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Charlotte Ackermann

Ce qu'on appelle encore aujourd'hui le Kougelsort ' forme une de ces nombreuses ruelles de Hambourg^ connues sous le nom de passages, et qui font ensemble une sorte de labjTinthe. C'était autrefois, plus encore que maintenant, le quartier des classes les plus pauvres et de la population la plus dépravée ; c'est là que toutes les misères, dans leurs formes les plus tristes et les plus repoussantes, se sont fait comme une cité de douleurs, de maladies et de vices, dans la grande cité de la richesse et de la magnificence. Au fond de ces masures sombres et de ces cours, qui forment elles-mêmes de nouveaux passages et des recoins sans issues, le prolétaii'e de Hambourg mène une vie aussi étrangère à l'éclat et aux joies du monde, que ses humides repaires le sont à la clarté du soleil, qui laisse à peine tomber quelques pâles rayons sur ces tristes demeures de la misère et de la dépravation humaine. L'étranger qui porte pour la première fois ses pas dans ce dédale de passages et de ruelles, à peine assez larges pour une seule voiture, et qui tantôt s'abaissent, tantôt s'élèvent en pentes raboteuses, cherche vainement une issue dans ce chaos inextricable de rues étroites qui se croisent et s'entrelacent; les habitants du quartier regardent le passant avec autant de surprise qu'il les regarde eux-mêmes , et n'est pas pour eux un moindre

1 Prononcez le g dur, comme dans guerre, orgue, etc.

objet de cuiiositc que tout ec monde l'est pour lui. Il se promenait tout à l'hem-e au milieu du bruyant tumulte de la grande \illc, et se voit tout à coup transporté, comme par une puissance magique, dans un pays désert ; l'activité de la vie, le mouvement de la foule, font place à une triste monotonie; le marteau du pauvre artisan, qui travaille assidûment dans une arrière-boutique , se fait seul entendie quelquefois jusque dans les cours ; ou bien ce sont les cris d'un enfant, et, derrière une fenêtre borgne, le rire effronté de quelque habitante de ces repaires, où l'on n'arrive de la rue que par un étroit escalier aussi roide (pi" une échelle. Voilà tout ce qui rappelle que la vie existe encore dans ces retraites, avec ses travaux et ses luttes, ses vertus et ses vices, mais sous des formes moins trompeuses et moins adoucies.

C'est là qu'en 1774, dans l'après-midi d'une sombre journée de l'arrière-saison, une foule de gens de la classe la plus inflmc, jeunes et vieux, tous ayant l'aspect de la mendicité, entouraient la porte basse d'une des plus pauvres demeures de ce quartier, et, sans prendre garde sous leurs guenilles à la pluie fine et glacée, non plus qu'au vent froid d'automne, regardaient avec curiosité dans l'intérieur de la maison. C'était le logis de la plus misérable canaille. Dans cette cohue, quelques femmes sans pudeur considéraient, les unes avec une stupide indifférence, les autres avec cette curiosité frivole que les gens grossiers montrent même en présence du plus affreux spectacle, un cercueil exposé à l'entrée de la maison. Là était couché le corps d'une jeune fille, dont les traits souffrants semblaient accuser, même au sein de la mort et en présence de pareils témoins, la main cruelle qui avait brisé une rose si pure ! Ainsi gisait, dans son pauvre linceul, l'innocente victime de la séduction et de la misère. Un témoin doué de quchiue sensibilité aurait demandé pourquoi, avec tant de grâces et de cliarmes, ce front si pur portait sous le bandeau de crêpe une brandie de romarin et non pas le myrte virginal? Ilélas ! conihioii (le perles ne sont pas jetées par le flot de la vie, du fuiid de ses fangeux abîmes, sur les plages désertes de la mort !

— Elle a son fait, à présent! cria du milieu de la foule une vieille femme. Voyez, jusque dans la bière, cette fierté, qui voudrait se targuer de son innocence! Parce que c'était un « Monsieur le baron, » un fin cavalier, elle se promettait merveilles de sa faute, elle joli matelot d'fléligoland,qui se présentait la bourse pleine, qui la recherchait en mariage et qui l'aurait épousée malgré son état, fut renvoyé avec mépris. Mais le temps se passait, le baron ne revenait pas. Alors elle chanta des complaintes, elle voulut se jeter à l'eau près du Graskeller, comme si l'on ne pouvait pas ^ivre après une aventure ! Il a bien fallu croire enfin que le baron était perdu, et, dans cette vaine attente, elle est arrivée où vous la voyez.

Les femmes perdues ciui entouraient le cercueil de la belle jeune fille accompagnèrent de rires insultants et de grossières invectives cette oraison funèbre de la vieille sorcière, et la foule brutale, à qui l'on avait donné l'exemple de la barbarie, n'éprouva plus aucune pitié pour une infortunée qui avait refusé toute société avec elle, jusqu'au moment où l'ange de la mort l'avait enfin délivrée.

C'est ainsi que l'usage alors établi à Hambourg pour toutes les classes de la société, et considéré comme le dernier devoir de la piété envers les morts, cette coutume d'exposer le corps avant l'inhumation aux regards des amis et des connaissances, provoqua dans ce mauvais lieu un affreux scandale ; l'aspect même du cadavre resta sans eff'et sur ces cœurs endurcis par le vice et la misère. Nul ne plaignit le triste sort de la défunte; on ne respecta ni sa mémoire ni cette heure solennelle; l'expression d'innocence et de sérénité empreinte sur son visage parut même exaspérer les esprits, peut-être parce que chacun sentait confusément que cett*^ jo"no victime valait mieux que lui, et que, du »v.^i..o., elle n'avait pu survivre à sa honte.

A l'instant même où les employés aux pompes funèbres venaient enlever le corps, parut sur le seuil de la maison mortuaire une grande femme maigre, qui semblait âgée et portait un costume presque théâtral. Un mouchoir jaune était roulé en turban

autour (le sa tôto^ et sa robe criudieunc fanée, au dessin bigarré de fleurs, eontrastait avec celles des honnêtes l'emnies, aussi bien par sa coupe peu décente que par l'entassement des garnitures. Le fai-d qui enluminait son visage, des traits prononcés , un nez pointu, donnaient à cette femme un^air singulièrement effronté; ses yeux bruns lançaient de tous côtés ces vives œillades qui, chez les vieilles coquettes, remplacent l'éclat de la jeunesse évanouie. Un vilain bichon sous le bras, elle s'avança sans gène et d'un air impérieux à travers la foule curieuse ; elle ne fut pas plus tôt reconnue que l'on s'écria de tous côtés :

— Madame Fanny ! Faites place à madame Fanny !

— Vous m'en serez tous témoins ! s'écria-t-elle dans un dialecte étranger et avec l'accent d'une violente colère, en passant à côté du cercueil, sur lequel elle laissa tomber à peine un regard, pour arriver à la porte de l'unique pièce du rez-de-chaussée. Où est la cabaretière, qui se permet de me faire dire que je dois retirer l'enfant de la défunte, puisque j'ai installé la mère dans sa maison? Que m'importe que la cabaretière l'ait hébergée? Elle chargera de l'enfant qui elle voudra; c'est son affaire.

— C'est ce qu'il faudra voir, s'écria une grosse femme malpropre, qui se campa sur le seuil de la porte basse, et qui n'offrait pas aux regards un objet fort agréable avec ses cheveux gris court tondus. Celle-ci, poursuivit la cabaretière en montrant la pauvre morte, a été amenée dans ma maison par cette femme ; cette femme a payé la pension de Berthe, et bien pauvrement, car je n'ai eu de tout cela que peine, soucis, et en fin de compte un accouchement; et elle veut que je me charge encore de l'enfant! Non pas, s'il vous plaît! Madame Fanny doit connaître le père, car c'est elle seule qui a mené cette intrigue. Adressez-vous donc à lui, madame, et faites-vous payer pour la netite créature; je ne la garderai pas chez moi une nuit de plus. Mais, ^vx'^o* ^^ que je dis? la mère est morte, l'enfant est vivant: il s'agit de le nouirir... Voulez-vous donc ou ne voulez-vous pas? Décidezvous, sinon je vais dcmunder justice au tribunal inférieur, qui me la fera bien sans vous !

A ces mots, la grosse cabaretière, les poings sur les hanches, écouta avec une tranquillité imperturbable la violente réplique de l'autre femelle, dont la fureur ne connut plus de bornes. Les employés aux pompes funèbres curent beaucoup de peine à contenir madame Fanny, qui se déliattait entre leurs bras, pour se jeter, les poings fermés, sur son ennemie. Les spectateurs s'échauffaient, prenant parti pour Tune ou pour l'autre, et un affreux tumulte éclatait autour de cette dépouille glacée ; un petit nombre de personnes plus calmes essayaient vainement d'y mettre fin. Au lieu de tranquilles obsèques, on aurait vu commencer une horrible mêlée ; quelques femmes glapissantes parlaient déjà d'appeler la garde au secours.

Les curieux affluaient toujours plus nombreux, et il s'y trouvait des gens de condition plus honnête. Une personne, qu'on n'aurait jamais cru voir dans ce lieu mal famé, fut portée par la foule jusque vers la bière, tandis que sa suivante, respectable matrone d'une belle corpulence, et dont la tenue annonçait une domestique de bonne maison, avait peine à se faire jour sur les ])as de sa maîtresse, écartant les gens de tous côtés, et les suppliant de ne pas trop presser la jeune dame.

Cette personne considérait avec un trouble manifeste les repoussantes figures qui l'entouraient, mais son air distingué suffit pour apaiser tout d'un coup la violente querelle qui s'était élevée au sujet de l'enfant devant le cada^TC de la mère ; la curiosité, la surprise, un léger chuchotement, succédèrent à l'instant même aux bruyantes altercations; la jeune dame, qui se voyait soudainement transportée dans ce monde étranger de la misère et du vice, se remit sur-le-champ, marcha d'un pas ferme vers la bière, et parla ainsi d'une voix émue :

— Est-ce là, dites-moi, la mère du pauvre enfant? 0 Lena, vois-tu la belle morte ! Qui peut la considérer sans la plus profonde émotion? Mais il ne faut pas la traiter d'une manière si barbare. Apportez-mioi l'enfant, que je lui montre encore une fois sa mère, avant qu'elle lui soit enlevée pour jamais, et qu'il demeure sans secours dans un monde ennemi !

Le ton grave^ lair imposant dont elle prononça ces paroles, exercèrent snr les assistants une irrésistible influence, et, comme entraînés par une puissance supérieure, ils s'écrièrent tous d'une voix :

— L'enfant ! l'enfant ! Apportez à la belle demoiselle l'enfant de la pauvre Bcrthe !

