C'EST ASSEZ
« J'attends toujours la nouvelle d'une grossesse intéressante (1).
« Votre très-reconnaissant serviteur,
« Charlet. »
Viroflay , 2 juin 1844.
« Mon cher monsieur Letellier, je suis vraiment bien reconnaissant de la peine et de la persévérance que vous mettez pour me pourvoir d'un pur sang Terre-Neuve.
« J'ai , comme vous le savez peut-être, arrangé l'affaire de M... (son diable de nom ne me revient pas) ; mon bon confrère Coignet le reçoit gratis dans son atelier. Coignet est un homme de cœur et de sentiment, étranger au fumier corrupteur du jour; et si M... (que le diable l'emporte avec son nom) veut travailler, et si toutefois il est doué de ce je ne sais quoi qui souffle la vie a l'œuvre, il pourra, près de ce grand maître, développer ses facultés. Le gaillard a de la main , et arrivera facilement au métier. Mais , grand Dieu ! le métier , quoique partie assez importante de l'art, n'est qu'une chose secondaire,
(I) Gbarlet veul parler du chi«n «le Terre-Neuve.
eu raison de la facilité à l'acquérir. Nous avons trois mille manipuleurs de peinture qui brossent plus facilement que beaucoup de grands maîtres anciens dont on admire les œuvres ; et pourtant ces ficeleurs de Fart ne produisent que des médiocrités bien conditionnées. Mon épicier ne comprend pas cela.
<( Ma famille est en bonne santé, moi en bonne route. La Providence étant grande , j'ai tout espoir de pouvoir encore faire quelque cbose qui ait quelque âme et quelque vie , de ces choses où le métier n'est que secondaire. Mon point de mire est toujours 1k ; le reste arrive comme il peut.
« Ma femme a vu à Paris ce monsieur dont vous nous avez parlé : il lui a dît avoir été mon camarade d'atelier. Quand on a eu la chance d'enlever le plus mince drapeau, tout le monde veut avoir combattu avec vous. S'il vient me voir , j'ai du petit vin et des œufs frais,
a Recevez l'assurance de mes sentiments affectueux. .
« Charlet. ».
Hors d'état d'aller à son atelier, et voulant cependant travailler davantage y Charlet cherchait à lutter contre .cet affaiblissement qui chaque jour faisait des pifogrès. Voici comment il agissait: il travaillait pendant trois heures , se couchait pendant trois heures , et ainsi successivement. Dans les soirées , il faisait encore quelques études à la lampe, puis il écrivait beaucoup.
Nous avons reçu de notre ami un grand nombre de lettres pendant ces deux dernières années de sa vie. Malheureusement la plupart sont des lettres politiques, dans lesquelles son irritation tient une trop large part. Nos lecteurs sauront apprécier les motifs qui nous font croire qu'elles ne doivent pas être publiées. Il en est une cependant que nous désirons leur faire connaître, parce qu'elle fait honneur au cœur généreux de Charlet, et qu'elle nous paraît d'ailleurs remarquable de style et de pensée.
Mais avant de laisser parler Charlet, un préambule sera nécessaire.
Je revenais à Paris en 1844; j'allai voir Charlet. Il tira d'un
Carton un grand et magnifique dessin qu'il avait laissé inachevé depuis longtemps. « Tenez, me dit-il, rendez-moi le service de me débarrasser de ceci. Vous le mettrez dans un de Vos cartons de rebut. C'eût été un dessin d'artiste , si j'avais pu le terminer. Je vous le donne pour ces enfants et ces arbres du fond. » En effet, ce qu'il m'indiquait ainsi était remarquable de composition et d'exécution; mais la partie droite du premier plan était restée complètement blanche. « Mon cher maître , lui dis-je, pour vous être agréable, je veux bien accepter votre cadeau, mais à une condition cependant , c'est que vous me boucherez ce trou à droite par une teinte neutre au moins. » — « Eh bien, dit Charlet, je le veux bien; tendez-moi ce dessin, et écrivez au dessus: Trou à boucher, afin que je m'en souvienne. »
Ce qui fut dit fut fait, et le dessin resta, comme tant d'autres choses, sur la planche. Deifx ans plus tard, revenant en province, j'allai prendre congé de Charlet à son atelier. « Tenez, me dit-il en me montrant le dessin, il est signé, et le trou est bouché. Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait faire ce que je n'avais fait encore pour personne. » Le dessin était en effet magnifiquement terminé par une troupe de cavalerie en marche, et une voiture de cantinier, et devenait ainsi une des plus belles aquarelles du maître. « Grand merci , lui dis-je; mais comment m'acquitter envers vous? tous les pruneaux de la Touraine n'y suffiraient pas. — Peu importe, et cependant je ne vous ai pas fait ce dessin pour des prunes ! »
J'arrive à Tours, et j'écris: « Point de pruneaux, cette année. » Voici la réponse : elle vaut le dessin.
