ARAISSEZ LE MOUSQUET ! ÉTEIGNEZ LA MÈCHE
« Un contre-ordre arrive k l'instant ; l'ouverture n'est plus que pour le 10 ; et moi qui m'étais mis en frais dans ma dernière pour vous dire bien des infamies, me voila réduit a capituler et h vous demander la vie sauve.
« Je vous verrai k Paris avant ce temps, car je renvoie mes ustensiles de travail. J'ai quelque chose à faire pour un prince russe ; et comme les étrangers sont aujourd'hui plus Français que nous, les artistes peuvent, sans faire violence a leurs sentiments patriotiques, traiter les sujets qu'ils leur demandent.
Ce sont des sujets pris dans notre grande histoire contemporaine , et tout à notre honneur.
« Mille choses aimables de la part de tout le monde , entendez-vous, vieux scélérat! On dit que l'Académie des jeux floraux , dont vous êtes lauréat , a proposé cette année un prix de six mille francs pour celui qui pourra prouver dans trois cents vers que Mme Mouille jouissait de toutes ses facultés intellectuelles le jour où elle vous prit pour époux.
« Adieu et bonne amitié.
« CHARLET
« P. 5. Dieu me pardonne , depuis que je suis loin de votre •monde de deuxième bataillon (incurables) mes idées ont repris de la verve ; on s'endort au milieu de ces effroyables nullités , forcé que Ion est de se faire violence et de s'aligner sur la stupidité ; c'est qu'une fois encadré dans la médiocrité, l'homme le plus solide a fort a faire pour rompre les rangs ; on y est cloué par l'imbécillité et mastiqué par l'ignorance. »
Mais cette correspondance, dont nous venons de donner d'assez longs extraits, ne suffisait pas à Factivité fiévreuse de l'esprit de Charlet. Certes il lui fallait une dose inépuisable de gaieté pour en trouver chaque jour à tout venant, car elle débordait dans sa conversation tout autant que dans ses lettres.
Charlet raconte dans son œuvre (n° 428) un petit voyage de Corbeil fait avec Vilain et Aubry. Nous connaissons déjà le premier, nous allons faire connaissance avec le second.
M. Aubry, maître chaudronnier, très -habile ouvrier, est un homme franc , loyal et spirituel. Charlet Faimait et Festimait beaucoup; il le connaissait depuis longtemps , Aubry ayant servi avec le grade de caporal dans sa compagnie de la garde nationale.
C'est de Brainville, dans ce paroxysme de gaieté et de besoin d'écrire , que Charlet adresse à Aubry ses premières lettres.
Brainville, 19 mai 1843.
A M. Aubry, chaudronnier , propriétaire , électeur et caporal de voltigeurs au troisième bataillon de la dixième légion.
« Aubry, vous n'êtes qu'un criquet, un mauvais résidu de vert-de-gris ; pourtant dans ce composé il y a une certaine intelligence qui m'a fait rechercher votre société; une certaine intelligence qui vous place à la tête de l'industrie cuivrière...
« Aubry , la vie est un songe ! heureux ceux qui parviennent à rêver le bonheur et à ne pas s'éveiller. Un poète distingué, Duveyrier, homme essentiellement romantique et saint-simonien, n'est pas de cet avis: il nous interdit, à nous autres malheureux » de jouir en songe ; il prétend que la vie est uqe VALLÉE DE BOUE ET DE LARMES. Si bien que les pauvres diables qui n'ont ni chevaux, ni voiture, ni la monnaie d'une citadine ou d'un omnibus, sont condamnés a enfoncer dans la vase jusqu'au menton en traversant le CLOAQUE HUMAIN. Mais attendez ! un autre poète classique et BOUTON DE ROSE au premier chef a cherché à nous consoler en faisant chanter à Lays , dans les mystères dlsis :
La vie est un voyage , Tâchons de l'embellir ; Jetons sur son passage Les roses du plaisir.
Voilà qui (si toutefois ce n'est pas plus parfumé d'essence de rose qu£ de vérité) est au moins consolant au premier coup d'œil ; je dis premier coup d'œil , et , si votre petite intelligence cuivrière veut bien me suivre et peut s'élever à la hauteur d'une marmite (neuf livres de viande), nous reconnaîtrons qu'il «n'y a rien de consolant ; car celui qui aurait dit à JUHEL : « Jette les roses sur le chemin de la vie, » JUHEL aurait répondu : « Avez-vous de l'argent à me prêter ? » vu que les roses se
vendent et que les malheureux n'en ont que les épines. Tout cela , mon ami , c'est de la philosophie de papier Joseph dont on ne peut faire usage, dans la crainte de
m Votre petite intelligence va me dire : e quefasto (et que faire) ? prendre les hommes pour ce qu'ils sont et la soupe pour ce quelle vaut , ayant soin de ne pas compter sur votre voisin pour soigner votre bouillon.
« Prendre les hommes comme ils sont : être indulgent , ne les juger que par leurs actions; voilà ce qu'un vrai philosophe doit faire, et ce que j'ai cherché à pratiquer toute ma vie.
« Mais que voulez-vous que je dise de ce FORT A BRAS , dont le seul titre est d'avoir pour frère un bon garçon et de profiter de son nom ?
« Croyez-vous que je puisse regarder sans rire cet ARIS- TOCRATE orgueilleux de fraîche date, ce professeur de langue hottentote qui pendant trente-cinq ans s'est dit Y AMI de CHARLET et s'en va déblatérant sur mon compte? Savez- vous pourquoi? C'est que nous ne nous sommes pas empressés de lui approcher le fauteuil des MONTMORENCY. L'amour-propre froissé ne pardonne pas, et ces produits monstrueux du lapin et de Ja carpe en sont gonflés.
