‹ Charles Victor de BonstettenChapitre 3 sur 4 · T. VI · texte numérisé non relu

T. VI

comprend aussi le français. II a très-bien compris Bossuet et Calvin''. Sa facilité à parler cette langue passa en habitude, quand il eut accepté pour vivre une place d'instituteur chez le procureur-général Tronchin-Calendrin, dont la famille appartenait à la Suisse française. A cette époque, Muller désira faire la connaissance de Voltaire, et à cet effet il écrivit au philosophe de Ferney, ce qui pouvait paraître très-osé à celui-ci de la part d'un jeune précepteur à lui totalement inconnu. Voltaire répondit par le billet suivant :

"Un malade de quatre-vingts ans a reçu avec une grande consolation la lettre éloquente d'un amateur de la vérité. Il mourra gaiement si M. Tronchin veut bien venir souper et cou* cher chez lui avec M. Muller".

Cette réception cordiale fut suivie de plusieurs autres visites, jusqu'à la mort de Voltaire. Le père de Muller n'était peutêtre pas tout à fait tranquille, sous le rapport religieux, à la pensée de ces rapports avec le redoutable archi-hérétique, mais son fils lui écrivit:

"Comme je ne discute jamais des sujets religieux, je puis me tirer d'affaire tout aussi bien avec le Muphti et le Pape qu'avec le professeur de théologie le plus zélé et le doyen le plus pieux".

On voit, par la lettre suivante qu'il écrivait à un de ses amis, que, pendant quelque temps, MOller songea sérieusement à composer ses ouvrages dans la langue française: "Quel est le moyen le plus facile pour moi d'apprendre à bien écrire et à bien parler le français? Si j'y réussissais, cette langue deviendrait pour moi ce qu'elle était pour le grand Frédéric. La concision énergique de la langue anglaise et la douce harmonie de l'italien me charment moins que cette langue que tout le monde parle, depuis la Normandie jusqu'à Fokzani, qui de nos jours est la langue du monde civilisé et qui s'accorde bien avec le pli de mon caractère"*). On a reproché à Gustave III sa prédilection pour la langue et la littérature françaises, comme étant le vrai langage de cour et le bon ton par excellence; mais la preuve ♦) MûUers Sâmmtliche Werke, IV: 8.

que leur influence partait de plus loin, nous la trouvons non-seulement dans cet exemple de Frédéric- Ze-Crrawd, mais aussi dans rimpression qu'elles produisirent sur Jean de Mûller, allemand de naissance et républicain. Ainsi qu' Ehrensvârd, dont il partage Tamour pour Fantiquité, il est bien près de condamner le goût allemand. Ce n'est pas seulement dans ses premiers développements que la littérature allemande lui paraissait ^^schwerfàllig und pedantisch" *); mais alors même qu'il se fut établi en Allemagne, et qu'il eut vécu dans la plupart de ses villes capitales, il se plaint du manque de goût et trouve que la vie de société la meilleure est celle où domine l'élément français. Il lui semble, que Winckelmann écrit tout autrement depuis qu'il est en Italie, et il lui envie pour cette cause le séjour à Rome **). Quand SuLZER parut, Mûller mettait en doute la valeur de ses jugements sur les beaux-arts, uniquement parce qu'il les datait de Berlin; mais plus tard, quand il eut appris à connaître cet homme excellent et ses écrits, il le plaça très-haut dans son estime et le considéra comme un ornement pour la littérature allemande***). En général, Mûller refusait l'esprit aux Allemands f). Comme tous ceux dont l'intelligence s'est surtout nourrie des anciens, il paraît avoir porté peu d'intérêt au grand mouvement de renaissance de la littérature allemande à cette époque. Klopstock lui-même ne le frappa aucunement à son début, et il paraît toujours avoir éprouvé plus de vénération pour l'homme que de

•) -Ibid. s. 105.

**) "La Germanie ne me convient pas. II y a quelques particuliers aimables, mais généralement il y a peu de goût". T. XIV: 307. — "Sonst ist hier (in Berlin) bei einigen eine betrâchtliche Masse philosophischer Kenntnisse, von Gelehrtheit in meinem P'ache aber wenig anzutreffen; denmeisten fehlt Geschmack". Th. XV; 280. — "Je ne décide point entre Genève et Berlin, aber je franzôsischer desto besser ist doch die Gesellschaft". Ibid. s. 283. — "Ce qui me fait pencher pour Rome, c'est le prodigieux développement de génie de Winckelmann depuis qu*il y fût. Vous rappelez-vous la platitude des lettres qu'il écrivait en Allemagne?" Th. XIV: 311.