Paris, J3 mars 1844..
« Si j'ai bouché votre trou pour des prunes, j'ai donc bien mal choisi mon temps , puisqu'il n'y a pas eu de récolte ; espérons que 1844 nous dédommagera. Je vous remercie de votre bonne lettre, et des offres toutes bonnes et aimables que vous me faites pour cet été (1) ; je ne dis pas non; l'état de la santé en décidera.
« Je vais de mieux en mieux; mon être, infiniment détérioré , se reconstitue tout doucement ; je reprends vigueur et m'aperçois des progrès par quelques dessins assez énergiques que je viens de lancer dans l'espace. Depuis dix-huit mois j'étais
(I) J'avais engagé Charlet a venir passer une partie de son été en Touraine.
affaissé; aussi ma dernière grande tartine (1) s'en est ressentie; au lieu d'amenq§ ce tableau à bien , ou à peu près , je l'ai exterminé. Quelques parties accusent bien encore le sexe de l'animal, mais je n'ai pu me dissimuler que j'ai fait chou blanc, ou plutôt choucroute; enfin, c'est revanche à prendre: je fais comme le roseau , je plie, et laisse passer la honte , puis me relève... N'est-ce pas Tordre du jour de nos grands faiseurs ! Plions donc.
« A propos d'ordre du jour, j'espère que l'on nous en fait de propres; j'en ai le rouge jusque dans la pointe des cheveux; ' j'avoue que je n'aurais pu croire a tant de lâcheté et de bassesse (2). Aussi notre pauvre drapeau tricolore a perdu tout son prestige; il n'es* plus le symbole d'une ère de gloire et de puissance, pour nous autres enfants de la Révolution; ce n'est plus qu'un morceau d'étoffe multicolore, servant à une mystification, ou a couvrir une table d'escamoteur. Enfin il faut que tout s'accomplisse, et je commence a croire, oui vraiment, je crois fermement qu'il y a quelque chose d'écrit là haut. Il faut , kce qu'il parait, que nous passions par l'état de crapaud, ainsi que vous l'avez pu voir sur une gravure , où Ton a fait une période de types qui font descendre la tête d'Apollon a celle de crapaud (3). Eh bien! nous devons peut-être passer par le crapaud pour remonter k l'Apollon. Qui sera l'Apollon ? Voilà la question....
« Vous n'êtes pas flétri (4), tous! Mais vous avez comme moi le cœur flétri par tout ce qui se passe. Nos hotnmes politiques ont fait une brioche ^avec leur flétrissure ; ils ont rendu ce Jeune homme intéressant. Car moi , que l'on ne peut soupçonner de légitimisme, moi . fils d'un soldat de 92, issu du plus pur sang révolutionnaire , s'il peut y avoir du sang pur en révolution , excepté celui des victimes , eh bien ! je me sens un sentiment bienveillant pour ce pauvre garçon , proscrit sans
(i) Le Ravin , exposé bu Louvre en 1843.
(2) Charlet ne peut oublier les affaires d'Orient de 1840.
(S) Dans Lavater.
