SCÈNE V Les Mêmes, LE ROI, AGNÈS, Suite du Roi
(Le Roi remet à un Fauconnier le faucon qu'il tenait sur le poing. Il reste debout pendant tout le jugement, avec Agnès, entouré de sa Suite.)
LE COMTE
Écoutez maintenant, afin que chacun sache
Pourquoi sont dans la cour le billot et la hache,
Et pourquoi dans ce lieu les hommes que voici
Se trouvent rassemblés autour de celui-ci.
Hier, dans cette chambre où maintenant nous sommes,
Un homme était couché devant ces mêmes hommes,
Criant miséricorde, un poignard dans le cœur.
Celui qui le frappa n'était pas son vainqueur :
C'était son assassin. Je voulus le connaître ;
Mais, si haut cependant qu'interrogeât le maître,
Nul ne lui répondit et le seul qui parla,
Me dit, en se montrant lui-même : « Me voilà. »
A-t-il dit vrai? Parlez.
LES ARCHERS, ensemble.
Oui, c'est lui ! c'est l'esclave!
Il a tué Raymond! oui, Raymond, le plus brave
De nous!...
LE COMTE
Silence !
LES ARCHERS
Ensuite, il nous a menacés!...
YAQOUB, se tournant.
Votre maître vous dit « Silence ! » obéissez!
(Tous se taisent.)
Quelle cause amena cette rixe soudaine?
YAQOUB.
Une rixe ?... Non pas, maître : c'est une haine... Une haine, sais-tu ce que c'est? C'est l'enfer; C'est notre cœur qu'on broie avec des dents de fer; C'est une voix qui dit sans cesse à notre oreille : « Tu dors! éveille-toi, car ton ennemi veille; 11 frappera demain : frappe donc aujourd'hui; Il vient de ce côté : vas au-devant de lui. » Maître, lorsque, tachant ces pierres féodales, Un peu de sang humain se répand sur les dalles, Derrière l'assassin un valet empressé Vient effacer le sang sitôt qu'il est versé... Il n'en est point ainsi sur notre terre ardente : Dès lors qu'on a frappé d'une main imprudente, Que le sang a coulé, que le sable l'a bu, Qu'il s'est de sa couleur profondément imbu, Les ans peuvent passer, la tache ineffaçable Restera pour jamais empreinte sur le sable. Or, il est au désert, à tous les yeux caché, Un endroit de mon sang depuis dix ans taché... Maître, voilà dix ans que, dans mon ame émue, A l'aspect de Raymond, la vengeance remue... Afin de le garder pour ennemi mortel, Je n'ai point partagé ni son pain ni son sel; Car, si plus oublieux j'avais fait le contraire, Ma loi, dès ce moment, me le donnait pour frère; Et je ne voulais pas.
LE COMTE
Eh bien, si, renonçant À demander le sang en échange du sang, Rejetant ton forfait sur les mœurs de ta race, Je te plaignais, païen, et je te faisais grâce, Croirai-je que ton cœur, d'un meurtre contenté; Par des désirs de mort ne serait plus tenté? Que Raymond dans sa tombe enfermerait la haine Et que tu resterais tranquille dans ta chaîne ?
YAQo:n.
Maître, cela serait un espoir hasardeux ; Car un seul homme est mort, et j'en haïssais deux,
LE COMTE
Et quel est le second? Car je veux le connaître, Afin de prévenir...
YAQOUB.
Lo second? C'est toi, '.'naître.
Ah! par mon saint patron ! de dix ans de bontés, Voilà quels souvenirs dans ton cœur sont restés ! Dans ta captivité, qui pouvait t'étre amère, La France te fut-elle une mauvaise mère ? Non : au sort de ses fils, ton sort devint pareil, Et nul ne prit ta part d'ombre ni de soleil.
YAQOUB.
Écoute : Quand d'Allah la puissance féconde Jadis pour ses enfants a fait deux parts du monde, Aux Arabes qu'il aime il dit en souriant : « Vous êtes ries aînés, et voici l'Orient: Cette terre est a vous de Tanger à Golconde, Et vous l'appellerez le paradis du monde. » Puis, d'un œil de courroux ensuite regardant Vos pères, il leur dit : » Vous aurez l'Occident. »
LE COMTE
Donc, au sort de Raymond, si je sais bien tfentendre, Celui qui t'enleva ton pays peut s'attendre?... YAQOUB, avec un sentiment profond.
Maître, tu te souviens que, tout couvert de sang, Sur le sable à tes pieds j'étais couché gisant ; Je demandais de l'eau ; tu pouvais passer outre: Tu me donnas le peu qui restait dans ton outre, Le bien comme le mal m'est présent, et voilà Ce qui fait qu'à ton tour tu n'es pas gisant là.
LE COMTE
Et, si je te disais. « Je romps ton esclavage ; J'eus tort de t'enlever, Yaqoub, à ton rivage; De ce jour, vers le Nil tu peux tourner tes pas; Voici de l'or, et pars... »
YAQOUB.
Je ne partirais pas.
Qui us relient aux lieux que je t'entends maudire?
YAQOUB.
Maître, c'est mon secret;... je ne puis te le dire... Donc, comme je ne dois ni rester ni partir, Que, si je reste ou pars, tu peux t'en repentir, Crois-moi, rends à l'instant l'arrêt que je mérite; Et puis dis au bourreau de l'exécuter vite. Si je puis en former, voilà mes derniers vœux.
LE COMTE, se levant.
