CAUSERIE ARTISTIQUE
« La plume est un outil excellent, commode et peu dispendieux ; il donne k la main résolution et fermeté dans l'exécution. Avec lui point de tâtonnements ; il fait aborder la difficulté ,' sauter le fossé sans le sonder; il guérit de la frayeur en faisant oser; et, en toutes choses, il faut oser, oser faire mal même. C'est un courage qu'il faut avoir; autrement on n'arrive pas; car souvent qui veut trop bien faire ne fait rien de bien.
« Je n'encouragerai pas à dessiner à la plume pour arriver k exécuter des ouvrages de patience , des trompe-l'œil rivalisant avec la taille-douce , ce n'est pas lk le but de la plume. La plume I c'est l'eau-forte, large et vigoureuse, c'est un moyen simple et énergique d'exprimer une pensée et de rendre une forme ou un aspect.
« Les anciens maîtres aimaient la plume, et nous ont laissé
de beaux et savants dessins en ce genre, dessins qui ne sont pas à la portée du plus grand nombre , et pour lesquels , bien des gens , d'ailleurs fort honorables , fort bien nés el de trèsbonne compagnie, ne donneraient pas le plus mince croquis de leur album. C'est très-naturel : il faut de la nourriture pour tous les estomacs. Respectons les opinions , les religions , même les faiblesses. Gomme dans la pratique des arts , des lettres ou des sciences, respectons ceux qu'une opiniâtre persévérance rend victimes d'un noble èentimenl, d'un ardent amour du bien et du beau; ils n' auront jamais pu atteindre leur lut, ni rendu leur pensée; et poursuivant leur rêve, ils ne se seront éveillés que pour mourir. Saluons-les, et répétons avec le grand homme, « Honneur au courage malheureux ! » Cou* rage et malheur... honneur et indigence vont, hélas I trop souvent de compagnie, ne trouvant que des épines et des ronces sur le chemin de la vie,, alors que maître Aliboron se roule sur le pré et pâture à souhait.
« Le portier de la maison que j'habite, ingénieux mécanicien , travaille depuis vingt-cinq ans a un instrument chimique qui pèsera l'or et en donnera le titre comme l'alliage ; puis il a inventé une machine a vapeur pour nettoyer les rues de Paris. J'admire l'organisation de cet honorable ouvrier: quelle persévérance I quel courage ! Je reste honteux quand je me compare à lui; aussi , tous les jours je le salue , en répétant: « Honneur au courage malheureux 1 » Il y a des instants où l'on regrette d'être sans fortuné. Près du travailleur demeure un faquin , pilier d'estaminet, nullité /calamité sociale ; il hérite de dix mille francs de rente d'un vieil oncle d'Amérique. Voilà maître Aliboron dans la litière jusqu'au menton; il est ignare , il est riche; l'autre est pauvre, mais intelligent et capable. Cela s'appelle, selon M. Azàïs, le système des compensations.
« Mais revenons à la plume , à cet excellent outil fait pour Y ingénieur et l'homme de guerre, l'artiste, le graveur, enfin pour tous ceux qui, par état ou par plaisir, doivent voyager, voir, recueillir et butiner pour l'histoire.
« L'ingénieur, l'officier, ou tout autre attaché à une expédition , a une reconnaissance , doit saisir à tire d'aile les principales lignes des objets comme des mouvements qui s'offrent à
sa vue. Un léger calepin, un crayon de mine de plomb, voilà son bagage du moment ; avec cela il croque vivement ; puis le soir, a son bivouac ou à son logement, il revoit sa sténographie. La mémoire fraîche et l'esprit encore impressionné , il prend sa plume et fixe son croquis , dont il indique les ombres par quelques traits ou par une teinte lavée. Dès lors il peut dormir en paix sur la paille, s'il en a, ou sur la terre de misère, si la litière manque. Ses dessins , fixés solidement et rapidement par la plume , n'auront rien à redouter des frottements et des avaries inévitables en voyage.
<( Ce que je dis ici sera senti et approuvé par les hommes d'expérience , attendu que c est l'expérience qui me dicte. J'ai longtemps pratiqué et couru le chemin et la montagne : j'espère donc convaincre les officiers, ainsi que les élèves des Écoles, quele dessin , comme je l'entends et le vois pour son application dans les services , est chose utile. J'ai souvent entendu dire aux élèves: « Le dessin ne sert à rien. » Certes, j'avoue tout le premier que le dessin pointillé, que les estompades perlées au coton et autres colifichets, ne sont pas nourriture pour leur estomac. Je n'aime pas à voir un ingénieur compromettre sa santé et perdre ses heures de soleil à polir, lécher et poinliller de charmants petits riens dans l'album de la châtelaine ; j'aimerais autant voir un éventail à l'Hercule Farnèse.
