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des voies inconnues, de même qa'elle me fit trouver mon ami BoNSTETTEN dans les ruines de Habsbourg, et que le hasard insignifiant d'un voyage à Schinznach a été la cause de tout ce qui est arrivé depuis, et le sera peut-être de choses utiles à bien des hommes et pendant des siècles. Je suis si éloigné de toute vanité d'auteur que je compte étudier encore et faire des recherches, au moins pendant vingt ans, avant d'arriver à mettre mon œuvre au jour".
Pendant six années d'études historiques, Mûller vécut tantôt dans les terres de Bonstetten à Valeyres et à Rougemont, tantôt chez Tronchin à Genève et chez Bonnet à Genthod; parfois aussi il fit avec Bonstetten des excursions à pied à travers la Suisse, afin d'apprendre à connaître le pays et le peuple. H hésita longtemps s'il devait écrire l'histoire de l'humanité on celle de son pays, et il soumit les deux plans au jugement de Bonstetten. En vue du premier il étudia l'histoire universelle depuis les temps les plus reculés et surtout les pères de l'église, la politique, le droit féodal, le droit universel, les chroniques des pays et des villes, l'histoire des guerres, etc. etc. Pour réaliser le second projet, "De situ, moribus etpopulis Helvetiœ", il voulut peindre la Suisse dès les temps "où elle est sortie des mains de la nature", les peuples qui l'ont habitée et qui l'habitent encore, les progrès de la civilisation, depuis les douze villes fondées par César jusqu'à celles de la Suisse actuelle, le gouvernement, les lois et les moeurs, les guerres de religion et les guerres étrangères, l'histoire de la littérature, celle de l'art, "la passion de sa jeunesse"; mais il ne voulait pas non plus abandonner "d*e Geschichte des menschlichen Geistes" ou l'histoire universelle, qu'il pressentait lui même devoir être son "monumentum œre perennixis" bien que la postérité ait jugé que c'est surtout comme annaliste de son pays qu'il reste inimitable. Il eut toujours devant les yeux, comme ses modèles pour l'exposition historique: Thycydide, qu'il considérait comme le prince des historiens, plus grand même que Tacite, Thycydide que DÉMOSTHÈNES copia jusqu'à huit fois, afin de se le graver dans l'esprit; — César et Xénophon, qui ne racontent
pas seulement les événements, mais les font pour ainsi dire ap paraître aux regards; — Plutarque, chez lequel tout vit et se meut; — Tite-Live qui peignit la Rome antique d'une manière telle que Tibère en fut épouvanté, mais dont Auguste, plus politique, chercha à faire son ami; — Pausanias qui introduit le lecteur au sanctuaire même de la vie domestique. Il étudia encore Zenon, Aristote, Socrate et Platon, pour ne pas perdre Thabitude des vues élevées. Parmi les modernes, c'était Machiavel qu'il plaçait au premier rang, presque au niveau des anciens. — Puis venaient: Guicciardini, plein d'une noble simplicité, et les anciens historiens italiens, la meilleure école politique, et dont les mémoires manuscrits pour les années 1550-1650, composent à eux seuls 48 in-quarto, comme aussi Montesquieu, Hume et Gibbon. Il reprochait aux auteurs modernes en général de se laisser influencer par des préjugés populaires (popular-Vorurtheile), de n'approfondir pas assez les sources et de manquer souvent de ce coup d'œil calme, sans lequel on ne saurait rien créer de grand. Parmi ces modernes il trouvait que Machiavel et Montesquieu étaient ceux qui avaient le mieux connu les hommes.
Sa manière de travailler mérite une mention spéciale. Il faisait des extraits de tous les auteurs, pensant que ce mode d'annotation aiguisait l'attention, tout en réglant et coordonnant les idées. Montesquieu procédait de même. Ces annotations étaient écrites sur de petits carrés de papier. On en a conservé jusqu'à 17,000. En général elles consistaient plutôt dans les remarques que lui inspiraient les faits que dans ces faits euxmêmes, et par conséquent elles ont une double valeur. Quand il craignait que pendant des voyages ou dans des changements de domicile, elles vinssent à s'égarer, il inscrivait ces remarques dans des registres in-folio. Pour l'histoire universelle, qu'il partageait en trente livres, il avait un nombre égal d'in-folio, un pour chaque époque, où il notait les renseignements qui s'y rapportaient. De cette manière il analysait environ 200 volumes par an. Une fois, il songea même à publier ces annotations extraites des sources, disposées dans Tordre chrono-
logique, comme une sorte de bibliothèque historique. On ne saurait trop regretter qu'il n'ait pas mis ce projet à exécution, car ces trésors, écrits en une espèce de chiflfre que personne n'a encore eu le talent ou le temps d'expliquer, pourrissent aujourd'hui dans la bibliothèque de Schaffhouse. Combien en effet les recherches historiques n'auraient-elles pas gagné à pouvoir puiser dans ces trésors que Mûllër avait extraits de deux-mille volumes? Il écrit à FÛSSLI: "MuRATORi a travaillé pendant soixante ans afin que j'en prisse la fleur!*' Combien d'historiens de nos jours lisent seulement par exemple les quatrevingt-dix volumes de Muratori, son prédécesseur? Combien de savants travaux ont été ainsi amassés en pure perte I Les lettres mêmes du grand Hallër, qui sont indéchiffrables, restent à Genève, comme autant de feuilles sybillines. Dans Tannonce de son œuvre projetée, écrite le 21 avril 1806, Mûller dit, entre autres choses au sujet de cette entreprise: "Les amis des recherches historiques trouveront dans ces vingt volumes tous les faits, les renseignements les plus importants, les passages marquants qui se trouvaient épars dans plus de 2,000 volumes. Peut-être beaucoup de personnes ne regarderont cette entreprise que comme une sorte de compilation, au dessous de la dignité de l'auteur. Mais souvent il vaut mieux laisser parler les morts, et si l'auteur, dans ce sacrifice d'un travail qui a coûté trente ou quarante années, fait bon marché de l'ornement, on reconnaîtra pourtant qu'il y a là une idée". Une telle activité semble inconcevable, mais elle est attestée par tant de témoignages irrécusables qu'il faut bien y croire.
En partie comme source de revenu, en partie pour soumettre à un contrôle éclairé ses recherches historiques, Mûller les communiqua d'abord, sous forme de cours, à quelques auditeurs choisis, hommes déjà mûrs et pour la plupart étrangers, soit américains, soit anglais, entre autres à Charles Abbot, Speaker de la Chambre des communes. Il remania ces cours jusqu'à quatre fois. Il les avait tenus à Genève, en français. Ce ne fut qu'après ces travaux préparatoires et lorsqu'il eut parcouru son pays en tous sens, afin d'apprendre à en connaître la nature et le
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peapIC; quand il eut étudié les chroniques jusqu'à connaître chaque village, chaque famille célèbre^ depuis leur origine jusqu'au temps actuel; qu'il osa se mettre à composer dans sa langue maternelle les annales de sa patrie. "L'histoire d'un peuple qui ne commence pas par une peinture du pays, dit-il, est un chiffre sans clef, et celui qui ne décrit que le climat et la latitude n'en a expliqué que deux lettres". Lors de la révision définitive, il réduisit l'ouvrage de moitié: "car, dit-il, le livre ne doit pas contenir plus de mots que de faits et ne pas devenir trop volumineux". Enfin parut le premier tome de son histoire de la Suisse. Sa publication rencontra cependant des obstacles, fait qui paraît incroyable dans un pays libre, dans une république. Mulleb les avait lui-même prévus, et dès le début il écrivait à un ami: "Mon expérience acquise de l'esprit qui règne dans ce pays, m'a dégoûté d'écrire l'histoire dp ma patrie. Quand, après des peines indicibles et des milliers d'obstacles, je serai enfin parvenu au but, quand j'aurai découvert la vérité et que je voudrai la faire connaître, je parierais que mon livre sera défendu et brûlé". La censure, à cette époque était si aveugle et si ombrageuse dans la patrie de Tell et de Winkeleied, que de peur d'offenser les voisins on n'osait parler ni de liberté, ni des victoires de Morgarten et de Sempach*). Il y a plus; de crainte du libre examen, les ouvrages scientifiques y étaient même, si c'est possible, plus sévèrement défendus qu'à Rome **). Enfin,
*) MOlleb batte seinem Freund (FUsslt) schon die deutsche Handschrift angetragen, woTon aber, und von der Franzôsischen Ûbersetzung eben so wenig, bei dem damaligen Censur-stande in Helwetien, nur nicbt die Bede seyn konnte, wo eine kr&ftige Darstellung der Schweizerscben GroBSthaten des XIV Jabrbunderts, d. h. Aufzâblung der wahren Ursacben, warum die ungleicb kleiner Zabi unserer Aeltervater die ungleicb grOssere des durcblaucbtigen Erzbauses befreyt, - oder ein yerzeicbniss der Franzôsîscben KronenfreMer (Pension&rs) in der Scbweiz am Ende des XV Seculums, — oder ein Aufdeckang der ganzen Grundsuppe des Waldmanniscben Auflaufes, und so viel Anderes zu den prohibais gebôrt, und mit der allgemeinen Formel: "Man musse den alten Mist, (der Siège bey Mobgabtbn, Sempach und NIfels!) nicbt aufrUbren'*, abgewiesen warde. (MOllebs B&mmtlicbe Werke, XVI: 125.) •*) "Ans derselben {Gewerhischen Briefe) erfabren wir — um von Tausenden Eins zu erz&blen — wie z. B. sicb in der Gensur Scheuchzebs Physica Sacra die Stelle fand: '*Die Leuwenboeckscben Saamentbierlein sollen ausgestricben werden, weilen unzûcbtig" . . , "Das Copernicaniscbe Welt-
après bien des négociations et des pourparlers, la censure osa permettre la publication du premier volume à Berne, mais à condition que comme lieu d'impression il porterait le nom de Boston, afin de se protéger contre toute réclamation. Cette violence odieuse et ridicule faite à la pensée et à la liberté de la presse réconcilia Mûllee avec Voltaire, dont il détesta cependant toujours Fimpiété, et vers cette époque il s'exprime ainsi sur le compte du philosophe de Ferney: "J'admire combien nous lui devons, tous tant que nous sommes! Grâce à lui, et grâce à lui seul, nous osons encore, par-ci par-là, penser ce que nous voulons et exprimer ce que nous pensons". Du reste Mûlleb eut à sou£frir encore plus tard de la censure dans sa patrie, comme il résulte de ce passage d'une lettre à Bonstetten où il demande: "Wann ist mein Blatt in Zurich verbrannt geworden" ? *) Quel est cet écrit brûlé? Il ne le dit pas. Occupé de la publication de la première partie de son histoire universelle, MÛL- LER mande à FÛSSLI: "J'écrirais volontiers ton nom et celui de 6ES8NER à la première page. Mais votre malheureuse censure! Tu peux être bien persuadé qu'il ne s'y trouve rien de blessant pour Ztlrich. Mais je tremble toujours, je l'avoue, à la pensée qu'un mot sur Brun ou sur Sttlssi peut faire prohiber ou mutiler mon livre. Tu vois combien il est désagréable, quand on écrit, d'être toujours à se demander ce qu'en diront ces messieurs les maîtres-jurés. C'est la seule raison pour laquelle je ne me suis pas permis de te dédier mon œuvre. Je t'en fais juge!"**) L'histoire de la Suisse fut reçue en Allemagne avec acclamation. Le célèbre Bûsching s'empressa de l'annoncer dans
System soll ausgestrichen werden, alldieweilen es U. G. H. Herren SïtzuDg zuwieder" (worunter somit das ''Sonn* stehe still! begriffen war.) Femer, wie damais die Pocken-krankheit, versteht sich durchgehends (ohne Zweifel der verkehrten Behandlung wegen) in der Regel so tôdtlich oder doch so schrecklich verwûstend war, dass solche vor dem Publicum ongefôhr so geheim gehalten wurde, wie heute die Cancer". Ibid. s. 180, 181.
♦) Sâmmtliche Werke, XIV: 182.
**) Ibid XIV: 154. Dix ans avant de tels faits dans la Saisse républicaine, Gustave III avait déjà introduit la liberté de la presse en Suède, et cependant les patriotes d'alors se plaignaient amèrement de la tyrannie intellectuelle qui pesait sur eux. Combien n'aurait-il pas apprécié un historien comme Jban de Mûlleb?
Jean de Mûller par de Beskow. ^
les termes suivants: "L'histoire si souvent écrite de i'Helvétie se présente ici sous une forme respectable, à la fois nouvelle et ancienne; le style, plein de feu, rappelle par son énergie la vaillance et rhumeur belliqueuse des anciens Suisses. Les faits et les pensées se succèdent si rapidement que Fâme du lecteur est dans une émotion, une tension continuelle. Le ton général touche à la poésie. L'enthousiasme du courage guerrier y est si profond, qu'il semble que l'auteur ait vouju réveiller chez ses compatriotes l'esprit belliqueux de leurs ancêtres"*).
Vers cette époque la vie de Mûller prit une nouvelle direction. Après la mort de son père il crut pouvoir sans remords abandonner la carrière ecclésiastique et s'adonner exclusivement aux recherches historiques. Ses études préparatoires, quoique plus étendues et plus solides probablement que celles de la plupart des auteurs modernes, lui parurent cependant incomplètes. Aux travaux historiques il joignit l'étude de la politique, du droit public, de l'économie nationale et des finances, mais cela lui parut encore insuffisant. Il croyait qu'un historien ne peut pleinement réussir s'il ne possède une connaissance approfondie de la science de la guerre, afin de décrire les batailles, qui souvent décident de la destinée des états; genre de narration où les grands écrivains de l'antiquité sont encore des modèles qu'on n'a point surpassés. Les changements survenus dans l'art de la guerre ne permettaient pas cependant de suivre en tout leur mode de description; aussi, outre César et Xénophon, étudia-t-il Frédéric II, le Maréchal de Saxe, Folard, etc. Mais les anciens, camme ces deux grands capitaines modernes, avaient été témoins oculaires des batailles qu'ils ont racontées ; comme eux Mûller désirait vivement faire une campagne ou deux. Il voulait éviter la faute où était tombé Voltaire, en décrivant la bataille de Fontenoy de telle façon que pas un homme du métier n'y put rien comprendre. Tout aussi important lui paraissait l'art de connaître les hommes et le monde en général, cet art où les auteurs classiques se sont aussi montrés supérieurs. Il voulait comme eux voir de près les rois, les hommes d'état, *) BCscHiNGS Wôchentlichen Nachrichten, Berlin, 1780, 18 septembre.
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le train du monde et de la société. ''A quoi me sert, disait-il en géniissant, d'emprunter les règles de Tart à Ciceron et à QuiN- TiLiEN, d'imiter le feu et la force de Demosthène, de Rousseau, de Pascal, de m'approprier Tabondance, la naïveté et la vérité de Shakespeare, de Boccace et de Montesquieu, de demander à Bonnet, à Euler, à Buffon, et à Maupertuis le secret de la clarté scientifique, enfin d'apprendre dans le commerce de tons ces beaux génies la finesse de l'expression, si je ne connais pas le monde? — Sans cette connaissance du monde, puis-je être un historien?" — Il ne trouvait pas non plus en Suisse un emploi qui lui donnât le pain quotidien, et quant à vivre des produits de sa plume, cela lui paraissait impossible sous une censure aussi oppressive.
Tont l'invitait donc à chercher ailleurs son perfectionnement intellectuel ainsi que des moyens d'existence. Mais où les trouver? Sa première pensée fut de demander une place quelleconque en France; mais la liberté de conscience n'y avait pas encore été rétablie par Louis XVI, et comme protestant il ne pouvait y exercer aucun emploi. En Angleterre et en Hollande il ne connaissait personne; en Autriche encore cette crainte de la censure. "Pouvez-vous, cher ami, écrivait- il à Bonstetten, m'indiquer un endroit quelconque entre Upsal et Malte, entre Londres et S:t Pétersbourg, où je puisse vivre plus utilement, plus gaî ment et plus librement que dans notre bonne ville de Schaffhouse? Si vous le pouvez, dites-le moi!" Afin de pouvoir se présenter avec plus de succès dans le grand monde, il se mit à prendre conseil des lettres de Lord Chesterfield. "Je sens mon manque d'agréments, dit-il, et les liens dans lesquels m'enchaîne la médiocrité. Mon malheur est d'avoir toujours été forcé de vivre seul. Que faire donc pour plaire dans le grand monde? — Vous dites dans votre lettre sur Chesterfield: "il y aurait beaucoup de choses à reprendre dans ce livre". Que pouvezvous avoir à lui reprocher?" Il paraît que, dans son innocence idyllique, Mûller n'avait pas même l'idée de cette frivolité et de cette apologie de "some yenteel vices" contre lesquels son ami le mettait en garde.
MÛLLER se décida enfin à partir pour Berlin, afin d'y compléter ses recherches sur l'art de la guerre. Sa résolution fut d'ailleurs influencée par une invitation de Gleim, dont il avait déjà fait la connaissance à Gœttingue. Mûller écrit à ce sujet à BoNSTETTEN: "Mon livre et ma lettre ont transporté de joie le grenadier de Frédéric. "Venez, dit-il, par le chemin le plus court, dans l'empire de ce grand homme auquel il manque un Tacite, et donnez au vieux grenadier la joie de vous revoir, en passant dans son humble demeure".
Le visage baigné de ses propres larmes, auxquelles se mêlaient les larmes maternelles, Mûller quitta le 13 septembre 1780 cette patrie qu'il ne devait plus revoir que par intervalles et pour de courts instants. Il passa par^Ulm, Augsbourg et Nuremberg, pour se rendre à Leipzig. "Demain, écrit-il de ce dernier endroit, à la date du 24 septembre, demain je pleurerai sur la pierre d'où l'âme de Gustave- Adolphe alla rejoindre ces héros que la gloire a déifiés, et le soir je boirai dans la coupe couronnée de lierre avec notre Anacréon, le chantre de Frédéric et l'ami de Kleist. Puis en quelques jours, à travers des champs de victoire et des déserts sablonneux auxquels un grand roi a donné la vie, je serai à Potsdam et à Berlin.
Wo Friedrich tàglich Wunder thut Und keine Wunder glaubt.
Partout je te porte dans mon coeur, et pour tout je remercie
Dieu et toi".
Il rencontra Gleim à Halberstadt, où "celui-ci était généralement connu en sa qualité de chanoine et de secrétaire du chapitre, mais tout-à-fait ignoré comme Tyrtée et comme Anacréon". Le poëte reçut son hôte dans la salle des solennités, où nul n'avait droit d'entrer à moins d'avoir à faire valoir un bon livre, ou une bonne action. "Son coeur est dans ses yeux" dit Mûller. Mais il s'étonna que le chantre du vin et de l'amour ne bût pas de vin et niât l'amour. Du reste excellent pour tout le monde, "y compris son chien, âgé de treize ans".
