‹ Charlet, sa vie, ses lettres, suivi d'une description raisonnée de son œuvre lithographiqueChapitre 4 sur 184 · EN SON HÔTEL · texte numérisé non relu

EN SON HÔTEL

< Mon cher Querelle ?

« Je ne pourrai pas aller vous voir, j'arrive aujourd'hui vendredi d'une partie de campagne , la besogne me tient , bonsoir les amis.

« Je vous remercie de votre bonne lettre, c'est ressemblant; ^1 faudra la publier.

« Je ne vous ferai point de morale, tête sans cervelle, à quoi cela servirait-il? Et puis qu'est-ce que c'est que de la morale? C'est des bêtises. Quand je vous répéterais que vous êtes un brave garçon qui s'enfonce , ce n'est pas nouveau, vous le savez mieux que moi, et cela ne vous empêcherait pas de vous enfoncer encore davantage ; aussi je ne désespère pas de vous voir un jour sur le boulevard du Temple parier deux sous pour quatre y avec un chapeau gris, un pantalon garance et une veste de chasse en velours (la mienne enfin); vous êtes en route malgré vous et malgré tout : deux sous pour quatre !

« Poterlet va CAEN QU'A A. Il est toujours au lit.

« Tout le reste du peuple se porte bien.

« Patience, au revoir; venez dîner avec moi, quand vous sortirez.

« Charlet. »

A M. de Querelle, ex-lieutenant au 61e régiment de ligne,

rue Hôtel-de-Rohan.

Paris, Ujuin 1835.

« Charlet a quelque chose d'intéressant a communiquer au lieutenant réformé Richard de Querelle , il le prie de venir le voir aussitôt qu'il le pourra à son atelier. Seulement il l'engage à ne pas se suspendre a son yatagan, ni de s'éperonner et épauletter en argent, à moins qu'il n'endosse le frac vert, boutons d'argent , et crucifix sur le cœur, véritable tenue HENRYCIN- QUISTUS. Enfin , c'est égal , il l'attend.

« Dieu , qu'un jeune homme est bête ! ! ! »

M. Feuillet de Conches, s'étant chargé de l'article CHARLET

pour le Dictionnaire des gens du monde (1), demandait à Charlet lui-même quelques renseignements : il recevait en réponse cette lettré intéressante :

13 août 1835.

« Mon cher Monsieur Feuillet, vous êtes un si excellent homme que je suis vraiment honteux de ma négligence , mais cela m'ennuie tant de parler de moi; c'est si bête, c'est si rebutant, que je ne sais que vous écrire.

« Que vous dire? Que je m'appelle Nicolas-Toussaint Charlet, que j'ai été élevé aux Enfants-de-la-Patrie, ce qui n'a pas peu contribué k faire de moi un âne illettré ; que j'ai été employé dans une mairie, dont j'ai été chassé en 1816 comme bonapartiste; que , ne sachant où donner de la tête, je me suis mis à dessiner d'après la bosse , chez un croûton , M. Lebel , élève racorni de David ; qu'en 1817, j'ai essayé de publier quelques lithographies; que j'ai eu du succès, et en ai eu une diarrhée de plus de huit cents; que j'ai fait plus de quinze cents dessins, tant sépias , aquarelles , plumes , etc. etc. ; qu'on a voulu me faire faire de Veau-forte , mais que l'ennui de ne pas voir de suite le résultat de ma journée m'en a empêché; que j'ai essayé de la peinture; qu'en 1819, j'étais chez Gros, où je n'ai rien fait, que Gros m'a engagé a travailler seul , ce que j'ai fait , et n'ai-je pas bien fait, mon maître?...

« Qu'en fait d'art , mon opinion est qu'il faut en parler peu et produire beaucoup, que les raisonnements exténuent la verve productive ; qu'il faut voir les vieux maîtres sans en faire des pastiches (ressource de l'impuissance) ; que le plus grand peintre de l'École française , pour moi , c'est Gros ; que Géricault vient ensuite.

« Vous pouvez dire dans votre article que je ne fais point de mon métier marchandise ; que j'ai déchiré autant de dessins que j'en ai fait (même de haut prix); que je n'ai jamais fait deux fois le même sujet, ni reproduit une aquarelle en lithographie.

(1) 4e vol. p. 535-537.

« Vous pouvez dire que hors mes travaux , je préfère jouer aux quilles avec un charbonnier, que d'entendre parler beauxarts.

« Votre tout dévoué.

