‹ Charlet, sa vie, ses lettres, suivi d'une description raisonnée de son œuvre lithographiqueChapitre 3 sur 184 · INVOCATION · texte numérisé non relu

INVOCATION

Grands dieux ! CONSERVELE ! que son mâle génie, Semblable au phare brillant des côtes de l'Asie, Apparaisse éclatant comme un saphir radieux Que le mortel révère et qu'envieraient les dieux.

Mon cher, si d'après cet échantillon tu voulais consentir à t' associer à moi , nous pourrions, je crois, faire une tragédie; C'est surtout pour les invocations que je me proposerais, sachant lire , écrire , et faire une cuisine bourgeoise.

« Bonjour, mes amitiés.

«( Charlkt »

Charlet, voulant voir LA PESTE, mélodrame fameux de cette époque et dont le peintre Gué avait fait les décorations, adresse à ce dernier, par la petite poste , la lettre suivante :

Honneur Gué, rue de Buffaui, 16 ou 18.

Août, 1833.

Le Facteur. — Monsieur Gué, trois sols.

La Portière. — J'gagerais cent contre un qu'c'est pour des billets de la Peste. Faut vous dire que jTai PANCORE vue ; c'est d' monsieur, les peintures de décoration de la pièce. J'suis bien sûre que la p'tite femme du commis vojageur du troisième était a la première représentation ; la veuve du second en est jalouse comme un tigre ; ça fait jaser la maison ; dame ! écoulez

donc, un homme en prend où il en trouve. Qui est-ce qui dirait ça dVmonsieur , on lui donnerait le BONDIEU sans confession. Le Facteur. — C'est trois sols !

A Monsieur Bellangé, artiste et homme de lettres.

Ce lundi 16 (1824). {janvier.)

« J'ai reçu ton épître qui m'a fait un sensible plaisir ; j'aime la guêtre homicide, et le tableau où ma mère s'attache à men nez et détermine ce beau mouvement de Frérot (1).;. c'est du Racine, c'est parfait. , \

« Je vais la faire imprimer, et Barba ne l'aura pas ; c'est la maison Baudouin qui veut faire cette affaire. J'ai demandé neuf mille francs; on offre huit mille cinq cents. Je demande un Voltaire avec, ou je la donne à Barba. Ladvocat fait le diable pour l'avoir ; son cabriolet est continuellement à ma porte , et j'ai été obligé d'y placer un gendarme et un autre , a cheval , au coin de la rue Neuve-Saint-Roch.

« La maison Méquignon est brouillée avec la maison Didot , parce qu'elle a su que Firmin Didot, qui a le plus beau caractère qu'on puisse trouver en librairie , cherchait en sous-main a faire acheter , sous un nom emprunté , l'épitre que tu m'as adressée et qui me revient à trente centimes, tous frais faits. Alors la maison Delaunay s'est établie comme médiatrice , et au moment où Ton croyait que l'affaire allait se terminer , tout a été rompu.

« Barba, Ladvocat, Didot, Méquignon , Fages , Delaunay, Gotelle , Masson , Ârthus Bertrand , les frères Baudouin , Paul Koukke, Dussard, Bossange, Pitou, Ghamerot, Janet et compagnie, Bérard frères, Jolivet aîné, Rosa, Le Gallois, Martin fils et compagnie, J ouvert jeune, Yalory , Foubert et Dacier, Pérard, Narjent, Collard aîné, Dubayet, Poinçot, Firmin Gosson, Demery, Noblet jeune, Vincent et Messier, Gagnant et Cérat , Daubigny et Jossé , Bouquin de la Souche

(4) Frérot, après avoir travaillé quelques instants à l'atelier de Charlet, avait quitté son état de peintre-vitrier pour se foire éditeur d'estampes. C'est lui qui a mis au jour les premières œuvres de Raffet.

et Joubert aine , qui tous dînaient chez moi , se sont dit des choses désagréables ; des choses , on en est venu aux voies de fait; et moi obligé de jeter un seau d'eau dessus pour les séparer. Us ont mis lépître en pièces; mouillée, déchirée: quelques vers seulement se sont sauvés a la nage, d'autres se sont retrouvés le lendemain dans des hauts de chausses. Plusieurs s'étaient emparés des derrières, et, retranchés solidement, ne se sont rendus qu'a la dernière extrémité , ayant de la crotte jusqu'à la ceinture.

« Quelle désastreuse affaire! pauvres vers solitaires, maintenant errants sur les côtes , ils cherchent et attendent qu'une nef vagabonde les conduise en d'autres climats, au Caire, par exemple , où ils pourraient servir dans les troupes du Pacha et ronger les Turcs sous le commandement d'Abdala-Méhéroet- Ledieu (1).

« Je relis encore en ce moment plusieurs vers réfugiés ; celui où se trouve NONNOSNEZNE sont plus. . . une larme s'échappe ! Je suis faible... on m'entraîne... je me mm!... eu!!... rs!!!... DIEU!... eu!!... eu!!!... où SUIS-JE!... je!!... je!!!...

« Infortunés vers MICHEL k mon secours ! (Encore un évanouissement. ) On approche un fauteuil; ma mère, ma femme (2) se groupent ; mes élèves fondent en larmes (ainsi que ma femme et ma mère ) ; divers groupes expriment par leurs gestes le désespoir qui les échine.

Peuple , guerriers , etc.

Groupe de ma mère , de ma femme , élèves.

{\) Ledieu, dont il a été question dans la lettre de Géricault, avait pris du service en Turquie. (2) Charl et n'était pas encore marié.

Les comparses , la queue rentrée sous la casaque en écailles de poisson (costumes de Cimbres), pique et casque; marche funèbre. De jeunes guerriers sveltes, demi-culottes avec ceintures d acier poli , camisoles tricot , couleur de chair; jeunes allés, les bras pendants, têtes baissées; grands-prêtres (de location ou à Tannée) portant un trépied , flamme éteinte.

Tout s'arrête; disposition et tableau.

La toile baisse !

« Rien de nouveau , tout le monde se porte bien ; mais ce pauvre Géricaull est au lit, peut-être pour la dernière fois(l). « Adieu , porte-toi bien et compte sur mon amitié. »

Nous sommes en 1824 , année qui vit s'accomplir Pacte le plus important de la vie de Gharlet , son mariage.

Certes , avec une nature bonne et sensible , si notre artiste n'avait pas trouvé dans sa femme une affection sincère , un cœur en harmonie avec le sien , c'en était fait de son avenir. Charlet fut heureusement inspiré en cette grave circonstance, et pendant vingt ans il a joui de tout le bonheur que peut donner une femme douce, aimable , douée d'un jugement sain et d'un cœur généreux.

Nous avons dû à l'amitié et à la confiance de Mme Charlet la communication de lettres qu'il lui écrivait avant son mariage. Elles font apprécier cette délicatesse de cœur et d'esprit et cette sensibilité qui se retrouvent si souvent dans les dessins de Charlet.

Voici son premier billet à celle qui devint sa compagne :

« Quelqu'un s'occupe de vous ; votre âme froissée a touché la sienne ; il a pris part k votre peine , et vous pourriez un jour

(1) Géricault est mort le 26 janvier 1824 , a l'âge de trente-trois ans.

embellir sa vie. Comme vous , il n'a que sa mère , et comme vous , il est sans fortune ; le peu de talent qu'il possède lui assure cependant une existence et un rang honorables. Les qualités qu'il a su reconnaître en vous sont la seule dot qui convienne a la fierté de son cœur. Consultez le vôtre , prenez conseil du temps ; il ne veut rien devoir qu'à l'entière liberté de votre choix. Si les sentiments qui l'animent peuvent être partagés par vous , confiez-les à votre bonne mère. Il n'a pas besoin de se nommer , il pense que vous l'avez deviné. »

Un assez grand nombre de lettres suivront, écrites de Chartres, où Charlet était allé rejoindre son ami M. de Rigny. On en lira avec intérêt, nous Fespérons , quelques fragments :

Après avoir dépeint ses angoisses et ses inquiétudes , Charlet ajoute :

« .... Mes sentiments vous sont agréables, je suis donc arrivé a mon but. Je ris maintenant de ce qui faisait mon tourment ; je me figure être sur le rivage contemplant une mer orageuse que je viens de traverser , mais dont je n'ai plus rien à redouter. Mon âme est satisfaite du bonheur dont elle jouit et de celui qu'elle peut donner. Vous êtes désormais nécessaire à mon existence, et je crois pouvoir rendre la vôtre heureuse. Vous possédez à mes yeux, chère Eugénie, la plus belle dot que la nature seule peut donner : c'est un bon cœur, sensible et fier ; voilà le trésor que j'ambitionnais ; il vous reste k me le confier si vous m'en jugez digne »

Chartres, 12 juillet 1824.

« Je travaille beaucoup et sors peu. Hier soir je me

promenais au clair dé la lune, sous les arbres de la place, et je désirais vous voir près de moi. Mille pensées se présentaient k mes esprits, et je regrettais de ne pouvoir vous en faire part. J'ai besoin de vous confier mes idées.

« J'ai fait samedi un rêve charmant : je songeais qu'après une fatigante journée une voix douce chantait une romance. Les paroles de cette chanson pénétraient mon âme ; je sentais quelqu'un me prendre la main et la serrer sur son cœur; je pressais la sienne contre mes lèvres, et je lisais dans les yeux de cette intéressante personne que je possédais toute sa con-

fiance : nous nous regardions sans nous parler, et pourtant, nous nous entendions... Je m'éveillai à un bruit assez fort, et je vois mon affreux gamin tenant d'une main un balai et de l'autre une tasse de lait qu'il me destinait : QUE LE DIABLE T'EMPORTE, lui dis-je. — MAIS, MONSIEUR, VOUS M'AVEZ DIT D'ENTRER DE BONNE HEURE DANS VOTRE CHAMBRE. — OUI, MAIS SANS M'ÉVEILLER. — AH BIEN , MONSIEUR , UNE AUTRE FOIS VOUS ME DIREZ QUE VOUS RÊVEZ, ET JE N'ENTRERAI PAS. Il m'a fait rire, car la repartie était assez spirituelle ; je vous en fais part , afin de tâcher de vous faire rire aussi et de vous amuser un instant.

<( Je ne suis pas sorti de ma chambre aujourd'hui ; je suis fatigué et vais dormir ; puissé-je rêver encore que je suis près de vous. i>

17 juillet.

« Agréable et singulière destinée. Il y a un an bientôt,

je gravissais les Pyrénées. Excepté ma mère, rien ne me retenait en ce monde; j'étais aussi sauvage que les rochers que je visitais , aussi libre que les aigles qui les habitaient ; les hommes me dégoûtaient par leur bassesse ou leur cruauté. Je ne voyais d'un côté que des malheureux que je ne pouvais secourir, ou des riches endurcis qui n'excitaient que mon mépris. Enfin , chère amie , j'étais brouillé avec l'espèce humaine. Je redescends des montagnes , je m'approche de vous , je découvre une belle âme et finis par l'intéresser à moi. Alors je me réconcilie avec le genre humain ; bien décidé pourtant a ne lui faire de concessions qu'autant qu'elles ne troubleront pas le bonheur de celle que j'aime »

Juillet.

« Je ris en entendant de braves gens faire un tableau

effrayant du mariage ; les sots ! Ce n'est pas le mariage qui est effrayant , c'est eux ; c'est leur esprit mercantile et bas qui leur fait faire du nœud le plus doux un objet de commerce. Us n'ont

pas cherché une agréable et douce compagne dont l'esprit et les goûts fussent en harmonie avec ceux de son époux , dépositaire de ses plus secrètes pensées, partageant ses peines comme ses plaisirs ; de moitié , en un mot , dans son existence. Non , rien de tout cela n'entra jamais dans leurs tristes el misérables pensées ; et si le dégoût et l'ennui sont la suite de leurs mariages, ils n'ont pas le droit de se plaindre. Je souris de leurs exclamations et ne me donnerai même pas la peine de leur en démontrer les causes, il ne m'entendraient ni ne me comprendraient. Je m'arrête , car je finis toujours par me brouiller avec le genre humain. .... »

Chartres

<( ..... Bonne Eugénie, ce n'est pas votre belle figure qui fixa mon attention et vous donna sur mon cœur l'empire que vous possédez : non I l'empire qu'exercent les charmes de la figure est trop fragile ; un souffle le détruit , comme un rayon brûlant sèche la plus belle fleur d'un parterre. Ainsi le temps fait passer l'amour , mais il ne peut rien sur la douce et sainte amitié ; elle seule résiste a sa destruction ; elle seule nous accompagne jusqu'au bord de la tombe ; c'est elle qui nous serre la main et nous ferme les yeux a notre dernier soupir; et même après nous , notre souvenir fait couler des larmes. Doux souvenirs! vous faites aussi couler les miennes ; on aime à soulager son cœur dans le silence de la retraite, et la mémoire d'un ami qui mourut dans mes bras et me tendit la main à ses derniers instants remplit mon cœur d'une tristesse que j'aime k éprouver quelquefois.

