THE NEW YORK
PUBLICUBRARY
AVrOR, LCNOX AND
TILMN PeUNOATIOMa.
Jues hommes de génie reflètent ordinairement leur époque et en reproduisent, pour ainsi dire, en raccourci l'image intime. Rarement ils s'en séparent complètement, pareils à ces fleuves qui traversent Focéan sans y mêler leurs flots. Jean de Muller fût un de ces hommes. Grand historien, il ne se montre pas moins remarquable comme homme. Au plus fort des aberrations politiques, il les jugea constamment avec le calme et le regard serein du penseur; dans le siècle de Fincrédulité et de Fencyclopédie, il resta toujours pénétré du sentiment religieux le plus pur. On peut lui appliquer ce qu'il a dit lui-même de Bonnet, que sa vie entière était un éloge. Elle est surtout instructive par sa résignation à la volonté de la Providence, par son zèle intarissable pour les intérêts les plus sublimes de l'humanité, et par cette persévérance infatigable à approcher du but proposé, que ni les chagrins, ni l'adversité ne pouvaient ébranler. Peu de personnes ont prouvé d'une manière plus éloquente que la vie du savant se compose d'alternatives incessantes de gloire, de combats et de privations. Bien qu'il fût recherché par les monarques de l'Europe, il posséda rarement plus que son pain quotidien; doué du cœur le plus tendre, il fût forcé de vivre loin de ceux qu'il aimait, et lui qui soupirait après la tranquillité, il ne cessa de se voir ballotté par les orages politiques d'un asile à un autre, jusqu'à ce qu'enfin il eût trouvé dans la tombe la paix qu'il cherchait.
Jean de Muller naquit à SchaflFhouse le 3 janvier 1752. CiCÉRON vint au monde le même jour, 107 ans avant J. C, Cl- CÉRON dont MÛLLER a dit qu'il eût été le plus heureux et le plus glorieux des mortels, s'il fût resté fidèle aux Muses, et ne
8e fât pas voué à la politique. Le père de Mûller était un ecclésiastique estimé*). Le fils tenait cependant plus de la mère Anne Marie Schoop, femme excellente et de beaucoup d'esprit. Le goât des études historiques fut de bonne heure éveillé chez lui par son grand père**), lequel professait un amour ardent pour son pays, dont il avait copié plusieurs chroniques. Avant que Fenfant sût lire^ il connaissait déjà par cœur les traits principaux de rhistoire suisse d'après les récits du grand père et pour avoir contemplé ses gravures historiques. "Et moi aussi je veux écrire un pareil livre", disait-il avant de savoir à peine former une lettre. A rage de cinq ans, il racontait les événements de Thistoire sainte et ceux de la Suisse avec une vivacité et une netteté qui attiraient autour de lui les hôtes de la maison. Le premier livre qu'il lut fut le cathéchisme, dont il couvrit les marges d'annotations. Les dix volumes de la géographie de Hûbner furent lus et relus par lui jusqu'à douze fois, et il n'oublia jamais cet ouvrage dont il faisait grand cas. A neuf ans, il commença à écrire l'histoire de SchaflFhouse et de ses bourgmestres, depuis les temps les plus reculés, par demandes et par réponses. Vers la même époque, il entreprit la lecture des auteurs romains. Son père, qui était bon latiniste, l'habitua à parler cette langue classique, durant leurs longues promenades alpestres. L'enfant, qui se plaisait surtout auprès de ses parents et de ses maîtres, n'avait pas de penchant pour les jeux des autres enfants de son âge. Il était petit, bien pris dans sa taille, de jolie figure, mais myope; au moral d'humeur silencieuse, studieux et modeste.
Quoique sa vocation comme historien parût bien arrêtée, son père le destinait à l'état ecclésiastique. Il obéit et aborda cette nouvelle carrière avec cette soif insatiable de connaissances dont
*) Jban Georges MCller, pasteur d'une des petites paroisses et professeur de latin, né en 1722, mort en 1779.
♦*) Le pasteur Jean Schoop, né en 1696, mort en 1757. Parmi les traits remarquables de Tenfance de Mûller on peut citer le suivant: Le grand père était arrivé pour célébrer le jour de naissance de sa fille. Après le dîner il pria son petit-fils, alors âgé de 5 ans, d'aller lui chercher un livre. Celui-ci lui apporta un livre de prières, l'ouvrit à la page où se trouvent les prières pour les mourants et dit: "C'est ici que tu dois lire". Le vieillard lut la prière, fut pris d'un accès d'apoplexie et mourut.
il était possédé. Il écrivit en grec un plan pour ses études théologiqnes et lut chaque matin deux chapitres de la Bible en hébreu. A 15 ans, il était le premier au collège, et à ce titre il eut à prononcer les discours d'usage aux fêtes du gymnase. Le premier était sur Luther; dans le second il esquissait "les traits fondamentaux de la foi", le troisième avait pour objet de dépeindre "un géologue". Ces discours existent encore, et on y trouve déjà les qualités principales qui devaient le distinguer plus tard comme auteur: la conception profonde du sujet, un vif sentiment du vrai et du beau, toutes les ressources de Fart de combiner un sujet, une exposition claire et vivante et une érudition incroyable pour son âge. Le quatrième discours "sur la pédanterie" fut défendu.