(4) Quoique ce soit en quelque sorte de l'histoire ancienne, on se rappelle peut-être que cinq députés, ayant été présenter leurs hommages au duc de Bordeaux , alors 5» Londres , furent flétri* par l'adresse de la Chambre. Ils donnèrent leur démission , et furent réélus.
avoir rien fait contre son pays. Un enfant ! et moi, vieux ligueur endurci, je me surprends à laisser tomber mon arquebuse. Ici je ne fais point de sentimentalerie politique ; mais je ne puis me défendre d'une certaine émotion , dune certaine pitié pour une fortune imméritée. Au reste , cela s'explique : le cœur froissé , humilié , dégoûté par Tétai de putréfaction où nous ont enfoncés les fauteurs du système, je me suis retiré dans ma cahute de sauvage ; j'ai fait comme le dauphin de la fable : voyant que je ne sauvais qu'un singe , je l'ai replongé.
« C*** m'a dit vous avoir écrit. Ce bon C*** , sa boutique ne va pas, et dès qu'il s'aperçoit d'un peu de baisse dans la recette ; il est aux abois; aussi je lui trouve les traits altérés. Bon C***! nature indifférente et calme au milieu des orages: il me vantait dernièrement son bonheur, et son heureuse organisation qui lui permet de rester indifférent à tout ce qui passe autour de lui, en fait d'événements politiques, « Mon Dieu /mon cher C***, lui ai -je dit , vous êtes un violon auquel il manque une corde, selon moi, et je ne crois pas que cette indifférence soit une qualité. Je vous vois porter cette indifférence politique dans toutes vos actions; je ne vous vois jamais saisi par quelquesunes de ces saintes et généreuses chaleurs qui nous font concevoir et exécuter de ces choses que le métier seul ne peut résoudre. Est-ce que les Michel-Ange, les Raphaël, les Salvator, n'étaient pas des hommes passionnés , et mêlés aux événements et aux disputes de leur époque ? Voyez le Benvenuto , et même les hommes qui ont produit les choses les plus calmes ; ces calmes ont été engendrés au milieu des orages de la vie ; les plus indifférents même des caractères des grands maîtres avaient la passion de ce qu'ils faisaient , de leur peinture ; ils avaient une sainte chaleur qui les brûlait intérieurement. C*** ! vous êtes un violon à trois cordes , entendez-vous? Je rends malheureux ce digne C*** , qui s'endort près de sa bonne et dolente épouse. »
« L*** va, lui; c'est un sanglier forcé, rageant, mauvais comme la gale ; il y a du nerf chez ce garçon ; je cherche à lui éviter les écueils, et lui crie gare sur le bord de l'abîme. Il n'a pas dans le sang le sentiment du beau ; son dessin est commun , mais il se rectifiera ; c'est un Géricault , encore en bocal , il est vrai , mais il y a beaucoup de ce maître dans L1
« Mes grands hommes en bocal (1 ) se portent bien ; ma femme aussi ; et presque moi encore, je côtoie la santé. Et ce dernier point atteint, ça ira , en y joignant votre bonne amitié, et celle de quelques bien rares amis.
« Veuillez , je vous prie, présenter a votre aimable femme mes 1res- respectueux hommages.
« Charlet. >
On a peut-être remarqué que les dernières lettres de Charlet à M. Letellier étaient datées de Viroflay. C'est un village situé entre Meudon et Versailles,, où Charlet passa les étés de 1844 et 1845, dans une modeste retraite. Là il lui était prescrit de ne s'occuper que de sa santé; mais le besoin de produire l'obsédait sans cesse, et il pensait déjà à de nouveaux et sérieux travaux.
C'est de Viroflay que sont écrites les lettres suivantes :
Au colonel de La Combe.
Ho juin 1844.
« Très-honorable, votre bonne lettre me parvient ici, où je suis au vert, et reprends un peu de chair; je suis en bon chemin , mais pas assez luron pour me donner des airs de grande route et de Touraine; mon triste individu était tellement détérioré , que je ne puis reprendre qu'à force de soins et de précautions auxquels préside ma femme ; donc , ne m'attendez point.