« J'aime a me rappeler lé jour où, ne me connaissant que par quelques faibles essais d'un aussi faible talent , il vint me trouver a mon modeste réduit et me demanda mon amitié. La fortune était toujours , selon lui , un obstacle à notre intimité ; elle me rendait fier , disait-il ; il se plaignait de ne m'étre utile a rien. Pauvre ami, tu n'es plus, mais tu vivras toujours en ma pensée..... »

Au moment de son mariage , Gharlet avait trente-deux ans , sa

femme en avait dix-huit. Aux qualités essentielles dont nous avons parlé elle joignait de rares agréments extérieurs.

Beaucoup plus tard, Charlet me racontait ainsi sa première entrevue avec sa femme : « Elle raccommodait des bas, disait-il; je fus vivement ému. C'est la Providence qui m'a conduit ici et voilà la femme qu'il me faut, moi qui ai toujours des bas troués. »

Dans ce ménage si uni , avint un jour certaine tribulation que Charlet me disait en ces termes : « Je voyais ma femme , si bonne , si douce, d'une humeur si égale, devenir triste, inquiète. Je m'apercevais qu'elle pleurait; une explication devenait nécessaire , je la provoquai. Voici ce qui était arrivé... ma femme avait trouvé dans la poche d'un de mes gilets un papier contenant des cheveux... Ces cheveux je les avais en effet oubliés, et cependant c'étaient des cheveux de Napoléon , donnés par mon ami MARCHAND , revenant de Sainte-Hélène.

Cette union qui promettait tant de bonheur, fut d'abord troublée par de vives douleurs. Deux filles, les premiers enfants, ne vécurent pas. Charlet a laissé deux garçons ; le plus jeune est né en 1834.

Dans la situation nouvelle que lui avait faite son mariage, Charlet continua à peu près les mêmes habitudes de travail. Indépendamment d'un Album de lithographies paraissant régulièrement chaque année chez les frères Gihaut , il donnait aux mêmes éditeurs, et parfois à quelques autres , un assez grand nombre de pièces détachées, ce qui ne l'empêchait pas de faire des dessins qui commençaient à prendre plus de valeur près des marchands et des amateurs et dont les prix s'élevaient dans une forte proportion.

Parmi ces amateurs , nous devons une mention toute particulière à M. de Musigny. Cet excellent homme , riche et généreux , faisait lui-même de la peinture , aimait les arts et les artistes. Il avait pour Charlet l'amitié la plus vive. Cette amitié s'est conservée pendant vingt^cinq ans , et certes elle en s'adressait pas à un ingrat ; Charlet en sentait tout le prix.

Parmi les lettres nombreuses de ce dernier à M. de Musigny , nous choisissons celles-ci, que nous transcrivons sans les mettre dans notre livre à leur ordre de date , cette date d'ailleurs manquant au plus grand nombre.

« Mon brave défenseur ,

« Je vous engage à faire voire sujet de la mère (Péruvienne , je croîs) qui suspend son enfant mort. Ce sujet me plaît ; la difficulté , c'est de faire une belle tête a la mère , car la douleur sans grimaces n'est pas facile à rendre ; il ne s'agit pas de faire une larme après avoir copié un modèle qui a bien déjeûné et n'a pas envie de pleurer; il faut que les larmes soient dans les yeux avant de couler sur le visage; il faut que les narines et la boucbe pleurent sans manière; aye, aye, aye, quelle besogne ! Mais ne vous effrayez pas , ces choses viennent sans qu'on se les dise, en travaillant; il ne s'agit que d'être bien pénétré et de ne pas oublier qu'une mère qui a perdu son enfant est depuis plusieurs jours dans la douleur, que ses traits doivent être fatigués; les yeux surtout doivent dire tout cela.

« Je suis vraiment honteux de vous dire que mardi , mercredi , jeudi et samedi je suis forcé de dîner en ville ; j'en suis malade , ennuyé , tué, échiné ; c'est une tyrannie :

Contre nous de la gastronomie L'étendard fatigant est levé.

« Puis dans votre repas une bonne occasion m'était offerte ; je devais diner avec vous et un vieux débris de notre gloire ; je devais respirer et trouver nourriture à mon estomac. Non , je suis forcé de vous refuser et d'aller m'ennuyer chez une tante de ma femme; une tante ! y a-t-il quelque chose de plus mortifiant ! une tante , qu'est-ce que c'est que ça ?

« Enfin voyez ma peine et mes regrets, et plaignez-moi.

« Adieu , mon digne ami , comptez sur moi , portez-vous bien, et vivez longtemps; car, après le bon Géricault, vous êtes le port où je me réfugie lors de la tempête. J'ai vraiment grand besoin de vous pour me remonter de temps en temps le moral.

« ClIARLET. »

Novembre 1826.

a La santé De me manque pas , le courage non plus , et j'en ai besoin plus que jamais ; car je viens de perdre mon second enfant , plein de santé et de vie , une fièvre cérébrale me l'a enlevée en quinze jours. Le travail seul me consolera.

« Je croyais voir votre lettre accompagnée par lé dessin en question ; faites-le-moi passer , ne sachant en ce moment à quel poteau je dois me pendre ; envoyez-le-moi , je m'y accrocherai et vous le finirai, peut-être. Profitez du moment, dépêchez-vous.

« Je regrette bien ce bon monsieur Cou tan (1), et sans vouloir vous faire compliment , c'était après vous un des hommes que j'estimais le plus. Il m'encourageait. Vous? vous m'avez secouru dans les crises difficiles ; je vous ai noté.

« Votre soirée a été charmante : j'en ai vu un des meubles , c'est-à-dire un des assistants; il y avait du goût, de la richesse. Mais maintenant je ne suis plus bon qu'a déraciner des arbres autour de ma tanière.

« Le nombre des vrais amis des arts diminue sensiblement. Conservez-vous , et comptez sur ma sincère amitié.

« Charlet. ))

« J'ai gardé un peu longtemps mes deux ordures; il est si cruel d'être obligé de se remettre sous le nez de vieux péchés. Enfin les voici un peu recalées ; j'ai remis des talons aux bottes, des clous aux souliers , raccourci des bras , rallongé des jambes et renfoncé des têtes.

« Vous avez deviné juste, je renfonce mon bonnet sur mes oreilles d'ours; je n'aime pas les soirées et je m'y ennuie à la mort. Telle estime que j'aie pour les personnes et les meubles qui en font l'ornement, je ne puis m'erapêcher de ne savoir où mettre mes mains..... C'est bien ennuyeux, c'est bien fatigant.

« Vous avez sans doute vu celte tête de maréchal ferrant que des échappés de bagnes vendent avec mon nom au bas.

(1) Amateur riche et éclairé. A sa vente, en 1830, un grand nombre de dessins de Charlet ont atteint des prix élevés.

J'ai vraiment l'air d'une carpe qui avale un marron d'Inde. Ah ! les scélérats ! enfin il faut que je digère le marron.

« Bonjour et bonne amitié.

« Je travaille , mais je ne fais rien.

« Ghablet. »

« Obligez-moi donc de voir cette bonne et spirituelle madame G... pour plâtrer ma négligence et mon abrutissement. Tirai la voir je ne sais quel jour; il faudrait nous entendre pour cela ; je me propose de me jeter a ses pieds en lui présentant un poignard et lui adressant ces deux vers dignes de Corneille , pas le grand, non , celui qui abattait des noix.

« Voici les vers :

Prenez ! prenez ce fer, et dans mon ingrate âme Plongez-le sans pitié, je vous en prie, Madame.

« Je me sauve a mon atelier.

' . ' ' Paris...

« Vous me poursuivrez donc jusque dans ce qu'on appelle l'autre monde ; je vous trouverai donc partout pour me crier : Courage, allons donc... sautez donc. . . le fossé n'est pas si large que vous le pensez.,, allez toujours, vous retomberez sur vos pieds.

« Hier soir, j'ai reçu votre missive ; douze pieds sur huit, ça fait faire des réflexions. Enfin je ne recule pas : il faut en tout de la croyance et de la persévérance. Persévérons donc f et la Providence nous donnera le bras.

« Mon Grenadier a fait envie à plusieurs commerçants : les Moyon, les MmesHulin, etc. etc., voulaient le mettre sous le bras et me disaient: a Faites-en un autre. » Non, je ne suis pas de ces tempéraments auxquels on dit: faites-en un autre. Ce serait le moyen de m'envoyer étaler ma paresse au soleil ; car vous savez que le soleil et la paresse sont frère et sœur. (Diogène, livre iv.)

« Mais je tremble pour vous, quand je pense a l'espèce d'engagement inconsidéré que vous avez presque contracté en mettant votre marque sur mon torchon , et je suis homme à vous proposer de défaire le marché.

« Figurez-vous que le trembleur épileptique de Moyon m'en a offert quatre cents francs; que Mme Hulin voulait la préférence, et que franchement vous feriez bien de me le laisser vendre: car la main sur le cœur et prenant le soleil (toujours le soleil ! ) pour témoin , je me proposais de vous en demander deux cent cinquante francs. Enfin , les juifs ( peut-être par esprit de commerce et de colportage) m'ont fait briller quatre cents francs..... quatre cents francs 1 ! ! ! 1 un bonhomme avec soleil et lumière reflétés et de lourdes mains qui ne sont pas encore dégrossies.

« Je vous jure sur mon âme que ces offres m'ont fait regretter de ne pouvoir le laisser aller 1 Je pense que c'est trop cher , et vous me connaissez assez , je crois , pour savoir que je ne me mets point à l'encan , que je ne ferai jamais fortune et que je n'en arriverai pas moins sur le bord du grand fossé , où tout finit, avec une somme d'agréments, de tribulations, de damnations plus ou moins douces. J'aurai engraissé des cochons, mais ces cochons, la terre les mangera : c'est ce qui me console .

« Pour en revenir à mon ours, dont la peau devait me servir a remettre des fonds a mes culottes (lesquelles malheureuses culottes sont terriblement usées sur le banc de l'adversité), on m'en offre quatre cents francs, et si vous n'y tenez pas trop fort, je le vendrai. Mais quant a vous, dans votre intérêt bien entendu , laissez le quatre cents francs I ! ! ! !

« La gaieté me revient un peu, j'ai profité d'une veine pour écrire; je m'égaie un peu, mais je ne me console pas.

« Bonjour et bonne amitié.

« Charlet »

Nous avons dit précédemment que Charlet était bon pour ses élèves, qu'il leur rendait les services qui dépendaient de lui. La lettre suivante en donne encore la preuve.

•■ A M. de Musigny.

« Bon et excellent ami, je pense à vous parce que je suis occupé par une bonne et louable action a faire et faire faire.

« Voici le fail. J'ai un jeune élève de talent , un garçon remarquable, dont les études sont d'une sévérité et d'une énergie étonnantes ; il est si pauvre qu'il ne peut continuer ses études d'après nature aux académies du soir et du matin , car il peint le matin et dessine le soir.

<( Sa mère n'est pas assez aisée pour le soutenir dans ses efforts.

« Il faut m'aider : voulez- vous vous inscrire pour dix francs par mois jusqu'à Pâques? Quand je dis voulez-vous? pardonnezle moi , JE VOUS INSCRIS. Si vous pouvez dans vos connaissances arriver à compléter vingt francs, y compris votre souscription , ses camarades feront dix francs et moi cinq , et notre affaire sera assurée à pleine voile.

« Je vous ferai voir ses études. Ârago en a vu qui l'ont rendu pensif.

(( Quand vous viendrez k la fin de la semaine , samedi ou vendredi, nous dînerons en philosophes.

a Que Dieu vous conserve , car vous êtes pour moi un jalon de direction dans ce diable de chemin qu'on appelle la vie , et où je perds mes chausses et mes savates à, chaque instant.

(( Tout à vous de bonne et durable amitié.

« Charlet. »

« Voyez-vous un paresseux éveillé par cinquante bouteilles de Volney? Qu'est le plus beau rêve près de cette aimable réalité! c'est effrayant? cinquante bouteilles! et quel est donc le mortel généreux dont la main s'étend jusqu'au chevet de mon lit? C'est toujours la même main ; c'est toujours l'ami Musigny. Mais il veut donc que je sois ivre de reconnaissance! S'il récompense ainsi ceux qui lui procurent l'occasion de faire une . bonne action , de tendre la main au talent et au courage malheureux, nous courons grand risque de ne plus trouver une bouteille sur sa table demain mercredi.

« Bon et digne ami , je suis vraiment confus de vos bontés ; c'est qu'il y a bientôt vingt ans que je suis votre débiteur et le serai , ma foi , j'espère , encore longtemps. J'aime à être votre débiteur, nous y gagnons l'un et l'autre: c'est ainsi que la vie

se colore et devient supportable , car rien au monde n'est plus encourageant que de savoir que de bonnes âmes s'intéressent à vous et aux vôtres ; cela réchauffe le coeur. Gomme aussi rien de plus doux que de savoir que cette terre de misère et de crotte supporte encore quelques cœurs reconnaissants.

