CHAPITRE II
Causes qui l'ont ajourner la retraite de Charles-Quint. — Campagne de 1555 et de 4554 contre la France. — Mariage du prince d'Espagne, créé roi de Naph's et duc de Milan, avec la reine Marie d'Angleterre. — Son départ de Valladolid; sa visite au monastère de Yusle pour y presser la construction de la résidence destinée à l'Empereur son père; son embarquement à la Corogne; son arrivée en Angleterre, où il épouse la reine Marie. — Dangers auxquels esl exposée la domination espagnole en Italie, par l'avènement du pape Paul IV, ennemi ardent de l'Empereur, qui s'allie avec Henri 11 pour le déposséder du royaume de Naples et du duché de Milan. — Négociations de paix avec la France. — - Abdication solennelle de la souveraineté des Pays-Bas. — Discours de Charles-Quint qui relracc les principaux événements de sa vie et fait connaître les causes qui le décident à déposer la puissance. — Abdications successives des royaumes de Castille, de Léon, de Grenade, d'Aragon, de Sardaigne, de Sicile. — Lettre noble et louchante écrite par CharJes-Quint à André Doria sur la renonciation à ses couronnes et son prochain départ pour le monastère. — Trêve de cinq ans conclue à Yaucelles entre la France et l'Espagne. — Serment que les ambassadeurs de Henri II viennent demander à Philippe louchant l'observation de la trêve. — Leur visite à Charles-Quint dans la petite maison du Parc de Bruxelles où il s'était retiré. — Curieux entretien. — Nécessité où Charles-Quint se trouve réduit de conserver encore la couronne de l'Empire, qu'il ne déposa que plus tard. — Ses apprêts de voyage pour l'Espagne. — Maison qu'il conduit à Yuste : le majordome Qnijada, le secrétaire Gaztelù, Yayuda de càmara van Malc, le médecin Mathys, le mécanicien Juanello, etc. — Embarquement en Zélande. —
Jugement que porte sur lui un ambassadeur vénitien après son abdication. .
Malgré ses infirmités et ses fatigues, Charles-Quint ne devait pas déposer la puissance qu'il avait élevée si haut et portée si loin, lorsque cette puissance était attaquée de toutes parts et de toutes parts ébranlée. La guerre s'était rallumée en Hongrie et en Transylvanie, par l'invasion des Turcs et le soulèvement du parti national de Jean Zapolya ; sur les frontières méridionales de 1 Empire et des Pays-Bas, qu'entamaient et que ravageaient les armées du roi de France; dans l'Italie du nord et du centre, où le désir de l'indépendance pouvait menacer la domination espagnole, conquise par un demi-siècle d'efforts et d'habileté. Le repos dans la défaite n'aurait pas eu de dignité pour l'Empereur, qui ne pouvait abdiquer au milieu de désastres sans nuire à ses États et sans porter atteinte à sa réputation. 11 resta donc jusqu'à des temps plus heureux.
11 éprouva alors une dernière faveur de la fortune : l'héritier protestant de Henri VIII, Edouard VI, mourut, et la parente de Charles-Quint, la catholique et l'Aragonaise Marie, de îarmème race et de la môme religion que lui, hérita de la couronne d'Angleterre. Il songea à tirer parti de ce grave changement dans l'intérêt de ses alliances momentanées et. de la grandeur permanente de la monarchie espagnole. Il négociait déjà depuis quelque temps pour son fds un second mariage
avec dona Maria, fille du feu roi de Portugal dom Manuel et sœur du roi Jean III. Cette princesse, que sa mère Élèonore avait laissée à Lisbonne lorsqu'elle était venue à Paris épouser François Ier, avait à prétendre des sommes considérables. Sa dot s'élevait à plus d'un million d'écus d'or. A l'instigation de la reine Éléonore, qui depuis. son second veuvage avait quitté la France et s'était retirée auprès de son frère Charles-Quint, le mariage entre l'infante dona Maria et le prince de Castille avait été proposé dès 1550 ; mais la conclusion en avait été habilement retardée par Jean III, peu disposé à se dessaisir de l'immense dot que Charles-Quint comptait faire servir aux dépenses de plus en plus fortes de la guerre dans laquelle il était engagé. On était enfin arrivé à un arrangement dans l'été de 1555, lorsque l'Empereur apprit l'avénemcnt au trône de sa cousine Marie Tudor. Changeant aussitôt ses vues et les détournant du Portugal, d'où il n'était d'ailleurs pas sûr de tirer le million d'écus d'or, pour les porter vers l'Angleterre, où s'ouvrait à lui la perspective d'un grand royaume à ménager à son fils, il écrivit en Espagne : « On m'annonce la nouvelle de la mort du roi Edouard VI ; si les fiançailles avec l'infante dona Maria ne sont pas conclues, il faut les suspendre pour le moment1.»
1 Santarem, Relations diplomatiques du Portugal, etc., vol. III, à partir de la page 525.
Les fiançailles n étaient pas conclues, et Charles- Quint proposa bien vite au prince d'Espagne d'épouser la reine d'Angleterre. Seulement, comme cette reine avait trente-huit ans et que le prince d'Espagne n'en avait que vingt-sept, il craignit que la disproportion des âges ne détournât son fils de se marier avec elle. Il écrivit à ce dernier, le 30 juillet 1T53, pour lui indiquer les inconvénients qui s'attachaient au mariage de Portugal et les avantages qu'offrirait un mariage avec la reine d'Angleterre II lui disait : « Mon fils, « rien, dans le moment, ne pouvait seprésenter plus à « propos en ce qui touche à la France, à ces États-ci ; « et, bien que je pense que les Anglais feront les der- <t niers efforts pour que leur reine ne se marie pas « hors du royaume, elle parviendra sans doute avec sa o prudence et sa dextérité,, soit ouvertement, soit par « voie détournée, à se faire proposer un mariage. Si « ce mariage doit avoir lieu avec un étranger, je crois « que les Anglais ne se porteront sur personne d'aussi « bonne volonté que sur moi, parce qu'ils m'ont tou- « jours montré de l'inclination. Mais je peux bien vous « assurer que des États plus nombreux et plus considé- « rables encore ne me séduiraient point et ne me dé-
« tourneraient pas du dessein dans lequel je suis, et « qui est bien différent- Au cas donc où ils m'enver- « raient proposer ce mariage, j'ai cm qu'il serait bon « de leur en suggérer la pensée pour vous ; ce projet
« serait ensuite conduit à une bonne fin. Les divers « genres d'utilité et les profits qui s ensuivraient sont « si notoires et si grands, que je n'ai pas à les énumérer « en détail. Je me borne à les mettre devant vous pour « que vous les examiniez, et qu'après y avoir réfléchi « vous m'informiez avec diligence de ce qui vous con- « viendra, afin que, conformément à vos désirs, il soit « fait ce qui vous satisfera le plus ; et tenez cela en « grand secret1. »
Le prince d'Espagne enti'a avec une docile déférence dans les vues de son père. 11 lui répondit, le 22 août, de Valladolid, en paraissant abandonner les projets sur l'infante de Portugal*. « Quant à ce qui concerne l'Ani< gleterre, ajoutait il, je dois dire que j'ai été plein de « joie d'apprendre que ma tante avait succédé au trône « de ce pays, et parce que c'était son droit et parce que « Votre Majesté en espère beaucoup du coté de la « France et de ses terres de Flandre. Si l'on pense à « proposer son mariage avec Votre Majesté, ce serait « ce qui vaudrait le mieux. Mais, en cas que Votre « Majesté persiste dans ce qu'elle m'a écrit et qu'elle
1 « ... Las utilidades y provechos que se seguiriàn son tan « notarias y grandes, que no hay que particularizarlas. No « quiero hacer mas que poneros io delante, para que lo mireis * y considereis y me aviseis con diligencia lo que os parescerâ, « para que conforme â aquello se haga lo que mas os satisfaga : « y tenedlo en gran secreto. » (Ikliro, estimcia, etc., fol. 0.)
» /MA, toi. 10 r\
« croie devoir traiter de ce mariage pour moi, elle sait
0 déjà que, comme sou fils entièrement obéissant, je « n'ai pas à avoir d'autre volonté que la sienne, et sur- « tout en une affaire de cette importance et de cette « qualité. Je m'en remets donc à Votre Majesté pour « qu'elle agisse comme il lui conviendra et lui sem- « blera bon1. »
Aussitôt qu'il eut reçu cette lettre, Charles-Quint, sans attendre qu'on lui fit des propositions, chargea son ambassadeur, Simon Renard, de négocier le mariage du prince d'Espagne avec la reine d'Angleterre. Une semblable union devait déplaire beaucoup aux Anglais, mais agréer infiniment à Marie, qui y trouvait une satisfaction pour ses sentiments et un encouragement à ses projets. Les longues douleurs de sa mère et ses propres infortunes depuis le divorce de Henri VIII avaient tourné toutes ses affections et toutes ses espérinces du côté des princes de sa maison et de sa re-
1 « ... Y que pues piensan proponer su matrimonio con a Vuestra Magestad, hallandosc en disposition para ello, eslo « séria lo mas acertado. Pero en caso que Vuestra Magestad « esté en lo que me escribe, y le pareciere tratar de lo que â « mi toca, ya Vuestra Magestad sabe que, como tan obediente « hijo, no he tener mas voluntad que la suya; cuanto mas
1 siendo este negocio de importancia y calidad que es, y asi « me ha parecido remitirlo â Vuestra Magestad para que en « todo haga lo que le parecierâ y fuere servido. » (Reliro, estmciat etc., fol. 10.)
ligion. Sans tenir compte de l'opposition presque unanime et très-dangereuse de son peuple, qui n'aimait pas les étrangers et qui abhorrait surtout les Espagnols1, elle s'engagea secrètement à épouser le prince d'Espagne. Le 30 octobre au soir, seule dans sa chambre avec Simon Renard, elle se mit à genoux devant le saint sacrement, qui y était exposé, et, après avoir récité avec ferveur le Y eux creator Spiritus, , elle jura sur l'hostie consacrée qu'elle prendrait l'infant don Philippe pour mari*. Simon Renard annonça comme
* Voici, à ce sujet, un curieux extrait de la correspondance inédite de Simon Renard. Je dois l'analyse de cette intéressante correspondance, qui s étend de 1553 à 1556 et qui est déposée aux Archives de Belgique, à M. Gachard, archiviste général do ce royaume. « Le 5 septembre (1555), l'ambassadeur eut au- « dience du chancelier (le fougueux Gardmer, évêque de Win- « chester), lequel lui dit qu'il ne parti culariseroit jamais per- « sonne à la reine pour être son mari; mais que si ladite dame « lui dernandoit s'il convenoit mieux d'épouser un étranger « qu'un sujet du royaume, qu'il lui conseilleroit d'épouser un « Anglois pour le bien du royaume et pour la sûreté de sa «< personne; qu'il seroit très-difficile de faire consentir le peuple
« â un étranger pour êlre le nom seul odieux... Que si elle , "« épousoit le prince d'Espagne, le peuple ne pourroit jamais
* comporter les conditions des Espagnols, à l'exemple même « des propres sujets de Sa Majesté qui ne les pouvoient souffrir « ni voir en Flandres, et que le royaume épouseroit une guerre
* perpétuelle avec les François, parce que le roi de France ne
* laisseroit jamais Son Altesse ni les Pays-Bas en paix. » (Ms:des Archives de Belgique.)
* « Le soir du 30 octobre, la reine fit venir en sa chambre,
Diniti7
certain à l'Empereur le mariage de son tils longtemps avant que l'Angleterre le considérât comme possible. Ce ne fut qu'après avoir triomphé d'une insurrection que provoqua la crainte de ce mariage, après en avoir pris, emprisonné, décapité les chefs, placé sous la plus étroite surveillance sa sœur Elisabeth, qui fut môme mise pendant quelque temps à la Tour, et fait monter sur Téchafaud son infortunée rivale Jeanne Gray, que la passionnée Marie, ayant pleinement rétabli l'ancien culte, se prépara à recevoir et à épouser le prince qui devait être le représentant principal et le plus puissant appui de la foi romaine en Europe.
