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Charles Victor de Bonstetten

INous avions fait la connaissance de Matthisson à Stuttgart. II nous avait donné *une lettre pour son vieil ami Bonstetten et, comme lecture de voyage, la correspondance entre ces deux amis, unis par les sentiments de Tâme. Cette correspondance, qui peint leurs rapports avec toute la fidélité du miroir le plus pur, venait d'être livrée à l'impression. Tout ce que nous avions lu de la vie heureuse de ce sage sur les bords du Léman, tout ce que nous avions entendu raconter de lui par Frederica Brun, par MATTfflSSON, Oehlenschlaeger, etc. avait fait naître chez nous un vif désir de voir cet homme qu'on appelait le Fonte- NELLE de notre siècle et chez qui, mieux encore que chez son prédécesseur, Texpérience de Toctogénaire venait se joindre à la vivacité du jeune homme et à Finnocence de l'enfant.

Aussitôt notre arrivée à Genève, nous nous empressâmes de lui faire visite. Nous trouvâmes un petit vieillard, bien pris de sa personne, vif, remuant comme un jeune garçon : de beaux traits fins et réguliers, des yeux bleus parlants, un doux sourire sur les lèvres, un teint mélangé de rose et de blanc à rendre une jeune fille jalouse. Tout ce qu'on nous avait dit de cette éternelle jeunesse était bien au-dessous de la réalité. Il prit la lettre, la regarda et nous demanda si nous avions remarqué le cachet (Il portait la devise: ante omnia Musœ), »Ma devise à moi, continua- t-il, est: nAnte omnia Matthisson>K Après quoi il parcourut la lettre, en interrompant sa lecture par ces exclamations: ^yAch, du lieher Wauwau (C'était le surnom qu'il avait donné à Matthisson par suite de sa fidélité de caniche) ... du kleines TeufelchenI . . . Du Freundschafts-Dàmon!» et autres semblables noms d'amitié. La lecture finie, il nous tendit la main et dit: ))Je vois que nous avons plusieurs amis communs. Je puis vous donner des nouvelles de votre patrie, car j'en viens.» Il nous

montra un livre, qui était tout ouvert sur la table, ajoutant: »Je ne sais rien de plus beau.» C'était la traduction de la saga de Frithiof par Mohnike. Là-dessus il se mit à parler de la littérature du Nord qu'il avait appris à connaître pendant son long séjour à Copenhague. Il nous demanda si la Scandinavie et les Alpes et Lliomme du Midi et Vhomme du Nord étaient parvenus jusqu'à nous. Pour sauver notre honneur je répondis que oui, bien qu'à dire vrai je les eusse vus pour la première fois après avoir traversé le Baltique, de même que son Latium^ guide indispensable de tout voyageur en Italie*).

Le hasard voulut que Tun de nous vint à faire une allusion à cette incroyable jeunesse de corps et d'âme qu'on admirait en lui. «Oui, j'ai souvent entendu faire cette remarque, dit-il en souriant, mais cet éternel étonnement que je ne sois pas encore mort ou tombé en enfance est bien loin d'être aussi flatteur qu'on veut bien le croire. Il y a dans tout ceci une grande méprise. La vieillesse n'est pas et ne doit pas être une mort vivante^ comme Ta dit un homme de beaucoup d'esprit d'ailleurs. Il est aussi difficile à la jeunesse de se faire une idée de la vieillesse qu'à un Hollandais, au beau milieu de ses parterres et de ses gazons, de se représenter la Suisse. En réalité la vieillesse est le sommet de la vie: un front couvert de neiges, mais des fleurs et des moissons au-dessous. Quelle idée Tenfance se fait-elle de l'âge mûr? Eh bien, celui-ci se rend tout aussi peu compte de la vie de l'octogénaire. Ce qui abuse bien des gens ce sont les abords mêmes de cette dernière phase de la vie, c'est cette transformation qu'a à fiubir, chez la plupart, cette misérable masure du corps. Les feuilles tombent il est vrai de l'arbre de la vie, mais le tronc est sain. Pour celui qui a bien vécu, le soleil intérieur luit toujours sans nuages. Ce n'est que le travail et la lutte contre les mauvaises pensées qui facilitent la transition. La vie véritable, celle qui mérite d'être entretenue, ne finit pas et, comme

*) Voyage dans le Latium et sur la scène des derniers livres de VEnéïde. BoNSTETTEN appartenait tout à la fois à la littérature française et à la littérature allemande. Il avait deux langues maternelles, disait-il, et il les parlait tour-à-tour, parfois dans la même phrase.

un navire sur une mer calme et sous un ciel scintillant d'étoiles, elle s'avance vers l'avenir. C'est le vieillard qui ne recherche que les jouissances extérieures de la vie, c'est celui-là qui est perdu. Malheureux celui qui dans son fauteuil ne se sent pas plus joyeux qu'au milieu d'une fête!» L'un de nous fit la remarque que les plaintes sur le déclin de la vie sont aussi vieilles que le monde et cita un passage d' Horace. «Les doléances d'Ho- RACE contre la brièveté de la vie, continua Bonstetten, sont pardonnables chez un épicurien, chez un païen; mais une telle plainte est indigne de nous. Notre ami Flaccus, qui depuis des siècles prend part à l'éducation de tout homme bien élevé, a plus que tout autre contribué à faire considérer la vieillesse comme un état malheureux et dénué de charme. Au contraire les plus belles années de l'existence sont celles précisément où l'âme soutient le corps, où toutes les pensées se tournent vers les régions lumineuses de l'immortalité, tandis que notre enveloppe corporelle jouit du calme de l'immortel. Pour celui qui ne pense pas, qui ne vit que par les sens, tout décline et s'affaisse alors; mais pour celui qui se sent une âme et devine qu'il y a autre chose que la vie de la poussière, au contraire tout s'élève. La physique elle-même, comme science, ne commence-t-elle pas à se spiritualiserV . . . Mais, s'interrompit-il, voici l'heure de ma promenade habituelle . . . Nous pouvons continuer l'entretien en plein air,»

Rien ne pouvait être plus agréable et plus instructif qu'une promenade sur les bords du lac de Genève avec ce Socrate de notre âge. Nous étions tout oreilles. Nous ramenâmes à dessein la conversation sur le sujet qui venait detre interrompu: l'apothéose de la vieillesse. Bien différent des autres vieillards qui, intarissables sur leur jeune temps, ne font mention de leur grand âge que pour se plaindre des infirmités qu'il entraîne, Bonstetten se complaît à ce chant du cygne, qu il regarde seulement comme un prélude à de plus hautes harmonies. "11 faut toujours regarder en avant, continua-t-il, le regret du passé est une sorte d'assoupissement de l'âme. Me in Geint h ai keine Brchmusclidn, um rïivkwàrtz zu sehen. On parle de donner des soins à la santé du corps. La santé de l'âme est autrement

pressée, mais s'il est quelques personnes qui y pensent, combien elles sont rares! Après une lecture qui élève l'âme, il n'y a rien qui rajeunisse autant que la belle nature. La nature! Plus je me fais vieux, plus je l'aime. On vous conseille des bains fortifiants; le plus fortifiant de tous c'est de se plonger dans cet air pur. Quand on est jeune le coeur a tant d'autres attaches. Dans la vieillesse on se rapproche de Dieu et de son oeuvre. Je puis rester des heures entières couché sur l'herbe à contempler le ciel, si bien que je finis par m'y croire transporté. Je cours par les montagnes. Voyez-vous cette colline là-bas. Pas plus tard que l'année dernière, Matïhisson et moi nous l'avons dégringolée comme des écoliers en vacances. £h bien, pour moi, il en est de même de la littérature. A mon avis ce que j'ai composé de meilleur a été écrit entre 70 et 80 ans. Die lugetty die da sagen, der Geist altère. Je sens évidemment que l'âme s'élève. Et c'est une pareille période de l'existence que les hommes ordinaires et inconsidérés craignent et méprisent! Cet hiver de la vie dont on parle iant n'est qu*un préjugé, un vestige de la barbarie, quand l'homme appartenait encore à l'instinct brutal, quand l'âme n'avait pas encore appris à maîtriser la matière. La brute disparaît avec les années et l'être spirituel se développe, si l'on vit comme un homme et non comme une brute. Avec tout son esprit Voltaire a beaucoup contribué aussi à déprécier la vieillesse, en se plaignant sans cesse d'infirmités et de décadence, dont il était loin de sentir les atteintes à ce moment où son génie conservait tout son feu et où son existence était plus belle qu'elle ne l'avait jamais été. Mais il voulait se rendre intéressant et coqueter avec la mort elle-même.»