« Tâchez qu'il vous reste une bouteille pour demain.

« A vous de cœur.

« Charlet. »

En 1828, Charlet voulut essayer de Feau-forte; Il avait certainement tout ce qu'il faut pour réussir dans ce genre: finesse, esprit dans l'exécution, profonde intelligence de l'effet et de la couleur. Mais le travail de Peau-forte est long est difficile, il demande beaucoup de pratique et d'expérience. Charlet n'était pas assez patient pour vaincre ces difficultés. Aussi les quinze essais que nous connaissons de lui sont-ils assez peu intéressants. Dans la plupart Feau-forte a trop mordu ou pas assez mordu. Ces essais n'étaient pas destinés à voir le jour, ils ont été cependant en partie édités (1).

(4) Voici la description succincte de ces essais. Ils ne sont pas numérotés. Noos renvoyons aux préliminaires de notre catalogue de l'Œuvre lithographique pour l'explication des abréviations dont nous nous servons ici.

N» 4 . Vieillard assis appuyé contre un tronc d'arbre ; il tient entre ses jambes un bâton. A gauche , dans le fond, un chasseur et son chien. Au bas, a gauche , la signature de Charlet. P. m. en h., sans effet, Feau-forte ayant a peine mordu.

N* 2. Un vieillard la figure riante tient un cheval par son licol et le conduit vers un abreuvoir. Sur le cheval, un tout petit enfant, un fouet h la main. A gauche, au bas : Charlet, 1828. P. m. en h.

N* 3. Le même sujet que le précédent. Ici le vieillard qui conduit le cheval a un bonnet de police , un panier au bras droit et des bottes h retvonssis aux jambes. Le nom de Charlet au bas, au milieu. P. m. en h.

N°* 4 et S. Deux sujets sur la même feuille :

4* Encore le même sujet que celui des n#( 2 et 3. L'homme qui tient le cheval est coiffé d'un chapeau rond et vu par le dos. L'eau-forte a peu mordu. Le nom de Charlet au bas, a gauche. P. m. en h.

2* Homme assis sur un banc de pierre. Il est coiffé d'un chapeau rond et tient dans sa main droite un bâton. L'eau-forte n'a pas beaucoup plus mordu que dans la précédente. Cette pièce ne porte point le nom de Charlet. P. p. en h.

N* 6. Un vieux pauvre est assis sur une chaise devant une table ; un veittard a droite lui offre fa boire. Dans le fond, deux autres figures.

L'effet de cette pièce est assez bon. Au bas, fa gauche, le nom de Charlet. P. m. en h.

N# 7. Invalide en faction appuyé sur uqe pique qu'il tient des deux mains. A gauche, près de lui , un enfant sa casquette fa la main. Dans le fond, des Invalides tirent le canon. A gauche , au bas , on lit : Charlet, 4 828. P. p. en h.

Au milieu de ces travaux, la vie de Charlet se partageait entre sa famille et ses amis; s'il acceptait de ces derniers avec plaisir quelques invitations à la ville , à la campagne , il aimait aussi à les réunir à sa table de famille , sobrement et toujours honorablement servie. Ce qu'il préférait par-dessus tout , c'étaient les occasions de faire quelques bonnes études.

M. Parguez, caissier de la caisse de Poissy, un des meilleurs hommes et des plus honorables collecteurs qui se puissent rencontrer, proposait à Charlet de le mener un jour au marché de Poissy.

a Je suis en ce moment sous l'influence de quelque mauvais génie, répondait Charlet; encore impossibilité d'accepter votre aimable invitation. Je pars pour la Normandie jeudi matin, et mercredi est consacré à aller voir. .. ma femme à la campagne. Diable soit... de la Normandie !

« Enfin, j'aurai l'honneur de vous voir h mon retour, et sî vous êtes toujours dans les mêmes dispositions, nous terminerons cette affaire qui ne coûtera ni larmes ni sang k la France, mais qui pourra bien faire rire quelques amateurs. PAUVRES BOUCHERS !

Tout à vous en toute occasion pour le reparage et le recalage.

Paris, 9 juillet 1829.

N* 8. Vieux Garde-chasse marchant vers la droite, le fusil sous le bras. Il a un brûle-gueule a la bouche, et son chien court devant lui.

Jolie pièce sans signature. Haut, du garde-chasse, 160 ■".

N* 9. Plusieurs personnages autour d'une barrique sur laquelle est un pot. Au premier plan, a gauche, un enfant debout, la pipe h 1a bouche ; a droite, ud homme en blouse assis. P. p. en h., sans signature et très-confuse , l'eau-forte ayant trop mordu.

N° 10. Feuille de croquis en largeur. A gauche, deux enfants se dirigent vers une école de dessin. Au dessous Napoléon, et a côté Louis XVIK vu par le dos. A droite, le nom de Charlet.

N° 1 1 . Feuille de croquis et de griffonnements en travers , contenant une douzaine de sujets. Le principal est a gauche entouré d'un trait carré. C'est un vieillard assis sur un banc , dans la campagne. Sans signature.

N° 12. Autre feuille de croquis en travers , sans signature. A gauche , un enfant assis au pied d'un grand arbre. A droite , six sujets différents , dont un enfant faisant danser un singe déguisé en marquis. Haut, de l'enfant, 60 mm.

N* 13. Griffonnements en travers. Six sujets peu apparents, l'eau-forte ayant peu mordu. Au haut, au milieu de l'estampe, Louis XVltl vu par le dos.

On lit le nom de Charlet vers la droite, au bas.

Nota. Les deux pièces qui suivent ont été faites plusieurs années après celles que nous venons de désigner.

N° 14, Petit paysage en travers encadré d'un trait carré. Vers le milieu de l'estampe , entre deux grands arbres , une vieille femme de face , précédée d'un chien. A gauche , un enfant grimpé sur un cheval. Sans signature. 165 ■■ sur 100 "".

N» 15. Étude de la partie supérieure d'un orme. H. totale, 280 ■■.

Pièce sans aucune indication.

M. de Rigny , après sa sortie de la garde royale , ayant pris le commandement d'un régiment de hussards, n'habitait plus Paris fort heureusement. Nous disons heureusement, car son absence a provoqué une correspondance dont nous allons faire notre profit.

il oti 12 août 1829.

A M. de Rigny , commandant les hussards de la Meurthe ,

à Vendôme.

« Colonel ,

a Je ne pensais pas a vous écrire , mais j'y suis forcé par la visite du pauvre VOISIN (1) ; ce malheureux doit entrer dans un pensionnat comme maître d'études , mais il est effrayé d'être obligé de faire lire l'A, B, G à (rente marmots de quatre à sept ans. Cette besogne n'est guère de son goût; aussi dans son infortune il se tourne vers vous , et vous prie d'épouser de suite une femme très-riche qui vous apporterait des bois dont il serait le garde , et déjà un chevreuil m'est promis en reconnaissance de l'intérêt que je prends a sa triste position. 11 ajoute que vous devez profiter de votre activité pour vous marier , parce qu'il n'est pas une jolie femme riche qui n'aspire à votre main et ne soit glorieuse de captiver un colonel de hussards, jeune, galant et brave, Français enfin 1 car c'est tout dire ; et sous ce rapport vous réunissez plus qu'il ne faut pour tourner les têtes de Vendôme. Ainsi mariez-vous pour ce pauvre Voisin qui vous est vraiment attaché.

Je ne vous donne pas de nouvelles de vos amis ; le petit nombre de ceux qui méritent ce titre sont a la campagne. Quant à moi , je ne crois pas pouvoir encore me donner cette qualité , car je n'ai rien fait qui puisse vous le prouver. Je me classe donc dans les connaissances singulières; mais lorsque vous serez renvoyé dans vos foyers sans pension et sous la surveillance de la police , je me mettrai sur les rangs.

(1) Ancien maréchal des logis du colonel de Rigny.

. t Je fais toujours des affaires avec Schroth (1) ; je suis content de lui, il doit l'être aussi de moi.

« Je n'ai pas vu LOUIS (2) depuis votre départ; il m'avait pourtant engagé a venir passer quelques jours avec lui à la campagne; mais tel bon accueil et festoyement que j'y reçoive, ça m'étouffe toujours au deuxième jour. Je vous préfère encore , malgré vos omelettes ; aussi je n'en mange pas sans penser a vous, quand elles sont aux fines herbes.

« Je ne vous donne pas de nouvelles de Paris; les hommes deviennent si dégoûtants que bientôt les boueurs refuseront de se charger avec les immondices de la ville.

« Portez- vous bien , répondez-moi si vous voulez.

« Je vous salue amicalement.

« Chaiuet. )>

A M. de Rigny , colonel , à Èpinal.

Mai 1828.

« Philosophe commode à la porlée de chacun , je ne puis aller a Épinal par la raison que ma femme n'est point partie , que j'ai consulté Dupuytren , et qu'il ordonne les eaux de Néris. Je m'occupe donc d'organiser son voyage; je vais la diriger sur Moulins , et je me suis permis d'écrire a votre frère (3) que je comptais sur lui pour la recevoir et lui donner tous les renseignements nécessaires pour n'être pas ébréchée toute vive. Il lui sera facile de la recommander a son percepteur de Néris, qui S'EMPRESSERA de lui servir de cicérone. Ce brave employé sera si heureux de faire quelque chose pour son receveur général en chef!

« Moi , je me trouve pris par les marchands et forcé de rester à Paris. Vos Joueurs jouent tranquillement dans un des coins de

(4) Schroth, le premier qui ait tenu boutique de dessin» modernes, avait fait avec Charlet cet arrangement : Il l'avait logé , meublé, rue de Sèvres , et lui donnait tant par mois. Notre artiste devait a son tour l'entretenir de dessins , sauf a régler plus tard. Une pareille association ne pouvait et ne devait pas durer longtemps ; aussi fut-elle bientôt rompue.

(2) C'est ainsi et sans plus de façon que Charlet appelle le ministre des finances , oncle de M. de Rigny. Le baron Louis était plein de bontés pour Charlet.

(3) Alors receveur général a Moulins.

mon atelier , et votre vieux Cavalier est toujours en faction (1); du reste , ils sont en parfaite santé et me chargent de mille choses honnêtes pour vous, sans oublier ces dames.

« Votre vin ÉTAIT excellent, et ma reconnaissance lui survit dans l'espérance que vous la soutiendrez encore, autrement je ne pourrais répondre de rien.

« A propos de reconnaissance, n'ai-je pas été reconnu hier par M. le comte de ***, ancien préfet, maintenant dans les dignités au ministère de l'intérieur ! Il a une tête de pestiféré , c'est la seule chose qui m'ait fait plaisir dans cette rencontre. Dieu, quelle belle couleur! des tons a la Géricault; c'est un échappé de la Méduse! Il m'a paru fort brave et fort digne homme ; mais je crains bien que les Arts ne soient pour lui les affaires étrangères (il est directeur général des Arts:) »

« Vous avez été échiné , me dites-vous; tant pis, mais qu'estce que cela fait? Avec des fruits , du lait et du pain bis , quand on a bien servi sa patrie , on peut trouver le bonheur près de ce qu'on aime; sous le chaume hospitalier du vertueux pasteur d'Unterwald.

Si j'ai servi mon ingrate patrie,

Si pour elle f ai prodigué mon sang,

Maintenant auprès de mon amie

Je dépose mes honneurs et mon rang.

En cultivant une terre incertaine ,

Je dois m'attejidre à ses nobles bienfaits :

Le doux murmure des eaux de la fontaine

Répétera : c'est un digne Français.

Résumons-nous :

« Je ne puis aller vous voir; je vous souhaite bien du courage et de la philosophie , il en faut dans le civil comme dans le militaire: j'en sais quelque chose depuis quinze mois. Allons, bonjour et bonne santé.

« Charlet. »

(i) Deux tableaux a l'huile destinés a M. de Rigny.

« P. S. J ai donné soixante francs à ce brave Gérard , qui fart de grands progrès . C'est un gentil garçon : il vous regarde comme un Mécène. Soixante francs pour un pauvre diable de paysagiste , c'est une forêt d'argent !

A M. de Rigny , colonel , à Épinal .

12 Juin 1828.

« J'ai reçu votre agréable billet et votre excellent vin ; comptez sur une reconnaissance égale au nombre de bouteilles. Vous me demandez vos Joueurs , Vieillard et Cavalier , j'en ai le plus grand soin , et j'attends votre présence à Paris pour nous entendre sur les moyerts d'en finir.

« Ma femme va partir pour la Normandie; elle est toujours dans lé même état-, faiblesse extrême et vives douleurs.. J'ai fait une consultation : Roux , Antomarchi et autres assassins brevetés ont dit que la mer, la campagne et le MOUVEMENT pourraient seuls déterminer un MOUVEMENT en mieux. Mes enfants sont crânes. Ma mère est avec moi; elle est très-charge, ma mère ; c'est juste la mère Gérard-Dow.

