‹ Charlet et son œuvreChapitre 9 sur 17 · Lettres de Charlet · texte numérisé non relu

Lettres de Charlet

2. Gérieault exposa à Londres le Radeau de la Méduse, dont le mérite avait été méconnu au Salon de 1819. Cette exhibition obtint un très grand succès. On montrait la toile moyennant un shilling d’entrée, et chaque visiteur recevait en entrant une lithographie au trait reproduisant le tableau et due à la collaboration de Gérieault et de Charlet.

Le voyage que firent ensemble nos deux artistes en Angleterre ne fut pas d’une gaieté folle pour le brave et jovial Charlet. « Si, d’un côté, nous apprend M. Arsène Alexandre, dans son ouvrage si intéressant sur la peinture piilitaire, le résultat pécuniaire de l’exhibition avait été excellent pour Gérieault, l’influence du spleen avait agi trop fortement sur l’esprit naturellement mélancolique du peintre. C’est par deux fois que Charlet dut l’empêcher de se donner la mort : une fois de sauter dans la Tamise, une autre de s’asphyxier dans sa chambre d’hôtel. Les bonnes grosses saillies de l’ancien enfant de troupe eurent pourtant raison de ce spleen obstiné. »

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compositions militaires, comme le Convoi de blesscsfaisant halte dans un ravin, le Passage du Rhin à Kehl par Moreau, et surtout cette toile vraiment remarquable aujourd’hui au musée de ' Lyon et qui figure au catalogue des œuvres du peintre sous le modeste titre :

Épisode de la campagne de Russie. Les deux premières sont deux spécimens très honorables de peinture officielle, « d’un ordonnancement habile et savant » ; la troisième est une œuue audacieuse et forte, presque une œuvre de génie.

On a prétendu que cette toile, si vigoureusement brossée, avait été peinte piesque d’un seul jet, dans une heure de brûlante inspiration. Cette opinion, tout d abord tiès vraisemblable, est détruite par une lettre de Mme Charlet, lettre d une intimité tou-

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chante. En voici le plus intéressant passage : « Pendant que mon mari faisait son tableau, il était fort triste. Il a passé bien des nuits sans sommeil, me disant : « — Ce malheureux « tableau n’est pas ce que je voudrais. » Plus il avançait, plus son découragement augmentait. Il était vraiment à plaindre, et tous mes efforts pour lui donner du courage étaient inutiles. « — Non, disait-il, je ne suis pas content, et, plus j’avance, plus je suis « inquiet ; combien il me sera pénible d’entendre dire : Pourquoi Charlet veut-il faire de « la peinture î II devrait s’en tenir à ses lithographies ! Mon cœur se brise à une idée « pareille. Pardonne-moi, mais je suis tout à fait découragé. » Rien ne pouvait le distraire de ces tristes pensées. Arrive enfin l’ouverture du Salon. Mon pauvre mari n’eut pas la force de sortir de la maison; il avait l'air d’un coupable qui attend sa condamnation. Un de nos amis vint bientôt nous dire que non seulement le tableau avait été admis, mais que le premier effet était favorable. Les yçux de Charlet se remplirent de larmes et, m’embrassant : « Mon Dieu, dit-il, je vous remercie ! »

Bien des fois cette toile célèbre a été décrite par des écrivains de talent, et Alfred de Musset lui-même, soudainement improvisé critique d’art, en fait un pompeux éloge dans un Salon qu’il publia en 1836 dans la Revue des Deux Mondes : « Hors la Méduse de Géricault et le Déluge du Poussin, je ne connais point, dit-il, de tableau qui produise une impression pareille. »

On ne peut, en effet, sans éprouver une sorte d’angoisse, contempler cette composition tragique et douloureuse que le graud artiste- exécuta avec toute l’émotion de son cœur, et où l’héroïque agonie de la Grande Armée est racontée avec une si superbe éloquence. Il y a sur la toile entière une misère navrante. Quel lugubre processionuement que ce lamentable défilé des derniers survivants de ce qui fut la Grande Armée et qui, décharnés sous leurs longs manteaux, ressemblent à des spectres dont les silhouettes se détachent vaguement dans un brouillard de mort !

Une procession d’ombres sous le ciel noir.

Jamais, croyons-nous, l’horreur de la guerre n’a été plus éloquemment exprimée que dans cette superbe toile, où l’épisode, si recherché par la maigre imagination de nos peintres du jour, ne peut distraire le regard de l’agonie lugubre de toute une armée. Bien longtemps après avoir vu ce tableau terrible, on est encore obsédé par son souvenir. Ou ne peut y songer sans se répéter ces vers de l’ Expiation, qui pourraient servir de légende à cette œuvre admirable :

Il neigeait, l’âpre hiver fondait en avalanche, Après la plaine blanche, une autre plaine blanche. On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau : Hier la Grande Armée, et maintenant troupeau.

CÏÏARLET.

... Les grenadiers surpris d’être tremblants Marchaient pensifs, la neige à leur moustache grise. Il neigeait, il neigeait toujours. La froide bise Sifflait sur le verglas, dans des lieux inconnus.

On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.

Charlet mourut le 30 décembre 1845, entouré de sa femme et de ses deux fils. Ses dernières paroles résument bien toute sa laborieuse existence : « Adieu, mes amis, leur dit-il, en laissant tomber son crayon de sa main, je meurs, car je ne puis plus travailler. » Jusqu’au moment suprême, il n'avait cessé de dessiner. Il avait à peine cinquante-cinq ans.

Armand Dayot.

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