Charles-Quint voulant que son fils parût en roi dans l'île où il irait épouser une reine, lui céda le royaume deNaples et le duché de Milan, et fit d'immenses préparatifs pour lui composer un cortège qui fût à la fois une cour et une armée. 11 envoya le comte d'Egmont en Espagne porter à sa fille doua Juana, veuve depuis peu du prince de Portugal et qui récemment venait de mettre au monde le roi doni Sébastien, les pouvoirs
« où était exposé le saint sacrement, l'ambassadeur de l'Empe- « reur, et, après avoir dit le Veni creator, lui dit qu'elle lui % donnoit en face dudit sacrement sa promesse d'épouser le « prince d'Espagne, laquelle elle ne changeroit jamais; qu'elle * avoit feint d'être malade les deux jours précédents, mais que « sa maladie avoit élé causée par le travail qu'elle avoit eu « pour prendre cette résolution. » (Ms. des Archives de Belgique.)
nécessaires pour gouverner la Péninsule durant l'absence de son fils. Il le chargea en même temps d'inviter de sa part le prince d'Espagne à se rendre au~ devant de sa sœur, du côté de la frontière de Portugal. L'infant devait conférer avec elle sur les affaires les plus importantes du royaume, avant de le quitter, et se détourner un moment de sa route pour paraître au monastère de Yuste, afin d'y hâter la construction de la retraite impériale1. Conformément aux désirs de son père, Philippe partit le 12 mai 1554 de Valladolid, à cheval, avec une très-petite suite, en annonçant qu'il allait voir sa sœur et qu'il visiterait chemin faisant les constructions royales qu'on élevait dans le bois de Ségovie, au Pardo, à Aranjuez. 11 n'arriva que le 24 à Yuste, le jour môme de la procession de la Fête-Dieu, à laquelle il assista ; il coucha une nuit au monastère, y examina tout minutieusement, et en partit après avoir communiqué les volontés de l'Empereur à l'architecte Gaspar de Vega, au prieur général Juan de Ortega et au frère Antonio de Villacastin, qui exécuta depuis, comme mailre des œuvres, le vaste et sévère monument de l'Escurial8. 11 alla à la rencontre de sa sœur, qu'il joignit un peu au delà d'Alcantara. La princesse et l'infant passèrent plusieurs jours en cou-
1 Hetiro, estanc ia, etc , foi., ii.
* ïbid.
férence ensemble ; puis ils se séparèrent pour se rendre, la princesse à Valladolid, où elle prit les rênes du gouvernement, et l'infant à la Corogne, où il arriva le oO juin et s'embarqua le 13 juillet1. La flotte qui le portait en Angleterre était des plus imposantes: elle se composait de soixante et dix navires, vingt ourques, et d'une arrière-garde de trente vaisseaux que commandait don Luis de Carvajal. Il emmenait avec lui le duc d'Albe en qualité de mayordomo mayor, le comte de Feria comme capitaine de sa garde, Ruy Gomez de Silva pour son sommelier de corps ; il était accompagné d une suite nombreuse de grands et de gentilshommes, et comme escorte militaire il avait quatre mille fantassins espagnols*. Débarqué à Soulhampton le 20 juillet, il épousa la reine Marie le 25 dans la cathédrale de Winchester.
Malgré l'appui qu'il croyait trouver dans cette alliance, ou pour négocier, ou pour combattre plus avantageusement, l'Empereur ne put se rendre, comme il l'espérait, en Espagne au mois de mai 1554*. La guerre continua plus vivement que jamais avec la France, soit vers les Pays-Bas, soit en Italie, et Charles-
1 Rçtiro, estancia, fol. U et 15.
MM., fol. 17.
3 11 avait écrit à sa fille doiïa Juana, le 10 janvier 1554 : a Que trataba de accelerar todas las disposition es necessarias 4 para venirse â Espana para mayo de este ano â mas tardar. » {Retiro, estancia, etc., fol. 18 r*.)
Quint se regarda comme obligé de ne point abandonner le gouvernement de ses États dans des conjonctures aussi difficiles. Les grandes dépenses qu'il avait faites pour l'établissement de son lils en Angleterre ne lui permirent pas de lever tout d'abord des troupes capables de résister aux forces de Henri II. Aussi, après avoir pris Thérouanne et Hesdin dans la campagne de 1553, fut-il moins heureux au commencement de la campagne de 1554. L'armée de Henri II, considérable et victorieuse, entra dans Marienbourg, prit Bouvines d'assaut, s'empara de Dinant, se jeta sur l'Artois, qu'elle ravagea, et tinit par investir la place importante de Renty, située sur les confins occidentaux des deux pays, défendant rentrée de l'un et facilitant l'invasion de l'autre. Les Français, qui, de l'autre côté des' Alpes, possédaient le Piémont, s'appuyaient en même temps au delà du Pô sur le duc de Parme, Octave Farnèse, que les Espagnols avaient dépouillé de la ville de Plaisance. De plus, ils entraînaient vers eux le duc de Ferrare, Hercule d'Esté, qui avait épousé Renée de France, et ils occupaient au cœur de l'Italie Sienne, soulevée depuis 1552 contre les Espagnols. Ils partirent alors de là pour entrer en Toscane, sous le commandement du maréchal Strozzi, ennemi mortel de Cosme de Médicis, qui avait proscrit sa famille et qui opprimait Florence, et y menacèrent la domination assez récemment établie du grand-duc;
L'Empereur ne négligea rien pour relever ses affaires. Après avoir renforcé la petite armée avec laquelle le duc Emmanuel-Philibert de Savoie empêcha, par d'habiles manœuvres, les généraux de Henri II de pousser leurs succès plus loin, il se fit transporter en litière au milieu d'elle, dans un moment où la goutte lui laissait un peu de relâche, et il parvint à débloquer Renty. L'armée française leva le siège de cette place, après un engagement partiel qui lui avait été cependant favorable, et elle se retira en Picardie, où elle fut suivie par les troupes de l'Empereur, qui, à leur tour, dévastèrent cette province. Pendant qu'il obtenait cet avantage sur la frontière des Pays-Bas, il en remportait de plus rassurants encore en Italie, par son général le marquis de Marignano et son allié Cosme 1er, qui avaient attaqué de concert le maréchal Strozzi et Pavaient mis en déroute à Marciano et à Lucignano. Ils avaient repris la plupart des places de la Toscane tombées au- pouvoir des Français, et ils étaient allés ensuite asseoir leur camp devant Sienne, que défendait l'intrépide Biaise de Montluc.
La campagne de l'année 1555 fut encore plus favorable à l'Empereur. Si le maréchal de Brissac, qui commandait en Piémont, avait surpris la ville de Casai dans la haute Italie, la ville de Sienne, dans l'Italie centrale, fut réduite à capituler le 2 avril, après un blocus rigoureux de quatre mois. Charles-Quint en donna l'in-
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vestiture à son fils, qui possédait ainsi, entre le duché de Milan et le royaume de Naples, la ville de Plaisance sur le territoire pontifical, et l'État de Sienne, au milieu de la Toscane, comme pour tenir plus fortement assujettie cette péninsule entière. Du côté de la France, où des négociations de paix s'étaient ouvertes à Gra vélines, par l'entremise et sous la médiation de la reine d'Angleterre, il ne s'était rien fait de considérable de part ni d'autre. Chacun y avait gardé ses positions et s'y était mis en état de défense ; les Français avaient rendu Marienbourg inattaquable, tandis que les Impériaux avaient construit Philippeville et fortifié Charlemont. Les rencontres partielles avaient été, en général, avantageuses aux troupes de Charles-Quint qui tenaient la campagne. Les négociations engagées à Gravelines n'avaient conduit à aucun résultat. Les prétentions réciproques étaient trop contraires. Les maisons d'Autriche et de France sentaient le besoin d'établir et d'assurer leur union par des mariages mutuels, comme elles le firent quatre ans après, à la paix de Câteau- Cambrésis ; mais chacune exigeait de l'autre des sacrifices qu'elle ne voulait pas s'imposer à elle-même. Les plénipotentiaires de Henri II n'offraient pas de rendre le Piémont au duc Philibert-Emmanuel de Savoie, et * réclamaient le comté d'Asti et le duché de Milan pour le duc d'Orléans, second fils du roi, qui serait marié à une archiduchesse, petite-fille de Charles-Quint. Ils
revendiquaient de plus la restitution de la Navarre au duc de Vendôme, Antoine de Bourbon, héritier des d'Albret, auxquels ce royaume avait été enlevé, en 1512, par Ferdinand le Catholique. Les plénipotentiaires de l'Empereur n'entendaient en aucune façon céder la Navarre, et proposaient seulement de remettre le Milanais comme dot à Elisabeth de France, qui deviendrait la femme du prince d'Espagne don Carlos. Mais, en retour, ils demandaient que le duc Emmanuel-Philibert reprît ses États en épousant la sœur de Henri II; que l'Empire rentrât en possession des villes de Metz, de Toul, de Verdun et de Marienbourg, qui avaient été conquises sur lui ; et que la république de Gênes recouvrât toute la partie de la Corse que les Français avaient détachée de sa domination. On était bien loin de s'entendre : aucune des deux puissances n'ayant été assez victorieuse pour imposer la loi ni assez battue pour la subir. Aussi les conférences furent bientôt rompues, et il était dès lors visible que si l'on parvenait à s'accorder, ce serait par une trêve momentanée et non par une paix définitive, en maintenant de chaque côté l'état provisoire de possession et non en délimitant les territoires.
Pendant qu'on se fortifiait sans se combattre et qu'on négociait sans rien conclure, il était survenu en Italie un événement des plus graves pour la politique comme pour les intérêts de Charles-Quint. Le cardinal Jean-
Pierre Carotta, doyen du sacré collège, était monté sur le trône pontifical sous le nom de Paul IV. C'était un vieil Italien, ennemi ardent et intraitable de l'Empereur. Recoramandable par son savoir, célèbre par son éloquence, extrême en sa piété, rigide dans ses moeurs, il avait autrefois renoncé à l'évêché de Chieti et à l'archevêché de Brindes pour se faire l'un des religieux réformateurs de l'Eglise orthodoxe attaquée, et il avait fondé l'ordre moitié monastique, moitié séculier des théatins. Chef de la famille Caraffa, qui de tout temps avait été attachée au parti français dans le royaume de Naples, il avait encouru les défiances de Charles-Quint, qu'il poursuivit depuis lors de ses animosilés, et dont il agita, ainsi que nous le verrons, les dernières années jusque dans la solitude de Yuste. 11 détestait en lui : comme ancien sujet, le souverain auquel il reprochait des injustices envers sa personne et envers sa maison; comme pape, l'Empereur qui avait souffert le sac de Rome et laissé s'étendre le protestantisme en Allemagne; comme Italien, le dominateur étranger dont le joug pesait sur sa patrie. Né en 1477, il avait vu les beaux temps de l'indépendance italienne et les regrettait. 11 avait coutume de dire qu'avant les invasions étrangères, provoquées à la fin du quinzième siècle par les dissensions de Ludovic le More, duc de Milan, et d'Alfonse d'Aragon, roi de Naples, la libre Italie était un instrument harmonieux à quatre cordes.