« Brocantez-vous toujours sur les vieux tableaux ? et la bonne ville d'Épinal contient-elle quelques amateurs?

« Je pense bien que la société y est très-agréable; vous avez , je crois, préfet, maire, commandant de place, juges , commandant de gendarmerie, capitaine du génie, ce qui ne laisse pas que de former ordinairement un cercle curieux pour le philosophe observateur.

« PENNOTIER a déserté mon atelier , parce que je lui.ai dit qu'il était venu au monde pendant que les cornichons étaient en fleur, ce qui avait singulièrement influé sur ses destinées. Je ne l'ai pas revu , ça me prive , j'en cherche un autre.

« Adieu, brave comme tous les braves, qui sont braves -, s'entend.

« Charlet. »

Enfin les Joueurs , le Vieux Cavalier, ces tableaux sous les scellés

apposés. . . par la paresse > sont arrivés à bonne fin , et ont été expédiés au colonel , à Êpinal.

Charlet y joint cette lettre pleine de verve et de gaieté :

A M. de Rigny , colonel , à Êpinal

Août 1828.

c Oui , mon chef, et tellement mon chef que vous avez le droit d'augmenter ma paye; et vive mon chef, je ne connais que mon chef; oui , vive mon chef ! I

a Je vous dirai que je vais partir pour la campagne du 15 au 20; que je suis en train de réunir mes petits fonds afin de vivre au milieu de mes galettes tranquillement pendant la belle saison; je me fais une petite pelote; augmentez-la donc, colonel incomparable , colonel vaillant , parce que tous les colonels sont vaillants; colonel intègre, parce que c'est rare et qu'il y a un vrai mérité... Moi je place la probité au-dessus de toutes les vertus possibles ; ensuite vient l'amour des arts, parce qu'on n'est ni bon père, ni bon époux, ni bon fils, si l'on n'aime les beaux arts ou quelques sciences (je préfère celui qui a la passion des beaux arts , parce que les sciences rentrent encore dans les machines, et en fait de machines, il y en a toujours assez. N'avons-nous pas la machine de Marly , puis les machines politiques que vous savez!). Vous me dites: mais Paillasse, mon ami, tu me tires une carotte, et tu as l'air de me dire qu'il te manque encore un sou pour exécuter le saut de carpe et le tour du chandelier, ah! je comprends! !

« Oui , colonel , je n'attends plus que vous pour la dernière et brillante représentation que je vais donner avant mon départ de Paris. Si vous m'envoyez trop, je ferai dire des prières pour vous ; je suis raisonnable et serai toujours content. En tout cas , nous avons une ressource : la marchandise que je vous ai livrée est solide et résiste au temps , et dans cent ans vous pourrez me la rendre , et je m'engage à vous donner du bénéfice.

« Adieu donc, brave et digne citoyen, portez-vous bien et moi aussi, car la santé est un meuble que j'appelle nécessaire, pour ne pas dire commode.

« Dites à ces dames que je leur présente mes respects et que je les prie de me pardonner mes cascades passées , présentes et à venir en faveur du Jubilé.

« Voilà, colonel, comme on écrit aux gens à qui Ton veut tirer une carotle, et je crois m'en acquitter à la satisfaction générale; c'est ce qu'on appelle carotte supérieure, civile et à racines carrées.

« Adieu (encore une fois), et croyez-moi toujours avec une considération vraiment bien singulière et des sentiments originaux premières épreuves avant la lettre.

« Gharlet. »

Arrivons à la révolution de Juillet, à laquelle Charlet aurait contribué, dit-on, tout autant avec ses crayons que Béranger avec ses chansons. Un critique ajoute: « Charlet a sa part dans l'histoire politique aussi bien que dans l'histoire de l'art. »

Disons donc quelques mots de Charlet politique, puisque nous y sommes obligés pour compléter notre étude.

Rappelons , avant tout, que Charlet est fils d'un dragon de la République, qu'une mère enthousiaste l'a bercé du récit héroïque de ces héroïques soldats qui honoraient le nom français au dehors, pendant que les proscripteurs le déshonoraient au dedans. Toute cette gloire s'est personnifiée pour Charlet dans l'Empire , et pour lui l'Empire, c'est l'Empereur. C'est là son idole, et qu'il reviendra adorer lors de ses déceptions politiques.

Mais, comme tant d'autres, il s'était trompé , croyant que Napoléon avait été un de ces météores qui inondent la terre entière de leur splendide lumière, mais qui disparaissent, ne laissant aucune trace après eux.

Ces réserves faites, entrons dans la politique de Charlet pendant la Restauration et sous le gouvernement de Louis-Philippe.

Et d'abord, Charlet est caustique, il est de l'opposition. « Sous Louis XIV, m'écrivait-il (9 juillet 484-4!), comme sous la République, j'aurais été un bon Français; et cependant les flatteurs du grand roi, comme les flatteurs de ce bon M. de Robespierre, de guillotineuse mémoire, ne m'auraient pas trouvé de leur goût, parce que j'ai le

défaut de la causticité,, défaut qui me fait bien du tort dans l'esprit du père Système... etc. etc. »

Charlet sera donc de l'opposition sous la Restauration ; mais cette opposition ne doit pas être confondue avec celle de cette époque , opposition étroite, égoïste, personnelle, toute passionnée qu'elle voulût paraître pour des intérêts de gloire et de liberté!

Cette opposition, dont son œuvre lithographique et quelquefois ses dessins donnent les preuves, est faite sans fiel, sans haine, est bien innocente, si Ton peut s'exprimer ainsi. Charlet rit, plaisante; il ridiculise ce qu'on appelait alors le voltigeur, auquel il oppose le héros de ce temps qu'on nommait libéral: et même ces débauches de son esprit durent peu; notre artiste revient immédiatement à ses idées douces, gaies, morales, philosophiques; c'est là qu'on le retrouve tout entier.

Hâtons-nous d'ajouter que Charlet est homme de vérité avant tout , et que, croyant voir dans les tendances de la Restauration la décadence de l'honneur militaire, il est dans l'opposition avec son cœur et son esprit, mais sans calcul, comme sans arrière-pensée. En effet, il se trouve à Bayonne, en 1823, au moment de la guerre d'Espagne. Là, seul , hors l'influence d'amis presque tous dans les idées étroites de cet étroit libéralisme d'alors, il voit défiler devant lui une armée française bien disciplinée, bien commandée, animée du feu sacré... Il oublie ses précédents, et s'associe à l'enthousiasme de ce moment, presque général en France. Car, lorsqu'il s'agit de l'armée, Charlet ne voit plus que le drapeau; son âme tout entière est là, et il écraserait de son sarcasme et de son mépris celui qui ne ferait pas des vœux pour la gloire de nos armes (i).

« Vous ne pouvez voiis figurer l'air de gaieté des troupes qui passent (2), écrit Charlet, et l'union qui règne parmi les officiers. Officiers et soldats brûlent de se mesurer avec ees scélérats de descamisados dont on tue et prend un grand nombre. Je n'ai encore pu en voir; mais d'après ce que disent les malades qui reviennent, ces banderoles ne se défendent pas et fuient a l'aspect de nos soldats. »

Et pendant assez longtemps , aucun dessin de Charlet n'aura de couleur politique.

(\) Serrons-nous pour emboîter la patrie, qui ne s'importe guère quelle fut notre cocarde... ( Vie de Valentin, n» 940 du Catalogue.)

(S) Bayonne, 28 août 1893.

Dans tous les cas, si Charlet a contribué à l'établissement de Juillet, il lui a fait une rude guerre depuis , et devant laquelle ses hostilités contre la Restauration ne sont plus que de légères escarmouches. Nous nous abstiendrons d'en donner trop de preuves dans notre correspondance; l'œuvre lithographique est plus que suffisant pour cela.

Un dernier mot sur la politique de Charlet. Elle prenait sa source dans le patriotisme le plus ardent; ne lui demandons pas un principe absolu auquel sa nature si impressionnable ne lui permet pas de s'attacher, surtout au milieu de l'anarchie des partis. Chez lui la politique pouvait se résumer en ces trois mots : force , intelligence, droiture.

Mais toutefois cette politique, il faut bien le dire, et ceci s'applique à d'autres qu'à Charlet, était plus généreuse qu'exécutable; et pour n'en donner qu'un exemple, disons son irritation contre les traités de Vienne. Elle éclate dans ses croquis politiques; a Si j'avais signé les traités de 4815, je me couperais le poing /dit un vieux sergent (4)... » Et cependant le premier acte de tous les gouvernements qui se sont succédé depuis la Restauration, n'a-t-il pas été la reconnaissance de ces mêmes traités ?

Ne confondons pas Charlet avec ces hommes qui depuis si longtemps, et avec un enthousiasme toujours croissant, s'écrient: vivent les institutions qui assurei%ont mon avenir (2) , foulant aux pieds leurs principes de la veille , quand ils ont pris bonne part dans la curée du lendemain.

La révolution de Juillet faisait donc de Charlet un personnage politique. Aussi fut-il recherché, choyé, gâté, absorbé par les principaux coryphées de ce grave événement. Nous tenons de Dittmer, alors secrétaire intime de Casimir Périer, que Charlet s'étant présenté à l'hôtel du premier ministre et ne l'ayant pas trouvé , ce dernier, à son retour, — tout puissant et tout préoccupé qu'il était alors — témoignait son déplaisir de n'avoir pas vu notre joyeux artiste, et insistait pour qu'il revînt bientôt.

Cependant Charlet, au milieu de ces empressements, voulait con-

(i) Catalog., 977. (2) Catalog., 823.

server son indépendance et cette liberté dans sa vie , si nécessaires à la nature de son talent.

Recherché particulièrement par un haut personnage de cette époque, il avait été présenté à Madame, et cette dernière, pensant qu'elle pouvait amuser sa société avec notre artiste , l'avait invité à venir passer huit jours à la campagne en compagnie d'un assez grand nombre d'autres amis.

Il n'en fallait pas tant pour effaroucher Charlet, et voici en quels termes il me racontait son voyage :

« Je me levais de très-bonne heure et je chassais. Au déjeuner je mangeais de bon appétit, et après une petite promenade solitaire, j'allais me coucher. Je me relevais tard, et me promenais de nouveau pour pouvoir faire honneur au dîner. Je dévorais à ce repas, et comme il se prolongeait , je me levais de table pour aller immédiatement me coucher* Je n'ai pas besoin de vous dire que, matin et soir, je ne desserrais les dents que pour manger.

« Un jour cependant qu'on avait réuni plus de monde qu'à l'ordinaire, et de très-belles dames, on mit à jour une petite conspiration ourdie contre moi. A la sortie de table, et au moment où je cherchais à disparaître, ces dames m'appellent... Monsieur Charlet..., Monsieur Charlet..., venez donc nous mettre d'accord...; et une petite duchesse continue, me disant de sa voix flûtée... : Dites-nous donc , monsieur Charlet, la vertu que vous préférez dans une femme. — Moi , Madame... « je juge d'une femme par la qualité de son bouillon... )) Et faisant un demi-tour sur la jambe gauche, je me donnai un air Louis XV. — Eh bien?... lui demandais-je. — « Oh! il y eut un grand mouvement parmi ces dames, et la petite duchesse disait à sa voisine : C'est une canaille! »

Ceci ne rappelle-t-il pas la réponse de Napoléon à M"16 de Staël lui demandant quelle était la femme qu'il estimait le plus ? — Celle qui a fait le plus d'enfants, répondait le grand général.

Charlet a eu en mémoire cette anecdote dans sa vie de Valentin (1).

Disons maintenant et sérieusement que l'influence de Charlet auprès des hommes du pouvoir après 1830, lorsqu'elle s'exerça, fut toujours mise au service de personnes dignes d'être recommandées , et pour leur faire obtenir quelques petits emplois, quelques modestes pensions. Il fit décorer son ami Bellangé, une des bonnes actions de ma vie , dit-il dans une de ses lettres. Il est curieux de voir Charlet

(I) Calalog., 948.

demander à cette époque la croix pour Decamps , dont les opinions étaient alors en contradiction flagrante avec les siennes. Il est bien plus curieux encore de voir l'ancien petit élève de Gros jeter sur le tapis la croix de commandeur pour son illustre maître.

Quant à lui, nommé chevalier de la Légion d'honneur, le 27 avril 4831, non comme artiste, mais pour ses services dans la garde nationale, car il reçut la croix des mains du comte de Lobau, il bornait ses prétentions à demander un logement dans le palais de l'Institut, vacant alors par la mort récente du peintre Lethière. Voici la lettre qu'il écrivait à ce sujet.

Avril 1832.

Charlet, peintre, à M. Vitet, homme de lettres.

« Monsieur,

« Je suis un vil intrigant , un homme qui ne peut ouvrir les ailes de son ambition démesurée, faute d'espace, comme ce pauvre fou d'ESCOUSSE , qui s'était figuré devoir se détruire parce que la terre ne pouvait contenir son génie ; seulement , moi , je n'ai pas envie de me détruire , bien au contraire. Doué d'une bonne organisation et d'un caractère anti-cholérique, je fais et ferai toujours mon possible pour atteindre un numéro assez élevé pour être longtemps encore en dehors des contingents de l'autre monde. Mais voici le sujet de mon insatiable ambition.

