‹ Charlet, sa vie, ses lettres, suivi d'une description raisonnée de son œuvre lithographiqueChapitre 7 sur 184 · SANS ÉTUDIER · texte numérisé non relu

SANS ÉTUDIER

« Moi , je suis assez rôdeur ou flâneur, si vous le voulez ; j'adore le bric-à-brac ; je ne sais pourquoi, mais j'ai toujours dans l'idée que je vais découvrir au milieu de tous ces rogatons de cuivre ou de bois doré quelque chef-d'œuvre échappé à l'œil scrutateur

de la bande noire , quelque morceau précieux que moi seul apprécierai , un Benvenuto Gellini que le marchand me donnera pour quelques pièces de monnaie. Avec celte heureuse idée , je pousse ma loupe avec un charme tout particulier le long des quais et des boulevards, ainsi qu'au Temple. Avec cette passion, j'encombre mon logis d'une masse d'objets précieux qui font le désespoir de ma femme , mais qu'elle s'empresse de faire disparaître aussitôt que mon ardeur parait sommeiller.

« Oh! vous qui ne connaissez pas (innocente passion du bric-à-brac, de combien de jouissances ne vous privez-vous pas ! Tenez, dernièrement, je trouve une espèce d'horloge démantelée , en cuivre, avec un Amour portant perruque à la Louis XIV ; je m'en empare , moyennant quinze francs. Vite , je t'apporte à mon vieux raccommodeur de curiosités et de pendules ; homme pittoresque, génie incompris dont les ailes n'ont pu se déployer faute décent sous. Il passe un mois à combiner un mécanisme pour faire marcher mon horloge, me demande vingt-cinq francs; mon chef-d'œuvre me revient k quarante francs ; il marche pendant vingt-quatre heures , la combinaison se détraque: alors mon chef-d'œuvre vaut cent sous, et ma femme se moque de moi.

« Ce n'est pas tout : arrive le moment où vous avez encombré votre appartement de ces précieux produits du génie et de l'industrie; votre ménagère s'epnuië de voir tous ces greniers a poussière détruire Tordre et la propreté de son intérieur. Elle fait venir le père Habits-vieux-galons , et livre pour cinquante francs ce qui en a coûté cinq cents. Elle détruit en un moment le fruit de dix ans de peine, de recherches et de combinaisons.

« Mais vous me direz : Qu'a de commun le briok-brac avec vos croquis? M'y voici. De l'étalage du marchand de curiosités je passe au marchand de gravures ; j'ai aussi la passion des gravures , des eaux-fortes ; je cherche particulièrement des Gallot et des Berteaux.

« Donc, ces jours passés, je rôdais, selon ma paresseuse habitude, le long des quais, admirant toutes ces charmantes productions du crayon et de la gravure destinées à être données aux jeunes personnes des deux sexes; comme dit mon portier, pour leur apprendre ce qu'on appelle le CROQUIS. J'ad-

mirais l'adresse particulière , inimitable de ces charmants dessins. Mon Dieu 1 me disais-je , qu'il faut être habile pour copier ces coquets et inimitables modèles !.. Ma foi ! moi je ne les copierais pas ; je les colorierais , les découperais et les ferais coller sur de jolies boites à ouvrage , de délicieuses bonbonnières que j'offrirais ensuite aux dames patronesses quand elles viendraient me demander des dessins pour leurs loteries philanthropiques. Car je suis convaincu que ces charitables dames préféreraient ces gracieuses productions a mes dessins heurtés et malpropres.

<( Enfin, j'étais embarqué dans une masse de réflexions et d'admirations, quand il me vient subitement à la pensée que les auteurs de ces charmantes choses avaient totalement compté sans leur hôte; qu'ils avaient complètement oublié une classe nombreuse et intéressante du public: Eh! qui donc?... Les MALADROITS ! Morbleu , parlez-moi des maladroits , c'est avec eux qu'il y a des affaires k faire. Ils cassent immensément de crayons , salissent et barbouillent une énormité de papier, renversent de l'encre , de la sépia , sur leurs modèles , parce qu'ils ont généralement l'habitude d'en broyer des assiettes rases, où vous voyez nager le pain Newman, réduit à l'état de lentille : tout cela pour faire un bonhomme ou un chien... et sans parler des accidents. Car, en renversant l'assiette de sépia, on veut sauver un modèle ; en sauvant le modèle , on renverse la lampe ; toilk un tapis , un guéridon , une toile de perdus ; que sais-je? Il y a chance, en faisant travailler les maladroits, pour une infinité d'accidents profitables au commerce.

« Au lieu qu'avec les jolis dessins mignardés que je trouve partout, les choses se passeront tout autrement. D'abord il faut des gants glacés pour travailler et éviter que l'humidité de la main n'imprègne le papier, et ne nuise a l'éclat et a l'excessive propreté du sujet ; ensuite il faut mille précautions dans l'exécution.

« Ce n'est point comme dans ces croquis écrits avec rudesse, dessinés largement; il faut de la fougue, et ceux qui les copient manquent rarement de se barbouiller et d'exterminer quelque objet autour d'eux pour se monter la tête.

