente de Mascarille et la grotesque caricature de Sganarelle, pour pousser à bout la visionnaire jalousie de l'un et l'héroïque intrigue de l'autre.

En même temps, sous le gracieux comédien, se dessine déjà l'homme régulier et qui compte* Lorsque Madeleine Béjard, la sœur aînée d'Armande, se défait, en le revendant à la Troupe, d'un lot de décors usés, reste de ses anciennes entreprises avec Molière, La Grange, chargé de la dissolution de Société, car c'en est une de tout point, a bien l'air d'avancer à ses camarades les trois ou quatre cents livres qu'on demande pour ce matériel de campagne, las de cahoter sur les chemins, qui n'a plus à recommencer, Dieu merci !

Il n'eût pourtant pas fallu en répondre. Molière ne manquait déjà pas d'ennemis qui, volontiers, l'eussent vu reprendre la route de Lyon ou de Grenoble. L'Hôtel de Bourgogne avait pu souffrir les nouveaux comédiens, tant qu'ils s'excusaient modestement de jouer Nicomède, en* cadets de tragédie, ou que le public, tout en applaudissant V Etourdi et le Dépit amoureux, ne faisait pas autrement d'accueil à ces deux pièces qu'à l'Écolier de

Salamanque ou à la Belle inrisible. On n'en était plus là vers la fin de 1659. La vogue était décidément à Molière. Après le grand succès des Précieuses, celui de Sganarelle était venu prouver que le premier n était pas une surprise, et que Fauteur-comédien, qui avait gagné les deux parties, avait un rare secret pour mener le jeu à coup sûr.

Outre le dépit naturel au joueur contre qui tourne la chance, l'Hôtel de Bourgogne se sentait piqué par un autre endroit. Les nouveaux venus s'étaient permis de railler les Grands comédiens, ou tout au moins de les vanter avec une certaine ironie, et le public y avait entendu malice. Il avait ri. C'était un manque de respect qu'on pouvait lui passer à la rigueur, — on passe tout au public; — mais on était loin de le pardonner au trop heureux Mascarille. Les amis de l'Hôtel prenaient parti dans cette émotion et ne souhaitaient pas moins à Molière qu'une seconde déconfiture comme celle de l'IUustre- Théâtre. M. de Rata bon, surintendant des bâtiments du Roi, devait être un des amis de l'Hôtel. Sans attendre un revers du Petit-Bourbon il commença par mettre le marteau sur l'édifice et par le jeter bas sans crier gare.

11 faut dire que l'Hôtel du Petit-Bourbon était condamné. Le bâtiment gênait Perrault, qui avait besoin de la place pour les chantiers de la colonnade du Louvre ; mais les comédiens n'avaient pas été avertis de se pourvoir tout de suite ailleurs. Un jour, le il octobre 1660, pour première sommation, Molière et sa Troupe se trouvèrent sans théâtre. Dans ce désastre imprévu, à qui se plaindre? au Roi. Le Roi se fâcha en effet contre le brutal démolisseur, et ne s'en tint pas là. Ordre à M. de Ratabon d'installer sur-le-champ Molière dans la salle de spectacle du Palais-Royal. Le coup était victorieusement paré. Malheureusement, le superbe théâtre construit par Richelieu

tombait en ruine. La charpente était pourrie, le plafond croulant. Avec toutes les allées et venues, les démarches dans les bureaux, les travaux menés de mauvaise humeur, le temps se perdait. L'Hôtel de Bourgogne et le Marais travaillaient, chacun pour son compte, à désorganiser la Troupe de Monsieur ; mais la Troupe tint bon : « Tous les acteurs, écrit La Grange, aimaient le sieur de Molière, leur chef, qui joignait à un mérite et une capacité extraordinaires une honnêteté et une manière engageante qui les obligea tous à lui protester qu'ils voulaient courir sa fortune, et qu'ils ne le quitteraient jamais, quelque proposition qu'on leur fit et quelque avantage qu'ils pussent trouver ailleurs. »

Lignes précieuses à tous les titres. Elles donnent en quelques mots un digne et attachant portrait de Molière ; elles résument une délibération des comédiens, la plus honorable pour leur chef, la plus décisive pour l'avenir de la Comédie. Elles indiquent bien la part de La Grange dans cette protestation de fidélité qu'il entraîne. On l'y voit rendant, dès le début, témoignage à son maître et lui disant : « Vous êtes Molière », comme si l'auteur de Sganarelle eût déjà fait le Misanthrope. Molière lui rendra témoignage à son tour, et lui confiera les destinées de son Théâtre.