« Notre pauvre Lethière vient de mourir et de laisser un logement vacant au palais des Beaux- Arts; je demande ce logement pour moi et ma bonne petite famille. M. d'Argout (1) est malade ; je ne puis donc le tourmenter de cette réclamation ; mais encore faut-il que je prenne l'avance ; car malgré toutes ses bonnes intentions pour moi , j'arrive toujours trop tard : la nappe est enlevée; on est désespéré; il n'y a plus rien à m'oflfrir. Moi , je suis philosophe ; je dis : c'est bien ; l'intention est réputée pour le fait ; j'ai le ventre creux , mais c'est égal ; j'ai ma sangle de consolation ; je serre d'un cran, et me retire.

(1) Alors ministre de l'intérieur.

« Aujourd'hui je me présente avant que le couvert soit mis, mais j'ai tellement de chances qu'il pourra bien m'arriver de n'être pas au nombre des invités ; j'ai donc besoin de vous et de votre aide pour dire à M. d'Argout :

<r Monsieur le Ministre ,

« Un logement est vacant dans les bâtiments des Beaux- Arts ; Gharlet le désire ; il m'a chargé particulièrement de vous faire cette demande , et j'ai à cœur de réussir , car je l'estime et veux lui être agréable.

« 1° Parce que c'est un bon citoyen, sage et solide; un homme sur qui l'on peut compter et qu'il faut avoir dans les rangs de ses amis ;

« 2° Parce qu'il n'a point de fortune ; qu'il a femme et enfants et mère, qu'il sait faire vivre avec son industrie; qu'il est fils d'un dragon delà République; que son père ne lui a laissé pour toute fortune qu'une culotte de peau et une paire de bottes un peu fatiguées par les campagnes de Sambre-et-Meuse ; qu'il n'a pu acquérir ni rentes sur le grand-livre , ni propriétés foncières , avec le décompte de linge et chaussure a lui fait à titre d'héritage , et qui s'est monté a neuf francs soixantequinze centimes ;

« 3° M. de Rigny et M. Louis (i) désirent beaucoup que vous fassiez ce que je demande , moi , homme de lettres , pour un artiste à qui je dois être en aide. C'est une chose que vous ne refuserez pas , attendu que le logement en question est dans la troisième cour de l'Institut , totalement isolé , totalement indépendant des bâtiments de messieurs les académiciens, et que vous ferez f monsieur le Ministre , une chose toute populaire , qui sera bien reçue des artistes et regardée comme de bonne justice, quoique beaucoup de ces messieurs soient aujourd'hui des négociants peu remués et tourmentés de la fièvre des arts , mais fort ardents à la curée. .

a Allons , monsieur le Ministre , que votre retour à la santé et aux affaires soit marqué par une bonne action ; cela porte

(4) Alors ministres de la marine et des finances.

bonheur. Signez , afin que je puisse dire à Charlet.: c'est fait...

<( Enfin , mensieur Vitet , j'ai prié le papa Louis de me seconder et de faire la demande à M. d'Argout ; mais il m'a été fait tant de professes , on m'a répété tant de fois : « Mais , « mon brave, indiquez-nous ce que nous pouvons faire pour « vous , voyons I » et de tout cet enthousiasme à m' être utile il est résulté si peu d'effets, que j'ai recours k vous avant que la nuée de corbeaux ne s'abatte sur la proie.

« Je dois vous faire part dune dernière crainte , c'est qu'une dixième Muse. . . (je ne sais où diable on en déterre. . . des Muses. . . je ne vois que portraits de femme qui ont été la dixième Muse, et j'ai tellement de guignon , qu'une onzième est capable de s'être mise en route pour me faire casser le nez). Je dois donc craindre qu'une Muse quelconque n'ait fait sa demande en vers déchirants ; de ces vers où l'on peint sa malheureuse poskion avec des gants glacés , en rentrant d'une soirée où l'on a perdu deux cent cinquante francs à l'écarté. On fait pleurer d'augustes yeux , et rien ne peut se refuser au malheur. . . »

Ici se terminait ce projet de demande que avons eu entre les mains; la requête ne fut pas accueillie. Elle aurait dû l'être cependant, ne fût-ce qu'à cause de la forme que Charlet avait su lui donner.

Quelques jours après, Charlet écrivait à M. de Rigny, promu.au grade dé général et commandant une brigade à Gompiègne.

Paris, mai 1832.

« Notre canonnier est à Tours ; Poterlet (1 ) travaille et vous fait un sujet tiré des Puritains , ça va bien ; seulement , le nerf de la guerre, qui est le muscle principal de la paix , s'absente et laisse un certain vide dans un endroit peu fréquenté , il est vrai , et où Ton trouve plus de mie de pain que de quadruples... je veux parler de la bourse des artistes : Poterlet y est en baisse égale a celle des Corlès, mais c'est égal..., il a rêvé qu'un de

(1) Poterlet avait son atelier auprès de celai de Charlet. Artiste de talent, il est mort jeune.

ses oncles allait arriver d'Amérique, comme il est d'usage dans les comédies bien faites , et cela lui fait prendre patience.

« Du reste , tout va bien , nous comptons vingt mille morts (1 ) ; ça fait des malheureux de moins , des indigents de plus , beaucoup de misère et pas de profits ; quant au patriotisme, au-dessous de zéro; mais le dévouement de vos vieux amis est toujours monté entre les vers k soie et le Sénégal (REHÉAUMUR), ce qui nous donne cinquante -deux degrés de chaleur animale et le plaisir de pouvoir faire cuire des œufs au soleil de notre amitié.

« Plaisanterie et méchanceté a part , il y a un logement vacant aux Quatre -Nations; mais M. d'Argoul ne veut plus que Ton en donne , c'est un abus ; il vaut mieux laisser les rats y former des rassemblements qui rongeront et détruiront le pouvoir. Notre ami LOUIS doit demander ce logement pour moi à M. d'Argout, qui le donnera a un autre , parce qu'il est d'usage de ne rien obtenir quand on a des ministres dans sa manche , ce qui me fait penser qu'il vaudrait mieux en avoir ailleurs, parce que leur position critique leur ferait faire quelque chose en notre faveur pour se soustraire à un cas inévitable. Je continue mes cours de philosophie élémentaire et alimentaire ; l'esprit en profite et le corps s'en nourrit; ou bien le corps en profite et l'esprit s'en nourrit ; le moral se soutient, le physique fait son chemin, et j'en rends grâces à la nature.

« Mon fils commence à dire PAPA DINDON ; il aura de l'esprit et de la justesse dans les idées , ce qui ne lui ouvrira pas la porte des honneurs et de la fortune par le temps qui court ; mais s'il a l'esprit de l'état qu'il embrassera, il en saura beaucoup plus que les grands hommes qui se sont chargés d'élargir te foyer des connaissances et de l'émancipation intellectuelle ; attendu que s'il donnait dans cette dernière route, je lui conseillerais de se faire saint-simonien ou pierrot aux Funambules , lui souhaitant très-particulièrement le talent de Debureau.

« Toute la petite famille est en bonne santé , ainsi que les amis. Billoux va , je crois , partir pour la Morée et fondre dans la Grèce ; il est chargé de faire effectuer des rentrées de fonds ; il prétend que la Grèce doit.

(1) Par le choléia.

« Enfin Dieu arrangera le tout pour que chacun ait sa récompense. Demandons-en bonne part ; lorsqu'il s'agit de recevoir les bontés divines on ne risque rien d'en demander beaucoup...

« Adieu , portez- vous bien et nous aussi, et bon voyage surtout (1).

« ClIARLET. »>

Nous venons de faire connaissance avec Billoux , dont il est souvent question dans les lettres de Charlet, et qui se trouve plus souvent encore représenté avec son bandeau sur l'œil dans les dessins et les lithographies de son ami.

Billoux était un gros, un très-gros bon garçon; ancien sous-lieutenant d'infanterie, il avait perdu son œil par suite d'une blessure. Depuis, et après avoir écrit dans quelques journaux royalistes, il était devenu sous-chef de bureau à la marine et capitaine de la garde nationale.

Viveur, spirituel, bon convive, Billoux a été longtemps le satellite de Charlet, et personne plus que lui ne savait entretenir sa verve et sa bonne humeur.

Nous disions que Billoux était très-gros : entrant dans un omnibus , il n'y trouve qu'un ivrogne endormi; celui-ci se réveille, aperçoit Billoux, et crie au conducteur : COMPLET ! !

Cependant Charlet fit encore quelques démarches pour obtenir le logement en question.

« J'ai vu le marin (2) il y a deux jours (écrit -il à son frère) et mangé la soupe aux herbes avec lui ; j ai fait de la haute politique qui Fa fait rire. Un disait qu'il devait passer aux affaires étrangères et présider le conseil ; moi , je le voudrais ; mon logement alors serait enlevé de vive force. Il m'a promis de saisir au collet le chef des Arts et de lui faire signer mon affaire le pistolet sur le cœur ; tout cela veut dire que mon logement est encore en perspective. Pourtant je compte sur notre marin pour aborder le BATIMENT.

« Vous connaissez maintenant la composition de la maison

"(1) Le général de Rigny était envoyé fa Lille. (2) L'amiral de Rigny, ministre de la marine.

du CHEF DE L'ÉTAT ; il y a de tout : des parleurs, des faiseurs de ver» et même des gens qui font de la prose en parlant ; je serais curieux de les yoir en tenue.

« Vous allez a Lille : quand vous y serez, vous m'écrirez si l'on peut y caserner un artiste. »

Un* peu plus tard Charlet ajoute :

« Je ne demanderai rien a vos bons parents ; d'ailleurs mes dessins doublent de prix ; je suis content , et ils ne pourraient rien m'offrir qui valût mon extrême indépendance et ma fainéante liberté. »

Vers cette époque l'horizon politique semblait se rembrunir , et il devenait difficile d'éviter une guerre, au moins partielle, à Fissue des conférences de la quadruple alliance....

Ghàrlet ne doute pas que son ami le général de Rigny n'obtienne un commandement , et il veut se mettre en mesure de faire son profit de la guerre. A cet effet il écrit au général , en ce moment en tournée de révision dans le département du Nord :

Paris , 2 septembre i832.

Mon général,

« Il parait que vous vous amusez singulièrement au milieu du bétail soumis à votre choix. Ça doit être drôle un conseil de révision, ou de recrutement; quel joli bazar ça doit faire! Enfin tirez vous-en du mieux que vous pourrez.

« Il faut que je vous dise que , voulant absolument me retirer de ce qu'on appelle le monde, je me fais de petites économies pour avoir un cheval ; mais comme je suis peu versé dans ces sortes d'affaires , c'est vous que je vais mettre à la tête de mon entreprise,

« Voici ce qu'il me faut guetter et me faire empletter au meilleur compte , et le meilleur possible. Je veux avoir un bon cheval à la Yandermeulen , alezan , bai , ou rouge , ou bleu r ou vert, h tous crins (j'y tiens), enfin un de ces bons chevaux de

gendarme. Tâchez de me maquignonner cela de manière que j'aie le moins possible à payer. Je fais mes affaires et peux le nourrir facilement.

« Vous me le ferez travailler ferme en attendant que je puisse aller vous voir et le ramener ; d'ici à ce temps je vais travailler au manège.

« J'ai fait la revue de mon mobilier en fait d'amis ; j'en ai rayé un grand nombre, que j'ai portés sur la liste des connaissances. Comme on peut avoir la guerre, et que vous pouvez être appelé à certains commandements actifs , mon intention est de faire campagne avec vous. Je veux avoir un bon cheval , doux, fort et philosophe , sobre et de bonne société.

« Je n'ai rien aulre chose à vous dire, soignez mon affaire.

« Tout à vous, de cœur.

« Charlet. ))

Vers la fin de cette même année 1832, Charlet accompagna dans la campagne d'Anvers son ami le général, qui commandait une brigade de cavalerie. Il a laissé dans ses papiers quelques souvenirs de son séjour à l'armée. Tout incomplets qu'ils sont, nous regrettons de ne pouvoir (par diverses causes) les donner ici. Nous en détachons un seul épisode, que Charlet décrit avec son crayon au n°809 de notre Catalogue.

Ces fragments, sous forme de journal , sont écrits d'un seul jet, comme tout ce qu'écrivait Charlet; on y reconnaît cette droiture d'esprit qu'il apporte dans toutes ses appréciations et des choses et des hommes, et l'on doit croire que notre artiste eût été, le cas échéant, un excellent officier.

Jeudi, 6 décembre. — De la Pipe-de- Tabac.

« La carabinière me réveille... je n'y vois goutte... je

cherche mes boites... j'ai beaucoup de peine à sortir de la maison... je fais éveiller M. Dairoles, nous mangeons du pain et du beurre; le général (général Harlet) monte à cheval; nous voilà partis...