« J'ai vu des jeunes filles ravissantes de gentillesse et de fraîcheur, dans leurs personnes comme dans leurs toilettes de

travail, devenir en moins d'un quart d'heure des monstres sortant de l'enfer, les joues balafrées de brun-mader, la bouche écumante de sépia colorée , les doigts couverts de vermillon et la robe chamarrée de rigoles de laque et d'essuyages de pinceaux. Puis , c'était vraiment amusant d'entendre ces jolies petites artistes dire en me montrant leurs dessins : « N'est-ce pas , monsieur Gharlet , qu'il y a de la couleur? » — « Grand Dieu ! s'il y en a de la couleur I mais Rubens n'était qu'un sot près de de vous. » Puis quel bonheur de se présenter à leurs parents , au public, dans cet état artistique I Elles iraient à l'Opéra , couvertes de ces nobles stigmates ; à l'Opéra , que dis-je ? elles iraient chez le roi de France et de Navarre. REX... décidément, il n'y a d'affaires a faire qu'avec les maladroits , et je vais travailler pour les maladroits.

(( Mais , entendons-nous , je ne prétends pas encourager le désordre... »

Dès l'année 1837, Charlet avait voulu résigner son grade de chef de bataillon de la garde nationale , et dans la prévision d'une élection dans la légion, il prenait quelques renseignements près de M. Dehèque, secrétaire de la mairie du dixième arrondissement.

« Monsieur le secrétaire ,

« J'ai écrit hier à M. le maire pour le prier de régulariser mon inscription sur un contrôle de bataillon , afin d'être appelé à l'élection qui va se faire dans une des compagnies du bataillon.

« On m'a dit à l'Intérieur que je rentrais de droit dans la compagnie dont j'étais sorti , ainsi que l'homme redevient poussière ; est-ce la jurisprudence la plus rapprochée de l'esprit qui a présidé à toutes choses? ou est-ce une erreur, fruit de l'orgueil des hommes? Je ne sais; mais je vous soumets le cas,

à vous, Monsieur le secrétaire, qui êtes le pivot sur. lequel tourne la machine municipale.

« Quant à ce qui peut être mon désir, il y a parfaite indifférence : j'irai où le doigt de mon chef supérieur, de mon doux magistrat, de mon maire vénéré, m'ordonnera de me rendre. Oui , j'ai toute confiance en mes magistrats , je les aime , je les révère , et baisse la pointe de mon épée devant leur toge municipale , car nos MAIRES sont nos PÈRES.

« Vous aurez donc la bonté , monsieur le secrétaire, de vouloir bien seconder et éperonner l'action de la régularisation de position , car je tiens avant tout à être en règle devant la loi , comme k être hien dans votre esprit.

« Votre tout dévoué et affectionné serviteur,

« Gharlet. »

Cédant alors aux sollicitations empressées de ses chefs et de ses camarades, Gharlet n'avait pas donné suite à sa demande et avait conservé son grade jusqu'en juillet 1840.

A cette époque , il annonce au maire du dixième arrondissement qu'il vient d'adresser sa démission à son colonel.

« Un des motifs de ma démission , dit-il , est l'extrême sévérité du régime que je dois suivre pour le parfait rétablissement de ma santé , fortement compromise depuis deux ans.

« Le second motif, très-impérieux aussi , de ma retraite , est la complication de mes travaux et la grande liberté de pensée qu'ils réclament, principalement pour mon cours de l'école Polytechnique, que je réorganise sur des idées et une base toute nouvelles et adoptées par le conseil supérieur. »

Nous verrons tout à l'heure que les raisons alléguées par Cbarlet n'étaient que secondaires : sa démission était amenée par son opposition à la politique de ce temps.

Quoi qu'il en soit, il ne perdait rien de sa gaieté :

Vous savez que j'étais commandant du 2fi.bataillon de la 10e

légion , renommé avec enthousiasme (écrit-il a an de ses amis). Eb bien I j'ai abdiqué , et me fais grenadier, comme Xénophon : « Ces bonnes gens m'ont dit: Mais pourquoi, grand Dieu, nous quittez-vous ? — Ma foi , parce que ça m'ennuie ; je lâche le premier rôle et prends ma place au parterre: c'est plus amusant; et avant tout, je veux m' amuser, je veux rire. »

Charlet voulait rire, et pour atteindre son but il écrit ces deux lettres à son capitaine en second , M. Feine, un de ses amis, et caissier au ministère des travaux publics.

iSjuilletim.

« Mon doux capitaine ,

« C'est en vain que je demande des armes et du courage , des armes, il y en a peu ; du courage , il n'y en a pas. Votre gros Potet de sergent-major, que je respecte comme mon supérieur, et que j'aime comme un de ces hommes qui sont là pour inviter k bien vivre et à ne s inquiéter de rien , qui sont la pour dire: — Voyez mon teint , voyez ma panse, — votre bon sergent-major n'en finit pas de m'envoyer les armes que me doit la patrie , et que réclament mon dévouement et mon courage. Comme capitaine en second , l'armement vous regarde; je vous somme donc de me faire délivrer un fusil , et de plus un briquet pour entretenir le feu sacré.

(( Je vous prie aussi, mon doux capitaine, de vouloir bien dire h votre aimable sergent-major que malgré le congé d'un an qui m'a été accordé en récompense de mes bons services et de ma mauvaise santé (qui est très-bonne en ce moment), j'entends participer et concourir, comme tout bon citoyen le doit; à toutes prises d'armes, services du jour, corvées d'enterrement; étant en ce dernier point tout disposé k mettre en terre mes capitaines , lieutenants, etc. etc., et a leur témoigner toute ma reconnaissance pour les bons procédés qu'ils n'ont cessé d'avoir k mon égard .