« J'ai donc travaillé pour l'ingénieur et l'homme de guerre dont le temps est absorbé par de sérieux et pénibles travaux , et par ce qu'on appelle la pioche en X. Je leur ai fait du paysage à peu de frais, écrit et massé un bout de terrain, un fragment de roche , quelques buissons , quelques arbres , où les morceaux de clairs et d'ombres sont indiqués par de simples lignes horizontales ou perpendiculaires , par quelques piqués noirs. J'ai mis de côté les finesses et malices d'exécution qui , ne prouvant rien, n'en apprendraient pas davantage.
« J'y ai joint quelques figures au trait, et à peu de frais comme ombres, et quelques costumes militaires de différents règnes depuis Henri IV ; j'ai tracé le plus simplement possible , sans tours de force, sans ce qu'on appelle en terme d'atelier ficelles. Les ficelles sont la triste ressource des gens qui n'ont que des bras, mais de tête et de cœur, point. Arrière donc les
\n PREMIÈRE PARTIE.
ficelles I on doit chercher a être fort sans cesser d'être, simple. « Voulez-vous dessiner à la plume?... Ayez une plume, une bonne plume d'oie bien claire , se fendant nettement ; joignez-y un crayon de mine de plomb n° 2, puis un peu d'encre dé chine ou de sépia noire. Votre crayon vous servira a chercher remplacement de vos masses , vos lignes, enfin le mouvement. Dès que vous serez sûr de leur plus grande exactitude possible, attaquez franchement votre trait avec la plume, ayant soin que votre encre de chine ou votre sépia fasse noir : votre encre trop claire vous mènerait a ce que Ton appelle babôcher.. Là où le trait indique en même temps l'ombre portée, appuyez ou piquez; que votre plume assez fendue sente votre main , comme le cheval sent la botte du cavalier. Les noirs pointillés de blanc que vous trouverez dans les vigueurs des fouillis ou des dessous d'arbres doivent être obtenus par des hachures croisées en divers sens ; H faut souvent croiser cinq ou six fois, en laissant sécher entre chaque couche de hachures , afin d'éviter l'empâtement et le lourd. ( Voir les planches 9 et 15. ) - -
« Quand vous serez exercé avec les huit premiers numéros , tous d'exécution facile , vous aborderez ceux où j'ai mis quelques figures, ce qui vous conduira naturellement à copier quelques-uns des types et costumes qui font suite aux premiers fragments. Les planches 58 , 39 et 48 serviront à vous former la main aux travaux larges et fermes; celles 49 et 50 à des travaux plus fins et plus serrés; les planches 35, 36, 37, 51 et 52 vous serviront à tracer à peu de frais les lignes de fond des étendues de terrain.
« Dans les nos 43-46 j'ai cherché à rendre facile et simple la manière de saisir l'aspect ou l'ensemble d'un arbre. J'ai laissé les détails pour ne prendre que ce qui doit d'abord fixer l'attention: 1° la silhouette générale ou galbe, le jet, le mouvement, les masses ; 2° l'effet pris dans son grand aspect , le côté noir et le côté blanc;, le reste n'est que du pkis ou du moins de noir et de clair, toujours subordonné au grand aspect, a l'effet général qu'il ne doit ni absorber, ni détruire. Je n'ai donc fait qu'exprimer ce premier aspect dans ces quatre numéros, évitant de les avancer et terminer davantage afin d'en faire mieux sortir le principe.
« Cette règle ou cet enseignement est bien simple ; mais encore faut-il y penser. On se jette toujours trop tôt sur les détails; c'est l'ensemble qu'il faut avant tout ; l'ensemble !... hors l'ensemble point de salut...