A dix-sept ans, on l'envoya à Gœttingue, qui florissait à cette époque sous les pères de la science, Mosheim, Michaëlis, Less, Zacharle, Walch, Kâstner et autres. Michaëlis analysait alors le prophète ISAIE et l'histoire des apôtres. "Quand j'assiste à ses cours", écrivait Muller à son père, "je me sens rempli d'une joie telle qu'on n'en éprouve qu'aux grandes fêtes de la vie". Il redoubla d'ardeur pour la lecture, surtout quand il eut appris que le chancelier Mosheim ne dormait que de deux nuits l'une. "On aura toujours le temps de se reposer dans la tombe", dit-il dans une lettre à son père. Michaëlis lui-même l'avertit du danger de ces études non interrompues: "trop de lecture", lui disait-il, "peut conduire à l'hébétement ou même à la folie, mais non à la science". Encouragé par son père à s'exercer dans la composition, Muller entreprit "l'histoire des martyrs des premiers siècles chrétiens". Le premier siècle était terminé, quand il lui sembla trouver, dans les sources, de l'obscurité et une foule de contradictions, ce qui le rendit hésitant, surtout lorsqu'il vit que FÛSSLI avait rejeté plus de 6,000 martyrs, et que "l'immortel Mosheim, l'ornement du dix-huitième siècle", comme il l'appelle, n'avait pas osé s'aventurer sur ce terrain. Il se tourna alors vers l'histoire même de l'église, considérée comme un exposé non-seulement des ordonnances ecclésiastiques et des dogmes, mais aussi des idées et des sentiments qui élèvent le plus l'hu-
raanité. Il fit de même une esquisse de l'histoire des ordres monastiqneS; puis il étudia la dogmatique et Thomilétique, lut ou alla entendre prêcher les orateurs sacrés les plus célèbres, et s'exerça au ministère de l'éloquence sacrée. "Mosheim, écrit-il à son père, est mon maître quotidien, mon oracle et, après la Bible, la première source de ma science théologique. Depuis le siècle de Luther on n'a pas vu un pareil homme. Ce que j'ai appris de lui et de Miller, vous l'entendrez de moi du haut de la chaire, et vous le verrez dans mes actions".
Il est probable que s'il fût resté à Gœttingue il fût devenu théologien au lieu d'être l'historien de son pays. Son bon génie, qui se servit alors du désir qu'un père éprouvait de revoir son fils, le ramena dans sa patrie, où il devait bientôt faire la connaissance de BoNSTETTEN, grâce auquel il devint le vrai Jean de MÛLLER. Il n'avait aucun pressentiment de la carrière brillante qui l'attendait quand, sur le désir de son père, il fit son premier sermon, à SchaflFhouse, sur la première épître de S:T Paul aux Corinthiens, chap. XV: verset 58: "C'est pourquoi, mes frères bien>aimés, soyez fermes, inébranlables, vous appliquant toujours avec un nouveau zèle à l'œuvre du Seigneur". Le conseil des anciens de l'église lui délivra le certificat suivant: "Le sermon d'épreuve du candidat Mûller a été reconnu comme offrant de la cohésion, savant, et d'un bon style, mais aussi comme ne s'appliquant pas précisément aux auditeurs". Malgré ce succès peu brillant il continua, pour plaire à son père, les études théologiques et les exercices de prédication, dans lesquels il finit par acquérir une telle habitude qu'il pouvait prêcher sans préparation aucune si, en allant à l'église, on lui donnait un texte.
