‹ Charlet, sa vie, ses lettres, suivi d'une description raisonnée de son œuvre lithographiqueChapitre 173 sur 184 · CROQUIS A LA MANIÈRE NOIRE · texte numérisé non relu

CROQUIS A LA MANIÈRE NOIRE

SUJETS PHILOSOPHIQUES, POPULAIRES, MORAUX, POLITIQUES, CRITIQUES, CIVILS, RELIGIEUX ET MILITAIRES

Dédiés à Béranger par Charlet.

Avant de décrire ces croquis , nous allons donner à nos lecteurs la réponse de Béranger à cette dédicace et à la lettre qu'à cette occasion Charlet lui écrivait. Nous regrettons de n'avoir pu nous procurer cette dernière lettre de Charlet :

« Paris , 16 novembre 1840.

« Mon cher Charlet ,

« Il y a peu de jours que m'arrivait un livre de haute philosophie, de métaphysique religieuse , admirable de science , d'intention et de style. En l'ouvrant, je vois qu'il m'est dédié: je suppose d'abord une mystification ; car depuis dix ans nos philosophes sont devenus passablement bouffons. Mais, revenant de ma surprise, je lis à la dédicace le nom de Pierre Leroux, un de mes meilleurs amis, et je reconnais que cest bien à moi que s'adresse cette œuvre de haute intelligence. Je me contente de m'écrier : l'amitié est aveugle aussi !

« Il n'en a pas été de tnême quand j'ai reçu votre album, si riche en pensées généreuses, en compositions profondément spirituelles. Non, mon cher Charlet, je n'ai pas été surpris de voir mon nom en tête de ce noble et beau recueil. Nous avons fait la guerre ensemble, servi la même cause , combattu les mêmes ennemis , et triomphé le même jour sur le même champ de bataille. En vain depuis, après avoir tiré mes dernières cartouches en l'air, je me suis fait donner les invalides; en vain de dessinateur inimitable vous êtes devenu grand peintre ; je trouve tout simple que vous ayez gardé le souvenir de votre ancien compagnon d'armes, et que, pour consoler mon inutile vieillesse, vous ayez, vous, homme de cœur, laissé tomber un reflet de votre réputation toujours jeune sur ma tête alourdie et ma muse découragée. J'en suis touché jusqu'au fond de l'âme, je vous jure; je vous dois d'autant plus de reconnaissance, que vous vous êtes ressouvenu de moi en pensant à la France , notre bonne et

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adorée mère au service de laquelle vous ne cessez de mettre vos crayons énergiques et populaires, quand MM. les censeurs veulent bien le permettre (j'aime ce mot de censeur, il me rajeunit d'une douzaine d'années). Si quelque chose pouvait me déterminer à vous suivre encore dans la lice, ce serait, certes, vos magnifiques dessins et votre aimable lettre, aussi spirituelle que patriotique. Je vous assure, mon cher Charlet, que je ne crains pas plus qu'autrefois les juges, les procureurs du roi, les gens du fisc et les geôliers, bien que ces messieurs me paraissent toujours du même acabit, ainsi que le prouve la ridicule affaire intentée à mon éloquent et vénérable ami de Lamennais. Plus on vieillit, moins on doit avoir peur delà prison. Qu'importe que l'antichambre de notre tombe soit un cabanon ou une mansarde ? Mais le temps a fait son œuvre : j'ai soixante ans accomplis et ma santé chancelle. La lassitude est venue même avant l'âge, comme il arrive aux faibles natures qui ont eu à lutter dès l'enfance contre la fortune et la société. Avec un esprit épuisé, je ne puis medécider, en face des mêmes fautes et des mêmes abus, à refaire et à redire aujourd'hui ce que j'ai dit et fait pendant vingt ans. Eh ! mon cher ami, ce serait toujours la même chanson; il n'y aurait que l'air à changer. Puis un chansonnier ne s'inspire pas de ses seuls sentiments; il doit être l'expression d'une multitude de gens d'opinion semblable. Or, vieux républicain (1) instruit par l'expérience , qui ferait chorus avec moi ? Je connais de bien braves gens qui ont les mêmes espérances que moi, mais qui, pour atteindre le but, prennent des routes que je crois fausses ou impraticables. Ils sont jeunes et éclairés ; c'est sans doute moi qui ai tort; mais on se modifie peu à mon âge. D'ailleurs, dans chaque camp combien de petits drapeaux à nuances disparates , à devises souvent hostiles les unes aux autres ! Ah ! mon cher Charlet, où est le grand drapeau que nous avons évoqué si longtemps? et la patrie, notre mot de ralliement? Des ambitieux de toutes les couleurs, de toutes les tailles, nous l'ont emprunté et l'ont fait travestir en plaisanteries de bourse, comme vous venez de nous le faire voir. Quant au peuple, au pauvre peuple, dont tant de séductions offertes n'ont pu me faire abandonner la cause , on en parle beaucoup ; mais s'en occupe-t-on utilement? Il est même des gens qui, pour l'avilir, le poussent aux assassinats politiques, reste des mœurs de l'aristocratie, et dont j'ai une profonde horreur par cela même que je suis républicain et

(1) Nous avonr. lu une lettre de Béranger après l'élalslissemeiit de Février 1848. Il déplorait vivement la situation. « .le voulais desrendre l'escalier marche a marches disait-il , on me le fait sauler d'un seul bond. »

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