«La manie, là soif des détails est une véritable maladie dans les arts ; elle ne mène qu'aux petites choses. On fait de très -grandes petites choses. Pourquoi? Parce qu'il y a peu d'hommes à talent large et fort qui résistent à la mode ; on lui cède , on cherche même à la contenter. On laisse couper son habit au goût du jour, puis on livre le tableau fin courant, avec garantie. Il faut faire du commerce. Le commerce est entré dans les arts sous la forme de rubans, meubles, velours, soieries et nouveautés; aussi entend -on souvent citer une grande page historique pour son fauteuil et son velours à mettre la main dessus. Oui, je le répète, le commerce s'est emparé de la peinture ; les marchands ont envahi le temple et menacent d'étouffer l'histoire , cette belle et noble femme , si facile pour les anciens , et si dure, si intraitable pour nous, alors que pour gagner ses bonnes grâces nous nous couvrons de parfums, de vanille, de jasmin, et lui offrons tout ce que I Indoustan et le Yisapour produisent de plus riche et de plus élégant. Non, rien ne la touche; elle nous traite en vrais criquets ; nous sommes pourtant bien plus aimables et bien plus jolis que ces vieilles et enfumées barbe» sales d'anciens maîtres... Mais la mode n'est -elle pas la femme coquette, délicieuse et capricieuse? Cherchons donc à lui plaire, étourdissons-nous. Courte et bonne !...
« Tu ne cherchas pas à plaire , toi , Géricault , noble et généreux ami, quand tu fis la Méduse ! mais ton grand cœur suffit a peine pour vaincre les dégoûts dont tu fus abreuvé. Tu fus presque méconnu pendant ta vie; les tableaux que l'on s'arrache aujourd'hui, que l'on paie au poids de l'or, je les ai vus dans ton atelier ; on les regardait comme sans conséquence , et tu les donnais ! Un petit nombre d'artistes et d'amis t'appréciaient ; ils t'ont pleuré; ce qui les console, c'est que le jour de la justice est venu pour toi , et que ta mémoire grandit incessamment. Ton œuvre est la, à côté des Paul Véronèse,
des Poussin ; il s'aligne noblement et dignement dans le rang. Ce n'est pas la mode qui l'a placé là!
« Retournons à notre plume. Je disais done qu'on ne devait pas se laisser aller trop aux détails ; qu'il fallait les sacrifier à propos au grand aspect , a la grande tournure. Donc, que vous fassiez un cheval, un homme, un chien, un arbre, au tel objet que vous voudrez : voyez d'abord la silhouette , les lignes, les masses. Dans une tête, par exemple, il faut qu'au premier aspect vous saisissiez son caractère, sa grande construction, ses lignes. Dans une tête, deux parties se disputent la possession : la partie pensante et la partie masticante. Dans Tune, c'est la partie supérieure qui domine ; dans l'autre, c est la partie inférieure. L'une est remarquable par le développement des frontaux et du casque osseux ; l'autre, étonnante comme développement des mâchoires (j'ai dans ma vie rencontré beaucoup de ces dernières conformations). Il faut donc, au premier coup d'oeil , comparer ces différentes variétés de la production; l'un tient de l'aigle, l'autre du mouton; celui-ci du renard, celui-là du bœuf. Le nez recourbé, les lèvres minces et rentrées , avec le menton saillant , vous donnent les lignes de l'aigle; le nez pointu , allongé, la bouche et le menton rapprochés, l'œil vif, voilà du renard; le nez busqué, le menton en retraite, les lèvres légèrement béantes, nous tenons du mouton; puis arrive le bœuf, avec ses fortes mâchoires, ses grosses lèvres et son nez carré. Permis de sourire k ces observations; elles ne sont pas neuves, mais plus utiles qu'on ne pense à 1 artiste ; elles rentrent d'ailleurs dans les principes que j'émets sur la manière de voir et comparer la nature , toujours par son grand aspect de lignes et de masses. Je ne veux pas que dans mon portrait on me reconnaisse à une verrue ou à une lentille que j'aurai a la joue, non plus qu'a des grains de petite vérole horriblement et admirablement étudiés. Je sais bien que mes bons parents se pâmeront d'admiration : qu'est-ce que cela me fait à moi? Je vénère et chéris mes parents, mais je n'aime pas la peinture vue de la sorte. Non, ce n'est pas ainsi qu'on doit lavoir, pas plus la grande peinture historique , par son fauteuil et son velours, que mon portrait par ses verrues.