Berlin devint pour Mûller une source abondante d'observations. Il n'avait jamais vu de monarchie, avec son gouverne-
ment émanant d'un centre unique, ses puissantes institutions sociales. Le commerce des hommes d'état, des savants, des artistes et des ministres de tons les pays l'intéressa au plus haut degré. n ne se faisait pas l'idée d'un fonctionnaire public comme le ministre d'état de Zedlitz, qui se mettait à l'ouvrage à 3 heures du matin, administrait plusieurs départements et trouvait cependant le moyen de s'initier chaque année à une nouvelle science, sans même dédaigner d'assister aux cours du professeur de grec. "Le titre d'Excellence, écrivait-il, peut à peine m'empêcher de lui sauter au cou". Il pensait aussi que nul n'était plus à même que le roi d'écrire l'histoire de la Prusse, personne ne connaissant mieux que lui l'état véritable du pays. Accablé pour ainsi dire par tant d'expériences et de découvertes inattendues, il ajoute: "Il me semble avoir tant vieilli, depuis le 26 octobre (c'est à dire en cinq semaines), que je m'imagine aujourd'hui avoir cinquante ans". Il en avait alors vingt-huit. "Le résultat, c'est la conviction qu'il est difficile de trouver une vocation plus sublime que celle de l'historien qui prend les anciens pour modèles; par bonheur ce qu'il y a de plus indispensable à un pareil homme c'est la liberté, la postérité le rémunère et l'on peut-être un homme à bon marché. Maintenant on court après V esprit, mais les anciens avaient du bon sens. On loue Tacite et l'on imite ses défauts. Les anciens me deviennent de plus en plus chers. Le père de la poésie est aussi celui des historiens. Dans mon Tacite, dont l'encens des louanges ne m'empêche pas de voir les défauts, ce ne sont pas les chapitres où la foule croit voir Tacite qui me sont les plus précieux, mais bien les batailles et les descriptions géographiques. Elles occupent journellement mes pensées et font naître en moi des milliers de réflexions. Mon prochain volume sera meilleur, et si ton Muller n'est pas né pour devenir historien, alors je doute que le cerisier soit destiné à porter des cerises". A propos de quelques nouvelles publications il dit: "Le goût allemand se fait sauvage, semble-t-il. Les anciens n'écrivaient pas ainsi dans leur bon temps. Quand ils voulaient, comme il arrivait souvent, être populaires, ils ne faisaient que faciliter à la foule l'effort pour s'élever jusqu'à eux.
Nos auteurs trouvent plus commode de s'abaisser jusqu'à la populace, et ils écrivent alors d'une manière tellement basse et dénuée d'esprit qu'il me faut fermer les yeux et les oreilles. Estce ainsi que Rousseau a écrit? Et celui qu'Apollon appela le sage des sages, Platon, parle-t-il ce langage? Les anciens! Les anciens! La nature! La nature! Il est vrai que ces feux follets étonnent la multitude qui n'admire pas Tite-Live et Hesperus, mais les modèles d'aujourd'hui n'ont aussi aucune lumière propre".
Voici, quant aux louanges et aux critiques, quelle était l'opinion de MÛLLER: en ce qui touche le blâme d'abord ne jamais répondre, puis au cas où des raisons majeures exigeraient quelques éclaircissements publics, ne jamais nommer ni l'adversaire ni son libelle. A l'occasion d'une attaque violente il dit dans une lettre: "B. m'a attaqué en termes dignes d'un palefrenier. Dieu me garde de lui répondre! Même dans ce grossier moyen-âge, où celui qui n'acceptait pas un défi était considéré comme déshonoré, on ne jetait cependant pas son gant sur un fumier". Il dit à propos d'un autre adversaire: "*** a écrit un livre contre moi; mais je lui ferai la malice de ne pas le lire". Relativement aux louanges il s'exprime ainsi: "Je sais bien comment avec les journalistes et leurs trompettes de papier il faudrait m'y prendre pour mendier une immortalité de trois semaines; mais j'estime que cela ne vaut pas une obole. C'est un misérable et pitoyable auteur que celui qui se laisse enorgueillir des louanges d'un gazetier ou abattre par son blâme. La louange universelle me semble le signe certain de la médiocrité".
Pendant les six mois que Mûller passa à Berlin il s'y acquit beaucoup d'amis, de considération et de célébrité, mais il n'y obtint pas d'emploi, pas même cette place à l'académie qu'on lui avait cependant promise. Ce qui le consola, ce fut l'accueil que lui fit le grand Frédéric, accueil qu'il s'était préparé d'ailleurs par la publication à Berlin des Essais historiques. Comme l'audience se faisait attendre, le marquis Lucchesini ami de MiJLLER lui conseilla d'écrire au roi, ce qu'il fit en effet. Le jour suivant il reçut une invitation à Potsdam. Il fut si agité par l'attente de cet événement qu'il se mit à lire Catulle pour
changer le cours de ses pensées. A Theure prescrite il était dans Tantichambre da roi, et voici comment il décrit cette entrevue mémorable: "Quels n'étaient pas mes sentiments en attendant l'apparition du vainqueur de Rossbach et de Prague, de Molwitz et de Hohen-Friedberg, de Thomme qui réunit les qualités de Cyhus, d'Alexandre et de César et qui, du petit cabinet devant lequel je me trouvais, mène l'empereur et étend son influence sur toute l'Europe. Tu ne m'aurais pourtant pas vu trembler à sa vue. Je me disais seulement à part moi: tu vas voir celui dont un jour, si tu en es digne, tu dois unir le nom au tien, de même que Voltaire a rendu le sien inséparable de celui de Henri IV. Pendant que je m'occupais de ces réflexions, le hussard de service me fit un signe. J'entendis une voix: "Ah, Millier! Je suis enchanté de vous voir". Le roi était assis dans un grand fauteuil devant une table couverte de livres et de papiers. D'abord je ne pus voir son visage, mais quand il releva la tête, — non je n'ai jamais vu un vieillard à l'expression si jeune, des yeux plus remplis de feu, des traits plus fins, un air plus rayonnant de bonté. Frédéric! Je ne t'oublierai jamais tel que je te vis alors, dussé-je vivre cent ans! Il parla de Tell, de la Valteline, des Alpes, du peuple suisse, du luxe, de Genève, de Rousseau, de l'empereur, de Haller, de Len- TULUS, de la famille d'Erlach, des peuples qui ont détruit l'empire romain, des Cimbres, des Chinois, de l'Angleterre au temps de CicÉRON, de la France sous Julien, du vieux Testament, des Septantes, de mon père, de ma mère, de mon frère, de Gœttingue et de sa bibliothèque; il parlait de tout avec une grâce, un esprit, une dignité dont je ne me rendis bien compte qu'après avoir pris congé de lui, — mais surtout avec une bonté pleine de charme. De retour chez moi j'écrivis au marquis. Je pouvais à peine lier deux pensées. J'étais comme hors de moi. Et maintenant je suis inconsolable; je voudrais presque ne jamais l'avoir vu, ne pouvant pas le voir toujours".
Comme cependant il ne se trouvait à Berlin aucun emploi qui convînt à MÛLLER celui-ci, muni de lettres du Prince de Prusse et du ministre d'état Herzberg se rendit à Bruusvick
dont le duc, Fan des héros de la guerre de sept ans et qni Ksait CÉSAR en latin, le reçut de la manière la plus prévenante. Les- SING venait de mourir, Mûller sollicita la place de biblothécaire laissée vacante par lui, mais elle était déjà destinée à un autre. Après une nouvelle visite chez Gleim, l'historien errant se rendit à Cassel. Il y fut reçu avec la plus grande cordialité par le général de Schlieffen qui avait servi sous le duc de Brunsvick. Schlieffen avait appris le latin quand il était enseigne à Potsdam et le grec après la guerre. Sur sa recommandation Mûller fut enfin nommé professeur de statistique, aux appointements de 300 thalers. "Quatre-cents feraient mieux mon affaire" dit Mûller. Schlieffen monte en voiture, se rend chez le landgrave et quelques moments après Mûller reçoit de lui le billet suivant: "Les 400 écus sont à vous et moi aussi: Schlieffen". Ces appointements suffisaient à peine à Fexistence la plus frugale, encore moins à payer les dettes déjà contractées. Mais Mûller trouva alors comme toujours une source de consolation et de joie dans ses livres, surtout dans ceux des anciens qu'il relisait pour son histoire universelle. "Je vais faire, dit-il dans une de ses lettres, un long voyage à travers les siècles, depuis Homère (que j'ai déjà lu et relu je ne sais combien de fois) jusqu'à Voltaire. La dignité de Thy- CYDIDE, les foudres de Démosthène, le charme de Xénophon, le génie d'Aristote, l'érudition de Polybe et la naïveté sublime de mon César, quel travail enchanteur! Quelle douce perspective! Que de jouissances! Je ne saurais te dire combien mon dîner me paraît bon, parce que je puis le payer; combien je me rejouis de mon léger repas parce qu'il n'interrompt que pour un quart d'heure mes neuf heures de lecture. J'étudie avec le plus grand soin tout ce qui nous est parvenu relativement aux institutions guerrières, civiles et domestiques des anciens. Ensuite je peindrai à la manière d'Homère". Quelques jours après il écrit: "Je viens de finir Homère; sur mes feuilles sybillines se retrouve maintenant et dans les moindres détails la peinture la plus complète du siècle de Troie. Aujourd'hui je commence HÉ810DE". C'est ainsi qu'il rend compte de ses lectures deux
fois par semaine. Voici quels sont, à quelques jours d'intervalle, les traits principaux de ce compte-rendu: ''Orâce à Tétude de Sophocle j'ai considérablement augmenté mes connaissances sur les moeurs et les usages des anciens. Là tout est national; chez nous rien ne Test. C'est avec un plaisir indicible que j'ai achevé Hérodote. Libre à Puységur de blâmer la tactique de ceux qui tombèrent pour la patrie aux Thermopyles; ils n'en seront pas moins l'objet d'une admiration générale étemelle, et malheur au peuple et au siècle qui ne comprendront pas ce sentiment! Nous ne sommes pas assez reconnaissants pour de tels exemples, qui ont coûté la vie à ceux qui les donnèrent". — "Maintenant j'ai parcouru Euripide et Thycydide. Demain j'aborde HiPPOCRATE, en qui je reconnais Haller et Linné. Je m'aperçois de plus en plus combien est nécessaire la révision générale des annales de l'humanité, et de procéder à l'histoire du monde ancien avant d'aborder le nouveau". — Et il mentionne tour-àtour: "SCYLAX, et son histoire de toutes les villes et de tous les peuples qui ont paru sur la scène du monde; Agatarchide, et ses récits sur l'Arabie heureuse et sur l'Afrique inconnue; Marciane d'Héraclée contient de bonnes choses; Dicjearche d'Athènes qui, en qualité de voyageur, décrit Thébes et Chalchis, le caractère des habitants, la police, les hôtelleries — remarquable et concis; Isidore de Charax un livre de poste des Parthes; Scymnus qui décrit l'origine de toutes les villes", — en un mot plusieurs pages remplies de noms d'auteurs, noms que la plupart des savants ne connaissent pas même, mais chez lesquels Mûller prétend avoir trouvé les renseignements les plus intéressants et jusqu'alors négligés. Combien d'historiens, par exemple, ont étudié les orateurs grecs Antiphon, Anto- CIDÉ et Is^us, que Mûller trouve si instructifs? Des moins connus il retourne avec un nouveau plaisir aux modèles immortels: DÉM08THÈNES, IsocRATE, XÉNOPHON, chez lequel il retrouve souvent sa propre manière de penser; Platon dont il termine la lecture par cette exclamation: "quel grand poète!" Aristote qu'il appelle l'esprit le plus lumineux que le monde ait jamais produit; Théophraste dont le style rappelle presque
celui d'Homère et dont les caractères, tracés à 99 ans, font son admiration; Quintilien, Démétrius-Phalère, Aristophane, Plaute supérieur au précédent, pense-t-il, pour le vis comica: Plutarque, Cicéron, Sénèque, Polybe, Denis d'Halicarnasse, remarquables pour Tobjectivité et l'intérêt; Tite-Live qu'il regrette de finir; Marsilius, digne d'être placé à côté de Lucrèce; Valère-Maxime qui lui fournit trois ou quatre annotations par page; Lysias au charme inimitable; Vitruve qu'il admire tout particulièrement, et ainsi de suite. Il ne termina ce nouveau cours d'études qu'après avoir lu et dépouillé tous les auteurs grec et romains. Il en vient à la conclusion que parmi les modernes qui ont écrit sur les anciens il n'en est pas un qui ait véritablement connu leurs lois, leurs sciences, leurs arts, leurs moeurs et leurs usages, pas même Montesquieu, quoiqu'il le place très-haut et qu'il lui voue la plus grande estime. Des anciens il passe aux pères de l'église et aux auteurs du moyenâge qu'il relut et dont il prit des extraits avec le même soin. Il ne négligeait pourtant pas les modernes. Il lut les auteurs éminents contemporains de chaque pays. Par exemple, quant à la Suède, il avait étudié Ulphilas, afin d'avoir quelques notions de la langue gothique, ainsi que les ouvrages de Rudbeck, de Dalin, de Botin, d'Ihre, de Linné, etc. Quelqu'un lui ayant demandé s'il connaissait un minéralogiste distingué, Mûller répondit: "Vallerius à Upsal est le meilleur de tous. Si vous ne pouvez mettre la main sur lui, alors adressez- vous à Cron- STEDT, directeur des mines d'Helsingland". Il mentionne dans plusieurs passages le voyage de Hasselqvist. Tandis qu'il rencontre des peuples qui ne méritent pas d'histoire, il dit à propos de notre pays: "La Suède est fort remarquable; songez à Charles Knutsson, aux Stures, à Wasa, à Charles de Sudermanie (Charles IX) à Gustave- Adolphe, à Banér, à Torstenson, à Charles Gustave, à Charles XII et enfin à la singulière constitution qui a régi la Suède jusqu'en 1772". Au sujet du roi alors régnant et au moment où il était l'objet du blâme le plus violent il s'exprime ainsi: "Gustave ne gouverne certainement pas mal, mais les temps sont mauvais". Plus tard, après avoir pu appré-
cier Armfelt à Vienne il écrit: "Le général A. m'a donné un mannscrit Bnr son ami Gustave IIL J'ai vu ce roi^ dont rien ne put faire plier Fénergie, trouver des ressources dans sa propre fermeté et forcer même Fadmiration inespérée de ses ennemis". Une chose remarquable c'est que la plupart des auditeurs de ses cours à cette époque étaient de jeunes officiers, et dans le nombre le prince de Hesse-Philipsthal, le comte Lynar, le marquis Marescotti, etc.; fait à signaler spécialement à ceux qui croient que les guerriers d^alors se bornaient à mener la vie désœuvrée des garnisons.
Un trait remarquable chez Muller, c'est le don de prophétie qui; apparu de bonne heure et entretenu, fortifié, — comme il le croit lui-même, — par la lecture de la Bible et celle des auteurs de Fantiquité, lui fit prédire l'avenir en se basant sur le passé; mais semblable à TmÉsiAS et autres voyants de Fantiquité, il ne fut pas écouté par ses contemporains aveugles qui marchaient à leur ruine. Il se proposait même de publier une revue avec le titre significatif de Cassandra; mais il en abondonna l'idée après avoir vu l'inutilité de tous ses avertissements. Dès 1775, c'est-à-dire 14 ans avant la révolution française et quand le calme régnait encore en Europe, ce jeune homme qui avait à peine plus de vingt ans écrivait à son père: "De grands spectacles nous attendent. Des tragédies en Europe, dans le nouveau monde des comédies. Notre époque verra bien des révolutions". Un an auparavant, contrairement à l'opinion des savants et des esprits les plus éminents d'alors, il avait vu où conduirait Fencyclopédismc. II s'exprime ainsi à ce sujet dans une lettre à son ami Bonstetten qui paraissait plus accessible aux nouvelles doctrines: "Je regarde l'encyclopédie comme la cause première de la ruine du pouvoir royal en France". (L'événement se vérifia dix-huit ans plus tard). "Toutes ces agitations intérieures, qui engendrent des ligues contre le bien public, sont produites par des personnes qui s'imaginent comprendre la politique et l'art de gouverner, mais qui ne voient qu'à distance sans le microscope de Fexpériencc. La lecture d'une œuvre comme l'encyclopédie porte le révolutionnaire à se croire appelé
à régénérer Fétat. Cette étude superficielle fait naître chez le peuple où elle se généralise une foule de déclamateurs oiseux et ce que vous appelez l'amour du bien public". Dès 1770, il parle déjà de choses qu'on pourrait regarder comme appartenant à nos jours; par exemple de la dissolution de la Turquie, etc. "Mais quand le Nord fondra sur nous, dit-il, alors les Français se lèveront et nous défendront avec leur antique puissance". Le 30 décembre 1800, quand Bonaparte fut nommé premier consul, Mûller écrit: "Je prévois déjà qu'il n'y aura guère que la partie orientale de l'Europe qui échappera à la nouvelle domination romaine; et quand je me rappelle dans quel état Strabon, sous le règne d'Auguste, trouva les pays les plus magnifiques du monde ancien, je tremble que des causes identiques n'amènent les mêmes efifets. Alors aussi les Scythes restèrent seuls indomptés et comme réservés à Tœuvre de bouleversement et de reconstruction du monde dégénéré. Nous sommes à la veille d'une époque inouïe et d'une lutte effroyable, car il est peu probable que l'Europe fasse aussi bon marché de sa fierté et de son indépendance que les Scythes et que les Lydiens. Mais lisez les conclusions de l'histoire universelle. Que sont-ils ces pauvres mortels qui s'imaginent tout mouvoir, si ce n*est de simples roues qui ne vont pas où elles veulent, mais sont dirigées par une main invisible" *). Quand Mûller fit cette prédiction il y avait quelques semaines à peine que le dix-huit brumaire était accompli; le premier consul venait de faire à TAngleterre les premières avances de paix et aucune de ses armées n'avait encore passé le Rhin, ni les frontières de l'Espagne et du Portugal. Le 21 mars 1801, peu de temps après la paix de Luneville, Mûller écrit: "Je ne crois pas que le dénouement du drame universel soit si proche. — Pour ma part je considère que la révolution entre dans les desseins de la Providence, mais l'issue n'en sera pas ce qu'avaient espéré les instigateurs. L'atmosphère purifiée deviendra plus fortifiante et rien ne périra de ce qui est vraiment bon". Il a prédit aussi parfois les destinées des simples
*) Chaklbs Jean dit un jour à Tauteur de ces lignes: "Nous croyons être les pilotes du vaisseau d*état; nous en sommes à peine les voiles'*.
particuliers d'une manière étonnante. Pendant que Lafayette était en prison à Olmtttz quelqu'un pria Mûller d'intercéder pour sa délivrance. Citait en 1796. Mûller répondit alors entre autres choses: "Si Lafayette ne meurt pas avant la paix, je le crois destiné par la Providence à jouer un grand rôle. Voilà pourquoi il a été sauvé et de la guillotine, à laquelle il n'eût certes pas échappé dans sa patrie, et des fautes politiques qu'il y aurait probablement commises si on l'eût laissé libre". Nous reviendrons plus loin et en détail aux prédictions ultérieures de Mûller sur la révolution française, d'autant plus que ses confidences à ce sujet peignent dans toutes leurs nuances successives ses vues sur la société et sur l'homme. Celui même qui ne les partage pas les lira toujours avec intérêt, car elles contribuent à faire connaître l'auteur et elles touchent de près à une révolution politique dont les effets se font sentir encore. Mûller la jugea au point de vue de l'expérience historique des siècles passés, ce qui ne lui permit pas, comme à Klopstock, à Schiller et à une foule de contemporains, de la voir au travers du prisme rosé de l'espérance; mais le regard fixé sur les bases fondamentale de toute société — l'ordre et la sûreté — il y vit moins le développement de la liberté qu'un retour au despotisme, ce qui arriva en effet. Ce qui lui causa le plus de douleur fut de voir la guerre civile au sein même de sa patrie républicaine, alors que les apôtres de la liberté firent également prévaloir leurs doctrines par la guillotine et voilà pourquoi, à l'exemple de Goethe, il s'adonna exclusivement aux travaux littéraires. Mais reprenons la chaîne des événements.