Eh bien donc, qu'il soit fait ainsi que tu le veux.
YAQOUB.
Merci!... Comme à chaque homme, Allah dans sa puissance,
Sur mon âme soufflant au jour de ma naissance,
Anima la matière et dit dans sa bonté:
« Enfant, reçois la vie avec la liberté ! »
La liberté par toi me fut bientôt ravie...
Voici que maintenant tu me reprends la vie :
Merci, maître, merci ! Dans ta haine à ton tour
Tu fais autant pour moi qu'Allah dans son amour.
LE COMTE
Pour faire tes derniers adieux à la lumière Quel temps veux-tu?
YAQOUB.
Le temps de fermer ma paupière.
Pourquoi, lorsque le corps et la tète sont prêts, La hache et le billot attendraient-ils après?
lar saint Charles ! plutôt qu'en cette insouciance, J'aimerais mieux te voir mourir en ta croyance.
YAQOUB.
Ma croyance !... en ai-jc une? et qui peut m'indiquer
A quel Dieu je dois croire afin de l'invoquer?
Tu m'as fait renoncer à celui de ma race,
Sans que dans mon esprit le tien ait pris sa place:
Qu'importe à ma raison Jésus ou Mahomet?
Nul ne tient le bonheur que chacun d'eux promet;
Et dans l'isolement ma jeunesse Qétrie,
Grâce à toi, n'a pas plus de Dieu que de patrie
LE COMTE
Esclave, et si tu meurs en de tels sentiments, Qu'espères-tu?
YAQOUB.
De rendre un corps aux éléments, Masse commune où l'homme en expirant rapporte Tout ce qu'en le créant la nature en emporte. Si la terre, si l'eau, si l'air et si le feu Me formèrent aux mains du hasard ou de Dieu, Le vent, en dispersant ma poussière en sa course, Saura bien reporter chaque chose à sa source.
A l'heure de la mort que demandes-tu?
YAQOUB.
Rien...
Sinon que du bourreau la hache coupe bien.
LE COMTE, au Chapelain.
Messire, maintenant remplissez votre charge. Voici le livre saint : mes aïeux sur sa marge, Chaque fois qu'ils rendaient un arrêt important, Ordonnaient qu'il y fût inscrit au même instant; Car ils avaient le droit, et n'en firent pas faute, De rendre en leurs châteaux justice basse et haute. Nous voulons consigner le nôtre au même endroit, Et nous ferons comme eux, puisqu'avons même droit. Donc, écrivez.
(Il dicte.)
« Ce jour du mois d'août le vingtième, Étant ici présent le roi Charles septième, Contre Yaqoub-ben-Asshan, sans crainte et sans remord, Nous avons prononcé le jugement de mort; Puis à l'exécuteur, dont le bras le réclame, Avons livré le corps : que Dieu pardonne à l'âme ! » Donnez...
(Il signe.) Et maintenant qu'on l'emmène.
LR ROI, allant prendre la place qu'occupait le Comte.
Arrêtez!...
Au-dessous de l'arrêt, chapelain, ajoutez Qu'usant aussi d'un droit qu'en tout temps eut sa race, Le roi Charles septième au condamné fait grâce. (Le Comte fait un mouvement d'étonnenient.)
Rebelle, voudrais-tu mêle contester?
LE COMTE, s'inclinant.
Non, Non, sire.
AGNÈS, se penchant sur son épaule.
Monseigneur, vous êtes grand et bon!
LE COMTE
Mais, sire, songez bien...
LE ROI
Oui, je comprends, mon hôte :
Notre droit porte atteinte à la justice haute; C'est fâcheux, n'est-ce pas?... Va, pardonne-le-moi . lime prend rarement le désir d'être roi. Aujourd'hui, c'est mon jour. Mais, comme, avant cette heure, Cet esclave mettrait le trouble en ta demeure, Comte, j'offre un moyen de tout concilier : Donne-le-moi... Mon fou commence à m'ennuyer... Et, pour t'indemniser, tu prendras dans ma chasse Quelque faucon dressé, quelque cheval de race... A cet arrangement, Yaqoub, vous souscrivez? YÀQOUB, arrachant un poignard à l'un des trophées qui sont près de lui, et levant le bras pour se frapper lui-même.
Oui !... mais vous payez cher un cadavre!... TOUT LE MONDE, arec effroi.
Ah!...
IËRENGÈRE, soulevant la portière sans être rue.
Vivez !
(Elle laisse retomber la tapisserie.)
LE COMTE
Archers, arrachez-lui ce poignard !
yaqoub.
Je le livre. Maître, ne crains plus rien...
(A lui-même.)
Elle m'a dit de vivre! ♦
LE ROI
Messieurs, souvenez-vous que cet homme est à moi.
(Faisant un signe de la main.) Allez; que Dieu vous garde!
AGNÈS
Et g.rdez bien le roi!
(Deux Femmes s'approchent d'elle pour la conduire à son appartement.) LE ROI, allant à elle Tu me quittes, Agnès?
AGNÈS
Oui, monseigneur : le comte Doit, s'il m'en souvient bien, à mon roi rendre compte D'un voyage entrepris dans de hauts intérêts : Mon roi ne voudra pas contraindre son Agnès Dans ce grave conseil à tenir une place; Et dans un même jour il fera deux fois grâce.
LE ROI
Oui, je comprends a Agnès, cédant à son effroi, Comme un traître à son tour abandonne le roi.
(II la conduit jusqu'à la porte de l'appartement.)