Adieu, Baptiste le très-cher
N'a point vu ma courante, et je le vais chercher ;
il l'a conduit par la main, des Fâcheux aux Fêtes de Versailles* aux Amants magnifiques, au Bourgeois gentilhomme, et enfin à Psyché.
Après tous ces chefs-d'œuvre du genre, l'opéra français était plus réellement créé qu'après la Pastorale d'I&sy, Pomone et Ariane non jouée. La vogue était à la musique de théâtre ; la comédie-ballet l'y avait mise, aux dépens de la comédie peut-être. Qui sait si Molière, s'assurant toujours sur Lulli, ne caressait pas comme un projet de faire concurrence à l'abbé Perrin et d'établir un second Théâtre d'opéra au Palais-Royal, dans l'idée de prendre enfin quelque repos, de renoncer à sa profession de comédien qui le tuait, et de seconder les efforts de ses amis qui voulaient le porter à l'Académie française? Les choses en étaient là certainement, quand tout à coup Lulli, qui a creusé sa mine et qui s'est avancé par les dessous, dans le temps même où le Roi l'avait encore associé à Molière pour le Ballet des Ballets 1 , se trouve avoir acheté en
Nous avons pour les airs de grandes sympathies Et je veux le prier d'y faire des parties.
(Les Factieux, scène v, celle de Lysandre.)
<r Ce que je vous dirai, c'est qu'il serait à souhaiter que ces sortes d'ouvrages pussent toujours se montrer à vous avec les ornements qui les accompagnent chez le Roi. Vous les verriez dans un état beaucoup plus supportable; et les airs et les symphonies de l'incomparable M. Lulli, mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseuses, leur donnent, sans doute des grâces dont ils ont toutes les peines du monde à se passer. » L* Amour médecin. Avis au lecteur. — Et partout 1
4 . % décembre 4674. Le Ballet des Ballets fut commandé pour l'arrivée d'Élisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d'Orléans, à Saint- Germain-en-Laye. Le Roi avait choisi lui-môme tous les plus beaux endroits des divertissements représentés devant lui depuis plusieurs années, et commandé à Molière une comédie qui leur servît de lien. Molière fit la Comtesse d'Escarbagnas et la troisième Pastorale.
Par un choix singulier, « le premier acte de la comédie » fut la Plainte italienne de Psyché, la douloureuse lamentation d'un peuple
secret le privilège de Perrin 1 , et, se levant armé d'un droit exclusif sur 1 toute la musique du royaume, prétend, par reconnaissance, interdire à la Troupe du Palais-Royal le chant, la danse et la symphonie.
Molière, indigné, a réclamé auprès du Roi ; l'arbitraire a corrigé l'arbitraire, et, en dépit du monopole octroyé, Louis XIV a maintenu ses comédiens dans le droit de faire servir à ses divertissements les instruments et les voix, ou plutôt il s'est maintenu à lui-même le droit de faire servir Molière à ses divertissements avec le chant et la musique. Sans perdre de temps, Molière a cherché un musicien qu'il pût opposer à Lulli. Il Ta trouvé dans un compositeur français formé en Italie, M arc-Antoine Charpentier, maftre de la musique de la Sainte-Chapelle et intendant de la musique du duc d'Orléans. C'est Charpentier que Molière fera entrer en lutte aveè le Florentin et son nouveau théâtre de la rue de Vaugirard*. Charpentier contre Lulli ! à qui la chance ? La grande journée aura lieu le 10 février 1673; elje s'appellera le Malade imaginaire.
La grande journée fut une victoire pour le musicien, pour les acteurs et pour Molière.
sur la plus charmante des princesses que la cruauté des dieux condamne trop tôt à mourir. On aurait dit Henriette d'Angleterre, la première et la véritable Madame, pleurée devant la seconde.
4 . L'abbé Perrin eut l'air d'être dépossédé ; mais il était d'intelligence avec Lulli, en haine de ses associés Sourdéac et Champeron, qui travaillaient à le dépouiller plus réellement.