Ces quatre cordes étaient le saint-siège, le royaume de Naples, la république de Venise, l'Étal de Milan, et il appelait malheureuses les âmes d'Alfonse d'Aragon et de Ludovic le More, qui les premiers en avaient dérangé le bel accord \ 11 aspira, malgré son grand âge, à le rétablir. Quoiqu'il eût soixante- dix-neuf ans, il était surprenant de force et d'ardeur. Il rappelait Jules II par le caractère comme par les desseins, et il avait les théories de Grégoire VII sur la suprématie pontificale. « Ce pape, disait un ambassadeur accrédité « auprès de lui, est d'une complexion véhémente et « emportée. 11 est sain et robuste ; il marche sans pa- « raître toucher terre ; il a peu de chair et il est tout « nerf. Ses yeux et tous les mouvements de son corps « dénotent une vigueur bien au-dessus de son âge. Il « a une gravité incroyable et une telle grandeur dans « toutes ses actions, qu'il semble vraiment né pour « commander. Aussi prétend-il que le pontiticat est fait « pour mettre les empereurs et les rois sous ses « pieds*. »
Extrême en tout, il porta dans la politique les mêmes intempérances que dans la religion, où il rétablit l'inquisition avec tous ses excès. H devint aussi ambitieux
1 lielazione di Bernardo Navugero, en 1558, dans Alberi, série II, vol. III, p. 389.
*lbid., p. 379,580.
qu'il avait été austère, et tandis que Charles-Quint était prêt à descendre du trône pour se retirer dans un cloître, Paul IV passait des sévérités de la vie claustrale aux pompes et aux délicatesses de la vie souveraine. Ce vieillard hautain, qui avait eu jusqu'alors une existence^ dure, qui s'habillait toujours seul, qui ne laissait pénétrer personne dans sa chambre, où la plus grande partie des nuits et des matinées était consacrée à l'étude et à la prière, était maintenant passionné pour la splendeur, la domination et la guerre. Ayant été questionné par le grand maître du palais pontifical sur la vie qu'il voulait mener comme pape, il avait répondu : « Celle d'un grand prince. » Il restait des heures entières à table, où vingt-cinq plats ne suffisaient point à sa somptuosité1. Il se déchaînait contre l'Empereur et contre les Espagnols. Il n'appelait jamais ceux-ci que « des hérétiques, des schismatiques maudits de Dieu, « une semence de Juifs et de Maures, la lie du monde; « et il déplorait la misère de l'Italie, qui était réduite à « servir une nation si abjecte et si vile*. »
Mais il ne se borna point à ces manifestations méprisantes et haineuses contre les maîtres de son pays. Il conçut le projet de leur enlever Naples, la Sicile, le Milanais, d'expulser les Médicis de Florence et d'y réta-
1 Maxime di Bemardo Namgero, en 1558, dans Alberi, sériell, vol. III, p. 380, 381.
»/&ûf.,p.389.
blir la république, d'étendre la puissance du saintsiége en Italie, et d'y agrandir sa propre maison en s'unissant avec le roi de France, auquel il offrirait le duché de Milan et le royaume de Naples pour deux de ses fils cadets ; avec les Vénitiens, qui recevraient la Sicile en partage; afec les ducs de Parme, de Ferrare et d'Urbain, dont il satisferait aussi les ambitieuses convoitises. Le souverain pontife se proposait de bouleverser de fond en comble tout l'ordre territorial et politique de l'Italie, et voulait défaire en deçà des Alpes l'œuvre si péniblement accomplie par Ferdinand le Catholique et Charles-Quint, comme les princes protestants, aidés aussi par Henri H, avaient détruit au delà du Rhin la suprématie absolue que Charles-Quint avait récemment tenté d'y introduire en matière d'autorité et de croyance.
Paul IV eut à ce sujet des conférences fréquentes avec l'ambassadeur vénitien Navagero, dont il espérait entraîner la république dans ses hardis desseins. 11 lui dit « qu'il serait très-facile à la seigneurie de Vête nise de se mettre en possession de la Sicile ; que si « l'on n arrêtait pas l'Empereur et le roi Philippe, ils « se rendraient maîtres du monde; que si la magni- « fique seigneurie laissait abattre le saint- siège, elle « ne trouverait plus aucun soutien pour sa liberté, et « que l'occasion actuelle échappée ne se représenterait « plus; que les fils puînés du roi de France, mis en
« possession de Milan et de Naples , deviendraient « bientôt Italiens; qu'il serait, d'ailleurs» toujours fa- « cile de s'en délivrer lorsqu'on le voudrait, parce que « l'expérience des événements passés avait montré que « les Français ne savaient pas et ne pouvaient pas s'é- « tablir longtemps en Italie, tandis que la nation espa- « gnole était comme le gramen qui s'enracine là où « il s'attache; que les Vénitiens se trompaient s'ils « croyaient avoir de plus* grands ennemis que les Este pagnols, qui possédaient la part la plus étendue de a l'Italie et qui en convoitaient le reste1. » La prudente république de Venise était peu disposée à se départir de son système de stricte neutralité pour se jeter de nouveau dans des projets d'agrandissement qui avaient failli la perdre au commencement du siècle; mais le roi de France devait accepter sans hésitation les offres d'un pape qui se rendait son allié comme prince, son appui comme pontife. Il envoya auprès de Paul IV Saint-Gelais de Lansac pour l'encourager et lui dire qu'il n'aspirait de son côté « qu'à délivrer la cliré- « tienté et surtout l'Italie de la tyrannie de l'Empe- « reur*. » En attendant que Henri H fit partir pour Rome le cardinal de Lorraine, alin d'y conclure un
1 lielaùone di Bernardo Navagero, en 1558, dans Àlberi, série II, vol. III. p. 31>2, 3.
8 Mémoire de Lansac, dans Ribier, t. II, p. G16.
traité d'alliance offensive et défensive entre le saintsiège et la cour de France, Paul IV poursuivit bu disgracia les grandes maisons Colonna, Bagno, Santa- Fiore, Sforza, Gonzaga, Medici, Cesarina, Savella, etc., attachées au parti impérial, qu'il voulait abattre dans les États pontificaux. Il fit arrêter le cardinal Santa- Fioreet le cardinal Camille Colonna, et il dépouilla Marc Antonio Colonna et le comte Bagno de leurs possessions et de leurs fiefs.
Charles-Quint fut aussi contrarié que courroucé de cette nouvelle et redoutable inimitié. Les violences commises contre ses partisans lui parurent le prélude des attaques qui seraient bientôt dirigées contre luimême. Il voulut donc contenir Paul IV en le prévenant. Quelques mois auparavant il avait envoyé le duc d'Albe en Italie comme capitaine général du Milanais et comme vice-roi de Naples. Il lui prescrivit alors de mettre les frontières, les places et les passages de ce dernier royaume en état de défense, et d aller rétablir les Colonna par les armes dans leurs possessions sur le territoire pontifical, si le pape ne consentait pas lui même à leur restituer ce qu'il leur avait ravi. Il fit partir pour Rome Garcilaso de la Vega, avec une mission qu'il exposa en ces termes à son ambassadeur à Venise, dans une lettre du 4 octobre 1555 : « Il nous « a paru à propos, disait-il, d'envoyer Garcilaso de la « Vega auprès de Sa Sainteté, pour qu'avec toute hu-
« milité et douceur il lui représente le motif que nous « avons de nous plaindre de la manière dont elle a « traité nos serviteurs... Nos actions et notre respect «. envers le siège apostolique étant ce que le monde ence tier sait, nous supplions Sa Sainteté de vouloir bien « mettre en liberté les prisonniers et restituer les posée sessions enlevées à leurs maîtres, en plaçant devant « ses yeux les inconvénients qui sans cela pourraient « en résulter, tant à cause de l'obligation où nous « sommes de secourir et de favoriser nos amis et nos « serviteurs, et de ne pas les laisser opprimer contre « la raison, qu'en considération de ce qui touche à la « sécurité de nos royaumes et au repos de l'Italie. C'est « la pensée que toujours nous avons eue et que nous « avons toujours. Il nous a semblé devoir vous en donce ner avis, afin que vous vous en serviez où et comme « il convient, en instruisant cette république et tous « ceux qui y ont intérêt des démarches qui se font de « notre part, pour éviter, autant qu'il nous est possi-
ce ble, d'en venir à une rupture. Mais si les furies de « Sa Sainteté ne cessent point et si elles sont poussées « plus avant, nous serons déchargés envers Dieu et « envers le monde des inconvénients et des dommages « qui pourront s'ensuivre1. »
1 « ... De que nos ha parecido daros aviso para que podais « satisfacer adonde y como convenga, dando à entender â esa » « republica, y los demas que de ello Iratarcn, los oficios que
Ce fut vingt et un jours après avoir écrit cette lettre que Charles-Quint commença la série de ses abdications. La situation restait, il est vrai, fort embarrassée et assez périlleuse ; la guerre semblait moins près de finir que de s'étendre. Mais les infirmités de l'Empereur le pressaient chaque jour davantage, et ses forces fléchissaient sous le poids des affaires. La mort de sa mère, la reine Jeanne, avait ajouté une profonde tristesse à ses autres accablements. Cette reine infortunée, après un veuvage de quarante-neuf ans et la longue perte de sa raison causée par l'affection et la douleur, venait de terminer ses jours, le io avril 1555, au château de Tordesillas. Charles-Quint, qui lui avait toujours donné les marques de la plus grande tendresse et du plus touchant respect, qui ne sortait jamais de l'Espagne sans aller lui dire adieu, et qui n'y rentrait jamais sans accourir auprès d'elle, prit alors le deuil pour ne plus le quitter.
Des négociations de paix ou de trêve s étant ouvertes, vers le même temps, sous la médiation de la reine d'Angleterre, qu'avait réclamée le roi de France,
« por nuestra parte se hacen por escusar, cuanto nos es posible, « de venir à termines de rotura; pues cuando no cesasen las « furias de Su Santidad y los quisiere llevar adelante, seriamos « descargado con Dios y el mundo de los ineonvenientes y « danos que de aqui podrian resuliar. » (De Brucelas,a4 de octubre de 1555. Retiro, estancia, fol. 27 v°, et 28 r°.)
il crut le moment venu d'accomplir ses desseins. Dans le mois d'août, il rappela en Belgique le roi son fils, auquel il fit dire par son sommelier de corps et son favori, Ruy Gomez de Silva : « Qu'il n'avait différé de passer en Espagne que contraint par la nécessité des affaires, dont il n'aurait pu abandonner la direction sans qu'elles eussent une autre issue et que tous ses pays en souffrissent ; mais qu'ayant plu à Dieu de tout mener à bon terme, une partie de ce qui avait été perdu ayant été recouvrée et sa réputation se trouvant un peu rétablie, il voulait maintenant s'en reposer sur lui pour les conduire, les améliorer encore, comme il l'espérait, d'après ce qu'il avait déjà fait et ce qu'il se montrait capable de faire1. »
Le roi don Philippe étant arrivé à Bruxelles le 10 septembre, Charles-Quint, dans le mois suivant, malgré les regrets de son frère, le roi des Romains, qui le dissuadait éloquemment* d'abandonner le gou-
1 * Tras esto le direis la intencion que he tenido de passar en Espana y que si no lo he exeeutado a sido porlos négocies forçosos que han soberdado de que no me he podido excusar, porque si los desemparara en su ausencia ovjeron tenido diferente fin y lo destas tierras y lo demas padesciera gran trabajo, como lo puede considerar por el punlo en que a estado lo de Italia e lo de aqui. que a plazido â Senor traer â tan buen terraino, y en que se a recuperado parte de lo pasado y de la reputacion que se avia perdido, etc. «(Archives de Simancas.)
* Lettre du roi Ferdinand à l'Empereur, dans Correspondent des Kaisers Karl V, publiée par Lanz, t. III, p. 666.
vernement de l'Allemagne, de l'Italie, des Pays-Bas et de l'Empire, profita de l'hiver qui approchait, et pendant lequel les hostilités étaient suspendues, pour consommer le grand acte de ses renonciations. 11 était plein de confiance dans la capacité de son fils, qui, si la lutte continuait avec la France, unirait les forces de l'Angleterre à celles de la monarchie espagnole. Il lui laissait d'ailleurs un ministre consommé dans 1 evêque d'Arras, et des généraux aussi valeureux qu'expérimentés dans Ferdinand de Gonzague, qui avait la plus grande réputation militaire du temps, mais que la mort lui enleva bientôt, dans le duc d'Albe, le prince d'Orange, le duc Philibert-Emmanuel de Savoie et le comte d'Egmont, dont le premier devait réprimer le pape Paul IV en Italie, et dont les deux derniers devaient le rendre plus tard vainqueur de Henri II à Saint-Quentin et à Gra vélines. Décidé à lui transmettre ses possessions héréditaires, il commença par la cession des Pays-Bas.
