CHARLES YARLET DE LA GRANGE
ment à l'intérêt de tous et le zèle du devoir dont il donnait l'exemple. Si peu de place qu'il eût à tenir dans une représentation, La Grange ne mesurait pas, il acceptait ; et c'est ainsi qu'il joua tous ses rôles, les moindres comme les plus considérables : Acaste du Misanthrope (par ordre de dates), Ly caste du Mariage forcé, Acanthe de Mélicerte, Corydon dans la Pastorale comique, Adraste dans le Sicilien, Valère dans Tartuffe 1 , Amphitryon, Clitandre de Georges Dandin, Eraste de Pourceaugnac, Iphicrate des Amants magnifiques, Léandre des Fourberies de Scapin, et le Vicomte de la Comtesse d'Escarbagnas.
La Grange dut avoir un chagrin toutefois, ce fut lorsque Molière distribua sa tragédie de Psyché. Il y avait là un rôle d'amoureux, s'il en fut jamais, celui de l'Amour
qui prit congé de Monsieur, lui demanda la continuation de sa protection et prit ce titre : Troupe du Roi au Palais-Royal. »
4. Après la tumultueuse représentation de Tartuffe, qui eut lieu le 5 août 4667, et qui détermina la seconde défense de la Comédie, La Grange partit en poste avec La Thorillière (Cléante) pour porter au Roi le Second placet de Molière. Louis XIV était alors au camp devant Lille. Le débat enlre le poëte et la Cour du Parlement ne pouvait être jugé qu'à Paris. Sa Majesté évita de recevoir les deux comédiens, que Monsieur traita d'ailleurs comme s'ils n'eussent pas cessé d'être à lui. La Grange et La Thorillière revinrent avec cette réponse, que le Roi examinerait l'affaire à son retour, et que la pièce serait jouée.
C'était là ce que Molière demandait "toujours et qui était toujours remis à d'autres temps. Sa plainte contre le livre du curé de Saint- Barthélémy (dans le Premier placet) n'avait pas d'autre but; Il ne demandait pas la suppression d'un ouvrage entièrement consacré à la gloire du Roi. Il sollicitait, par insinuation respectueuse, l'autorisation de se justifier devant le public, en mettant ses cinq actes à côté de la calomnie. Si le Roi glorieux au monde fut supprimé, c'est que l'auteur y traitait sans prudence toutes les questions politiques du jour et compromettait gravement le Roi, vis-à-vis de ses alliés comme de ses ennemis, par un maladroit enthousiasme.
On sait tout cela; peut-être sait-on moins que l'auteur, Pierre Roullé,
même. Rôle admirable ! Molière l'avait esquissé, le grand Corneille l'avait écrit en pleine flamme, et pour qui? pour un autre! pour le Myrtil de Mélicerte, Baron adolescent et de retour. Il est vrai que Molière et La Grange s'étaient déjà mis d'accord, que La Grange avait fait son sacrifice et qu'il le compléta héroïquement, — ce qui rend un sacrifice plus aisé, — en se chargeant du triste rôle d'Agénor. Il est vrai aussi que Molière gardait un juste dédommagement à son ami, — Clitandre des Femmes savantes.
Clitandre et l'Amour, Molière ne s'y était pas trompé : à chacun son rôle. L'Amour au tragédien de dix-sept ans, bercé sur les genoux des Muses et nourri du lait de la chèvre divine; Clitandre au comédien né sur la terre et de bon lieu, formé dans la compagnie des gens de bien
s'excusant auprès du Roi, dans le Dauphin, complément du Roi glorieux, y fît, très-furtivement, amende honorable envers Molière. C'est à la fin de Y Avis au lecteur. Sous couleur de demander l'indulgence du public pour son nouvel ouvrage, le curé de Saint-Barthélémy la demande pour les autres et mêle ingénieusement le tout : « Je puis sans doute, par ignorance, confesse-t-il, avoir fait bien des fautes, mais vénielles, parce que non volontaires. Quand môme elles seraient grandes et sans excuse, sensibles et évidentes, on me doit faire la grâce entière de les attribuer à mon affection plutôt qu'à quelque autre défaut dont cm me fasse criminel, car je ne le suis véritablement pas; n'ayant rien fait en ce petit ouvrage, non plus qu'en tous les autres précédents, que par un pur amour et passion d'hommage et de respect envers Leurs Majestés, sans aucune vue d'intérêt et, en vérité même, sans volonté quelconque de nuire à personne. »
Molière dut avoir peine à le croire.
En écrivant son Malade imaginaire, peut-être songeait-il au Dauphin qui commence par quatre Avant-propos (sans compter VAvis au lecteur et VÉpilre à M me . la maréchale de Lamotte) : Avant-propos au Roi, à la Reine mère, à la Reine, au Dauphin. Comme l'auteur de ces prétentieuses sottises, le fils Diafoirus a des compliments pour tout le monde, et sa galante cuistrerie n'est pas sans avoir lu le ridicule phébus de P. Roullé.
et digne de les représenter à leurs yeux comme leur parfaite image.