« Et que dire de ce MATADOR des MATADORS, sorti de la hanche d'Agamemnon , que la voix publique accuse d'avoir renié trois cents francs qu'il devait à une pauvre femme qui l'avait nourri pendant sa misère dévergondée? Combien de fois ne m'a-t-il pas reproché de recevoir B*** chez moi! B*** vaut mieux. que tous ces gens-là. B*** a fait, comme beaucoup d'hommes d'esprit , des maladresses pour cinquante sous. Quand on fait tant que de se laisser signaler comme un gueux, il faut au moins que la chose en vaille la peine : deuj cent cinquante mille francs, par exemple, parce qu'alors vous avez des amis qui disent que ceux que vous avez escroqués sont des scélérats.
«Maintenant que j'ai prodigieusement bavardé de mon
prochain sans haine ni mauvaises pensées, mais seulement comme observations de faits qu'il faut savoir apprécier et juger k leur peu de valeur, disons ensemble, mon brave Aubry , que les vrais amis sont rares, et que quand on en a quelques-uns d'à peu près bons, il les faut garder soigneusement et s'endurer quelques verrues réciproques.
Si la vie est un songe , Dormons longtemps.
« Je vais bien , pas gras encore.
« Charlet. »
28 mai. — BramtiUle.
« Aubry ! c'est en vain que vous cherchez à nous en imposer par vos discours fallacieux, votre abdomen rebondi et renfermé dans un gilet de soie, cul-de-hanneton-mordoré, gorge de pigeon et broché d'or; cet aplomb et ce luxe ne nous éblouissent pas. Aubry I le peuple s'assemble sur la place publique et demande votre tête. Quoi ! s'écrient ces
malheureux, cet homme est propriétaire ! d'une maison où
Ton peut tenir de face (1), il est vrai , mais enfin il est propriétaire. Et où a-t-il gagné cette maison ? voilà la question
et le peuple demande votre tête ! Moi , je dis au peuple : Eh bien , quand vous aurez cette tête avec ses deux favoris d'épicier , qu'en ferez-vous ? Croyez-moi, laissez-la sur ses épaules. Approchez de l'animal et regardez bien : il est drôle , c'est un drôle de corps ; puis ce n'est point un riche orgueilleux , il fait bon emploi de sa fortune ; souvent il me paie h dîner chez
PHILIPPE, pas LOUIS - PHILIPPE Non; le bon, rue
Montorgueil ; puis , nous allons prendre le café à l'estaminet CHARLES. Vous voyez , ce petit produit de l'industrie a quelques qualités ; puis d'ailleurs , c'est mon ami. — Votre ami I un chaudronnier! un mauvais vert-de-gris enrichi par des
(1) Cette maison , située en face de la fontaine de Grenelle, est élevée de plusieurs étages n'ayant tous qu'une croisée sur la rue.
moyens inconnus ! Oh ! non , vous lui feriez trop d'honneur. Ah! si du moins, pour reconnaître cette insigne faveur, il vous payait à dîner UNE FOIS PAR SEMAINE , AU MOINS , CAFÉ CHARLES COMPRIS. — Oui, sans doute mais il ne demande pas mieux Alors, le peuple s'écoule en silence et se
rend au Capitole
« Savez- vous, être ignorant, ce que c'est que le Capitole. . . Je viens de lire dans Tite-Live que c'était un temple où l'on allait rendre grâces aux dieux des victoires et des succès des armées romaines. Lk, il y avait des vestales qui entretenaient un réchaud toujours allumé ; c'était le feu sacré.
« C'était un grand peuple que le peuple romain ; eh bien , mon cher Aubry , il a fini comme tout finit dans le monde ; il est devenu un peuple de prêtres et d'enfants de chœur, et l'on chante aujourd'hui le De profundis au Capitole
« Un vieux paysan, avec qui je causais dans la plaine, me disait : Voyez , mon bon Monsieur , comme les choses vont ; aussi c'est pas possible qu'il n'y ait pas de grabuge avant peu, et je crois qu'en fait de révolution , y en couve une , et qu'Us p'tits quéclora auront le bec b ment dur. Comment voulezvous, Monsieur, c't'homme-la dévore l'argent de la France; y tire tout k lui et à sa famille , nous sommes écrasés de corvées et d'impôts... Savez-vous que l'impôt est doublé depuis 1830... Jamais , du temps de l'Empereur, nous avons été traités comme ça. — Oui , mais vos enfants ? — Ah bah I ça se donne plus facilement qu'une vache , ça ne coûte pas tant d'façon ! et puis , faut servir son pays ; y n'y avait que les feignans qui se plaignaient , les' muscadins ! Cré nom , on était fier et on
avait pu d'écus de cent sous qu'on n'a de monnerons aujourd'hui, que le malheureux ouvrier travaille au rabais Qui
vivra verra mais j'crois qu'tout vieux que j'sommes, j'en
verrons encore
« Voilà, mon cher Aubry, l'esprit dominant de la campagne, tout autour de Fontainebleau jusqu'à Nemours. L'opinion napoléonienne a toujours son culte , jusque chez les enfants. »
Charlet entre ici dans de très-longues appréciations politiques sur
les partis républicain et napoléonien; le premier puisant sa force dans la presse, tandis que le second s'appuie sur les masses. Quant au parti orléaniste, il marche à sa perte, dit Charlet, qui ne peut lui pardonner les traités de 1840 , d'avoir laissé la France au deuxième rang , au lieu de l'avoir replacée au premier.