64 première partie.

<( L'officier d'ordonnance du général marche avec moi... les chemins sont exécrables... nous arrivons aux digues... Oh! le bel aspect , et comment l'artillerie a-t-elle fait? Rien n'est impossible aux troupes françaises, et toujours delà gaieté... Mon guide est un bon garçon , et ce n'est que dans la troupe que l'on trouve cette fraternité... COCHONS DE BOURGEOIS DE PARIS, JE VOUS HAÏS, JE VOUS ÉGUEXÈCRE!... Mon guide me mène à tous les postes avancés ; je découvre Anvers , la citadelle, je vois le bâtiment incendié... il brûle toujours... Ah 1 que c'est beau , ces arbres qui se reflètent dans les polders inondés; ces millions de canards qui me font envie.,, à la broche... Nous sommes dans la boue jusqu'au milieu des jambes. Mon sous-lieutenant m'aide à me tirer d'embarras... J'enfonce!... j'enfonce!... un bâton!... ah! me voilà sorti... On blague... Le sous -lieutenant enfonce à son tour... nous enfonçons... nous sommes enfoncés. Quelle canonnade : les boulets sifflent... un d'eux vient tomber dans l'eau; il a passé par-dessus la citadelle... Ma pauvre femme, si tu me voyais... quel déchet!... Il n'y a plus de femme... je m'expose... les canards s'envolent... je m'assieds au banc de jonc des troupiers ; on me respecte... j'ai une bonne tête... je m'acclimate. On me donne la goutte... je suis dans les joncs; les troupiers se débarbouillent, font la soupe, grattent les buflleteries. Les officiers ont des bonnets de laine ; c'est délicieux. Nous fraternisons. La canonnade de l'escadrille hollandaise ronfle à notre gauche ; je n'y vais pas , attendu que les boulets des corvettes pourraient me casser la mâchoire , et j'en ai besoin pour le déjeûner que m'offre le sous -lieutenant. Allons déjeûner k la turne... vraie turne... La misère est grande. Je me repasse une chope de bière ; je tortille de la vache et mange du beurre salé. . . J'écris à ma femme ; un fourrier se charge de ma lettre. . . la canonnade va toujours... Je reviens avec ma trique pour me recruter a Saint-Nicolas de tout ce qui m'est nécessaire pour m'établira la Pipe- de-Tabac... La carriole m'avait rejoint à Boveren... M. Dairoles est rayonnant; il rit... Ah! tant mieux; nous soupons ; le général est gai , sa migraine est passée,..

Voici la lettre de Charlet à sa femme :

« Ma chère amie , je t'écris ces quelques mots , quoique lu aies reçu de mes nouvelles il y a peu de jours. Je suis avec la division Sébastiani dans les polders de la têle de Flandre ; hier j'étais attendu chez le général pour déjeûner; je n'ai pu arriver , j'étais enfoncé dans la boue à près de deux pieds ; les camarades du 11 me léger m'ont tendu la perche ; service que j'ai rendu dix minutes après à un brave officier qui riait de ma misère.

« Surtout ne te tourmente pas ; je ne puis retourner à Paris avant la fin de la pièce. Je suis a demi-portée de canon d'Anvers , au milieu de canards sauvages ; mais défendu de les tirer, La canonnade roule admirablement , et je ne pense pas que la citadelle puisse tenir encore huit jours.

« Je t'écris en ce moment du bivouac de la Pipe-de-Tabac ; on y est bien , au frais , au milieu des roseaux et des grenouilles, s'il y en avait ; mais elles n'y peuvent vivre, le bouillon étant trop salé. Sitôt que je pourrai passer l'Escaut, je le ferai; mais j'attends un mouvement vigoureux sur la citadelle, qui nous crèverait la figure si nous voulions passer trop tôt.

« On passe bien à BURCK; mais une fois de l'autre côté je ne saurais où fixer mon quartier-général , et me trouverais en rase campagne, offrant mes quilles aux boulets des assiégés, qui blessent du monde où ils n'ajustent pas: aussi la tranchée est un abri où Ion peut vivre en toute sécurité. Les Hollandais ne savent pas jeter leurs bombes ; nos canonniers les retournent d'une drôle de façon : la lunette Saint-Laurent est déjà en malelolte , c'est très-amusant. Ne te fais pas, surtout, de tableaux effrayants el inquiétants; sois aussi tranquille que moi.

« J'AI DE BONS MATÉRIAUX, j'ai vu de bonnes choses que tout le monde ne peut pas voir. La Providence m'a donné une santé remarquable , el qui est en plein rapport en ce moment.

« Les bulletins qui parlent du prince (le duc d'Orléans) et de l'ouverture de la tranchée son! des plus ridicules, et font de

66 PREMIERE TARTIE.

la mauvaise politique ; voici le fait : On est allé de nuit , comme j iBi

de coutume , ouvrir la tranchée ; pas un coup de canon n'a été eb-

tiré. Le lendemain le colonel Auvray a porté la sommation , et a <j

le général Chassé a répondu que puisqu'on avait commencé fort

les travaux , il allait commencer la défense. *

« Donc, il n'y a eu ni dangers, ni action, ni.... Tout ce <tio

qu'on débite fera plutôt du tort au prince , car on ne peut se , téfc

figurer le mauvais effet de toutes ces blagues de salon aux yeux l te '

de l'armée... ça fait suer... il faut renoncer à ces niaiseries , le*

ce n'est plus dans les mœurs de l'armée. y*x

« J'ai peu dépensé, mais je vais sans doute quitter le gênérai. Ma foi tant mieux... toujours du général... toujours du général... je serai à l'ordinaire du sous- officier , ça me va, je suis libre. Si je veux manger, je mangerai; si je veux, je ne 1*

mangerai pas. Des patates, de la vache, c'est bon ; du beurre I i

salé, délicieux... ; de la bierre, ça suffît... | <

a J'ai besoin de cette vie frugale; le général est un vrai asiatique : nous vivions comme des pourceaux , mangeant toute la journée...

a Je t'embrasse de tout mon cœur , ainsi que mon petit Toussaint.

« Charlbt. »

J'ai de bons matériaux (dit Chariet à sa femme); ces matériaux consistaient dans deux petits croquis : une vue de la Citadelle, et un — '' officier hollandais. C'est avec ses souvenirs que Chariet a dessiné -^ les trente et quelques croquis qui lui ont été inspirés par la campagne ~ d'Anvers (1).

Peu de jours après le retour de Chariet à Paris , et sachant qu'il — I allait commencer son œuvre, je lui écrivis; au milieu de mauvaises — — , plaisanteries y je lui disais que je croyais le trop bien connaître poui avoir pu supposer que lui, philosophe, il pouvait se transformer courtisan.

Or Chariet y et c'est assez l'habitude des plaisants , n'aimait pas trop qu'on le payât de la même monnaie ; aussi me répondit-il :

« Bon et excellent homme, mais vaincu, tout à fait vaincu ,

aurez-vous assez d'indulgence pour excuser ma paresse k vous écrire ; j'avoue que je suis un profond gredin , un être immoral et digne de la colère de Dieu (car je crois en Dieu , vu que mon portier qui battait sa femme a été enlevé par le choléra). /

« Je fais de la lithographie, des croquis de marche, de campement, cuisines, etc. ; ce sera Anvers, Rotterdam, ou Pékin ; je ne célèbre personne depuis que j'ai lu que l' ARCHE de triomphe de la barrière de l'ÉTOILE devait élever ses arceaux pour laisser passer le géant de la gloire française (1), ce bon et innocent Ferdinand d'Angoulême, qui n'a jamais cassé une patte k une mouche , ni donné un soufflet k un hanneton (2).

« Billoux est toujours le même ; il vient de m'exécuter d'une carotte de quatre-vingts francs; mais j'ai pu lui dire sa grande vérité et ne lui ai rien caché. Il prétend s'être liquidé envers vous en objets d'art ; j'ai pris cela pour argent comptant.

« Notre général est k Lille ; toujours le même , toujours; j'ai très-bien vécu k son quartier général... Ah! quelle guerre... quelle guerre ! ! !

« Poterlet vient de se faire carliste forcené: il prétend qu'il n'y a d'argent k gagner pour les jeunes artistes qu'avec les partisans de la monarchie aînée ; il prétend que la cadette nous

fait la queue.

« Tâchez donc de venir faire un tour k Paris.

<( Je ne vous en dis pas davantage ; je suis paresseux d'écriture.

« Adieu , brave et digne homme ; vaincu , c'est vrai , mais toujours l'ami des arts et des gueux d'artistes.

« Charlet. )) Paris , 1? février 1331.

Ce même jour Charlet répond au souvenir d'un officier du %$m* de

(i) Victor Hugo avait dit après la campagne d'Espagne de 18i3 :

Dressez-vous jusqu'au ciel , portique de l'histoire , Que le géant de notre gloire Puisse passer sans se courber.

(i) Charlet parlait en d'autres termes de ce prince , quand il parlait sérieusement.

ligne y régiment au milieu duquel il avait passé quelques jours de bivouac à Wilrich.

« Mon cher Monsieur Voirin , je vous remercie de votre bonne et amicale lettre ; je vous réponds à la course , je suis écrasé de travaux. Le sybaritisroe ne fait que m'iuspirer le regret de la soupe au bivouac , en me rappelant les bonnes journées que j'ai passées à votre camp. J'ai appris avec peine que vous n'aviez été pour rien dans la nuée de récompenses et avancements bien ou mal donnés; peut-être votre droiture d'âme et votre franchise toute militaire sont-ils des obstacles; car en ce monde , il faut pour faire son chemin être muni de force pastilles du sérail, de force dose d'encens , le tout infusé dans une grande quantité de mensonges , et assaisonné d'hypocrisie.

« Rappelez-moi , je vous prie , au souvenir de tous vos camarades qui m'ont comblé de prévenances et d'égards.

« À peine ai-je pu causer avec les deux officiers qui m'ont apporté votre lettre, je suis pris jusqu'au menton.

Comme dans ses croquis, Charlet y dans le moindre de ses billets , revêt au moins une forme nouvelle à défaut d'une pensée originale. De là naît pour nous cet embarras , ou de supprimer des lettres qui seraient lues avec plaisir, ou d'étendre notre livre au delà des bornes que nous nous étions prescrites.

A M. Pajol(I).

Mars 1833.

« Mon cher sous-lieutenant ,

« J'ai eu connaissance de votre aimable invitation hier au soir en rentrant ; j'ai vu que vous étiez aux arrêts : c'est trèsbien. Vous allez vide et roide, et la carrière des armes s'ouvre pour vous sous de très-heureux auspices. Vous devez bien pen-

(4) Le comte PAJOL est aujourd'hui (4856) colonel d'état-major ; il est de plus, comme amateur, un artiste distingué. Il avait dessiné a l'atelier de Charlet Celui-ci avait peint, en 4830, à l'huile et sur une toile de petite dimension , le portrait en pied et en uniforme du lieutenant général comte Pajol.

ser qu'un capitaine ne peut aller dîner avec un mauvais sujet

de sous-lieutenant aux arrêts , ce serait d'un trop mauvais exemple.

« D'ailleurs, que peut-on espérer de trouver? un mauvais dîner, un mauvais gîte, et puis le mauvais exemple

« Il faut qu'un garnement comme vous subisse sa peine avec toutes ses horreurs ; ainsi ne comptez sur moi que lorsque vous serez rentré dans le sentier de la vertu.

< Amen ! Ah ! que ça me fait rire l

a A demain , mon cher Pajol , les vingt-quatre heures d'arrêts seront terminées , et nous dînerons mieux dans un bon coin et en liberté.

« Allons, patience, pauvre captif, pauvre victime de l'autorité.

« Amitiés.

<< Charlet. »

Vers cette époque (1833), Canon, dont nous avons déjà parlé et dont nous parlerons encore, était chez moi. Ayant écrit à son maître, je risquai de nouveau quelques plaisanteries. Voici la monnaie de ma pièce.

Au colonel de La Combe , à Tours.

7 octobre 1833.

« Il n'y a donc pas un coin de cette maudite terre où un pauvre diable puisse se cacher et ronger sa croûte tranquillement. J'ai sans doute commis de grands crimes et offensé la Divinité, car je fais sur cette terre de larmes un purgatoire provisoire qui devra me compter, je l'espère, dans l'autre monde. Comment ! il faudra que je prenne une plume et de l'encre , et que je m ennuie pendant une demi-heure à barbotter, bavarder et jeter sur une misérable feuille de deux liards des raisons qui ne valent pas deux sous: et tout cela pour répondre h un honnête homme qui a le cerveau détraqué, et qui m'assassine de lettres, rillettes et autres ingrédients ! Comment! parce que j'ai

pour lui la plus haute estime (c'est-à-dire pour son cœur, car sa pauvre tête...), il faut que je lui écrive malgré moi, malgré le diable, dont j'arrose le rôti et tourne la broche depuis quarante

ans; il faut que je lui écrive , ou sinon Eh bien, je vais lui

écrire , mais c'est pour avoir des rillettes et des pruneaux ; je l'avoue, la gourmandise seule me soutient; puisse-t-elle me soutenir jusqu'au bas de l'autre page. Alléluia, alléluia, aaalleluillia.