En nous en retournant nous passâmes par le bastion où est érigé le buste de Kousseau. Bonstetten raconta qu'il avait vu quelques enfants lui jeter des pierres et essayer de casser le nez.» Quelle satire de son Emile!» continua- t-il. »C'est ainsi que les enfants de sa ville natale le récompensent de sa sollicitude pour l'éducation de la jeunesse.» Bonstetten avait connu Rousseau et le représentait comme un petit homme maigre, à l'extérieur expressif, aux yeux pleins de feu, habituellement vêtu d'une

lévite grise. Son caractère ombrageux- et sa défiance contre tout le monde provenaient de sa mauvaise éducation, de son peu d'expérience des hommes, et de cette fausse imagination que chacun s'occupait de lui. Pour voyager incognito en France il s'habilla en Arménien. Comme si le meilleur moyen de passer inaperçu n'était pas d'aller vêtu comme tout le monde. Pendant que ses ouvrages faisaient l'admiration de l'Europe, il était peu connu en Suisse, si Ton en excepte Genève. Les cantons allemands »6ekummerten sdch wenig um den Hans Jakoh», comme ils l'appelaient. Son exil de Berne et son renvoi du Petersinsel n'y firent aucune sensation, bien qu'il ne fût bruit que de cela en Europe. Un conseiller de Genève avait écrit à Berne que le mieux serait d'éloigner cet homme dangereux, et le Conseil de Berne avait suivi cet avis, comme s'il eût été question d'un vagabond. Une preuve à ajouter à toutes les autres de la vérité de ce proverbe que »Nul n'est prophète en son pays». En général Bonstetten désapprouvait les conclusions du philosophe genevois, qu'il trouvait anti-philosophiques précisément et dépourvues de méthode, bien que parées d'un style enchanteur. 11 n'était pas content non plus des Confessions, surtout des deux dernières parties, et ajoutait: »Ce qu'il faut lire, ce sont les Confessions de Saint Augustin si l'on veut avoir un modèle en ce genre.» De tous les ouvrages de Rousseau celui qu'il mettait en première ligne était sa Nouvelle-Héloïsey et il admirait surtout, dans la dernière partie, la lettre sur Genève qu'il trouvait un vrai chef- d'oeuvre. Mille MouLTOU, fille d'un ami de Kousseau, racontait qu'elle avait vu souvent son père et son oncle se servir des lettres de Rousseau comme de bourre pour charger leur fusil. Que ne paierait-on pas aujourd'hui, dans une vente d'autographes, une de ces lettres familière^ de l'auteur de la Nouvelle Héloïse?

Au moment de nous séparer Bonstetten nous demanda combien de temps nous comptions passer à Genève. «Quelques jours, répondîmes-nous, le temps de voir la ville et ses environs, après quoi nous nous rendrons à Paris. »Non, reprit Bonstetten, Matthisson vous a mis sous mon autorité. Paris ne s'envolera

pas. Préparez-vous à rester ici au moins un mois. Je vous attends ce soir; je réunis quelques connaissances.»

Nous ne nous le fîmes pas dire deux fois. Parmi les invités on remarquait Sismondi et sa femme, jeune Anglaise fort aimable qui s'appelait Miss Allen avant son mariage, et qui a traduit dans sa langue maternelle plusieurs des ouvrages de son mari; Eynabd le philhellène; Moultou, l'ancien ami de Rousseau, et sa fille, plus deux Danois: le professeur Abrahams et M. Gerson, le premier excellent baryton, le second, pianiste distingué. La conversation était entremêlée de musique et les chants populaires suédois, tels que le Necken, la petite Carine^ etc. eurent du succès comme quelque chose de tout-à-fait original*). Le petit charbonnier de la forêt, de Geijer, ne réussit pas moins. La conversation générale roula en premier lieu sur la guerre de rindépendance de la Grèce, pour laquelle l'intérêt que devait lui porter naturellement la République helvétique en était arrivé à Tenthousiasme, par suite des efforts et des sacrifices inouïs d'EY- NARD, comme aussi des sentiments que Capo d'Istria et Mau- ROCORDATO, pendant leur séjcmr à Genève, avaient su inspirer en faveur de leurs compatriotes. Sismondi, dans ces luttes de la Grèce, croyait retrouver quelque chose de la grandeur antique, et par exemple ces combats de l^sara et de Saint-Nicolas, où cent Léonides s'étaient sacrifiés au salut de la patrie, lui semblaient des pages détachées d'HOMÈRE. En général on croyait qu'il fallait aux Grecs un long baptême de feu et de sang pour en faire vraiment des hommes et leur enseigner que ^Vunion fait la force». Cette pensée que nul ne leur viendrait en aide était, croyait-on, leur plus grande force. Le bonheur avait voulu qu'au commencement les Turcs ne vissent en eux qu'un ennemi méprisable; aussi les opprimés avaient-ils appris à vaincre avant qu'on eût songé sérieusement à étouff*er leur révolte. Dès ce moment on admettait comme une des éventualités possibles de l'avenir la souveraineté des Grecs à Constantinople et dans la Turquie d'Eu-

*) Parmi ceux sur lesquels la mélodie du Necken a fait le plus d'impression, nous citerons Rossini, qui a déclaré uue fois vouloir en tirer parti dans ses compositions. L'auteur ignore s'il a tenu parole. Ceci se passait en 1828, à Paris.

rope, comme un boulevard contre la Russie. QuantàBONSTETTEN; il espérait beaucoup, de Fintelligence des Grecs, mais fort peu de leur moralité et de leur degré de culture sociale. D'après Capo DlsTRiA, celle-ci, même dans les classes supérieures, n'avait rien d'européen. La seule exception à faire était en faveur de Mauro- CORDATO. Pour KOLOKOTRONI, ce n'était guère qu'un brigand. Ajoutez à cela l'incompatibilité entre Grecs et Catholiques qui va à ce point, au dire de Capo dIstria, qu'aucun Grec ne voudrait boire dans un verre où un Catholique aurait bu. Aussi Talley- RAND disait-il un jour à Bonstetten que le zèle aveugle des philhellènes à précipiter le dénouement de la guerre de Findépendance et cette rapide élévation des Grecç au rang de peuple constitutionnel, pour lequel l'éducation politique leur manquait, auraient pour résultat de faire avorter cette noble entreprise, et. c'était aussi Topinion de Metternich. Le roi de France (Charles X) donnait à Capo d'Istria 500,000 francs par mois pour soutenir la guerre de Findépendance. Ce dernier ne se souciait guère de faire venir des professeurs et des employés allemands; il donnait la préférence aux Suisses, et c'était sainement juger.