Le 22 octobre , Charles-Quint préluda à cette première renonciation en résignant la grande maîtrise de la Toison d'or. Ayant assemblé les seigneurs les plus considérables et les plus illustres des Pays-Bas qui étaient chevaliers de cet ordre, il conféra les insignes et les pouvoirs de grand maîtrer au roi son fils. « Je vous fais à présent, lui dit-il, chef et souverain du trèsnoble ordre de la Toison d'or ; gardez-le et le mainte-
nez en dignité et honneur, comme moi, mon père et tous mes ancêtres l avons gardé et maintenu. Dieu vous en accorde la grâce en toute prospérité et accroisse-
ment î » Il recommanda en môme temps aux chevaliers de servir fidèlement son fils, à son fils d'aimer et d'honorer les chevaliers qui avaient été les vaillants compagnons de ses guerres, les fermes soutiens de ses États, et auxquels il portait une affection singulière pour l'assistance zélée qu'il avait toujours reçue d'eux dans ses nécessités et dans ses périls. Connaissant tout à la fois l'ardeur de leur dévouement et la fierté de leur indépendance, il annonça à Philippe II, avec une pénétration prophétique, que: s'il les traitait bien , ils affermiraient; s'il les traitait mal, ils ébranleraient sa puissance dans les Pays-Bas l.
Trois jours après, le 25 octobre, Charles-Quint accomplit son abdication avec beaucoup de solennité, en présence des états généraux des dix-sept provinces, des membres du conseil d'État, du conseil privé, du conseil des finances, des chevaliers de la Toison d'or, des grands de sa cour, des ambassadeurs étrangers réunis dans la vaste salle du palais de Bruxelles, où le peuple avait été également introduit. Vêtu de deuil, ' portant le collier de la Toison d'or, accompagné de son
1 Le Pelit, Grande Chronique de Hollande, t. 1, liv. VIII, el dans P Abdication de Charles-Quint, par Th. Juste, Liège, 1851, p. 12 et 13.
fils le roi Philippe, de ses sœurs les reines de Hongrie et de France, de ses neveux l'archiduc Ferdinand d'Autriche et le duc Philibert-Emmanuel de Savoie, de sa nièce Christine, duchesse de Lorraine, le vieil Empereur s'avança avec peine, appuyé d'une main sur un bâton, de l'autre sur l'épaule de Guillaume de Nassau, prince d'Orange. Après qu'il se fut assis sous le dais de Bourgogne, ayant à sa droite son fils, à sa gauche sa sœur la gouvernante Marie, autour de lui le reste de sa famille, sur les côtés et en face les corps de l'Etat et les principaux personnages du pays placés selon leur rang, Philibert de Bruxelles, membre du conseil secret, prit la parole par ses ordres et fit connaître son irrévocable dessein. Il puisa surtout dans les fatigues et les infirmités de ce grand et glorieux prince les raisons qui l'obligeaient à se dessaisir du gouvernement de ses États. Quoiqu'on s'attendît à cette résolution, le discours qui l'annonça pénétra l'assemblée d'une émotion visible1.
1 Ce discours , comme tous ceux qui furent prononcés en cette occasion, est dans l'Histoire de Pontus Heuterus, qui assista à la cérémonie de l'abdication, Ponti Heuteri Deljii rerum austriacarum lib. XV, lib. XIV, c. i, fol. 336 et 337, ainsi que dans Sandoval, vol. II, lib. XXXU, p 802 à 807. — La relation de cetle cérémonie, tirée des Archives des Pays-Bas, a été aussi publiée par M. Gachard dans ses Analccles belgiques, imprimés à Bruxelles en 1830, et où se trouvent toutes les pièces officielles relatives à l'abdication de Charles-Quint, de la page 70 à la page 1 10 du t. Ier.
L'Empereur, se levant alors, s'appuya sur l'épaule du prince d'Orange, et prit la parole en ces termes1 : « Bien « que Philibert de Bruxelles vous ait amplement expli- « qué, mes amis, les causes qui m'ont déterminé à « renoncer à ces États et à les laisser à mon fils don « Philippe pour qu'il les possède et les régisse, je désire « vous dire encore certaines choses de ma propre bou- « che. Vous vous en souvenez, le 5 février de cette « année, il y a eu quarante ans accomplis que mon aïeul « l'empereur Maximilien, dans le même lieu et à la « même heure, m'émancipa à l'âge de quinze ans, me « tira de la tutelle sous laquelle j'étais, et me rendit « seigneur de moi-môme. L'année suivante, qui fut la « seizième démon âge, mourut le roi Ferdinand, mon « aïeul, père de ma mère, dans le royaume duquel je « commençai à régner, parce que mamèrebien-aimée. « qui est morte depuis peu, était restée, après la mort
1 Sandoval, t. II, lib. XXXII, p. 807 à 809. - PontusHeuterus, c. ii, fol. 538, 559. — Strada dit que l'Empereur le lut en français. « Hrec Philibertum rite memorantem surgens impro- « vise Cœsar, humerisque Guilielmi Orangii principis innitens, « interpellât : atque e codice quem ad sublevandam memoriam « attulerat, tanquam e rationario imperii, gallica lingua recia tare ipse cœpit quœ a seplimo decimo aetatis anno ad eam « usque diem peregisset. » (De bello belgico, lib. I, p. A.\ — M. Gachard en a donné les points principaux, mais sommaires, d'après les registres du temps, dans les Analectes belgiqves, t. f, p. 87 à 91.
« de mon père, avec le jugement égaré et n'avait jamais
« recouvré assez de santé pour gouverner elle-même. « J'allai donc en Espagne, à travers l'Océan. Bientôt « survint la mort de mon aïeul Maximilien, à la dix- « neuvième année de mon âge, et, quoique je fusse en- <( core fort jeune, on me conféra à sa place la dignité « impériale. Je n'y prétendis pas par une ambition désce ordonnée de commander à beaucoup de royaumes, « mais afin de procurer le bien de l'Allemagne, de « pourvoir à la défense de la Flandre, de consacrer « toutes mes forces au salut de la chrétienté contre le « Turc et de travailler à l'accroissement de la religion « chrétienne. Mais, si ce zèle fut en moi, je ne pus pas « le montrer autant que je l'aurais voulu, à cause des « troubles suscités par les hérésies de Luther et des « autres novateurs de l'Allemagne, et à cause des gueru res périlleuses où m'ont jeté l'inimitié et l'envie des « princes mes voisins, et dont je me suis heureuse- « ment tiré par la faveur divine. »
Racontant ensuite brièvement les agitation^ multipliées de sa vie, il dit qu'il était allé neuf fois en Ailemagne, qu'il s'était rendu six fois en Espagne, sept fois en Italie, qu'il était venu dix fois en Flandre, qu'il était entré quatre fois en France, qu'il avait passé deux fois en Angleterre et deux autres fois en Afrique, et que pour accomplir ces voyages ou ces expéditions, au nombre desquels il ne comptait pas les courses de
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peu d'importance, il avait traversé huit fois la Méditerranée et trois fois l'Océan. « Cette fois, ajoutait-il, sera « la quatrième, pour aller m'ensevelir en Espagne1... « Je peux dire que rien ne m'a été plus pénible et n'af « flige autant mon esprit que ce que j'éprouve en vous « quittant aujourd'hui, sans vous laisser avec la paix et « dans le repos que j'aurais désiré. Ma sœur Marie, qui, « pendant mes absences, vous a si sagement gouver- « nés et si bien défendus, vous a expliqué, dans la « dernière assemblée, la cause de la résolution que « je prends. Je ne peux plus m'occuper des affaires « sans uue très-grande fatigue pour rnoi et sans un ex- « trôme détriment pour elles*. Les soucis que donne « une si grande charge, l'accablement qu'elle cause, « mes infirmités, une santé tout à fait ruinée, ne me « laissent plus les forces suffisantes pour gouverner les « États que Dieu m'a confiés; le peu qui m'en reste va « disparaître bientôt. Aussi aurais-je déposé depuis « longtemps ce fardeau, si le jeune âge de mon fils et « l'incapacité de ma mère n'avaient pas forcé et mon « esprit et mon corps à en supporter le poids jusqu'à « cette heure. La dernière fois que je suis allé en Alle- « magne, j'étais déterminé à faire ce que vous me
1 « Y agora sera la quarta que bolvere â passarlo para sepul- « terme. » (Sandoval, t. II, p. 807.)
* « Yoya no puerio entender en estas cosas sin grandissimo a trabajomio y perdida de los negocios. » (Sandoval, p. 808.)
Di
« voyez faire aujourd'hui, mais je ne pus m'y résoudre « encore en voyant le misérable état de la république « chrétienne livrée à tant de tumultes, de nouveautés, « d'opinions particulières dans la foi, de guerres plus « que civiles, et finalement tombée dans d'aussi déplo- « rables désordres; j'en fus détourné parce que mes « maux n'étaient pas encore si grands et que j'espérais « donner un bon terme à toutes choses et ramener la « paix. Afin de ne pas manquer à ce que je devais, « j'exposai mes forces, mes biens, mon repos et même « ma vie pour le salut de la chrétienté et la défense de « mes sujets. Je sortis de là avec une partie de ce que « je désirais tant. Mais le roi de France et quelques « Allemands, manquant à la paix et à l'accord qu'ils « avaient jurés, marchèrent contre moi et faillirent me « prendre. Le roi de France s'empara de la cité de « Metz, et moi, au cœur de l'hiver, par la rigueur du m froid, au milieu des eaux et des neiges, je m'avançai « à la tôte d une puissante armée levée à mes frais « pour la reprendre et la restituer à l'Empire. Les AU « lemands virent que je n'avais pas encore déposé la « couronne impériale et n'entendais laisser diminuer « en rien la majesté qu'elle avait toujours eue. »
Et ici, entrant dans le détail, de sa lutte avec la France, il en rappela les incidents variés pendant les deux dernières années. Puis il ajouta : « J'ai exé- « culé tout ce que Dieu a permis, car les evéne-
« ii ici ils dépendent de la volonté de Dieu. Nous autres « hommes agissons selon notre pouvoir, nos forces, « notre esprit, et Dieu donne la victoire et permet la « défaite. J'ai fait constamment ce que j'ai pu, et « Dieu m'a aidé. Je lui rends des grâces infinies de « m'avoir secouru dans mes plus grandes traverses et « dans tous mes dangers.
« Aujourd'hui, je me sens si fatigué, que je ne sauce rais vous être d'aucun secours, comme vous le
« voyez vous-mêmes. Dans l'état d'accablement et de « faiblesse où je me trouve, j'aurais un grand et rigou- « reux compte à rendre à Dieu et aux hommes, si je ne « déposais l'autorité, ainsi que je l'ai résolu, puisque « mon fils, le roi Philippe, est en âge suffisant pour ce pouvoir vous gouverner et qu'il sera, comme je « l'espère, un bon prince pour tous mes sujets bience aimés Je suis donc déterminé à passer en Espace gne, à céder à mon fils Philippe la possession de tous « mes États, et à mon frère, le roi des Romains, l'Em- « pire. Je vous recommande beaucoup mon fils, et je « vous demande, en souvenir de moi, d'avoir pour lui ce l'amour que vous avez toujours eu pour moi. Je vous ce demande aussi de conserver entre vous la même af- « fection et le même accord. Soyez obéissants envers ce la justice, zélés dans l'observation des lois, gardez ce le respect en tout ce qui se doit, et ne refusez pas à ce l'autorité l'appui dont elle a besoin.