Le danger de la dispersion conjuré, la Troupe n'avait plus qu'à laisser passer la fin de la bourrasque. Avec la protection du Roi et la faveur du public, tout devenait facile, même d'attendre, et on attendit, en donnant des représentations partout où on était appelé : à la cour * ;

1 . Pendant les trois mois que M. de Ratabon mit, pour sa péni- * tence, à réinstaller les expulsés du Petit-Bourbon dans la salle du " Palais-Royal, la Troupe de Monsieur eut l'honneur de jouer six fois devant le Roi, une fois à Vincennes et cinq au Louvre. Une de ces repré-

chez M. Sanguin; chez le duc d'Aumont; chez le surintendant des finances; chez le maréchal de la Meilleraye, à l'Arsenal ; chez M . de la Basinière ; le duc de Roquelaure ; le duc de Mercœur et chez le comte de Vaillac. Faute de théâtre, la Troupe de Monsieur avait tous les grands hôtels de Paris pour y donner des représentations en visite, c'était le mot. Nous dirions aujourd'hui en ville ou en soirée.

Le Palais-Royal s'ouvrit le 20 janvier 1661. Le h février, La Grange joua le rôle de don Alphonse dans une pièce nouvelle de Molière : Dora Garde de Navarre, ou le Prince jaloux, comédie héroïque. Molière, abusant cette fois de la fortune, défiait les grands comédiens dans leur propre genre. Assurément, la victoire eût été belle, et le lieu (la salle de Mirante!) en aurait doublé l'éclat; mais il fallait aussi vaincre deux fois j Molière n'y avait pas assez pris garde. Outre la vieille renommée de ses adversaires, il allait mettre son succès même contre lui. Pour avoir raison de cette térpérité, les partisans de l'Hôtel n'eurent qu'à s'allier avec les admirateurs de Sga-

sentations, celle du 26 octobre, fut curieuse. La Grange n'en dit qu'un mot, mais c'est beaucoup pour sa réserve habituelle. On jouait l'Étourdi et les Précieuses ridicules chez le cardinal de Mazarin, qui, déjà languissant, resta dans sa chaise. « Le Roi, écrivit d'abord La Grange, vit la comédie, debout, -appuyé sur le dossier de ladite chaise de Son Éminence. » Puis, en se relisant, il craignit sans doute de se trouver trop bref envers la majesté royale, et, au-dessus du mot debout, il ajouta « incognito ». entre les lignes, pour expliquer cette attitude singulière. Enfin, par surcroît de précaution, il remit à la marge de son Journal : « Nota que le Roi vit la comédie incognito et qu'il rentrait de temps en temps dans un grand cabinet. »

Le grand cabinet n'y fait pas grand'chose ; reste toujours le point délicat : malgré la mauvaise santé du cardinal, malgré la fiction de l'incognito, Louis XIV, tout jeune qu'il était, se fût-il tenu debout derrière Mazarin dans sa chaise, s'il n'eût respecté en lui plus que le ministre et le favori de sa mère?

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narelle, et, tout d'une voix, Sganarelle fut condamné au comique. Sganarelle n'en appela pas de ses amis. S'il accepta ou s'il subit la condamnation, peu importe; le plus certain, c'est qu'il en tira sa gloire, et, pour corn- . mencer, le plus parfait de ses petits chefs-d'œuvre : V Ecole des Maris.

Après deux siècles, ; tout s'en est conservé, de cette exquise comédie, jusqu'aux jeux de scène, écrits pour vivre autant que les vers. Quel effet dut produire, dans la nouveauté de l'ouvrage, cette pantomime que nous admirons encore aujourd'hui : ces promptes et furtives répliques du regard échangées entre Valère et Ergaste, ces gestes en écho, ces mouvements du maître et du valet, si bien concertés l'un sur l'autre, ce gracieux tableau en action, ce groupe à trois si bien réussi : l'adroite Isabelle, cajolée par son tuteur et tendant par derrière à Éraste une main qu'effleure à la dérobée la lèvre de soi* ' jeune amant!