Pour des rillettes , Et caetera ,

De mauvaises lettres On écrira; Et puis je recevrai tout ça (les rillettes). Alléluia.

Canon profite

En vrai pacha,

C'est la marmite

Qui le rend gras; Mais à Paris le choléra

L'empoignera.

Alléluia... Alléluia.

« Colonel,

« Je n'ai pas le temps de vous écrire; toute ma famille est en bonne santé; le travail donne, l'artiste regorge, enfin nous nous chauffons les talons à notre grand poêle , en renforcés juste milieu : car il faut vous l'avouer, le juste milieu fait des progrès effrayants. Thiers s'est emparé de moi , je suis son janissaire et son séïde ; c'est l'homme de la jeune école et je le pousse, car je suis pour les jeunes gens , et mon ami Thiers a de bonnes et grandes idées. Vous devez par là penser que la soupe est soignée et que le bifteck ministériel fait son effet.

a Je ne vous parlerai point politique , car au point de corruption et de putréfaction où je suis arrivé , je ne sens rien et trouve tout pour le mieux , excepté mes bucoliques.

« Canon a fait des portraits. Sont-ils vivants? voilà la grande question; c'est là où gît le grand HEIN de saint Joseph, je crois.

« Vous vous proposez de m'envoyer des rillettes ; dam I elles seront bien reçues; mais moi qui mange les faisans du pouvoir et les volailles du gouvernement , je ne leur ferai pas grande fête. A moi , des rillettes I moi qui ne vis que des boulettes du ministère et des brioches de mon bon roi !

Il faut que j'aille à l'atelier gratter la pierre; bien le bonjour, mes respects et amitiés, portez-vous bien et longtemps.

Charlet.

Charlet a dit précédemment qu'après avoir servi pendant plusieurs années cordialement, civiquement comme sergent-major dans la garde nationale, il était devenu, après 1830, capitaine d'une compagnie de grenadiers.

Il avait compris et pris au sérieux ce commandement, car il prévoyait les émeutes qui ne firent pas défaut, il faut l'avouer, à l'établissement de Juillet. « Je vois, me disait-il à l'origine du nouveau gouvernement , que nous aurons de la peine à faire de bonne besogne; nous ne pourrons travailler que d'une main, ayant toujours à nous défendre de l'autre. »

Dans ces émeutes, Charlet paya de sa personne et même de son esprit : il lui arriva en effet plusieurs fois de dissoudre des groupes qui pouvaient devenir séditieux , et cela par la popularité de sa personne, et aussi par quelques paroles et gestes qui ont une si grande puissance sur le gamin de Paris.

« Nous avons fait de l'ouvrage et triomphé sur toute la ligne (écrivait-il le 6 juillet 1832) ; je n'ai pas été tué.

Le lendemain il adressait cette lettre à son colonel ( 10e légion) :

« « J'ai remis à M. le commandant de bataillon la liste des

grenadiers en état de faire l'exercice a feu au détail , car il sera

prudent de commencer par la.

« Il serait bien à désirer que vous fissiez délivrer des carlouches pour dimanche prochain : car si les bataillons voient les premières classes faire l'exercice à feu , nos deuxième et cinquième classes se grossiront , et l'émulation s ensuivra.

« Je vous ferai observer, colonel , que jusqu'à ce jour on a ennuyé les hommes zélés et capables en leur faisant continuellement marquer le pas pour attendre les nonchalants ; et si nous voulons arriver à un résultat inconnu jusqu'à ce jour, il faut faire quelque chose pour ces braves gens ; c'est ainsi que nous mettrons le feu sous le ventre des indifférents.

« Des cartouches, colonel, ou la mort bleu.

« J'ai reçu votre bonne et agréable lettre, et me suis rendu à vos désirs, mon colonel ! Il faut que chacun fasse son devoir : je l'ai signifié aux officiers et sous-officiers qui sont venus me trouver; la grande majorité est excellente, mais je veux faire savoir à certaines personnes que si elles ne s'attèlent pas avec moi , comme le veulent les fonctions qu elles ont acceptées , je lâche le timon , pose mes épaulettes , les mets dans l'obligation

d'en faire autant, et me présente avec elles a la réélection

Je crois, colonel, que c'est ainsi qu'il faut servir. Qui accepte des fonctions doit en subir les conséquences , et remplir religieusement les obligations qu'il a contractées.

(( J'aime ardemment la liberté, mais belle, sage et forte ; je ne la comprends pas courant les rues et couverte de boue : attendu qu'un peuple qui conserve quelque fierté et quelque morale ne peut s'attacher à une prostituée. Voilà mes principes , et je saurais me faire tuer, s'il le fallait , à la tête de ma compagnie , pour m'opposer à la dégradation de ce que j'aime.

« Charlet »

Voilà certes une lettre honorable et qui prouve que Charlet savait être sérieux quand il le fallait. Cependant, et comme toujours, sa gaieté prenait le dessus , et il la mettait souvent à profit dans ses ordres du jour à la compagnie*

En voici un échantillon : •

« Messieurs et chers camarades ,

« Hors la bonne tenue, point de salut; on ne trouve le vrai bonheur que dans la bonne tenue. Un garde national bien tenu est un homme en qui j'aurais pleine confiance; c'est ordinairement un homme dune société agréable ; le soin qu'il apporte à sa tenue , il le porte dans ses moindres actions : il est exact , de parole sûre , bon père , bon ami , bon époux , bon citoyen. Il aime sa compagnie , il a confiance en son capitaine.

« Je sais bien qu'il n'est pas de régie sans exception ; mais je puis assurer, d'après les observations nombreuses que m'a permis de faire ma longue expérience, que c'est parmi les gardes nationaux mal tenus que j'ai rencontré ces esprits tracassiers et malheureux, ces caractères bilieux toujours mécontents ; ou de ces hommes esprits forts , ou capacités gigantesques , qui se croiraient compromis s'ils se présentaient en bonne tenue sous les armes, attendu qu'un génie profond doit toujours être malpropre.

Croyez bien, Messieurs, et recevez-en l'assurance positive, ce n'est pas dans nos rangs que j'ai fait ces observations; non certes, je n'ai pu remarquer parmi vous que l'ensemble le plus parfait et le désir de faire de notre compagnie un modèle pour la légion

(Suit la description des diverses tenues d'été).

En 1834 , après les émeutes de cette époque , Gharlet fut nommé chef de bataillon.

« Nous nous sommes couverts de gloire (dit-il le 50 avril). Je suis chef de bataillon ; ce qui me rapporte deux cents francs que je viens de dépenser, et beaucoup de temps à perdre.

« Je viens de faire donner la croix à ce bon Bellangé ; c'est une des bonnes œuvres de ma vie. J'ai jeté sur le tapis la croix de commandeur pour ôros , mais il faudrait qu'elle fût flanquée de celle de Gérard ; il n'y a rien d'arrêté à cet égard.

« Puis ma femme est grosse. »

Cette situation de Mm* Charlet ayant amené quelques malaises ordinaires , Charlet refuse en ces termes une invitation d'un de ses amis.

« Mon cher ami , ma femme est tellement malade de sa grossesse qu'il faut que nous ajournions notre réunion chez vous.

« Vous savez ce que c'est qu'une femme grosse: ma pauvre femme se fait une montagne insurmontable de son déplacement.

« Respectons la grosse S qui est peut-être une petite s d'esprit. Le mois prochain les maux de cœur auront cessé et nous prendrons jour.

« Bonjour et bonne amitié.

« Charlet. »

Quelques difficultés qu'il rencontrât dans la peinture, Charlet cependant ne se décourageait pas, et bien qu'il eût peine à mener un tableau à bonne fin, il né laissait pas que d'en entreprendre souvent. H attribuait principalement son manque d'adresse dans l'exécution , à ce que d'abord chez son maître Gros il avait fait peu d'études peintes d'après nature. Puis il était trop impatient d'arriver immédiatement à un résultat , gâté qu'il était par l'habitude des procédés de la lithographie, de la sépiaet de l'aquarelle, qui lui permettaient de formuler promptement sa pensée et de la livrer au public. Sévère pour lui-même et dans sa peinture surtout, rien dans ses œuvres ne pouvait le satisfaire.

« Un jour, nous racontait M. de Rigny , Charlet tombait chez moi , alors que j'étais en garnison à Arras; c'était en 1821. Il avait apporté des toiles, dans l'intention d'attaquer l'huile, comme il le disait. Vraiment c'était chose admirable à voir que ces ébauches, où les têtes seules, quelque peu finies, étaient belles et touchantes de sentiment et de couleur. Je me souviens entr'autres d'un jeune sousofficier du génie mourant sur un grabat et soigné par une sœur hospitalière ; Charlet en paraissait content , et me promit bien de terminer ce tableau. Quelques jours après, la diligence emportait notre ami vers Paris, et mon domestique trouvait sur son lit cette toile et plu-

SA VUE. — SES LETTRES. 7i>

sieurs autres crevées, massacrées, au point de ne pouvoir en réunir les lambeaux. Il le regretta plus tard, ne fût-ce, me disait- il, que comme souvenirs de certaines impressions; mais le mal était fait. »

Gbarlet aurait infailliblement réussi dans les parties les plus élevées de l'art (il en a d'ailleurs donné la preuve dans son Épisode de la retraite de Russie) sans cette mobilité d'esprit, ou plutôt cette prodigieuse facilité d'observation qui lui faisait tout saisir au vol et le tracer de même. Il avait le sentiment du beau à un suprême degré. Mais pour arriver à l'exécution , il lui aurait fallu dominer ses entraînements, dompter sa nature, c'est-à-dire s'attacher pendant un certain temps à une même chose et forcer sa volonté à la pétrir... or c'était chose à peu près impossible que de maintenir Charlet dans cette voie.

Aussi cette sévérité pour lui-même et son inconstance ordinaire lui faisaient-elles trop souvent abandonner une toile commencée. Ou, s'il se complaisait dans son sujet, il ne savait plus s'arrêter à propos et finissait par Véreinter. De là toutes ces toiles inachevées qui ont fait le fond de la vente après sa mort, en 1846; et ceux qui ont assisté à cette vente se rappellent ces cris d'admiration au passage d'un si grand nombre d'ébauches peintes. « C'est comme Géricault , » disait-on. Et en effet , parmi les peintres modernes , un bien petit nombre ont eu un pinceau aussi puissant que celui de Charlet.

Il eût fallu à ce dernier un ami intelligent qui fût là, constamment près de lui , pour lui donner les encouragements dont il avait si grand besoin, pour le remonter, suivant l'expression d'atelier, et surtout pour arracher du chevalet un tableau venu à point , et qu'il perdait par le désir malencontreux de mieux faire.

J'ai été assez heureux pour en sauver un de cette manière , tableau excellent, et qui seul suffirait pour prouver que Charlet savait trèsrbien peindre.

Un jour nous fîmes dans son atelier , en son absence bien entendu , et avec notre ami M. de Rigny , une revue générale de toutes les toiles reléguées sur la planche au fur et à mesure qu'elles étaient abandonnées. Dans le nombre, je fus vivement impressionné d'une composition d'une assez grande dimension, et déjà fort avancée: c'était une levée de bivouac. Dans le fond , ces plans lointains , cette immense étendue de terrain dont Charlet possède si bien le secret (même dans de simples lithographies) ; au milieu du tableau, mais à un plan éloigné, l'Empereur entouré de son état -major et de troupes à pied déjà en marche. A gauche, sur le premier plan, des cuirassiers délicieusement touchés, également en marche; la partie droite de ce premier plan seulement sans indication. Après avoir

longtemps admiré cette belle toile, nous la remîmes, comme les autres, mais non sans "regret, à l'infirmerie. Quelques jours après, quel est mon étonnement de trouver Charlet travaillant à ce même tableau ! — Canon vous a-t-il dit quelque chose ? lui deraandai-je. — Non; j'ai fouillé dans mes vieilles toiles, je n'ai pas été trop mécontent de celle-ci, et la voilà reprise. ■ — J'en avais rêvé, lui dis-je, et vous allez donner de la réalité à mon rêve, en me réservant votre tableau. — Je le veux bien, dit Charlet, et comme j'avais dessein de remplir ce vide à droite par de l'artillerie , puisque vous voulez mon tableau, je vous mettrai dedans , ajouta-t-il avec son air goguenard ; seulement fournissez-moi un modèle de canon.

Le lendemain le modèle était à son atelier, et le tableau allait son train; il était à peu près achevé peu de jours après, et il ayait tenu plus encore qu'il n'avait promis.