On ne connaîtrait pas autrement La Grange, qu'on le reconnaîtrait dans Clitandre, comme dans un portrait de maître dont, au premier coup d'oeil, on affirme la ressemblance. Clitandre est si bien un portrait, qu'il n'est presque pas autre chose, mais c'est assez. Comme personnage de théâtre, cherchez sa part d'action dans les Femmes savantes; vous y trouvez surtout sa place, qui est la première, et il y fait une grande figure. Clitandre a eu son roman, trois ans de martyre sous le joug d'Armande ; mais le roman est fini. Étonné qu'il en est encore, il se laisse faire, il se laisse consoler, il se laisse aimer, oui, aimer par Henriette, d'une amitié compatissante à laquelle il répond d'une reconnaissante amitié, et les deux amitiés vont au mariage ; mais c'est encore Henriette qui * prend les devants et qui encourage Clitandre à demander sa main. Point d'agitation ni d'orages là dedans; une vive et affectueuse estime, un attrait mutuel entre deux personnes raisonnables et réciproquement touchées de leur mérite ; mais le mérite et le charme réunis, c'était La Grange ? La Grange l'acteur le mieux fait pour inspirer sur la scène, pour y ressentir cet amour profond, calme et complet auquel le mariage n'ôlera rien, qui s'accroît d'avance de la famille future, le seul que Molière n'eût pas encore mis dans son œuvre, qui devait en être l'achèvement et la moralité dernière, l'amour de raison, supérieur à l'amour de passion.
Tout vient à point avec les belles époques de l'art : l'auteur pour le comédien, le comédien pour l'auteur. Molière et La Grange se sont rencontrés, ayant besoin l'un de l'autre, et, par l'effet de cette rencontre, rien n'a manqué au plus élégant des acteurs de l'amour, rien n'a
manqué non plus au poëte de la femme *, au théâtre de toutes les tendresses.
Un rôle de plus, cette heureuse collaboration du talent qui interprète et du génie qui crée sera cruellement rompue. L'heure de Molière est déjà marquée. Triste signe : les 9 et 12, août 1672, vers la fin des représentations de la Comtesse d'Escarbagnas, La Grange écrivait sur son livre : « Mardi, néant, et vendredi : M. de Molière étant indisposé. » Les malheurs se rapprochent : « Mardi 11 (novembre), néant, à cause dé la
mort du petit Molière. » Décidément la mort est sur le Théâtre. Le 12 et le 13 décembre, La Grange, marié depuis le 25 avril 2 , perd deux chères petites créatures,
\ . Sans rechercher inutilement pourquoi le jeune Poquelin a voulu s'appeler Molière, on peut remarquer, comme simple rapprochement, que le nom choisi par le poëte de la femme est le nom de la femme elle-même : Mulier. — Mulier, Mollis aër, a dit un autre grand poëte de la femme (Shakespeare, Cymbeline, se. xxv). Nous sommes encore plus près de Molière.
2. Le mariage avait eu lieu pendant la fermeture de Pâques, La Grange ne voulant pas prendre deux jours sur son service. « Le dimanche de Quasimodo, 24 me avril 4672, écrit-il sur son livre, je fus fiancé, et, le lendemain lundi 25 me , je fus marié à Saint-Germain de l'Auxerrois avec M lle Marie Ragueneau de l'Estang. » Plus tard, il ajouta : « qui est entrée actrice dans la Troupe. »
Le môme jour et à la même église avait lieu le mariage de J. Baraillon, costumier de la troupe du Palais-Royal, avec M IIe Brouart, sœur de M lle de Brie.
On a dit (c'est Grimarest) que M lle Marie Ragueneau, Marotte, d'un nom plus familier, avait été fille de chambre de M 1,e de Brie. Pourquoi non ? Le Destin, l'Olive et la Rancune, du Roman comique, ont chacun un valet « prétendant à devenir un jour comédien en chef » ; et tel d'entre eux récite « déjà sans rougir et sans se défaire ». Ces sortes de valets étaient des élèves. On ne voit guère alors d'autre école pour la comédie, et, du reste, à Paris aussi bien que dans les Troupes de campagne, tout le monde faisait à peu près tout. 11 se peut donc que Marotte eût servi de fille de chambre à M ,,e de Brie ; qu'elle eût représenté, en 4658, une Femme affligée dans la Psyçfié de Rouen; qu'elle
n CHARLES VARLET DE LA GRANGE
venues avant terme, que Molière avec M 1,e de Brie, Verneuil avec M lle Molière, ont tenues, sans illusion, sur les fonts de baptême. Et cependant Molière souffre. Ce n'est pas de jouer Zéphyre dans Psyché qui le fatigue. Une seule scène, ce qu'il fallait pour présenter au public l'Amour sous les traits de Baron, voilà le rôle; mais entre les représentations de Psyché, il y a une grande comédie-ballet à écrire, à faire apprendre, à faire répéter, danse et musique, en toute hâte. Le carnaval de 1673 est là. Le carnaval n'attend pas plus que Louis XIV. Il s'agit de le servir comme les royautés veulent être servies. Il s agit encore, qui le croirait? de sauver le Théâtre.
Ainsi vont les choses. Pendant onze ans, Molière a eu un autre collaborateur, un collaborateur en nom, celui-là, un autre élève que La Grange. C'était Baptiste, Baptiste Lulli, ancien aide aux cuisines et violon-laquais de Mademoiselle; garçon d'esprit, ce Baptiste, effronté coquin, mais musicien d'heureuse veine et d'imagination théâtrale.
Molière, qu'il amusait, l'a produit chez le Surintendant. C'est avec lui, presque pour lui, qu'il a exécuté son dessein de fondre le ballet dans la comédie, et inventé la comédie mêlée de musique. Toujours généreux, toujours prompt à le prôner f , à lui faire les honneurs du , succès,
eût été, plus tard, sous ses deux noms, Marotte dans les Précieuses ridicules, M llfl Lestang à ia recette, gagiste ça et là, suivant le besoin, en attendant Psyché, où elle fit Aglaure, et la Comtesse d'Escarbargnas, où elle joua la Comtesse. Singulier rôle pour être suivi d'un mariage! Mais que dire à cela? Peu de talent, assez peu d'agrément personnel et de jeunesse.- C'était pourtant toute sa dot. La Grange, jeune, bien fait, brillant comédien, l'épousa sans lui demander davantage, sans se croire généreux ou seulement se trouver modeste.