L'amant, c'était La Grange; Isabelle, M lle de Brie; Sganarelle, Molière. Au moment du premier succès, la gravure (gravure ou imagerie ?) s'est hâtée de les reproduire. Nous les avons tous- les trois en tête de VÈcole des Maris 1 (Paris, Sercy, 1661) médiocrement flattés,

\ . Sans parler du portrait de La Grange que M. Hillemacher a reproduit d'après Sauvé pour sa Galerie historique des portraits de la ■ Troupe de Molière, on peut rappeler ici que La Grange figure, indiqué d'un trait microscopique, dans le personnage d'Apollon, sur la deuxième et la troisième planche des Plaisirs de Vile enchantée; plus visible dans celui d'Euryale, à côté de Molière (Moron), sur la septième planche, qui représente le dénoûment de la Princesse d'Élide.

Seize ans après la célèbre Fête de Versailles, de Visé, ayant, avec Thomas Corneille, son grand succès de la Devineresse, se donna le luxe d'un almanach-estampe pour Tannée \ 680. L'almanach de la Devineresse nous montre encore La Grange dans deux scènes, Tune (acte IIï, se. xi), où M me Jobin cherche à effrayer<«ie Marquis par le prodige

avouons-le, et bien plutôt maltraités par un crayon bourru, mais tels que les a vus un spectateur attentif et dont la mémoire a gardé une impression fidèle : Molière, avec la moustache en parenthèse, l'œil attendri et con6ant, la fraise au cou, le bonnet plat sur la tête ; M lle de Brie, câline, inquiète, l'œil attaché sur l'Argus qu'elle affine, plus grande qu'on ne s'attendrait à la voir, si l'on songe à Agnès ; mais de la taille de la Vénus tragique qu'elle jouait dans Psyché, ou de Plautine dans Bérénice; La Grange, jeune et mignon, perruque blonde, baudrier brodé, plumes et canons de beau volume, ravi, respectueux, incliné avec grâce, le véritable amoureux du théâtre des honnêtes gens et des amoureux par excellence.

On dit que le comédien meurt tout entier; est-ce une vérité bien vraie? En se retirant de la scène, le comé-

d'un corps dépecé qui rajuste ses membres, l'autre (acte V, se. v), où le vaillant incrédule oblige un faux démon à se rendre, le pistolet sur

la gorge.

Si négligemment qu'aient été gravées ces scènes de comédies, on reconnaît pourtant bien, dans le Marquis de la Devineresse, 1e Valère de l'École des Maris. (Test le même comédien, avec la différence des années et des modes qui changent; tenue élégante, taille un peu audessus de l'ordinaire, tête petite et jeunesse de physionomie qui doit survivre à l'âge.

Mais le portrait le plus gracieux et le plus digne de La Grange est celui-ci, de la main de La Fontaine. Isabelle parle de l'acteur Le Destin qu'elle feint de ne pas connaître :

Je ne sais. Je l'ai pris pour ce comédien, Si jeune, si bien fait, qui déclame si bien, Qu'on aime tant, et qui, quand la pièce est finie, Vient toujours saluer toute la compagnie Et faire un compliment.

(Ragotin, acte I, scène ni, 1684.)

A supposer que La Fontaine n'ait pas cherché l'allusion, il l'aurait rencontrée par un heureux hasard. La ressemblance est singulière.

dien supérieur ne laisse-t-il rien de lui dans les beaux, rôles qu'il a joués d'original, qui ont été faits pour sa personne et son talent, avec son talent et sa personne?

Est-ce qu'il n'y a pas entre l'acteur et l'auteur une collaboration permanente et naturelle, si naturelle qu'elle n'est même pas remarquée? Est-ce que l'acteur n'apporte pas à cette collaboration toutes ses qualités que l'auteur

' met en œuvre, tous les effets éprouvés ou nouveaux de son jeu, toute sa part de leurs succès communs dont l'auteur s'apprête à tirer d'autres succès?

Du Valère de V École des Maris, que La Grange, après Molière, a fait si élégant et si tendre, Molière a refait aussitôt le plus adolescent, le plus épris, le plus brillant de ses amoureux, Horace de l'Ecole des Femmes. Eraste, des Fâcheux, est un Horace qui sait mieux le monde, Parisien acclimaté, mais impatient, agacé contre tous les sots qui traversent son rendez-vous, plus persécuté par le guignon que par le tuteur d'Orphise, toujours Horace en somme, et toujours La Grange.