MÛLLER crut toujours qu'une puissance supérieure présidait à sa carrière. Voici comment il s'exprime à ce sujet dans une lettre à sa mère: "Le plus souvent j'ai été heureux, mais presque jamais dans la voie que je m'étais proposée. Il y a douze ans je désirais me marier et mener la vie de professeur à SchafFhouse. Puis j'eus le dessein d'aller en Angleterre ou en Flandre. Une autre fois je voulus me rendre en Amérique, pour y voir fleurir les nouvelles républiques. Peu s'en est fallu que je n'aie été attaché au ministère des afifaires étrangères à Berlin. Il y
a un an, je devais suivre à Madrid le comte Sedlinky comme secrétaire de légation. Tout cela ne m'aurait été ni aussi utile ni aussi agréable que la position à laquelle je suis arrivé ici à Cassel sans y avoir compté. Chaque jour m'a apporté de nouvelles preuves de Tintervention divine dans nos destinées. C'est une chaîne qui part des mains de Dieu! — tout s'y relie. Çàet-Ià nous voyons un chaînon, mais l'ensemble nous en est caché".
C'est aussi à cette époque que remonte la correspondance de MÛLLER avec le sage Bonnet sur le christianisme^ où Mûller voit l'accomplissement de toutes les promesses et de toutes les espérances, ainsi que la clef de toutes les contradictions apparentes, la clef de la vie, de la mort et de l'immortalité. Il trouve que le peuple juif, comme étant le plus ignorant, fut choisi pour conserver les saintes prophéties, par la même raison pour laquelle on confie la garde d'un écrit précieux à celui qui ne sait ni lire ni écrire et ne peut ni trahir, ni falsifier le dépôt à lui remis. Les prédictions politiques se suivent aussi dans ces lettres. "Nous sommes à la veille d'une grande révolution", écrit-il en 1782, c'est-à-dire sept ans avant qu'elle éclatât. "Plus j'approfondis la situation actuelle des peuples, plus j'ai la conviction des grands événements qui se préparent. Tout va à concentrer la domination du monde sur deux ou trois têtes, qui d'un regard écraseront les petits états. Dans ces puissances naissantes le despotisme militaire fait des progrès redoutables. La fausse philosophie de nos jours facilite son développement par son mépris pour les anciennes institutions, pour les anciennes lois, pour les anciennes formes; elle fait plus, elle relâche tous les ressorts, en rendant indiflférents au bien public ceux qui devraient ne vivre que pour lui. — La liberté de l'Europe expirera sous les risées. Les Américains ne sont rien moins que faits pour nous en consoler".
"L'oiseau avait trouvé une branche où se poser" comme le dit l'Ecriture sainte, mais cependant tous les efforts de Mûller ne suffisaient pas à lui procurer une existence indépendante. Fatigué de se voir à chaque moment forcé d'emprunter quelques pièces d'or, et de rencontrer tantôt des défaites, tantôt un refus
tout net, il se décida à écrire pour gagner son pain. On lui avait proposé de traduire en allemand tous les ouvrages de Rousseau. Mais une proposition qui le tenta bien plus fut celle de résumer et de refondre, à deux thalers la feuille, le grand ouvrage historique de Bayle, ainsi que les continuations de Chauffepié et de Marchand, en tout 9 volumes in-folio qu'il devait réduire à 4, sans compter qu'il pourrait en même temps s'en graver le contenu dans la mémoire, en vue de son propre ouvrage. L'amitié lui donna un meilleur conseil encore: c'était de tout laisser, de revenir dans sa patrie et d'y continuer son histoire. Il donna sa démission des fonctions de professeur à Cassel, retourna en Suisse, résidant tantôt à Genève ou à Berne où il tint des cours, tantôt chez ses vieux amis Tronchin, Bonnet et Bonstetten, surtout chez ce dernier dans sa terre de Valeyres où il retoucha le premier volume de son histoire de la Suisse et composa le second. Il avait pris pour devise le ''Quod verum atque decens" d'Horace qui fut aussi la devise de notre Léopold. Quant à l'emploi du temps il écrit à son frère, en se plaignant que la journée n'eût que vingt-quatre heures: "Je me mets à l'œuvre de bon matin après avoir lu mon pensum dans la Bible en hébreu et prié Dieu de bénir mon travail, et je poursuis jusqu'au soir sans autre interruption que les courts instants accordés à mon frugal repas. Dans ma solitude innocente et tranquille je travaille journellement 10 à 11 heures à mon histoire, je donne 1 heure pour la correspondance et le reste du temps à la société, c'est-à-dire le matin à MolSE et à S:T Paul, le soir à Cicéron, à Montaigne et à Métastase. Parfois, quand mon humeur devient sombre, survient un de mes meilleurs amis nommé Horatius Flaccus qui me dit; "deme super cilio nubem'\ Bien que de son vivant il n'ait jamais été pasteur, il m'a cependant appris une maxime qui exige beaucoup de foi: permitte Divis cceteraT
A cette époque Mûller s'occupait d'un4)rojet qui lui eût permis de voir véritablement le monde en grand. Le duc de Bedford venait d'inviter les savants à un voyage par terre autour du monde à travers l'Italie, la Grèce, l'Asie mineure, le
Caucase, la Perse, les Indes orientales, Siam, le Tonquin, la Chine, la Sibérie, la Russie, et la Suède. Le voyage devait durer dix ans. MûLLËR était singulièrement tenté d'y prendre part. La perte de dix années d'études et de recherches lui paraissait sans doute un grand sacrifice; mais d'autre part il était tellement séduit par ce projet et avait une telle conviction qu'il fallait voir le monde avant de se mettre à le peindre, qu'il resta longtemps dans l'indécision. Il demanda des conseils à son ami et mentor Bon- STETTEN et celui-ci l'en dissuada. A la même époque survint une circonstance qui donna à sa destinée une antre direction.
Sur la recommandation du célèbre Heyne, Mûller fut en effet appelé, quand il y comptait le moins, aux fonctions de bibliothécaire de l'Electeur de Mayence, aux appointements de 1800 florins, c'est-à-dire plus du double de ses appointements à Cassel. Il vint donc s'établir sur ces admirables bords du Rhin et commença un catalogue sérieux de la vaste bibliothèque qui lui était confiée. Mais l'Electeur n'ignorait pas tout l'avantage qu'il pouvait tirer du profond coup-d'œil politique de Mûller, ainsi que de ses connaissances variées. Encouragé par lui, Mûller traita de main de maître, dans des revues et brochures, plusieurs des questions à l'ordre du jour. C'est ainsi qu'il publia: Zweierlei Freihdt, — Barstellung des Deutschen Furstenhundes — Erwartungen Deutschlands vom Furstenbunde, etc. De la bibliothèque il passa au cabinet, et peu de temps après on le nomma conseiller intime de légation, puis conseiller intime de conférence. (Geheime-Con" ferenZ'Rafh). Avec cette dernière nomination coïncida une mission secrète à Rome, pour obtenir la nomination du baron de l'empire de Dalberg au poste de coadjuteur de l'Electeur de Mayence. Ce choix de Mûller pour de semblables négociations avec le Pape, bien qu'il fût protestant et laïque, témoigne d'une rare confiance dans son habileté. Il y réussit complètement et vit en même temps se réaliser un de ses voeux les plus chers, celui de visiter Rome. Il avait souvent dit que s'il y allait jamais il voulait, comme Winckelmann, employer une demi-heure par jour à réfléchir au bonheur de se trouver ainsi dans la ville aux sept collines. Il ne pouvait guère se figurer alors qu'il tra-
verserait lltalie avec la rapidité d'un courrier, et que son séjour dans la ville sainte se réduirait à cinq jours, dont la plus grande partie serait consacrée aux affaires diplomatiques. Sa première promenade fut pourtant consacrée au Forum, en passant devant les ruines du palais des Césaks et le Temple de la paix, le Colysée et Tare de triomphe de Titus, les ruines du temple de Jupiter Stator jusqu'au Capitole; puis il admira le Panthéon et la colonne Trajane. Voici ce qn'il écrit à son frère sur cette courte visite en Italie: "Il en reste une impression pour la vie quand on a vu ce pays, que la nature a créé pour être le premier, et ce peuple qui, quoique dompté et opprimé, n'a cependant rien de bas, mais chez qui l'on retrouve généralement des traces profondes de force et de grandeur innée, tant dans ses traits que dans ses actions. Je pourrais faire un livre sur ce mois de ma vie". Malgré la lenteur des modes de communication à cette époque, il avait fait en un mois le voyage de Mayence à Rome, aller et retour, en passant par la Bavière, le Tyrol, Venise, Mantoue, Madère, Florence, Sienne, et Viterbe à l'aller, et au retour par Spolète, Terni, Lorette, la Toscane, Innspruch et Munich.
Il fut nommé à cette époque membre des académies de Berlin, d'Erfurt et de Mannheim et reçut l'offre de plusieurs postes fort honorables, entre autres celle qui lui fut faite par le gouvernement hanovrien de succéder au célèbre Leibniz. Il préféra cependant rester à Mayence, et l'Electeur l'en récompensa en le nommant conseiller d'Etat intime et directeur-général des archives du cercle du Rhin, faveurs auxquelles il mit le comble en lui délivrant des lettres de noblesse et de chevalerie de l'empire. Il écrit à ce propos à son frère: "Voici donc maintenant tous mes noms et titres: Jean Edler de Muller de Sylvelden, chevalier du S:t empire romain. Quelle folie! On traite en général les conseillers d'état intimes d'excellence, mais toi laisse là ce titre, ce sera toujours une folie de moins". Ce qui le toucha beaucoup plus que ces signes extérieurs de la faveur, ce fut la bienveillance que lui témoigna l'Electeur durant une maladie causée par un surcroit de travail; il lui envoya son propre mé-
Jenn de Aftiller par de Beskow. O
Qoo^ç:
decin, s'informa plusieurs fois par jour de son état et versa des larmes quand les nouvelles furent inquiétantes. Lorsque arriva la lettre qui annonçait la mort de la mère de.MûLLEB; FElecteur la retint plusieurs jours, jusqu'à ce qu'il eût préparé MûL- LER. à supporter cette nouvelle. Pour le consoler, au premier moment de la douleur, le noble prince lui indiqua le passage où S:t Augustin parle de la mort de sa mère. Dans sa reconnaissance pour tant de bontés Muller s'exprime ainsi dans une lettre: "Les philosophes à la mode et les théologiens du même calibre soupirent de ce que quelques souverains commencent à respecter la religion. Quand même ces derniers seraient catholiques, cela vaudrait mieux, à mon avis, pour eux et pour le peuple que cette lettre poétique à Kleist contre l'immortalité".
La vie calme et heureuse dont Muller jouissait à Mayence ne fut pas de longue durée. Les guerres de la révolution française éclatèrent; le général Custine prit Mayence (le 21 octobre 1792) et le gouvernement électoral disparut. Le vainqueur fit à Muller les offres les plus flatteuses pour qu'il restât et lui prêtât son concours. Le général lui dit en propres termes: "Ma conquête me fera bien plus de plaisir si je puis y joindre celle d'un homme comme vous; je sais que le public a confiance en vous, vous connaissez le pays,... rien ne me serait plus agréable que de vous voir diriger la nouvelle administration". On lui offrit même de devenir membre de l'Assemblée nationale — la plus grande distinction de l'époque — avec le titre de citoyen français. Muller refusa tout, demanda ses passeports, disant que si on voulait le retenir de force il mourrait plutôt que d'acquiescer à ce qui porterait préjudice à son honneur. Custine lui fit délivrer ses passeports. A Heiligenstadt, Muller revit son maître chéri, l'Electeur, et rédigea pour lui plusieurs écrits officiels, entre autres une lettre en latin au pape pour lui annoncer la chute du gouvernement électoral, puis l'Electeur lui donna une lettre de recommandation pour l'empereur â Vienne où il fut admis à la chancellerie intime de cour et d'état.
Il s'exprime en ces termes sur ses nouveaux compatriotes. "Les Autrichiens sont un bon peuple. L'Autrichien aime à jouir
de la vie et voit avec plaisir les autres en jouir; en somme je lui souhaite de rester tel qu'il est. Il est assez éclairé pour être heureux". Quant à Muller, il travailla comme à l'ordinaire, et non-seulement il remplit admirablement les devoirs de sa charge, mais encore il rendit de grands services à sa nouvelle patrie et à FAllemagne en général par les brochures politiques qu'il publia à cette époque de fermentation et de trouble, afin d'élucider les idées, de diriger l'opinion et comme il le dit lui-même: "de ranimer le courage autrichien". Parmi ces brochures on peut citer: Die Uebereilungen, — Der Beichsfriede (à l'occasion delà paix conclue séparément par la Prusse, et qu'il considérait comme un grand malheur.) Die Gefahren der Zeit, — Das sicherste Mittel jsum Frieden, etc. Toutes sont traitées de main de maître, et l'on y trouve comme un souffle de Démosthènes; mais hélas! comme le célèbre Grec, ce fut en vain qu'il prodigua ses discours à ses aveugles contemporains. Il dit à ce sujet: "Je renonce désormais à toute espèce de prophétie, moins par l'a difficulté de prédire ce qui doit arriver, que par l'impossibilité de calculer toutes les erreurs qui se commettent et qui passent vraiment toute imagination. Aussi redouté-je moins ce que font nos ennemis, que ce que nous ne faisons pas. Si je compare notre époque avec une ou deux époques des temps passés, je vois ce qui doit arriver sous un tout autre jour que ces messieurs de la vieille diplomatie".
Celui qui a vu la révolution française et ce siècle de Napoléon, — dont les vicissitudes grandioses avec leurs changements à vue mirent à néant les calculs des hommes d'état les plus habiles et forcèrent tant d'esprits supérieurs à changer d'opinion,* — s'étonnera, comme on l'a déjà dit, du jugement si sûr et si conséquent porté dès le premier moment par Jean de Muller sur ces mêmes événements, sur les forces coopérantes et les hommes qui y prirent part. Les avertissements cependant ne manquèrent pas, ni en France, ni à l'étranger, h preuve Burke, Males- HERBES et d'autres, mais ils ne se firent entendre que lorsque la révolution avait déjà jeté le masque et apparaissait sous un aspect effrayant. Au commencement, tout le monde était à l'en-
thousiasme, jeunes gens et vieillards, surtout la génération nouvelle. Si dès Tâge de vingt ans Mlller faisait une exception, il faut l'attribuer à des sentiments profondément religieux et à sa manière de juger les développements de Thumanité, fondée sur Tétude de l'histoire universelle. Nous avons déjà vu comment l'apparition de Tencyclopédie le porta à prédire la chute de la monarchie française dix-huit ans d'avance, et comment il devina, à la nouvelle du dix- huit brumaire, le nouvel empire romain qui allait se constituer et auquel TOrient réussirait à se soustraire. Ses opinions politiques étaient en opposition non-seulement avec celles de son époque, mais encore à certains égards avec celle de Fépoque actuelle. Pour achever de le peindre, il ne sera pas inutile d'en présenter ici le résumé; l'indication des dates rendra ces opinions encore plus frappantes.
Sur la question de savoir quel est le meilleur gouvernement, il écrit, le 20 décembre 1774, c'est-à-dire à une époque où le Contrat social de Rousseau jouissait de tout le charme de la nouveauté: "J'ai pour principe de ne jamais dire: ce gouvernement est bon ou mauvais, mais bien: ce gouvernement est à sa vraie place dans le pays où il existe. Si les mauvaises administra^ tions sont devenues telles ce n'est pas par la faute de l'institution primitive, mais pour s'en être écartées. Ce que vous me dites des avantages d'un état où l'égalité serait générale est un rêve fantastique inventé par Rousseau. Un pareil état n'a jamais existé. L'inégalité n'est jamais plus grande ni plus choquante que dans les états populaires (Popularstànden), Une véritable démocratie n'a jamais duré plus de quelques instants. L'indépendance est sans contredit le bien le plus précieux; toutefois elle ne consiste pas à vivre de ses rentes; mais à vivre indépendant dés préjugés d'autrui et à pouvoir, le cas échéant, se vaincre soi-même".
Le 16 septembre 1789, quand la grande régénération politique avait commencé en France, il dit: "C'est bel et bien que les princes commencent à s'appercevoir qu'ils sont des hommes et que la Providence les réveille de l'engourdissement où ils se berçaient grâce à la longanimité des peuples. Mais la loi et le
droit de propriété ne doivent pas être violés. A voir la manière inouïe dont on les outrage en France, il ne me paraît pas probable qu'une œuvre pareille puisse durer. Elle ne ressemble en rien à ce qui s'est fait en Angleterre il y a cent ans. Dans ce dernier pays c'était la raison qui présidait; en France c'est l'esprit, la manie des systèmes et la phraséologie. Ajoutez à cela que, d'après l'expérience générale de tous les temps, nul peuple libre ne saurait exister sans les mœurs, et qu'il n'y a pas de mœurs sans religion; or la religion, l'assemblée nationale la regarde comme une folie. L'immoralité est le précurseur infaillible des grandes catastrophes. On voit par les discours d'IsocRATE et par Aristophane qu'elle fit irruption à Athènes et à Sparte dès le temps de Periclès, et l'état ensuite n'eut pas un siècle de durée. Po- LYBE trouva encore chez les Romains beaucoup de religiosité, mais quand elle s'évanouit, grâce à l'or d'ATTALE et aux flatteurs populaires, la chute de Rome fut bien proche. L'immoralité enfante l'abaissement, la paresse, l'esclavage des âmes, la misère au sein du superflu et l'impudence qui ose tout. On verra en Europe quelles seront les suites de cette déchéance de la foi et de la moralité dont elle est la mère. Là où cette base manque je n'ai pas la moindre confiance dans le phénomène de la liberté naissante; elle repose sur un sable mouvant. Comparativement il y a en Angleterre beaucoup plus de vertu et même de piété. — Il est à craindre que les exigences insatiables des démagogues ne raffermissent le despotisme, là où il existe, et ne favorisent son rétablissement sur le sol d'où il semble à jamais extirpé. J'avoue que je ne saurais croire à la stabitité d'idées aussi exaltées".
Le 6 mai 1790, après une tentative révolutionnaire à Mayence où il était alors employé, Mûller écrit: "Je regarde non-seulement comme la meilleure politique, mais encore comme une œuvre de charité envers des sujets égarés de ne pas laisser se développer l'esprit de rébellion; mais de l'eflfrayer par de brusques mesures qui ne lui laissent pas le temps de se reconnaître. Voici la chose. Les conseillers d'Etat opinaient pour des perquisitions et des commissions rogatoires. Seuls le général H. et moi nous conseillâmes d'envoyer sur-le-champ 250 hommes pour s'emparer
des meneurs, réunir le peuple et, dans le cas où il montrerait de la soumission, lui promettre un traitement juste et paternel; mais s'il donnait signe de révolte d'envoyer des renforts. L'électeur consentit. La soumission et la fidélité sont générales. Ce sont maintenant les meilleurs sujets de FElectorat".
Le 16 juillet 1791 il écrit: "Je ne désire en aucune façon le retour du despotisme, mais bien une constitution comme celle sous laquelle Addison, Pope et Newton ont pu être chrétiens sans être vilipendés, et que mes grands maîtres Tacite et Machiavel ont déclarée la meilleure; une constitution bien équilibrée, avec un pouvoir intermédiaire. Je me réjouirai si Dieu permet qu'ils soient renversés du trône de leur présomption, ceux qui aujourd'hui outragent insolemment Dieu, la religion, l'expérience de tous les siècles, la majesté, l'humanité même, et dont l'orgueil ne reconnaît aucune puissance divine, ni humaine, si ce n'est la populace parisienne".