Madame Fanny, qui, partageant la curiosité générale, s'était approchée de l'inconnue, qu'elle voyait en riche robe de satin, ne l'eut pas plus tôt considérée sous son fin chapeau à l'espagnole orne de plumes, qu'elle parut hors d'elle-même et poussa un cri de surprise.

— Eh quoi! mademoiselle Ackermann ! dit-elle en balbutiant ; et, avant que la jeune dame put s'en défendre, elle lui baisa la main en grande cérémonie. Jésus Maria! Comment votre grâce peut-elle se montrer chez la cabaretière ? Ah ! sans doute vous avez entendu de la rue tout ce vacarme, et vous avez voulu en connaître la cause ? Je vous le jure, très honorée dame, c'est la cabaretière qui a tort, aussi vrai que j'ai l'honneur de voir devant moi la grande et célèbre artiste, mademoiselle Charlotte Ackermann !

— Taisez-vous ! laissez-moi ! disait avec confusion celle qu'on apostrophait ainsi; et elle faisait tous ses efforts pour se débarrasser de cette personne importune, qui était devenue tout à coup aussi humble, aussi prévenante, qu'elle s'était montrée insolente et fière auparavant.

Fort troublée de se voir reconnue, Charlotte ne savait si elle devait attendre encore ou se dérober promptement. Lena ne cessait de la tirer par sa robe, et la suppliait au nom du ciel de ne pas s'arrêter plus longtemps.

— Bon Dieu ! que diront les gens, s'ils apprennent qu'on vous a vue dans une pareille maison? Que dii-a madame votre mère , et mademoiselle Dorothée , et monsieur votre fi^èrc ! Ah ! monsieur votre frère!... Partons, partons, avant que cela fasse encore plus de bruit ; je me sens près de sufïbquer, tant je suis angoissée.

Ainsi parlait à dcmi-voi\ la soucieuse matrone, penchée vers roreille de sa jeune maîtresse, et elle usait presque de violence pour l'entraîner loin du cercueil; mais déjà l'on présentait à Charlotte l'enfant de la défunte ; elle prit en tremblant la petite créature, endormie et demi-nue, la pressa doucement sur le sein de la mère inanimée, et elle dit :

— Voilà qui est fait. Fermez le cercueil, et rendez à la pauvre femme Téternelle paix. C'est moi qui aurai soin de l'enfant. Afin qu'il ne souffre pas du froid, enveloppez-le pour le moment dans ce châle, jusqu'à ce que j'aie procuré la layette nécessaire. N'est-ce pas, bonne hôtesse, vous me garderez bien ce pauvre enfant, et vous le soignerez fidèlement, en attendant que je lui trouve un autre asile ? Voici de l'argent pour votre peine ; j'en donnerai davantage, et autant que vous voudrez, pour que vous le gardiez soigneusement, et qu'il ne lui arrive aucun mal.

La cabaretière tendit maclùnalement la main d'abord vers la bourse, et puis vers l'enfant ; l'enveloppa dans le fin cachemii-e, et promit en balbutiant de faire tout ce que Mademoiselle commandait.

Le nom de Charlotte Ackermann avait produit sur tous les assistants l'effet de l'étincelle électrique, et, quoique la plupart sussent à peine quelle personne désignait ce nom si populaire, il avait agi avec tant de force sur toute cette multitude, qu'elle en avait oubhé la scène pathétique produite par la présence de l'enfant; tous contemplaient avec une admiration muette l'illustre merveille de Hambourg. Mais quand Charlotte, se disposant à s'éloigner, passa devant la porte en saluant avec grâce, chacun se pressa autour d'elle, pour baiser le bord de son vêtement; on se courbait devant elle, comme devant une apparition céleste, et ceux qui, dans leur courroux, s'étaient maudits les uns les autres, s'accordaient à bénir ce bon ange, et prononçaient d'une voix émue le nom de Charlotte Ackermann.

Elle eut beaucoup de peine à regagner la rue. Lena la pressait de hâter sa marche.

— Vite ! vile ! nous n'avons pas de temps à perdre. Le spectacle commence dans une demi-heure, et depuis longtemps l'habilleuse attend mademoiselle avec impatience dans sa loge.

— Le spectacle? répliqua Charlotte, en s'éveillant comme d'un songe. 0 Lena ! si les hommes savaient où il se trouve le véritable spectacle, ils ne visiteraient pas la maison où l'art étale ses vains prestiges; ils ne demanderaient pas des émotions entraînantes à des paroles apprises par cœur, à l'imitation étudiée des sentiments !

Vis-à-vis la grande église de Saint-Michel, dans la rue qni porte encore aujourd'hui le nom de Kreyenkamp, s'élevait alors, près du Krameramthof, une maison à deux étages, qui se distinguait entre celles du quartier aussi bien par sa remarquable grandeur que par le nouveau style de son architecture. La face méridionale était décorée d'un balcon en saillie, orné de sculptures percées à jour et soutenu par trois cariatides; les encadrements des fenêtres et des portes étaient également décorés d'entrelacements en arabesques de couleur blanche, qui se détachaient agréablement sur la teinte de pierre dont on avait enduit les murailles.

A côté de la porte, deux tilleuls croisaient artistement leurs branches; selon le goût du temps, le ciseau les avait taillés en une large paroi de verdure , qui s'étendait devant les trois fenêtres centrales du premier étage, avec autant d'ouvertures, pour laisser voir la rue librement. La solide porte de chêne, où brillaient des ornements de métal poli, portait, suspendu par une chaîne de laiton, un marteau de buis, délicatement travaillé; car on ne connaissait i)as encore l'usage des sonnettes, et ceux qui demandaitnt lenlrée de la maison frappaient avec le marteau deux ou

trois coups légers contre la porte. A ce signal paraissait d'ordinaii'e sur le seuil de la maison que nous venons de décrire, un petit Tieillard proprement mis, à la perruque blanche, frisée de mille boucles, qui formaient avec son teint vermeil et l'air doux de ses yeux clignotants un contraste pareil à celui de la respectable gravité du vieil âge avec les traits enfantins. Tel était M. Kreyenpeter, ci-devant soufileur de théâtre dans la troupe Ackermann, maintenant surveillant et gardien fidèle de la maison; presque aussi bien connu dans la rue et le voisinage que dans la moitié de la grande ville de Hambourg. En effet, nul ne pouvait franchir le seuil de la maison Ackermann sans remarquer les cérémonieuses révérences de M. Kreyenpeter, ses compliments, ses salutations, accompagnées d'un naïf ricanement, pendant lesquelles il faisait passer si légèrement l'un devant l'autre ses petits pieds mignons, chaussés de souliers à grandes boucles d'acier, avec de hauts talons, qu'il semblait avoir, dès sa plus tendre enfance , traversé la vie au pas gracieux du menuet et de la sarabande, il portait ordinairement sur l'oreille une grande plume à longues barbes, comme insigne de son office; car, depuis qu'il avait perdu ses dents avec làge, incapable de continuer sou emploi de souffleur, il avait pour charge principale dans la maison les fonctions de secrétaire, et ce n'était pas peu de chose. Non-seulement il tenait les comptes du ménage, mais sous sa plume habile naissaient encore ces rôles, écrits avec un som si remarquable, qu'ils semblaient une véritable peinture, et que, dans les mains des illustres filles de la maison, ils étaient un objet d'envie pour tout le reste de la troupe. Le seul amour de l'art pouvait tracer sur le papier des traits de plume si élégants, qu'on eût dit des gravures sur cuivre ; et mieux la transcription avait réussi au soigneux et habile copiste, plus il était convaincu d'avance que celle des deux sœurs qui devait apprendre et débiter le rôle, aurait gravé fermement chaque mot dans sa mémoire le jour de la représentation, et remplh-ait glorieusement sa tâche devant le public. Si Dorothée remportait dans les rôles comiques, et Charlotte dans les grands rôles tragiques ces triom-

plies t}iii ont illustré leurs uoms dans l'histoire du théâtre de Hambourg et dans celle du théâtre allemand, M. Kreyenpeter avait rintime et flatteuse conviction que ses copies incomparables étaient la prmcipale cause de si glorieux succès; il se figurait sérieusement que, si les deux sœurs s'étaient élevées à la perfection de l'art dramatique, c'était à lui seul qu'elles en étaient redevables; il se considérait comme leur génie incarné; c'était lui qui, par la vertu magique de son encre, les identifiait avec le poëte, dont les paroles et les pensées avaient trouvé, par l'entremise de sa plume, le chemin de leur âme.

Telle était la première figure que l'on trouvait d'ordinaire sur le seuil de la maison Ackermann. L'arrangement intérieur répondait parfaitement aux dehors; partout un ordre irréprochable, une belle simplicité, s'unissait au bon goût, au véritable confort, en sorte qu'on aurait deviné difficilement, du moins selon les idées de ce temps-là, que ce fût la demeure d'une famille de comédiens.

C'était pourtant la vérité ; car la maison dans laquelle nous avons introduit le lecteur avait été bâtie par Conrad-Ernest Ackermann, directeur du théâtre de Hambourg, décédé trois années auparavant. Il habitait à peine depuis six mois son nouveau domicile, lorsqu'une mort subite l'avait enlevé à sa famille chérie, aux fatigues et aux orages d'une vie d'artiste. Depuis lors cette maison était habitée par sa veuve, madame Ackermann, ses deux filles et un fils, qu'elle avait eu d'un premier mariage. En société avec sa mère, Frédéric-Louis Schrœder continuait la direction pour son compte; il avait hérité non-seulement des fonctions de son excellent beau-père, mais aussi de sa position honorable dans la société de Hambourg.

Après ces explications, nous allons reprendre notre récit, et nous transporter, le jour qui suivit la scène du Kougelsort, dans la chambre spacieuse de madame Ackermann, où la petite famille se rassemblait d'ordinaire pour déjeuner, et passait une heure agréable et paisible, avant ([ue les mille devoirs du jour, les soucis, les distractions qu'entraîne la vie d'artiste, jointe à une si

grande administration^ demandassent toute l'attention de ehacnn; en sorte que^ bien souvent^ ce n'était que fort tard dans la nuit, ' et la représentation enfin terminée, que le frère et les sœurs pouvaient se retrouver autour de leur mère.

Cependant on ne voyait pas ce jour-là régner dans le cercle intime la cordialité et la confiance accoutumées; Charlotte n'était pas présente; une ombre de mécontentement était répandue sur le visage de la mère et sur celui de Dorothée, tandis que Schrœder déjeunait d'assez mauvaise humeur. Il était visible qu'on venait d'interrompre une conversation désagréable pour tous, sans avoii" encore pu mettre de côté le désaccord et la gêne qu'elle avait produits.