« Prenez garde surtout de vous laisser infecter par « les sectes des pays voisins. Extirpez-en bien vite les « germes, s'ils paraissent parmi vous, de peur que, « s'étendant, ils ne bouleversent votre État de fond en
« comble, et que vous ne tombiez dans les plus extrè- « mes calamités. Quant à la manière dont je vous ai « gouvernés, j'avoue m'être trompé plus d'une fois, « égaré par l'inexpérience de la jeunesse, par les pré- - « somptions de l'âge viril, ou par quelque autre vice « do la faiblesse humaine. J'ose cependant affirmer a que jamais, de ma connaissance et avec mon assen- « timent, il n'a été fait tort ou violence à aucun de mes « sujets. Si donc quelqu'un peut justement se plain- « dre d'en avoir souffert, j'atteste que c'est à mon « insu et malgré moi; je déclare devant tout le monde « que je le regrette du fond du cœur, et je supplie les « présents ainsi que les absents de vouloir bien me le « pardonner \ »
L'Empereur, se tournant alors vers son fils avec une extrême tendresse, lui recommanda, dans les termes les plus pathétiques, de défendre la foi de ses ancêtres et de régir ses sujets en paix et en justice. Puis, ne pouvant plus se soutenir sur ses pieds, la voix altérée par l'émotion, le visage pâli par la fatigue, il se laissa tomber sur son siège. On l'avait écouté dans le plus
1 Pontus Ileuterus, fol. 339.
religieux silence, avec des sentiments qui avaient eu peine à se contenir, et qui éclatèrent de toutes parts lorsqu'il eut fini de parler. « Son discours, dit un de ceux qui l'entendirent, remua l'âme de tout le monde ; le plus grand nombre pleurait, quelques-uns sanglotaient; l'attendrissement gagna 1 Empereur et la reine Marie, et moi j'avais le visage inondé de larmes K »
Le syndic d'Anvers, Jacques Maes, exprima à l'Empereur, au nom des Etats, l'affliction qu'ils éprouvaient en perdant un prince de qui ils avaient reçu tant de bienfaits, et dit qu'ils ne pouvaient s'en consoler que par la certitude que le roi son fils, imitateur de ses vertus et héritier de sa valeur, leur inspirerait le même attachement et la même reconnaissance*. Le roi Philippe, se jetant alors aux pieds de son père, se déclara indigne du grand honneur et de l'extrême grâce qu'il lui faisait. Il assura qu'il acceptait la résignation des Etats de Flandre par soumission filiale et avec une respectueuse gratitude, puisque l'Empereur le voulait et le commandait. « Je promets, ajouta t-il, Dieu me venant en aide, de les administrer selon la justice, de
1 « Cumque rerum veritate dicendi suavitate gravitateque omnium animes commovisset, magno numéro présentes lacrymas fundebant, singultusque adeo sonoros edebant, ut ipsum Caesarem reginamque Mariam collacrymari cogèrent, mibi eerte universam faciem madefacerent. » (Pontus Heuterus, fol. 539.)
* IMd., fol. 539, 540.
les défendre avec courage, d'y maintenir les lois, d'y protéger la religion, et d'y rendre à chacun son droit.» Il baisa en même temps la main de son père, et s'étant levé, il se tourna vers les seigneurs et les députés des États, auxquels il dit : « Je voudrais parler assez bien le français pour vous exprimer de ma propre bouche la sincère affection que je porte aux provinces et aux peuples de la Belgique. Mais, ne pouvant le faire ni en français ni en flamand, l'évêque d'Arras, à qui j'ai ouvert mon cœur et qui connaît mes pensées, le fera à ma place. Écoutez-le donc, je vous prie, comme si vous m'entendiez moi-môme1. » Dans un discours confiant, Granvelle se rendit l'adroit interprète des sentiments du fils de Charles-Quint en affirmant qu'ils étaient en tout conformes aux recommandations de son père. « H agira, dit-il, en excellent prince envers vous, comme vous avez promis à l'Empereur d'agir envers lui en loyaux sujets*. »
La reine de Hongrie se démit alors publiquement de l'administration des dix-sept provinces, qu'elle avait exercée avec non moins d'habileté que d'éclat durant vingt-quatre années. Aucune prière n'avait pu la décider à la conserver. Cette femme d'un grand cœur, d'un esprit haut et ferme, malade comme Charles-
1 Pontus lleuterus, c. in, fol. 340.
*Ibid., fol. 340, 341; Sandoval, fol. 800, 801; Analectes belgiques, 1. 1, p. 97 à 99.
Quint, et fatiguée de l'autorité comme lui, voulait passer dans le repos et dans la prière le reste des jours qu'elle avait encore à vivre. Elle disait qu'à son âge, après avoir servi plus de vingt-quatre ans sous l'Empereur son frère, il ne lui convenait pas de recommencer à servir sous le roi son neveu, et qu'il fallait se contenter le reste de sa vie d'un Dieu et d'un maître l. Décidée à suivre en Espagne le frère qu'elle aimait par-dessus tout, elle prit congé des peuples de la Belgique en priaut leurs députés d'avoir pour agréables ses services passés, en les remerciant de leur zélé concours, en leur recommandant de déférer aux sages conseils de leur ancien souverain, d'être docilement attachés à leur prince nouveau, et en leur souhaitant les plus grandes prospérités. « En quelque lieu que je me trouve, dit-elle en finissant, je m'intéresserai à tout ce qui vous touche, et vous trouverez en moi l'affection que j'ai toujours eue pour votre patrie, qui est aussi la mienne*. » -,
La transmission solennelle des Pays-Bas de Charles- Quint à Philippe H fut consacrée le lendemain par une
1 Lettre de Marie, reine douairière de Hongrie, à l'Empereur, août 1555, dans les Papiers d'État du cardinal de Ciranvelie, t. kf p. 478.
*Pontus Heuterus, c. m, fol. 540, 341; Analectes belyiques, 1. 1, p. 99 à 102; Abdication de Charles-Quint, par Th. Juste, p. 19, 20.
cession écrite, signée de la main de l'Empereur et notifiée à toutes les provinces. Le même jour et dans la môme salle, les députés de chacune d'elles prêtèrent le serment d'obéissance au roi Philippe, qui jura de son côte d'observer fidèlement leurs lois, de respecter leurs usages, de maintenir leurs privilèges, et qui leur donna pour gouverneur général son cousin, le duc Philibert-Emmanuel de Savoie1. 11 nomma en même temps, comme leurs gouverneurs particuliers, les plus grands personnages du pays, qu'il mit dans le conseil d'État, auxquels il confia tous les commandements militaires, pratiquant envers eux la politique de son père, dont il ne se départit que dix ans plus tard, d'une manière si tragique pour eux et si désastreuse pour lui. -
L'abdication de la souveraineté des Pays-Bas et de la Franche-Comté fut suivie, environ deux mois et demi après, d'autres abdications, accomplies avec moins d'appareil et plus de simplicité. Le 16 janvier l'Empereur céda les royaumes de Castille, d'Aragon, de Sicile et toutes leurs dépendances au prince d'Espagne, qui les reçut à genoux. Les actes divers de ces cessions nombreuses, dressés par le secrétaire d'Etal Eraso, comme notaire public, et passés devant les représentants de ces royaumes, comme témoins, contin-
1 Pontus Heuterus, c vr, fol. 541.
rent les mômes motifs que l'Empereur avait déjà fait connaître dans l'Assemblée de Bruxelles. Après les avoir exposés de nouveau avec autant de scrupule que de force, il disait : « Nous avons résolu de notre volonté libre, spontanée, absolue et satisfaite, sans en avoir été prié et sans y avoir été induit, par la seule considération que cela convient au bien de nos sujets et vassaux, en roi qui ne connaît pas de supérieur au temporel et qui anticipe sur sa mort, de renoncer en faveur de vous, notre fils premier-né, prince juré d'Espagne, aux royaumes et seigneuries de Castille et Léon, de Grenade et Navarre, des Indes, des iles et terre ferme de l'Océan, des grandes maîtrises de Santiago, deCalatrava, d'Alcantara, dont nous avons l'administration perpétuelle en vertu de l'autorité apostolique, afin que, avec la bénédiction de Dieu et la nôtre, vous les possédiez et les administriez comme nous les avons eus et gouvernés nous-même jusqu'à ce jour. Nous nous en dépouillons pleinement, et, en attendant que vous puissiez en prendre possession, nous vous en donnons cette cession écrite, que nous voulons être tenue pour loi tout comme si nous l'avions faite en cortès, publiée dans notre cour et dans nos royaumes. » Cet acte, que signèrent en qualité de témoins le duc de Medina-Celi, le comte de Feria, le marquis d'Aguilar, le marquis de las Navas, le grand commandeur d'Alcantara don Luis de Avila et Zuniga, don Juan Manri-
i04 L'ABDICATION.
que de Lara, porte-clefs de Calatrava, Luis Quijada, majordome de l'Empereur et colonel de l'infanterie espagnole, don Pedro de Gordova et Guttiere Lopez de Padilla, majordomes du roi, et tous les deux du chapitre général de Santiago, don Diego de Azevedo, également majordome de Philippe H, les licenciés Mincheca et Briviesca, membres du conseil de l'Empereur1, fut complété par une transmission semblable des royaumes d'Aragon, de Valence, deMayorque, de Sardaigne et de Sicile, à laquelle assistèrent don Martin d'Aragon, comte de Kibagorza, Juan de Luna, Castellan de Milan, Juan de Heredia et Augustin Gallart, chancelier d* Aragon *.
Le môme jour Charles-Quint signifia à ses peuples ces diverses transmissions de couronnes. 11 écrivit à tous les prélats, à tous les grands, et il ordonna à toutes les villes de faire flotter les bannières qu'elles avaient coutume d'arborer quand elles avaient un nouveau souverain, et de remplir les solennités requises en ces occasions, tout comme si Dieu avait disposé de lui. 11 les invitait à obéir désormais à son fils, à le servir, à l'honorer comme leur vrai seigneur et leur roi naturel, et à exécuter ses ordres écrits et oraux ainsi qu'elles avaient accompli les siens propres3. La gou-
« Sandoval, vol. II, lib. XXXII, § 38, fol. 815 à 818.
* Retiro, estancia, etc., fol. 36.
* Ibid., fol. 36 v° â 37 r.
vemante dona Juana, dont Philippe II avait confirmé les pouvoirs, fit proclamer le nouveau roi. Tous les grands corps de l'État s'empressèrent de le reconnaître, et l'infant don Carlos, précédé des rois (Karatés et suivi de tous les membres des conseils, inaugura lui-même, devant le peuple, l'autorité souveraine de son père. Sur une grande estrade, élevée au milieu de la place de Valiadolid, il découvrit l'étendard royal, et, le dressant d'une main encore faible, mais que soutenaient son gouverneur et son mayordomo mayor don Antonio de Rojas, il poussa le cri national de : Castille, Castille pour le roi Philippe notre seigneur1! La prise de possession du royaume d'Aragon était soumise à des formalités et subordonnée à des serments qui exigeaient la présence même de Philippe II, et qui ne devaient être prêtés que plus tard.
Le 17 janvier, lendemain du jour où avaient été accomplies les dernières abdications, l'Empereur, voulant ménager à son fils l'utile appui du vieux André Doria, auquel il avait fait connaître d'avance sa résolution, et qui aurait désiré, malgré son grand âge, aller lui baiser une dernière fois la main, écrivit à ce puissant dominateur de Gênes et de la Méditerranée : « Mes infirmités sont allées se multipliant chaque jour
1 t Castilla, Castilla por el rey don Felipe nuestro senor! » (Sandoval, lib. XXXII, § 38, fol. 819.)
i— — Di
a à tel point, que, me sentant hors d'état d'accomplir « ce que je dois pour l'expédition des affaires et pour « l'acquit de ma conscience, non-seulement j'ai jugé « nécessaire de me décharger sur mon lils du poids a des affaires d'Italie, mais encore de celles des coûte ronnes de Castille et d'Aragon, avec la confiance qu'il « saura si bien les conduire, que Notre-Seigneur en « sera satisfait et que mes royaumes seront bien goûte vernés*.
