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minutes de distance de notre domicile, ne nous donnaient pas un instant de répit; point de repos, même la nuit. Troublés par tant de bruit, nous avons, pendant deux jours, habité la cave. Ma pauvre maman y était bien souffrante de l'air humide qu'on y respirait. Que d'angoisses, hélas ! n'a-t-elle pas ressenties à mon sujet surtout, craignant les perquisitions des fédérés qui, heureusement, n'eurent pas lieu; la place de la Bastille fait mal à voir ; bien d'autres coins de Paris aussi. Le ministère, mon pauvre monsieur Jacquard, est entièrement consumé! Plus d'illusions là-dessus. Je m'en faisais comme vous, mercredi matin 3i, avant de l'aller voir. On n'a sauvé que le grand Livre. J'y suis retourné hier vendredi. M. Garât m'a payé le mois de mai (devinez où?) dans la cour du bâtiment des archives, près de l'Assomption ; c'est même là^ pour ceux qui sont à Paris, le lieu de la réunion non obligatoire. J'ai causé avec MM. Feucheroux, de Blaësere et Bouillis ; j'ai vu les gardiens du bureau que l'on fait venir depuis lundi pour assister et coopérer au déblaiement des décombres, qui, dans certains endroits, fument encore. J'ai parlé à trois chefs, MM. Moreau, Leclère, Rouyer ; on ne sait encore rien de positif, ni sur le local provisoire qui sera choisi pour nous loger, ni sur le jour de la reprise de
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nos fonctions. Ventin qui a eu bien peur, ainsi que sa femme, m'a dit qu'il avait sauvé les deux mille cinq cents feuilles des receveurs contenues dans les quatre-vingt-neuf cartons. Ah ! Monsieur Jacquard, nous allons avoir à reconstituer en petit nos archives; ce sera un énorme travail; mais, de même que vous, désireux de reprendre la plume et de gagner légitimement mes appointements, cela ne m'efîVaie pas sous ce point de vue.
M. Raverot perd tout son mobilier, qu'il ne lui avait pas été permis d'emporter lorsque les délégués l'ont chassé (le 10 avril). Je contemplais tristement avec lui quelques épaves de son appartement ; les gros murs sont encore debout jusqu'au troisième étage, si ce n'est la moitié de la façade de la rue Rivoli et l'angle Luxembourg, qui s'étaient complètement écroulés, y compris les arcades. Chose bizarre ! les maisons des Douanes et des Forêts, le bureau de M. Cuny n'ont pas pris feu. Je m'arrête, car je mets trop de tristesse en votre âme en vous racontant en détail la perte de notre bel immeuble financier. Mais, de retour a Paris, à chaque pas que vous ferez, votre cœur se gonflera quand vos yeux regarderont autant de ruines que celles amoncelées dans chaque partie de notre capitale. Quant au quartier que vous habitez, je ne crois
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pas qu'on s'y soit battu, les VersaiUais l'ayant occupé le premier jour de leur entrée et ayant ainsi surpris les fédérés qui se sont repliés à 1» place Clichy.
L'incendie du ministère des Finances avait consumé la petite bibliothèque que Charles Vertel avait laissée dans la pièce où se trouvait son bureau. De quels livres se composait cette bibliothèque ? C'est ce que nous apprend un papier intitulé : (( Annexe de la bibliothèque particulière de M. Ch. Vertel : livres placés dans son bureau au ministère » et en marge duquel, avec une accolade, est inscrite la mention « brûlée le 23 mai 1871 ». Ces livres étaient ainsi énumérés : « Codes, grammaire française, dictionnaire français de Bescherelle ; fables de La Fontaine ; grammaire latine ; nomenclature des rues de Paris; guide français-allemand; géographie -par Latronne; fragments d'auteurs grecs ; l'Enéide ; tragédies de Dufrénoy ; Mithridate ; concordance des calendriers et le guide dans les cimetières. » Dis-moi ce que tu lis ; je
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te dirai qui tu es. Cet adage doit exprimer une vérité, si on observe qu'à tous les âges de sa vie, Charles Vertel a toujours manifesté ses préférences pour les connaissances sérieuses et son aversion naturelle pour les fantaisies littéraires qui, n'élevant pas l'âme, ne sont pas, au dire de La Bruyère, « faites de main d'ouvrier ».
Les derniers jours du mois de mai 1871 et les premiers jours du mois de juin sont occupés â rechercher les parents et amis perdus de vue pendant la bourrasque et à réorganiser toutes choses. Un symptôme bien curieux de cette réorganisation est signalé par Charles Vertel dans cette phrase laconique de son Journal à \sl date du. 31 mai. (( Le Journal des Débats reparaît. » Après l'exclamation de l'avant-veille a. mon ministère! », cette marque de satisfaction montre avec quelle rapidité Charles aimait prendre prétexte du moindre incident pour revenir à l'optimisme qui faisait le tréfonds de son heureux caractère.
Comment d'ailleurs lui faire grief de
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renaître avec joie à une existence normale quand il retrouvait ses parents, ses amis, son travail? Noéma, inquiète du sort de sa mère et de son frère, était revenue précipitamment de la Dordogne ; le chemin de fer l'avait déposée à Juvisy, et de là, soit en omnibus, soit en tapissière, elle avait gagné la rue Relier. Lemême jour (2 juin), Charles (( embrassait » M. Jules Lombart « après deux mois et demi d'absence ». Enfin la semaine suivante, il reprenait son service dans un local provisoire de la rue de la Banque, n**9, où avaient été transportées les quelques épaves sauvées de l'incendie. La vie reprenait régulière.