Sclirœder rompit enfin le silence, et dit avec amertume :

— Il semble que ce soit le sort de Charlotte de fau-e expier à elle-même et aux autres par quelque étourderie les beaux mouvements de son âme. En voulant faù'e le bien, elle se laisse entraîner par l'impression du moment, agit sans réflexion, s'abandonne aux insph'ations de son enthousiasme, et, par là, donne plutôt à ce qu'elle fait l'apparence d'une bizarre fantaisie que de la pure et naturelle bonté. C'est ainsi que par son aventure d'hier elle a fait beaucoup moins de bien qu'elle ne nous a préparé de maux et d'ennuis.

— Je dois en convenir, répliqua la mère en soupirant. Elle est impardonnable comme jeune fille, d'avoir compromis sa bonne réputation; mais elle est bien moins excusable encore comme artiste, étant mille fois plus exposée en cette qualité que toute autre femme aux calomnies du monde. Seigneur Dieu, comme nos ennemis vont exploiter la visite de mademoiselle Ackermann chez la cabaretière ! Comme le malicieux docteur Dreyer va porter sur sa bosse de maison en maison cette anecdote scandaleuse, et comme il fera payer à la comédienne dans sa feuille hebdomadaire, la faute de la jeune fdle inexpérimentée ! Messieurs de la bourse rapporteront aujourd'hui cette nouvelle à leurs femmes et à leurs filles, et ce soir on accueillera Charlotte sur la scène avec des rii'es et des sifflets !

— Vous oubliez, chère maman, dit Dorothée, que Charlotte joue ce soir le rùle de Rutland*.

— Tant pis ! répliqua le frère. L'éclat de son talent ne sera pour la calomnie qu'un moyen de jeter sur sa conduite une ombre d'autant plus noire. Le public...

— Le publie respectera Charlotte comme toujours, répondit Dorothée avec énergie, et ses beaux yeux s'arrêtaient avec fermeté sur son frère. Mon Dieu! où t'emporte ton zèle pour la gloire de ta sœur? Je veux bien que Charlotte ait agi avec précipitation ; que la méchanceté de quelques hommes aille jusqu'à profiter de cette noble action pour semer de nouvelles calomnies. Patience, la satisfaction ne se fera pas attendre, et, pour ce qui concerne le docteur Dreyer, il nous épargnera du moins cette fois dans ses satires; car il a déclaré hier au soir, en plein caveau, devant une foule de témoins, que jamais à l'avenir sa plume n'attaquera une telle femme.

Schrœder, qui paraissait plus irrité que persuadé par cette dernière observation, allait réponche, quand la femme de cbaml)re vint annoncer le docteur Unzer "^

— Dieu soit loué! dit Dorothée, qui respira plus librement, tandis (pie sa mère la regardait avec surprise, et que son frère lui disait :

— Qu'est-ce que notre ami vient faire si matin? Avons-nous (pielqu'un de malade à la maison ?

Le jeune médecin de la famille entrait déjà dans la chambre. C'était un homme d'un extérieur agréable, et dont les manières distinguées annonçaient au premier coup d'œil la position élevée et la haute capacité. Son visage pâle, au profil bien dessiné, ses yeux foncés et vifs, qui ne révélaient pas moins sa bonté franche et naturelle que sa brillante intelligence, portaient la trace évidente des fatigues de son état et de ses études laborieuses ; im-

' C'était un des plus Ijcaux lùles de cette ci'lèbre actrice, un de ceux où elle avait excité le iilus vil' enthousiasme. - Prononcez Ountser.

pression que rendait plus sensible encore rhabitufie qu'il avait de pencher un peu en avant la partie supérieure de son corps à la taille élancée, ce qui lui donnait quelquefois un air fatigué, en contradiction avec sa tournure jeune et élégante.

— Tu viens à propos, et comme si nous t'avions appelé ! dit Schrœder, en allant à sa rencontre.

Le docteur salua les dames en ami de la maison, qui sait ([u'il est toujours bien venu ; puis, se tournant vivement vers Schrœder, il lui dit avec un léger badinage, qui déguisait mal une véritable inquiétude :

— Je viens comme si l'on m'avait appelé, et pourtant sans appel ! Mais j'ai vu ce matin, dès ma troisième visite, qu'il me fallait commencer par Krev enkamp, si je voulais achever mes visites avant le coucher du soleil. Comme médecin de votre maison, je dois savoir tout ce qui s'y passe ; c'est l'avis de tous les gens raisonnables que je visite. On me questionne, on m'assiège; on me presse d'expliquer, de raconter en détail ce qui est arrivé chez les Ackermann ; comment Charlotte est allée au Kougelsort, chez la Portugaise Fanny, comment elle a vu un cadavre, un enfant; est entrée même chez la cabai-etière... Et maintenant, chère maman, pourquoi me regardez-vous d'un au' si troublé? et vous, Dorothée, d'où vient que vous êtes émue?... Mon Dieu, qu'est-il arrivé?

— Rien d'autre qu'un nouveau trait de génie de notre petite Emilia Galotti, répondit vivement Schi-œder, en établissant le docteur dans le premier fauteuil. Assieds-toi, oracle delphique de tous les étournaux friands de scandale, de toutes les commères et vieilles perruques de notre vénérable Hammonie ^; écoute-moi tranquillement ; un sage comme toi sait trouver à toute chose un beau côté: pourquoi pas aussi à la rencontre de mademoiselle Charlotte Ackermann avec lasignora Fanny et la cabaretière?

C'est avec ce ton d'amertume que Schrœder fit au docteur un rapide récit de l'aventure que nos lecteurs connaissent, non sans mettre ça ei m ^e& ^mportomonts passionnés à la place des faits ;

> Hambourg est appelé Hammoniaùn latin moderne.

car, avec toute sa lionté, Schrœder était d'une violence extraordinaire, d'un tempérament inflammable, surtout quand on blessait quelqu'un de ses petits préjugés, quelqu'une de ses humeurs bizarres, parmi lesquelles il faut ranger, pendant ses jeunes années, un respect exagéré pour les jugements d'une foule mobile. La dignité de l'art et celle de la famille étaient d'une importance presque égale à ses yeux; et, quoiqu'il aimât ses sœurs d'une amitié sans bornes, cela ne l'empêchait pas de les tourmenter, dans l'occasion, et même sans sujet valable, par les plus noirs caprices et les plus singulières picoteries.

Voilà ce qu'il en coûte d'être à la fois le frère et le directeur! Tel était le refrain ordinaire de ses complaintes, et ce fut encore par cette exclamation bien connue de la famille, qu'il termina ce jour-là son rapport,

Unzer l'avait écouté sans l'interrompre; seulement, comme c'était sa coutume, quand une nouvelle le réjouissait ou l'intéressait vivement, il avait clignoté quelquefois, en regardant son interlocuteur les yeux demi-fermés ; ses doigts jouaient avec une impatience croissante sur le bras du fauteuil, dont il avait arraché, dans sa distraction, une houppe tout entière.

Quand Schrœder lui demanda ce qu'il pensait de la chose, Unzer le regarda quelques moments d'un air rêveur, haussa les épaules sans y songer et ne fit qu'une réponse évasive. Mais, lorsque Dorothée lui eut exposé sans réticence la scène violente que cet incident avait amenée la veille au soir entre la sœur et le frère, et qu'elle eut pressé leur ami de dire franchement son avis, il parla d'une manière plus décidée, secoua la tête d'un aii" mécontent et s'exprima en ces termes :

— Si c'est au médecin que vous demandez son avis, je vous répéterai ce que j'ai dit souvent, qu'on devrait laisser à Charlotte, autant que possible, le calme et la liberté d'esprit, et lui épargner toutes les émotions violentes. S'il faut parler comme ami de la maison, je regrette Rfl"'= J-"*r. n»r-c acnrœaer qu une si belle cn: lion, ou Charlotte nous montre encore son âme généreuse, soit parvenue à la connaissance du public, quoique j'aie peine à

deviner quelle fâcheuse interprétation cela poui'rait provoquer. Dans le fond, vous craignez seulement l'éclat que cette histoire peut faire, et vous oubliez tout à fait que Charlotte, au milieu de son triomphe dans cet infâme Kougelsort, était aussi pure que sur la scène dans la soirée de son plus éclatant succès. Oui, c'est une artiste, accoutumée à nous émouvoir, à nous ravir par son talent, qui cède, en présence de la réahté, au mouvement de son noble cœur; et cette cii'constance rend l'aventure encore plus touchante ! Tout considéré, je trouve qu'une si belle et si louable action, à laquelle on ne peut d'ailleurs plus rien changer, ne devrait être considérée que par son meilleur côté. Oui, Frédéric, s'écria-t-il, en prenant son chapeau et sa canne, je veux te montrer que je mérite d'être nommé l'oracle delphique de Hambourg. Je vais moi-même colporter la nouvelle histoire de maison en maison, et la conter en face à nos bourgeois et à nos comme j'es. Il suffît d'avoii" le courage de laisser une belle action s'expliquer elle-même, et l'opinion publique saura l'apprécier justement. Si cela fait secouer une couple de vénérables cadenettes, qui exprimeront leur mécontentement ; si une ou deux bigotes se retranchent dans leur saint zèle devant une pareille conduite, cela ne change nullement le mérite de l'acte vertueux. Ainsi donc adieu, chère maman ; je vous demande pour ce soii" une place dans votre loge grillée; nous pourrons \oir que notre Piutland n'a pas plus à craindre les jugements des hommes à la clarté de la rampe que dans les ténèbres du Kougelsort. Adieu ! adieu !

Il sortit à la hâte; son visage pâle s'était animé d'une rougeur légère, et il courait, comme s'il se fût agi de se rendre auprès d'une personne dangereusement malade. Cependant son seul désu" était de disputer du moins à Charlotte le second prix dans cette œuvre de charité. Il fut bientôt dans les passages; notre bon docteur ne les fréquentait pas moins que les somptueux hôtels des riches et des grands; peut-être même connaissait-il mieux encore ces tristes lieux, où l'appelait non-seulement l'exercice de son art mais encore sa bienfaisance. Arrivé au Kougelsort, il se glissa furtivement chez la cabaretière.