Parmi les révolutions de cette époque, celles qui menaçaient son ancienne patrie devaient naturellement lui être plus cruelles. Il fut le premier à les prévoir et, le 19 janvier 1780, il en écrit déjà à Bonstetten: "En général les républiques d'aujourd'hui me paraissent de plus en plus méprisables. Elles n'ont en elles ni force, ni vertu. Où ces qualités manquent, comment l'indépendance pourrait-elle exister? D'ailleurs il règne ici un égoïsme plus grand que partout ailleurs et qui anéantit toute espèce de "public spirif. — C'est étonnant, comme les têtes sont remplies de grands mots et de petites choses. C'est un mal universel, qui vient de France et qu'entretient libéralement le sophiste LiNGUET. Ce qui domine aujourd'hui c'est la manière de Rousseau et non celle de Montesquieu. Le premier étonne, le second explique. Pour comprendre le premier il faut un esprit vif, pour le second des connaissances profondes. Voilà pourquoi le premier a plus d'adhérents; mais quand cette exaltation, — qui ne saurait être éternelle, — aura cessé, l'autre restera debout. Jamais on n'a mieux vu pourquoi le noble Trajan "mnpliciora ingénia magis diligebat". Pour moi Vesprit commence à me devenir insupportable".
Le 9 mars 1780: "J'avoue que j'avais toujours aimé les états libreS; jusqu'à ce que j'eusse appris à connaître Genève, Berne, Venise et le parlement anglais et à apprécier leur situation présente. Les états libres dépendent des moeurs, et là où elles se sont conservées comme chez nos ancêtres, il n'y a rien de plus admirable au monde qu'une république. Mais où trouve-t-on de telles moeurs, maintenant que l'amour du gain a tout corrompu et que chacun, pour accepter ou abandonner les principes, ne prend conseil que de son égoïsme? La découverte de Colomb a détruit les républiques. Une république corrompue est bien plus incurable qu'une monarchie corrompue, en ce que celle-ci peut recevoir une autre direction à chaque changement de souverain, tandis que celle-là n'aura jamais un nouvel esprit".
Le . .. août 1791, "L'expérience du monde et des choses est une qualité indispensable chez ces nouveaux médecins de l'humanité, sinon ils risquent fort de nous conduire à de graves déceptions, en acceptant comme bon ce qui ne Test que dans les écoles. C'est là justement ce qui me déplaît dans le nouveau système français, qui eût pu être applicable au sortir de l'arche de Noé, ou avant que l'humanité ne se fût laissé entraîner par des passions sans frein et des besoins artificiels, qui ont forcé les sages de tous les siècles à chercher un remède pour arrêter et diminuer le mal. Ces nouveaux médecins veulent au contraire, sans tenir compte de toutes les mésaventures des différents états pour arriver à leur condition présente, reprendre le fil de l'histoire à l'époque antérieure, et nos petits-neveux auraient pour destinée, après des combats et des perturbations sans nombre, de revenir au même point où l'on pourrait aujourd'hui si facilement se maintenir. Ce que je déplore, c'est que cette révolution n'est rien moins que favorable aux sciences morales qui soutiennent et expliquent la religion, les lois et l'histoire, qu'on a cessé de considérer comme la source de la science politique; tous les arts pacifiques, enfants du bien-être et de l'instruction, nourris à la cour des rois de France, et le goût lui-même feront place à une scolastique aride et incompréhensible sur les modes de gouvernement, à des raisonne-
ments à priori sur radministration et à des spéculations sur une pointe d'aiguille à propos d'idées impossibles à réaliser. Sans doute il existe et il naîtra encore quelques orateurs, mais il faut remarquer la différence entre les grands mouvements de nos jours et ceux qui, au temps passé, évoquèrent les génies sublimes de Borne, d'Athènes et de Florence. La pensée humaine n'avait pas alors pris la malheureuse direction qu'une métaphysique pleine de sophismes a donnée depuis trente ans à l'esprit français. Lisez DÉMOSTHÈNES, ouvrez les œuvres du secrétaire d'état Florentin (Machiavel): est-ce que le premier ressemble à Ra- BAUD qui, avec ses distinctions et ses argumentations, veut prouver que ce qu'on possède depuis mille ans n'existe pas; que ce qui est ne saurait être; qu'il y a un veto qui n'empêche rien, etc. etc. J'ose me poser en maître de ces maîtres de l'humanité et je vous demande: où se trouve le plus de bon sens, dan«| le Contrat social ou dans les Discorsi sopra la prima deçà (de Machiavel)? Tant qu'on s'en tient à la nature et à l'expérience, on peut raisonner faiblement, mais au moins on reste dans la bonne voie, et le génie ne perd pas à se nourrir du spectacle des souvenirs et des passions des siècles passés. Mais tout est perdu du moment qu'on veut forcer l'humanité,* ce géant qui a grandi pendant trois mille ans de secousses, à se remettre dans son berceau et à revenir à l'alimentation du premier âge. Aussi longtemps que vous ne me convaincrez pas de mon erreur, je compte m'en tenir aux opinions erronées de Thycydide et de XÉNOPHON, qui n'ont jamais été pour la démocratie dans les grandes villes, (et qu'auraient-ils dit s'il se fût agi de grands pays?), aux opinions de Tacite et de tant d'autres qui n'ont jamais été pour les extrêmes, mais pour les constitutions d'états mixtes et bien équilibrées. Je n'approuve pas cet éloge menteur qu'on fait au genre humain" de pouvoir se gouverner sans Dieu et sans rois". L'art de gouverner est facile, dites-vous. Oui! tel que vous l'entendez et dans le pays heureux que vous habitez. Mais je ne regarde pas comme facile d'administrer et de maintenir dans l'ordre des nations égarées, où des millions de têtes sont troublées par des idées fanatiques. Tous les regards se tournent
vers la France, et si cette révolution prend racine, les constitutions de Vempire germanique ne tiendront pas jusqu'à la fin du siècle". Quand l'esprit de bouleversement importé de la France se fut développé en Suisse, il écrivit: "Quel coupd'œil! Dans le vieil édifice social courent des fous armés de torches, comme autrefois à Tschilminar le fils de Philippe troublé par Tivresse. Là c'est une tour qui prend feu, là c'est le pinacle qui s'écroule jusqu'à ce que tout ne soit plus qu'un monceau de cendres. C'est alors que les demeures de l'opulence et de la joie seront envahies par les bêtes féroces s'élancant des portes de fer qui contenaient Gog et Magog. La fin en sera le retour à l'état sauvage et une nouvelle civilisation commencera à se développer de l'autre côté de Thule, qui, dans les siècles reculés, viendra peutêtre par la Polynésie se renouer à notre hémisphère en Orient. Le spectateur pâlit devant ces destinées; mais semblable à David il entendra ces paroles: "Mais toi David, éloigne-toi jusqu'à ce que la fin arrive, pour que tu puisses te reposer et ressusciter à la fin des jours". — Je déplore ce qui doit arriver parce que cela ne peut pas être autrement; mais les déclamations mensongères et infâmes sur l'antique tyrannie et l'antique superstition, sur la félicité moderne, sur le désintéressement, la clémence et l'intégrité de ses auteurs et les adresses de remercîments qui leur sont dûs, toutes ces choses qu'ils ont méprisées chez vous exigeront un autre chapitre. Ecrire quoi que ce soit, à cette heure, ce serait en pure perte. La vérité ne fait plus entendre sa voix, car de même que les autres vertus elle a quitté la terre. Je suis si las de la métaphysique politique que tout écrit qui en traite me donne des nausées. Si l'ordre et la tranquillité nous reviennent jamais, je crois que de vingt ans personne n'écrira un livre politique. Tout le monde en est fatigué. Et comment n'en serait-il pas ainsi, quand tout n'y est que partialité et mensonge? Tu sais que je souhaite le rétablissement de l'ancien régime sous des formes acceptables aujourd'hui. Il y a des principes avec lesquels on ne saurait transiger si l'on désire voir renaître l'ordre et la tranquillité. L'anéantissement du soi-disant esprit cantonnai n'est pas déjà quelque chose de si admirable.
car je tiens beaucoup à rindividnalité. Toute cette phraséologie cosmo-politique, ce n'est que du vent. Chacun doit remplir sa place. Naturellement il n'est question ici que des traits principaux et non de chaque ligne de l'ancienne constitution, où l'on pourrait améliorer bien des choses. Mais qui le fera? Malheureusement on ne saurait l'attendre des gouvernements qui, comme celui de Berne par exemple, sont aveuglés par les spéculations de Rousseau et de Kant et ne portent aucun intérêt au peuple ignorant. Le principal, c'est que la Suisse reste la Suisse; c'est-àdire qu'elle recouvre la constitution qui lui convient le mieux, ne fût-elle pas acceptable en France ou en Chine. (XV: 86.) Tn connais mes idées de restauration: Elles consistent à rendre la transition et la pente, du nouveau à l'ancien, aussi douce que possible, et de ne pas oublier la situation exceptionnelle de la Suisse qui y a favorisé la variété des constitutions plutôt que leur uniformité. Surtout aux théories je préfère les droits antiques; les premières sont plus brillantes, mais il leur manque Tautorité et ce qui impose. D'ailleurs elles sont une continuation du plus malheureux des états: l'état révolutionnaire. (XV: 90). B. a fait insérer dans le Deutscher Mercur un traité sur la "liberté". Entre autres choses il regarde comme essentiel que le maximum de la vie, que le progrès résulte de la liberté. Ici je me sépare de lui, car je prétends qu'il provoque trop par là ce vagabondage inquiet qui empêche les constitutions d'acquérir de la stabilité. L'ordre et la sécurité sont les éléments de tout progrès accompli dans la mesure nécessaire, et sans qu'il soit besoin de crier aux oreilles de tout esprit borné (Halh-Kopf): développez- vous! développez-vous! C'est justement cette agitation, cette fermentation incessante qui provoque tant d'erreurs dont l'anarchie et le despotisme sont le terme final. Je crois que la liberté peut aussi bien qu'à Athènes se rencontrer à Sanenland, à Untervalden, loin de toutes les académies et des mille et une vérités fraichement éditées. Croit-il par hasard que notre bon peuple de Hasli et celui d'Appenzell ne sont pas assez libres, parce que le maximum de leur développement ne dépasse pas la chaudière à fromages? Je sais alors une autre chaudière; c'est le pays entre
le Jura, le Rhiu et les Alpes. Tout y est en ébullition. Est-ce d'une pareille liberté qu'il parle? A Berne le gouvernement de la populace s'étend de plus en plus. Les deux tiers du conseil se composent de braillards ignorants, car, pour ces gens là, de toutes les aristocraties celle du savoir est la plus. haïssable. — La régénération est vraiment une œuvre aussi difficile que nécessaire. J'appelle ainsi la révision de toutes les idées qui nous ont été suggérées depuis l'enfance; quand je dis nous, je ne parle ni de toi, ni de moi, mais de ce monde formé à l'école de Voltaire et autres auteurs frivoles, depuis le prince jusqu'au laquais qui lit dans l'antichambre. La plupart continuent encore à procéder de ces doctrines comme si c'étaient des axiomes. De là cette foule de contradictions et la nouvelle tour de Babel. — Je hais et je méprise tout autant que toi les rêveurs^ métaphysico-politiques. Je n'attends rien de l'intervention britannique. Ceux qui m'ont appris à connaître l'égoïsme des nations commerçantes ne sont certes pas de nouvelles connaissances; ils s'appellent Aristote, POLYBE et DiODORE. — Il Semble que la pauvre Suisse doive être sacrifiée à ceux que la France elle-même répudie. Ils continuent à trotter sur leur bête de somme de la métaphysicopolitique. Un très-petit nombre semblent revenir au bon sens". Quand enfin Napoléon, devenu premier consul, rétablit l'ordre social, MuLLER écrivit: "Au moins maintenant l'intérêt de l'état l'emporte sur celui de quelques brigands avides d'argent. Aussi ce que Bonaparte a le plus blâmé dans l'ex-gouvernement, c'est qu'il voulait rendre la diète permanente, ce qui, selon ses propres paroles, aurait jeté dans des convulsions périodiques et un dés-" ordre incurable cette pauvre Suisse qui languissait après la paix. Quand l'empire eut mis fin aux mouvements révolutionnaires Mûller écrivit: "Maintenant je suis calme et je ne hais aucun parti. Je vois que la chose est trop grandiose pour être l'œuvre des hommes et que ceux que nous en avons considérés comme les auteurs n'en étaient que les leviers, que la main du Toutpuissant emploie ou rejette selon les décrets de sa sagesse. Ce dont je suis convaincu c'est que ce qui arrivera sera tout le contraire de ce qu'on attend. Le Très-Haut se rit de nos spécu-
latioDS politiques. Que dirions-nous s'il nous était donné d'entendre les délibérations des fourmis dans leur sénat? Je crois cependant que les orages purifient Tair. Même ceux du cinquième siècle ont eu des effets bienfaisants. L'Italie elle-même, tout en perdant une si grande partie de ce qu'elle avait gagné aux dépens du monde, s'améliora au point de vue moral".
Il ne voulut pas se mêler des nouvelles réformes administratives, bien que ses compatriotes l'invitassent à formuler des projets et l'eussent nommé membre du tribunal supérieur de Schaffhouse. Probablement il se rappelait le sort de la Pologne, quand elle voulut se réformer et demanda un projet de représentation à Rousseau, à Mably, à M:me Meiset et à d'autres. Mûller écrit à ce sujet: "Quiconque, en des temps comme le nôtre, est entraîné par la chute d'un état n'a selon moi rien de mieux à faire, pour sauvegarder sa dignité personnelle, que de céder la direction du nouvel état de choses à ceux qui en sont les auteurs et de se tenir coi; ou bien, quand les circonstances le premettent, de s'adonner à la littérature qui est de tous les temps. — Pour ma part je souhaite que toute nouvelle construction soit si bien adaptée à l'ancienne, ou mieux encore à la constitution primitive, que la forme révolutionnaire disparaisse et que, du vieux et du nouveau, naisse quelque chose qui réunisse les esprits. Je demande naturellement à l'expérience de cinq siècles les éléments fondamentaux. On ne saurait assez se garder des théories abstraites. Je lis en ce moment le grand ouvrage de Bedini, la Republica qui fut VEsprit des lois de son siècle. Ainsi que Montesquieu c'est l'expérience seule qui le guide. — C'est assurément tout autre chose que la métaphysico-politique d'aujourd'hui, où celui qui s'est approprié une ou deux imaginations de Rousseau les enfourche et s'élance sans balancier à travers le monde sublunaire. — Si seulement on voulait laisser là l'idéal! — Rien de plus absurde et de plus misérable que les états et les hommes qui n'ont pas le courage cTêtre ce qu'ils devraient être. Chez Satan il y a eneore de l'originalité; mais un ange avec un masque, qui voudrait le regarder? — Si on laisse faire cette philosophie, la fin en sera la ruine et le bouleversement général. Il est dé-
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plorable qne personne ne Burgisse pour Fempêcher. Mais ici à quoi bon les écrits? Jamais un philosophe critiqae n'a pn être convaincu; il sait tout "à priori". Le malheur est que la route de Fexpérience, suivie par Montesquieu, a été abandonnée pour celle de l'imagination et de la spéculation, où Rousseau a brillé. — Je persiste dans mon ancienne opinion qu'il faut se servir aussi peu, avec notre bon peuple, de l'antique terminologie grecque que de la nouvelle terminologie française. Que savent-ils d'Akistote et de Siéyès? — C'est une erreur aussi profonde que générale que de s'imaginer que rien ne peut se maintenir sans progrès incessants, erreur qui conduit à croire avec moins de foi et finalement à ne pouvoir se ranger à aucune obéissance, et c'est ce qui fait que la république française durera aussi peu que l'empire autrichien. Le système du progrès me paraît sous certains rapports une rêverie. J'en ai dit quelque chose récemment dans un article du Alg, Litter. Zeitung: Un bonheur calme me semble être le but, et je crois que le christianisme méconnu n'en veut pas d'autre". Enfin, ne voyant que les grands traits du bouleversement social, Mûllek dit: "Il se peut qu'insensiblement tout passe au nouveau monde. Lui aussi a son- rôle à jouer. Tant que chacun n'a pas eu son tour il est trop tôt de songer au dénouement du drame. Combien ne reste-t-il pas encore à faire? Quelle est la destinée de l'Afrique? Voilà pourquoi je regarde notre révolution universelle comme pouvant former la conclusion de l'état actuel du monde civilisé. Elle offre pourtant un spectacle grandiose, cette époque finale, où une partie du monde, qui a été si longtemps la première, s'affaisse sur ellemême fatiguée, et tend le flambeau à sa sœur de Tautre côté des mers. En vérité le fruit est plus que mûr et doit nécessairement tomber; tous les soutiens: la religion, l'amour de la patrie, le droit primitif, les rapports de l'humanité, tout est anéanti; une nouvelle création doit surgir".
Pendant que Muller épanchait ainsi son cœur dans des lettres à son frère et à Bonstetten, son activité littéraire con- 'tinuait; mais elle s'augmentait encore depuis qu'il avait été nommé bibliothécaire en chef de la bibliothèque de la cour à Vienne,
qui renfermait 250,000 volumes, 12,000 manuscrits et 800 recueils de gravures. Comme il n'existait aucun catalogue complet, il se mit immédiatement à en dresser un. Afin de ne pas détruire sa santé en restant toujours assis, ce qui lui était défendu, il travailla debout comme le savant Simkon sfylite qui, grâce à cette manière de travailler, atteignit une vieillesse si avancée. Il ne s'asseyait que pour prendre ses repas qui n'exigeaient pas beaucoup de temps, car le dîner était frugal et le souper, quand par hasard il en faisait un, se composait ordinairement d'un morceau de pain et de quelques pommes de terre. "Je ne puis pas dire, écrit-il dans ses annotations, que je marche beaucoup; mais il se passe rarement une journée sans que je fasse un ou deux quarts-d'heure d'exercice". C'était le temps de se rendre à son bureau; mais pour qu'il ne fût pas perdu, chemin faisant il apprehait des poèmes par cœur. Le matin pendant qu'on le coiffait il consacrait toujours ce temps à la lecture et, d'après ses annotations, il lisait alors le plus souvent des œuvres historiques ou poétiques. Une fois il écrit à ce sujet: ''Beym Friesiren habe ich Condorcets ^'Esquisse des progrès de Vesjmt humain!'^ gelésen — oft mit Làchéln'\ Sa correspondance lui prenait alors comme toujours beaucoup de temps, mais c'était sa plus grande jouissance. "Mes jours de fête, écrit-il, sont ceux qui m'apportent une lettre de toi ou de Fréderique Brun; d'abord je les parcours à la hâte; ensuite j'en jouis à petites gorgées pour mieux en déguster la douceur; puis je les porte sur moi toute la journée, pour m'en rafraichir de temps en temps. C'est donc une œuvre méritoire que de m'écrire souvent et longuement". Parfois il écrivait jusqu'à vingt lettres par jour. Outre cela, il composait des. notes historiques pour l'édition anglaise d'Eschyle par Balter. "J'ai, dit-il, un respect très-profond pour cet auteur tragique, le premier qui docuit magnum loqui deditque cothurnum".