***) "Senden sie mir Sulzer nicht. Was will ein Mann zu Berlin ûber Kunst schwatzenV Was sollen mir seine himmelhohen Theorien und kalt todte Abstractionen?" Th. XIII: 62.

t) "Wenn ich die Teutschen scherzen und witzeln sehe, so ist mir, ich sehe den grossen Halleb in einem Domino tanzen". Th. XIII: 34.

sympathie pour le poëte *). Piir contre Herder, Winckelmann, Haller, Wieland, Lessing, Mathisson et Salis avaient en lui un admirateur passionné. Il écrit à son frère en 1780: "Je prévois l'invasion de la barbarie, non-seulement à cause de la décadence de la science (il y a bien quelques professeurs qui ont des connaissances solides, mais ils deviennent plus rares de jour en jour et ne donnent plus le ton), mais encore de la décadence du bon goût. Il est anéanti, il Test complètement et partout"**). Avec ce sentiment de calme plastique, de dignité et de vénération pieuse pour les mérites reconnus qui distingue d'ordinaire les adorateurs de l'antique, il désapprouvait les procédés violents de la nouvelle école et prononça même sur Schiller un jugement sévère, pour la part qu'il avait prise dans cette amère polémique. "Par intervalles, écrit-il en 1796, le Musen- Aïmanach de Schiller est venu interrompre la lecture d'Aristophane. Il s'y trouve de beaux morceaux. Mais les Xénies!! Le bois sacré des muses est transformé en une forêt de brigands, où l'on ne peut se promener sans y être dépouillé et bafoué. Je me prends à me demander si j'ai jamais lu quelque chose d'aussi cruel. En attendant, cette malignité ne saurait faire grand mal à ceux contre lesquels elle est dirigée, car elle est par trop violente et s'en prend à trop de monde. Il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas, parce que je n'ai pas sous les yeux les productions les plus nouvelles ***). Il ajoute (1805): "Je partage complètement tes sentiments sur cette manière de la nouvelle école de juger les auteurs en les rabaissant et en les morcelant. Il n'y a rien de plus vide, que ces "raisons intimes" et cette "critique supérieure", dont on se sert pour juger les grands auteurs de l'antiquité, en se passant de leur propre témoignage, et uniquement parce qu'en soi-même on en juge ainsi. C'est vraiment une étourderie scandaleuse". (Aberwitz) f). La manière de vivre des sa-

*) "Gelesen habe ich in diesen letzten Tagen Klopstocks Oden, fur Sphàrenbewohner, in ûbermenschlicher, kopfwehmachender Sprache, meist auch ttber ûbermenschliche Dinge geaungen". Th. XVI: 43. **) Ibid. Th. V: 27.

*♦♦) Th. VII: 117.

t) VH: 159.

vantB français lui plaisait aussi d'avantage que celle des allemands; et à Tappui de cette préférence il citait, comme exemple, la vieillesse prolongée et sereine de Fontenelle, de Voltaire, etc. En revanche il disait des allemands: "Comme ils boivent davantage, comme ils fument, comme ils écrivent, comme ils corrigent des thèses pour un morceau de pain, comme ils éprouvent rarement Tamitié et qu'ils sont rarement de véritables philosophes mais seulement des "érudits", ils meurent ordinairement plus jeunes" *).

Une circonstance, si on peut appeler ainsi l'événement qui décida de la carrière d'un homme aussi éminent, donna à l'activité de Jean de Muller sa juste direction. Bodmer, Tschar- NER et d'autres amis de la régénération de la confédération helvétique avaient fondé "die Helwetische Gesellschaff à la réunion de laquelle Mûller assista le 9 mai 1773, à Schinznach. Il y vit pour la première fois Charles Victor de Bonstetten, dont l'amitié et l'influence ont été si décisives pour son avenir. Muller y consacre lui-même, dans la chronologie de sa vie, ces quelques mots: "L'an 1773 le 9 mai, à Schinznach, fai trouvé Vami'***). Depuis ce moment, Bonstetten devint son idéal, son conseiller, son oracle, ce dont témoigne leur correspondance. On peut juger de son degré d'intimité par ce préambule de Muller: "Aucun mortel ne verra ces lettres, qui peignent le fond même de nos cœurs, nos vertus et nos défauts, nos bonnes et nos mauvaises pensées, nos pressentiments et nos remontrances amicales" ***). Peu de recueils de lettres ont cependant été lus si généralement et n'ont donné, dans ces derniers temps, une idée plus haute de la sainteté d'une amitié véritable. On y suit pas à pas l'œuvre de transformation qui a fait de Mûller ce qu'il est. Lui aussi considéra cette amitié et les conséquences qu'elle eut pour lui comme une intervention visible de la Providence, pour le conduire à sa véritable vocation. Il dit à ce sujet, dans une lettre à son père: "La Providence me conduit au but par

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