Pour la première fois, depuis qu'elle avait paru sur la scène de Haml)Ourg, Charlotte éprouvait un pénible saisissement, et attendait le soir avec une fiévreuse inquiétude. L'assertion imprudente et irréfléchie de son frère, que par son aventure du Kougelsort elle avait compromis sa bonne renommée, la poursuivait sans relâche. Cette jeune fille, déjà disposée à se tourmenter elle-même, se voyait d'avance livrée aux insultes et au mépris de ce pviblic, jusqu'alors son admirateur enthousiaste. Le cœur de l'artiste se troublait à cette pensée, presque autant que celui de la jeune fille, et la crainte que lui inspiraient les spectateurs, cette crainte jusqu'alors étrangère à Charlotte, ne l'affligeait pas moins que la cause elle-même. Elle ne se sentait plus sûre de son art; son imagmation ramenait sans cesse à la traverse le fantôme de l'angoissante réalité ; elle en venait à croire que, par une seule démarche inconsidérée, elle avait perdu pour jamais la voie où elle avait marché jusqu'à ce jour avec tant de fermeté et de succès.

Avec les idées qu'on se fait aujourd'hui sur les rapports des acteurs et du public, et en songeant à l'honorable position de cette classe de personnes au milieu de la société, on trouvera étrange peut-être qu'im acte de si peu d'importance pût faire tant d'éclat, et que les personnes intéressées s'occupassent de cette affaire avec une si douloureuse anxiété. Cependant cela s'explique aisément, si l'on considère quelle masse de préjugés pesait encore sur la profession du comédien, en sorte qu'il lui était presque impossible de se faire dans la vie civile une position honorable et honorée. A Hambourg particulièrement, un clergé rigide exerçant une influence prépondérante, les acteurs, peu de temps avant l'époque des Ackermann, devaient l)rondrc leur i)arti de se voir classer immédiatement au-dessous

des joueurs de manoiinoltes, des farceurs de granges et des bouffons; ils pouvaient s'entendre qualifier du haut de la chaire de \Yelches efféminés et de folles sirènes. En général on tenait encore strictement aux vieux usages et aux préjugés traditionnels, à l'époque même où un goût plus pur, une plus juste appréciation de l'art, commençait à se produire, et quand la voix d'un Lessing couvrait les clameurs des dévots fanatiques.

Il était réservé à la famille Ackermann de surmonter par une conduite exemplaire le préjugé qui subsistait contre les comédiens, et de conquérir, même dans la vie civile, l'estime qu'on professait si hautement pour leurs travaux dramatiques. La vertueuse conduite des deux sœurs, l'excellente administration du directeur Schrœder, l'économie bien entendue de la mère, enfin un état de fortune suffisant, étaient, même dans la cité patriarcale de Hambourg, des indices trop positifs d'une « famille solide, » pour qu'on se fût permis de la dédaigner; bientôt elle vit s'ouvrn pour elle les sociétés les plus relevées, auxquelles les rares talents et les excellentes manières de Charlotte et de Dorothée donnèrent un nouvel éclat et de nouveaux attraits. Il était du bon ton de les avoir chez soi ; le patricien, fier de ses richesses, et dont le pavillon flottait sm" toutes les mers, sentait lui-même que la présence de ces jeunes dames donnerait seule à sa maison tout l'éclat qui lui devait appartenir; et la réputation iiTéprochable de ces aimables artistes fit brUler aux yeux du grand nombre, dans un jour tout nouveau, l'état de comédien, jusquelà si décrié.

Ainsi s'explique l'émotion générale que produisit dans les cercles de la société hambourgeoise l'aventure, d'ailleurs fort innocente, de la jeune Ackermann ; ainsi s'explique la consternation de Schrœder et de la mère, à la nouvelle de cet événement. Dorothée seule ne fut pas alarmée par un incident qui semblait menacer la gloire et la réputation de la famille ; avec le tact noble et sur qui la caractérisait, elle prit le parti de sa sœur; et, si elle ne réussit pas à tranciuilliser la jeune fille, entièrement découragée et plongée dans le plus profond abattement, elle sut au

moins décider sa mère et son frère à cesser de poursuivre Charlotte, à ne pas lui ôter la force de paraître le soir sur la scène.

La famille s'était mise à table, quand le caissier de Schrœder vint annoncer que toutes les loges étaient retenues. (On devait jouer la Faveur des princes, tragédie dont la première représentation, donnée huit jours auparavant, avait produit un grand effet.) On s'était presque battu pour les billets, ajoutait le caissier, et la foule impatiente se pressait déjà dans la cour de l'Opéra. Charlotte pâlit, la cuiller tomba de sa main, ses yeux se remplh-ent de larmes, et, dans sa violente émotion, se levant de sa chaise, elle s'écria :

— Voilà comme vous êtes ! Il faut que je sois artiste et vous ne souffrez pas que j'aie des sentiments humains ! Ma résolution est prise. Ecoute, Frédéric, tu me vois aujourd'hui pour la dernière fois sur ton théâtre, si ma Rutland ne me rend pas au double et au triple ce que tu m'as fait perdre, ma paix et ma bonne conscience. Je te le jure, aussi vrai que je suis dans ce moment plus malheureuse que tu ne pourras jamais l'imaginer. Va, va, cruel ! ajouta-t-elle, en repoussant son frère, profondément ému par son regard douloureux, et qui voulait la prendre dans ses bras pour l'apaiser ; je ne peux encore me réconcilier avec toi ; mais ce soir, après la représentation, je te dirai si je dois, si je peux te pardonner ta conduite !

A ces mots, elle s'enfuit dans sa chambre, sans écouter Schrœder qui lui criait tout troublé :

— Charlotte, ma chère sœur, peux-tu me comprendre si mal?

Le théâtre de Hambourg, dans lequel l'art dramatique allemand obtenait sous la direction de Schrœder ses plus beaux ti-ioniphcs, était un édifice, non pas magnificiuc, mais suffisant pour le goût et les besoins du temps; il était assez vaste et dis-

pose convenablement. Il avait au couchant le Gsensemarkt, et, de cette place, deux ruelles étroites conduisaient à ce qu'on appelait la cour de l'Opéra et au temple même des Muses, état de choses qui ne relevait pas l'apparence de l'ensemble. Car, avec ces deux cours, qui servaient à la fois pour l'entrée et pour la sortie, et qui étaient bordées de sales petites cabanes, on aurait pu prendre l'écUfice pour une vaste grange seigneuriale plutôt que pour le temple des arts. Aux angles de la façade étaient deux boutiques en bois, où l'on vendait les billets. La distribution intérieure du théâtre répondait au dehors; les issues et les escaliers qui conduisaient aux loges et aux autres places étaient aussi étroits qu'incommodes. La salle contenait, outre la scène, un parterre, deux rangs de loges et une galerie. Aux deux côtés de l'orchestre, large de huit pieds, s'élevaient deux arcades, dont chacune renfermait deux loges d'avant-scène. Derrière l'orchestre se trouvait un espace libre, où l'on se tenait debout, puis neuf rangées de bancs, élevés en gradins. Les loges avaient de fortes saillies, de sorte que les personnes assises au premier rang pouvaient seules embrasser du regard toute la scène. La salle était éclairée par des lampes à réverbère suspendues entre les loges. Les bustes de Sophocle, d'Euripide et de Plaute décoraient le plafond ; sur le rideau une figure de la liberté, assise sous un baldaquin, protégeait la tragédie et la comédie.

La salle pouvait contenir treize cents spectateurs : ce soir-là il y avait une foule telle qu'on l'y voyait seulement dans les occasions extraordinaù'es. Dans le parterre les tètes se touchaient; il en était de même à la galerie : il avait fallu évacuer l'orchestre, un moment avant la représentation, pour placer le monde qui ne cessait d'affluer; c'était une presse incroyable, et, dans les loges, comme s'il se fût agi d'une solennité extraordùiah*e, le beau monde étalait ses plus magnifiques toilettes; c'était une réunion éblouissante par la richesse, le luxe et la beauté.

La tragédie de la Favew des princes est un des trois ou quatre drames écrits sur le même fonds; c'est une pièce à eflet, bien

disposée pour la scène, et dans le meilleur goût de l'époque. L'action en est, il est vrai, souvent fort traînante, et le dialogue parfois d'une fatigante monotonie; mais la mise en scène et le dessin des principaux caractères annoncent déjà un remarquable progrès; dans les deux derniers actes l'effet est saisissant. En somme la pièce appartient à ces œuvres premières de la poésie dramatique qui indiquent dans l'art une époque de transformation ; le spectacle cherche, il est vrai, avant tout à frapper les sens, mais les secrets plus profonds de l'art dramatique, particulièrement une meilleure entente de l'effet et une gradation plus soutenue des passions se font déjà remarquer. D'ailleurs la pièce annonce plus de connaissance du théâtre, et laisse heureusement de côté les règles pédantesques et les formes d'un goût faux et bourgeois, de plus en plus abandonné.

Le sujet, bien connu, est emprunté à l'histoire de la cour et du cœur de la reine Elisabeth ; c'est la mort du comte d'Essex, son favori tout-puissant. Les cabales des ennemis du comte parviennent enfin à noirch- cet homme, aveuglé par l'orgueil et l'ambition ; la découverte de son mariage secret avec la belle Ratland, dame d'honneur de la reine, achève de le perdre. Essex, victime d'une double jalousie, meurt sur l'échafaud, après avou' sauvé son compagnon d'infortune, son ami Southampton, au moyen de l'anneau fatal, que la reine avait donné au comte, avec promesse de lui accorder toute demande qu'il lui adresserait en lui présentant ce gage. En apprenant la mort du comte, la belle Rutland perd la raison, et la reine reconnaît trop tard la vérité qui fait la morale de la pièce, c'est que les princes sont bien aisément trompés.

Nous avons dit avec quelle angoisse Charlotte attendait cette représentation, depuis que les propos inconsidérés de son entourage lui avaient fait croire qu'il s'agirait Ce soir de bien plus pour elle que du rôle de Rutland. Elle savait que le public de Hambourg avait fait plus d'une fois justice sévère d'acteurs et d'actrices réprchcnsibles dans leur conduite privée; et, si pure que fût sa conscience, elle éprouvait une angoisse indicible, à la peu-

sée d'un accueil défavorable, auquel elle ne pouvait rien opposer que son innocence et une vie jusqu'alors irréprochable.

Elle était, ce soir, dans son riche costume de dame d'honneur, plus ravissante que jamais; la pâleur extraordinaire de son visage, qu'elle refusa de déguiser avec du rouge, allait parfaitement à son rôle, et augmenta l'effet mélancolique de son entrée en scène.

— Rutland n'a-t-elle pas aussi mauvaise conscience, dit-elle en souriant à Dorotliée, qui la pressait de mettre un peu de rouge. Comment l'infortunée paraîtrait-elle sereine et florissante? Ne doit-elle pas trembler à chaque moment que son mariage secret ne soit découvert à la cour et sa réputation perdue ?

