‹ Charles Vertel, Nathalie Oudot et Sainte-BeuveChapitre 55 sur 72 · PIÉTÉ FILIALE DE CHARLES · texte numérisé non relu

PIÉTÉ FILIALE DE CHARLES

âme exquise En 1867, il tourne à sa mère, sur un papier qu'il a choisi parcheminé et iîligrané, un compliment en vieux- français et en vieille orthographe où il se qualifie : <( Attaché à l'impôt des gabelles, sous les ordres d'un successeur du célèbre Colbert. » L'année suivante, pour la sainte Nathalie, il annonce la listé de ses a simples cadeaux » (pot de fleurs et robe d'étoffe), en exprimant le regret, d'abord, que ses c( modestes ressources l'empêchent de faire les choses plus grandement », ensuite, que (( le volubilis du balcon n'ait pas sa première fleur pour le jour de la fête » et enfin, que ce la chaleur soit si excessive (le 26 juillet) et les places du théâtre impérial de rOpéra-Comique, si chères », qu'il n'est guère possible d'aller au spectacle pour couronner le jour de fête.

La fraîcheur et la tendresse de l'amour filial de cet homme de plus de trente ans, — qu'avait cependant mûri de façon précoce la , détresse où s'était écoulée son enfance — étaient telles qu'à chaque nou-

MALADIE DE SAINTE-BEUVE loi

velte manifestation, Mme Vertel disait sa profonde émotion. La mère aimait à répondre soit en vers, soit en prose aux compliments afTectueux que composait son (ils. Chaque fois, le cœur débordait de reconnaissance et d'orgueil maternels. Pouvait-on, d'ailleurs, imaginer chez un fds désintéressement plus discret et nature plus généreuse?

Les années 1869, 1870 et 1871 furent marquées par trois événements importants dont le Journal de Charles et la correspondance de Mme Vertel gardent les traces: la mort de Sainte-Beuve, la guerre francoallemande et la Commune de Paris.

Depuis longtemps, Sainte-Beuve était atteint d'une inflammation de la prostate. Les lettres émanées de lui que nous avons eu l'occasion de rappeler font allusion à son état de santé. Les derniers billets qu'il adressa à Mme Vertel manifestent ses inquiétudes et disent les souffrances qu'il ressent:

Chère Madame et amie, écrit-il le 2^ déccm-

bre 1867, j'ai eu bien du regret dimanche d'être hors d'état de serrer la main à M. votre fils. Il n'a pu causer qu'un moment avec M. Troubat^ qui est un ami du cousin Courbet^. On me dit que je suis un peu moins mal; mais je souffre toujours beaucoup. Merci, chère Madame et amie, de votre bon intérêt. A vous de cœur. • — Sainte-Beuve.

Le 22 janvier 1868, les journaux ayant annoncé le rétablissement de l'écrivain et Mme Vertel lui ayant exprimé sa satisfaction, Sainte-Beuve répond:

Chère Madame, merci. Je suis mieux, en effet, inais pas si vaillant pourtant qu'on le dit. Je remercie, malgré tout, le Figaro, de me valoir cette nouvelle preuve de sympathie affectueuse de votre part. Amitiés à votre fils. Et tous mes hommao-es reconnaissants. — Sainte-Beuve.

2. Jeanne-Françoise Saulnier, femme du général Oudot, était la sœur de Sylvie Saulnier qui, de son mariage avec Régis Courbet, avait eu quatre enfants, Gustave, le maître peintre d'Ornans (le pays d'origine des Oudot et des Vertel, v. supra, p. lo, ii et i5), -Zoé, Zélie et Juliette.