« C'est pourquoi -, tendre ami , je ne crois pouvoir mieux

m 'eu remettre de la défense de mes droits de citoyen, qu'en vous constituant mon défenseur.

« J'ai aperçu hier ce pauvre Godard ; il est bien bas percé! Quand je dis bas, je crains bien qu'il n'en ait pas; il finit comme j'ai commencé.

<( Mon fusil ! mon briquet I ou la mort !

« Adieu , mon bon capitaine ; mes amitiés quand même.

« Charlet,

€ Professeur à l'école Polytechnique, membre élu du Conseil supérieur de ladite école, officier de la légion d'honneur, peintre par état et par goût, philosophe par habitude, rieur par tempérament, membre de la section des Beaux- Arts à l'Institut historique, et de plusieurs Sociétés aussi nulles que savantes. »

Juillet iSM).

« Mon cher capitaine ,

« C'est avec un vif regret, c'est avec le sentiment le plus profond d'un véritable chagrin que je viens vous annoncer I intention de quitter la compagnie de grenadiers.

« Doué d'une philosophie à l'épreuve du temps et de la bombe , au milieu du tourbillon des grandeurs et des hommes , je n'ai jamais oublié que terre je fus, et que terre je redeviendrai (pensée sage que je vous engage à ne pas perdre de vue pour votre intérêt personnel). Or, mon bon et excellent capitaine, vous que je regretterai toute ma vie, comme le modèle des époux et des pères, homme vraiment rare que j'appellerai FEINE AU MAINE , je viens déchirer votre sensible cœur , en vous demandant a passer SAPEUR. Cette demande va paraître mirobolante a votre esprit , comme à celui de bien des gens qui n'en ont pas ; mais en réfléchissant, et pris sous un certain point de vue , lé poste de sapeur n'est point sans quelque agrément. Cette compagnie, composée d'ailleurs de gens ayant généralement une position large et solide , ne peut que gagner a se recruter de quelques intelligences. J'ai donc résolu d'y porter mon zèle et mes faibles lumières ; mais il me faut votre

consentement pour former ma demande auprès de M. le vicomte Lemercier, qui, de fil en aiguille, la fera passer au maire, président du conseil de recensement; conseil éminemment paternel et lumineux qui, j'en suis certain, s'empressera de me donner la première place vacante. »

L'opposition de Charlet à la politique du gouvernement fut, disions -nous, le principal mobile de sa démission. Cette opposition grandissait depuis longtemps; le divorce fut prononcé lors des affaires d'Orient, en 1840. La rentrée de notre flotte devant la flotte anglaise bombardant Beyruth, notre effacement devant les actes des grandes puissances excitèrent , à tort ou à raison, dans son cœur français la plus vive indignation.

« J'ai le cœur froissé par notre politique extérieure (écrit-il 'a cette époque). Notre coq fait la poule et ne défend pas sa queue.

« Je ne reconnais plus mes Français ; ils ne sont ni les enfants du panache de Henri IV, ni les fils du drapeau d' Aréole ; ils me dégoûtent ; il n'y a plus de sexe, c'est un troupeau de vils agioteurs civils et militaires, un peuple de courtiers marrons. IGNOBIL1TAS MUNDI.

Le spleen vous tient, l'avenir vous occupe ; comme moi, vous dites : Que d'ennuis, que de peines, et tout cela pour crever comme Job sur un fumier , ou plutôt comme un jobard ; car nous sommes de fameux jobards ! Soyez donc honnête homme , imbéciles que nous sommes ; il n'y a de bons os que pour les mauvais chiens. »

C'est à regret que nous nous trouvons forcés de revenir sur Charlet politique ; mais il nous faut bien motiver sa démission de la garde nationale, et expliquer par cette opposition et cette irritation la naissance de ses croquis dédiés à Béranger, espèce de pamphlet écrit avec la plume et le crayon. On trouvera tous ces croquis catalogués aux nos 966 à 985. Ils sont remarquables par Fénergie de la pensée et de l'exécution. Un assez grand nombre fut empêché par la censure; on le comprendra facilement. Un de ces derniers (n°98i) résumait la question d'Orient avec toute la verve et la causticité dont Charlet était capable. Puis, dans ces mêmes dispositions, il

i28 PREMIÈRE PARTIE.

écrivait à un ami cette lettre si curieuse par son entrain et par des prévisions politiques que les événements postérieurs sont venus confirmer en tous points.

12 septembre i840.

« SALUTEM OMNIBUS. Ton chien a des puces? répond Polichinelle. Polichinelle ! ce sage qui n'est pas de la Grèce , mais qui n'en est pas moins le sage le plus sage que je connaisse, et le seul philosophe que j'estime véritablement; je l'estime, parce qu'il fait de la bonne philosophie avec une panouffle sur la tête et un énorme gourdin entre les bras; ce n'est point un monsieur Cousin , dont la philosophie d'alambic coûte quarante mille francs au pays : non , c'est de la philosophie a bon compte, du gouvernement véritablement à bon marché. Tout s'y résout par la force du gourdin , et c'est vraiment ce qu'il y a de mieux et de moins cher ; car enfin, en ce moment : NOTRE CHIEN A DES PUCES ; eh bien ! il faudrait agir du gourdin. Au lieu de cela nous discourons, nous f...timassons , on cherche la finesse de la finesse , et il en résulte de fajeanf.... te. Oui, honorable, les temps sont passés, ils ne reviendront plus ; nous ne serons plus qu'une misérable contrefaçon. Nous sommes au temps des demi-moyens, des tâtonnements; les trembleurs tiennent la queue de la poêle, et je crains fort que la friture ne renverse ; alors incendie général ! à qui la faute ?