Dans ce moment elle entendit le bruit toujours croissant de l'assemblée, qui demandait avec plus d'impatience que la pièce commençât. Charlotte, si accoutumée à de pareilles scènes, en perdit presque contenance, et il fallut pour la tranquilliser toute l'éloquence de Dorothée. Une des femmes de service lui apporta un magnifique bouquet de fleurs.

— Accepte-le comme un signe de bon augure, lui dit Dorothée, et elle fixa les fleurs à la ceinture de Charlotte, qui considérait cet aimable cadeau avec un mouvement de joie ; mais le rouge lui monta un moment au visage, quand la même femme ajouta :

— Nous verrons certainement aujourd'hui quelque chose qui ne se voit pas tous les jours. Il n'y a plus un seul bouquet chez le marchand de fleurs, à coté de l'église française ; plus une seule couronne, quoique l'habile homme se fût richement approvisionné pour ce soir. Je gage que mademoiselle Ackermann ne reviendra pas aujourd'hui de la scène avec la tête bien libre, car tout le parterre est embaumé comme un jardin de roses.

A ces mots la sonnette annonça que la pièce commençait. Charlotte, un peu rassurée, suivit derrière les coulisses sa sœur, qui faisait le rôle de la reine. Schrœder vint au-devant d'elles avec Brockmann, qui jouait Essex; Brockmann, véritable type du parfait chevalier, et, comme tel, favori des dames, brillait dans

tout l'éclat d'une beauté mâle et guerrière. 11 baisa la main de Charlotte et lui dit :

— Que cette pâleur languissante sied bien à ma divine Rutland! Celui qui ne sera pas pour elle un Essex, prêt à se donuer sans réserve, celui-là n'obtint jamais un sourire de Thalie !

Le rideau se leva; Charlotte fit son entrée sur les pas d'Elisabeth, à la troisième scène : elle lut accucdlie par un profond silence; ses yeux éblouis ne voyaient que des étincelles ; elle s'avança d'un pas chancelant jusque vers la rampe, pour prendre la parole; mais ses lè%Tes pouvaient à peine s'entr'ouvrir; elle eut besoin de rassembler toutes ses forces pour articuler le peu de mots qu'elle avait à dire. Point de voix que la sienne dans cette vaste salle, et, quand elle eut cessé de parler, il se fit encore un profond silence. Heureusement pour Charlotte, elle devait sortir. Tel fut ce jom'-là le premier accueil fait à l'infortunée Rutland ! Elle, qui jusqu'alors n'avait jamais paru sur la scène sans recueillir les marques de l'allégresse la plus vive et les plus aimables encouragements, elle se voyait faire aujourd'hui une réception muette ; elle était dédaignée, et, dans son rôle le plus admirable, traitée comme une figurante ! Mais, chose étrange ! ce qu'elle avait cru ne pouvoir jamais supporter fut précisément ce qui exalta son génie, et rendit soudainement à l'artiste sa noble fierté; elle essuya secrètement une larme brûlante, et, lorsqu'elle dut reparaître, elle développa, dans la scène avec Essex revenu d'Irlande, des moyens si nouveaux; elle exprima d'une manière si entraînante les sentiments les plus pathétiques et les plus tendres, cpie le public, cédant à la puissance du génie et de la vérité, fit tout à coup entendre un tonnerre d'applaudissements, et dès cet instant la victoire de Charlotte ne fut plus douteuse ; chaque nouvelle scène fut pour elle un nouveau triomphe; son exaltation croissait avec l'enthousiasme des spectateuis; enfin elle développa dans cette soirée toutes les ressources de son génie; la femme aimante, pleine d'illusions et de tendresse ; la femme heureuse, dans l'ivresse d'une félicité sans bornes; la femme héroïque, à l'heure du péril; la femme souffrante et enfin

désespérée. Qui jamais a revu une pareille Rutland ! Rien n'approcha de l'impression qu'elle produisit dans la scène de la folie ; lorsque, d'une voix éteinte, laissant tomber ses deux bras, et regardant fixement devant elle, comme si elle vo}ait le tombeau de son amour et de sa jeunesse, elle exhala ces mots : « Les larmes viennent du cœur et mon cœur est mort ! » Ce l'ut l'accent d'une émotion si profonde, d'une si mortelle souffrance, que pas un œil ne demeura sec, et qu'on n'entendit plus dans toute la salle que des larmes et des sanglots, jusqu'à ce qu'enfin, sur l'ordre de la reine, on emmena la pauvre Rutland. Schrœder prit dans ses bras sa sœur presque évanouie, et pendant longtemps il fut hors d'état de prononcer une parole; tout le personnel du théâtre entourait Charlotte, et, pendant qu'on achevait la pièce à laquelle elle venait de procurer ce rare succès, elle savoura dans le cercle de ses camarades enthousiasmes, le délicieux sentiment de cette joie pure qui sera toujours la première et la plus belle récompense du véritable artiste.

Quelques minutes après le rideau tomba; la pièce était finie et le public demandait Rutland à grands cris. Charlotte se levait de son siège avec hésitation ; elle priait du regard Brockmaïui de l'accompagner. Mais il s'y refusa résolument et il dit :

— Cette soirée vous appartient à vous seule; on ne partage pas un si beau laurier !

Les appels étaient plus bruyants et plus tumultueux ; on avait relevé la toile : Schrœder poussa doucement la jeune fille hors de la coulisse, et, comme à un signal donné, tout le personnel du théâtre l'accompagna sur la scène. A sa vue les cris de joie éclatèrent avec tant de force que tout l'édifice tremblait, et, tout à coup, comme par la volonté d'une puissance invisible, il se fit un profond silence. Sur le premier banc du parterre, où se plaçaient d'ordinaire les amateurs du théâtre qui donnaient le ton au public, la plupart écrivains, beaux esprits et fins connaisseui's, un petit monsieur se leva et s'écria d'une voix forte et retentissante :

— A notre Rutland le laurier; mais à l'ange sauveur du Kou-

gelsort la bénédiction du ciel, ramour et le respect des hommes ! Vive ce jeune cœur, où hrùle l'amour pur de l'humanité ! Vive Cliarlotte Ackcrmaun !

Celui qui fit entendre ces paroles n'était autre que l'écrivain, le poëte populaire, connu dans toute la ville par son esprit et son enjouement ; c'était le docteur Dreyer, le même dont nous avons (lit (pic les Ackermann et leur entreprise ne le comptaient nullement au nombre de leurs amis. L'impression de ses paroles fut d'autant plus vive ; elles agirent sur le public, comme une étincelle électrique. Ce n'étaient plus les applaudissements accoutumés qu'on adresse à une actrice; toutes les dames se levèrent dans leurs loges, agitant leurs mouchoirs; on tendait les bras de tous côtés, comme pour bénir la jeune fille ; en même temps une pluie de bouquets fondait sur Charlotte éperdue et mise hors d'elle-même par cette ovation inattendue; toute tremblante, elle couvrait son \isage de ses deux mains : alors, sur un signal de Schrœder, le rideau tomba; lui-même, ivre de joie, il courut à Charlotte et la pressa contre son cœur :

— Parle, Charlotte, lui dit-il, que faut-il que je fasse pour que tu me pardonnes?

Charlotte appuya doucement sa tète sur l'épaule de son frère, et, lui adressant un regard où se peignait une émotion profonde, lui dit avec toute la grâce de son attrayante bonté:

— Ne me crois jamais plus mauvaise que ton noble cœur ne m'aura jugée lui-même ; c'est tout ce que je désire.

— Assez d'émotions comme cela ! s'écria Reinike, toujours plein de bonne humeur, et qui avait rempli le rôle de Southampton avec beaucoup de succès. Comte d'Essex, dit-il à Broekmann, je dois la vie à ta générosité dans la pièce d'aujourd'hui; mais à vous, Charlotte, je vous dois de connaître maintenant l'art dans sa véritable grandeur. Une soirée si mémorable ne peut finir comme toute autre dans le bonnet de nuit ; c'est pourquoi je dis à tous les brouettiers de Thcspis : Qui veut me suivre, rue des Pelletiers, à la Haute-Société ? Eckhof s'est sauvé comme un foii, di's le (piatrième acte, pour noyer dans le vin son regret de

m'avoir cédé le rôle du comte. Venez donc, Sehrœder, Broekmann, Lambrecht, et vous autres immortels, avec ou sans feux : nous avons joué nos rôles comme pairs de la Grande-Bretagne; allons boire comme des artistes allemands, selon la sentence de Musarion : « Un homme sage révèle sa théorie par sa conduite. »

— Bon ! bon ! A ce compte, ne soyez pas trop sage, lui dit en riant Dorothée, et, en se retirant dans la chambre de toilette, elle donna un petit coup de son éventai! sur la joue de son camarade en bonne humeur.

L'auberge de la Ilauie-Société était alors le rendez-vous ordinaire de tout ce que Hambourg comptait d'honnnes remarquables dans les arts; l'étroite et longue pièce du rez-de-chaussée, qui servait de salle aux buveurs, suffisait ([uehiuefois à peine à la foule des hôtes, étrangers et nationaux, qu'attiraient soit la renommée de la maison, soit les habitués qui la fréquentaient. Les comédiens et leurs amis occupaient d'ordinaire la plus reculée des tables de ehcne polies et luisantes; l'aubergiste et les autres convives leur cédaient volontiers ce privilège, d'autant que leur présence contribuait beaucoup à la gaieté générale.

Ce soir-là, par exception, la salle était presque déserte; Thalle ne voulait pas sourire au prêtre de Bacchus; seulement quelques officiers de la garnison d'Altona, assis à la première table, vidaient leurs grandes cruches à couvercles, se permettant quelques privautés avec la sommelière, jolie blonde des Yierlande ', qui ne semblait pas tout à fait insensible à leurs agaceries. L'hôte, M. Anselme Klefeker, petit liomme de belle corpulence, vrai prototype du cabaretier hambourgeois, se promenait, coifTé

* Dos Qiiati-e-Pays, territoire dépendant de Hambourg.

d'une petite cape de cuir noir, penchée sur l'oreille, les deux mains cnlbncces dans les poches de sa camisole de piqué hlanc. Le vide inaccoutumé de la salle lui causait une impatience visihle, et, selon toute vraisemblance, il philosophait profondément sur l'inutilité d'un spectacle antichrétien , ou sur le contraste des salles de spectacle remplies et des auberges vides. Il lut interrompu au milieu de ces réflexions mélancoliques par l'entrée d'Eckhof, qui, contre son habitude, arrivait le premier ce soirlà, pendant que tous les autres artistes et les amis du théâtre étaient retenus par la représentation.