Eynard est un homme extrêmement beau, dans la force de l'âge, ayant tout-à-fait les manières et le ton d'un homme de cour accompli. Son éducation, qu'il ne doit qu'à lui seul, est toute pratique. Il a été un temps secrétaire d'Etat en Toscane, et il lui a suffi de quelques années pour ramener à un état florissant les finances de ce pays qui étaient dans une situation désespérée. Après avoir quitté l'Italie il vint s'établir à Genève, où il s'est acquis, comme banquier, une fortune considérable. Quand on mettait cette question sur le tapis: »0n parle toujours de ma grande fortune, répondait-il, et je n\ii que neuf petits niilUons». Il possède la maison la plus belle de Genève, et il en a été lui-même l'architecte. Parmi ses qualités comme homme du monde, il possède un remarquable talent de comédien. Malgré tout cela, et bien qu'il eût tout ce qu'il faut pour être recherché dans les cercles les plus distingués des grandes capitales de l'Europe, ce n'est que dans les derniers temps, c'est-à-dire après que ses efforts en faveur de Findépendance de la Grèce lui eurent acquis une renommée

européenne et valu des hommages de tous les pays, ce n'est qu'alors seulement qu'il s'est vu accepté dans le plus grand monde de cette petite ville de Genève. Il arrive en effet que, malgré la liberté et l'égalité qui régnent ordinairement dans les villes libres, elles ont leur aristocratie, leur démarcation de classes, soit qu'elles se divisent en Noirs et en Blancs comme en Amérique, en nobles et en roturiers comme à Benie, en hornmàn et en Tdôfmàn *) comme dans les petits cantons, ou ce qui est plus ordinaire en riches et en pauvres. A Genève, en outre, les riches se subdivisent en deux classes: les riches cC ancienne date et ceux de nouvelle date. Ils ont leurs quartiers distincts: aux premiers la haute ville, kt basse ville aux seconds, ëynard, qui appartenait à la basse \ille, a été admis récemment, comme nous venons de le dire, parmi les élus de la vieille aristocratie d'argent. Genève n'est plus sans doute »cette ville sournoise où Von ne rit jamaisy>, dont Voltaire a parlé, mais on peut s'imaginer aisément combien les relations se trouvent restreintes dans une aussi petite ville, quand la société se partage en deux classes qui ne se mêlent jamais. Comme on faisait remarquer à Bonstetten que dans un royaume antique, comme la Suède par exemple, les paysans étaient admis à la table du roi, Bonstetten répondit. «C'est sous les Antonins, et non , sous la république, qu'il faut aller chercher la vraie liberté, si elle existe quelque part».

. Comme extérieur Sismondi n'a de remarquable que ses regards pleins de feu. Avec ses manières calmes et sans l'ombre de prétention, il peut ne pas appeler l'attention dans une grande société. Ce n'est que lorsqu'il commence à parler que tous les yeux se dirigent sur lui et qu'on oublie le reste des assistants. Ce qu'il y a de plus étonnant en lui ce n'est pas tant encore l'étendue de ses connaissances dans presque toutes les matières, ni cette mémoire incroyable qui lui présente les exemples les plus justes à l'appui des jugements qu'il porte, ni même le charme qui lui fait mêler à ses récits de§ traits de caractère frappants et de courtes anecdotes, grâce auxquels il leur donne souvent une con-

*) Littéralement: les pieds à sabots (dans le sens de sabot d'animal) et les pieds fourches, autrement le gros et le menu bétail. (Note du tr.)

chsion au tour épigrammatique qui ne souffre pas de réponse; non, ce qu'il y a de plus merveilleux chez Sismondi c'est qu'il semble avoir vécu de la vie des personnages qu'il met en scène. A-t-ilà représenter un événement, fût-ce des temps les plus reculés, il ne se borne pas à raconter, mais il semble qu'il soit présent à l'action même, ou qu'il fasse revivre autour de lui et de ses auditeurs les temps disparus. Ses dernières paroles sont ordinairement suivies d'un long silence: chacun se plaît à repasser dans sa mémoire ce qu'il vient d'entendre et l'on se réveille comme après un voyage de l'âme au pays du songe, tout étonné de se retrouver en société autour d'une table à thé. On a ressenti le souffle du démon, — dans le sens antique du mot, — qui se retrouve chez tous les grands génies; on fixe ses regards étonnés sur l'enchanteur que rien ne désigne plus à l'attention quand il a fini de parler, si ce n'est la modestie avec laquelle il cherche à se soustraire à tous les yeux. Comme à tous les Italiens il lui arrive même, s'il a affaire à quelqu'un qui ne soit pas de son intimité, de se confondre en salutations et en politesses outrées. Il possède aussi cet art exquis et tout particulier de dire des choses flatteuses et obligeantes, ce qui ne l'empêche pas, comme on sait, d'avoir dans l'âme l'indépendance et la fierté du républicain. Voici une preuve de la manière dont il sait donner un tour noble à la politesse. Il a établi ici une imprimerie que M:me de Staël désirait visiter. Après lui avoir montré l'établissement dans toutes ses parties, il lui demanda si elle voulait bien immortaliser ses presses en tirant elle-même urie feuille. Elle y consentit, donna la pression voulue, et quand on retira la feuille imprimée, celle-ci contenait une magnifique poésie en l'honneur du père de M:me de Staël, qu'elle adorait comme on Je sait.

Le lendemain nous nous rendîmes à Coppet, où ce qu'il y a aujourd'hui de plus remarquable à voir est la tombe qui renferme les restes mortels de Necker, de sa femme et de M:me de Staël. nQuand je serai là-dedans, promettez-moi de venir me voir, avaitelle dit un jour à Bonstetten, en lui montrant la porte du tombeau. 11 lui donna souvent cette pieuse marque de souvenir. Pendant nos proniena.des dans les grandes salles désertes et dans

le jardin il nous raconta beaucoup de choses sur cette femme célèbre. Ce cercle de M:me de Sïaël à Coppet était certainement le plus spirituel qui fût alors en Europe. Il s'y faisait nne véritable débauche cT esprit j suivant l'expression de Bonstetten. Quand on sortait de là il semblait qu'on ne rencontrât partout que des hommes stupides et qu*on n'entendît que des sottises. Les hôtes habituels furent pendant longtemps: Sismondi, Jean v. Mûller, A. W. ScHLEGEL, Benjamin Constant, Mallet, Pictet et Bonstetten, auxquels venaient se joindre, comme oiseaux de passage, HuMBOLDT, Byron, Oehlenschlaeger, Werner, Talma, etc. Au milieu d'un si brillant entourage, c'était encore M:me de Staël qui brillait le plus par le feu de la conversation, par la vivacité, par l'esprit. En un jour, à Coppet, Ton vivait plus de la vie de l'âme que partout ailleurs en un an. Il n'y a guère de revue littéraire qui ait émis des jugements aussi remarquables et sur tous les sujets, auteurs anciens et modernes, beaux-arts, politique et sciences sociales, grandes personnalités et chronique du jour.

Autant le jugement de M:me de Staël éta^t profond, étendu, incisif, quand elle s'exprimait sur les grandes questions et sur les rapports sociaux, sur les beaux-arts et sur l'état des sciences dans son pays, sur les personnes qu'elle avait connues ou sur les événements auxquels elle avait pris part, autant il devenait arbitraire et incertain quand elle avait à traiter d'autres sujets. Elle n'avait pas le sentiment des beautés de la nature. Elle ne respirait vraiment que dans l'atmosphère du monde civilisé, elle ne vivait que par cet incessant échange des pensées où elle brillait sans rivalité possible; aussi Paris était-il la capitale selon son coeur. Un jour Bonstetten lui demandait de lui expliquer quel était son secret pour dominer ainsi la conversation partout et quels que fussent ses interlocuteurs. »Un de mes secrets, répondit-elle, c'est que je mets l'entretien sur un terrain où je sais que les autres ne peuvent me suivre.» C'est ainsi qu'il lui est arrivé parfois d'étonner la société, même à Paris, cette capitale de la civilisation, par ses remarques et ses conclusions scientifiques, qui pouvaient bien d'ailleurs paraître contestables à tel ou tel de ses auditeurs. Ainsi, par exemple, elle ne savait ni le latin ni l'allemand, ce qui ne lempêchait pas de

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porter un jugement sur ces deux langues. Elle traduisit une fois avec enthousiasme une ode d'Horace*), où le poëte dit de Myrtaie Taffranchie qu'elle était plus emportée que les flots de l'Adriatique (aerior Adriae); M:me de Staël crut qu'il s'agissait de l'empereur Adrien et fit là-dessus un superbe commentaire. Elle s'imaginait comprendre l'allemand, mais assez souvent, au lieu de traduire, elle inventait. Bonstetten était d'avis que A. W. Schle- GEL avait eu trop d'influence sur son livre de V Allemagne, si remarquable d'ailleurs à tant d'égards, ce qui pourrait expliquer qu'il n'y est pas suffisamment rendu justice à certains auteurs comme Wieland, Matthisson, etc. Les préjugés qu'elle nourrissait primitivement contre l'Allemagne avaient cédé devant l'accueil qu'elle y reçut. A Berlin elle fut traitée comme le serait une princesse, surtout par la reine Louise qui lui disait: ^^Nons sommes glorieux de vous posséder.» Du reste, en vraie Parisienne, elle ne manquait pas ^une occasion de chercher à faire de l'efi'et; ainsi à Weimar alla-t-elle demeurer dans une maison qui était restée longtemps déserte, parce qu'il y revenait des esprits. Si, parmi les génies de l'Allemagne, elle donne sans comparaison le premier rang à Goethe, dont les idées littéraires s'accordaient assez peu avec les siennes, il faut voir là refi^et que produisait la conversation du DicJifer-Kdnig iu Weimar auquel sous ce rapport elle n'aurait pu, même de bien loin, comparer aucun de ses compatriotes. Parmi une foule d'expressions de lui qui avaient frappé M:me de Staël, il en est une assez peu connue sur Napoléon. L'empereur parlait avec le poëte de son Werther, qui avait tourné tant de têtes même en France, et finissait par cette remarque: nMais je n'aime pas la fin de votre roman» ] à quoi GoETHE répondit: y)J€ ne croyais pas que Votre Majesté aimât que les romans eussent une fin», faisant allusion tout à la fois à l'épopée qu'il jouait et à ce qu'elle pouvait finir comme un roman.