« Comment vous portez-vous, et votre belle famille, qui, dit-on , est éblouissante de fraîcheur , enfin un vrai parterre où votre femme brille comme la mère îles roses, et vous l'oreille d'ours ? J'ai toujours grande envie d'aller vous voir ; mais les affaires me tiennent. Je ne sais comment je fais mon compte ; je fais des affaires, j'économise, puis le diable emporte la boutique, et je redeviens pauvre Jean comme devant. Heureusement que Dieu donne aux petits des oiseaux sa pâture , et que sa bonté s'étend sur presque toutes les personnes ; ce faisant , j en aurai assez pour me faire enterrer.

« J'ai dîné il y a huit jours avec le petit T***** à sa maison d'Auteuil ; petit dîner d'amis, dérangé par l'arrivée de l'ami-

rai X..., grand homme de mer, je crois, maià f.... béte de terre , k ce que j'ai pu voir dans la conversation. Ah ! quel potet !

« Je ne sais quel rôle joue T***** , ni qui il joue , mais je crains que le jeu ne finisse mal.

« La réforme fait d'effrayants progrès : il y a eu un dîner de six mille radicaux ; puis les ouvriers , qui cependant sont rentrés k leurs travaux , s'organisent, et ne veulent plus suer pour l'entrepreneur au même prix. Le radicalisme de toute classe marche et prend de l'unité dans son action; le progrès est immense ; aussi je m'attends d'une année à l'autre k un craquement effroyable. L'armée est aussi rudement travaillée; j'ai souvent été effrayé (manière de parler) d'entendre jusque dans le palais de NOS ROIS des propos k en faire écrouler les voûtes , et cela par des officiers.

« Que faire k cela? Que faire? l'une ou l'autre chose; le juste-milieu est une imbécillité. Soyez monarchiques ou républicains , il n'y a pas k balancer, et en ce moment on balance. L'inquiétude est dans tous les esprits , personne n'a confiance en l'avenir, même ceux qui approchent le soleil. Chacun fait sa pelotte, l'avarice est k l'ordre du jour; les serviteurs du roi mettent sous sur sous et font provision ; ils aperçoivent Forage , le nuage est gros.

«>Or si ces gens tremblent et n'ont pas foi, qui l'aura? Nous sommes donc dans le plus pire état : qu'en adviendra-t-il? Il en adviendra que le roi mangera le parlementage ou que le parlementage le mangera. C'est inévitable : on est en présence, dent contre dent , griffe contre griffe.

(( Le roi a pour lui les commerçants ; mais la classe populaire Ta en horreur. Je voudrais pour lui que la position fût le contraire , parce qu'il n'y a aucun fonds k faire avec les boutiquiers : ils livreraient et leur pays et leurs amis pour un pot de raisiné. Qui faisait la force de l'Empereur? c'était la masse , ce que j'appelle la veste ; il se fichait pas mal de la redingote; c'est la veste qui frappe , et , avant toute chose , il faut l'avoir dans son panier.

« La guerre seule pourrait rallier au pouvoir et raffermir : k cela vous direz: il faut des succès ; oui, cela est certain. Mais

ces succès ne'pourraient s'obtenir qu'avec des moyens révolutionnaires, et la demi-monarchie ne peut les employer, ces moyens: le remède emporterait le malade. Nous sommes donc en triste route , legouvernement et son chef le sentent ; aussi on laissera tout faire, on prendra une attitude, et l'on dira : ils n'ont pas eu l'intention de nous insulter, rentrons chez noua. On criera, mais la honte passera ; la rente montera* et tout sera dit. « La morale?... la morale? Ma foi, c'est qu'il n'y en a pas!

«De tout ceci, il ne découle donc rien de rose et d'aimable, mon cher ami; vous me direz que je vois tobt en noir, ainsi que mêle disait M. M*****, révolutionnaire k la vanille, homme de talent sans aucun doute, qui croit que la France est heureuse et contente parce qu'il a une place de vingt-cinq mille francs. Il dinait avec moi Chez T*****, ou plutôt je dînais avec lui, car il est l'ami intime du MAIRE du Palais. Je les ai effrayés: je me suis déboutonné , et leur ai dit qu'ils étaient aussi ridicules que les voltigeurs de Louis XVIII , qu'ils ne voyaient pas arriver le Colosâe révulutionnaire qui les écraserait sans dire gare ; que je pouvais leur paraître voir en noir, mais qu'eux me faisaient l'effet de myopes» Ils ont ri; riront* ils longtemps?

« Ma santé , grâce à l'homéopathie, est rétablie entièrement; je repique le terrain : ça allait mal ; enfin je suis recampé sur mes pattes. J'ai grand besoin de vous voir, mais vous êtes trop loin.

« Ma famille est en bon état; mes fils ont eu des prix , ce qui ne fait pas l'éloge des concurrents.

# «■ Chaalèt. »

r 7 ' SA VIE. — SES LETTRES. 131

Nous avons déjà dit que Chariet avait fait peu de tableaux; ses dessins sont disséminés dans toute l'Europe, en Amérique , en Asie : mais l'œuvre lithographique du grand artiste nous reste tout entier, et suffit à sa gloire.

