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D'autre part, M. Félix Reyssié, dans un article du Journal des Débats du 13 septembre 1899, sur les premières poésies de Sainte-Beuve, écrit que celui-ci a reproduit le tableau d'intérieur et se plaît à l'histoire pot-au-feu de la petite ouvrière, esclave du devoir, « pensive et sérieuse ».
Mais des littérateurs ne se sont pas contentés devoir dans cette pièce de vers une simple reproduction idéale des tableaux de bonheur domestique ou des lakistes anglais.
Puisque la citation de la Vita nuova de Danteannonce que Sainte-Beuve veut «taire le nom de cette très gracieuse », c'est que le poète a pensé à une dame déterminée. On a donc cherché quelle était la jeune femme qui avait servi de modèle à Sainte- Beuve.
A deux reprises, à notre connaissance, iM. Jules Lemaître a posé le problème; une première fois dans le feuilleton dramatique du Journal des Débats du 15 juin 1896 et une seconde fois dans une conférence, « les
péchésdeSainte-Beuve)),donnéeàlaSociété des conférences, le 13 janvier 1911, et publiée dans le fascicule de la Réunie hebdomadaire du 21 janvier suivant.
« Je suis tenté de croire, écrit M. Jules Lemaître en 1896, que l'admirable pièce des Consolations ^ « Toujours je la connus, etc. » fut inspirée à Sainte-Beuve par le souvenir de cette charmante Ondine Valmore. Mais pour l'affirmer, il faudrait consulter les dates ; je n'ai pas sous la main les poésies de Sainte-Beuve. »
En 1911, M. Jules Lemaître abandonne lui-même Thypothèse qu'il avait ainsi présentée sous réserve de contrôle : « Si les dates ne s'y opposaient, dit-il, on serait tenté de croire que ce fut le souvenir d'Ondine Valmore qui inspira à Sainte-Beuve l'admirable pièce de Joseph Delorme a Toujours je la connus, etc. »
I. Cette référence aux Consolations est certainemen/ un lapsus; c'est «. Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme » qu'il y faut substituer.
En effet, les dates s'y opposent. Car s'il est exact que Sainte-Beuve fréquenta, chez Mme Desbordes-Valmore (Marceline, comme il l'appelait) et qu'il en fut un admirateur passionné ; s'il est exact qu'il s'intéressa aux deux filles de Mme Desbordes-Valmore; s'il est exact encore que l'aînée, Hyacinthe, avait conservé toujours son surnom d'enfant, Ondine, et que la cadette s'appelait Inès, l'inconnue du poème « Toujours je la connus pensive et sérieuse» écrit en janvier 1829 et publié au cours de cette même année, ne peut être ni Ondine Desbordes-Valmore pour la bonne raison que, née en 1821, elle n'avait à cette époque que huit ans, ni, à plus forte raison, sa sœur cadette Inès*.
Il faut donc proposer un autre nom. Or des considérations extrinsèques et des argu-
I. Nous avons emprunté les détails concernant Mme Desbordes-Valmore et ses deux filles à un article de M. André Hallays, intitulé k Sainte-Beuve et Ondine Desbordes-Valmore », et publié dans le Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 809 et suiv.
ments intrinsèques nous conduisent à affirmer avec certitude que l'inconnue de la pièce de vers est Nathalie Oudot.
Voici d'abord les considérations étrangères au texte même de la pièce. Dès que la pièce est composée, Sainte-Beuve vient la lire à celle et à la famille de celle qu'il a voulu peindre (Lettre du 4 janvier 1829 relatée au début de ce chapitre). Sainte- Beuve, même après le mariage de Nathalie, n'a pas cessé de fréquenter chez elle et de correspondre avec elle\ Il était bien accueilli par le capitaine Vertel : l'exemplaire de (( Joseph Delonne f) que nous avons entre les mains porte une dédicace de Sainte-Beuve ainsi libellée : « Offert à M. Vertel, hommage
I. Nous avons entre les mains trente-trois lettres autographes de Sainte-Beuve à Mme Vertel. La plus ancienne est du 3i décembre 1887 et la dernière du 28 décembre 1S68. Quatre d'entre elles ont été publiées, celles du 3i décembre 1887 et du 22 août 1862 dans la Correspondance de Sainte-Beuve, t. P', p. 42 et 800 ; une autre du 10 juillet i844 dans la Nouvelle Correspondance de Sainte-Beuve,^. 94, et une quatrième enfin, du 28 décembre 1868, dans le Livre d'or de Sainte-Beuve, p. 33.
respectueux. Sainte-Beuve », et une lettre du capitaine Vertel à sa fille Noéma envoyée de New- York en 1843 et relatée au chapitre suivant (p. 51) demande l'opinion de Sainte-Beuve sur le mérite d'une production littéraire.
D'autre part, une lettre écrite par Sainte- Beuve à Mme Vertel le 10 juillet 1844, au lendemain de son élection à l'Académie française au fauteuil de Casimir Delavigne et en réponse à un billet de félicitations de Mme Vertel, porte : (( Je regrette le temps où je vous chantais, et toutes les académies du monde ne sont que des palliatifs fort peu récréants \ » Une autre lettre du 22 août 1862, ayant pour but de remercier de l'envoi d'un portrait de Mme Vertel, contient les deux phrases suivantes : « Votre portrait ne quittera pas la cheminée; j'en ai un autre dans ma mémoire du cœur\ »
1. V. la référence de cette lettre à la note de la page précédente.