« L'aristocratie du jour, ajoute-t-il, la banque et le commerce , ces produits du CACAO et de la MÉLASSE , nous ont lancés pendant quinze ans sur la Restauration. Je me suis fait fouler aux pieds des chevaux, bousculer, signaler à la police, saisir , etc., pour objenir..... <juoi? obtenir le renversement de la vieille aristocratie , de la vieille noblesse , pour la voir remplacée par cette noblesse nouvelle restée ce qu'elle était , BOUT DE CHANDELLE. Elle n'a pas compris que c'est a elle que le peuple s'en prendrait de ses misères : eh bien ! qu'a-t-elle fait pour le bien-être des masses ? Rien ; des entreprises pour la
commodité et au profit des riches; rien pour le pauvre
. Ce concours de circonstances rend une révolution plus ou moins éloignée, mais inévitable. Il n'y à pas de finasseries, de roueries du pouvoir qui puissent la conjurer. Elle est marquée du doigt de Dieu.
« Aubry , votre intelligence cuivrière s'élèvera-t-elle à la hauteur de ce que je viens de vous dire ? je l'espère. En tout cas, nourrissez-vous des bons principes que je vous adresse, et affermissez-vous dans la bonne voie.
« Adieu, chaudronnier de première classe, et intelligence de seconde.
« Charlet. »
Au même.
Brainville, 7 juin 1843.
Aubry, n'oubliez pas que vous êtes poussière, et que poussière vous redeviendrez. Arrivé au faîte des jouissances sociales, arrivé au dernier échelon de l'échelle du bonheur, n'oubliez jamais que la Providence, qui a fait de vous un propriétaire,
un électeur, un caporal de voltigeurs, peut, par un de ces, caprices qui lui sont si familiers, vous précipiter du haut de ce Capitule, témoin de votre triomphe. L'éclat fatigant de vos gilets brochés or sur argent et soie peut attirer la foudre ; suivez donc les conseils d'un ami physiquement détérioré , mais dont le moral domine le flot.
a Ce bon Yillain s'ennuie, me dit-il. Ehl mon Dieu, cet ennui, c'est l'inquiétude et les soucis d'un honnête homme qui voit vingt-cinq ans de travaux perdus , un présent embrouillé, un avenir incertain. Une télé autrement organisée ferait face avec vigueur, et supporterait la vue de la plaie à nu ; mais il n'a pas l'énergie, et règle générale , quand on veut mettre une pièce, il faut voir le trou. Il y a cinq ans , je perds vingt raille francs. Je dis à ma femme : Faut boucher le trou ; mais pendant que je mettrai le moellon d'un côté, il ne faut pas que le ciment s'en aille de l'autre. Voyons... , combien dépensons- nous par mois.... Tant... C'est trop. Réglons à la somme de... Oh! alors, j'ai vu de ces amis de la marmite commencer à mesurer leur estime sur le nombre des dîners. Tout cela ne m'a pas gêné;... le trou s'est bouché. Voilà ce qu'un homme de tête et de caractère fait ; je sais que beaucoup de gens sont retenus par l'araourpropre , ils craignent la criarderie publique. Eh ! qu'est-ce que cela fait? On laisse les oies et les pies bavarder, LE TEMPS LES USE.
Notre bon François (Villain), je ne le retrouve plus; il n'y en a pas même de débris. On vieillit, on se détériore sans doute; on ne peut plus, ainsi que j'en suis la triste image, se livrer a ses anciennes évolutions ; mais au moins on conserve un bouton qui fait reconnaître l'ancien régiment et son numéro. Mais mon François n'y est plus ; ce philosophe est tombé dans la mitraille; c'est un vieux loquet, une vieille serrure qui n'a plus de pêne et plus de clef. Ce brave garçon a de graves chagrins qu'il étouffe et qui le rongent. Voilà sa plus cruelle maladie ; et nous , ses vrais amis , nous ne pouvons le guérir ; le seul médecin serait cinquante mille francs. Voilà la question.
(( Le mauvais temps me fait vous écrire tout ce bavardage. Il fait froid; j'ai du feu.
a Ma santé se reconstitue ; le moral est surtout solide. « Adieu , homme OPULENT !
« Charlet. ))
Charlet quitta Brainviile vers le milieu d'octobre. Dès son arrivée à Paris, M. Perrotin, Phabile éditeur de Béranger, dans la prévision d'une nouvelle édition de son auteur favori , et dans laquelle, tout naturellement, Charlet devait avoir sa bonne part, le mit en relation avec un M. Tissier, inventeur d'un procédé de gravure en relief sur pierre (1).
Charlet, toujours amateur de procédés nouveaux et curieux, surtout de ceux qui pouvaient lui épargner le déboire de passer par les mains des graveurs sur bois, accueillit avec empressement cette idée, et mit au jour quelques essais. Mais il fut immédiatement découragé.
Voici quelques lettres écrites à M. Perrotin sur ce sujet :
20 octobre 1843.
<( J'ai vu M. Tissier, et me suis fait expliquer ce que sa femme m'avait baragouiné eu faux-bourdon.
« Voici ce que c'est : sur une pierre, je pourrai faire mon dessin à la pointe de mine de plomb, comme sur bois, puis on le fera mordre et se produire en relief; on aura donc un dessin original.