Quelle fécondité ! quelle richesse ! quelles magnifiques compositions ! On ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de la pensée ou de l'exécution. Ces dessins ont de plus l'intérêt que leur donne l'esprit jeté à pleines mains dans ces légendes frappées aucoin de l'observation la plus fine; et si ,• comme l'a dit Jules Jariin, je crois, le crayon s'exprime aussi bien que les paroles , et les paroles peignent aussi bien que le dessin , il faudra reconnaître à cet œuvre une originalité qui ne se trouve dans aucun autre.

Et ceux qui n'y auraient vu qu'un assemblage fortuit de pièces plus ou moins spirituelles, se seraient étrangement trompés. Comme Balzac, Chariet a voulu écrire une histoire delà comédie humaine; dans tous les cas, il a fait un traité de morale et de philosophie, et je ne sache guère de positions et de circonstances de la vie où l'on n'ait à recueillir une leçon, un enseignement dans l'œuvre de Chariet.

Cet œuvre a pris naissance en quelque sorte avec l'invention de la lithographie. Les pierres alors étaient rares , souvent défectueuses , les procédés incomplets, les tirages imparfaits. Cependant, malgré l'absence de tout encouragement, et en dépit du défaut d'intelligence de ses éditeurs et de la froideur qui accueille toujours les noms nouveaux dans les arts , Chariet a su produire des chefs-d'œuvre. Peu lui importait qu'il vendît ou ne vendît pas. Pour lui, la question n'était pas là. Indépendant par nature, d'un caractère plein d'humour et de fantaisie, il s'inquiète peu du goût du jour, ne tient nul compte de ses intérêts matériels, sacrifie tout aux exigences de son génie, et le crayon qui résume des inspirations neuves, produit dès le début des compositions remarquables. Plus tard, il connaîtra mieux le métier, son dessin sera plus correct , son effet plus spirituel ; mais jamais il n'aura plus de verve, jamais il ne dépassera, il n'atteindra même peut-être pas les premiers essais de sa poétique imagination.

On veut bien convenir assez généralement que Chariet est le peintre du soldat, on ajoute même qu'il a inventé le grognard: mais ce qu'on ne sait pas aussi bien*, c'est que là ne s'arrête point son talent.

Il grandit en effet dans les scènes de sensibilité, dans ces occasions où le cœur paraît au premier plan. Nous poumons citer à Fappui bon nombre de ses dessins; contentons-nous d'indiquer dans son œuvre lithographique, puisque nous l'avons sous les yeux, des pièces telles que les deux grenadiers de Waterloo (n° 40) , la mort du Cuirassier (n° 4-4), l'Aumône (n° 87), le petit Malheureux (n° 524), FRANCE: Là finit leur misère (n° 847), compositions qu'on ne peut regarder sans être ému.

Mais où Charletnous semble inimitable, c'est dans la peinture des enfants. 41 en a semé à profusion dans son œuvre; citons entre autres les deux suites qu'il a intitulées : Croquis à l'usage des petits enfants (n08 504 à 514 du Catal.), et Croquis lithographiques à l'usage des enfants (n09 641 à 658). Gamins et bambins ont-ils jamais été croqués avec plus de naïveté, de finesse et d'esprit?

Disons, cependant, pour rassurer sur notre impartialité ceux-là surtout qui, ne connaissant pas l'œuvre de Gharlet , pourraient croire nos éloges exagérés, que bien rarement notre artiste a su dessiner une femme. Presque toujours sa bonne d'enfant, sa maîtresse* de soldat, manque de gentillesse et de naïveté; quand il a voulu, par hasard, s'élever jusqu'à la femme de salon, il a fait une portière.

Voulez-vous apprécier la valeur réelle d'un artiste? Parcourez les cartons des anciens maîtres, puis ouvrez ceux des contemporains. Si l'un de ces derniers, soumis à cette épreuve, y résiste, il est jugé, il peut être rangé parmi les hommes d'élite. L'art est multiple dans ses formes, mais il est un dans son essence; les branches diverses qui le composent ont pris naissance à la même source, et la meilleure preuve, selon nous, qu'on ne peut dénier à Charlet un talent de premier ordre, c'est le plaisir avec lequel on le revoit, même après s'être retrempé dans les anciens.

Et cependant quel avantage avaient ceux-ci sur les modernes, avec ce procédé de Feau-forte, dont ils connaissaient si admirablement les effets; procédé qui semble perdu aujourd'hui. Il est vrai qu'au génie ils savaient unir la patience, qui manque si souvent aux artistes de nos jours. Quoi qu'il en soit, ne soyons point injustes envers la lithographie. On a eu pour elle beaucoup trop d'engouement à sa naissance; on en a usé, abusé; mais comme toujours la réaction a dépassé les bornes. Certes , la lithographie ne peut avoir la prétention de lutter avec l'eau-forte, ni avec le burin, ni même avec la gravure sur bois; mais elle a l'avantage de mettre à la portée de tous de premières pensées échappées au maître, et qui souvent n'auraient plus la même énergie, la même naïveté, si elles avaient été réservées pour des œuvres plus châtiées. Voilà la mission artistique de la litho-

graphie; le reste appartient au commerce. Et félicitons-nous que ce procédé ait pu nous conserver ces dessins si remarquables de Géricault, de Charlet et de quelques autres , dont nous eussions été privés si ces grands artistes n'avaient eu ce moyen de transmettre immédiatement leurs pensées.