Cependant l'air des montagnes natales, le voisinage de son pays parurent réveiller en lui son goût primitif pour les annales nationales. A Gœttingue il avait assisté aux cours de Schlôzer, sur l'histoire de la Suisse. Ce maître excellent, dans la société duquel Muller dit avoir recueilli plus qu'en assistant aux cours des autres, avait découvert ses dispositions et entretint cet amour pour les recherches sur l'histoire. Le premier ouvrage historique de Mûller en latin: "Bellum cimbricum'' en fut le fruit. On s'étonna
de trouver tant d'aperçus nouveaux dans un sujet déjà si souvent traité. La cause en était que Mûller, alors comme toujours, n'avait lu aucun ouvrage des auteurs modernes avant d'avoir consciencieusement remonté aux sources, de les avoir étudiées de manière à se faire un point de vue indépendant de toutes les opinions antérieures, ce qui l'amena souvent à rectifier ses prédécesseurs. Les principales revues de l'Allemagne*) louèrent surtout le mode de ses recherches et y virent le présage de la régénération des études historiques. Schlôzer triomphait. La renommée du dehors appela enfin l'attention des compatriotes de MûLLER sur cet auteur de vingt ans, et il fut nommé professeur de grec, emploi fort honorable, mais peu lucratif, et qui par contre impliquait la culture d'un nouveau champ d'études.
Dans une lettre à Spalding, Lavater trace vers cette époque le portrait suivant de Mûller: "C'est un ''monstrum eruditionis" de vingt ans, — il a un cœur excellent, beaucoup de génie pour l'histoire et jouit d'une grande estime parmi les savants. Son style est spirituel, d'une vivacité presque exagérée. Il a cela de bon qu'il se laisse facilement convaincre et qu'il s'intimide aisément. Sa constitution physique est très-délicate, presque féminine; ses yeux bleus sont pleins de feu. Je crois qu'on peut faire de lui tout ce qu'on veut. Sa mémoire est surnaturelle". BoNSTETTEN, qui vit MûLLER vcrs la même époque, dit que le jeune professeur avait l'air d'une jeune fille de seize ans en perruque de sénateur, et que toute sa personne tenait le milieu entre l'extérieur d'un vieux professeur et celui d'un enfant de douze ans. Plusieurs savants célèbres entrèrent alors en correspondance avec Mûller, entre autres Bodmer, Gessner, H ALLER, Meusel, Nicolai, Wieland, etc. Il fut simultanément invité à prendre part à la collaboration des recueils les plus répandus de son pays et de l'Allemagne. Il débuta par une critique du "Berengar" de Lessing.
Cependant il se crut obligé, par piété filiale, de poursuivre ses études théologiques. Malgré lui, et quoiqu'il se fût déclaré plus disposé à décrire la guerre qu'à la faire, il se vit mêlé à *) Allgemeine Deutsche Bibliothek, XXI: 1: 265 &c.
la polémique qui s'éleva alors en Suisse, relativement an Zinzendorffianisme. A fur or e theologorum libéra nos, Domine! écrivaitil à son père, et il jugea que les deux partis avaient tort.
La chaire de grec le ramena aux anciens. "En ce moment", dit-il dans une lettre à un de ses amis, "je ne lis que les Grecs et les Romains, parce que comme moi (si toutefois un homme du dix-huitième siècle peut être nommé à côté de ces géants) ils ne visent qu'à la pratique et au bien public. Je suis peu séduit par les soi-disant lumières de notre époque, et ce que je vois, ce que j'entends, ce que je puis comprendre contribue peu à m'en donner la haute idée que d'autres semblent en concevoir*). Pourquoi les Anglais sont-ils si libres, si mâles, si profonds? C'est parce que, plus que tout autre peuple, ils étudient les Grecs **). Pour bien comprendre l'humanité, il faut pénétrer dans le monde ancien, dans le monde grec" ***). Il lisait et relisait tous les auteurs grecs et romains, et non-seulement il les étudiait, mais encore il en faisait des extraits, afin de se les graver plus profondément dans la mémoire et d'en avoir toujours présents les traits les plus saillants. Il acquit par là une familiarité si grande avec les auteurs classiques, qu'il lui semblait parfois avoir vécu lui-même en Grèce et à Rome.
Le voisinage et les rapports de langues l'amenèrent de bonne heure à faire la connaissance des bons auteurs français "ces modernes anciens", d'autant plus que les deux plus célèbres — Voltaire et Rousseau — vivaient alors en Suisse. Mûlleb passait avec facilité, dans ses compositions littéraires, du latin au français, et paraît même, pendant quelque temps, avoir donné la préférence à cette dernière langue, comme aussi il s'en servait volontiers dans ses discours aux solennités et dans sa correspondance. Un jour, comme il racontait qu'il avait fait ses prières en français, et que quelqu'un remarqua que c'était singulier pour un Allemand, Mûlleb répondit: "Pourquoi donc? Le bon Dieu
*) Johannes Ton Mûllers S&mmtliche Werke, lY: 238. **) Ibid. 159. Qa*en pensent ceux qui, au nom de la liberté, veulent abolir
chez nous l'étude des langues classiques?