(( J'affirme, sans aucune hésitation , que dans les arts il n'y a pas de juste milieu, mais tout simplement un parti à prendre. S'il y avait un juste milieu , ce serait la perfection , et la perfection n'existe nulle part; il n'y a rien d'absolument parfait. On "est Gros, on est Ingres; deux extrêmes, deux sommités , deux grands artistes. On produit Jajfa, Aboukir, ou Homère divinisé. On est Raphaël, on est Rubens; deux extrêmes , deux génies, deux grandes organisations , Tune âublime, l'autre puissante. La flamme divine de l'un n'amortit pas le feu de l'autre, et l'admiration respectueuse que j'éprouve devant les vierges de Rapbaël n'ôte rien au plaisir que je ressens devant la brillante et admirable couleur du Flamand ; c'est de la chair, c'est la vie.
« Je me suis un peu écarté de mon sujet pour entrer dans quelques considérations et observations sur l'art, que beaucoup de personnes pourront trouver erronées, hasardées, surtout venant d'un homme qui devrait rester dans sa giberne. C'est vrai, j'en conviens 1 Mais ne me permettrez-vous pas de mettre un peu la tête dehors, et de chercher à vous prouver que sous ce couvre -giberne il y a peut-être une âme de quelque chaleur a laquelle le sentiment des choses nobles et belles peut n'être pas étranger ? Le malheureux ver de terre , que l'homme écrase impitoyablement, se redresse et lui dit des vérités, que l'homme vain et superbe est obligé d'entendre.
(( Je reviens encore une fois à ma plume. Cette suite de dessins que l'on ne devra pas juger comme chose d'art seulement , aura atteint le but désiré si son utilité et son application sont senties par ceux auxquels je la destine. Elle est dégagée de tout ce qui est inutile et difficile a saisir ; tout est renfermé dans des lignes; les moyens d'exécution sont simples, et la plume qui dresse un rapport peut également tracer les objets dont il traite : économie de temps et de moyens , deux choses précieuses pour l'homme de génie ou l'homme de guerre. Je trouverais donc le résultat très-heureux , si j'étais parvenu a faire prendre le dessin en plus grande considération aux élèves des écoles des hautes sciences, où, par je ne sais quelle raison, il est généralement et depuis longtemps traité comme un misérable. J'entends un railleur me dire : « Cuvier ne savait
pas dessiner ... . » C'est vrai (1); La place , Monge ne le savaient peut-être pas davantage ; M. Arago n'est pas non plus, je crois, très-fort dans cette spécialité. Qu'il me pardonne cet audacieux doute en retour de la sincère admiration que je professe pour sa personne et pour son haut mérite. Après tout, qui donc peut compter graviter jusqu'à ces hommes illustres? Voyons ! s'il est quelqu'un , qu'il sorte des rangs , et je le tiens quitte, sauf a lui dire en lui tendant la main : « Tenez, voyezvous, pour plus de sûreté, comme provision, comme en cas, il ne peut pas vous être nuisible de savoir dessiner. Croyezmoi, c'est une bonne et intelligente langue... Apprenez-la toujours. »
« Je ne pense pas en effet que la science retarde sa marche en donnant aux arts un bras amical; je crois, au contraire, que du frottement de ces deux corps il ne peut jaillir que de bonnes étincelles..... utile dulci.
(( Pour moi , maintenant et à l'heure de ma mort , si j'ai dit quelque chose de vrai , si le bon sens ne m'a pas fait faute, et si j'ai pu réussir a donner quelques bons préceptes, si enfin l'élève et l'amateur comprennent et exécutent avec plus de facilité et en connaissance de cause, je serai content, j'aurai bien rempli ma journée. »
C'est ainsi que Charlet remplissait sérieusement, et de la manière la plus intelligente, la mission qui lui avait été confiée.
A ces cinquante- deux dessins, avec lesquels il avait commencé son enseignement à la plume, il en joignit successivement plusieurs autres, dont une belle suite de grands arbres. On trouvera tous ces dessins indiqués à notre Catalogue.
Les deux artistes qu'il avait fait nommer ses adjoints , Lalaisse et Canon, ses élèves et ses amis, lui prêtèrent le concours le plus zélé et le plus utile; le premier, par une suite de chevaux qu'il dessina pour l'École; le second, par des académies faites dans le même but. M. Steuben partageait avec Charlet l'enseignement du dessin à l'École; et malgré les succès remarquables obtenus par ce dernier, il avait voulu conserver dans sa division les anciennes habitudes et
(4) Charlet se trompe : Cuvier dessinait fort bien.
les anciens modèles. Peu de temps après M. Steuben quitta la France pour aller s'établir en Russie, et son collègue resta seul chargé de l'enseignement, qui devint le même pour tous les élèves.