On ne saurait s'imaginer jusqu'où sont allées les petites persécutions de Napoléon contre M:me de Staël, N'était-ce pas un vandalisme, dont aucun pays n'offrirait d'exemple aujourd'hui, que d'anéantir ses innocentes critiques sur la littérature allemande V ♦)Libri. Ode XXXm.

BONSTETTEN remarqua que les peines, qui jadis étaient simples et compréhensibles, prirent sous la tyrannie de l'Empire des milliers de formes. C'est ainsi qu'on parvint à changer en un vrai purgatoire, pour M:me de Staël, le calme séjour de la maison paternelle; on bannit les amis qui venaient la visiter, on destitua le préfet qui avait souffert ces visites. Tous ceux qui dépendaient du gouvernement, ou qui avaient quelque chose à demander pour eux-mêmes ou pour les leurs, évitèrent désormais de la voir. Comme le pouvoir de Napoléon ne s'étendait pas seulement sur la France, mais embrassait encore l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne et le Portugal, elle fut bientôt complètement abandonnée, aussi bien des étrangers que de ses proches. Enfin il ne resta plus que BoN- 8TETTEN et SiMONDi qui osassent entretenir des rapports avec elle, et encore n'était-ce pas sans risques qu'ils pouvaient s'approcher de Coppet. Sabran, qui correspondait avec elle, fut incarcéré à Vincennes. Elle conçut ajors le secret dessein de fuir en Amérique, mais elle changea de résolution et ce fut à Stockholm qu'elle vint chercher un refuge. Bonstetten possède plusieurs lettres d'elle adressées à M:me Brun et datées de Stockholm *). Rien ne pourait être plus flatteur que son exil, car il prouvait que le souverain du monde craignait son influence plus que celle de tout autre.

*) Elle écrit entre autres choses, à la date d'octobre 1812: »Ce pays est le plus calme et le plus libre qui reste encore sur le continent. Son chef (Charles- Jean) y est aimé à un degré que vous ne pouvez croire. — Vous êtes bonne de m'offrir votre maison à Copenhague; je serais bien heureuse de vous y voir, mais M. Alquieb me fait peur, non comme lui, mais comme ambassadeur de Frauce ; et d'ailleurs, tant que le système continental n'est pas changé, puis-je venir de Suède chez les Danois, moi qui suis si attachée au prince royal!» En Mars 1813 elle écrivait: »Je vous enverrai mes réflexions sur le suicide. Je les ai dédiées au prince royal, moi qui me suis fait proscrire pour ne pas louer Napoléon! Vous verrez dans cette dédicace mon opinion sur le prince. Il va bientôt partir, et Stockholm sera cruellement ennuyeux alors.»» Dans cette dédicace voici notamment ce qu'elle dit au prince royal: »Mes enfants et moi nous avons fait comme ces bergers de l'Arabie qui, lorsqu'ils voient venir l'orage, se retirent à l'abri du laurier. Un Français disait de vous, Monseigneur, que vous réunissiez la chevalerie du républicanisme à la chevalerie de la royauté. En eil'et dans quelque sens que la générosité puisse s'exercer, elle vous est toujours native. Vous pourriez pour ainsi dire gagner tout un peuple un à un, si chaque individu qui le compose avait le bonheur de s'entretenir un quart d'heure avec vous.

plus même que celle de Lafayette qui, bien qu'il n^approuvât pas FËmpire, put cependant rester à Paris.

Après la chute de Napoléon, M:me de Staël visita la France, où elle excita les esprits en faveur du retour des Bourbons, puis elle revint tenir à Coppet sa cour littéraire comme par le passé et correspondit avec l'empereur Alexandre, Wellington et plusieurs des hommes influents de cette époque*). La veille de sa mort elle reçut le duc d'orléans (Loujs-Philippe), Elle souffrit beaucoup pour mourir. Ce mot les angoisses de la morty disait BoNSTETTEN, Semble avoir été créé pour elle. Elle les ressentit pendant des années entières, et cela par suite de ses rapports avec RoccA, auquel elle était déjà secrètement mariée avant de visiter la Suède. Elle éprouva pour ce jeune homme intéressant et d'une beauté sculpturale ce même amour qu'elle peint en traits de flamme dans Corinne et dans Delphine, et elle n'osait pas s'assoupir de peur de ne plus le retrouver au réveil.. Aussi son sommeil ressemblait-il à cet état vague entre le rêve et la veille, état d'où elle sortait à chaque instant. D'après ce que RoccA a raconté à BONSTETTEN, elle s'était fait donner deux fois la bénédiction nuptiale, à Coppet et à Stockholm, comme si elle eût craint de ne pouvoir être unie à lui par des liens trop sacrés. RocCA fut lui-même près d'expirer de douleur à sa mort et il ne lui survécut pas longtemps. 11 était Suisse de naissance et avait été envoyé comme conscrit, avec d'autres de ses compatriotes, pour prendre part à cette malheureuse guerre d'Espagne. 11 y fut blessé dans une affaire et resta pour mort sur le champ de bataille. Une jeune Espagnole saisie d'admiration à sa vue, et ne pouvant concilier une si rare beauté avec l'idée de la mort, s'assura en effet que son coeur battait encore et pour le soustraire à ces furies qui, pendant la guerre d'Espagne, couraient les champs de bataille afin d'achever les mourants, elle le traîna dans une chapelle voisine où il revint à la vie. Conduit chez les parents de la jeune fille, il y reçut des soins jusqu'au moment où il put revenir à Genève sa ville natale. C'est là que M:me de Staël le vit pour la première

*) On croit que c'est une lettre d'elle qui a amené, en 1816, à réduire d*un tiers les armées étrangères alors en France.

fois. Elle était arrivée à le former à un tel point qu'on retrou yait, dans ses paroles, et les idées et jusqu'aux phrases de Fauteur de Corinne. Au demeurant c'était un homme aimable, d*une grande bonté et d'une véritable noblesse de coeur. M:me de Staël également était bonne et indulgente envers tout le monde, à l'exception peut-être de Napoléon, bien qu'il se soit produit, lors du retour de l'île d'Elbe un rapprochement avec l'Empereur, qui eut pour conséquence le recouvrement de créances dues par le gouvernement français à Nëckër depuis la révolution. M:me de Staël regardait à l'argent et, bien qu'elle fût libérale et bienfaisante, on reconnaissait toujours à cet égard la fille du banquier.

SCHLEGEL suivit sa dépouille mortelle jusqu'à Coppet (on sait qu'elle mourut à Paris). Ses amis de Genève et une foule incroyable de peuple assistèrent à ses funérailles. On a peine à concilier avec ses sentiments religieux si profonds la crainte invincible que la mort lui inspirait, à ce point qu'elle ne souffrait pas qu'on abordât ce sujet. Cette mort qu'elle redoutait tant lui fut pourtant peu cruelle et elle s'éteignit doucement.