A l'apparition du célèbre comédien, la face rubiconde de M. Klefeker s'éclaircit, car il jugea bien que si Eckhof, dont la grande sobriété était si connue, ne se faisait pas attendre, ses camarades ne manqueraient pas non plus au rendez-vous.

— Bravo ! monsieur Eckhof! vous êtes ponctuel, dit l'aubergiste, en souriant à son hôte, homme aux épaules saillantes, qui, s'installant à sa place accoutumée, sans ôter son chapeau, s'accouda nonchalamment sur la table. Il semblait distrait, et prit garde à peine aux discours de l'hôtelier, qui n'en poursuivit pas moins son bavardage ordinaire.

— La comédie va sans doute bientôt finir, et nous entendrons ce refrain de tous côtés : La pièce était jolie, mais sans M. Eckhof cela ne va jamais bien. Que veut donc M. Schrœdcr avec ses païennes et sanglantes tragédies? Et toutes les semaines une pièce nouvelle, l'une plus vantée que l'autre, si bien que le public ne revient pas de sa curiosité et n'a plus le temps de respirer. Autrefois, quand j'avais aussi la passion du théâtre, il y a longtemps de cela ! le choix était plus réduit, mais il suffisait et l'on était content de peu. On allait avant tout au théâtre pour s'amuser, pour rire son soûl aux facéties d'Arlequin, et pour oublier les soucis du ménage. Aujourd'hui, comme les temps sont changés ! on court à la comédie pour s'abreuver de larmes, se pâmer et s'évanouir, comme s'il n'y avait pas assez de misères et de tristesses dans la vie! Ah! je n'oublierai de mes jours, quand nous avions la troupe de Schccncmann, comme vous faisiez le rôle

de Georges et madame Schœnemann celui de Lise, dans le Poijsan héritier. Vous parliez si bien notre plat-allemand de Hambourg, qu'un garçon d'auberge vous cria de la galerie : « Hobé, frère Georges, corn' tu l'as ben attrapé! » Où voit-on raaintenaut la comédie des Trois belles-mères, ou le Joyeux cordonnier, et celle qui fut toujours ma pièce favorite, l'//e des singes t

— Oui, mon cber Anselme, ces beaux temps sont passés et ne reviendront plus, dit Eckbof en soupirant, avec une feinte mélancolie. Vile des singes était aussi ma pièce favorite, et je l'aimc bien mieux qu'une douzaine de ces tragédies où triomphent le vice, la scélératesse et l'impiété; où la vertu et l'innocence sont presque toujours honnies et poignardées. Ah ! si j'osais seulement dire ce que je sais! ajouta-t-il d'un air mystérieux, en étouffant un soupir, et en vidant son verre d'un seul trait. 11 faut que j'oublie dans le vin cette damnable histoire ; car Schrœder ne manquera pas de nous perdre tous avec ses spéculations impies, à moins que le diable ne l'emporte lui-même bientôt.

- Bonté du ciel ! quel effroyable langage, s'écria l'aubergiste ; et ne sachant s'il devait prendre ces paroles au sérieux, il regardait avec autant d'eflroi que de curiosité le ruse comédien, qui, avec des gestes inimitables, paraissait soutenir dans son cœur la lutte suprême du ciel et de l'enfer. M. Anselme Klefekcr, dont la crédulité était aussi proverbiale que la foi aux choses surnaturelles, sentit sa curiosité portée au plus haut point par la conduite énigmatique de son hôte ; alors Eckhof se vit bien force d'épancher avec lui son cœur. Il l'attira près de lui avec un air d'effroi, et dit d'une voix tremblotante :

- Oui, mon cher Anselme, vous avez raison, parler vaut mieux que se taire, surtout quand le silence nous expose à perdre un beau matin notre pauvre àme avec tous les gages du mois courant. Apprenez donc une chose incroyable, inouïe, c'est que Schrœder avec ses extravagances dramatiques ne songe pas à moins qu a ramener les hommes dans les lilets de Satan; c'est pourquoi il emploie dans ses tragédies tout l'arsenal de l'enfer, les crimes, les fureurs, la rage, le meurtre, les poignards, le poison, le pai-

jure; toutes choses dont il occupe les spectateurs, pour les détacher tout doucement de notre sainte religion, et les accoutumer sur nouveaux frais aux atrocités et aux abominations des temps affreux du paganisme. Tout son théâtre ne tend qu'à faire fleurir la perversité infernale et à rétablir sur la terre le règne de Satan. Allez entendre seulement les horribles malédictions, les discours imi)ies, les furieuses imprécations, que les acteurs doivent débiter chiique soir dans leurs rôles! Et que pensez-vous qni porte Schrœder à de si coupables excès? L'amour du gain peut-être? le mauvais goût? Nullement, cher monsieur, c'est sa pure vanité d'artiste; c'est qu'il voudrait se voir le premier directeur de l'Allemagne. Voilà ce qui le pousse à ces impies artifices; car son âme n'est plus à lui; il l'a vendue au diable depuis longtemps; et.... j'ai déjà vu.... plus d'une fois..., derrière les coulisses, le démon en chair et en os, qui s'entretenait secrètement avec notre directeur; oui, vous dis-je, le diable du théâtre, en propre personne !

^ — Le diable du théâtre! Comment est-il fait, je vous prie? s'écria l'aubergiste, en saisissant avec frayeurlebrasdu comédien. — Ce n'est pas si facile à dire, répliqua Eckhof, sans changer de visage. C'est un homme vieux, maigre, au teint grisâtre, au nez crochu, aux yeux ardents comme la braise, et qui roulent sans cesse dans leurs orbites. Je le prenais d'abord pour un journaliste, malgré sa mise élégante à la dernière mode : il a plutôt l'air d'un abbé français, porte un claque sous le bras, l'épée au côté, des bas de soie et de hauts talons rouges. Ils se tenaient ensemble entre les dernières coulisses, et je crus comprendre à leurs gestes qu'ils avaient un vif démêlé. L'inconnu fit sur moi l'inq)ression la plus désagréable ; je m'approchai à la dérobée, et je l'entendis reprocher aigrement à notre directeur qu'il n'observait pas le traité ; qu'il faisait défder l'une après l'autre les pièces édifiantes et morales, et donnait tout au plus chaque semaine une pièce où lui, le diable, eût les applaudissements de son côté. Schrœder était là dans l'angoisse, tout baigné de sueur, devant le malin esprit, humble et pénitent, comme je ne l'avais

jamais vu , et sans oser articuler un mot pour s'excuser. Le diable du tliéàtre le chapitrait d'importance; je l'entendis même prononcer plusieurs fois mon nom et reprocher au directeur de m'employer trop peu ; j'étais fait, disait-il, pour les rôles de sa couleur; il avait stipulé dans le contrat que je ferais ces personnages de scélérats consonmiés. Figurez-vous, Anselme, ce que je sentis et quel trait de lumière ce fut pour moi! Laisse une fois pour toutes ces pieux bavardages, s'écria le maudit, ou je t'emporte dans l'enfer, toi et ton Eckhof, afin de vous apprendre comme on joue la comédie ! Quand i\ eut dit ces mots, il disparut par une trappe sous le théâtre, si brusquement, que toutes les machines craquèrent et que la charpente parut s'abîmer.

Ce récit et les gestes qui l'accompagnaient firent sur M. Anselme Klefeker une si violente impression, qu'il fut longtemps à se remettre, et surtout à se figurer nettement le diable du théâtre. Il essaya timidement d'exprimer quelques doutes sur cette apparition ; mais Eckhof jura ses grands dieux qu'on ne pourrait l'empêcher de croire ce qu'il avait vu de ses yeux et entendu de ses oreilles, pas plus qu'on ne lui ôterait la frayeur continuelle que lui causait dès lors le mauvais garnement.

— Allez seulement au théâtre à l'heure qu'il est , cher Anselme ; on y joue précisément le cinquième acte de la nouvelle tragédie anglaise : vous pourrez vous convaincre par vos propres yeux de la puissance infernale que le diable du théâtre exerce sur le public de Hambourg. 11 n'y a plus un seul spectateur qui ait conservé l'usage de ses sens; le diable les a tous ensorcelés par le moyen de la petite Ackermann; tantôt ils frémissent comme des fous et des possédés ; tantôt ils sanglotent et ils pleurent sans mesure, comme s'ils voulaient noyer tout le parterre dans l'eau. Et vous croyez que paredle chose arriverait à un respectable public, à un sénat d'une si haute sagesse, s'il n'y avait pas quelque maléfice? N'avez-vous pas dit qu'autrefois les choses se passaient bien autrement sur notre scène, ([uand l'art, encore naturel, simple et paisible, provoquait seulement une

innocente allégresse? Aujourd'hui il joue avec les parjures, les poignards, les fioles empoisonnées, comme autrefois avec les amourettes, les rubans et les roses; le sang coule à flots sur les planches, et, à chaque instant, un nouveau démon, sous une figure séduisante, prêche la morale de l'enfer. Croyez-moi, cher Anselme, ce diable du théâtre n'est pas une chimère ; il est sans cesse à l'œuvre, dans les loges, la galerie, le parterre, derrière les coulisses, et la fin de tout cela c'est qu'un beau jour il nous plongera tous dans ses chaudières bouillantes, grâce à cet impie de Schrœder, homme sans conscience, abandonné du ciel, qui a vendu son âme et les nôtres ! Ah ! si seulement, avant cette catastrophe, j'avais payé mes dettes ! Je n'en ai pas mal chez vous, brave Anselme, n'est-il pas vrai ?

— Que cela ne vous inquiète pas, mon cher M. Eckhof, répondit l'aubergiste, qui croyait déjà voir le diable du tliéâtre faire place nette dans son auberge.

La vive peinture de l'artiste l'avait saisi par son côté faible, et, aussi bon homme que crédule, non-seulement il ajouta une foi entière à ce récit, mais encore il résolut d'ôter h son hôte estimable une partie des soucis que lui causait l'issue du pacte de Schrœder avec le démon. Il apporta le grand registre où il avait coutume d'inscrire les dettes des buveurs ses chalands, et particulièrement des membres de l'administration théâtrale; il ouvrit le livre au feuillet où brillait l'illustre nom d'Eckhof, Le comédien parcourut d'un œil contrit la note infinie des victuailles et des boissons qu'il avait consommées ; il poussa un profond soupir , et regarda l'hôte d'un air si suppliant, qu'aussitôt le brave homme prit une résolution chrétienne et dit avec un bénin sourire à son débiteur :

— Ne vous en faites pas des cheveux gris; monsieur l'abbé ne vous tourmentera pas à cause de moi; comme preuve de ma bonne volonté, j'efface la moitié de votre dette, et je me regarde comme satisfait pour cette part.