DERNIÈRES LETTRES DE S VÏNTIMiEUVE io3

A la fin de cette même année, à Toccasion de Tanniversaire de la naissance de Racine, le Journal des Débats annonce que xMlle Favart, a dit au Théâtre-Français une poésie de Sainte-Beuve, « Les larmes de Racine ». Mme Vertel félicite l'écrivain. Celui-ci répond le 23 décembre 1868:

Chère Madame et amie. Mes vœux bien vifs pour vous et pour votre excellent fils. Il n'y a riei eu de nouveau dans ce que vous avez lu au sujet du Théâtre-Français. Mlle Favart a lu, à l'occasion de l'anniversaire de naissance de Racine, une ancienne pièce de moi, d'il y a quarante ans et qui est dans mes poésies de ce temps-là\ Elle a donné à ces vers, par son débit, de la vie et de la jeunesse: voilà tout. Veuillez agréer, mes affectueux hommages. — Sainte-Beuve.

Cette lettre, qui est la trente-troisième de celles qui constituent la correspondance de Sainte-Beuve avec Mme Nathalie Vertel

I. Les larmes de Racine, la poésie à laquelle Sainte- Beuve fait allusion, est, en effet, la vingt-huitième poésie des Consolations (iSoo).

lok MORT DE SAINTE-BEUVE

est la dernière en date de celles que nous possédons.

Le 14 octobre 18691e Journalde Charles porte la mention suivante: « Nous apprenons avec douleur la mort de M. Sainte- Beuve. Nous avons vu M. Troubat, son secrétaire, et le docteur Veyne, aux cheveux blancs, son médecin : grande affliction dans la maison. Tous lesjournaux sont unanimes dans leurs regrets; ils déplorent la perte de ce génie incomparable. M. et Mme Reverdy, les parents, ne sont plus là. »

Les « Reverdy)) sont, sans doute, la sœur et le beau-frère de Gustave Courbet qui connaissaient Sainte-Beuve et surtout son secrétaire, M. Troubat. En effet, Zoé Courbet, fille de Régis Courbet et de Sylvie Saulnier, avait épousé un « Reverdy ».

Quels furent les sentiments de Charles Vertel à propos des obsèques de Sainte- Beuve? C'est ce qu'il ne voulut pas écrire dans son Journal. A la date du 16 octobre 1869, celui-ci mentionne sèchement le fait suivant: a Obsèquesde Sainte-Beuve, cime-

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tière Montparnasse. » Comme il ne se permettait pas de blâmer ni même de critiquer tout haut un acte qu'il jugeait répréhensible ou qui le blessait dans ses convictions, surtout quand cet acte était imputable à un ami, il préfère ne faire aucune réflexion sur le caractère exclusivement civil des funérailles qui venaient d'avoir lieu.

11 semble cependant à une nuance du style que le scandale dont les obsèques de Sainte-Beuve ont été pour beaucoup l'occasion a diminué celui-ci à ses yeux. Non seulement Charles, qui, dans son Journal, appelle toujours le fameux critique « M. Sainte-Beuve », ne le dénomme plus, en revenant de ses obsèques, que « Sainte- Beuve » tout court; mais lui, qui s'étend, en général, si complaisamment sur toutes les cérémonies, mariages ou enterrements, auxquelles il se rend, sur les personnes qu'il rencontre, sur leurs sentiments et sur ses émotions personnelles, reste cependant muet pour les obsèques de Sainte-

ïoG MORT DE SAINTE-BEUVE

Beuve. S'agissant d'un pareil événement, le silence de Charles Vertel est signilicatif. Le blâme est discrètement au fond de son cœur. Mais pouvait-il monter à ses lèvres quand il était question d'un homme qui avait témoigné à sa mère et à luimême, dans toutes les circonstances de leur vie, une si amicale, si efficace et si désintéressée sympathie? Etait-il même juste de porter, sans crainte de se tromper^ un jugement sur un personnage qui, comme Sainte-Beuve, avait toujours manifesté des sentiment si opposés les uns aux autres ? N'avait-il pas, en effet, un jour, dit à son secrétaire : « Vous veillerez à mes funérailles. Point de cérémonie : une messe basse, le matin à huit heures, à laquelle quelques amis assisteront^? » Et un des compatriotes de Sainte-Beuve qui connaissait bien l'écrivain, M. Morand, n*a-t-il pas écrit de lui dans cet ordre d'idées : « Peuton assurer que sa dernière volonté ait été

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