‹ Charlet, sa vie, ses lettres, suivi d'une description raisonnée de son œuvre lithographiqueChapitre 12 sur 184 · XL11I · texte numérisé non relu

XL11I

Charlet avait reçu de Dieu une trop belle organisation, il était trop sensible pour n'être pas religieux.

« Mon mari était très-religieux, nous disait sa digne veuve; il avait du mépris pour ceux qui ne Tétaient pas. S'il lui arrivait quelque chose d'heureux, il remerciait Dieu et me disait : « Ma mère, la Providence n'abandonne jamais ceux qui croient en elle. » Lorsque nos enfants étaient petits, il aimait beaucoup à leur faire dire leurs prières. Il était si bon père !»

Ces bons sentiments se rencontrent souvent dans les œuvres de Charlet, et pour n'en citer qu'un exemple, quoi de plus touchant que ce grenadier s'arrêtant tout ému à l'aspect de deux enfants agenouillés sur une tombe ( probablement celle de leur mère) , et disant : Je crois que je me sens de la religion (1).

Mais quelles meilleures preuves pourrions -nous donner que ces pensées que nous recueillons dans une de ses lettres :

« Dieu est grand ! Je ne suis pas dévot ; mais je l'avoue , sans rougir et sans croire être un homme faible , je suis religieux et sincèrement religieux. Il faut dans les grandes commotions quelque chose à 1 homme , et ce sentiment de la force d'une divinité dominante et créatrice console et soutient le malheureux ; je ne lavais jamais senti de si près.

« Me voyez-vous avec une cuvette pleine de sang,... puis des gens qui me regardent comme un homme mort... Où aller demander du courage , si ce n'est à quelque chose de plus fort que nous? »

Les derniers jours de cette vie si bien remplie étaient arrivés; plus plus que jamais Charlet aurait besoin de repos , mais de l'art il a fait sa vie, et il mourra le crayon à la main. Chacune de ses journées était marquée par de nouveaux travaux, et dans tous notre grand artiste se montrait toujours consciencieux , et le plus souvent , comme par le passé , mécontent de lui-même.

(I) N» 894 de notre Catalogue.

En voici un bien remarquable exemple : Son Chasseur à cheval (Garde Impériale) (i) était une fort belle pièce, qui certes pouvait prendre rang parmi les autres. L'imprimeur Bry lui en porte une épreuve : à l'instant même il la condamme, et fait une autre pierre, préférable sans aucun doute (2). Jamais amour de son art a-t-il été poussé plus loin , et dans quel moment encore !

Dans ces derniers temps, Charlet fit quelques beaux dessins. L'un d'eux, conservé par Mme Charlet, est remarquable, d'énergie et d'expression. C'est une aquarelle sur papier gris-bleu : un émigré traduit devant un tribunal révolutionnaire fait, par la noblesse de sa tenue et de sa personne , un touchant contraste avec ses ignobles juges. Les deux dessins dédiés à Mme Belloc (3)., et faits dans le même moment (la queue et la tête de la République: ici un marquis, là un sansculotte; au début le peuple, à la fin une aristocratie nouvelle), n'indiquent-ils pas, comme le précédent, les pensées intimes de Charlet sur ce qui se trouve au fond des révolutions populaires ?

Cependant ce courage, ces nouvelles productions, des éclairs de gaieté, auraient pu laisser quelques illusions aux amis de Charlet, comme il en conservait lui-même , si les signes extérieurs n'avaient pas détruit toute espérance. M. de Rigny n'avait pas vu Charlet depuis longtemps : il vient à Paris , court chez lui , et voici ce qu'il m'écrivait après l'avoir revu :

« Représentez-vous notre ami dans son lit, parlant avec son âme seule, dépouillée de sa nature railleuse, et me reprochant ce qu'il croyait un abandon sacrilège. Hélas! j'étais loin de le savoir en ce triste état. « Je vous écrivais, me dit-il d'un ton affectueux et triste à la fois , je vous écrivais , et je me plaignais de vous. ... » Ces dernières paroles ne me laissaient aucun doute : ses jours étaient comptés. 11 lut probablement sur mon visage cette impression soudaine , car il ajouta: « Vous êtes effrayé de ma maigreur, mais ce n'est rien, tout cela reviendra. Au printemps prochain, j'irai vous voir. »

Jusqu'au dernier moment, Charlet, vous conserviez le souvenir de vos amis. Nous-même nous n'étions pas oublié; nous recevions deux croquis faits à votre lit de mort , avec ces paroles si touchantes que nous ne pouvons transcrire sans nous sentir encore profondément ému:

Je vous lai déjà dit: Dieu soit avec vous ! oui, Dieu soit avec

(3) L'Illustration a reproduit ces deux dessins dans son numéro du 15 février I8i6.

vous! il sera mieux qu'avec d'autres; et surtout, je suis certain qu'au festin de sa bienvenue , vous me mettrez ma part de côté. Oui,. que Dieu soit avec les bonnes âmes, et tout ira bien!... ».

Dans les derniers jours, on portait Charlet mourant à son fauteuil ; mais, le crayon à la main, ses yeux s'animaient, la parole lui revenait , et sur son pâle visage brillaient encore la vie et le génie.

« Vois, ma mère, disait-il à sa femme, la veille de sa mort, en lui montrant son dessin (1), cela ne ressemble-t-il pas à Géricault? »

Ce dessin était encore sur sa table le lendemain, ainsi que la dernière pierre à laquelle il ait travaillé , et qui fait partie deson grand ouvrage (2).

Le 30 octobre 1845, vers quatre heures du soir, Charlet était dans son lit. Il manquait d'air; il fait signe d'ouvrir la fenêtre, et se fait conduire à sa table de travail , soutenu par l'aîné de ses fils. Assis dans son fauteuil, il veut saisir un crayon... mais c'est en vain... Il prend la main de sa femme, celle de son fils: « Adieu, mes amis, leur dit-il, je meurs, car je ne puis plus travailler. » Paroles qui, dans la bouche de Charlet, résument si bien sa vie. Quelques moments après, il avait rendu à Dieu sa belle âme!

(4) C'est un Napoléon h cheval resté inachevé : Mine de plomb rehaussée de blanc et surchargée d'estompé.

(2) N« 257 du Catalogue.

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