— Est-il possible? s'écria Eckhof avec joie, en voyant l'aubergiste prendre une plume et biffer la moitié de la page. Qu'on

— aime dise à présent que j'ai compté sans mon hôte ! Mais vous ne ferez pas un ingrat^ cher Anselme^ et, pour vous montrer que je sais vous rendre la pareille^ j'efface de mon côté l'autre moitié de la dette et je la regarde comme acquittée.

En disant ces mots, il passa tout uniment la plume sur le reste, et, quand maître Anselme fut un peu revenu de la surprise que lui causait cette incontestable preuve d'amitié, il donna son acquiescement à la chose, persuadé que du moins le diable du théâtre n'entrerait pas chez lui par cette porte.

L'arrivée des autres comédiens, dont quelques-uns paraissaient avec des restes de fard sur le visage, annonça la fin de la représentation et changea la face de l'auberge. Si tranquille tout à l'heure, elle devint bruyante et animée ; après avoir satisfait l'attente du pubhc, et recueilli dans une large mesure les plus glorieux applaudissements, on voulait, avec le secours du verre et d'une agréable conversation, redescendre peu à peu du monde poétique dans celui de la réalité. Bientôt la joyeuse société fut rassemblée près d'Eckhof, autour de la table ronde. Schrœder manquait seul à la réunion ; il s'était excusé ce soir-là de suivre ses amis; mais on voyait Brockmann, Reinike, Lambrecht, Borchers, et, parmi les hommes de lettres. Bock, poète nouvellement attaché au théâtre, le digne conseiller Koch, le licencié >Yittenberg, Bode, le spirituel critique, le traducteur des pièces étrangères et surtout des pièces anglaises. Le reste de la société se composait de jeunes patriciens de Hambourg, amis zélés du théâtre; dans leur nombre on remarquait aussi le jeune et l)eau lord Elkins, nouvellement arrivé d'Angleterre, avec son gouverneur M. Hill.

Le reste de la salle se remplit de buveurs qui venaient du théâtre, et tous émus encore de ce qu'ils avaient vu et entendu. On se pressait autour des artistes, surtout de Brockmann; on les félicitait de leur nouveau succès; on se répandait en réflexions ridicules ou judicieuses sur les mérites de la pièce et de la représentation, jusqu'à ce qu'on sentît le besoin, après tant d'émotions sublmies, de se rafraîchir avec l'excellent vin de M. Klefeker, et

d'oublieiv, le verre à la main , tant de fatigue,, de presse et de chaleur qu'on avait endurées.

La représentation du jour devint aussi à la table des artistes le sujet de la conversation^ comme c'était l'usage dans ce cercle si riche en fins connaisseurs et en juges capables, qui savaient faire à la poésie et à l'art les premiers honneurs de la fête, sans se refuser aux folles saillies de la joyeuse humeur. La règle était que chacun put dire librement et franchement ce qu'il pensait; la mesure des convenances et les égards dus aux personnes étaient si peu oubliés^ qu'après les discussions les plus vives on finissait toujours par s'entendre; le noble et pur amour de l'art étant l'unique mobile de ces beaux esprits, ouvrait toujours une voie à la réconciliation.

— C'est dommage que vous ne soyez pas resté jusqu'à la fin, dit le vieux Koch, en se tournant du côté d'Eckhof. -Je donne au cinquième acte la préférence sur tous les autres, et même je trouve qu'en lui se résume et se concentre la valeur poétique et dramatique de la pièce.

— Je ne vous cacherai pas, répondit Eckhof, que c'est pour éviter la violente impression des dernières scènes, que j'ai quitté le théâtre. Dès la première représentation, je fus tellement saisi, le sort de l'infortunée Rutland m'inspira une telle compassion , que moi, vétéran du théâtre, je fus sur le point de prendre pour la réalité vivante ces prodiges de l'art porté à sa perfection. Or c'est à quoi l'artiste ne doit jamais s'exposer, sous peine de perdre son individualité; l'influence d'un talent supérieur le domine, l'asservit; avant qu'il ait pu se reconnaître, il se trouve entraîné dans une sphère étrangère, et ce qui peut lui arriver de plus heureux, en cessant d'être lui-même, c'est d'offrir ime bonne copie de son modèle. C'est surtout pour le comédien qui s'inspire du moment et de lui-même, qui joue avec le cœur, si j'ose ainsi dire, plus qu'il ne calcule ses cflets, c'est pour lui, que de tels rivaux sont dangereux ; ils le détournent de sa propre voie; ils envahissent son domaine intérieur et s'en rendent maîtres absolus.

Un pareil langage dut surprendre, dans la bouche du grand comédien, chez lequel on n'avait pas observé jusqu'alors cette crainte d'un mérite étranger; les réponses qu'on lui fit de divers côtés n'en furent que plus vives, et le licencié Wittenberg alla jusqu'à soutenir que, dans le rôle de Rutland^ c'était Charlotte qui avait subi l'influence d'Eckhof; mais il ne se rendit à aucune objection et répondit d'une voix plus élevée :

— Plus j'estime dans la petite Ackermann le génie de l'artiste, plus je m'incline aussi devant le génie de la femme. Les expressions me manquent pour rendre ma pensée ; mais je trouve dans cette jeune fille comme une puissance magique, qui nous ensorcelle; car jamais les secours de l'art et de l'étude ne pourront donner une telle perfection. On apprend le jeu du visage, les gestes des bras, les inflexions de la voLx; mais l'àme, chei's amis , cette âme d'une merveilleuse profondeur, pleine des ardeurs les plus intimes et les plus brûlantes, c'est ce que Charlotte n'a point appris; pas plus que le regard inspiré qui pénètre jusqu'au fond de nos cœurs, ou la voix qui parle ce langage ému, pathétique, et nouveau presque chaque soir. Elle excelle dans le comique léger; elle excelle dans la haute tragédie; on ne sait si elle domine les passions et les sentiments qu'elle exprime, ou si elle en est elle-même subjuguée: ajoutez à cela les nuances fines qu'elle donne sans coquetterie à ses caractères j cette admirable et complète intelligence du rôle; sa tenue plastique, jusque dans les moments les plus passionnés; et tout cela chez une personne dont l'extrait baptistaire ne compte pas dixhuit printemps! En vérité, après cela, celui qui ne croira pas à l'inspiration native doit réserver toute son admiration pour le métier, mais l'art, il ne le comprendra jamais!

Bode prit la parole.

— Eckhof a raison, dit-il; cette artiste est pour nous d'un grand prix, et ce qui me touche plus encore que son œuvre, c'est que Charlotte Ackermann fonde sa renommée à l'époque même où la vie de l'art se réveille en Allemagne. Le génie n'apparaît jamais sans une relation intime avec son temps; ce fut

toujours ma croyance, aussi j'ose affiraier que le théâtre allemand fera dater son époijue florissante d'Aekermana et de Schrœder, à llambourg , et ce n'est pas Charlotte seulement , c'est vous tous qui élevez ce temple magnifique, doiit notre Lessing a posé le premier fondement.

— 11 en est bien temps! dit Borchers. Ne sommes-nous pas devancés par toutes les nations policées, parles Anglais, par les Espagnols, et même par ces Français, que nous appelons légers, tandis que nous vivons de leur desserte et ne sommes originaux que dans le monstrueux et la pédanterie ? Et même, quand nous les imitons, nous ne manquons pas de joindre fièrement à l'œuvre notre chère bourse à cheveux, comme si l'équilibre du monde tenait à cet mestimable pendant!

— En pourrait-il être autrement? dit Brockmann. Aussi longtemps que notre art dramatique ne sera pas dégagé des flanelles et des jaquettes de la petite vie bourgeoise; aussi longtemps que nous n'oserons pas introduire dans le tissu de nos drames les idées actuelles et vivantes, et en faire l'intermédiaire entre la nature et les individus, nous serons forcés de vivre sur le fonds bourgeois de nos /jièccs de furallle. Un art, tel que le nôtre, qui demeure timidement étranger à tous les grands intérêts spirituels de la nation, à toutes les questions importantes du jour, à toute direction nationale , à toute libre veine de poésie et de philosophie , ne peut être absolument que le calque misérable d'une pédantesquc réalité. C'est un art infime et sans portée ; ce n'est pas celui qui doit ébranler le monde ! Toujours et sans fin la famille, avec sa sensiblerie superficielle, ses rôtis de noces, ses situations traditionnelles, et ses figures stéréotypées ! Que peut-il croître sur ce maigre terrain , si ce n'est peut-être un noisetier, pour abriter la morale de ménage, ou bien encore un oignon, pour exciter les glandes lacrymales d'un public sentimental ?

— Jeunes gens, jeunes gens, vous allez trop vite: voulez-vous que Rome soit bâtie en un jour? dit le conseiller en secouant la lète. Si nombreux que soient les obstacles qui arrêtent le développement de l'ait dramatique dans notre Allemagne, croyez-

nioi^ nous avons fait des progrès immenses depuis le temps où je connus le théâtre pour la première fois. Songez seulement à ces grandes pièces ;, déplorables imitations du drame espagnol ;, si pleines d'enflure et de trivialités , qu'on se serait cru transporté à la diète de Ratisbonne. C'étaient là nos tragédies^ et les mets les plus délicats qu'on offrait aux amateurs de l'art dramatique, lorsqu'ils étaient las des marionnettes^ des parades burlesques, et des misérables ténors italiens; ou que Jean-Potage était au bout de ses grimaces et de ses turlupinades ! Jetez un coup d'œil sur cette époque, et vous conviendrez tous que notre scène actuelle n'a plusle moindre rapport avec ces ridicules tréteaux. Quels progrès chez les artistes! Comme le goût s'est ennobli! Avionsnous alors la moindre idée d'arrangements scéniques, de rôles soigneusement étudiés, de répétitions, de costumes, d'une police théâtrale? Il n'était pas même question d'ensemble dans la représentation ; chacun jouait, à vrai dire, pour son propre compte ; point de règlements pour le costume; nulle intelligence dans la distribution des rôles, et les saiUies les plus grossières étaient toujours les plus vivement applaudies. Que le concours de chacun soit nécessaire pour atteindre au comble de l'art, à la beauté, à la sévérité de l'ensemble, c'est ce qu'on ne soupçonnait pas, et, chose déplorable ! cet abaissement, cette dépravation de l'art, on ne devait pas l'imputer à la grossière multitude , mais aux classes qu'on appelle cultivées, à l'aristocratie. C'étaient les cours des princes qui répandaient le mauvais goût 3 là les grimaces des farceurs et de mauvais petits opéras étrangers étaient le régal ordinaire; rien de plus misérable que les théâtres de Berlin et de Vienne, et les autres potentats du saint Empire romain travaillaient, chacun selon ses forces, à soutenir ce théâtre futile, qui ne choquait pas moins la morale que le goût, ils favorisaient la mauvaise comédie au préjudice de l'art dramatique, accordaient privilèges sur privilèges, et un directeur ambulant trouvait, malgré sou ignorance grossière, protection, tolérance, encouragements, dans tous les lieux où il se présentait. Ce qu'on appelait drame réguUer végétait à grand'peine, et un magicien.