Toutefois ces occupations n'empêchaient pas Muller de continuer assidûment son histoire de la Suisse. Il n'en espérait pourtant aucun bénéfice, et il écrit à ce sujet à son frère: "Nous ne sommes nés ni l'un ni l'autre pour mettre les libraires à
contribution. C'est une pensée qui exalte l'âme de pouvoir se dire que les siècles futurs liront nos œuvres, mais un regard oblique jeté sur des louisd'or l'affaiblit singulièrement et ce n'est pas là notre affaire. Je travaille volontiers aux heures où l'inspiration me vient; mais cet esclavage de fournir une besogne déterminée à la foire aux livres me serait insupportable. J'ai calculé combien j'aurais eu par jour pour ma subsistance, s*il m'eût fallu vivre de mon histoire de la Suisse: cela arrivait à environ 13 kreutzers par jour et cependant je la continue avec le même courage. Si, comme je l'espère, je peux réaliser les grands projets, dont j'ai pendant plusieurs années rassemblé les matériaux, ce serait magnifique! Si même ils ne s'effectuaient pas, combien de jouissances ne m'a-t-elle pas données cette occupation stérile, combien d'ennuis et de folies ne m'a-t-elle pas épargnés!" Il s'exprime ainsi sur la vie de société: "Je ne vais chez personne à moins d'y être invité ou contraint. On ne pourra donc pas m'accuser de rechercher les grands, mais je suis forcé d'avouer qu'à tout prendre leur société me paraît plus agréable que celle de la plupart des savants. Je ne connais rien de plus intolérable que le ton qui domine chez ceux-ci, ou du moins dans leurs écrits". — Quand Muller se trouvait par hasard dans une société où l'on jouait aux cartes, une table à part chargée de livres était toujours disposée pour lui dans un coin. Il n'avait jamais pu apprendre aucun jeu, à peine s'il savait distinguer les cartes. Parmi ceux dont il appréciait le plus la société agréable était l'archiduc Jean, sur le compte duquel il s'exprime de la manière suivante: "J'aime et j*estime comme un ami ce jeune homme excellent; il sait mon histoire presque par cœur et connaît la géographie de nos montagnes et de nos vallées mieux que le Schuldheiss Steiga, De tout ce qui est vrai, noble et beau, rien ne lui est étranger; il possède un cœur et un courage comme je voudrais, pour le bonheur des peuples, en voir à tous les rois". Même après avoir quitté Vienne il entretint des relations amicales avec l'archiduc. Mlller dit au sujet de cette correspondance: "L'archiduc Jean m'a écrit une lettre admirable (sur la brochure où le professeur Voss traitait de la situation
de TEurope quand la gnerre éclata de nouveau en 1805). Elle mériterait d'être imprimée, tant elle est sage, noble et sensée; il me garde toujours sa vieille amitié".
Plusieurs circonstances contribuèrent à remplir d*amertume les dernières années que Muller passa à Vienne. D'abord la situation malheureuse de sa patrie, et cette particularité que TAutriche, depuis que les Français occupaient la Suisse, était soupçonnée d'en être Tennemie secrète. Pendant cette rupture MûLLER éprouva pour son pays un sentiment analogue à celui qu'on ressent auprès du tombeau d'une mère. Il souffrait de son propre malheur et de celui de sa patrie, sans pouvoir y porter remède. Appelé par ses compatriotes à prendre part à la nouvelle législation républicaine, il était persuadé que s'il retournait dans son pays, non-seulement il n'aurait, par suite de ses ten-' dances conservatrices, aucune influence sur l'opinion générale, mais encore qu'il irait à une mort certaine. Il en écrit à son frère: "BoNSTETTEN me dépeint la situation comme affreuse et l'opinion sur moi chez les deux partis est telle, qu'on ne croit pas que je puisse y passer huit jours sans aller à la guillotine". Après un combat moral très-pénible il déclina cette offre, déclarant qu'il ne pouvait participer aux affaires publiques de sa patrie avant de pouvoir remplir son poste de confiance seulement en qualité de Suisse parmi ses compatriotes, sans autre prescription que la volonté des peuples, sans autre crainte que celle des lois. (Il insinuait par là que telles n'étaient pas les circonstances sous le régime français de la terreur qui dominait alors). Il croyait pouvoir être plus utile à ses compatriotes dans sa position actuelle. Il le prouva bientôt en devenant le soutien et l'interprète d'un grand nombre d'émigrés, qui se réfugiaient à Vienne pour échapper au pillage et à la mort alors à ri)rdre du jour dans les clubs des Jacobins. Il demanda cependant son congé quand l'Autriche parut un moment sur le point de faire entrer aussi ses troupes en Suisse; mais cette intervention armée ne s'étant pas réalisée, il se décida à rester provisoirement.
D'autres désagréments lui furent suscités, d'abord par son refus de se rendre aux insinuations, plus ou moins voilées, qui
lui étaient faites, en sa qualité d'employé impérial, de se convertir an catholicisme, puis par Fintervention de la censure au sujet de la continuation de son histoire de la Suisse. Touchant la première aflfaire il existe deux lettres admirablement écrites, Tune au chef de la bibliothèque impériale, Fautre au père DiESSBACH, qui sont d'un grand intérêt. Dans la première MuLLER prie son supérieur d'obtenir que l'Empereur accueille sa démission d'une charge que, comme protestant, il ne pouvait plus remplir sans s'exposer à perdre la confiance du gouvernement.
Enfin il arriva un malheur qui rendit la position de Mûller encore plus difficile. Un jeune homme, rempli de talents mais sans fortune, et qui pendant huit ans avait été l'objet des bienfaits de Mûller, trompa son protecteur sans défiance en se servant de fausses lettres signées de noms supposés, pour lesquelles Mûller, déjà endetté, eut à payer des sommes très-considérables. Un désastre encore plus grand fut sur le point de le frapper; on lui déroba en effet le manuscrit de son histoire universelle, mais heureusement, son frère en possédait une copie. Peu de temps après on découvrit un projet du même escroc (et il y avait derrière lui toute une bande) tendant à se débarrasser adroitement de Mûller, afin d'ensevelir avec lui le secret de toutes ces scélératesses. L'intérêt qui s'éveilla en sa faveur fut général. Le ministre Thugut lui envoya sur-le-champ une somme considérable afin de faire face aux premiers embarras; mais Mûller n'y eut pas recours, ne voulant pas augmenter ses obligations. La lettre à Bonstetten touchant cet événement est frappante. Son premier mouvement est la crainte d'être amoindri dans l'estime de son ami par cette crédulité qui l'a plongé dans l'abîme. La lettre est datée de l'anniversaire même de leur première rencontre à Schinznach, trente ans auparavant; MÛLLER en rappelle le souvenir en ajoutant: "Et toi, vas-tu aussi me jeter la pierre, parce que moi, qui suis un homme de cinquante et un ans, j'ai été encore assez jeune pour croire à Thumanité et à l'affection? — L'amitié a paré de ses fleurs notre mois de mai 1773. Trente ans plus tard je suis brisé parce que
Jean de Mûller par de Btêhow. 4
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je crois à Tamitié. Brisé!... Ce mot n'a rien d'exagéré, car nonseulement toutes mes prévisions, toutes mes espérances se sont évanouies, mais, pour arriver à payer mes dettes, toute mon existence (qui du reste je crois, ne sera pas longue) est enchaînée à la plus stricte économie et aux travaux les plus ingrats. Oui, aux travaux les plus ingrats, car du moment qu'il me faut parler sous le joug de la censure autrichienne, il n'y a plus à songer aux fruits de nos rêves de jeunesse, aux enfants du génie et de l'amour. Cela étant, tu comprends, mon cher Bonstettën, le peu d'intérêt qu'une longue vie peut m'offrir. A quoi me servirait-elle? En quoi serait-elle utile aux autres? Je ne suis plus moi, du moment que je ne suis plus celui que je voudrais et devrais être. Je ne me sens pourtant pas humilié. Je n'ai rien fait de repréhensible. Si je n'avais pas été aussi bon, ce qui est arrivé n'aurait jamais eu lieu. Si je n'avais pas estimé aussi haut l'honneur et la conscience, ma position serait tout autre. Mais rappelle-toi la conversation que nous avons eue avec le bon père Bonnet quand nous perdîmes Albert de H aller: "Les idées et les sentiments qu'on s'est acquis, quand même on n'a pu les développer et qu'en présence d'une vie inutile on descend avec regret au tombeau, ces idées, ces sentiments sont les biens impérissables de lame que la corruption ne saurait' atteindre. Dans une période future d'organisation ces germes se développeront, s'épureront, se spiritualiseront et porteront des fruits immortels". Et c'est là, quoique il n'y ait pas de preuve possible, c'est là cependant une illusion consolante, telle qu'il me la faut sous l'impression de ce qui m'arrive. Cette impression je la combattrai, je lutterai contre elle pour que ton ami, à qui l'histoire et l'expérience ont appris à connaître aussi la ruine de ce qui est bon et de ce qui est grand, ne vienne pas dans sa propre infortune à trahir quelque faiblesse'*. A la même époque il écrivit à son frère: "Je suis bien près de pardonner à Rousseau sa misanthropie, et je comprends de plus en plus ce que le grand Frédéric disait à Sulzer, quand celui-ci parlait de la bonté de la nature humaine: "Ne croyez-pas cela; vous. Messieurs les savants, vous ne la connaissez pas; mais croyez en un homme
qui, pendant plus de trente ans, a fait le métier de roi: c'est une méchante race, à bien peu d'exceptions près; il faut les contenir'.
C'est au milieu de ces pénibles épreuves que la Providence ouvrit à Miller une nouvelle carrière. II reçut Tofifre d'entrer au service de la Prusse, d'abord en qualité de conseiller intime, ensuite comme conseiller de guerre intime, d'historiographe de la maison de Brandebourg, de membre de l'académie avec la promesse d'en devenir, à la première vacance, secrétaire perpétuel. "Qu'en dis-tu?" écrit-il à son frère: "dois-je végéter dans un pays où Montesquieu est défendu, où je ne puis publier mes écrits? D'un autre côté j'aime Vienne; ses environs sont bien plus beaux, et ma place à la tête d'une bibliothèque de 300,000 volumes est bien agréable". On lui offrit aussi alors à Vienne une augmentation d'appointements; mais comme il apprit en même temps qu'on verrait avec déplaisir la continuation de son histoire de la Suisse et même sa publication à l'étranger, sans révision préalable de la censure viennoise, il se décida à accepter l'offre qu'on lui avait faite à Berlin et l'empereur y donna son consentement. Avant de se rendre en Prusse, il fit une courte visite à sa patrie afin d'y revoir ses amis de jeunesse, et il passa quelques jours à COPPET chez M:me de Staël. En quittant la Suisse il fut assailli à la frontière d'une mélancolie indicible et fondit en larmes, comme s'il avait le pressentiment qu'il la voyait pour la dernière fois.
L'impression du retour à Berlin, sous l'empire de tous ces souvenirs de jeunesse, le fit revivre. Pendant des promenades solitaires, dans le beau parc de Sans-Souci, il lui semblait sentir comme un souffle de lombre du grand Frédéric. Il regardait avec émotion les livres où ce génie couronné écrivait ses annotations. MûLLïiR voulut alors, en composant sur lui uue histoire sur le mode antique, se rendre digne de la nomination flatteuse d'historiographe de la maison de Brandebourg. Il désirait en même temps achever son histoire de la Suisse et l'histoire universelle. Son intimité avec Schleiermacher, Ancillon, les frères Humboldt, KuU6, Brinkmann et autres l'amena à
fréquenter la société pins qn1l ne le faisait à Vienne. — "Brink- MANN, écrit-il, est nn homme de beaucoup d'esprit. J'ai lu ses poésies qui renferment plusieurs passages fort beaux sur les horreurs de la révolution. La moralité en est noble et pure, mais la tournure des phrases me parait souvent tant soit peu forcée". •
Mais quand Mûller voulut composer l'histoire de Frédéric, il éprouva le contre-temps qu'on lui refusa l'accès aux archives secrètes de l'état. Il ne lui fut pas possible non plus d'éviter les démêlés avec la censure. A ce propos il envoya au ministre d'État de Haugwitz une dépêche officielle, où il est dit entre autres choses: "Il est difficile de peindre un portrait qui reste en partie voilé. S'il appartient aux directeurs des archives secrètes de l'état de décider, à chacune de mes réquisitions de documents originaux, si le soussigné doit en faire usage, il préférera ne rien demander, plutôt que d'incommoder des personnes de mérite et de les mettre dans l'embarras, ou bien d'interrompre son œuvre et de laisser une foule de lacunes dans son histoire. On pourrait aussi remarquer, à propos de la censure, qu'un historien peut et doit dire beaucoup de choses qui ne sauraient être aussi convenablement livrées à la publicité sous la responsabilité des autorités officielles. Même avec le respect le plus tendre pour son héros, l'historien ne doit cependant pas oublier que tout tableau exige au moins quelques ombres. Les grands caractères ne les redoutent pas. Plusieurs ouvrages de ce genre sont restés à l'état de manuscrits, par suite de la crainte excusable du censeur qui devait en partager la responsabilité. D'autres, au contraire, ont été accueillis avec défiance, justement parce qu'ils avaient été soumis à cette révision. Le soussigné, qui a écrit l'histoire de vingt-deux états libres, ombrageux, envieux et divisés entre eux, sans qu'aucun d'eux se soit plaint, avait espéré que le gouvernement libéral de la Prusse aurait eu assez de confiance en son expérience, en sa conscience, au sentiment de ce qui est dâ à la dignité de l'État et à la mémoire de Frédéric-le-6rand, pour lui permettre d'être son propre censeur".
Cette supplique valut à Muller le libre accès aux archives secrètes; mais peu de jours après eut lieu la bataille d'Iéna, dont les suites menaçaient de dissolution la monarchie prussienne. La famille royale et les autorités quittèrent la capitale, où les Français entrèrent en vainqueurs. Les amis de MûLLER lui conseillaient de ne pas y rester, car, en sa qualité de publiciste allemand et d'auteur de plusieurs écrits politiques hostiles à la France, il s'exposait à des mesures sévères de la part d'un gouvernement qui, peu de temps aupara\;ant, avait fait fusiller le libraire Palm à Nuremberg, pour le seul fait de la vente d'un pamphlet de nature à déplaire. Mûllër se décida pourtant à rester, et à ce sujet il écrivit à son frère: "Quand même, pour ce que j'ai fait, je viendrais à perdre la vie, la perte ne serait pas grande. Je te prie seulement, si tu le peux, de récompenser mon bon serviteur de sa fidélité envers moi. Je souhaiterais vraiment de ne pas voir plus longtemps l'humiliation de ce pays qui m'est si cher. Maintenant le grand Frédéric est bien véritablement mort". -
Le gouvernement français était cependant trop intelligent pour faire une victime politique d'un homme du nom et de la réputation européenne de Muller. Au contraire il eut recours aux mêmes procédés que Custine à Mayence pour le gagner au nouvel état de choses, ainsi qu'on le voit par l'extrait suivant d'une lettre de Muller à son frère, en date du 8 novembre 1806: "Après l'occupation de Berlin par les Français, je n'ai pas eu la moindre occasion de regretter d'y être resté. Je n'ai reçu que des preuves d'estime et de bienveillance. Sur l'ordre spécial du commandant, le général Hullin, je suis exempt de la charge de loger des troupes et des frais énormes qu'elle entraîne. Le ministre de la guerre Prince de Neufchâtel (Berthier) m'a témoigné l'obligeance la plus aimable, et le ministre secrétaire d'état Maret (duc de Bassano) s'est montré mon ami. J'ai dîné plusieurs fois chez lui, ainsi que chez l'intendant-général Daru et chez le Prince Héréditaire de Bade. Ce que j'ai appris de l'Empereur ne peut que me donner les meilleures espérances. Je vois que Dieu lui a donné l'empire, le monde. Jamais cela n'a
été plus manifeste que dans la guerre actuelle; conduite par ses ennemis avec une imprudence incompréhensible, ce sont ceux-ci qui Font pour ainsi dire forcé à remporter une victoire qui ne saurait être comparée qu'à celles d'Arbelles et de Zama. Puisque le destin a voulu que Tancien état de choses branlant et rouillé vint à s'écrouler, c'est un grand bonheur que la victoire lui soit échue en partage, à lui et à une nation dont les mœurs sont douces et qui possède plus que les autres l'amour des sciences. De même que Cicéron, Livius et Horace ne cachèrent nullement au grand César et au fortuné Auguste qu'ils avaient été autrefois au nombre de leurs adversaires, je n'ai pas cru non plus devoir dissimuler que j'avais appartenu à un autre parti, ou plutôt à une autre opinion. — Alexandre de Hum- BOLDT est toujours mon bon et bien cher ami, et le plus souvent on nous invite ensemble'*. Le 25 novembre il ajoute: "Le 19, le ministre secrétaire d'état Maret me dit que le lendemain, à sept heures du soir, je devais me présenter chez l'empereur Napoléon. A l'heure dite je me rendis chez le ministre et la présentation eut lieu. L'empereur était assis sur un sopha; quelques personnes à moi inconnues se tenaient debout à distance. L'empereur se mit à parler de l'histoire de la Suisse et me dit que je devrais la terminer; les temps modernes avaient aussi leur intérêt. Il en vint à l'œuvre de médiation (entre les républiques suisses) et annonça de très-bonnes intentions, pourvu que nous restassions tranquilles sans nous mêler des aflFaires d'autrui. De la constitution de l'État suisse nous passâmes à celles de la Grèce antique et à son histoire, puis à la théorie de la constitution des états en général. Le discours vint ensuite sur la grande diflférence qui existe entre la constitution de l'Asie, fondée sur le climat, admettant la polygamie, etc., celle de TArabie, que l'empereur loua beaucoup, et celle des races tartares aboutissant à des invasions dangereuses pour la civilisation, et auxquelles il fallait opposer une digue. De là il arriva naturellement à ce qui fait le mérite principal de la civilisation européenne: une liberté plus grande, plus de sûreté, plus d'humanité; en un mot, où trouver une époque plus fortunée que celle écoulée depuis le
15:èine siècle? Pnis Tempereur parla de renchaînement des événements; qni paraissent conduits par nne main invisible; il avoua que lui-même n'était devenu grand que par ses ennemis; il traita encore de la grande fédération des peuples, dont Henri IV n'avait pas eu l'idée; — de la nécessité d'une base religieuse; — il dit que l'homme n'a pas été créé pour la pleine lumière de la vérité, mais qu'il a besoin de frein; — il admit la possibilité d'un meilleur état de choses quand auraient cessé toutes ces luttes provoquées par des constitutions trop compliquées, congime celle de l'Allemagne, ainsi que par ces armées superflues qui surchargent les États. Nous parlâmes de bien des choses encore, de presque tous les pays et toutes les nations. D'abord l'empereur parlait de sa vois ordijiaire; mais à mesure que la conversation devint plus intéressante il s'exprima plus bas, de sorte que je fus obligé de m'avancer tout près de son visage, et que nul autre que moi n'aurait pu entendre ses paroles, dont quelquesunes au moins ne seront jamais répétées par moi. Je le contredisais parfois et il entrait alors en discussion. Tout préjugé à part, et pour me conformer à la vérité, je suis forcé d'avouer devant Dieu que ses connaissances si variées, la finesse de ses observations, son jugement si mûr sans faux-brillant et son coupd'œil si vaste me remplirent d'admiration pour lui, en même temps que la manière dont il me parlait me pénétrait d'un sentiment d'affection. Cependant deux ou trois maréchaux et le prince de Benevent Talleyrand étaient survenus, mais l'empereur n'interrompit pas l'entretien. Après cinq quarts d'heure ou une heure et demie il fit commencer la musique, et je ne sais si ce fut par hasard on par bonté qu'il demanda des airs qui rappellait, l'un d'eux surtout, la vie pastorale et les chants des Alpes helvétiques. Après quoi il salua avec bienveillance et quitta l'appartement. Depuis mon audience auprès de Frédéric (1778) je n'avais pas eu de conversation plus variée, au moins avec un prince. Si ma mémoire ne me trompe point, il me faut donner le pas à l'empereur pour la solidité et l'étendue des vues. Frédéric était tant soit peu voltairien. Du reste l'empereur a le ton énergique et ferme, mais dans l'expression
quelque chose qui charme et captive tout autant que chez Frédéric. Ce jour a été Tun des plus remarquables de ma vie. Par son génie et sa bonté sans affectation il a aussi fait ma conquête. En attendant Mûller se trouvait^ à Fâgede cinquante-cinq ans, sans avenir, sans pain assuré. Beaucoup de projets étaient sur le tapis, entre autres celui de se faire nommer syndic à Hambourg. La charge lui fut offerte, mais plusieurs circonstances le firent hésiter. Il pensa qu'il lui faudrait un certain temps pour s'initier à ses nouvelles fonctions; qu'il n'était ni docteur en jurisprudence, ' ni luthérien, et que la différence de religion pourrait lui susciter les mêmes désagréments qu'à Vienne. A la même époque il lui vint sous main des offres du Danemark, de l'Oldenbourg et du Wurtemberg, dont il pria même son frère de ne rien dire pour éviter toute apparence de vanterie. Il avait lui-même un autre plan dont il parle ainsi: "A Zttrich, Berne et Aarau se trouvent des collections qui me permettraient de mettre la dernière main à mon œuvre sur la Suisse. Mais comment vivre? Pas d'appointements, à moins de tenir des cours publics? 11 faudrait en tout cas qu'ils fussent sur l'histoire. Ainsi je pourrais achever mon histoire universelle pour être publiée après ma mort. Ces cours attireraient du monde et même des étrangers. Mais où trouver le surplus nécessaire pour arriver à vivre avec un revenu qui ne dépasse pas 1,000; florins? Tout cela vient du malheur de Vienne. Je devrais chercher à persuader à un prince d'acheter ma bibliothèque; quant à faire une proposition semblable à une de nos républiques, c'est impossible. Je pouiTais faire revivre et continuer le journal historique de Cotta". Et plus loin; "La pensée de pouvoir vivre à Ztirich, à Berne ou à Aarau, tout entier à mes travaux historiques, est choyée par mon cœur avec une certaine tendresse. Cependant les difficultés de la première année seront difficiles à surmonter. Peu importe l'exiguité des villes; on vit exclusivement pour l'idée, la grande œuvre, et on se renferme en soi-même. Les petites villes de la Grèce n'ont pas étouffé le génie; il était moins florissant à Alexandrie. Je, remets cependant le tout à la Providence".