« Charlet. »

« Vous pouvez dire aussi que je suis un bon citoyen, que j'aime mon pays et que j'ai travaillé pour le peuple travailleur ; que je déteste les bonnets rouges et l'immoralité de ceux qui les portent; que je ne trouve point d'homme plus libéral que Napoléon le Grand , que je préfère au divin Robespierre et au sublime Marat (1). »

Ainsi Charlet ayant déjà produit plus de quinze cents dessins, en 1835, ce n'est pas en exagérer le nombre que de croire qu'il en existe aujourd'hui plus de deux mille, éparpillés, il est vrai, dans toute l'Europe (un voyageur assure en avoir trouvé dans l'Inde).

Certes, si l'on pouvait réunir, non pas cette masse de dessins, mais seulement un petit nombre d'entre eux, il faudrait bien, bon gré, mal gré, prendre une haute idée de Charlet, car c'est sous cette forme surtout que sa supériorité se révèle.

En effet, dans ces magnifiques aquarelles, dans ces sépias si vigoureuses et si transparentes , indépendamment du mérite du procédé, du dessin, de la couleur, , se trouve celui de la pensée, à un degré aussi éminent que dans l'œuvre lithographique. Charlet est encore le peintre de mœurs, le moraliste, le philosophe , passant du sujet le plus grave, le plus pathétique, à la scène la plus gaie, et d'où ressort presque toujours une fine observation. Ajoutons que dans le moindre de ses croquis, il a l'art de jeter de l'intérêt , et surtout ce cachet qui est à lui, le charme.

On ne connaissait avant Charlet que des aquarelles lavassées, à la manière des études d'architecture, de simples traits à la plume, enluminées de teintes plates et ombrées avec de l'encre de Chine , témoin entre autres les dessins de chasse de Carie Vernet.

Ses premiers essais se ressentent donc de ces précédents, ainsi que d'une certaine influence classique; mais déjà, comme ceux de son crayon, ils sont remarquables par la naïveté et la vérité, caractères distinctifs de son talent. Successivement Charlet devient plus habile;

[i ) Pour comprendre ce langage , ainsi que quelques-unes des lettres précédentes , il faut se rappeler que Charlet écrit au milieu des émeutes républicaines de ce temps.

aux idées qui abondent toujours, il joint la couleur, la vigueur et la finesse dans le dessin et dans la touche. Quelques-uns de ses contemporains ont fait de très-beaux dessins ; aucun , nous le croyons , n'a réuni cet ensemble de qualités qui assurent à Charlet un rang à part. Quand cette fureur c< aquarello-monomanique » des albums était dans son paroxysme, Schroth, un des marchands qui les premiers comprirent si bien le commerce des dessins, fit connaître en France les aquarellistes anglais, presque tous paysagistes, il est vrai. Néanmoins les artistes français eurent à gagner dans ces importations ; ils virent que, même avec de l'aquarelle, on pouvait être vigoureux et coloriste; alors ils ont osé. Mais déjà Charlet, lui, avait osé tout seul : on a pu apprendre beaucoup de lui, il n'a eu à apprendre de personne; et Ton peut même dire que s'il n'a pas inventé les couleurs à l'eau, il a inventé la véritable aquarelle, et ouvert un chemin dans lequel tant d'autres se sont précipités sans pouvoir l'atteindre.

Indépendamment de l'invention, de la composition et de la couleur, Charlet introduit dans ses dessins une finesse de ton et de demi-teintes a laquelle le plus ordinairement on ne se croit obligé «que dans une étude grande comme nature. Voyez ses plus petites figures bien réussies, vous restez étonné de la finesse des détails et de la perfection du modelé : on dirait l'œuvre d'un de ces anciens peintres flamands. La plupart des aquarellistes modernes se sont contentés d'arriver à l'effet par la seule entente de la lumière et de la couleur. Disons aussi que jamais Charlet n'a voulu tenter ces pastiches si fort à la mode dans ces derniers temps, et dans lesquels Decamps , seul peut-être, a obtenu de si grands succès. Nous voulons parler de ces dessins qui ont la prétention de rivaliser avec l'huile , et qui, à force de couleur, de gouache, de gomme, de lavages, de grattages, et de mille et une autres ficelles, arrivent à des effets moindres cependant que ceux que pourra obtenir un artiste habile par des procédés beaucoup plus simples.

Charlet vous a dit lui-même quelle masse de dessins il avait déchirée, et nous avons raconté comment une aquarelle vendue cinq cents francs, déjà comptés sur la table, avait été anéantie, parce qu'il la croyait indigne de porter son nom. Il est probable cependant que ces essais avaient le mérite que nous rencontrons dans un aussi grand nombre de compositions lithographiques qui, elles aussi, avaient été d'abord condamnées. On reste confondu en vérité, quand on voit tant de talent uni à une si grande défiance de soimême.