« Ma résolution, en me retirant en Espagne, est d'y « terminer les jours qui me restent, et, débarrassé « des affaires, dry faire pénitence en réparation et « amendement de quelques-unes des choses dans les- « quelles j'ai gravement offensé Dieu. Mon voyage est « différé jusqu'au printemps prochain, tant à cause de (( certaines affaires qui se sont présentées, qu'à cause « de mes maladies, qui ne me l'ont pas permis avant. « Quant à ce que vous me dites, que, si votre âge et « votre santé ne s'y opposaient pas, vous désireriez
1 « Nueslras indisposiciones se han ido tanto multiplicande* * de cada dia, que conociendo ne poder eumplir con loque « debiamos â la expedicion de los negocios y descargo de « nuestra conciencia, no solamente nos ha parecido dejarle el « peso de las de Italia, pero aun tambien de las de Caslilla y « corona de Aragon, confiando que à todas ellas sabrà dar « tan buen cobro que Nuestro Senor quode servido y nuestros- « regnos bien regidos y gobernados. » (Tietiro, estancia, etc., fol. 37 V.)
« beaucoup venir me voir avant mon départ, cela nie « serait infiniment agréable, sachant combien vous « m'êtes attaché. Le plaisir que j'aurais à me trouver « avec vous serait tellement grand, que, si mes indis- « positions le permettaient, je voudrais faire le chemin « pour me le donner. Mais, à défaut, vous pouvez défi meurer assuré que, de môme que j'ai grande raison « d'être satisfait de l'affection, du zèle et de la vigi- « lance avec lesquels vous vous êtes employé à me « servir et vous continuerez à le faire envers le séré- « nissime roi mon fils, ainsi se conservera en nous « deux la mémoire vivante de ce que vous avez mérité « et ne cessez de mériter de nous à tant d'égards. Je « désire que Notre-Seigneur vous comble de félicité « comme je l'espère, qu'il allonge vos jours et vous « accorde une santé parfaite. J'aurai de la joie à re- « cevoir de temps en temps des nouvelles de vous1. »
Après avoir abdiqué ses royaumes, Charles-Quint s'était retiré dans une petite maison qu'il avait fait bâtir au bout du parc de Bruxelles, près de la porte conduisant à Louvain*. Cette maison, très-simple et peu vaste, formait comme le passage d'un palais à un couvent . Voulant être utile à son fils jusqu'au moment
1 Hetiro, estancia, etc., fol. 37 et 38
2 Ribier, t. II, p. 63^>. Voyage de Monsieur l'Admirai vers r Empereur et le roy Philippe, pour la ratification de la trêve \de Vaucelles).
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IOS I. A RDI CATION.
où il le quilterait, Charles-Quint lui donnait sur la conduite des affaires ses avis et ses directions, qu'il lui transmettait surtout par Févêque d'Arras. C'est de là qu'à la suile des négociations reprises pour un échange de prisonniers il concourut à conclure avec le roi de France une trêve qui fut signée, le 5 février 1556, à l'abbaye de Vaucelles. Cette trêve devait durer cinq ans et maintenait de part et d'autre l'état de possession territoriale, tel qu'il résultait des derniers événements de la guerre. Elle semblait promettre à Philippe H un commencement de régne plus facile, et quoiqu'elle détachât momentanément de l'empire les trois évéchés de Metz, Toul et Verdun, et qu'elle privât le duc de Savoie de ses États occupés par Henri II, Charles- Quint était heureux de laisser Philippe II en paix avec son puissant voisin le roi de France et son turbulent adversaire le pape Paul IV, qui avait été compris dans la trêve. H se serait encore plus félicité de cette pacification temporaire, s'il avait connu le traité secret d'alliance offensive et défensive conclu un mois et demi auparavant entre le saint-siége et la France. Par ce traité, qu'avaient signé, le 15 décembre 1555, le cardinal Caraffa et le cardinal de Lorraine, au nom du souverain pontife et du roi très-chrétien, il était stipulé, conformément aux vues de Paul IV, que le royaume de Naples serait enlevé aux Espagnols et donné à un fils du roi autre que le Dauphin ; que la
Toscane serait affranchie du joug des Médicis et la république de Florence rétablie ; que le duc de Ferrare serait admis dans la confédération, dont il serait généralissime; que les Vénitiens, invités à y entrer, recevraient la Sicile comme prix de leur adhésion et de leur concours ; que le pape aurait pour sa part Bénévent et ses dépendances, Gaête et le territoire en deçà du Garigliano, qu'il recevrait un tribut plus considérable du royaume de Naples, dont le nouveau souverain lui prêterait serment de soumission, et mettrait en temps de guerre quatre cents hommes d'armes à sa disposition; que le roi enverrait en Italie dix à douze mille hommes de pied, cinq cents hommes d'armes, cinq cents chevau-légers, auxquels le pape réunirait une armée de quinze mille hommes d'infanterie, de mille chevaux, avec une artillerie en proportion de ces forces, et que 500,000 écus d'or seraient déposés, soit à Rome, soit à Venise, avant la fin de février 1550, savoir, 350,000 par le roi et 150,000 par le pape, pour subvenir aux frais de la guerre.
Quoique Charles-Quint ignorât ces menaçantes stipulations, qui ne furent alors abandonnées que pour être du reste bientôt reprises, il accueillit avec une satisfaction qu'il ne dissimula point les ambassadeurs de Henri II, lorsqu'ils se rendirent à Bruxelles pour faire ratifier par Philippe II et par lui la trêve de Vaucelles, qui semblait éloigner tout danger de la monarchie es-
pagnole. Ce fut l'amiral Coligny, accompagnéde l'évêquc de Limoges, Sébastien de l'Aubespine, de ses deux cousins Damville et Méru, fds du connétable Anne de Montmorency, et de beaucoup de seigneurs et de gentilshommes1, qui vint remplir cette mission vers la fin du mois de mars. Après que Philippe 11 eut juré dans le château de Bruxelles l'observation de la trêve, Coligny se rendit auprès de l'Empereur, dans sa petite maison du parc, pour recevoir de lui le même serment. 11 arriva jusqu'à lui à travers une double haie.de seigneurs espagnols et flamands qui remplissaient une petite salle de vingt-quatre pieds carrés précédant la chambre où se tenait l'Empereur, et dont la dimension n'était pas plus grande. Il le trouva assis, à cause de sa goutte, vêtu de deuil, et ayant devant lui une table couverte d'un tapis noir*. Charles-Quint répondit trèsgracieusement aux félicitalious que l'amiral Coligny lui adressa sur la conclusion de la trêve, et il essaya d'ouvrir une lettre que l'amiral lui remit de la part du roi son maître. Comme il n'y parvenait pas, à cause de la goutte qui tenait ses mains à moitié paralysées, l'évêque d'Arras, placé derrière son siège, s'avança pour lui venir en aide; mais l'Empereur n'y consentit point, a Comment, monsieur d'Arras, lui dit-il, vous voulez
« Ribier, t. H, p. 655.
* Itrid., %. II, p. m.
L'ABDICATION. Ht
« me ravir le devoir auquel je suis tenu envers le rot a mon bon frère! S'il plaît à Dieu, un autre que moi « ne le fera pas. » II brisa en même temps, par un plus grand effort, le til qui tenait la lettre fermée, et, se tournant vers l'amiral, il ajouta avec un sourire qui n'était pas sans tristesse : « Que direz-vous de moi, monsieur « l'amiral? Ne suis-je pas un brave cavalier pour cou- « rir et rompre une lance, moi qui ne puis qu'à bien « grand'peine ouvrir une lettre 1 ? »
11 s'enquit ensuite de la santé du roi et se glorifia de descendre par Marie de Bourgogne de la maison de France. « Je tiens à beaucoup d'honneur, dit-il, d'être « sorti, du côté maternel, du fleuron qui jK»rte et sou- « tient la plus célèbre couronne du monde*. » Ayant appris que Henri II, qu'il avait vu enfant à Madrid vingt-huit années auparavant, avait déjà des cheveux blancs, bien qu'il fût encore jeune, il raconta, par un retour naturel sur lui-même, cette histoire de ses premières et plus brillantes années. « J'étais, dit-il à l'a- « mirai, quasi du même âge que le roi votre maitre, « lorsque je revins de mon voyage de la Gouletie (sur « Jacôte d'Afrique) à Naples. Vous connaissez la beauté « de cette ville et la bonne grâce des dames qui y sont : « je voulus leur plaire comme les autres et mériter
1 Ribier, t. II, p. 656.
*lbid.
« leur faveur. Le lendemain de mon arrivée, je fis ap- « peler mon barbier de grand matin pour m'arranger « la têle, me friser et me parfumer. En me regardant « au miroir, j'aperçus quelques cheveiixjriancs comme « en a aujourd'hui le. roi mon bon frère. — Otez-moi « ces poils-là. dis-je au barbier, et n'en laissez aucun : « ce qu'il fit. Mais savez-vous ce qu il m'advint? Quel- « que temps après, me regardant encore au miroir, je « trouvai que, pour un poil blanc que j'avais fait ôter, « il m'en était revenu trois. Si j'avais voulu faire ôter « ces derniers, je serais devenu en moins de rien blanc « comme un cygne1. »
L'Empereur demanda à voir Brusquet, fameux bouffon de cour*, qui avait suivi l'ambassade française et avait fait l'un de ses tours les plus hardis dans la chapelle même où Philippe II avait juré la trêve. Admis dans les bonnes grâces d'Henri II, qu'il divertissait beaucoup, et qui lui avait donné la charge fort lucrative de maître des postes à Paris, familier avec les plus grands seigneurs de France, s étant rendu célèbre par une lutte suivie d'inventions facétieuses avec le maréchal Strozzi8. Brusquet avait assisté à la réception so-
« Bibier, t. II, p. 637.
« t Brusquet a est£ le premier homme pour la bouffonnerie qui fut jamais ny sera. » (Brantôme, Vie du maréchal Strozzi, t. I, p. 450.)
Brantôme en raconte un certain nombre dans la Viedu maréchal Strozzi, ibid., de la p. 456 à la p. 456.
lennelle de l'amiral Coligny par Philippe II. Ce monarque hautain, comme pour faire oublier l'humilité de la trêve présente parle souvenir d'une ancienne victoire, avait reçu l'ambassade d'Henri II dans la grande salle du châtçau couverte d'une belle tapisserie de Flandre représentant la bataille de Pavie, la prise de François 1er, son embarquement pour l'Espagne et sa captivité à Madrid. Cette vue avait blessé les Français, et Brusquct avait songé à tirer une sorte de vengeance de l'orgueil incivil des Espagnols, en tournant leur avarice en dérision, par un acte de générosité et presque de souveraineté française accompli jusque dans le palais de leur roi. Le lendemain, en effet, après que la messe eut été célébrée dans la chapelle du château, en présence de Philippe H entouré de sa cour et de l'amiral . Coligny environné de sa suite , au moment où le roi d'Espagne, s'avançant vers l'autel, eut juré sur le livre des Évangiles l'observation du traité de Vaucelles, Brusquet, qui s'était muni d'un sac d'écus frappés au palais de Paris et qui en avait remis . un semblable à son valet, se mit à pousser le cri national de : Largesse ! largesse ! Il traversa ainsi la chapelle, suivi de son valet, proférant l'un et l'autre le même cri et jetant leurs écus, sur lesquels se précipitèrent les archers de la garde, s'imaginant que c'était une libéralité de leur roi. Philippe H se tourna avec surprise et avec hauteur vers l'amiral Coligny, et lui
IJi L'ABDICATION.
dit qu'il s émerveillait que les Français eussent assez de témérité pour faire largesse chez lui et en sa présence1. L'amiral, aussi étonné que le roi, ne répondit mot. Mais Brusquet continua sans se troubler et sans s'arrêter à pousser ses cris et à répandre ses écus, sur lesquels les autres assistants, tant hommes que femmes, se jetèrent aussi, en se culbutant les uns les autres. Il y eut alors une scène d'une confusion extrêmement comique ; et Philippe H prit même à la fin si gaiement ce qui avait commencé par l'irriter, qu'il fut obligé de s'appuyer contre l'autel à force de rire".