Les années qui suivent s'écoulent moins agitées. La réorganisation du ministère des Finances; le surcroît de besogne que l'administration exige de ses fonctionnaires ; le zèle avec lequel Charles Vertel répond à ce qu'on attend de lui; les travaux de comptabilité chez M. Lombart;
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les visites et les soirées littéraires chez Mme Vertel, tout cela remplit avec régularité Texistence de Charles ; et son Journal relate complaisamment le retour quotidien et monotone des multiples événements de ce genre dont sa vie était faite.
Apprécié de ses chefs, d'esprit très cultivé et d'un naturel très appliqué au travail, il aurait pu obtenir en province, dans l'administration de l'enregistrement, une situation supérieure comme importance et comme émoluments à celle qui lui était faite à la direction générale.
Pour rester à Paris auprès de sa mère, Charles Vertel préféra renoncer à tout moyen d'avancement, végéter au bureau du personnel et garder jusqu'à la retraite le modeste emploi de commis principal auquel il était parvenu. Les épreuves qu'il avait partagées avec Mme Vertel, Taffection quelquefois égoïste que celle-ci lui manifestait, avaient établi entre la mère et le fils des liens tellement forts que paraître les relâcher eût semblé à Charles une cruauté. La santé
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de Mme Vertel, déjà très précaire avant la guerre par suite des tribulations au milieu desquelles elle n'avait pas cessé de se débattre depuis la naissance de Charles, s'était, en outre, trouvée sérieusementcompromise par les privations et les émotions éprouvées pendant le siège et la Commune. Noéma, de son coté, s'était retirée définitivement en province. De nature indépendante, aigrie peut-être par les préférences que le caractère plus affectueux, plus [souple, plus désintéressé de Charles s'était attirées, elle avait accepté sans regret, à Toulouse, une situation de professeur de diction. Mais cette séparation, renouvelée après bien d'autres, avait encore accru les émotions que le moindre incident faisait ressentir en les exagérant à la nature de plus en plusimpressionnable de Mme Vertel. Elle n'était plus cette femme gracieuse et réfléchie qu'avait admirée avec respect, et sans la nommer, Sainte-Beuve. Les chagrins incessants et les soucis de toutes sortes et surtout les coups brutaux sous
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lesquels à tout moment avait dû plier sa fierté naturelle l'auraient déjà tuée, si son fils ne s'était employé avec une constance, une simplicité et une délicatesse spontanées à adoucir les premiers, à prévenir les seconds et à écarter les troisièmes. Mais elle était minée.
Le Journal de Charles relate avec émotion les progrès du mal qui devait l'emporter. Le 8 juillet 1875, il contient la mention suivante : (c Abbé Piétri. Journée bien solennelle -, car ma pauvre maman reçoit Textrême-onction. Sa faiblesse est très grande ; de ce grand acte accompli son moral reçoit une salutaire influence. » Le 26 juillet, c'est la fête de Sainte-Nathalie; on lit au Journal de Charles avec la liste des visites et des fleurs : « Fête de maman; triste fête, car il y a des personnes qu'elle n'a pas reconnues. » Enfin voici comment, le 4 août, Charles raconte les derniers moments de sa mère : « Jour néfaste et douloureux entre tous : c'est celui de la mort de ma mère. A 4 heures du matin,
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Noéma m'appelle : j'arrive et nous restons tous les quatre, ma tante Jovinet (Elisa Oudot, la sœur de Mme Vertel), Noéma, | moi et Mme Leleu (la femme de ménage), autour de la chaise longue de maman. Sa vue s'obscurcit ; elle souffre ; elle sent venir la mort. Nous pleurons tous; mais nous étouffons nos sanglots. Le spectacle d'une agonie est déchirant, surtout lorsque c'est celle d'une mère chérie et qu'on n'a jamais quittée. Et pourtant elle est calme ; elle n'a pas la force de résister à la mort qui l'étreint. Elle rend le dernier soupir à 8 h. 45 minutes. ))
Parmi les lettres que reçut Charles Vertel à l'occasion de la mort de sa mère, il en est une qui rappelait bien des souvenirs de la jeunesse de celle qui venait de disparaître. Elle était envoyée par M. Troubat^ le dernier secrétaire de Sainte-Beuve, était datée du 11 août 1875, et conçue en ces termes :
Cher Monsieur, j'apprends la mort de Madame voire mère. Croyez que cette nouvelle
me cause une vive peine, bien que je n'aie pas eu l'honneur de voir souvent Mme Vertel. Mais elle tenait une place dans les souK>enirs et les coni>ersations de Sainte-Beuve, C'est encore un morceau de lui qui s'en va avec elle. Depuis six ans bientôt qu'il est mort, j'assiste peu à peu à Teflondrement complet de tout ce qui tenait à lui par quelque lien. Moi qui vis surtout de souvenirs dans ma vie présente, je sens ma mélancolie s'en accroître; et je vous envoie ainsi qu'à Mademoiselle votre sœur, l'expression de ma plus vive et plus douloureuse svmpathie. — Jules Troubat.