Bien que Charlet dût être satisfait des résultats obtenus pendant les six années qu'il professa à FÉcole , encore et jusqu'au dernier moment était-il préoccupé de perfectionner son cours.
Il demandait et redemandait sans cesse qu'on accordât à l'étude du dessin un peu plus de temps que le temps si minime qui lui était consacré.
Un jour qu'il siégeait comme un des membres au conseil de perfectionnement de FÉcole, Charlet renouvelait ses efforts, mais sans plus de succès: au nom des hautes mathématiques, sa demande était repoussée. Charlet saisit alors une plume, et en quelques instants trace un croquis. Les membres du Conseil se lèvent et l'entourent pour voir son dessin. En voici le sujet : un élève de l'École est frappé par une apoplexie. Le médecin accourt, lui ouvre la veine... pas une goutte de sang... seulement des x et des y.
Ce dessin, Charlet me le destinait, me disait-il; mais il lui fut demandé, séance tenante, par le général Vaillant, alors gouverneur de l'école Polytechnique. Cet honorable général , devenu depuis maréchal de France, avait pour Charlet estime et sympathie. Charlet, de son côté, avait une haute opinion du général; car nous trouvons dans une de ses lettres ces quelques lignes que nous transcrivons ici pour prouver une fois de plus l'esprit observateur de notre artiste. Il avait en quelque sorte prévu la haute fortune à laquelle le mérite du général devait le conduire.
« Peut-être le général (écrit Charlet , le 9 avril 1844) pourrat-il jeter un mot aux gros bonnets. S'il le peut, il le fera; c est un digne homme, de ces hommes calmes qui agissent plus qu'ils ne parlent. Ce n'est point un flatteur arrivé par le servilisme, c'est un honorable caractère ; puis (ajouté- 1 -il dans son langage pittoresque) une de ces CAPACITÉS ARGENT COMPTANT dont on ne peut se passer au PÉTRIN. »
Nous sommes heureux de pouvoir terminer ce chapitre en disant que M. Coignet, quoique membre de l'Institut, n'a pas partagé les fausses impressions de ses collègues, et que, succédant à Charlet, il a religieusement conservé son enseignement dont il a su tirer de nouveaux fruits. Charlet, de son côté , professait pour celui qui
devait continuer son œuvre la plus parfaite estime, et nous en trouverons bientôt la preuve dans sa correspondance.
Dès Tannée 1838, à la suite d'une grippe opiniâtre, la santé de Charlet se trouva gravement altérée, et malgré tous les soins, les remèdes et les prescriptions d'une hygiène sévère , rigoureusement suivis, le mal faisait des progrès. Si parfois il parut s'arrêter, s'il a permis des espérances, elles ont été courtes, et la maladie a continué avec la plus déplorable intensité. Plus son état s'aggravait, plus notre grand artiste était dévoré du besoin de travailler; il semblait que, voyant la vie lui échapper, il voulût l'arrêter en quelque sorte par sa laborieuse volonté.
Indépendamment de ses travaux pour l'École, de dessins à l'aquarelle, à la sépia, au crayon, il continuait à faire de la lithographie* C'est dans cette année (1838) qu'il commença à écrire la Vie civile, politique et militaire du caporal Valentin. Cette histoire ne contient pas moins de cinquante planches (NM 913 à 965 du Catalogue). Elle ne fut terminée qu'en 4842. Ravissante d'esprit et d'observations philosophiques et morales , elle devait être précédée d'une préface dont nous avons seulement retrouvé cet amusant fragment :
« J'entends un railleur dire au public : N'achetez donc pas ce cahier de croquis; c'est encore un soldat laboureur, une vieille friperie , 4in vieux grognard qui vient labourer la terre avec son briquet vieille-garde; c'est détestable, nous ne voulons plus de cela. 11 nous faut de jeunes femmes à leur toilette , des sujets aimables et folâtres , du croustillant , de la gaze , des fleurs , des amours. Un caporal I qu'y a-t-il de pittoresque et d'aérien dans un caporal? Nous n'en voulons pas; que vient-il nous chanter?