Pour le Marquis de la Critique, La Grange n'en a pas fourni le modèle. Cette fois, le rôle ne s'est pas façonné sur lui; l'habile comédien s'est façonné sur son rôle. Dans l'Impromptu de Versailles comme dans les Précieuses, son rôle et lui ne font qu'un, il s'y appelle de

, son propre nom. C'est dans l'Impromptu que Molière lui donne devant les siècles littéraires ce brevet de maître en comédie : « ' Pour vous, je n'ai rien à vous dire. »

Il n'a rien à lui dire^ parce qu'il lui a tout dit, de son art et du reste. Il n'a rien à lui dire, parce qu'il lui a tout confié, pensant devant lui, s'ouvrant avec lui de tout ce qui regarde la direction de sa Troupe. C'est La Grange désormais qui parlera pour Molière. C'est par La Grange que Molière fera faire Y Annonce et le Compliment; c'est

sur lui qu'il sç démettra de ses fonctions d'orateur, quand il prendra le parti de se taire, pour rester sage vis-à-vis de tout le monde, de ses ennemis de l'Hôtel qu'il laissera en paix après ï Impromptu, de la cabale qui le guette à la veille et au lendemain de Tartuffe.

Deux fois dans le cours de sa comédie, à l'aide de la fiction théâtrale, Molière a écrit le portrait de M" 6 Molière, et deux fois sous le charme, charme du premier bonheur, charme d'un dernier raccommodement. Deux fois, La Grange a récité sur la scène cette louange passionnée, a6n que l'applaudissement public la portât, mieux accueillie, à l'oreille qui devait l'entendre.

En 1664, c'était dans la Princesse d'Êlide, où M l,e Molière était la Princesse et La Grange Euryale; en 1670, dans le Bourgeois gentilhomme, où il était Cléonte, où elle était Lucile. Euryale et Cléonte, un même cœur en des actions diverses, une même tendresse en des conditions différentes; plus libre, plus naturelle chez l'honnête homme sans titre, autorisée par un mutuel accord; contrainte chez le prince d'Ithaque, et réduite à combattre de fières rigueurs par une feinte indifférence; chez l'un et l'autre, touchante en son langage, persuasive par cette douceur et cette sincérité d'accent qui étaient 3e don naturel chez La Grange.

On se demande comment, avec cette douceur modeste, La Grange se trouva le Don Juan du Festin de Pierre. Comme un véritable comédien d'abord, qui se compose, suivant l'expression de Molière, pour « bien représenter un personnage contraire à son humeur » , et comme un comédien gracieux , chargé de tempérer par ses qualités aimables l'odieux du personnage.

IL y a deux hommes dans Don Juan, celui qui commence la pièce et celui qui la termine : l'un, jeune et

ardent au plaisir, amant toujours nouveau de la beauté toujours nouvelle, si plein d'éloquence et de séduction qu'il éblouit Sganarelle lui-même; l'autre, profanateur du cloître et du tombeau, qui n'a foi qu'au néant, et ne semble un moment se retourner vers Dieu que pour le braver de plus près, en s'assurant, par la grimace de la dévotion, l'impunité sur la terre. Chacune des deux parties du rôle demandait sqn comédien, La Grange et Molière, par exemple. Molière aurait été admirable dans la seconde, mais il aurait fait peur. La Grange rassura presque. A défaut de Molière, quel autre de ses comédiens eût été plus pénétré de son esprit? quel autre aurait accentué avec une finesse plus incisive le grand couplet sur l'hypocrisie, cette terrible revanche de Tartuffe supprimé?

Entre Molière et La Grange, on ne saurait trop le répéter : d'un côté, confidence complète ; de l'autre, concours sans réserve. Du jour où Molière lui céda la parole de la Compagnie 1 , La Grange en usa pour faire le calme dans le parterre, pour apaiser une à une toutes ces inimitiés avec lesquelles le génie, qui s'en joue d'abord, se lasse bientôt d'être en guerre, pour communiquer à la Troupe de Monsieur, devenue troupe du Roi *, son dévoue-

4. Ce fut en novembre 4668. « Vendredi 44 me , écrit La Grange, j'ai commencé à annoncer pour Mons r de Molière. »

Ce jour-là, le Palais-Royal donnait la 3 e représentation de la Princesse d'Élide, Molière, qui jouait Lyciscas el Moron, qui était de trois intermèdes et peut-être du ballet final, eut au besoin la raison de la fatigue pour mettre La Grange à sa place.

5. Ce fut encore un vendredi 44 que la Troupe de Monsieur fut promue à cette dignité : « Vendredi 44 me août (4665) la Troupe alla à Saint-Germain-en-Laye. Le Roi dit au S r de Molière qu'il voulait que sa Troupe dorénavant lui appartint, et la demanda à Monsieur. Sa Majesté donna en môme temps six mille livres de pension à la Troupe,

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