Cependant la position de Mûller à Berlin ne pouvait continuer longtemps. Dès sa jeunesse il avait aimé la vivacité des Français, leur langue et leur littérature, comparées à ce qu'il appelait la pesanteur et la pédanterie des Allemands du nord. Plusieurs de ses lettres antérieures en portent témoignage. L'intimité de son commerce avec les hommes d'état, les généraux et les savants français qui avaient fait la campagne d'Egypte, sur* tout avec Denon, était considéré par les Prussiens comme une demi-trahison. Une circonstance fit éclater ces sentiments.
Mûller était chargé de faire l'éloge de Frédéric-le-Grand à la séance officielle de l'académie. Ce n'était pas œuvre facile pendant que les Français étaient les maîtres de la capitale du vainqueur de Rossbach. Le discours fut prononcé en français, traduit en allemand par Goethe et publié dans ''das Morgenblatf. Lu par la postérité non prévenue, ce discours paraîtra toujours un éloge digne et vrai de Frédéric-le-Grand. Il ne s'y trouve aucune flatterie à l'adresse du maître du monde d'alors, à moins qu'on ne veuille considérer comme telle l'allusion par laquelle l'auteur termine l'éloge de Henri IV et de Louis XIV, quand il dit en parlant de la gloire de la France: "Et que n'auront pas à y ajouter les générations futures!" et c'est ce que l'historien ne saurait nier. Quelques années plus tard le directeur de l'académie française adressait une louange bien plus directe aux souverains alliés dont les armées occupaient Paris. Les Français l'excusèrent cependant, comme contraint et forcé par les circonstances. Mûller au contraire fut l'objet d'une malveillance aussi injuste que violente. On lui envoya des lettres anonymes remplies d'injures à propos de sa prétendue défection. C'est à ce sujet qu'il écrit à son frère t "Le discours sur Frédéric n'a pas plu à la populace. On prétend que je l'ai relégué dans l'ombre. Es-tu de cet avis? — Au fond ce n'est que de l'envie. On aurait désiré me voir commettre quelque bévue qui m'eût valu des persécutions. Du reste je n'ai jamais vu de tels enragés que certaines gens du nord de l'Allemagne. On les croirait piqués de la tarentule; toutes les leçons de l'expérience sont en pure perte; ils vivent. comme
dans un rêve. Parfois, je Tavoue, j'en ai été profondément affecté. HuMBOLDT, Goethe et Ebeling m'ont alors consolé, soit de vive voix, soit par écrit".
La réduction à moitié des appointements des employés pour subvenir aux frais de guerre fut si dure à supporter pour Mùller, déjà gravement endetté par suite du malheur de Vienne, qu'il fut forcé de prêter l'oreille aux offres qui lui vinrent de tous côtés, et cela sanç aucune avance de sa part. La place de professeur à TUbingue, quoique moins brillante sous le rapport des appointements et des honneurs, lui parut être celle qui convenait le mieux à ses vues, d'autant plus qu'elle lui offrait la perspective de quelques mois de congé en été et ne le mettait pas à plus d'une journée de voyage de la Suisse et de ses amis. Il accepta donc cette offre. Humboldt, l'ami toujours fidèle, lui offrit les fonds nécessaires pour le voyage et le déplacement, dont les dépenses furent cependant remboursées par le roi de Wurtemberg. Cette circonstance que Humboldt quitta Berlin à la même époque pour visiter Paris en compagnie de BoN- PLAND adoucit beaucoup les regrets que Mûller éprouvait de quitter la capitale de la Prusse; "car, dit-il, le souvenir de Humboldt m'aurait donné le mal du pays". Ce fut de la maison de ce dernier, où il passa les dernières heures, que Mûller partit pour sa nouvelle destination. Il se fit précéder par 120 quintaux de livres et de manuscrits. Il versa, par d'affreux chemins près de Gotha; la nuit suivante, entre Vacha et Htlnefeld, il fut dévalisé par des brigands. Un courrier français qui l'avait vainement cherché à Tttbingue et à Stuttgart!, après s'être rendu en toute hâte à Berlin, découvrit ses traces dans le voisinage de Gotha et le rejoignit à Francfort. Mûller apprit depuis qu'un autre courrier du gouvernement français envoyé à sa recherche quelques semaines auparavant avait disparu, probablement dans une inondation; ce second courrier venait de la paH de duc de Bassano (Maret) et apportait à Mûller l'ordre de se rendre immédiatement k Fontainebleau. Arrivé en cette ville il se présenta directement chez le duc qui le conduisit auprès de Jérôme, le nouveau roi de Westphalie. Avant son départ pour Fitalic Napoléon avait voulu donner à son frère
\m ministre qni fut agréable au peuple. Voilà de nouveau anéantis tous les projets de Mîjller, qui ne désirait que l'existence indépendante de rhomrae de lettres, entremêlée de visites à ses amis en Suisse. 11 écrivit au duc de Bassano une lettre cordiale pour demander à être affranchi d'un pareil honneur. Cette lettre étant restée sans réponse, il écrivit au prince-primat, le priant d'user de son crédit auprès du roi Jérôme pour que celui-ci changeât d'avis. Et outre il demandait au prince une légère allocation qui lui permît de s'en retourner en Allemagne. Il était au beau milieu de sa lettre, quand on lui apporta le brevet de ministre secrétaire d'état de l'instruction publique du royaume de Westphalie. Dès le lendemain il dut commencer son travail chez le roi Jérôme. Quand il l'eut fini, le roi lui dit; "Mon frère, le roi de Hollande, m'a laissé une décoration. Il ne pourrait la donner à quelqu'un qui en fût plus digne que vous? — Quand vous aurez appris à me connaître, vous serez toujours content de moi". Cette décoration était le grand cordon avec la plaque de grand'croix de l'Ordre du Lion Néerlandais. Muller fut ensuite présenté aux membres de la famille impériale.
Dans son récit à son frère sur cette nouvelle phase de son existence, il ajoute: "C'est bien la pure vérité quand je dis à tous mes amis que, non-seulement je n'ai jamais recherché ou désiré cette place, mais que je ne l'ai acceptée qu'avec angoisse et douleur; et ma joie quand je pourrai la quitter sera bien plus grande qu'en ce moment, car ce que j'aime par-dessus tout ce sont mes études; en attendant je suis forcé d'aimer le jeune roi. On croit que je puis être utile; on me fait espérer, dans trois on quatre ans, quand le gouvernement sera organisé, une position belle et tranquille où, joignant l'expérience des grandes affaires au résultat de mes études, je pourrai comme les hommes d'état des anciens temps me consacrer à l'histoire. Ainsi je m'abandonne à mon sort. Mais si dans quinze jours ou bien dans un an on me donne n»on congé, je ne conseillerai à personne d'essayer de m'offrir des consolations, car je lui rirais au nez. En attendant je ferai de mon mieux; j'essaierai de contribuer au bonheur de la nation et à la gloire du roi et je mé-
priserai l'opinion des sots. Puisque maintenant je ne puis aller en Suisse, j'espère te voir à Cassel avec ta bien-aimée au printemps ou l'été prochain. Les garçons étudieront à Gœttingue; je ferai tous mes eflforts pour y maintenir Tuniversité qui est menacée. J'aurai toujours une chambre» à Cassel où seront les matériaux de mon histoire suisse, de façon à pouvoir y consacrer chaque moment de libre. — Je nourris aussi l'espoir vague que, si je puis voir encore une fois le grand empereur et lui parler, il me fera la grâce de trouver un moyen convenable pour me rendre à mes études, ce qui est bien mon désir le plus cher et contre lequel ni toi, ni la patrie, ni la postérité ne réclameront. Puisse cela être la volonté de Dieu!"
MÛLLER fut reçu à Cassel avec une bienveillance et une estime pleine de prévenances. Mais les craintes qu'il exprimait, à Paris, sur son peu d'aptitude pour la place de ministre secrétaire d'état se vérifièrent bientôt. Il n'y tint pas plus d'un mois. Ses nerfs étaient tellement attaqués qu'il en perdit complètement la tête et qu'une fois, au milieu d'un discours, il per dit la parole. Sa démission fut acceptée et on lui donna la place plus tranquille de directeur-général des universités du royaume de Westphalie. Vers cette même époque il écrivit à son frère: "Si mes jours doivent bientôt finir, ma vie n'aura cependant pas été tout à fait perdue. Si cela arrive avant que j'aie eu le temps d'arranger mes affaires (ma caisse est en fort mauvais état; le transport de mes effets jusqu'à Ttibingue et de là ici, des costumes plus coûteux, mon nouvel établissement et le voyage, tout cela a coûté énormément, le déplacement seul 2,800 florins) les miens devront se contenter du seul souvenir de mon nom. En mettant les choses au pis (ce qui n'est pas probable) je vous recommande mon fidèle serviteur. Que Dieu fasse de moi selon sa miséricorde! Ma lettre respire une plus profonde tristesse que ne le comporterait la situation de mes affaires. Mais tel était l'état de mon esprit Peut-être sera-t-il un jour plus gai. Je ne m'inquiète nullement du revirement qui s'est produit dans l'opinion des* hommes. Personne ne saurait juger les circonstances sans me connaître intimement.' J'ai à répondre
à 96 lettres, et j'ai résolu d'y consacrer une quinzaine de jours. Pendant tout ce temps je n'ai rien lu. — P. S. Je reviens en ce moment de chez le roi. Il est parfait. Je deviens conseiller d'état et directeur-général des études avec 30,000 fr. d'appointements. Fort bien, s'il ne me fallait pas payer à la fois le transport, le voyage, les meubles et le tailleur. Dans six ans, si Dieu me laisse vie et santé, je compte tout rembourser. J'espère pouvoir partager mon temps de manière à ce que mes études aient aussi leur part. Ecrivez-moi souvent. Votre amour est la consolation et l'espoir de ma vie. Mon adresse est maintenant: M. Jean de Muller, conseiller d'état intime du roi de Westphalie, directeur-général des universités, grand-cordon (oui, ma foi!) de l'Ordre royal de Hollande". Quelques jours après il écrit: "Figures-toi que je n'ai pas eu le- temps de finir l'Eginhard de Bredow, qui n'a cependant que 123 pages et dont j'avais lu la moitié à Paris (il y avait près de deux mois). Ajoute à cela que 157 lettres sont devant moi réclamant une réponse, et qu'aucune distraction agréable, aucune satisfaction ne viennent égayer cette existence. Comment ai-je pu me sacrifier ainsi pour toujours? — Aussitôt que j'aurai reçu mes efifets et mis tout en ordre,» je ferai mes dispositions testamentaires. Au cas où mes extraits seraient reconnus impossibles à utiliser, ils pourront, comme ceux tout aussi illisibles d'ALDROVANDi qui sont à Bologne, trouver place après ta mort au fond d'une caisse à la bibliothèque de Schaflfhouse. Je donne à la bibliothèque un des bustes arrivés de Berlin". Quelques semaines après il dit: "Je passe ma journée tantôt à l'expédition de mes lettres d'affaires, tantôt au conseil d'état. En fait de lettres et d'affaires il m'en reste encore 200 à expédier. Ce n'est pas faute de zèle. L'autre jour, par exemple, je me réjouissais d'en avoir expédié dix, et voilà que la poste m'en apporte huit nouvelles. Ajoute que la plupart exigent des réponses évasives, dont il faut adoucir l'amertume par des conseils et des consolutions. C'est avec émotion que j'ai écrit une lettre consolante à l'université de Helmstâdt que j'espère pouvoir conserver". Peu après, pendant que Muller était occupé à dresser le budget des universités et des écoles, des troubles éclatèrent à
Gœttingue. Les collèges n'étaient plus fréquentés et lès étudiants des diflférentes provinces se faisaient guerre ouverte. Le gouvernement désirait autant que possible n'avoir recours à la force armée qu'à la dernière extrémité pour reprimer la rébellion. MÛLLER y fut envoyé et réussit à rétablir Tordre. Un mois plus tard, pendant la visite du roi à Gœttingue^ il eut la satisfaction de faire obtenir plusieurs avantages à l'université.
La dernière année de sa vie ne saurait être mieux décrite que par de courts extraits de ses lettres. Il écrit le 20 avril 1808: "Un de mes meilleurs amis est Heeren, le gendre de Heine. Quant à ce qui regarde ma disposition d'esprit, je ne puis guère m'en louer. Je suis souvent et très- souvent fort abattu, tantôt par la préoccupation des questions graves, tantôt en songeant à mes travaux interrompus. Alors je suis tourmenté, soit par l'inquiétude de ma mort prochaine (non à cause de la mort même, mais parce que mes affaires sont dans un grand désordre), soit par le remords d'avoir mal employé le temps, d'avoir gaspillé mes forces et commis des fautes". Au mois de juillet de la même année il assistait comme ministre à la diète de Cassel dont il était chargé de faire la clôture. Le 6 Août il écrit: "Mon humeur est fort triste. Bientôt je n'aurai plus rien à faire avec, ni dans le monde et cependant je suis tourmenté de la pensée de finir la vie avant qu'elle soit achevée. J'ai encore besoin de vivre afin de pouvoir mourir avec calme. Mais elle s'use sans que je puisse faire le bien. Je rencontre tant d'obstacles à chaque pas! N'est-ce pas que quand j'aurai succombé tu me rendras le même service qu'à Herder? J'ai consigné dans mon testament mes dispositions touchant mes manuscrits, puis, en ce qui me regarde:
Ne cherchez pas à prôner mon mérite, Que mes défauts restent à jamais ouhliés; Laissez-les reposer, vous dis-je avec l'espoir timide Que je serai jugé par mon père et mon Dieu.
Adieu! de même que Sisyphe roulant son rocher, je vais me débarrasser de dix lettres, dettes criardes, tandisque j'en recevrai probablement huit ou neuf de nouvelles; comme compensation
je vide ea attendant le calice que Fignorance, l'immoralité et rinfatuation me présentent, pour aller ensuite, accablé de chagrins, sans espoir, sans secours — à moins que le ciel ne m'en garde — chercher dans la tombe le repos tant désiré. P. S. Je suis désolé de n'avoir pu procurer à N. de quoi vivre, d'autant plus qu'il mérite grandement ce secours pour son assiduité au travail. Des suppliques semblables (leur nombre est légion) m'attristent profondément. Si tu savais combien de désagréments viennent s'y mêler!" — Le 30 août 1808: "Ci-joint le discours (à la clôture de la diète). Il faut se rappeler en quelle qualité et à qui j'ai parlé. Dis-moi franchement si, dans ma position et devant une assemblée pareille, je m'en suis bien tiré. Il se trouvera bien un Berlinois qui écrira un livre pour le critiquer; mais je lui jouerai le tour de ne pas le lire". Le 17 décembre 1808: "Mon plus grand mal n'est pas difficile à deviner. Je me consolerais d'avoir été arraché à mes travaux (et en vérité ce n'en est guère le temps) si je pouvais seulement faire véritablement du bien. Cela m'arrive parfois, mais rarement, mais avec de grandes difficultés qui en ôtent tout le charme. D'un autre côté le public a beaucoup d'indulgence et reconnaît ma bonne volonté. Mais ces dissonances agissent sur mon système nerveaux si irritable; la santé décline et, si bienvenue que puisse être la mort pour moi, elle me paraîtra douloureuse si elle arrive avant que j'aie terminé au moins un de mes ouvrages et mis de l'ordre dans mes affaires économiques. — Le sommeil est encore bon. Avec une manière de vivre aussi minutieusement réglée rien ne peut physiquement le troubler. Ce sommeil me transporte souvent auprès de nos parents et avec une réalité telle, que je me rappelle fort bien leur avoir dit, il y a quelque temps: Comment se fait-il que nous ne soyons ensemble qu'en rêve et que je ne vous voie jamais une fois éveillé? Le rêve seraitil la vie véritable et ce que nous appelons la vie seulement un rêve? Ils se turent. Mon père paraissait me regarder avec quelque étonnement". — Le 31 décembre 1808: "Maintenant comme toujours je trouve ma consolation la plus sûre dans les psaumes (16, 23, 103, 121, 146). Mes extraits in-folio montent maintenant
à 16,296 feuilles d'une écriture serrée et avec des abréviations (principalement en ce qui concerne l'histoire universelle), sans compter les feuilles sybillines (10,000 feuilles doubles). Ce serait pourtant dommage si tout cela restait à l'état d'esquisse! Mais j'y ai trouvé un plaisir indicible et le travail a porté sa propre recompense". — Le 24 janvier 1809: "Ce qui s'est passé devant mes yeux il y a cinquante-deux ans, à neuf heures du soir, — le bon grand père, et toute cette scène... comment il posa sa main sur ma tête, et ce sommeil éternel qui s'abaissa sur lui... tout cela se retrace à ma mémoire avec plus de vivacité que les événements d'hier! Dire que nous sommes laissés dans une telle ignorance! Où a-t-il été pendant ces cinquante-deux ans? sous quelle forme? et garde-t-il encore quelque souvenir de ce qu'il eut de plus cher en ce &onde? Sait-il ôi ses bénédictions ont porté leurs fruits? — Je fus distrait de ces réflexions mystiques par la pensée d'un autre événement qui rend ce jour remarquable pour moi. Il y a 97 ans que mon héros le grand Frédéric fit son entrée dans ce monde, qu'il devait remplir de sa renommée. Et me voilà assis là, surchargé de comptes et dé travaux universitaires misérables et passagers, au lieu de produire quelque chose de durable". — 21 février 1809: "Cent fois je me suis répété les mots sublimes de Luther:
Schweig, ieid, meid und vertrag, Dein Noth niemand klag.
An Gott nicht verzag, Sein Hûlf kommt'all Tag!
Ils sont profonds et pleins dé vérité. Tu me souhaites une retraite convenable. Si j'avais seulement de quoi vivre avec mon domestique sans le souci du pain quotidien, un emploi bien réglé du temps suffirait à payer toutes mes dettes. Le projet de Ttibingue avait du bon. Dieu sait pourquoi il a échoué". — 13 mars 1809: "J'ai pour le moment la triste occupation de dissoudre les universités. Il existe encore d'autres circonstances attristantes qui excitent mon intérêt. Henke éprouve littéralement un chagrin mortel". 18 avril 1809: "Je te prie de m'envoyer le plus tôt possible une copie du beau discours de Herder sur la dissolution des écoles et des universités. Cela produira une impression.
profonde. On verra an moins qne je ne sais pas le seul de mon opinion. J'espère que Marburg pourra être sauvé". Ce fut la dernière lettre à son frère. Il n'eut pas le temps d'en finir une autre, commencée le 11 mai.