L'espèce de mépris où est tombée la lithographie dans le monde artiste est donc injuste et doit cesser plus tard; alors les œuvres des maîtres seront recherchées. Et déjà n'avons-nous pas vu quelques pièces atteindre dans des ventes des prix trèsélevés ?

Disons que le choix des épreuves lithographiques est essentiel. Nous ne voulons pas certes établir de comparaison entre leur importance et celle des premiers états des gravures à l'eau-forte et au burin , qui apporte une si énorme différence dans leurs prix; la lithographie est beaucoup plus modeste. Cependant la reproduction exacte du dessin du maître ne peut se retrouver que dans de premières épreuves pures , transparentes, et non dans celles que donne une pierre fatiguée, usée, sur laquelle un crayon a bavé, et qui ne rend plus la finesse et la couleur du dessin , en supposant même que quelques parties de ce dessin n'aient pas disparu. Ces considérations s'appliquent surtout à un grand nombre des dessins de Charlet ; à ces derniers plans d'un horizon si éloigné, et à ces imperceptibles personnages qu'on ne distingue plus après un tirage considérable.

Nous avons recueilli et décrit tout ce qui, sorti du crayon, de la plume ou du pinceau de Charlet, a été reproduit par des procédés lithographiques. Nous ne croyons pas qu'une seule pièce nous ait échappé, et cependant cet œuvre ne comprend pas moins de mille quatre vingt-neuf pièces.

On s'étonnera sans doute d'y trouver un aussi grand nombre de croquis inachevés, de premières idées remplacées par d'autres, etc. etc. ; cela tient à plusieurs causes : au peu de cas avant tout que Charlet faisait de ses ouvrages ; à la mobilité de son esprit et à la fertilité de son imagination.

Il a eu sous ce rapport de l'analogie avec un célèbre maestro. Un de nos amis, Crémont, nous racontait qu'alors qu'il conduisait l'orchestre de l'Odéon, lors de l'apparition du Freysckutz, il entrait un matin chez Rossini ; il venait lui demander un duo dont il avait besoin le jour même. Tout en causant , Rossini l'écrivait et la besogne avançait, quand un peu de vent, arrivant d'une fenêtre entrouverte, enlève la feuille de musique, qui va se perdre sous le lit. Crémont se lève : « Laisse donc , dit Rossini, nous aurons plus tôt fait

d'en écrire un autre. » Tel était Gharlet. Quand il était resté quelques jours sans paraître à son atelier, ce qui lui arrivait si souvent, au lieu de perdre son temps à chercher, une pierre commencée, il en prenait une autre et faisait un nouveau dessin ; la pensée était quelquefois la même, la composition toujours différente. Les éditeurs intelligents Gihaut ont sauvé un grand nombre de ces croquis. Nous-même, muni plus tard d'un blanc- seing de Charlet, nous avons pu en conserver quelques-uns.

« Très-bon el très-honorable, m'écrivait-il, j'ai dit à l'imprimeur Bry de faire tout ce que vous demanderez et requerrez de lui, s'il ne veut se voir brûler et sa cendre jetée au vent. Bry est très-intelligent, el a le sentiment de l'art... »

Ce n'était pas chose facile que de classer un œuvre aussi considérable. Il y a quelques années, M. Buizard, connu par un malencontreux catalogue de l'œuvre lithographique d'Horace Vernet, l'avait essayé. Son travail est resté inédit. Il avait adopté une espèce d'ordre par matière. Toutes les suites, toutes les pensées du maître se trouvaient perdues dans telle ou telle catégorie ; les militaires, les bourgeois, les enfants; puis les militaires et les bourgeois réunis, etc. etc. ; il faisait même figurer dans ces cadres de simples croquis contenant à peine quelques indications.

Un seul exemple nous montrera le défaut capital de ce système. Gharlet écrit avec son crayon l'histoire du siège d'Anvers (1). Ce sont des marches, des campements, des anecdotes; puis l'assaut , la prise du fort Saint-Laurent; et quand nous arrivons à la fin de cette narration, notre philosophe nous surprend, nous émeut en nous montrant d'abord une ferme en cendres, une jeune fille cherchant quelques débris au milieu des décombres ; puis prononçant ces mots si touchants, si profonds : Pauvre peuple/ Évidemment on restera froid en rencontrant cette jeune fille dans la catégorie des enfants ou des pièces non militaires.

Nous dirons un peu plus tard comment nous avons classé cet œuvre.

Mais restait une dernière difficulté , et ce n'était pas la moindre ; il fallait le décrire. En effet, une description minutieuse, sèche et lourde, comme toutes celles à peu près que nous connaissons, aurait été en désaccord manifeste avec l'esprit de Charlet ; cependant com-

(1) Cala)., n" 799 b 819.

ment, en voulant employer une forme moins sérieuse, comment, dis -je, encadrer dans sa prose la prose de notre spirituel artiste ? Nous nous sommes toutefois arrêté à ce parti, tout insuffisant que nous nous sentions pour remployer avec succès. Puis nous avons établi des tables générales, non- seulement alphabétiques, mais même par ordre de matière. Car, nous ne saurions trop le répéter, il y a dans Charlet de hautes pensées, et telle lithographie qu'on entrevoit à peine contient les meilleurs préceptes, les plus ingénieuses observations. Qu'on parcoure l'œuvre entier, et bien peu de personnes ont pu le faire, on restera étonné de la profondeur, de la fécondité de l'artiste. Nous désirons que notre description réveille chez les uns des souvenirs, et donne aux autres le désir de connaître.