« Demain , on m'apportera une pierre , et je ferai un essai ; s'il est satisfaisant , nous prendrons des arrangements. J'avoue que si le succès couronne l'œuvre, cette façon de reproduction aurait encore, et surtout pour moi, ce grand avantage de ne passer par les mains de personne, car il en est de cela comme du beurre , il en reste toujours quelque chose.
« Ce serait une affaire bien importante pour M. Tissier;
(4) M. Louis Tissier a fait imprimer en 4843 , chez Lacrampe , une brochure dans laquelle il explique son procédé , et donne quelques dessins-spécimen. Il appelle ce procédé Tisriérographie .
je lui ai dit . Il faut que je sois reproduit exactement , enfin un MOI-MÊME. Ne venez pas demain, car il faut faire l'essai avant toutes choses.
<( Au revoir ; tout a vous de cœur.
« Charlet. ))
5 novembre 1843.
« J'ai mon affaire dans la tête pour le roi d'Yvetot ; j'en ai fait le croquis. Tâchez d'ici à quelques jours, le plus tôt possible même , de me faire envoyer des bois ; il est toujours nécessaire que j'en aie un ou deux de rechange.
« J'ai pensé qu'il fallait que les sujets eussent de l'aspect comme effet , et qu'il fallait se garder de tomber dans le froid et le blafard comme. . . .
Je n'ai pas eu de nouvelles de l'incomparable Mme Tissier, ni de la TISSIÉROMANIE.
« Tout à vous de cœur.
« Charlet. »
15 novembre.
« Mon cher monsieur Perrotin , depuis que je ne vous ai vu , je me livre avec patience et ardeur aux essais tissiéromaniques ; j'ai voulu voir et tenter de pousser le travail , de manière que, s'il venait comme je l'ai exécuté, nous n'aurions pas besoin de faire remettre a la plume. Mais , hélas ! le procédé est impuissant pour cela, et j'en serai pour ma peine, et cela avec plaisir, car je veux savoir ce qui se peut et ne se peut pas.
a Donc, quant k présent, il faut en repasser par les repasseurs ; je vais faire un dessin par le procédé , dont je n'attends rien: parce que repasser, c'est la mort qui vient sur la vie; quoi qu'en dise M. Tissier, que je ne veux pas décourager, et dont je dois reconnaître l'intelligence et la capacité.
« Je ne crois pas que le repassage vaille le bois , parce que le repasseur ne peut que tuer ; je sais que le bois peut estropier, mais il peut conserver pure une touche , s'il est fait par
une intelligence. Donc, j'augure peu du résultat de notre affaire.
« En second lieu, j'ai une peur de chien des travaux froids et absorbants qui seront ajoutés par les repasseurs ; enfin , mon cher monsieur Perrotin, je vais donner quelques jours à la tentative, quoique sans espoir.
« Je vais donc faire un dessin sur pierre , que j'avancerai jusqu'à un certain point , donnant aussi le même dessin mis à l'effet sur papier. Mais il va arriver que les travaux que j'aurai faits sur pierre ne s'accorderont plus avec ceux qui seront ajoutés par le repasseur.
« Enfin, il faut voir; peut-être ai-je tort.
« D'ici k trois ou quatre jours , tout sera décidé. . . Il est temps.
Je crains tout, cher Abner,
« Et j'ai mille autres craintes... 0 Tissiéromanie ! « Votre bien dévoué et affectionné,
« Charlet. )) Vendredi.
« Mon cher monsieur Perrotin, ne venez pas me voir avant jeudi de l'autre semaine; j'ai déchiré tout ce que j'avais fait; quand je dis déchiré, mis dans le sac : mes figures étaient trop grandes.
« Je m'appose aujourd'hui quelques sangsues, et dimanche je me mettrai à l'œuvre , au coin du feu; je rêve h mon affaire.
« Ce n'est pas petite chose que de faire marcher de compagnie l'esprit, le goût et la raison : je ne sais s! je parviendrai à les mettre d'accord.
« J'avais fait mon Roger Bontemps trop grand : il était réussi comme gaieté et comme effet; mais je me suis aperçu que celte proportion tuerait les autres sujets, ou j'aurai besoin de réduire les figures. Donc, je vais aviser à mettre l'ouvrage en harmonie; c'est une des choses essentielles., vous devez comprendre cela.
« Non pas qu'il ne faille pas faire les individus types un peu plus grands, comme Roger le Roi, le Vieux Vagabond,
etc. etc., afin de donner du caractère aux physionomies; mais il faudra que je les tienne, malgré cela, en rapport avec les autres sujets, de façon qu'ils soient de la même paroisse.
« Votre tout dévoué,
« Charlet. ))
Au milieu de ses travaux d'essais tissiéromaniques , et de la création de nouveaux dessins pour l'illustration des œuvres de Béranger, Charlet ne perd rien de sa gaieté et répond en ces termes à une invitation à dîner de son ami Aubry.
31 octobre i843.
« Mon cher Aubry, tel simplement qu'on veuille recevoir des hommes comme moi et Villain , encore faut-il leur offrir des mets soignés , quoique peu recherchés ; ainsi je crois devoir vous adresser les renseignements et instructions suivantes :
« Vous devez veiller à ce que votre filet d'aloyau ne soit pas trop cuit, afin qu'en coupant la tranche, on aperçoive une belle viande rosée, d'où coulera un jus délicieux et reconfortant.
« Vous joindrez à ce rôti , qui doit être la seule pièce de viande, et par conséquent d'une solide dimension, UN BON PLAT DE CHICORÉE NON HACHÉE , mais seulement coupée, pour n'être pas dans toute sa longueur; vous devez veiller à ce qu'elle soit bien nourrie de jus de viande.