« Eh bien, Brusquet, dit Charles-Quint en le voyant, tu nous as bien fait largesse de tes écus. » Brusquet répondit à l'Empereur qu'il lui ôtait la parole en daignant s'abaisser jusqu'à lui. Mais l'Empereur, le plaisantant alors sur une des nombreuses aventures qu'il avait eues avec le maréchal Strozzi, et dont il sortait
1 Ribier, t. lï, p. 635.
- « Cette farce fut si dextrement jouée, que les assistans, qui e&toient plus de deux mille, tant -hommes que femmes... estimant que ce fust une libéralité de ce prince, se jetterent avec une furieuse ardeur à ramasser les écus; les archers des gardes en vinrent jusques à se. pointer les hallebardes les uns contre les autres; le reste de la multitude entra en telle confusion, que les femmes en furent déehevelées... les uns et les autres, hommes et femmes, renversés par une si estrange drôlerie, que ce prince fut contraint de gaigher l'autel, pour se soutenir tombant à force de rire, aussi bien que les roynes douairières -le France et de Hongrie, madame de horraineet autres.» {Ibid.)
aussi souvent battu que vainqueur, ajouta : « Eh bien, ne te souvient-il plus de la journée des éperons? — Il m'en souvient très-bien, sire, repartit Brusquet; et faisant allusion aux nodosités laissées par la goutte sur les mains de l'Empereur, ce fut, continua-t-il, en même temps que vous achetâtes ces beaux rubis et ces escarboucles que vous portez à vos doigls. » Tout le monde -se mit à rire, et l'Empereur tout le premier. « Je ne voudrais pas pour beaucoup, reprit Charles-Quint, n'avoir pas appris de toi cette sage leçon qu'il ne faut jamais s'adresser à un bon niais comme tu fais semblant de l'être, car je t'assure que tu ne l'es pas. » L'amiral ayant ensuite pris congé, Charles-Quint parut aux fenêtres de sa chambre sur le parc, et accompagna du regard l'ambassade française, tenant à lui montrer qu'il n'était pas encore prêt à mourir, comme on <en avait fait courir le bruit quelques jours auparavant l.
Charles-Quint restait toujours empereur. Malgré le désir qu'il en avait, il n'avait pas pu déposer encore la couronne impériale. Depuis le traité de Passau, il s'était tenu étranger à l'administration de l'Empire, et ses sentiments catholiques l'avaient détourné de prendre part aux résolutions finales de la diète d'Augsibourg, qui, par son recès du 21 septembre 1555, avait
J Ribier, t. U, p. 657.
11G LABDICATIO^.
prescrit et réglé la paix perpétuelle de religion en Allemagne. Il avait chargé son frère Ferdinand de coopérer seul, comme roi des Romains et sans recourir à lui, à une mesure désormais inévitable, mais qui donnait une existence définitive et légale à l'hérésie de Luther. « Décidez, lui avait-il écrit, comme si j'étais en Espagne, et point en mon nom ni par mon pouvoir particulier. Pour vous en dire la cause sincèrement et comme il convient entre frères... c'est seulement pour le respect du point de la religion auquel j'ai les scrupules que je vous ai si particulièrement et si pleinement déclarez de bouche, surtout à notre dernière entrevue à Villach1. » Il n'avait donc pas été enveloppé*, selon sa volonté formelle, dans l'accord qui consacrait en Allemagne la liberté et l'égalité religieuse entre les catholiques et les luthériens ; qui y maintenait la sécularisation des biens de l'ancienne Église opérée par les princes protestants; qui prévoyait et y autorisait l'agrandissement de la confession d'Augsbourg, sous la seule réserve que si cette confession était embrassée par un évoque territorial ou un abbé possessionné, le
1 Lettre de Charles-Quint à Ferdinand, du 8 (10) juin 1554. (Correspondent des Kaisers Karl F, Lanz, t. III, p. 624.)
« II n'avait pas même voulu lui donner conseil à cet égard : « Ne vous eusse-je sceu donner advis de ce que aurez â faire pour le respect que vous scavez j ay tousjours eu de non me plus envelopper en ce pomct de la religion. » (Lettre de Charles- Quint à Ferdinand du 9 sept. 1555. lbid., p. 682.)
changement particulier de celui-ci, qui perdrait son bénéfice, n'entraînerait point le changement de sa souveraineté, qui resterait comprise parmi les États catholiques. '
Charles-Quint, prêt à consommer ses grands sacrifices, avait senti se réveiller la vive affection qui l'avait si longtemps uni à son frère Ferdinand, et que les désaccords de 1550 avaient un peu refroidie1. Il le pressa de venir le voir encore une fois à Bruxelles avant qu'il se rendit en Espagne. Mais Ferdinand ne le put point, et lui exprima son profond regret d'en être empêché par Fétat de ses affaires et les périls de ses royaumes*. Il lui envoya eu même temps son second fils, l'archiduc Ferdinand, pour le détourner de renoncer à l'Empire, et le supplier, dans le cas où sa résolution à cet égard serait inébranlable , de consentir au moins à ne pas la rendre publique jusqu'à la prochaine diète'. Il désirait y préparer les esprits, afin que l'Allemagne ne fût pas surprise par la grande nouveauté d'une abdication, et que les électeurs ne fissent pas de difficulté, les deux frères vivant encore, de placer la cou-
1 Voir dans le tome III de Lanz la lettre déjà citée du 16 déc. 1550, p. 15 à 21, et d'autres lettres postérieures à cette époque, insérées dans le môme volume.
5 Ferdinand à Charles-Quint, le 20 août et le 26 septembre. (Ibid., p. 675-687.)
5 Lettres de Charles-Quint â Ferdinand du 19 oct. 1555 (ibtd.9 p. 688), et de Ferdinand à Charles du 31 oct. (p. 692).
Ii8 L'ABDICATION.
roniie impériale de la tète de l'un sur la tête de l'autre.
Gharles-Quint n'apprit pas sans peine que Ferdinand ne viendrait point le voir. « Avant de partir pour si loin, lui écrivit-il, j'eusse désiré singulièrement avoir cette consolation1. » 11 eût également souhaité raffermir par la communauté des intérêts l'union des deux branches de la maison d'Autriche, qui allaient être irrévocablement séparées par le partage des souverainetés. Aussi ajouta-t-il, avec autant de tendresse que d'habileté : « Où que je soye, vous trouverez tousjours en moy la mesme fraternelle et cordiale affection que je vous ai tousjours portée, accompagnée de très-grand désir que l'amytié qu'avons toujours eue ensemble se perpétue aussi aux nostres, à quoi je tiendrai de mon costé la main, comme je suis certain que ferez du vostre, puisque, oultre que le devoir du sang le requiert... il importe aussi aux communes affaires de nous tous*. » Afin de maintenir cet accord utile qui n'isolerait pas l'Espagne de l'Autriche, et conserverait l'appui de l'Allemagne aux Étals d'Italie et aux provinces des Pays-Bas, Charles- Quint déféra au vœu de Ferdinand, et il retarda la transmission de l'Empire. Il le fit non-seulement à sa prière, mais sur les in-
1 Charles-Quint à Ferdinand, 3 nov. 1555. (Lanz, t. III, p. 093.)
4 Lettres de Charles-Quint à Ferdinand du 19 oct. 1555 et du 3 nov. (Ibid., p. 689 et 693.)
•stances de la reine de Hongrie sa sœur, du roi Philippe II son fils, qui joignirent leurs supplications à celles des deux archiducs Ferdinand et Maximilien. Ce dernier et sa femme l'infante Marie, fille de l'Empereur, étaient venus lui dire adieu avant son départ. 11 écrivit donc au roi des Romains que l'un des grands désirs qu'il eust en ce monde étoit de se desnuer de louV, et que cependant, dans la crainte de quelque trouble en Allemagne et de peur que les électeurs ne prétendissent pouvoir procéder à l'élection à son préjudice, il garderait le titre d'empereur, sans conserver l'administration de l'Empire, jusqu'au moment où le roi des Romains se serait assuré des dispositions du collège électoral. Il lui confiait la direction de toutes les affaires, lui laissait l'exercice de tous les pouvoir^ et ne consentait pas môme à envoyer des commissaires impériaux à la diète*. « Ma conscience étant en cela desehargée, je me laisserai persuader, disait-il, à retenir le titre pour éviter les inconvénients mentionnés en vos lettres, bien que, s'il est aucunement possible de m'en défaire, c est la chose de ce monde que plus je désire, et en quoi vous me pourrez donner plus de contentement4. » ;
1 Lettre de Charles-Quint à Ferdinand du 8 août 1556. (Lanz, t. ffl, p. 708.) * Id., du 28 mai 4556. (IbUL, p. 705.) 5 W., du 8 août 1556. (/6trf.,p. 709.)
L'Empereur, croyant pouvoir se retirer à Yuste au printemps de 1556 \ avait donné Tordre que tout fût prêt à cette époque pour l'y recevoir. Il avait déjà choisi les serviteurs de sa maison qui devaient l'accompagner au monastère. Cette maison, dont la composition était restée féodale, et dans laquelle se trouvaient plusieurs des plus grands seigneurs de l'Espagne, des Pays-Bas, de l'Allemagne, comprenait sept cent soixante-deux personnes de tous rangs et de toutes fonctions*. Il en laissa les personnages les plus considérables au service de Philippe II et de Ferdinand, et en désigna parmi les autres pour le suivre dans son voyage cent cinquante, dont plus d'un tiers devait s'enfermer au monastère de Yuste avec lui. A leur tête était le colonel Luis Mendez Quijada, seigneur de Villagarcia. Quijada était au service de Charles-Quint depuis trente-quatre ans. Reçu d'abord au nombre de ses pages3, il était devenu plus tard l'un de ses trois majordomes, et il l'avait accompagné dans toutes ses guerres. Deux de ses frères étaient morts à coté de lui, l'ainé, don Guttiere, devant la Goulette, où il avait été lui-même blessé d'un coup
1 Reliro, estancia, etc., fol. 38 v\ > MM , fol. 40 à 42.
5 Retraite et mort de Charles-Quint au monastère de Yuste, par M. Gachard, préface, p. 29, d'après les registres, Maison des souverains et des gouverneurs généraux, t. II, aux Archives du royaume de Belgique.
d'arquebuse1; le plus jeune, don Juan, au siège de Tliérouanne. Capitaine dans l'expédition de Tunis et
dans l'invasion de la Provence, l'Empereur lui avait donné la garde de son drapeau en 1543 et en 1544, et, lorsqu'il fut prêt à livrer bataille à François 1er sous Landrecies, il dit à l'escadron de sa cour en mettant son casque : « Combattez en cavaliers pleins d'honneur, et, si vous voyez mon cheval tombé et l'étendard que porte Luis Mendez Quijada abattu, relevez l'étendard plustôt que moi8. » Quijada s'était distingué dans les deux guerres d'Allemagne sur le Danube et sur l'Elbe5, il avait suivi son maître devant Metz, et il avait commandé en 1553 l'infanterie espagnole ù la prise de Tliérouanne et d'Hesdin4. Quand l'Empereur avait cessé de régner, le fidèle et valeureux Castillan avait cessé de servir. Il ne devait reprendre les armes que quatorze ans plus tard, pour être l'instituteur militaire de don Juan d'Autriche, ce glorieux enfant dont Charles-
1 Sandoval, t. II, lib. XXÏI, §§ 270, 257.
* « El Emperador se puso el yeimo, diziendo al esquadron de su corte, que ya tra llegado su dia, por esso que peleassèn como cavalleros honrados, y si viessen caydo su cavallo, y su estandarte que Hevava Luis Mendez Quijada, que levantassan primero el pendon que a él. i (Sandoval, t. If, lib. XXV, § 46, p. 461. )|
5 Ibid., p. 434.
* Ibid., lib. XXXI, §§ 40, 41, p. 746. 747.