<( Depuis quinze jours, je dois vous adresser réception du convoi tourangeau , qui a été accueilli , festoyé et consommé parla joyeuse famille, avec des estomacs d'une profonde reconnaissance ; merci donc de votre générosité.
« Je n'étais point à Paris lorsque le M .... est venu , je le regrette peu: c'est un habile individu, habile, et voilà tout. C'est un homme comme je les aime peu , et comme vous ne les
(i) Charlet parle ici de ses deux petits garçons.
aimez pas du tout ; point d'âme; il est au moral ce que vous le voyez au physique, un bubon social.
« Soignez bien vos rhumatismes et conservez-vous , car je crois avoir assez d'expérience des choses pour vous prédire , avec assurance , que nous sommes appelés k voir de grands événements d'un moment à l'autre. Pour moi, qui suis observateur et scrutateur dans les rangs obscurs de la masse, je remarque un changement étonnant dans l'esprit du peuple. C'est une grande leçon que je prends ; je ne puis vous en raisonner ici ; nous en causerons quand je vous verrai.
« Ma famille est superbe.
« Votre bien dévoué et reconnaissant,
a Charlet. »
Viroflay , 9 juillet 1844.
« Très-honorable, je vous dirai comme le célèbre physicien MIETTE: TENEZ, MESSIEURS, VOUS ALLEZ RIRE , et je vous adresse à cet effet une chanson qui est un peu a la façon de barbari. Billoux est le président de la société littéraire et lyrique , où Ton a chanté ma complainte, et j'ai dû lui en faire les honneurs. Les Bayards du raisiné ont fait la grimace , mais il a fallu avaler le morceau...
Air : Verse y verse du vin de France, c'est la Suisse qui paiera.
Aimable auteur du Cabaret (*) ,
Beau nourrisson de Polymnie , (150 kilog.)
Je n'entends plus aucun couplet ,
Ta muse est -elle donc endormie?
Endormie.
Non, la gaillarde en quelque coin Fait délicieuse et grasse vie ;
(I) Billoux est le père d'une chanson intitulée : le Cabaret.
Ou la friponne d'un air mutin , Offre ses charmes à l'orgie ,
A l'orgie.
Reprends le sceptre de la folie, Joyeux auteur du Cabaret.
Nous vieillissons , ami Billoux , Aussi tout change et tout nous pousse ; Nouveau langage , nouveaux goûts ; On n'entend plus que le mot BOURSE !
Le mot BOURSE !
Loin du comptoir qui lui déplaît, Fuyant son riz et sa semouille, L'épicier joue au baronnet Dans le fauteuil de La Trémouille !
De La Trémouille ! Crie -lui donc qu'il se débarbouille , Joyeux auteur du Cabaret.
Les preux Bayards du raisiné Nous donnent triste comédie ; Au dénouement il se pourrait Qu'on en vînt à la tragédie,
Tragédie.
Trop bon peuple, on t'a fait chasser La noblesse de vieille souche , Et pourquoi ? Pour la remplacer Par la bande à monsieur Cartouche !
Monsieur Cartouche !
Votre blason nous paraît louche , Croupiers de la rue Vide-Gousset.
Couverts de croix et de crachats, Hommes de banque et de finance , Le peuple en vous a des pachas Dont il châtiera l'insolence !
L'insolence !
Pauvre France! comme le Dauphin ,
N'aurais- tu sauvé du naufrage Qu'un sapajou ! un vil crétin !
Replonge-le loin du rivage !
Loin du rivage !
Mais taisons -nous, voici l'orage; Adieu Billoux , plus de refrain.
Charlet, si bon, si facile, si faible même dans le commerce de la vie, savait être ferme à l'occasion, quand il s'agissait de ses devoirs, ferme surtout quand ses devoirs touchaient à cette école Polytechnique, pour laquelle il professait une espèce de culte.
Voici en quels termes il répondait à son ami , M. Mouffle , qui lui transmettait une recommandation en faveur d'un candidat à FËcole.
Viroflay, 20 novembre 1844.