Charlet va chez M. Feuillet de Conches , ayant à lui parler. Il ne le trouve pas, et trace sur son bureau cette carte de visite :

^Vx CicJ?,

II revient quelques jours après. M. de Couches est encore sorti.

Au général de Rigny, à Bourges.

« Bon général, je m'attendais k votre bonne et philosophique épître ; je m'attendais a vos regrets et à vos reproches; c'est vrai, je suis un malheureux; mais figurez- vous que la chaleur m'avait neutralisé, asphyxié, abîmé et réduit à un état de bestialité complet; puis j'ai un grand tableau qui me cauchemarde et que je veux finir ; il est bien temps , voilà six ans qu'il est commencé.

« Mais je vous jure (ainsi que dit toujours un de mes amis) sur la tête de ma femme (et cet ami la rosse au moins deux fois

par semaine en l'appelant ma poule), je vous jure qu'aussitôt les vacances de l'École , j'irai passer une quinzaine avec vous.

« Vous êtes donc en ce moment a Bourges? Mais n'est-ce pas le pays des ânes de Piron , et n'y avez- vous pas en ce moment an roi d'Espagne , monarque consigné ? Il doit aussi s'y trouver une quantité de LAS TORDESILAS , de LAS MARISMAS ; vous allez leur paraître bien aimable, car vous êtes un véritable HIDALGO, SENOR puis cette noble et belle langue

castillane vous reporte à une si belle époque de votre vie !

« Je vous dis bien des choses de la part de M. de La Combe que j'ai vu hier , et avec qui je dîne mercredi ; vous voyez que je consulte les vents et commence k naviguer de façon à me procurer un abri : je déjeûne avec les républicains et dîne avec les légitimistes; ces derniers entendent beaucoup mieux le confortable , et puis mon estomac ne peut supporter le brouet noir des Spartiates, ce qui pourra bien me rattacher à la vieille branche.

<( Vous avez su comment ce pauvre général Tholosé a été cruellement enfoncé par une fatalité (1). C'est un brave homme que le professeur regrette, ainsi que l'élève. Il est remplacé, oublié, ce si l'usage... quoique regretté , oh ! toujours ! !

Et Madame X... c'est bien mal, elle n'a pas fait faire un marbre de son mari ! et d'autant plus que vraiment le buste est parfaitement ressemblant. Elle en prend des épreuves en plâtre , c'est moins cher. Hein 1 si votre femme mourait et vous laissait deux cent mille livres de rente , comme nous lui ferions faire des marbres , quelle noce I comme nous la pleurerions 1 bonne

damel autant de vertus, autant de marbres Ahl si ma

femme tenez, j'irais m'établir près de vous, et nous finirions nos jours de la manière la plus pittoresque ; deux veufs , dont un philosophe casemate à l'épreuve de la bombe et de l'adversité.

« Je prends mon bonnet de coton et vous souhaite bien le bonsoir ; ma femme est a son rouet et file : voilà la femme comme je l'ai rêvée , une femme versée dans le pot au feu et

(I) Le général avait perdu le commandement supérieur de l'école Polytechnique a la suite d'émeutes.

qui file, et qui file doux même ; puisse la vôtre en faire autant pour le repos de votre âme.

« Adieu, honorable ami ; portez -vous bien, et attendons un temps meilleur ; le diable ne couchera pas toujours k notre porte.

« Cjluiuet. p

i J'ai une canne à pomme d'or ; si vous me voyiez avec ma barbe blanche , j'ai une tète superbe ; c'est juste le connétable de Montmorency. »

Indépendamment de ses travaux ordinaires, Gharlet voulait terminer son tableau le Ravin, dont nous avons déjà parlé, dont nous parlerons encore, et qui, pris et repris , fiait et refait, ne vit le jour qu'à l'exposition de 1843. Cette peinture, si péniblement élaborée, te fatigua beaucoup, et déjà à cette époque on put prévoir une prochaine catastrophe. Cependant, en 1841, il accepte de l'éditeur Bourdin la mission d'illustrer de cinq cents dessins le Mémorial de Sainte-Hélène (i). L'idée de rappeler ces souvenirs de Napoléon lui plaisait beaucoup; aussi se mit-il à l'œuvre avec une telle ardeur, que tout en continuant sa peinture ; et faisant à la fois des dessins et de la lithographie, l'ouvrage était achevé en moins d'une année.

Et si l'on trouvait qu'en cette occasion Charlet est au dessous de lui-même, que l'on compare ses dessins à ceux qui ont illustré d'autres livres du môme genre , et on reconnaîtra sa supériorité, fl faut savoir aussi qu'à l'époque ou Charlet fit cette illustration, les artistes n'étaient pas aussi bien avisés qu'ils l'ont été depuis, c'est* à-dire ne traçaient pas eux-mêmes levure dessins sur le bois , les graveurs pouvant suivre le trait original du maître, comme cela se pratique aujourd'hui. Alors ce dessin original était copié sur bois par un autre artiste, et remis au graveur. On peut dire qu'il était deux fois défiguré, en quelque sorte.