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Quint lui avait révélé la mystérieuse naissance et lui confia la tardive éducation.
Retenu auprès de l'Empereur par les obligations de sa charge et les assiduités de son dévouement, Quijada avait été réduit à se marier par procuration en 1549 avec do/ia Magdalena de Ulloa, femme d une illustre origine et d'un noble esprit. Il avait beaucoup de sens, le cœur haut, le caractère grave et même un peu rude, une fidélité qui n'excluait pas quelquefois le murmure, la ferveur d'un Espagnol d'antique race pour la religion, et l'éloignement d'un franc cavallero pour les moines, la plus grande admiration comme le plus profond attachement pour l'Empereur, envers lequel, sans cesser jamais d'être respectueux de sentiment, il se montra en bien des rencontres libre de langage au delà de ce qu'osaient l'être les sœurs et les enfants de Charles-Quint. Tel fut le serviteur éprouvé, le fier Castillan, le simple et ferme chrétien qui, chef désigné de la petite colonie de Yuste, devait, en exact majordome et en vieux soldat, y conserver l'étiquette d'une cour et tenter d'y introduire la discipline d'une armée.
Celui à qui était réservée, après Quijada, la première place auprès de l'Empereur, et qui avec Quijada devait nous faire connaître le mieux sa vie au monastère, était le secrétaire Martin deGaztelû. Charles-
Quint l'avait choisi parmi les officiâtes principaux de la
secrétairerie d'État1. Gaztelû était employé sous Eraso, qui, depuis la mort de Covos, avait obtenu la confiance de Charles-Quint pour la conduite et l'expédition des affaires espagnoles, et que Charles-Quint avait laissé comme une des parties les plus précieuses de son héritage à Philippe 11*. En l'absence d'Eraso, l'Empereur s'était quelquefois servi de Gaztelû s, dont il avait remarqué l'esprit net, le jugement ferme, la rédaction prompte et élégante, la parfaite discrétion, l'empressement tranquille et la douceur invariable. 11 s'en souvint alors, et lit de lui le secrétaire du souverain qui laissait derrière lui ses royaumes, mais que les affaires devaient suivi e du trône dans la solitude.
11 ne se proposa point de conduire au monastère de sommelier de corps ou chambellan. 11 se contenta de désigner quelques serviteurs secondaires qu'on appelait les uns ayudas deeémara, les autres barberos. Ces aides et ces barbiers de chambre formaient deux catégories distinctes par le rang. Dans la première avait été longtemps un homme sans instruction, mais non sans es-
! Retraite et mort de Charles-Quint au monastère de Yuste, préface, p. 35.
- « Quanto os he dado este dia no es tanto como daros este criado. » (La Roca, Epitome de ta vida y hechos de Carlos V, p. 242.)
5 Lettre de Gaztelû à Vasquez du 29 septembre 1556. (Retraite et mort de Cliarles-Quint, etc , p. 2 et 3.)
prit, d'une fidélité silencieuse, d'un service infatigable et d une humeur plaisante, Adrien Dubois (de Bapaurae) , qui ne savait ni lire ni écrire. Il avait maintes fois servi de messager politique entre Charles-Quint et le vieux Granvelle, portant ouverts les billets de l'un et les avis de l'autre, et il était entré dans les plus intimes confidences1 comme dans les plus familières habitudes de son maître. Il avait eu môme le pouvoir de le tirer quelquefois de ses tristesses et de le faire rire, avec le nain polonais et le bouffon de cour Pèrico, auxquels appartenait de droit la charge difficile de l'amuser et de le distraire8. Charles-Quint n'avait plus auprès de lui Adrien Dubois, et, dans le moment, le plus affidé des serviteurs de sa chambre était le Brugeois Guillaume van Maie. Il ne ressemblait pas plus à Adrien parla réserve du caractère que par la culture de l'esprit. Aussi instruit qu'Adrien était ignorant, van Maie, versé dans
1 II avait appris seul, avant Quijada et avant Philippe II, le secret de la naissance de don Juan d'Autriche, comme nous le verrons plus tard.
* È nella caméra sua talora ridere e burlare con un nano suo polacco, o con Adriano, suo ajutante di caméra. » (Marino Cavalli, 1551, dans Alberi, série I, vol. H, p. 216.) Navagero dit la même chose en 1558, et ajoute : « Lo dileta anche assai e lo fa ridere un buffone venuto ultimamente di Spagna, che Perico si noma, il quale per acquistar la grazia deir Imperatore, sempre quando egli nomina Filippo suo figliuolo, lo chiama ignor di lodos. » (Série I, t. I, p. 543, 344.)
la connaissance des langues latine et grecque, était un humaniste-distingué du siècle, savait beaucoup, parlait bien, écrivait élégamment. Sur la recommandation de Louis de Flandre, seigneur de Praet, chef des finances des Pays-Bas, dont il était l'ingénieux correspondant, il avait été placé en 1550 en qualité A'ayuda decâmara auprès de Charles-Quint, auquel il avait plu par la diligence de son serv ice, la variété de son savoir, l'agrément de son entretien. Accoutumé aux soins adroits qu'exigeait la personne de son maître, ne le quittant ni jour ni nuit dans ses infirmités, lui servant de lecteur durant ses insomnies, écoutant les récits de ses guerres et de ses négociations, qu'il transcrivait sous sa dictée, van Maie le suivit à Yuste, où il devait lui être non moins agréable que nécessaire1.
Au lieu de garder son ancien médecin, Corneille de de Baersdorp, Charles-Quint l'avait laissé à ses deux sœurs, désormais inséparables, les reines Marie et Éléonore, dont la première était tourmentée par une maladie de cœur assez avancée, la seconde par un asthme devenu très-violent, et qui l'accompagnaient en Espagne. Il prit avec lui le jeune docteur Henri Mathys, qu'il emprunta en quelque sorte à son fils. Assez
1 Voir sa très-curieuse correspondance, déjà citée, avec le seigneur de Praet, et publiée par le baron de Reiffenberg. Voir aussi Gachard, Bulletin de V Académie de Bruxelles, t. H, Ir" partie, p. 30.
m I/ABD1CAT10N.
habile dans son art, Mathys, né à Bruges comme van iMale, et d'un esprit cultivé comme lui, était un médecin lettré, plus capable de disserter en bon latin sur les infirmités de l'Empereur que d'y porter remède par l'autorité de ses prescriptions. Charles-Quint n'oublia point le célèbre mécanicien crémonais Giovanni Torriano, que les Espagnols appelaient Juanello^ et qu'il conduisit à Yuste en qualité de son horloger. Les autres personnes de sa suite étaient attachées, ainsi que nous le verrons plus tard, aux divers services de sa chambre, de sa table, de sa cuisine, de son argenterie, de son écuyerie, de sa pharmacie, et lui formaient une maison complète. Trois grands personnages flamands et francs-comtois, Jean de Croy, comte de Rœulx, dont la puissante famille avait toujours été dans la faveur de Charles-Quint, Floris de Montmorency, seigneur de Hubermont, auquel était réservée, ainsi qu'à son frère, le comte de Hornes, une fin si tragique sous Philippe II, et Jean de Poupet, seigneur de la Chaulx, qui avait été premier sommelier de corps de l'Empereur, devaient le suivre jusqu'à son entrée au monastère. . Charles-Quint, qu'avait précédé en Espagne Luis Quijada, partit le 8 août de Bruxelles, après avoir fait de tendres adieux à sa fille la reine de Bohême et à son gendre Maximilien, qui reprirent le chemin de l'Allemagne. Philippe II l'accompagna jusqu'à Gand. Le 28, ils se séparèrent pour toujours ; et Charles-Quint, suivi
de ses deux sœurs, Eléonore, veuve de François Ier, et Marie, reine de Hongrie, descendit par le canal de €and vers la Zélande, où l'attendait une flotte de cinquante-six voiles. Quelques jours avant de se mettre ^n mer, il dressa en faveur du roi des Romains Ferdinand l'acte de renonciation à l'Empire, que devaient portçr plus tard en Allemagne ses ambassadeurs, à la lête desquels se trouvait le prince d'Orange1. Il écrivit il son frère, le 12 septembre, qu'il le laissait libre de choisir le lieu et le moment où se réuniraient les électeurs pour le nommer à sa place a, mais en lui rappelant, ce qu'il lui avait déjà dit, qu'il avait hâte d'être déchargé non-seulement de tous ses pouvoirs, mais de tous ses titres. Le lendemain au soir il s'embarqua dans le port de Flessingue, sur le vaisseau principal appelé la Bertendona, où lui avait été préparé un appartement fort commode, et la flotte leva l'ancre le 43 au matin. Mais le calme d'abord et ensuite les vents du sud-ouest la retinrent à quelques lieues de Flessingue, et la forcèrent de relâchera Rammekens du 14 au 17 *. Ce jour-là, les vents ayant cessé d'être contraires, il
1 Voir la constitution dans Goldast, t. I, p. 577, édition infolio, Francfort, 1713. •
» Lettres de Chartes-Quint à Ferdinand, dans Lanz. t. 111, p. 708 et 7 10. '
3 D'après le livre du contador de la flotte de don Luis de Oarvajal, dans Retira, estancia, etc., fol. 48 et 49.
Dig
cingla vers la côte de Biscaye pour aller s'ensevelir en Espagne dans la retraite qu'il s'était choisie et qu'on lui avait préparée.
Au moment où il quittait la scène du monde, qu'il avait si longtemps occupée, sa grande renommée s'était affaiblie. Alors se vérifia ce qu'il avait dit lui-même. On jeta, selon son expression, les événements de son règne à la fortune, à laquelle on en attribua et les premières prospérités et les anciennes grandeurs. Un politique italien, exprimant l'opinion de ses contemporains devenus sévères envers Charles-Qumt volontairement dépouillé de sa puissance, et ayant passé à son égard de l'admiration au désenchantement, écrivit à la seigneurie de Venise : « 11 y a six ans Sa Majesté « Impériale était affermie dans celte grande réputation « qu'aucun autre empereur, non-seulement de notre « âge, mais depuis bien et bien des siècles, n'avait eue a parmi les princes du monde et vis-à-vis de ses ence nemis couverts et déclarés, soit chrétiens, soit infi- « dèles, à cause de tant et de si glorieuses victoires « qu'il avait remportées : en Afrique, sur le roi de Tu- « nis; en Allemagne, sur l'électeur Jean-Frédéric de « Saxe, le landgrave de Hesse. les villes libres et le duc « de Clèves ; dans ses guerres avec la France, dont il « avait fait le roi prisonnier ; en Italie, sur le pape Clé- « ment, sur Gênes, Florence et Milan. Mais la fuite « d'Inspruck et la mauvaise issue de l'entreprise de
« Metz ont traversé le cours de cette gloire. Le souri venir ranimé d'autres désastres, comme ceux de la « retraite de Provence, de l'expédition d'Alger, de l'at- « laque de Castelnuovo, la trêve désavantageuse court clue avec le roi très-chrétien, la renonciation à ses « États, son séjour dans un monastère, lui ont fait per- « dre quasi toute sa réputation. Je dis quasi, car il lui « en reste autant qu'il reste d'impulsion à un navire « qui, poussé par les rames et parle vent, fait encore « un peu de chemin lorsque les rames s'arrêtent et que « le vent tombe. Tous en concluent que le souffle favori rable de la fortune a guidé l'immense navire des « États, des royaumes, de l'empire de Sa Majesté l. »
1 Belazione di Federico Badoaro (en l*>58), Ms. de la Bibl. nat., n° 1044, ou n° 277, Saint-Germain-Harlay.