« Erreur! mon caporal Valentin n'est point un grognard , il ne vient point chanter : Je reconnais ce militaire, Je l'ai vu sur le champ d'honneur (1). Mon caporal ne chante pas, vous dis-je, il parle... assez mal peut-être; cela se peut; mais c'est un bon garçon
(4) Le Soldat laboureur, vaudeville.
Ce n'est point un héros, un Épaminondas refusant les présents d'Ârcas , au pied de la statue de Pallas , ou de tout autre en AS; ce n'est point un Philopémen vieille -garde, comme celui que nous allons tous admirer au jardin des Tuileries.
« Pourtant mon Yalentin a su souffrir avec résignation , et, comme il le dit, la jambe qui lui est survenue de moins le prouve. Oui, mon Yalentin est brave, sans fanfaronnade; il ne regarde pas dans une glace pour voir s'il a la figure d'un crâne. Si par hasard il s'est miré, c'est dans sa giberne, afin de s'assurer des agrafes de son col , et d'éviter les reproches du sergent de planton à la grille du quartier. Non , mon Yalentin est tin de ces bons soldats silencieux et calmes qui emboîtent religieusement en présence de l'ennemi ; de ces bons soldats qui ne renversent pas la poudre a côté du bassinet, et servent la pratique en bourrant ferme, le coude au corps. Cette espèce d'hommes s'appelle la pièce de bœuf du champ de bataille , parce qu'elle nourrit bien le feu.
• On ne sera peut-être pas fâché de savoir comment j'ai fait la connaissance de mon modeste héros. Mon Dieu ! C'est devant Anvers : j'étais allé me promener au siège , ou plutôt réinstaller au quartier général , où je fus accueilli avec une fraternité chaleureuse et nourrissante. Là , je faisais avec précaution quelques reconnaissances prudentes, car je n'étais pas venu pour rapporter mes jambes de moins , comme dit Yalentin , ni pour faire des actions d'éclat ; je me défiais , au contraire , des éclats de toute façon.
« Un jour donc, je rôdais dans le camp du 25œe a Wilric, lorsque, saisi par une vigoureuse averse, je fus invité par un caporal d'une compagnie du centre à venir me réfugier dans la baraque de son escouade, puis invité a me chauffer à un feu d'enfer allumé près de là. Le caporal m'offre des pommes de terre; j'accepte, et riposte par un coup de snaps; puis nous fumons la pipe de bonne amitié. Sa franchise et sa bonne humeur me plaisent, et l'envie me vient de faire plus ample connaissance. Je paraissais aussi inspirer certaine confiance. J'entre en matière: « Savez-vous, caporal, que voila un tonnerre de temps, et que si vous montez de tranchée ce soir, vous ferez bien de prendre de la paille et de vous ficeler les fumerons. »
— L'avis est. bon , me dit le caporal , d'autanl mieux que la froid de la nuit est humide et transperçante, et que nos capotes c'est, de mauvais drap; pas assez serré, de véritable éponge.
— Vous aimeriez mieux un temps sèche , lui dis-je , plutôt que d'avoir les pieds dans l'eau et d'être chagriné par le projectile.
— Assurément, » me répondit-il.
« Cet assurément, net et sans amphigouri , ce calme, cette manière honnête et simple, me. font désirer de cultiver ce camarade de bonne nature. — N'étes-vous pas Normand, caporal?
— Non , je suis Briard-Dammartin ( Seine-et-Marne). — Ah ah! une goutte? — Ce n'est pas de refus. — Vous êtes déjà ancien ; vous passerez bientôt sergent? — Je n'ai pas d'ambition : un caporal d'ordinaire est un homme heureux quand il sait faire son affaire en faisant celles des autres. Je suis philosophe... — Caporal, une goutte! — Oh! doucement... C'est pour ne pas vous refuser... elle est bonne. — Quand il n'y en aura plus, il y en aura encore, lui dis-je. »
« Cette dernière chose lui inspire une grande confiance, et le camarade continue : « Moi , voyez-vous, je suis philosophe; pas de ces caractères ténébreux et fesmatiques »
Plaçons à côté de cette préface inachevée le commencement d'une autre causerie de Charlet. Elle était destinée à un ouvrage qui devait contenir un assez grand nombrç de dessins, dont deux seulement ont vu le jour (Catal. n08 355-357).
Le chapitre des MALADROITS est plein à? humour, d'originalité et d'esprit. Il nous semble n'avoir nulle part de modèle, et en être lui-môme un véritable.