BoNSTETTEN continua de parler sur ce sujet avec cette haute inspiration qui rappelle ces paroles du poète:

»Un philosophe en cheveux blancs est un roi ici-bas.j> »La crainte de la mort, poursuivit-il, enlève à la vieillesse toute sa dignité. C'est avec tristesse, avec répugnance même que bien des personnes assistent à un enterrement; pour moi je n'y puise que des pensées lumineuses et douces. Comment les hommes peuvent-ils craindre la mort, s'ils croient à une autre vie après celle-ci, s'ils croient en Dieu? Pourquoi s'effrayer du cours ordinaire de la nature. Celui qui ne sait pas mourir n'ajamais su vivre. Au bord d'une tombe je ne pense jamais aux choses d'ici-bas mais à celles de là-haut, jamais à ce qui est disparu, tombé en poussière, mais à ce qui est vivant, éternel. L'idée qu'on se fait ordinairement de la mort est tout-à-fait fausse. Elle n'est au contraire que le seuil de cette vie véritable, dont naturellement nous ne pouvons rien savoir dès ce bas-monde. Nous sommes entourés de profonds mystères, devant nous, derrière nous. C'est entre ces deux grands

voiles que notre vie se trouve enfermée. Mais qu*y a-t-il derrière ces voiles? Aux heures de l'intuition je crois parfois entrevoir ce qu'ils nous cachent... et quel spectacle splendide!»

Ces relations quotidiennes avec Bonstëtten nous étaient si précieuses que nous ne consacrâmes que le temps strictement nécessaire à visiter les environs de la ville, ces beautés de la nature si justement vantées et surtout ce Mont-blanc qu'un Anglais appelait: ï>le grand collection de montagnes.» Ce n'est pas ici le lieu de décrire ces excursions. Avant la visite à Chamouny, Bon- ST£TT£N proposa de faire autour des délicieuses rives du lac de Genève une promenade en bateau-à-vapeur, à laquelle il voulait se joindre. Nous nous réunîmes de bon matin à bord du Guillaume Tell, Un heureux hasard voulut que ce jour, consacré au plaisir et à Tamitié, fût son anniversaire de naissance. Il atteignait sa 83: ème année; vous jugez si les fleurs, les santés et les vers firent défaut. La muse suédoise lui rendit aussi un hommage qui pourtant courait grand risque de rester étranger à BonstetteN lui-même si Abrahams ne l'eût revêtu sur-le-champ des riches atours de la poésie allemande. Quelqu'un demanda à Bonstetten comment il se trouvait sur le seuil de cette quatre-vingt-troisième année. »/cA Un skandalôs gesund und munterer als je! . . .» répondit-il, »Vor aeht oder zehn Jahren, als ich noch ait war, konnte ich nicht dies thun. Et là-dessus il se mit à bondir avec la légèreté d'un jeune homme. Il attribuait ce rajeunissement de ses forces, dans un âge si avancé, à un régime sévère, — et en effet il ne buvait jamais de vin, disant que l'eau de Seltz est le Falerne des vieillards, — à ses excursions en plein air pendant lesquelles il méditait ses travaux philosophiques, et à ces gaies réunions du soir, yiist mein Geist mudCy so sturtze ich mich in das WeltgewUhl.yy 11 voyage encore tous les ans et, prétend-il, avec plus d'attention et de fruit que dans sa jeunesse. Il est certain qu'il voyait bien des choses dans la nature qui nous échappaient et que sur chacune d'elles il en savait plus que nous. Aussi y avait-il foule autour de lui. Il semblait qu'on n'osât avoir une pensée sur ce qu'on voyait, avant que Bonstetten se fût prononcé. C'était avec enthousiasme que les dames écoutaient ses commen-

taireB sur la Nouvelle-Héloïse de Rousseau, dont la scène se passe précisément sur les bords du lac de Genève. Le nom seul de plusieurs des localités devant lesquelles nous passâmes faisait battre les coeurs féminins La vue de la villa de Byron évoqua une foule d*anecdotes sur ce grand homme, qui a tour-à-tour été Tobjet de Tadoration et de la haine du beau sexe. Cette villa Deodati, il l'avait choisie du côté de la Savoie, loin de la ville, pour éviter ses compatriotes établis à Genève ou dans les environs. L animosité des salons de Londres l'attendait même là et les belles filles d'Albion y déchiraient sa réputation comme autrefois les Bacchantes l'infortuné Orphée. Mais aucun de ceux qui l'avaient vu ne pouvait jamais oublier une semblable figure. Sous ces traits, aux contours d'un pureté angélique, surgissait parfois une expression qui rappelait Satan. Son front et ses yeux ressemblaient à un ciel tropical, plein de nuées orageuses. Sa voix était mélodieuse; il y avait, dans tout son être, un mélange de timidité et de fierté. Un jeune Grec, qui avait passé par Genève peu de temps auparavant, racontait ce qui suit sur le dernier amour de Byron et sur ses derniers instants. L'objet de cet amour était une Grecque d'une merveilleuse beauté, qui pourtant n'y répondit pas et qui prit du poison quand elle apprit que son fiancé était au nombre* des victimes de la guerre de Yin^épendance. Quant à la mort du poète, elle a été moins poétique que sa vie. Il éprouva un refroidissement en revenant d'une chasse, ne voulut pas changer de vêtement et fut pris d'une fièvre violente. Maurocordato lui amena un médecin; mais Byron ne voulut pas le recevoir et il succomba, pleuré de tous les Grecs. Nous passions devant une villa où a demeuré le duc de San Carlos, l'ancien gouverneur de Ferdinand VIL Bonstetten nous raconta que ce personnage avait vu le corps de l'infant Don Carlos et que la tête n'était pas séparée du cou. Un médecin, qui avait assisté à l'ouverture du tombeau, lui avait affirmé qu'il n'y avait pas trace de violence ei^térieure. Il faudrait donc que l'infant eût été empoisonné, en admettant que cet événement comme beaucoup d'autres ne se trouve pas, quand on voudra l'examiner d'un peu près, appartenir au domaine de la fable.

Nous débarquâmes à Vevay, d'où nous fîmes une excursion en voiture jusqu'à Chillon, que le magnifique chant de Byron a rendu célèbre. De là nous revînmes à Vevay, où nous passâmes la soirée. Du balcon de Thôtel où nous demeurions on a une vue enchanteresse. Le soleil couchant teignait de pourpre les glaciers, qui se réfléchissaient dans le lac. Peu à peu leurs sommets de rubis pâlirent, et le Mont-blanc, s'élevant au-dessus de toutes les autres montagnes, conservait seul une légère teinte rosée entourée de nuages d'argent. »Voyez quel calme sur ce lac de Genève... un lac de TElysée! on dirait qu'il attend Mat- THESSON, ajouta-t-il, faisant allusion au poème inimitable de cet auteur intitulé: die Genfer-See. Ceci l'amena à parler de leur première rencontre à Wolfsbrun, parmi les ruines d'Heidelberg. Dès ce jour commença leur intimité. C'était là qu'ils avaient conçu le projet de fuir la Suisse et l'Allemagne, alors à feu et à sang, et d'aller chercher un paisible refuge dans l'Amérique du Nord. La conversation, dont ce riche trésor des souvenirs de BoNSTETTEN fournissait les principaux aliments, se prolongea jusqu'à minuit passé sous ce beau ciel étoile et par cette douce soirée de l'arrière saison. Peut-être n'est-il personne au monde qui ait vu et pu connaître à fond tant de personnages remarquables. Il a connu Voltaire et Rousseau, Diderot et d'A- LEMBERT, NAPOLÉON, quand il n'était encore que général, et le Duc d'Orléans (depuis Louis Philippe) exilé. Chateaubriand et KosciusKO, Talleyrand et Capo d'Istria, Barante et

POZZO Dl BORGO, HUMBOLDT et JeAN V. MÛLLER, Gray et

Haller, Necker et Sismondi, Byron et Oehlenschlaeger, M:me de Staël et lady Morgan, Casimir de la Vigne et MaurocoRDATO, Thorwaldsen et Canova, Filangieri et Eynard, Pestalozzi et Bell, Le Kain et Talma, Mattisson et Salis; — en un mot à peine aurait-on pu citer un homme célèbre, dans cette dernière moitié du 18:ème siècle et le premier tiers du dixneuvième, qu'il n'eût connu et dont il n'eût conquis l'amitié. Il est assez singulier, disait-il, qu'excepté Matthisson et Jean V. MuL- LER, il n'est personne avec qui je me sois lié plus promptement que Napoléon. Parvenu au trône il se souvenait encore de moi:

D'ordinaire sa première question, quand il rencontrait un Suisse, était 8*il me connaissait. Napoléon invita plusieurs fois Bons- TETTEN à se rendre à Paris. Mais celui-ci, comme Diogène, préféra s'en tenir à son tonneau. A mesure que le despotisme s'accusait chez Napoléon, rattachement de Bonstetten allait s'aflFaiblissant pour celui qu'il appelait d'abord par plaisanterie mon grand ami, et qu'il finit par appeler »rfer grosse Dàmonn.