Un jour que Charlet était plus mécontent que de coutume :

(1) Mémorial de Sainte-Hélène , par le comte de Las Cases, suivi de Napoléon dans l'exil, par MM. O'Meara et Aiilomaichi, et de l'historique de la translation des restes mortels de l'Empereur aux Invalides.

« Voyez, me disait -il dans son langage pittoresque , c'est la mort chargée de traduire la vie. »

Puis enfin déjà malade, fort malade, il était , avec son esprit mobile, ennuyé d'une tâche aussi longue, tournant trop souvent dans le même cercle.

Aussi se promit-il de ne jamais entreprendre rien de semblable, et refusa-t-il plus tard les propositions pécuniaires les plus avantageuses (1).

Dans le courant de cette même année 1841 , le graveur Claesçens (l'auteur de la Femme hydropique) , causant avec Charlet de ses essais à Feau-forte de 1828 , lui conseillait d'essayer de la gravure au vernis mou (2).

Charlet , avide de procédés qui pouvaient lui permettre de rendre sa pensée sans l'intermédiaire d'un interprète, mit au jour immédiatement vingt-quatre croquis.

Dans ces croquis on retrouve Charlet , sans aucun doute ; quelquesuns même, peu surchargés de travaux, sont charmants: mais on peut dire néanmoins que quand on veut pousser son. dessin et lui donner du ton, le procédé est mauvais et donne un résultat froid, lourd et pâteux.

Voici la description de cette œuvre, composée d'un portrait de Charlet, d'un frontispice et de vingt-deux pièces numérotées et pour la plupart encadrées; nous ne tenons pas compte de quelques différences dans l'état des épreuves , et nous renvoyons aux préliminaires de l'œuvre lithographique pour l'explication des abréviations.

FRONTISPICE. Un jeune marchand, les bras croisés, est assis à terre près de l'étalage de ses estampes. Sur un portefeuille, on lit : Tout état deux iars ; voilliez maicieux zédam. Au dessus, sur le mur: Recueil de vingt-quatre pièces gravées à l'eau- forte par Charlet. Au dessous: Publié par Blaisot, etc. etc. (P. en t., sans encadrement).

PORTRAIT DE CHARLET. (Sans encadrement.) ta tête de profil, tournée à droite et ornée de moustaches et d'une royale. Au bas , à gauche, les initiales Ch.

(1) En 4833, Charlet avait fourni trente dessins pour une histoire de fEmpereur Napoléon par A. Hago. — Paris, Perrotîn.

Ces dessin* , quoique très-mal gravés , àouto paraissent supérieurs k ceux du Mémotial : quatre d'entre eux sont dessinés sur bois "par Charlet lui-même.

(S) Voici ce procédé déjà employé dans le siècle dernier pour reproduire des Boucher et des Greuze, dit-on.

Une planche de cuivre, recouverte d'un vwui mou , reçoit une feuiUe de papier fort sur laquelle l'artiste dessine avec un crayon a mine de pîomh un peu dur. Le trait se communique au vernis , et l'on fait mordre a l'eau-foi te.

1. POSITION DU SOLDAT SANS LE SOU. Un enfant, à la position du soldat sans armes, se tient fixe devant un vieux soldat assis sur un banc, les bras croisés, le brûle-gueule à la bouche. (P. en h. avec les noms. )

2. Tête d'un vieux gredin, vu de trois-quarts, et tourné à gauche; Gharlet lui fait dire: f suis innocent! mon doux juge! (En h. sans encadrement. )

3. LES MARGUILLIERS DE SAINT-BONAVENTURE. Celui du milieu, vu de profil, cause avec son voisin; à gauche, au second plan, le troisième marguillier vu de face. (P. en h. avec les noms. )

A. LE RETOUR A LA FERME. (Paysage en t.) On n'aperçoit que la toiture de la ferme, au fond , dans le milieu de l'estampe. Au premier plan, un peu à gauche, un enfant sur un gros cheval blanc.

5. A LA CHIAN LI-LI, dit un pauvre diable assis sur un tronc d'arbre; il tire la langue et s'adresse à un enfant qu'on voit par le dos, et qui probablement a écrit sur le mur: 0 É vilain Mayeuxt de Mayeuxt. (P. en h. avec les noms.)

6. LES ASPIRANTS A L'ÉCOLE MILITAIRE. (Charmant croquis en h. , sans encadrement. ) Deux enfants : celui de gauche, vu par le dos, coiffé d'un bonnet de police, tient un balai en guise de fusil. Celui de droite, vu de trois-quarts, est armé d'un bâton.

7. LA DÉROUTE. Trois militaires (époque Louis XV) ont trop copieusement bu. L'un deux est déjà par terre, et le second, tenant un fusil dans la main gauche, serait près du camarade, s'il n'était retenu par le troisième, ivre comme les deux autres. (P. en h. avec les noms.)

8. LE REPOS. Un grenadier de la garde est assis dans la campagne, au pied d'un arbre. A droite, une jeune paysanne et une vache. ( P. en t. )

9. LA BONNE PHILOSOPHIE. Un jeune officier (époque Louis XV) boit et fume assis à une table. A ses pieds, un chien; à une fenêtre, une vieille femme vue à mi -corps. Dans la marge de gauche, croquis de la tête de Billoux. (P. en t. )

40. LES BORDS DE L'ESCAUT. (Paysage en t.) A gauche, Napoléon interroge un paysan. Au milieu de l'estampe, sur im tertre planté d'arbres, un chasseur à cheval de la garde tient deux chevaux en main.

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