‹ Charles Vertel, Nathalie Oudot et Sainte-BeuveChapitre 20 sur 72 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Au début de l'année 1829, une lettre datée du 4 janvier, timbrée par la poste le 5 et portant la suscription « Monsieur Vertel, capitaine au 32^ régiment d'infanterie de ligne, Place d'Armes, café de Versailles à Douai, Nord n contenait une pièce de soixante-douze vers et ne la faisait précéder que de l'explication suivante : « Voici des vers que Sainte-Beuve nous a lus hier soir. »

La poésie était jolie. 11 est indispensable de la citer en entier, tant pour faire connaître la pièce litigieuse, que pour permettre de souligner les passages qui per-

3o LE PORTRAIT DE NATHALIE OUDOT

mettront de mieux révéler l'inconnue qui en est riiéroïne :

Toujours je la connus pensive et sérieuse; Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse Elle se mêlait peu, parlait déjà raison ; Et quand sesjeunes sœurs couraientsur le gazon, Elle était la première à leur rappeler l'heure, A dire qu'il fallait regagner la demeure ; Qu'elle avait de la cloche entendu le signal ; Qu'il était défendu d'approcher du canal, De troubler dans le bois la biche familière, De passer enjouant trop près de la volière : [^ans, Et ses sœurs l'écoutaient. Bientôt elle eut quinze Et sa raison brilla d'attraits plus séduisants : Sein voilé, front serein où le calme repose, Sous de beaux cheveux bruns une figure rose, Une bouche discrète au sourire prudent, Un parler sobre et froid, et qui plaît cependant; Une voix douceet ferme, et qui jamais ne tremble, Et deux longs sourcils noirs qui se fondent en-

[semble.

Le devoir l'animait d'une grave ferveur ; Elle avait l'air posé, réfléchi, non rêveur : Elle ne rêvait pas comme la jeune fille, Qui de ses doigts distraits laisse tomber l'aiguille, Et du bal de la veille au bal du lendemain Pense au bel inconnu qui lui pressa la main.

UNE POÉSIE DE SAINTE-BEUVE 3i

Le coude à la fenêtre, oubliant son ouvrage, Jamais on ne la vit suivre à travers l'ombrage Le vol interrompu des nuages du soir, [choii . Puiscachertoutd'uncoupson front dans son mou- Mais elle se disait qu'un avenir prospère Avait changé soudain par la mort de son père, Qu'elle était fille aînée^ et que c'était raison De prendre partactive auxsoins de la maison. Ce cœur jeune et sévère ignorait la puissance Des ennuis dont soupire et s'émeut l'innocence. 11 réprima toujours les attendrissements Qui naissent sans savoir, et les troubles charmants, Et les désirs obscurs, et ces vagues délices, De l'amour dans les cœurs naturelles complices. Maîtresse d'elle-même aux instants lesplusdoux, En embrassant sa mère, elle lui disait vous. Les galantes fadeurs, les propos pleins de zèle Des jeunes gens oisifs étaient perdus chez elle ; Mais qu'un cœur éprouvé lui contât un chagrin, A l'instant se voilait son visage serein : Elle savait parler de maux, de vie amère. Et donnait des conseils comme une jeune mère. Aujourd'hui la voilà mère, épouse à son tour-, Mais c est chez elle encor raison plutôt qii^ amour . Son paisible bonheur de respect se tempère; Son époux, déjà mûr, serait pour elle un père ; Elle n'a pas connu l'oubli du premier mois, Et la lune de miel qui ne luit qu'une fois ;

Et son front et ses yeux ont gardé le mystère De ces chastes secrets qu'une femme doit taire. Heureuse comme avant, à son nouveau devoir Elle a réglé sa vie... Il est beau de la voir, Libre de son ménage, un soir de la semaine, Sans toilette, en été, qui sort et se promène Et s'asseoit à l'abri du soleil étouffant, Vers six heures, sur Vherhe, ai^ec sa belle enfant. Ainsi passent ses jours depuis le premier âge, Comme des flots sansnom sousuncielsansorage, D'un cours lent, uniforme, etpourtant solennel; Car ils savent qu'ils vont au rivage éternel.

Et moi qui vois couler cette humble destinée Au penchant du devoir doucement entraînée, Ces jours purs, transparents, calmes, silencieux. Qui consolent du bruit et reposent les yeux. Sans le vouloir, hélas ! je retombe en tristesse ; Je songea mes longs jours passés avec vitesse, Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir. Et jepense, ô mon Dieu ! qu'il sera bientôt soir '

Tel est ce délicieux pastel sans nom.

Cette poésie se trouve à la page 148 de l'édition de 1829 de Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme. Elle y est précé-

dée de ce vers de la Vita nuova de Dante : Tacendo il nome di questa gentillissima

Ellea attiré Tattentionde ceux qui ont étudié les œuvres de Sainte-Beuve.

Lamartine en parle dans son Cours familier de littérature ^

M. d'Haussonville - écrit de son côté : <( Sainte-Beuve, qui avait longtemps étudié les lakistes anglais, Wordsworth, Gooper et leur école, les traduit ou les paraphrase souvent; et, quand il ne les traduit pas, il les copie en reproduisant leurs tableaux d'amour idéal et de bonheur domestique.

Sa meilleure pièce en ce genre est celle qui commence ainsi :

Toujours je la connus pensive et sérieuse...

et dont la fin mériterait peut-être de rester gravée dans la mémoire de ceux qui aiment la poésie simple. »

1. Livraison de mai i864 consacrée à Sainte-Beuve et à ses poésies.

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