Du reste des annotations et des lettres d'amis communs donnent de plus amples détails supplémentaires sur cette dernière période de son existence.
Des travaux pour le bien général ou utiles à de simples particuliers occupèrent exclusivement la dernière année. Il regardait la vie comme quelque chose de sacré dont on était responsable. On peut dire qu'il mourut à la tâche. A la manière dont il comprenait cette tâche et avec sa sensibilité exquise il devait succomber. Tout dans le nouveau royaume était bouleversé et en voie de réorganisation sous un jeune roi sans expérience, recevant des ordres d'un antre pays et entouré de conseillers dont la plupart ne connaissaient ni le peuple, ni les lois, ni les mœurs, ni la langue. A cette époque la Westphalie possédait 5 universités, quelques centaines de lycées et écoles supérieures, et environ 3000 écoles élémentaires avec 140 professeurs et un grand nombre d'instituteurs primaires. Les institutions craignaient pour leur existence, les professeurs pour leurs appointements. Tous adressaient à MûLLER des demandes, des prières, des plaintes et des réclamations. Ne connaissant ni la langue officielle en France, ni les nouvelles ordonnances, ils le regardaient comme leur unique sauveur. Muller les aida autant qu'il le put et même au delà ses forces. Une lutte sérieuse s'engagea quand l'empereur s'empara des biens des couvents et voulut que les dépenses de l'enseignement public, dont jusqu'alors ils avaient fait les frais, fussent imputables sur la caisse de l'état. Mûlleb réussit cependant à détourner l'orage. Il fit aussi avorter le projet d'une levée générale dans le grand duché de Hesse, sur le modèle de la conscription française, mesure à laquelle il opposa les droits imprescriptibles du peuple. Mais la lutte la plus rude fut celle qui eut lieu pour le maintien des institutions universitaires quand, pour subvenir aux frais de la guerre et soulager la misère générale, on voulut en supprimer quelques-unes, sous pré-
Jean de Mûller par de Beskow, *>
texte qu'elles étaient en trop grand nombre dans nn pays aussi petit. MÛLLER avait le cœur brisé de se voir témoin et auteur en partie de leur ruine, lui qui se croyait appelé à les faire fleurir.
Un homme qui a vécu avec Mûlleb, pendant la dernière année à Gassel, dit de lui à cette époque: au commencement de Tannée 1808 Mûller s'installa à Belle- vue. Son cabinet de travail était orné de paysages suisses et tout y rappelait ce pays. Sur son bureau se trouvait un bel antique: c'était le buste d'un des sages de la Grèce. Comme presse-papiers, un fragment des ruines de Carthage, singulier rapprochement, était posé sur les documents offlfciels! —L'appartement donnait sur la vallée de Fulda, avec son château, ses jardins et ses prairies, et au fond la grand'route de Suisse. La seule jouissance de Mullër était de s'absorber dans la contemplation de ce chemin perdu à l'horizon.
La première impression qu'on éprouvait à la vue de Mûller était celle d'un homme qui porte en soi le germe de sa dissolution. Malgré l'affabilité avec laquelle son regard saluait tous ceux qui venaient le voir, malgré la vivacité juvénile de ses mouvements et la force apparente de sa constitution, un observateur attentif ne pouvait manquer de remarquer la fatigue qui se lisait au fond de l'œil et la faiblesse des nerfs que trahissaient les taches blanches mêlées à l'incarnat des joues. Voici quelle était sa manière de vivre. Aussitôt levé (à cette époque, à 6 heures du matin), selon son ancienne et sainte coutume il consacrait les premiers moments à de pieux exercices. Sa figure se transfigurait alors; l'élévation de son âme était visible et inspirait le respect. Il entrait ensuite dans son eabinet de travail et, tout en prenant son café, il écrivait des billets à ses amis intimes, quelques lignes seulement, mais contenant la fleur de la science, de l'esprit et de l'expérience de la vie. Pendant qu'on le coiffait il lisait les journaux et les brochures du jour. Les affaires venaient ensuite. A quatre heures on servait le dîner qui n'était ni copieux, ni recherché, composé qu'il était le plus souvent de mets suisses avec un peu de vin. A table il plai-
santait volontiers; mais innocemment, et il y avait nn objet auquel sa plâlisanterie ne touchait jamais: la religion. Après le dîner il se plaçait près de la fenêtre ou recevait des visites. Beaucoup de personnes, qui n'avaient jamais vu Tauteur de Thistoire de la Suisse, s'attendaient à voir un ^omme maigre, aux yeux sombres et à Textérieur triste. Quel n'était pas leur étonnement de rencontrer au contraire de grands yeux bleus, remplis d'une bienveillance inexprimable, un front serein et élevé et un visage aux contours arrondis. Avec la grâce d'un homme du monde, il possédait le don de placer chacun sur le terrain qui lui était le plus agréable et, comme par intuition, il devinait sur-le-champ, de quelle manière il pouvait être le plus agréable à son visiteur. Toute douleur avait droit à son intérêt, sa bonté voulait venir en aide à tout le monde, son érudition embrassait tous les sujets de conversation, et sa grande habitude du monde lui avait appris à se placer avec facilité au niveau des différentes conditions sociales. Chacun trouvait en lui ce qu'il cherchait. Ses lettres ressemblaient à sa conversation; elles étaient instructives, affectueuses et obligeantes. Autant que' possible, il ne laissait jamais une lettre sans y répondre lui-même, vint-elle d'un étudiant ou d'un prince. Mûller aimait à se trouver dans les cercles restreints. Il évitait volontiers les grandes réunions, et par modestie et à cause de sa vue basse, qui ne lui permettait pas de reconnaître tout le monde. Le son de sa voix était aussi trèsfaible, de sorte qu'il ne pouvait sans fatigue se faire entendre au milieu d'une grande assemblée. On ne saurait cependant oublier son discours d'adieu à l'assemblée des états, et le silence religieux avec lequel on l'écoutait proclamer les grandes vérités d'un avenir encore voilé aux yeux.
Ses dernières occupations littéraires furent la publication des ouvrages de Herder et la préface du cinquième volume de l'histoire de la Suisse, effusions d'une âme noble, où chaque mot mérite d'être médité. L'écho qu'ont trouvé, et que trouveront probablement toujours ces paroles au milieu des alpes suisses, prouve à quel point il sut exprimer le sentiment national.
Cette préfaee suprême à son œuvre la plus célèbre fut en même temps son adieu à la carrière littéraire. Il pressentait ce qui devait arriver et mettait ordre à ses affaires terrestres. Ses derniers regards furent témoins de tristes événements. Il ne pouvait échapper à son observation que partout en Allemagne le feu couvait sous la cendre, et qu'une nouvelle guerre s'allumerait bientôt pour chasser les conquérants étrangers. L'apparition de ScHiLL en fut le premier présage, trop précoce et par conséquent avorté. On n'épargna aucun moyen pour faire participer la jeunesse des universités aux mouvements politiques. La révolte éclata aux environs de la capitale. Craignant que les étudiants de Gœttingue ne se laissassent entraîner, Muller se rendit aussitôt dans cette ville. L'affection sincère que la jeunesse lui portait fut cause qu'aucune démonstration n'eut lieu. MÛLLËR retourna à Cassel, fort affaibli cependant. Ses souffrances physiques s'augmentèrent par l'inquiétude morale et par le pressentiment qu'il avait d'un sombre avenir, où il lui faudrait, lui étranger et employé d'un gouvernement étranger, être témoin de ce qu'il abhorrait le plus au monde; la guerre civile. Avec un cœur qui ne battait que pour le bien de l'humanité, il souffrit au-delà de toute expression. Ce qui ajoutait encore à l'amertume de son âme, c'étaient les lettres anonymes qu'on lui faisait parvenir de temps en temps, où on l'accusait de n'avoir recherché que des protecteurs et où l'on déclarait que l'Europe ne possédait aucun historien. Ce qui était d'autant plus blessant que lui-même, durant ses moments d'accablement moral, il s'imaginait avoir vécu en vain. Pendant ce temps sa seule consolation était les lettres qu'il écrivait à ses intimes, lettres au sujet desquelles Heine dit au frère de Muller : "Si la douleur pouvait être évaluée au poids, combien de milliers de quintaux ces feuilles ne pèseraient- elles pas".
Voici ses dernières annotations dans son journal:
"Le 11 mai" (il. avait été chez le roi): chagrin cuisant".
"Le 12 et le 13: Mort de deux amis".
"Le 18: Pour la dernière fois en ville".
"Le -19: Dernier extrait historique".
"Le 20, le second jour de sa maladie, il lui arriva une lettre anonyme fort grossière et outrageante par rapport à sa position à Cassel. Les dernières lignes de sa main dans le journal sont du ipême jour et sont ainsi conçues: "Malade toute la journée de Térésypèle, avec une grande faiblesse accompagnée de fièvre".
Un témoin oculaire décrit ainsi ses derniers moments. "Il ne se plaignait jamais. Le matin quand il s'éveilla, après un sommeil fort agité, il s'adressa d'abord à Dieu avec une piété touchante; puis ses premières pensées se portèrent vers ses amis absents et son ft-ère bien-aimé. Le ministre de la justice, Si- MÉON et l'envoyé français Reinhard s'empressèrent d'accourir auprès de son lit de souffrance et consolèrent son cœur par les témoignages d'une amitié dévouée, dont Mûller plus que tout autre avait toujours apprécié le charme. D'autres amis et connaissances arrivèrent ensuite, tous profondément émus. L'intérêt était général parmi les compatriotes et les étrangers. Le sage souffrant approchait de plus en plus de l'éternité. Ses rêves devinrent des visions; il ne reconnaissait plus ceux qui Tentouraient, mais causait avec l'ombre de sa mère chérie. *^Tout ce qui est... est de Dieu... tout vient de Dieu" dit-il à voix basse en se retournant et il expira. Une personne, qui était là présente aussi, tgoute: "Sa fin à été paisible comme l'était son noble cœur et aucuii reproche de sa conscience ne vint assombrir ce triste moment du passage à l'éternité. Il repose devant nous sans que rien soit changé dans ses traits, et le doux sourire qui éclaire sa figure est un témoignage irrécusable d'une paix et d'une félicité profondes".
Ce bonheur suprême rêvé par Mûller d'une position indépendante dans sa patrie, qui lui permît de se vouer exclusivement à son œuvre de prédilection, l'histoire de la Suisse, lui apparut aux derniers jours de sa carrière, mais ce ne fut hélas qu'un ' mirage. Le poë'te Salis avait proposé à la confédération helvétique d'accorder à Mûller un revenu annuel, pour qu'il put s'établir dans sa patrie et y terminer les annales des ancêtres. Les représentants des cantons s'assemblèrent le
5 juin à Fribourg, et le 8 ils y reçurent la nouvelle de la mort de MÛLLER.
MûLLER mourût à Cassel le 29 mai 1809; il fut enterré le 31 au cimetière protestant de cette Tille. Le ministre de la justice SiMÉON prononça sur sa tombe un discours touchant.
Un coup d'oeil rétrospectif sur la vie de Mûller prouve cette intervention de la providence, qu'il avait toujours cru luimême y reconnaître. Ce qui, au premier abord, y semble des revers et des contrariétés, apparaît par la suite comme autant de circonstances favorables pour arriver au but désiré. Il né possédait et ne se reconnaissait qyiune vocation: celle d'historien. Né républicain, sa destinée lui fit faire la connaissance personnelle des deux plus grands monarques de son siècle — FrédéiSic II et Napoléon, — ainsi que celle des hommes d'état et des savants les plus célèbres des différents pays. Il y gagna, pour juger les peuples et les constitutions, une plus grande liberté d'opinion, un coup, d'œil plus vaste, une instruction politique plus variée que n*en a possédé aucun des historiens modernes. Sous ce rapport les circonstances fatales qui, pendant la plus grande partie de son existence, le chassèrent d^un pays à un autre, lui furent d'un avantage incontestable; ce qu'on lui a reproché comme une preuve d'inconstance, était bien plutôt un instinct secret qui lui faisait rechercher les occasions de parvenir progressivement à juger de haut les événements politiques ainsi que le monde. Fonctionnaire public d'une monarchie, républicain de nature, fils tout à la fois de l'ancien et du nouveau monde, aussi familier avec l'érudition monacale qu'avec la vie publique, avec les sciences qu'avec les usages des cours, ayant vécu dans les libres chalets de la Suisse aussi bien que près des trônes les plus puissants, il avait, outre son génie, une supériorité marquée sur la plupart des historiens. Les années qu'il dut, contre son gré, consacrer aux études théologiques et aux écrits des pères de l'église, contribuèrent non-seulement à entretenir et à fortifier cette tendance profondément religieuse qui, durant toute sa vie et à travers toutes les vicissitudes, fut son ancre de salut, mais c'est grâce à ces travaux qu'il arriva à
s'élever, dans l'histoire universelle, à des points de vue plus vastes et plus compréhensifs que ceux quMl eût puisés dans la seule étude des annales historiques. S'il fût resté en Suisse, ce fonds intellectuel lui eût manqué, car il y fallait en effet le commerce assidu et l'échange des pensées avec des hommes tels que Mos- HEIM, Miller, Walch, ces pères de la théologie et de l'histoire de l'église. Il rencontra aussi à Gœttingue Heyne qui lui ouvrit l'Orient, et Schlôzer qui lui fit faire connaissance avec le Nord. Si son père ne l'avait pas rappelé en Suisse, pour le faire entrer dans le ministère sacré, il n'aurait jamais occupé cette chaire de grec, qui lui procura l'intimité des auteurs de l'antiquité; il n'anrait pas non plus rencontré Bonstetten, qui ranima en lui le désir de devenir l'historien de sa patrie et lui offrit dans ses terres un refuge paisible, où il put, pendant les premières années, poser les fondements de cette grande œuvre. Bonstetten ne lui aurait pas non plus fait faire à Genève la connaissance de Tronchin, ce penseur profond; et il ne se fût pas lié par suite avec des célébrités politiques telles que FlTZ- Herbert, Thomas Boon, Charles Abbot et autres qui lui inspirèrent des idées nouvelles sur la politique pratique.
Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, Mûller pensait qu'on ne peut être un historien distingué sans posséder une connaissance approfondie du monde et des hommes; et à l'appui de cette opinion il citait ses prédécesseurs anciens et modernes les plus célèbres, tels que: Hérodote, Thucydide, Xénophon, CÉSAR, Tacite, Tite-Live, Hume, Machiavel, Montesquieu. Il regardait par conséquent comme un devoir de rechercher tous les moyens d'atteindre à cette profonde expérience. "Comment serais-je un historien sans la connaissance du monde?" écrivait-il à son ami Bonstetten; aussi pour avoir des succès dans le grand monde étudia- t-il jusqu'aux lettres de Chesterfield sur la vie des cours et de la société. Sa première excursion, qui lui procura l'occasion de faire la connaissance personnelle de FRÉDÉRic-le-grand, ainsi que celle des hommes célèbres qui l'entouraient, confirma l'idée qu'il avait déjà conçue que les grands événements et leurs moteurs ne s'étudient pas
uniquement dans les livres. On le remarque partout dans ses jugements à Fégard des historiens modernes, parmi lesquels il place au premier rang Machiavel et Montesquieu, "parce qu'ils connaissent le monde". Â la même époque il disait de lui-même: "A Gœttingue je n'ai trouvé que des savants. Je revins en Suisse assez instruit, mais peu éclairé". Sa conviction qu'il fallait d'abord voir le monde avant de commencer à le décrire était si arrêtée, qu'il fut sur le point, ainsi que nous Favons déjà vu, de sacrifier dix années de era vie pour prendre part au voyage par terre autour du monde, projeté par le duc de Bedford.
Si l'on examine, sous ce point de vue, les circonstances de sa vie, on voit que son changement fréquent de domicile, loin d'avoir été provoqué, comme le soutenaient ses envieux et ses ennemis, soit par la faiblesse de son caractère, soit par le désir de se concilier la faveur des grands, avait pour but bien plus la nécessité de pourvoir à sa subsistance et d'accomplir ce qu'il considérait comme sa destinée. Il cédait ainsi à l'attrait qu'il avait pour la vie publique, qui lui semblait favoriser ces observations sur les événements et les hommes, indispensables selon lui à un historien. On ne saurait voir sans émotion cet homme, dont on ne sait s'il faut le nommer le premier des historiens modernes ou le, dernier des anciens, lutter sans cesse afin de remplir sa haute vocation. Voilà, à peu d'exceptions près, les traits principaux de sa vie. Malgré ses démarches et celles de ses amis, il ne se trouva pas dans sa patrie de gagne-pain pour l'historien de la confédération suisse. Il en chercha vainement et à Berlin et à Bronsvic. De guerre lasse il fut heureux de trouver une existence modeste à Cassel, mais elle ne lui rapportait pas plus que les gages d'un domestique de bonne maison. Endetté, il revint dans sa patrie où il trouva un asile dans la demeure hospitalière d'un ami. Pour n'y être à charge à personne, il accepta une offre qui l'appelait à Mayence, mais les guerres de la révolution française l'en chassèrent. Renonçant aux offres les plus brillantes des vainqueurs, il se contenta d'une position inférieure à Vienne. La censure, qui lui défendait d'im-
primer les annales de sa patrie, ses supérieurs qui désiraient sa conversion au catholicisme et une fraude inouïe, qui causa sa ruine irrémédiable, le forcèrent d'accepter à Berlin une place qui, selon toute apparence, devait être tranquille et plus indépendante. A peine y fut-il installé que les armées françaises y reparurent; les membres du gouvernement prirent la fuite; Fétat était pour ainsi dire dissous; les appointements des employés furent en partie réduits de moitié, en partie . supprimés. Il s'estimait heureux de devenir professeur dans la petite ville de Ttibingue, quand lui arriva la nomination de ministre de l'instruction publique à Cassel. Ce fut avec hésitation et à contrecœur, qu'il consentit à l'accepter, quoique tout semblât parler eu faveur de cette offre, et entre autres raisons l'espoir de retrouver en cette ville plusieurs amis .d'ancienne date, surtout son premier bienfaiteur le ministre Schueffen, l'avantage aussi de pouvoir mener de front les travaux politiques et les recherches historiques comme l'avaient fait ses grands prédécesseurs, et enfin la possibilité de pouvoir, grâce aux économies possibles, alléger une dette accablante.