« Je ne vous parle pas de vos perdrix aux choux , elles sont confiées à des mains qui me commandent le respect et le silence.
« Il serait bon de vous pourvoir de bopnes et belles sardines à l'huile. Vous veillerez à ce que le beurre que vous mettrez sur table soit de première fraîcheur et qualité , que le goût de noisette le domine ; vous le servirez en morceaux , et non en coquilles.
« Vous aurez beaucoup de peine à vous procurer du bon raisin ; n'en offrez pas si vous n'en trouvez de BIEN DORÉ , coûte que coûte. Voyez Chevet, ou la Grande-Halle,.
« Vous devez aussi vous procurer quelques belles poires ; l'année a été mauvaise, et il vous faudra chercher pour en trouver de dignes de nous. Apportez & cette partie du dessert une grande attention , et ne reculez devant aucun sacrifice.
« La position de Villain , comme la mienne , ne nous permet de boire que très-peu d'excellent vin de Bordeaux. Vous apporterez encore dans ce choix toute votre aimable sollicitude.
« Quoique très-persuadé de votre zèle et de votre extrême désir de bien faire , j'ai cru devoir appeler votre attention sur les différents points que Ion aurait pu négliger ou exécuter d'une manière vulgaire.
« Bonjour, honorable Aubry; soignez le rôti de l'amitié.
(( Charlet. »
« A demain; six heures précises, fourchette en main. »
Voici encore deux lettres qui méritent d'être conservées. Elles sont adressées à un ami de Charlet , riche amateur qui avait pris de ses leçons.
Mardi, £3 mars 1844.
« Figurez-vous, honorable D***, c'est-k-dire Monsieur D***, que j'ai un oncle d'Amérique qui a des bas et des souliers à boucle , une canne à pomme d'or et un habit de velours. Il me fait l'honneur de venir diner chez moi , et je n'ai plus une seule boiteille aristocratique. Envoyez-m'en donc une demi-douzaine pour l'influencer : ma femme hérite !
a Vous comprenez que je les lui ferais goûter en lui disant : Ceci est du 1823, j'en ai deux feuillettes, en désirez-vous cinquante bouteilles ? La charge est bonne , . . . hein ?
« Je dirige ma carotte sur vous : l'ami M***, dont j'ai abusé, ne peut être attaqué, et le moment est critique. C'est jeudi que le gilet à paillettes vient CHEZ MOI. Pour m'acquitter envçrs vous , je vous offre cinquante retouches , trente conseils , vingtcinq avis et quinze glacis , que je m'engage à vous livrer franco et fin du mois , avec toute garantie.
« Vous comprenez l'importance du service que vous allez me rendre. Pour cet oncle , un artiste est un gadouard . un meurt de faim , chez qui Ton doit renfoncer son mouchoir et se garder de prendre du tabac dans sa tabatière d'or... vous comprenez. Faites-moi porter cela par votre vieux portier; tâchez de trouver un vieux panier, je ne sais quoi... Sauvez-moi! ! !
« De cinq k six bouteilles , pas plus ; .. . sans blague.
« A moi , Auvergne !
« Votre professeur, Charlet.
« D'ici a quelques jours, hein?
a Mes esclaves pourraient exécuter le transport. »
7 mai 1844.
c Oh I le plus digne et le plus aimable , comme aussi l'un des plus forts de mes élèves I Que dis-je , l'un des plus forts , le plus fort, le plus doué de ce goût parfait qui se fait si bien sentir dans ce délicieux petit tableau , que la France ne peut laisser sortir du territoire sans s'exposer a être traitée de Vandale. N'est-ce pas, donc? Parbleu!
*« Digne et honorable élève, j'apprends que vous êtes venu deux fois pour voir votre maître, infiniment détérioré , profondément détérioré , je puis dire. Ce digne maître a déserté Paris avec armes et bagages, fuyant le bruit de la ville et le fracas de la cour. Oui, digne élève, je suis k Viroflay, on y vient en quinze minutes par le vapeur; on demande le chemin de Madame , et la maison de M. Peigné ; 1k on trouve le philosophe.
En somme, je suis bien, et ma santé semble vouloir se recomposer sur un vieux pied, il est vrai, mais il faut bien l'accepter. Le temps marche, Monsieur, et sa faux (Sapho) moissonne. Heureux celui qui peut prolonger et ajourner la moisson , car nous ne sommes , Monsieur, que de malheureux épis couchés sur terre , . . . hélas !
« J'ai deux riches partis a vous proposer. Pensez-vous toujours au conjungo ? Et les grandes affaires ! vous savez? Je regrette bien de ne vous avoir pas vu.
iti8 PREMIÈRE PARTIE.
« Il y a le chemin de fer, moyennant soixante-quinze centimes; vovez!
« Tout à vous de cœur.
« Chaklet, »
Remontons de quelques paois dans la vie de Charlet. Au commencement de 1843, M. Letellier était proviseur du cQllége de Saint- Brieuc. Il ne connaissait Charlet que par ses œuvres , et avait conçu pour lui une grande admiration. Cette admiration avait fait tant de progrès, que M. Letellier ne résista pas à l'envie d'avoir un dessin du maître qu'il affectionnait. Il lui écrivit pour lui faire part de son désir, sans lui cacher sa modeste position de fortune.
Courrier par courrier, Charlet répondit, et d'autres lettres suivirent; nous allons en donner quelques extraits. « Ce fut ainsi, dit M. Letellier, qu'à cent quinze lieues de Paris, je fis la connaissance de Charlet, sans aucune autre recommandation que. ma confiance en son excellent cœur. »
ParU9 i«» février 1843.