Bonstetten parlait souvent de son nEneide cTAmitiéyy avec Jean v. MOller, comme il appelait leur intimité. Il décrivait ce temps où Matthisson et lui ne pouvaient arriver à dénicher un éditeur pour l'immortel historien de la Confédération helvétique. On prétendait qu'il ne savait pas écrire l'allemand. Quand Bonstetten assista pour la première fois à un cours de Jean v. Muller, celui-ci avait l'air d'une jeune fille de seize ans, affublée d'une perruque de sénateur. Son extérieur tenait le milieu entre celui d'un vieux professeur et celui d'un enfant de douze ans. Mî'^ller comme Bonstetten, avait été formé par cet excellent Bonnet; mais leur émulation et les encouragements réciproques qu'ils se donnaient influèrent singulièrement sur toute leur vie littéraire. Quand Bonstetten revint de son voyage à Londres et à Paris, c'était déjà un homme du monde accompli; ce fut alors qu'il lut le Bellum Cimbriçum de Mûller; pénétré de respect pour ce génie qui surgissait si inopinément, il s'empressa de lui faire visite. 11 s'en était fait une tout autre idée et ne put s'empêcher de rire à la vue de ce »bouton de rose en perruque». L'opposition la plus grande régna toujours chez Mûller entre Thomme intérieur et l'homme extérieur. Géant en fait de science, ce n'était plus qu'un enfant candide dans les relations de société. Dans les luttes de la dialectique toutefois il ne rencontrait pas de maître. Un soir, chez M:me de Staël, A. W. Schlegel avait émis l'opinion qu'on n'était pas plus sûr de l'existence de Moïse que de celle d'HOMÈRE ou d'OssiAN, paradoxe qui fut chaudement appuyé par Benjamin Constant. Au lieu d'invoquer le témoignage de l'histoire, Jean v. Muller demanda une Bible et fit, chapitre par chapitre, l'analyse des deux premiers livres de Moïse d'une façon si remarquable que tout le monde resta muet d'éton-

nement. II est fâcheux qn on n'ait encore pu livrer à la publicité que la moitié des oeuvres de Mûllër. La plus 'grande partie des matériaux immenses qu'il a amassés pour son >iHistoire généraîe»y et qui sont écrits en une sorte de chiffres, dorment encore dans les rayons de la Bibliothèque de Schaffouse, livres sybillins, que nul jusqu'à présent n'a pu déchiffrer. Mais lors même que tous ses autres ouvrages auraient péri, ses lettres suffiraient, comme à Pline, à le rendre immortel. Pour les âmes jeunes il n*y a pas d'aliment plus pur et plus fortifiant. Il faut pourtant regretter éternellement qu'il ne lui ait pas été donné de mener à bonnes fins au moins une partie de son oeuvre immense. Lui-même en avait l'espoir et comptait atteindre sa quatre-vingtième année. Il ne parvint pas au-delà de la moitié de cet âge. Il était en chemin pour Ttibinge, où il comptait passer le reste de ses jours dans le calme de la vie scientifique, quand il fut rejoint par le courrier que Napoléon lui dépêchait pour l'appeler à des fonctions dont les soucis abrégèrent sa vie. Chose étrange! Supposons que ce courrier n'ait pu l'atteindre, et peut-être serait-il venu à bout de ses grandes entreprises. Le professeur Sartorius, de Gottingen, a raconté à Bonstetten cette circonstance, dont on ne trouve pas trace dans la correspondance de MuLLER, que celui-ci, en définitive, n'avait aucune influence sur le roi JÉRÔME. Il paraîtrait que les sentiments du roi envers cet historien si distingué et si modeste frisaient la haine, et se manifestèrent même un jour par des brutalités qui, venant s'ajouter au sentiment que MCller avait déjà de sa fausse position, considéré qu'il était par ses compatriotes allemands comme un déserteur, amenèrent chez lui un terrible accès de fièvre nerveuse. Cinq jours après cette scène avec Jérôme, Muller était mort.

Ces paysages de Vevay çt des environs sont tellement inséparables de la Nouvelle- Heloise, le chef-d'oeuvre de Rousseau, qu'il ne faut plus songer à en faire la description désormais. Grâce à lui cette terre est devenue classique pour tout coeur qui aime ou qui a aimé, et qui ne saurait certainement visiter sans émotion Clarens, les sombres roches de Meillerie et Chillon où

Julie se précipita dans les flots, Chillon que Eousseau et Byron ont immortalisé à l'envi! Jean-Jacques a reproduit les localités avec une vérité si saisissante, qu'il en résulte que Julie et Saint- Preux nous apparaissent comme des personnages réels.

Pendant notre visite à Chillon, Bonstetten alla voir son vieil ami Huber, naturaliste distingué et, ce qu'il y a de plus singulier, naturaliste aveugle, depuis sa jeunesse qui plus est, ce qui ne Ta pas empêché de faire une foule de précieuses découvertes dans le domaine de la nature visible, surtout sur les moeurs et l'économie domestique des abeilles. Quand quelqu'un le plaint de sa cécité, il répond : nJe vois plus que tous, puisque je vois au dedans où le soleil ne se couche pas,» Une fille aveugle charme par des chants accompagnés sur la harpe les soirées du vieux voyant.

C'est le château de Hauteville avec son parc et sa terrasse magnifiques qui ofifre la plus belle vue de la contrée. Le maître du château nous avait invités, Bonsteïten et nous, à un charmant dîner. Il y avait là, — ce qui arrive assez fréquemment dans les réunions en Suisse, — un représentant d'une certain nombre de pays divers, mais la Suède en avait deux.

Le lendemain nous retournâmes à Genève. »Un bateau à vapeur est aujourd'hui quelque chose de si ordinaire, dit Bonsteïten, que personne n'y fait attention. Quelle merveille pourtant que cet objet qui s'avance contre vent et marée, sans Taide d'aucune force vivante. A tout prendre la civilisation dépend de la mécanique. Enlevez-nous nos machines et nos instruments, et nous voilà des cannibales. Quel puissant moyen de civilisation que cette force de la vapeur! Autrefois ce n'étaient que les diverses classes de la société qui tendaient à se rapprocher; aujourd'hui ce sont les peuples les plus éloignés.»

Il n'y eut pas de jour que nous n'eussions quelque chose à apprendre dans la conversation de ce sage. Il poursuit ses études de psychologie et d'esthétique, dont nous pouvons par conséquent attendre encore de nouve^mx et d'excellents fruits. Chaque jour il fait ainsi, dit-il, des voyages dans le domaine de l'âme, où presque tout est nouveau, car il pense que nous ne sommes pas