2. Le privilège accordé à Lulli est du mois de mars 4672; il fut enregistré en Parlement le 27 juin de la même année.
3. Ouvert en 4672 par les Fêtes de V Amour et de Bacchus, divertissement dans le genre du Ballet des Ballets, également formé des plus beaux morceaux de danse et de chant composés par Lulli ; mais ces morceaux étaient tirés, pour la plus grande partie, des pièces de Molière, avec les paroles de Molière, devenues la proie et le butin du monopole.
Quel dut être le succès de la Leçon de chant , au second acte, lorsque, huit ans plus tard, l'auteur anonyme des Entretiens galants en parle avec une émotion encore toute neuve :
« Cette belle £cène du Malade imaginaire que Célinde vient de nous citer, poursuivit Bérélie, n'a-t-elle pas toujours eu sur le théâtre de Guénégaud un agrément qu'elle n'aurait jamais sur celui de l'Opéra? La Molière et La Grange, qui la chantent, n'ont pas cependant la voix du monde la plus belle. Je doute même qu'ils entendent finement la musique, et, quoiqu'ils chantent par les règles, ce n'est point par leur chant qu'ils s'attirent une si générale approbation. Mais ils savent toucher le cœur, ils peignent les passions. La peinture qu'ils en font est si vraisemblable, et leur jeu se cache si bien dans la nature, que l'on ne pense pas à distinguer la vérité de la seule apparence 1 . »
4 . Quelque étendu que soit le passage et quoiqu'il ait été cité plus d'une fois, nous ne croyons pas devoir omettre ici 1 un des plus beaux titres d'honneur de La Grange. Il n'j a rien à retrancher non plus dans cette curieuse étude sur les deux éminents comédiens qui ont touché de si près à Molière. Ce n'est pas seulement un portrait à deux personnages, c'est un tableau. Le théâtre de la fin du xvn e siècle y est tout entier : les deux personnages d'abord, dans l'attitude qu'ils ont toujours gardé© vis-à-vis l'un de l'autre, formant le couple aimable de la comédie ; le public ensuite et l'art môme dont ce dilettantisme enthousiaste donne si bien la mesure. Comment douter en effet que l'art théâtral ne fût arrivé à sa perfection, lorsqu'on trouve l'éducation des connaisseurs ainsi achevée?
Voici la suite : «...En un mot, ils entendent admirablement bien le théâtre, et leurs rôles ne réussissent jamais bien, lorsqu'ils ne les jouent pas eux-mêmes.
a Tous ceux qui ont quelque goût pour le théâtre, repartit Philémon, seront bien persuadés de ce que vous en dites. Mais l'actrice et l'acteur dont vous parlez ne doivent pas leurs plus grands succès à la manière délicate dont ils récitent. Leur extérieur a déjà quelque chose qui impose. Leur maintien a quelque chose de touchant. Leur jeu, comme
Le premier intermède musical {Polichinelle avec les archers ) est d un comique spirituel et franc qui dialogue au naturel. On admira la Marche des Maures. C'était un véritable compositeur français que Charpentier, peut-être eût-il été le chef d'une école française! Habent sua faia... Il y eut une fatalité sur le musicien dont le début venait d'être accueilli avec tant de faveur, la même qui tomba tout d'un coup sur le Théâtre du Palais-Royal et qui lui fit un deuil de la bataille gagnée.
La première représentation du Malade imaginaire avait donc eu lieu le 10, un vendredi, le jour des premières. La seconde et la troisième se donnèrent le *
vous l'avez remarqué vous-même, imite si bien la nature, qu'ils font quelquefois des scènes muettes qui sont d'un grand goût pour tout le monde.