« Monsieur, *
« Entre gens d'art et d'étude, on se doit mutuellement secours et assistance ; ainsi le veulent les lois de la morale. Je me prêterai donc a tout ce qui pourra vous être agréable.
« Seulement , en ce moment je termine un grand tableau (1) et ne puis m'occuper d'autre chose; ensuite, pour me mettre en mesure vis-à-vis de quelques amateurs, je dois en mettre une demi-douzaine de petits en train. Voici donc un obstacle ; il peut être franchi , mais avec le temps.
« Je ne fais presque plus de dessins, ils m'ennuient.
« Voici ce que je puis vous proposer : Cet été , au mois de mai, je vais m'établir près de Fontainebleau pour rétablir ma santé, fort délabrée en ce moment.
(i) Encore le Ravin !
« Amassez cent francs, mettez-les de côté; dites : Je les place pour mes enfants , neveux , collatéraux , etc. etc. Je vous mettrai uue petite pochade et croquade de côté ; et qui sait ? vos héritiers la vendront peut-être quatre fois ce que vous l'aurez payée. Vos enfants vous béniront et m'honoreront. Us vous béniront, comme nous bénissent nos héritiers, parce qu'ils calculeront que votre argent aura été bien placé , et ils me comprendront dans lu bénédiction.
« Merci mille fois, Monsieur, de votre bonne et honorable lettre. Je désire, si vous venez k Paris, que vous me fassiez l'honneur de voire bonne visite. Un amateur fervent qui a une passion, une foi quelconque, est un homme que je recherche; il y a toujours quelque chose de bon a recueillir à son frottement. Puis, en France, les amateurs véritables , les hommes de goût disparaissent ; il pousse sur le terrain qui les voit tomber des produits commerciaux, machines à spéculer , ayant figures d'hommes, espèces de scarabées qui ne prononcent qu'un mot : ARGENT! Pour cette espèce d'hommes, qui malheureusement se reproduit en véritable vermine, un artiste, un savant, un littérateur, sont autant d'animaux malfaisants, de bêtes venimeuses. Oui , les amateurs s'en vont !
« Veuillez, Monsieur, croire à toute la cordialité de mes sentiments et au plaisir que j'aurai a faire votre connaissance.
« Charlet. »
Paris , 1 février.
Au même.
« Je reçois à l'instant votre agréable lettre ; et prêt a partir pour mon atelier, je remets mon chapeau au clou pour vous répondre aussitôt.
« Vous êtes mille fois trop bon ; j'accepte les poissons avec lesquels je vois que vous entretenez des relations.
« Je partage entièrement vos idées , relativement a la grande ville , . et , comme vous , je déteste la misérable vie tracassière et commère - Jeanneton des petites .et même des grandes villes
de province. On respire mal , il est vrai , h Paris ; l'air est infect. Oui, c'est un air de courtisanerie qui suffoque , ou c'est un air de raisiné et d' épiciérisme qui abrutit ou asphyxie. Il faut donc se former une enceinte continue de bons amis muets; soit de bonnes gravures, bons tableaux ou bons auteurs. Avec cela et le coin du feu , on se console. Je dis consoler , quoique je ne sois pas d'une nature morose ; pourtant je crois qu'en ce moment il y a peut-être quelques motifs sérieux pour s'effrayer des progrès de l'esprit d'égoisme et de brutalité qui semblent vouloir gangrener notre beau pays. J'ai cinquante ans, et ne crois pas être atteint de cet esprit-vieillard qui fait blâmer ce qui est aujourd'hui pour exalter ce qui était hier : eh bien 1 je vois avec un sentiment profond de regret et de tristesse un ignoble esprit vouloir se faire jour ; un esprit qui n'a rien du terroir, un esprit antifrançais. D'abord, peu de politesse dans les relations; la jeunesse oubliant totalement qu'elle a une patrie. On est CHI- GABD. Je ne sais si vous êtes, au fond de votre province, au courant de cette réputation gigantesque : Chicard est le grand homme par qui l'on jure. Tout doit être Chicard ; c'est le type du jour. Quand vous viendrez à Paris , je vous montrerai ce grand profil de notre époque.
« Gomme vous , je vais fuir la ville au mois de juin ; je vais dans une ferme , au milieu des vaches , des oies et des dindons ; société équivalente à celle de mon quartier. Je fuis dans les bois sitôt le beau temps ; j'attends pour cela mes vacances de l'école Polytechnique ; car vous savez que je suis professeur à cette noble école ; je vous avoue que j'y éprouve quelque plaisir. J'aime cette jeunesse ardente et toute à l'espérance et aux idées généreuses. Pourtant, et je le dis avec regret, l'esprit du jour cherche à s'y montrer; on ne l'aperçoit encore que par le bout du nez, mais je remarque déjà quelques rejetons du COLZA et de la MÉLASSE qui viennent à l'École pour faire leur affaire. Heureusement que ces boutons vénéneux sont en minorité et que le corps est bon.
« Je lis une masse de mauvais ouvrages : les œuvres de Mme d'Abrantès ; l'histoire contemporaine, par M"*6 d'Abrantès, qui vous raconte le 18 brumaire, et interrompt son récit pour vous dire : Mme Bonaparte avait un corsage de velours bleu de
ciel , et une ceinture nakarat. Eh bien I j'avale six volumes remplis de ce stupide bavardage. Peut-être n'auriez-vous pas un gosier aussi complaisant ? Les femmes ne sont bien qu'à leur quenouille et à leur ménage ; moi , je n'estime que celles qui font des fautes d'orthographe ; car, plus elles font de fautes, moins elles font de sottises.