Qoo^ç:

plus avancés en psychologie qu'en alchimie, ce qui fait que le monde est encore si matérialiste, bien que nous n'en sachions pas plus long sur la matière que sur Tâme. Les savants qui jusqu'à présent se sont occupés de psychologie sont restés, suivant son expression, dans leur coquille comme le limaçon, mais lui n*a cessé de comparer les observations intérieures et extérieures: »Ick gehe in Entdechung meiner seJhst immer vorwàrts,» Ce n'est pas seulement pour se distraire qu'il va chaque jour dans le grand monde; c'est pour lui une étude psychologique féconde en découvertes dans l'âme humaine. Genève est peut-être une des villes les plus favorables pour de semblables investigations; c'est en effet une sorte de passage pour toute l'Europe civilisée, et le cercle de la société n'y est pas si étendu qu'une personnalité intéressante puisse échapper à lattention. Ceux qui ne le connaissent pas peuvent s'étonner de voir un octogénaire rester à un bal ou à un souper jusqu'après tninuit, et cela plusieurs jours par semaine, c'est que non-seulement il y trouve deux-cents exemplaires humains à étudier, mais encore il y rencontre aussi vingt races, vingt peuples divers, étude aussi intéressante que l'est, pour le naturaliste, celle des plantes des différentes parties du monde. Entre autres personnages extraordinaires, il avait fait récemment la connaissance dlTURBiDE, l'ex-empereur du Mexique. »Si j'avais noté, disait-il, tout ce que j'ai vu et entendu d'intéressant pendant plus d'un demi-siècle de la vie de société, j'aurais écrit vraiment un merveilleux ouvrage, car tous les penseurs et tous les littérateurs de l'Europe passent par Genève et viennent saluer le vieux Bonstetten.» Cette habitude d'étudier toujours de nouvelles individualités avait pris sur lui tant d'empire que, dans un cercle de vingt personnes à lui connues, il se trouvait isolé. Si l'on en croit son expérience, ces relations incessamment renouvelées ont pour résultat de rajeunir l'âme, surtout cette fréquentation de la jeunesse qui, encore au seuil du monde, conserve toute sa noble ardeur et toute sa fleur. 11 mettait le plus haut prix à la société des femmes instruites et aimables. Dans cette amitié d'un vieillard pour une jeune femme, le souvenir de ce que fut l'amour jette comme un reflet qui rappelle le pourpre

du soir et forme un sentiment pur et d'une douceur indicible. Ce n'est que l'harmonie des âmes; mais de toutes les sympathies c'est la plus noble, l'opposé précisément du la folle passion des vieillards qui veulent faire les jeunes amoureux transis. A l'appui de cette vérité qu'un homme âgé peut cependant produire une impression tendre et durable sur un jeune coeur^ il racontait qu'un jour, dans une excursion aux environs de Genève, il avait rencontré une petite fille de 8 à 9 ans d'un charme vraiment indicible, avec laquelle il avait longtemps causé et qui paraissait se plaire extrêmement dans sa société. 11 l'avait entièrement perdue de vue depuis, quand, au bout de dix ans environ, il reçut une lettre de la mère de l'enfant que lui mandait qui sa fille/ au lit de mort, avait exprimé le voeu de le revoir une fois encore. Il se hâta de se rendre à ce désir d'une mourante, mais quand il arriva, elle n'était plus.

Une des idées bien arrêtées de Bonstetten et qu'il répétait souvent était celle-ci: nSeeligseyn ist ein kerrlicheSy tvohlfeiles Elixir, das man sich sélhst recht gut Icomponiren hann.» Dieu, selon sa croyance, a pourvu à ce que tout homme puisse trouver le bonheur, à la seule condition de le chercher dans la vraie voie. Pour lui, c'est avec une entière soumission et un esprit serein qu'il accepte les mauvais jours comme les bons. Est-il malade? 11 s'installe dans son lit de façon à pouvoir écrire et lire et attend, d'une humeur constamment égale et enjouée, ce qui doit lui advenir. S'il a jamais existé un vrai sage ici-bas, c'est bien lui. A-t-il des insomnies? 11 se plonge dans un bain froid, souvent deux, trois fois dans une nuit, ce qui active la circulation du sang et lui rend le repos. Il y a quelque temps il eut un accès de goutte: »Mais c'est une goutte de jeune Aowme», disait BUTINI son médecin. Quand, après son rétablissement, il reparut dans la société, une jeune Parisienne s'écria: vVoilà M. de Bonstetten qui reprend son air de trente ans», et elle lui prédisait qu'il vivrait au moins un siècle, à quoi il répondit: »Mais un pauvre petit siècle, &est bien le moins qu'on puisse faire.» .

Un soir nous étions chez Sismondi. On y fit comme d'ordinaire beaucoup de musique, car il l'aime passionnément. «Pour

faire de la vraie musique, disait Bonstetïen, il ne suffit pas d'agiter les doigts, mais il faut verser à pleines mains Tharmonie dans les coeurs.*' Là-dessus on parla de la manière de chanter, et à ce sujet Bonstetten dit: »N'allez pas vous figurer que ce soit vous qui nous ayez transportés. LTiomme n'est autre chose qu'un objet résonnant, qu'une harpe éolienne, que les ailes célestes doivent faire vibrer pour que l'émotion nous gagne. La musique est mystique, elle aussi.

Là se trouvait Simond*), parent de Sismondi, qui avait longtemps vécu en France et y était arrivé à cette conviction que les éléments de la vie constitutionnelle manquaient à ce pays, la révolution ayant tout égalisé et l'éducation politique s'y trouvant étouffée. Il en concluait à la probabilité d'un retour au despotisme, soit pacifique, soît belliqueux, ou, comme il disait, à cette alternative d'un Bonaparte en robe de chambre ou d'un Bonaparte à cheval. Sismondi avouait que la liberté politique était difficile à maintenir chez un peuple où un caprice pouvait produire une révolution, et que ce qu'on appelle le suffrage universel était un rêve **), d'abord parce qu'on ne pourrait jamais le pratiquer, puis parce qu'il était absurde de soumettre des questions politiques et économiques à des masses si ignorantes en général que certainement il s'y trouverait une majorité pour déclarer que c'est le soleil qui marche et la terre qui est immobile. Cependant il croyait à une expansion progressive des lumières, grâce à laquelle tous les peuples deviendraient peu à peu mûrs pour la liberté, bien que celle-ci, suivant son expression, fût un vin généreux qui peut aisément troubler les cerveaux faibles.

Pendant la révolution suisse, Sismondi et Bonstetten se virent tous deux bien près d'être assassinés; et c'est à grand'peine qu'ils parvinrent à se réfugier le premier en Angleterre, le second en Danemark. «Dans une révolution, disait Bonstetten, tout est sens dessus dessous et les hommes agissent comme s'ils étaient ivres; les bruits les plus absurdes trouvent croyance, ce

*) Auteur d'un voyage en Angleterre et de plusieurs ouvrages estimés. Simond était le nom de famille de Sismondi apr^s qu'il se fut établi en Suisse. •♦) Sismondi n'a pas survécu à 1851. ,

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n'est qu'à la vérité seule qu'on n'ajoute pas ioi. La Suisse fut infectée des idées françaises, bien qu'on puisse dire avec raison que Genève a joué et le prologue et Tépilogne de la grande révolution. Aussi les esprits les plus éclairés n'osaient décider si cette révolution serait le berceau on le tombeau de Thumanité. Quoi qu'il en soit, c'était un triste tableau que de voir un monde entier sombrer, et la Suisse, jusqu'alors si calme et si heureuse, changée en un enfer dont la peinture aurait exigé le pinceau des Tacite et des Milton. Il fut question, entre autres choses, d'incendier toutes les villes et de mettre à mort tous les riches. Une troupe se donna elle-même le nom de Légion infernale et ne justifia que trop ce nom: Quant aux soldats français ils se conduisaient bien, mais les délégués de la Convention cherchaient à prolonger l'anarchie pour assurer leur pouvoir. Le Ministre de France était aussi absolu que le Dey d'Alger. Nous ne savions pas combien nous étions riches, disait le peuple, avant que les Français nous eussent tout ravi. C'est de cette façon qu'on essayait de nous persuader qu'il valait mieux pour le pays de se réunir à la France. Cette réunion eut lieu en effet, et la conséquence en fut que la Suisse dut entretenir une armée pour le compte de la France et tirer de ce pays tous ses objets de première nécessité. Sinon on la livait de nouveau en proie à l'anarchie. Pour prix de ce protectorat il fallait »de l'or et du sang.» Les jeunes gens s'en allèrent guerroyer en Espagne et en Russie, et bien petit fut le nombre de ceux qui revinrent. 11 fut une tois question d'ériger la Suisse en royaume, sous Borghese.

Une circonstance peu connue et qui ne s'est révélée qu'assez tard c'est que Fenvahissement de la Suisse par la révolution a eu pour point de départ une question purement stratégique. En effet MOREAU et Carnot avaient démontré, dans un conseil de guerre, que si Ton voulait entrer en Italie par la Suisse au lieu de s'y rendre par le ïyrol, dont il avait d'abord été question, on éviterait trois grandes batailles. Où les généraux ne voyaient qu'une question de passage, les chefs de la Convention virent une occasion, qu'ils saisirent, de révolutionner le pays. Au Congrès de Vienne on forma aussi le projet de réunir la Suisse et le Tyrol pour en

former une barrière entre le Nord 'et lé Sud. La première idée de ce plan, qui fut rejeté comme on le sait, venait de Jean de MCller.