Les attaques violentes et injurieuses dont, ouvertement ou sous le voile de l'anonyme, Muller fut l'objet pour avoir accepté cette place de ministre , auprès d'un gouvernement dépendant de Napoléon, et dont quelques-unes dans sa disposition d'esprit équivalaient à autant de coups de poignards, ces attaques ne sauraient s'expliquer que par la haine nationale contre l'oppresseur du monde entier, haine dont la Prusse à cette époque était le foyer le plus ardent. Aussi était-ce de là, selon l'opinion de la victime, que partaient de préférence les flèches empoisonnées, ces accusations qui le traitaient d'apostat et de transfuge. • Il faut cependant remarquer que Muller n'était ni Prussien ni Allemand, mais Suisse, et que son opinion sur Napoléon n'était pas celle qui avait cours en Prusse. Une année de service à Berlin n'avait pu changer sa manière de voir, ni le transformer en Prussien. Par la nature de son esprit et par suite de son éducation Muller avait toiyours préféré les Français aux Allemands. Napoléon lui-même, comme Frédéric II, Vol-
TAIRE, Haller, Bonnet et tous les grands génies, avait exercé sur lui une influence magique. D'ailleurs c'était un pays allemand au service duquel Mûller entrait, quoique l'administration en fût nominalement régie par un frère de Napoléon. Les universités confiées à ses soins étaient allemandes et, dans le nombre, celle de Gœttingue, qui lui était chère depuis sa jeunesse, où il retrouvait son vieil ami et protecteur Heyne et où il lui semblait qu'il succédait comme directeur à son illustre maître Mosheim. En Allemagne rien de plus commun que de voir les savants faire partie des universités étrangères dans les dififérents états de la gi-ande patrie. Selon les sentiments et l'opinion de Mûller, son déplacement de Berlin à Gassel, c'est-à-dire d'un pays protestant à un autre, tous deux en relations pacifiques, ne méritait pas plus, ou plutôt méritait moins encore l'accusation de trahison et de désertion que la résolution en vertu de laquelle il s'était rendu de l'Autriche catholique dans la Prusse protestante, résolution que personne n'avait pensé à blâmer. Les savants les plus illustres de l'université de Gœttingue, comme Heyne, Baumgarten, Mitscherlich et d'autres, restèrent à leur poste sous le nouveau gouvernement, sans que leur conduite fût l'objet d'une remarque; Mûller est le seul auquel on ait reproché de l'avoir servi. Sa démission, envoyée à Vienne sur le simple bruit, non confirmé depuis, que l'Autriche allait rompre avec la Suisse, prouve assez à quel point il poussait la délicatesse en ce qui touchait à ses devoirs politiques. L'amitié sincère et l'estime inaltérable que lui vouèrent les plus grands génies de l'Allemagne, tels que Goethe, Heyne, Humboldt, Heeren et autres, montrent assez que ce n'est qu'un sentiment national égaré et aveugle, et parfois l'envie et l'inimitié privée qui donnèrent lieu à de telles accusations. Nicolai écrit au frère de Mûller à ce sujet, et après la mort de celuici: "A cette époque il y avait bon nombre d'enragés qui jugèrent fort injustement votre frère et inculpèrent tout — même le discours académique (sur Frédéric II) qui se justifie pourtant si naturellement". En revanche il ne paraît pas impossible qu'un grain de cette ambition, — sans laquelle on accomplit
rarement quelque chose de grand, — ne soit entré dans la résolution de MuLLER d'accepter ce poste, bien que, d'un autre côté elle s'explique suffisamment par son zèle ardent pour les sciences et le désir de prendre une part active à la vie publique ainsi qu'aux débats politiques, comme en font foi son ambassade à Rome, sa mission à la diète électorale de Francfort et ses brochures politiques à Mayence, à Vienne, etc.
Quelque gigantesque que fût le plan de l'ouvrage historique de MÛLLER, il avait espéré pouvoir [ le mener à bonnes 'fins. Peu d'années encore avant sa mort il disait avoir le pressentiment que la Providence lui réservait cette grâce. Tout inachevé qu'il est, il le place cependant au premier rang des historiens modernes. Ajoutons qu'à défaut de ces œuvres on peut dire que les huit volumes de sa correspondance, qui, à côté d'aperçus nouveaux, font connaître ses jugements sur les qualités et les défauts de tous les historiens, ont été plus utiles et plus féconds pour la science historique que bon nombre d'histoires complètes. La circonspection même avec laquelle il trace ses plans, son attention à les étudier de tous les points de vue, le soin qu'il prenait de lés discuter avec ses amis font mieux comprendre les diflférentes manières d'écrire l'histoire que s'il avait composé un traité spécial sur la matière. Les raisons seules qu'il donne du changement qu'il apporta au plan primitif de son histoire de la Suisse permettent de mieux juger le pays et le peuple que ne le ferait une histoire ordinaire. Cette histoire il l'avait commencée; mais voyant que les événements antérieurs à la fondation de la confédération étaient, pour l'ensemble, d'une importance relativement secondaire et eussent exigé la monographie des différents états, au lieu d'une peinture à grands traits, il préféra retracer l'origine des peuples primitifs de la Suisse, et comme opposition l'histoire de la maison de Habsbourg, dont les luttes réciproques contribuèrent à fonder et à affermir la Suisse actuelle. Tel est le tableau que présente le premier tome des annales de sa patrie. Sur le conseil de SCHLÔZER et guidé par ses recherches sur l'histoire universelle, qui lui avaient appris qu'on ne peut véritablement
écrire l'histoire d'un pays sans connaître celle de Thumanité, il modifie son plan et ne considère Tbistoire suisse que comme un chapitre de l'histoire universelle. Il lui reste dès lors à décrire comment les petits cantons de la Suisse ont fait originairement partie de l'empire romain; comment, après sa chute, ils furent envahis par les barbares et formèrent plus tard une partie de la monarchie franque, à la dissolution de laquelle ils furent réunis à l'empire d'Allemagne, jusqu'au jour où se constitua la confédération proprement dite. On a généralement donné la préférence au premier plan, comme offrant plus' d'unité et ne présentant pas, ce qui était indispensable avec l'autre, outre l'histoire de la confédération, celle de tous les pays dont la Suisse avait fait partie avant son indépendance. Cette remarque est juste, mais l'œuvre n'en reste pas moins immortelle. Sans ce dernier plan d'ailleurs nous n'aurions sans doute pas eu les suppléments à l'histoire universelle, ou bien ils n'auraient pas été aussi détaillés que nous les voyons. Un célèbre historien porte à ce sujet le jugement suivant: "Ces suppléments sont plutôt des remarques sur l'histoire que l'histoire ellemême. Ils ne sont pas pour les commençants, et celui-là se tromperait qui croirait pouvoir y apprendre l'histoire. Mais pour l'historien déjà mûr ils sont d'un grand prix. Il y reconnaîtra immédiatement un homme familier avec toutes les branches de l'histoire. A chaque page il y verra des jugements non moins frappants par leur originalité, que par leur vérité".
C'est Heeren qui s'exprime ainsi; le mérite de Mûller comme historien ne saurait guère être plus sûrement apprécié que par son célèbre rival et ami; qu'on nous permette donc de le citer encore: "Les qualités de l'investigateur et de l'écrivain se trouvaient heureusement réunies chez Mulleb. Aucun historien moderne n'a poussé plus à fond l'étude des sources historiques. Son amour pour la vérité était pur et sincère, inaccessible à toute espèce de préjugé. Les erreurs qui prévalaient à son époque, celle entr'autres consistant à subordonner l'histoire à certaines idées philosophiques préconçues, ne l'influencèrent
nallement. Son opinion sur la nature et le but de Tbistoire resta pure et inébranlable. Les services qu'il rendit à la science sont uniquement dus à son amour pour elle. C'est de cette source, la plus pure de toutes, ou plutôt la seule véritablement pure, que découla toute son activité. Cet amour si pur, dégagé de tonte arrière-pensée, à part celle de demander à la science une gloire légitime, s'alluma chez le jeune homme, se conserva intact chez l'homme mûr, et ne se serait éteint qu'avec le vieillard, si toutefois il lui eût été donné d'atteindre un âge avancé. Pour un grand nombre de personnes l'amour de l'histoire n'est autre chose que l'attrait qu'offre une lecture intéressante, qui développe leurs connaissances. Chez Mûller il prit de bonne heure un caractère plus élevé: celui d'un enthousiasme ardent basé sur le sentiment de la haute importance qu'il lui attribuait. L'hi stoire était pour lui la première des sciences, la gardienne de tout ce qui est grand et sublime, la science qui évoque et forme les hommes d'état et les héros. Il était toujours pénétré de son sujet et voilà pourquoi l'ardeur qu'il y porte éveille celle des autres, là où le sujet le comporte. D'autres l'ont surpassé par la perspicacité des rapprochements et la justesse de coup-d'œil politique; mais, depuis Tacite, personne n'a eu le sentiment historique autant que MuLLER. Ce qui s'en retrouve dans ses œuvres nous paraît être une haute et sereine opinion de l'humanité, un vivant amour pour la liberté et pour toute grandeur politique. Le monde s'ofifre à ses yeux, non comme Tacite le voyait couvert de sombres nuages, mais plutôt comme un vaste paysage doré par les rayons du soleil. Et si, durant ses dernières années, plus d'une expérience amère lui assombrissait le présent, comme auteur pourtant il garda toujours son regard câline pour juger le passé. Son amour pour la liberté ne s'attachait de préférence à aucune forme de constitution spéciale et conservait toujours son jugement libre. Son appréciation des grands hommes n'avait dono pas à en souffrir. La grandeur politique était cependant celle qui le frappait le plus. Si quelque chose a pu égarer son jugement, c'est cette même grandeur, qui parfois le gêna dans son appréciation de la noblesse morale. L'élévation
de sentiment, qui prête à tout Fengemble de son œuvre un caractère si sublime, était soutenue chez lui par une grande puissance d'imagination, que revêtaient comme par enchantement de couleur locale les scènes qu'il aVait à retracer et, sous ce rapport encore, son exposé occupe une des premières places.
Toutefois le génie de Mûller, avec toute sa vivacité, était celui de Thistorien plutôt que celui du poète. Il était énergique et vrai plus qu'abondant et riche. Il savait toujours le maîtriser et jamais ce génie ne Fa entraîné à l'emphase. L'historien n'a pas pour objet seulement de peindre, mais d'instruire. Ses tableaux représentent ce qui est arrivé et tel que cela est arrivé. L'histoire de la Suisse n'est pas sans offrir des sujets de peinture historique. Mûller ne les a pas recherchés, mais s'il en trouvait sur son chemin il ne les dédaignait pas. Aussi il n'y a pas de genre spécial de peinture où il ait réussi plus particulièrement. Son œuvre est aussi riche en idylles qu'en batailles. Son culte pour la vérité se révèle aussi dans ces dernières. En effet, sa vocation d'historien une fois bien comprise, il vit tout de suite qu'une connaissance plus intime de l'art de la guerre lui était indispensable et il essaya de l'acquérir, autant que le lui permettait sa position.
Après avoir mentionné ses peintures, on en est conduit naturellement à considérer son style: car comment parler du peintre sans dire un mot de sa couleur? Le langage de Mûller lui était tout à fait propre. Jusqu'à un certain point c'est ce qu'oiv remarque chez tous les grands auteurs, mais plus encore chez Mûller. Ses qualités dominantes sont la concision et la solidité, jointes à quelque chose de neuf et de hardi dans la tournure des phrases, non sans friser parfois la dureté et l'obscurité. Ce n'est pas à tort qu'on a dit de ce style que c'était celui de la chronique perfectionné. Au lieu d'exprimer un blâme, — car qu'est-ce que le style des chroniques si ce n'est celui du simple récit? — ce jugement est plutôt un éloge de l'harmonie qui règne entre le style et le sujet. Son intention était de peindre le moyen-âge; — comment dès lors pourrait-on lui reprocher d'en avoir reproduit la couleur? Qui pourrait lui contester l'honneur d'avoir per-
fectionné notre langue en rendant le style historique concis et fort, de relâché et traînant qu'il était auparavant? Combien de fois ne nous entraîne-t-il pas après lui, surpris, émus, puis il continue sa route tandis que, partagés entre ces sentiments, nous le suivons du regard.
La question qui se présente ensuite est celle-ci: quelle est Finfluence de Mû^ler sur notre littérature? — Dès son apparition son œuvre éveilla l'attention générale, et sa qualité d'homme politique et d'auteur lui conserva toujours l'intérêt du public. Une foule d'imitateurs commencèrent à imiter son style. Si on Feût pris exclusivement pour modèle, c'en était fait de notre style historique. Il n'existe aucune langue exclusive pour l'histoire. Thucydide n'écrivait pas comme Hérodote, ni César comme Salluste. Le seul style historique qu'il faille proscrire est celui qui n'est pas instructif. On revint vite de cette erreur. Mais Mûller avait réussi à éveiller l'amour de l'histoire, à rendre les esprits favorables aux recherches approfondies et à l'étude des sources, en évitant les citations fastidieuses; il a ranimé le sentiment de la noblesse et de la grandeur humaine. Il a justifié les termes dans lesquels il avait présenté d'abord son œuvre au monde: "Un historien doit posséder une âme libre et presque toutes les connaissances d'un grand roi; la première doit être innée, les autres, il doit essayer de les acquérir".
Ce qui est remarquable, c'est que si Muller n'a pas atteint le premier rang sur le terrain où il croyait avoir élevé une œuvre ^'œre perennius'^ il l'a conquis incontestablement dans une voie où il ne l'avait ni désiré, ni pressenti, et cela par sa seule correspondance. Il voulait la cacher à tous les regards et cependant elle portera sa mémoire à la postérité. Quelque chose de semblable arriva aussi à Pétrarque, qui fondait son immortalité sur le poème épique "l'Afrique" dont personne ne s'occupe plus, tandis que ses sonnets, qu'il cachait comme un secret du cœur, sont encore aujourd'hui sur toutes les lèvres. On a comparé les lettres de Mûller à celles de Cicéron, de Pline et de M:me de Sévigné. Elles ont des traits de ressemblance avec chacune d'elles, tout en étant uniques dans leur genre.
Aucun auteur ne s'est peint aussi complètement que Mûllek dans ces épanchements intimes. Quelques extraits, insérés sans nom d'auteur dans un recueil périodique et sous le titre de "fragments de lettres d'un jeune savant à son ami", les firent connaître dès 1779. Remplies de génie, de savoir, d'esprit et de charme, sans être exemptes de faiblesses, mais de faiblesses aimables et qui ne choquent jamais, ces lettres ynt un intérêt tout spécial ' en ce qu'on voit bien qu'elles n'ont jamais été écrites pour être lues par un tiers; et sous ce rapport elles ressemblent à des lettres d'amour qui tomberaient par hasard en des mains étrangères. Frédéric Schlegel les annonça dans 'TAthenseum", en ajoutant: "Celui qui connaît l'histoire suisse par Muller doit lire ces lettres afin de la mieux comprendre; et celui qui ne la connaît pas encore doit les lire pour se préparer à cette lecture. On apprend ce que c'est que l'histoire, en voyant la vénération avec laquelle Muller l'a traitée". La vérité, c'est que l'homme et l'historien n'ont jamais été plus intimement unis. Ces lettres le prouvent de la manière la plus nette et la plus évidente.
MûLLER se dépeint enfin lui-même dans ses dernières volontés, qu'il écrivit à diverses reprises après de graves maladies et des revers, dans le cours des années 1803, 1805, 1807 et 1808. Au début de ses dispositions de 1807, il se défend de la manière suivante contre les attaques dont il était l'objet "Avant de parler de mes aflFaires personnelles, qu'il me soit permis, au seuil de l'éternité, d'exposer mes vrais principes. Mes lettres de jeunesse prouvent déjà mes sentiments pour une liberté réglée par les lois. Mon histoire de la Suisse témoigne combien j'ai fidèlement et ardemment aimé ma patrie, avant comme après ses malheurs. Plusieurs de mes écrits, du temps de la confédération des princes, montrent de quelle manière j'ai envisagé l'Allemagne et son importance pour l'équilibre européen, et combien j'ai désiré y voir s'éveiller l'esprit public. On sent dans mon travail sur la paix séparée de Bâle combien le morcellement de ses forces m'a peiné. Dès 1796 j'ai prouvé combien la prépondérance d'une puissance étrangère
m'était insupportable, par les écrits où je cherchais à éveiller le patriotisme des peuples autrichiens. Tout ce que j'ai produit depuis démontre que je n'ai eu qu'un désir: développer Tesprit public et l'harmonie, sauvegarder l'honneur et l'indépendance nationale. On a dédaigné ces conseils et l'on s'est fait vaincre séparément. J'avoue que ce qui m'a le plus frappé, après des méprises incompréhensibles, c'est que de notre côté aucun héros ne s'est produit, et c'est ce qui a pour le moins autant favorisé les succès de Napoléon aux moments décisifs que ses grandes qualités et son bonheur personnel. A l'heure qu'il est, il faut moins songer au rétablissement provisoire de l'indépendance allemande, qu'à profiter sagement des circonstances qui peuvent encore nous être propices, afin que, mieux éclairés, nous puissions évoquer l'esprit public chez le peuple et réunir les éléments dont un héros national pourra plus tard se servir pour restaurer la liberté et une constitution meilleure. — Je n'ai jamais mêlé la passion à la politique; je me suis toujours attaché aux faits plutôt qu'aux personnes, et voilà pourquoi les circonstances, en se modifiant, ont exigé une application différente des mêmes principes. Ma soi-disant trahison consiste à m'être laissé instruire par l'expérience et à n'avoir pas fermé les yeux à l'évidence. S'il m'eût été donné d'achever mon histoire universelle, j'aurais démontré comme quoi, pendant les révolutions, le salut est seulement dans la sagesse et la vertu; qu'elles seules sont capables de diminuer le mal et de faire naître un meilleur avenir. Mais hélas! mes contemporains à Berlin et, comme je l'ai appris, ceux du nord de l'Allemagne également, ont jeté les hauts cris, déchiré un cœur déjà abreuvé de chagrins et rempli d'amertume les travaux de toute une existence sacrifiée en vain".
Comme exécuteur testamentaire il avait choisi Alex, de HuMBOLDT "cet homme célèbre, excellent et sage, dit-il, qui ne refusera pas au mort l'amitié qu'il avait accordée au vivant".
Sa dernière disposition testamentaire, du 7 janvier 1808, commence ainsi:
Jtan de MûlUr par de Beskow. 6
Au nom du Dieu toat-pnissant!
Le soussigné, ayant le pressentiment de sa fin proehaine, ne pouvant sans douleur voir Tanéantissement des beaux et vastes plans à Tachévement desquels il a consacré tous les jours de sa vie, accablé plus encore par la ruine de sa fortune personnelle qui, par suite du malheur connu arrivé à Vienne et de dépenses extraordinaires depuis le mois de novembre 1807, se trouve entièrement détruite, sent la nécessité de faire ses dispositions, pour assurer la paix de son âme durant les derniers moments de son existence. Sa vie a été vouée à Tétude, et le travail lui a été cher; il a été désintéressé dans ses emplois; il a fait le bien à beaucoup de gens. Puissent les hommes ne pas dédaigner sa dernière prière".
Il prend ensuite des dispositions pour la vente de ses livres et la publication de ses œuvres, afin de subvenir au paiement de ses dettes, et prie les survivants de prendre soin de son fidèle domestique, auquel il donne en souvenir la montre que pendant vingt ans il avait portée. Après sa mort on s'intéressa plus à lui que de son vivant. Tous ses souhaits furent exaucés et au-delà de ses espérances. La publication de ses œuvres acquitta toutes ses dettes. Son vieux serviteur trouva jusqu'à son dernier jour un emploi paisible et honorable et sa bibliothèque fut rachetée par Schaffhouse, sa ville natale, et réunie à celle de la ville. On y garde aussi ses manuscrits et, un siècle après sa naissance, on y a élevé un monument en son honneur*).
C'est ainsi que ses compatriotes et ses proches répondirent aux paroles d'adieu que Muller leur avait adressées dans son testament: "Ton image, ô noble ville de Berne, et les vôtres, 6 Zurich asile de la bonté et de la sagesse, et toi, ô cher Waldstetten, — car partout sur les montagnes et dans les vallées j'ai proclamé le caractère de la confédération, — vos images me suivront dans le royaume des ombres et, si le souvenir y survif, je dirai aux ancêtres que la postérité chérit encore leur mémoire. — Adieu et
*) Le roi Louis l:er de Bavière en avait déjà élevé un dans le cimetière de Cassel où sont ensevelis les restes de MOlleb.
soyez henrenxy ô mon frërC; ô ma sœnr! Et toi, ma patrie, joie et orgueil de mon cœnr, qne le Dien de nos pères te donne la liberté et la paix! Mon désir était d'écrire les annales de rhumanité, depuis le commencement jasqn'à nos jours. Dans cet effort s'est écoulée ma vie. Amis! accordez à mon âme la douce espérance que ma dernière volonté sera accomplie!