« Je pense à votre petite toile ; mais je ne pourrai guère m'en occuper que vers le mois de mai ; ayez un peu de patience ; si je vous demande du temps , c'est avec l'intention de vous solder les intérêts.
« Votre tout dévoué,
« Charlet. »
Au même.
Brainville, 7 juin.
« Puisque vous avez la bonté de persister à M'EMPOIS-
SONNER , le mieux est de toujours adresser à Paris, parce que ma femme y reste pour l'éducation de nos deux garçons, et qu'elle a les moyens de me faire promptement parvenir, si l'animal peut supporter le voyage , ou de le manger , s'il est douteux.
« Pour votre toile , j'attendais le soleil ; car le soleil est le père des bonnes choses et des bonnes idées.
« Je vous dirai que je vais beaucoup mieux, et que
depuis quelques jours j'ai repris la palette ; c'est , en en usant modérément, un aide pour la guérison, que le travail; car, lorsque le délabrement de ma santé et le manque total de mes forces me condamnaient au repos le plus absolu , ma diable de cervelle, restée intacte, bouillait continuellement et aurait fini par faire crever la marmite. Mais, Dieu merci, me voilà rassemblé. La partie physique peut en partie satisfaire au travail moral.
a Votre bien dévoué serviteur,
« Charlet »
Charlet revint à Paris , sans avoir pu remplir sa promesse envers
M. Letellier. Celui-ci cependant ne se décourageait pas, et, en attendant avec confiance le tableau promis, il envoyait poissons sur poissons.
« Quel animal I quel monstre ! s'écrie Charlet (23 novembre). J'envoie chercher tous mes amis pour lui rendre les honneurs qu'il mérite, et je le livre, en attendant, à l'exécuteur des hautes-œuvres, pour que le supplice du court-bouillon soit infligé à cet habitant des mers, poétiquement parlant. Quelles côtes que celles du Nord, pour produire de pareils cétacés ou ovipares !
<( Ma santé, bien chancelante pendant cet été, qui n'en fut pas un, ne m'a pas permis de travailler; et, pour comble d'infortune , en revenant a Paris , j'ai été saisi par une infernale fièvre inflammatoire qui heureusement a cédé grâce aux bons soins d'amis qui sont accourus à mon aide. Je dis amis... car j'en ai jusqu'en enfer, et jusque dans la faculté de l'Académie de Paris. Enfin cette fièvre a cédé, après m'avoir abattu, aplati et réduit à ma plus misérable expression.
« Pourtant je dois vous dire qu'une convalescence bien menée m'a rendu une santé sinon complète, du moins acceptable. L'appétit est revenu, et avec lui une immensité de jouissances, au nombre desquelles je placerai celle de goûter le monstre marin.
« Enfin j'ai repris mon travail; peu, il est vrai, d'après Esculape ; mais enfin je travaille et pense à vous. « Votre bien dévoué,
« Charlet. »
Nos lecteurs voudront bien nous permettre d'aller plus avant , et de ne pas interrompre une correspondance qui doit avoir, nous le supposons, quelque attrait pour eux.
Paris, 7 février 1844.
A M. Letellier
« Mon cher monsieur Letellier, je vous TIENS. Aujourd hui , 6 février, je fais tendre par mon rapin une feuille des-
SA VIE. — SES LETTRES. i73
tinée à recevoir votre dessin. Je vous fais un dessin ; car de longtemps peut-être je ne reprendrai la toile ; ma santé est si chancelante que monesculape m'y a invité.
« J'ai vu ce digne M. • . que vous m'avez annoncé et recommandé. Il est fort honnêtement provincial : je n'ai point aperçu en lui une résolution d'étude bien arrêtée. Il veut faire sa petite affaire. Je lui ai dit de m'apporter de ses études, dessins ou peintures. Je ne sais, ce digne jeune homme me fait l'effet d'un enfant arrivé avant terme ; dune espèce d'embryon conservé dans un bocal ; peut-être me trompé-je !
« Il paraîtrait qu'il attend une pension de sa ville natale ou de son département; et que cette pension, jointe à ce qu'il gagnera en faisant des copies, lui ferait, comme il dit fort bien , sa petite affaire ; moi , je doute que l'étude y trouve une grande place , dans cette petite affaire. Il faudrait , quand on envoie de bons jeunes gens de cette espèce à Paris , les mettre sous la tutelle de quelques hommes solides et marquants , qui les dirigeassent et rendissent compte de leurs efforts et de leurs travaux à ceux qni s'intéressent à eux.
« Ma santé se soutient, mais fragile, craignant le vent, la pluie, la grêle, tout enfin. ' •
<( Cependant, avec des soins j'arriverai au soleil de mai, je l'espère.
« Le moral est excellent ; la baïonnette est bonne , mais le fourreau est décousu.
« On m'a parlé d'un chien de Terre-Neuve.....
« Votre bien dévoué ,
« Charlet. »
4 mars 1844.
« Mon cher monsieur Letëllier , je vous envoie un noble enfant (1) ; et si je n'avais pris la précaution d'écrire sur le bord de sa jupe : Pour M. Letëllier, certes, vous ne l'auriez pas eu. Il m'a fallu combattre comme un vrai tyran de mélodrame, à
(i) Ce noble enfant est une magnifique aquarelle. (En h. 50 c. sur 36 c.) Un vieux sergent blessé, au milieu de >n f:i mille, raconte un épisode de ses campagnes. — Neuf personnages, dont deux chiens.
ia hache et au poignard, pour le faire porter à la diligence. Enfin } le voilà ! vous n'aurez , je crois , rien perdu pour attendre, car je pense que le sujet vous plaira.