Au moment de la plus grande vogue de ses dessins, un de ses élèves de l'école Polytechnique lui témoignait un vif désir d'en avoir

un ; malheureusement, ajoutait-il, il ne pouvait disposer que de dix francs.' — « Je n'ai .point l'habitude de donner ma marchandise à ce prix, répondait en souriant Charlet, mais l'affaire peut s'arranger: j'ai promis le spectacle à mes deux gamins, vous paierez leurs billets, et vous aurez votre dessin. »

Charlet, on ne le sait pas assez, était très-habile paysagiste; des compositions remarquables semées dans son œuvre lithographique suffiraient pour en témoigner. Ses beaux travaux à la plume, cet outil excellent, dont il s'est servi si bien pour son enseignement à l'école Polytechnique, viendrait au besoin confirmer notre dire; mais ce genre de composition reçoit surtout dans ses dessins son plus complet développement. Nous avons vu, nous possédons nous-méme quelques paysages qu'on pourrait mettre à côté des meilleurs maîtres ; et puisque nous sommes sur ce terrain, nous voulons décrire une sépia qui nous appartient. C'est un petit dessin de 260mB1 sur ISO111111. Au milieu, une masse d'arbres faisant fouillis et remplissant tout le premier plan, sauf un éclairci à gauche qui laisse plonger dans un horizon lointain. A droite, au second plan, quelques hommes à pied et des cavaliers jettent en passant un coup d'œil sur deux pauvres diables accrochés à deux potences.

Ce dessin est un délicieux Ruysdael.

Le paysagiste Hubert, qui a assez de talent pour avoir beaucoup d'admiration pour Charlet, entrait dans l'atelier de celui-ci au moment où il terminait le dessin dont nous venons de parler. — - a Ah ! ah ! Monsieur Charlet, lui disait-il, je vous y prends.... du paysage! — « Oui, vous voyez, répondait notre caustique ami... quand je suis bête à ne savoir que faire , je fais du paysage. » Ne prenons point au sérieux, cette boutade : car entrant un jour chez lui , je le trouvai tenant à la main un dessin de Lalaisse fort beau, il est vrai (l'entrée d'une ferme dans le Morbihan) : « Tenez, regardez, me dit Charlet avec une vive satisfaction, j'ai fait un paysagiste! »

Il serait à. désirer qu'on fit pour les dessins de Charlet ce que nous avons fait pour son œuvre lithographique; ce serait un livre curieux et utile que celui-là. Disons avec regret que notre Musée, s'y prenant un peu tard, comme cela lui est déjà trop souvent arrivé , ne possède pas un seul dessin de Charlet , mais seulement quelques esquisses achetées à la vente.

Un assez grand nombre de dessins de Charlet ont été reproduits par la gravure ; mais presque tous d'une manière peu satisfaisante.

M. Feuillet de Conches dit avec raison (4) : « Rien n'est plus dif-

(1) L'Artiste, 5' vol., p. 63.

ficile que de traduire Gharlet en gravures : Gharlet procède par touches fines et délicates , et l'esprit de ses figures , l'originalité de la manière , peuvent être saisies seulement par un œil exercé. Que le graveur qui essaie de le reproduire soit assez peu habile pour vouloir y mettre du sien, ce n'est plus Gharlet. Reynolds, Fun des graveurs anglais du talent le plus souple, et en France des graveurs d'une habilité reconnue , ont échoué dans leurs essais d'après Charlet. »

Zachée Prévost est sans aucun doute le graveur qui a le mieux compris Gharlet; aussi celui-ci, me donnant une épreuve de sa gravure des Mendiants (1) , disait-il : « Voilà la première fois que je me redonnais. »

Si Charlet a beaucoup produit, il avait encore plus rêvé; on ne saurait croire combien d'idées germaient dans son cerveau. Quand il commençait un dessin, il hésitait, disait-il, à laquelle de ses nombreuses idées il donnerait la préférence ; de là peut-être aussi le gaspillage dans ses travaux, si l'on peut s'exprimer ainsi.

Il abandonnait ce qu'il avait commencé avec la même faculté qu'il l'avait conçu. Il en était à peu près de même quand il écrivait; nous avons trouvé dans des fragments en désordre les éléments pour un petit manuel des différents procédés de peinture. Voici dans ce travail deux excellentes pages traitant de l'aquarelle :

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