c J'ai porté cent fois cette réflexion plus loin que vous, reprit Bérélie. J'ai remarqué souvent que La Molière et La Grange font voir beaucoup de jugement dans leur récit, et que leur jeu continue encore lors même que leur rôle a fini. Ils ne sont jamais inutiles sur le théâtre. Ils jouent presque aussi bien quand ils écoutent que lorsqu'ils parlent. Leurs regards ne sont pas dissipés» Leurs yeux ne parcourent pas les loges. Ils savent* que leur salle est remplie ; mais ils parlent et ils agissent comme s'ils ne voyaient que ceux qui ont part à leur rôle et à leur action. Ils sont propres et magnifiques, sans rien faire paraître d'affecté. Ils se mettent parfaitement bien. Ils ont soin de leur parure avant que de se faire voir; ils n'y pensent plus quand ils sont sur la scène, et, si la Molière retouche quelquefois à ses cheveux, si elle raccommode ses nœuds ou ses pierreries, ses petites façons cachent une satire judicieuse et naturelle. Elle entre par là dans le ridicule des femmes qu'elle veut jouer. Mais enfin, avec tous ces avantages, elle ne plairait pas tant si sa voix était moins touchante. Elle en est si bien persuadée elle-même, que l'on voit bien qu'elle prend autant de divers tons qu'elle a de rôles différents; et, quoique la comédie soit un spectacle, j'ai toujours cru qu'au théâtre, comme ailleurs, les gens délicats préfèrent souvent le plaisir d'entendre à celui de voir. »
Au théâtre du moins, le parti était bon à prendre, avec des salles où l'on ne voyait guère, construites comme des jeux de paume qu'elles avaient été, et médiocrement éclairées aux chandelles.
dimanche et le mardi gras, avec les magnifiques recettes que produit un grand spectacle uni aux fêtes du carnaval. Le 17, la quatrième était sur l'affiche. Ce jour-là, malheureusement, Molière était plus incommodé qu'à l'ordinaire. Ses amis le dissuadaient de jouer. Ses camarades eux-mêmes étaient d'avis de remettre le spectacle au dimanche; mais remettre le spectacle, c'était lâcher prise, la main sur un succès, et laisser peut-être le succès échapper. Quelle joie pour l'Hôtel de Bourgogne avec le Mithridate de Racine et l'Ambigu comique de Mohtfleury ! pour Lulli avec son Cadmus et dans son jeu de paume déjà lézardé du Bel- Air! Il y avait aussi les danseurs, les musiciens, les assistants de surcroît, tous les gagistes en supplément qui comptaient sur le salaire de la journée; n'oublions pas l'entrée du carême à franchir, passe dangereuse qu'il faut forcer quand on a le vent. Molière persista donc à faire allumer les chandelles ; seulement, le malade mesurait ses forces ; il demanda que le rideau fût levé, quatre heures sonnant.
En ce temps-là, le lever du rideau ne se piquait pas d'exactitude. Plus anciennement, les spectacles avaient dû commencer à deux heures de l'après-dînée. L'affiche de l'Hôtel de Bourgogne gardait même encore les deux heures, et souvent les provinciaux s'y laissaient prendre l ; les Parisiens mieux informés n'arrivaient qu'entre quatre et cinq heures, à leur loisir. Les choses devaient se passer de même au Palais-Royal. La Grange donna des ordres pour que l'on fût en scène à quatre heures précises ; à quatre heures précises, en effet, l'archet tomba sur les violons. La grande Eglogue en musique et en danse sui-
\ . Voir la seconde scène du Poète Basque, de Raymond Poisson. La pièce se passe à l'Hôtel de Bourgogne. Hauteroche et M lle Poisson
vit la symphonie ; après quoi parut Molière assis sur le fauteuil d'Argan. Le vrai malade allait jouer le malade imaginaire, le mort supposé, le mort déjà pleuré par des larmes Bliales.
Pauvre Molière ! « N'y a-t-il pas quelque danger à
s'entretiennent sur le théâtre, en attendant une assemblée de lecture; entre M. de Calazious, baron gascon et spectateur fourvoyé :
LE BARON
Gomment! on ne voit pas encore une âme ici!
M. de HAUTEROCHE, à part, à Mademoiselle Poisson. Il a peur d'y manquer. Quel est donc celui-ci?
MADEMOISELLE POISSON
C'est un provincial qui vient garder sa place.
LE BARON
Hé! que veut dire donc? tout est froid comme glace, A deux heures et plus! D'où vient ce peu d'ardeur?