Voici un fait qui montre avec quelle attention la police secrète de Paris suivait les événements dans les parties les plus reculées de ce vaste royaume. Ua jour il y eut à Genève une terrible alarme à propos de Tordre transmis au Préfet, par le Ministre de la police, de punir sévèrement ceux qui, dans la dite ville s'étaient permis de porter publiquement la santé du roi d'Angleterre. L'enquête à laquelle il fut procédé amena à découvrir que, dans une école, un jeune garçon de 10 ans, nommé Georges, qui à Fexamen final avait remporté la plupart des prix, s'était vu appelé roi par les autres enfants, et que ceux-ci, au banquet donné à la suite avaient porté la santé dudit roi Georges. Naturellement cette grosse affaire tomba sous le ridicule. — A l'occasion de la naissance du roi de Rome Genève dut, par ordre, se réjouir pendant cinq jours. BoNSTETTEN prétendit que c'était à Napoléon qu'il fallait faire remonter toutes les nouvelles constitutions, puisque c'était sa tyrannie qui avait démontré à tous les peuples la nécessité de mettre une digue aux envahissements du pouvoir.

Un jour passé à Ferney donna lieu à une conversation sur Voltaire, que Bonstetten appelait: >idie mârkwurdigste aller Geistererscheinungen», dans la double acception du mot, car vers la fin de son existence ce n'était plus qu'une ombre. Ceux-mêmes qui l'ont connu eurent de la peine à s'expliquer, cette double nature. HoNSTETTEN voyait en lui deux êtres; l'un vrai et admirable, l'autre faux et provoquant le mépris. Là où il se peint le mieux c'est dans sa correspondance, où on le voit tantôt plein de noblesse, de sentiment, de générosité, tantôt envieux, haineux vindicatif, mais toujours spirituel, mordant et plaisantant éternellement, même jusqu'au bord de la tombe. De là ces nombreuses contradictions dans sa vie et dans ses ouvrages. Nul n'a vilipendé plus amèrement tout ce qui est sacré pour les hommes; mais avec tout ce qu'il a écrit de beau sur la religion, on pourrait faire un admirable livre de piété. Les deux pures démons qui l'inspirèrent furent l'amour-propre et la vanité de triompher de ses

adversaires. Le prince de Ligne, un des hommes qui ont le pins approfondi le coeur humain, prétendait que Voltaire était »un anti-chrétien de circonstance», et que pour en faire un,bon chrétien il eût suffi de lui dire que Fbéeon, La Beaumelle et ses autres ennemis ne croj^aient pas au Sauveur; que Voltaire aurait aussitôt saisi sa plume pour écraser les infidèles et crié à son secrétaire le jésuite AdAM: «Arrière avec vos bouquins et venez entendre la messe. Désormais j'y assisterai tous les jours». Il disait aussi: »I1 n'y a qu'à Bossuet et à Fléchier que je permette d'être bons chrétiens.» Sa brouille avec Frédéric II eut également pour origine la vanité blessée: le roi ne voulait pas reconnaître la profondeur de son génie politique. Et cette perpétuelle coquetterie avec la maladie et la mort, qu'était-ce autre chose que la vanité, le désir de se rendre intéressant. A tous ceux qui le venaient voir il s'empressait de dire: »Vous êtes comme Ënée, vous visitez les ombres». Mais le feu roulant de saillies et de sarcasmes qui suivait immédiatement prouvait assez qu'il était vivant et bien vivant. Un jour qu'il se promenait avec un de ses hôtes, il déblatérait contre le Parlement comme d'habitude. Au moment où ils allaient passer par une grille, un âne se trouva sur leur chemin. Voltaire s'inclina en disant: r>Passez, je vous prie, monsieur le président! Ils rencontrèrent un jeune officier: »De quelle religion êtes vouSj monsieur^ demanda Voltaire.» — ^^Mes parents m'ont fait élever catholiquey>> répondit celui-ci. — ^Grande réponse! répliqua Voltaire, il ne dit pas quHl le soit. Au retour ils rencontrèrent sur le seuil de la porte un homme que Voltaire prenait pour un cordonnier, mais qui venait pour accorder le clavecin. » — Ah! monsieur, s'écria Voltaire, averti de sa méprise: »Un homme à talens! Je vous mettais à mes pieds, c'est moi qui suis aux vôtres.yi — On vint à parler un jour du Contrat Social de Rousseu. »Dites le Contrat Anti-Social B^écrm Voltaire, et il ajouta: »Mon ami Jean-Jacques est plus malade que je ne le croyais. Un instant après quelqu'un raconta que Rousseau avait été exilé: »0w est-il le malheureux? s'écria Voltaire. Qu'on me le cherche! Amenez-le-moi! Tout ce que jj'ai est à lui! Ainsi il pouvait passer sans transition de la haine à l'amitié. Une vraie calamité pour

lui était rénorme afflnence de visiteurs que lui valait sa célé^ brité. Quand on annonçait un inconnu, il s'écriait: Vite/ vite! Tronchin! C'était le nom de son docteur. Et Ton devait dire qu'il était malade. Un Anglais demanda la faveur de jeter seulement un coup d'oeil sur le malade. »Dites que je suis morth L'Anglais voulut alors voir le mort. Dites que le diable m'a déjà emporté. Ces sortes de visites lui inspiraient une telle terreur que souvent il lui arrivait de prendre médecine, rien qu'afin de pouvoir se dire malade. Une de ses faiblesses était de vouloir jouer les grands rôles dans ses tragédies, ce dont il s'acquittait fort médiocrement, ce qui ne l'empêchait pas de dire: >>j' ai fait pleurer !» Quand des acteurs étrangers venaient jouer dans ses pièces à Genève, il les encourageait volontiers et on l'entendait applaudir et s'écrier d'une voix sépulchrale: »C'e8t bien! Voilà qui est beau!» Après la lecture qu'il fit de son Irène aux acteurs, il fut pris d'un violent crachement de sang. Lors de la représentation il arriva que Thibautville changea 4 vers. Voltaire entra en fureur et s'écria ^ITest-ce pas assez que je crache le sang, fautai encore que Ton me fasse cracher des sottises.» En ''sa qualité de seigneur de village il prenait des airs très-solennels et parlait à ses paysans d'un style tragique, auquel naturellement ils ne comprenaient goutte.

BoNSTETTEN et Jean DE MuLLER firent de fréquentes visites à Voltaire pendant la dernière année de son existence. C'était avec plaisir qu'il les recevait en leur double qualité de jeunes auteurs pleins d'avenir et d'hommes d'une société charmante. Ce dernier, qui s'est tenu tout particulièrement au courant de la mort de Voltaire, croyait savoir que, pendant les derniers jours, il avait été traité assez durement par son entourage. Il disait que, malgré ses instances, on n'avait fait appeler ni le docteur, ni le notaire et qu'il avait pleuré et souffert beaucoup. Ceci ne s'accorde guère avec le récit officiel, mais Mûller connaissait beaucoup de ceux qui avaient vécu dans son intimité.

Le moment du départ approchait. Quand nous nous rendîmes auprès de Bonstetten, pour prendre congé de lui, nous le trouvâmes plongé dans ses études psychologiques. »L'bomme porte

en soi tout un monde de merveilles, dit-il, mais peu de personnes y font attention. Le passé demeure vivant en nous et chaque pensée a son ressort moteur. — Comment peut-on raisonnablement se représenter la vie sans son accomplissement, et le moyen de se figurer cet accomplissement si la vie n'est pas appelée à de plus hautes destinées? — Alors seulement les ténèbres de ce monde se dissipent à la lueur du soleil infini, et le sentiment du présent devient celui de Téternité. 11 me reste encore beaucoup à voir ici-bas, ajouta-t il en souriant, et peut-être bien qu'un jour vous me verrez à Stockholm. Sinon, écrives moi et que Dieu vous protège! On se retrouve toujours!»

JEAN DE MtLLER.

JEAN DE MÏJLLER.

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