Je fus donc un matin pour enlever mon tableau , et je trouvai Charlet peignant un autre sujet. Après quelques mots échangés, il me regarde avec malice : — « Est-ce que vous pensez toujours au tableau? dit- il. — Mais j'y pense d'autant plus que je viens le prendre. — -Ah! c'est qu'il est arrivé un petit accident..*, voilà ce que c'est : avant hier, j'ai dîné à la campagne , et revenant le soir à pied , j'ai été saisi, transporté, enthousiasmé par un admirable coucher de soleil; j'en ai rêvé toute la nuit. Le lendemain j'ai couru à mon atelier et me suis emparé de la première toile venue pour y transmettre mes souvenirs sublimes de la veille; je ne me suis aperçu que trop tard que c'était votre tableau.... soyez tranquille, du reste, le voici.... » et en même temps il me mettait sous les yeux un ciel abominable, et des empâtements d'ocre rouge recouvraient malheureusement et Napoléon, et son état-major, et les troupes en marche: les cuirassiers seuls avaient été épargnés.

Ce tableau paraissant à la vente de Charlet, j'ai encouragé les amateurs à l'acheter, leur disant qu'il y avait sous cette peinture une excellente chose enfouie; le tableau m'est resté , c'était de droit. J'ai eu le chagrin, en faisant enlever ce détestable ciel, d'entrevoir encore une fois Napoléon et les troupes en marche ; puis , me décidant à un sacrifice nécessaire, j'ai fait extraire les cuirassiers, qui seuls forment encore un charmant petit tableau.

Ge que nous venons de raconter ne rappelle-t-il pas la fantaisie de Rembrandt, voulant à toute force peindre son singe favori sous le portrait d'un bourgmestre.

Mais en même temps que Charlet me présentait le résultat de son coupable enthousiasme , Canon me faisait signe , et me montrait un tableau achevé sur le chevalet du maître, puis me tirant à part:

« Emportez-le, me dit-il , car ce soir il n'existerait plus; » et je mis le conseil à profit.

Nous venons de parler de Canon, nommons aussi Lalaisse, tous deux dignes amis et élèves de Charlet, et ses professeurs adjoints à Fécole Polytechnique. Disons immédiatement, quoique cela s'applique principalement aux grandes toiles dont nous parlerons plus tard, que tous deux ont été utiles, nécessaires même à leur maître pour les lui faire mener à bien.

Mais ne fatiguons pas trop longtemps nos lecteurs de notre prose; pour raviver leur attention, voici quelques lettres de Gharlet :

Au général de Rigny, à Lille.

21 août 1834.

« Mon digne chef, je viens de vous faire expédier cette misérable esquisse; je suis vraiment très-fâché que vous l'ayez fait mettre à votre exposition ; elle n'en vaut pas la peine. C'est une pochade d'artiste k amateur ; ce n'est pas fait pour la masse, qui a toujours infiniment de bon sens , mais qui se trompe presque toujours.

Parlons d'autre chose : est-ce que dernièrement je n'ai pas rencontré chez le secrétaire général de l'intérieur Mademoiselle, vous savez? Ah ! mon Dieu! que le temps est une vilaine chose quand il se met à friper une tête douée de grâces et d'attraits; pauvre femme!! ! Il a fallu qu'elle se fît reconnaître! Otempus, o morue, un vrai casse-noisette, quoi ! Sa bonne mère boite toujours, et son mari ne fait pas très-bien marcher son affaire.*. Pauvre homme , pauvres femmes ! O tempus , tu dessèches tout , cœurs , tonneaux et bouteilles!

Ah ! Dieu , mon Dieu , mon Dieu , mon Dieu , mon Dieu ! et mon cœur aussi s'est trouvé sec; cette bonne dame a fait des frais pour me prouver que ce qui semblait être n'était pas, attendu que ce qu'on croyait avoir été n'était pas, et que ce

qui était ne devait pas être et puis des méchancetés sur les

femmes en général ; se faisant , elle , la meilleure part de bonté. J'ai tout accordé, excepté la bonté; lui disant que de l'espèce je ne m'en souciais , vivant au jour le jour, et tâchant d'éviter les

ennuyeux et le choléra , les femmes savantes et la peste. Enfin elle est venue me faire visite à l'atelier. Ah ! que c'est triste chose qu'une pauvre femme qu'on a perdue de vue pendant douze ans, et que Von retrouve femme fossile, vraie tenue de sibylle !

« Cet esprit , qui a dix-huit ou vingt ans est escorté de fraîcheur, de tournure, déjeune malice, de méchancetés atroces, que Ton trouve folâtres et délicieuses; tout cela a trente-deux ans , avec des dents de moins , un œil louche et des appas comme la place d'armes de Versailles; c'est fini! Adieu, brocante, friperie > vieux , usé, connu; on a lu cela dans tous les feuilletons et tous les bouquins passés , présents , à venir et à mourir. La méchanceté n'est plus que de la méchanceté sèche , les zéphyrs qui folâtraient ne sont plus que les chauves-souris de M,,e Lenormand. Menez-moi k Toulon , attachez-moi à la chaîne, je consens à recevoir cent coups de trique par jour ; mais mon Dieu , mon doux Sauveur, débarrassez-moi dune femme méchante et bel esprit!...

« Je pense que toute votre belle famille est éblouissante de santé ; la mienne est moins belle , mais elle me suffit.

« Le musée de Versailles n'est pas encore constitué; on parle toujours de moi comme conservateur des galeries militaires... le roi ne saurait faire un meilleur choix. Vous répéterez cette dernière phrase dans toute la septième division... J'ai fait donner l'ordre à Pajol d'en faire autant dans la première.

« Bien le bonjour, portez-vous bien ; j'irai vous visiter cet automne , et nous irons voir les ouragans à Dunkerque. Il me faut à moi des orages , des châteaux , et des grands arbres dont le vent balance les cimes audacieuses.

Charlet. >♦

Au même.

33 décembre 1834.

« Encore un port de lettre, mais je vous rembourserai intérêt et principal, foi d animal. La présente est pour vous charger de remercier en mon nom la société des Beaux-Arts de Lille

sur la médaille que je viens de recevoir par la diligence Laffilte et Caillard. Entre nous deux, et à voix basse, c'est une vraie médaille de garde champêtre

<( Mon général , il me faut absolument un grand manleau ou mantelet comme les femmes du nord et de la Belgique en portent , de couleur claire , et en telle étoffe que vous le jugerez convenable ; une espèce de ratine gris-blanc , de la couleur des manteaux de cavalerie , ferait bien pour la peinture. Je vous en supplie , par tout ce que vous avez de plus sacré au monde , par cette étoile de l'honneur qui brille sur votre poitrine, à cinq pointes; faites-moi confectionner à peu de frais ce manteau. Je vous paierai , foi d'animal , intérêt et principal.

« J'apprends que beaucoup de promotions vont avoir lieu ; je ne sais si vous aurez part au gâteau. Vous êtes d'une pâte peu remuante pour espérer d'être de la fournée; enfin tant pis si Ton fait des brioches. On devrait se souvenir d'avoir été échaudé : on n'a qu'à feuilleter l'histoire , et l'on verra.

<( Mon manteau ; mes civilités a la ville de Lille ; n'oubliez ni l'un ni l'autre. Je compte sur votre solide amitié.

« Charlet. ))

« Le père Juhel est tombé mort en sortant de dîner chez moi. C'est le Latour d'Auvergne des fricotteurs ; mourir en sortant de table , voilà qui est travaillé !

« Voici le coupeur de cheveux qui vient , on va m'exécnter.

Au même.

27 Janvier 1835.

« On a des amis, ou Ion n'en a pas; on a un buffet , ou on n'en a pas; on l'envoie, ou ne l'envoie pas; voilà qui est clair, mon général de brigade. Allons, voyons , envoyez-moi ce bahut ; ma femme m'en parle tous les jours, cela devient stupide et incohérent.

« Gomment vous portez-vous? bien. Toute votre famille aussi? c'est d'ordonnance chez vous ; quant à moi , il en est de même , tout le monde est en bon état.

u Je n'ai pas vu le portrait de votre frère l'amiral ; il paraît qu'il lui ressemble comme un âne à un cheval ; quand vous viendrez a Paris, nous tâcherons d'en faire un a nous deux.

a Bonjour, mon général ; mon meuble , rue de Sèvres , 102. »

« Charlet. »

M. de Rigny demande à Charlet des décorations pour un théâtre qu'il établissait chez lui.

17 février 1838.

<r Si j'ai tant tardé à vous écrire, dit Charlet, c'est que la carotte que vous me plantez sur Testomac m'a privé un instant de tout sentiment d'animalité; elle est bonne et bien colorée , pour un homme qui n'en fait pas d'habitude. Voici donc ce que je viens d'arrêter et de mettre en train.

« Le cousin de Poterlet , décorateur aux Menus-Plaisirs , va nous faire une toile , ce sera SOINIÉ , je lui donne lai disposition.

« Polichinelle vainqueur du lion de la forêt de Némée ; il est monté dessus et ne Ta pas tué. La Renommée plane et lui apporte des couronnes; puis des ornements Latour, etc. etc.

« Homme profondément démoralisé, où est ma mante, ou manteau de femme, où est ce fameux meuble?... envoyez-le. J'ai encore une place dans mon cœur pour recevoir les meubles de l'amitié sous le manteau de la reconnaissance »

M. de Rigny pressant pour l'envoi immédiat de ses décorations, Charlet répond le 26 février 1835.

« Par escadrons en masse, sur le premier escadron formez la colonne , MARCHE. Fermez le rideau , et la toile du fond de mon théâtre MARCHE... au galop.

« Voilà les généraux de cavalerie légère, bien , bien , bien ! Impossible , mon général , de vous confectionner votre affaire pour le premier mars; notre peintre décorateur, qui est vigou-

reusement employé , n'a pu venir qu'aujourd'hui prendre les croquis.

« Vous aurez cela dans le courant de mars ; il fallait vous y prendre plus tôt. En attendant, mettez une de vos chemises en rideau, on rira; puis votre culotte dans le fond...; dame, si votre culotte a un bon fond , pourquoi ne pas l'utiliser. . . on rira.

« Debureau montre son derrière au public... on rit... Bon peuple.. . tu es bien le plus spirituel de l'Europe !

« Quand je pense que de jeunes sages , passant leur vie h l'estaminet, veulent ramener les masses dans le sentier de la vertu , et leur inspirer la dignité première que le Créateur a eu l'intention de donner k l'homme pour le distinguer de l'âne; je ris, comme je rirais de votre culotte qui est peut-être, et cela sérieusement parlant , plus en état de diriger des masses que nos modernes MUTIUS CERVELAS. Prenez la culolte d'un brave, mettez-la au bout d'un bâton, et enlevez les masses... avec une bonne blague, on réussit... gloire et patrie !

« On parle d'un nouveau ministère ; c'est presque fait , je crois; c'est bien ennuyeux. Les changements de ministère ne font qu'encourager les malveillants et les nullités. Le peuple dit : mais qu'est-ce que c'est donc qu'une boutique où je vois à chaque instant de nouveaux maîtres? Le pot au feu allait... voilà ma politique. Ah mon Dieu ! moi qui entends la constitutionnalité comme feu Napoléon le Grand, protecteur de la liberté, mitigée par un bon nerf de bœuf, je voudrais bien couler mes dernières années en état dejjestialilé et de tranquillité, qui me permît d'écumer ma marmite avec sécurité.

(Suit une romance en quatre couplets.)

« Envoyez-moi donc des pots, des cruches, des meubles; allons donc, général, que nous admirons, chérissons, pillons, volons, aimons (par votre valet de chambre) (1) et chantons.

« Bonjour et mille amitiés.

<( Charlet. »

« Mille baisers (sur les mains) à cette charmante Mademoiselle. . je ne sais pas son nom ; enfin la femme que j'adore , comment l'appelez-vous?

(1) Ii s'appelait Avmon.

A M. S..., en revenant de chasser chez lui.

Vendredi, mars 1835.

« Figurez-vous que votre garde, malade, je pense, n'avait rempli mon carnier que de vent;, aussi j'ai beau protester de ma conduite honorable , ma femme me traite de menteur, de maladroit

Se rit de mes serments, me taquine et me raille, Me goguenarde enfin , en m'appelant Broussaille ! Aussi pour éviter quelque scène d'éclat, Vite, monsieur Santerre, un bon certificat Qui dise s'il est vrai que ma main meurtrière Aux botes de vos bois fit mordre la poussière, Et si, dans mon carnier, je ne dois pas avoir Un lapin, plus un lièvre, au lieu de n'y rien voir.

« Recevez le bonjour, etc.

<( Charlet. .»

Vers cette même époque (1835), Charlet écrivait ces deux lettres à M. de Querelle, ex-lieutenant au 61me régiment d'infanterie.

M. de Querelle avait dessiné à l'atelier de Charlet, où il s'était fait remarquer par une imagination vive et une grande facilité d'exécution, M. de Querelle, légitimiste au fond, avait été compromis dans la tentative impériale de Strasbourg. Il est mort à un âge peu avancé.

A M. de Querelle, lieutenant, détenu à la prison militaire

de l'Abbaye,

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