« Je suis heureux de vous envoyer une de ces choses que l'on ne fait pas très-souvent , de ces choses de tête et de cœur; CAR DANS LES ARTS IL Y A DEUX CLASSES DE PRO- DUCTION BIEN DISTINCTES; LUNE, OU L'ŒIL ET LA MAIN SEULS ONT PART ; ET L'AUTRE, OU LA TÊTE ET LE CŒUR DIRIGENT ET PARLENT. Je désirais vous rendre possesseur d'une chose de ce dernier genre, et j'ai attendu qu'elle me vint k la pensée.
« La partie honteuse pour moi est de vous dire ce que vous me devez. Vous m'avez dit , je crois , que vous aviez mis deux à trois cents francs en réserve. Eh .bien ! envoyez-lès-moi (1), je paierai le cadre , et le reste servira à acheter des culottes et des paletots pour mes deux gars ; si vous avez moins, envoyez moins; si vous n'avez rien , n'envoyez rien; enfin faites comme vous pourrez. Et puis les gueux sont des gens heureux, a dit Béranger, ce grand poëte. Je me suis un peu inspiré de son vieux Sergent pour mon dessin.
« Je ne vois» point notre peintre ; je crains que le séjour de Paris , la grand' ville, ne lui devienne contraire. Il ne m'a point semblé qu'il eût de bonnes et solides idées pour se consacrer à l'étude. Je me reporte k vingt-cinq ans , j'étais dans sa position : alors , quand j'avais un cervelas , la peau me servait de dessert. C'était un dur , mais bon temps ; un temps heureux que celui où j'étais malheureux ! Pourtant , je n'ai pas à me plaindre , si ce n'est de la santé. J'ai conservé dans le travail une certaine vigueur qui fait qu'on m'empêche de travailler autant que je le voudrais , parce qu'alors le vieux lion abuse de ses forces, qui, elles, trahissent bientôt son courage.
« J'ai eu le désir de vous être agréable en vous faisant un sujet d'âme. Je crois avoir touché la bonne corde et je m'en réjouis, parce que mon enfant est en bonne maison. « Votre bien dévoué,
« Charleî. ))
(i) A cette époque ce dessin devait valoir de quinze fa dix-huit cents francs.
47 mars.
« Nous avons reçu hier la magnifique toile que vous avez fait la folie de nous envoyer. Je ne puis refuser une chose offerte si noblement et comme l'expression de sentiments si honorables pour moi ; car je tiens avant tout à l'estime des gens de cœur. J'accepte donc votre trop beau présent.
« Mais je ne puis m' empêcher de vous dire que vous êtes fou. Vous vous en allez sur un mauvais cheval , peut-être à travers de mauvais chemins , risquer une pleurésie, une fluxion de poitrine , que sais-je ? lorsque vous m'avez envoyé une somme énorme, un monceau d'or; ah ça, mais! ce n'est pas le collège de Saint-Brieuc qui peut faire face à ces folies. Certainement c'est vous qui dévalisez les diligences dont vous me parlez, et je ne serais pas éloigné de penser que la nuit, enveloppé d'un vaste manteau, muni d'une lanterne sourde, vous sortez par un souterrain et vous vous mettez en relations avec des corsaires qui s'en vont jusque sur le Gange enlever tout ce que l'Indoustan et le Visapour ont de plus beau. C'est de là, sans doute , que vient cette pièce de toile , car elle est un vrai produit des Mille-et-une-Nuits. Elle est si belle que je n'oserai pas y toucher. Comment ! envelopper un vieil ours aussi détérioré que moi dans un si beau fourreau ! Heureusement ma femme y suppléera.
« ..... Maintenant c'est moi qui vais être votre débiteur ; et si par la suite des temps vous pouvez m' envoyer un fils de votre Fidèle, je serai alors un débiteur de chien.
« Votre Monsieur m'a enfin apporté ses études.... Ce garçon ne manque pas de dispositions ; il a surtout une certaine facilité d'exécution que je lui ai presque reprochée ; j'aimerais mieux un peu plus de naïveté, même de maladresse : je crois découvrir en lui un faiseur habile. Je lui ai conseillé de se présenter dans un grand atelier, et d'étudier la nature. Malheureusement les moyens pécuniaires lui manquent. Voici ce que je lui ai dit : Mon cher monsieur , le temps des nobles et affectueuses hospitalités est passé. On fait de l'art un moyen, et un métier que I on cherche à rendre le plus lucratif possible. Il en
est de cela comme de l'impôt, que le pouvoir cherche a faire suer le plus possible. Si ma santé m'avait permis de continuer mon atelier d'élèves, je vous aurais offert un gîte. Je ne le puis. Allez-vous-en trouver Coignet, un de mes amis; je ne veux rien lui demander ; je veux que ce soit votre œuvre et votre position qui le touchent et le déterminent. Vous vous recommanderez de moi. S'il s'intéresse à vous et vous demande une lettre de moi... venez.
(( Votre jeune homme paraît très-décidé à suivre les conseils que je lui ai donnés , et qui l'empêcheront de se livrer au métier avant qu'il soit en état de produire. Maintenant, que
nous donnera l'œuf? un aiglon un c'est encore dans
l'immensité.
« Je m'en vais pour six mois à Viroflay, où vous m'adresserez vos lettres. Seulement, n'envoyez plus de cétacés