comme, par exemple^ maître Nicolini, de triste mémoire dans notre ville, avec ses petits singes dressés (c'est ainsi que Lessing appelait ses danseurs enfantins ) , faisait alors plus de bruit que tout le théâtre classique des Grecs. En 1752 un petit tailleur, le romantique maître Reibehand , osa quitter Taiguille pour le cothurne, et se fciire directeur du théâtre de Hambourg. Je me souviens encore qu'on jouait dans ma jeunesse le Fils perdu , ou Varchi-prodigue poursuivi par les quatre éléments, avec Arlequin, le plaisant compagnon de voyage de son maître perdu. N'admirezvous pas ce beau titre? La pièce, extraordinairement morale, était représentée avec beaucoup d'appareil ; les fruits que le fils perdu voulait manger se changeaient en tètes de mort; l'eau qu'il voulait boire se changeait en feu. Mais le plus terrible, c'était la fin. Un rocher brisé par la foudre se métamorphosait en gibet, auquel on voyait pendu un misérable coquin, qui tombait pièce à pièce, se recomposait ensuite , et se mettait à poursuivre le fils perdu, comme son autre moi. Ensuite on voyait le premier sur la scène, en compagnie, je vous l'atteste, en compagnie de trois pourceaux, mais de vrais pourceaux vivants et grognants, avec lesquels il mangeait de la drague dans une auge!... Admu-able invention de la cervelle d'un tailleur, qui adressait au public cette invitation spirituelle :

Mesdames et messieurs, Arlequin vous convie; De payer votre écot il doit vous in-endre envie.

Les coups de bâton, les obscénités étaient l'assaisonnement ordinaire de ces œuvres dramatiques. Ecoutez seulement les premiers mots du prologue de la fameuse pièce intitulée La joyeuse Comédie de nuit :

Bonjour, seigneurs et peuple, et vous, dames, bonjour ! Jeunes filles aussi, rebelles à l'amour!

Mille fois bienvenus chez nous !

Prenez tous place et taisez-vous.

J'amène

Sur la scène Quelque chose de tout nouveau ; Vous allez admirer la rare gentillesse D'un quidam, appelé Lysandre dans la pièce; Comment il se blottit la nuit dans un grenier; Comment il effraya maître Jean le meunier, Et chez sa fille, Fort gentille, Comment Lysandre aurait dormi.

Si Jean, la fourche en main, n'eût chassé l'ennemi.

Un bruyant éclat de rire suivit ce joli morceau^ que le joyeux conseiller avait débité d'une façon fort comique. Il conta ensuite à merveille de plaisantes anecdotes et toute la vieille chronique du théâtre de l'endroit. Il dit, par exemple, comme on représentait une fois, dans une petite salle d'Altona*, la tragédie de Hamlet: le directeur du théâtre jouait le personnage du fantôme; c'était un petit homme, à la grosse tête, à la panse rebondie. Le théâtre «'offrait point de machine pour disparaître ou de trappe. Dans la scène où l'ombre doit s'évanouir sous terre, on avait donc enlevé une planche, et disposé d'en bas une petite échelle. Le fantôme, épais et lourd, descendit péniblement le premier échelon, gesticulant et déclamant toujours: les jambes disparurent; il atteignit le deuxième échelon, et le ventre passa; ce fut seulement au quatrième que se déroba enfin la grosse tête, qui jusque-là n'avait cessé de faire ses grimaces, à la grande joie du public. Ophélie, les cheveux épars, se démenait comme une mégère, et l'acteur qui jouait Hamlet faisait du prince un docteur Faustus. Voilà, dit le conseiller, ce qu'était encore le théâtre allemand, au temps de madame Neuber et même de Schœnemann. Le public était grossier, l'artiste ignorant, la langue barbare.

Ici la conversation fut interrompue par l'entrée d'un jeune homme, à la taille élancée, portant le costume d'étudiant, avec un justaucorps garni de houppes et de cordons, et coiffé d'un petit

' Sur rElbc, à deux kilomctr.s de Hambourg.

chapeau rond, A peine fut-il reconnu qu'à toutes les tables on entonna la chanson^ alors nouvelle.

Au bord du Rhin,

Au bord du Rhin

Nos vignes sont plantées.

C'est que le nouveau venu était justement le célèbre poëte populaire Matthias Claudius, l'auteur de la plus belle des chansons que le vin du Rhin ait inspirée aux Allemands; il vivait alors dans le voisinage, à Wandsbeck, comme homme de lettres, et venait souvent à l'auberge de la Haute-Société. La table des artistes fit chorus à la belle chanson ; on salua d'une rasade l'arrivée de l'auteur; on lui fit place, et il s'assit joyeusement dans ce cercle, où il parut se trouver à merveille, après avoir affronté cette froide nuit d'automne.

— Eh bien, messager de Wandsbeck, comment va-t-il, lui dit amicalement Brockmann, à travers la table. Il y a longtemps qu'on ne vous a vu dans la ville. Sont-ce les muses et l'étude qui vous ont retenu, ou quelque blonde Phyllis a-t-elle captivé le chaste favori des neuf Sœurs ?

— Aussi peu l'un que l'autre, répondit Claudius en souriant; je ne suis pas venu à Hambourg, parce que je suis tout occupé à préparer dignement mon entrée dans le corps des Philistins*, et il faut avant tout pour cela une vie retirée et d'une décence irréprochable ; j'ai en effet chaque jour en perspective mon brevet de haut commissaire en titre du landgrave dans le pays de Darmstadt, et, quoique je me fasse à peine une idée confuse de mon futur emploi, cependant on m'a donné l'assurance positive qu'il me nourrira, ce qui pour le moment suffit à me tranquilliser. Le messager de Wandsbeck devra sans doute pendre à la muraille, dans la chancellerie, de Darmstadt, la besace et le bâton du pèlerin ; et ce n'est pas encore le moment de dire comment le

1 Expression en usage dans les universités pour désigner les bourgeois, épiciers, béotiens, enfin ce qui n'csl pas étudiant ou prof(;sscur.

commissaire de Darmstadt se comportera avec le, Mn>;cs. Mais c'est en quoi je suis toujours un vrai pocte allemand, de ne recueillir qu'à la sueur de mon visage la manne divine de la poésie, et c'est, pour un prince d'Allemagne, remplir assez dignement le rôle de Mécène, que de faire d'un chansonnier un rouage de sa machine administrative.

— Déplorable système! Que Dieu le leur pardonne! dit Bode en soupirant. Avec les dépenses qu'on fait pour une maîtresse, on nourrirait tout le Parnasse indigent de notre patrie; on assurerait du moins à nos meilleurs poètes une honnête indépendance. Les choses vont bien mieux chez vous autres Anglais, poursuivit-il, en s'adressant au jeune lord et à son gouverneur. Chez vous le poète de talent n'est pas forcé de mendier humblement et péniblement son pain devant les portails de marbre des palais; la nation honore et nourrit ses poètes, tandis que chez nous ils languissent, misérables victimes du mépris et de l'indifférence, et souvent, à la honte du nom germanique, leurs talents mêmes les exposent aux mauvais traitements et aux persécutions.

Elkins allait répondre, quand il sentit une main se poser sur son épaule; et, comme il se retournait, il vit devant ses yeux son ami, le major danois Max de Sylbourg. Ils s'embrassèrent, et le major surtout, qui était un bel homme de trente et quelques années, exprima avec une grande cordialité sa joie de cette rencontre inespérée. \\ dit à Elkins :

— Voilà près de trois ans que vous avez quitté Tranquebar et que vous êtes revenu en Angleterre. Six mois après, je vous suivis en Europe, mon régiment ayant été rappelé à l'iraproviste pour tenir garnison à Schleswig. Et nous, qui si souvent avens savouré au bord du Gange le doux vin de palmier, nous ne pouvons manquer de fêter cette heureuse rencontre sur les belics ri\es de l'Elbe avec une bouteilie de vin du Rhin.

Elkins présenta son ami à la société, et, sur l'invitation de Bode, le baron prit place à la table. Son air agréable, qui annonçait un homn.e de la meilleure société, lui valut le plus

favorable accueil. Les peintures intéressantes qu'il fit de sa vie dans les Indes furent écoutées avec plaisir^ et d'ailleurs la vivacité de son esprit, ses manières pleines d'abandon, devaient réussir dans une telle société. On oublia la différence des conditions et même cet éloignement que les habitants de Hambourg se sentaient pour les officiers danois; l'opinion assez peu favorable qu'on avait de ces messieurs fit bientôt place, en faveur de Sylbourg, à une sincère estime, surtout lorsqu'il se fut déclaré dans le cours de la conversation grand ami du théâtre, et qu'il se fut exprimé sur la musique et le spectacle en véritable connaisseur.

Il était près de onze heures, les autres buveurs s'étaient retirés de l'auberge, et l'on avait éteint les lumières aux premières tables; ]\I. Klefeker ronflait assez bruyamment au comptoir. A la dernière table seulement on menait encore joyeuse vie, et ce que Brockmann appelait « l'auberge libre, » était en bon train, d'autant plus qu'il faisait dehors un temps détestable; tout à cou[) on vit surgir du fond ténébreux de la salle la hideuse figure d'un ^ ieux nègre, qui, enveloppé d'un manteau noir, s'avança comme un fantôme vers le cercle des buveurs. Le More dit tout bas quelques mots à l'oreille du baron, en jetant sur les convives un regard défiant.

— C'est bien, Olaf, je vais.

Le vieillard s'éloigna, et Sylbourg se leva de son siège, en disant, avec un chagrin visible, que son service l'appelait à Altona chez son commandant; là-dessus il salua les convives avec la plus franche cordialité, les remercia de l'agréable soirée qu'il avait passée auprès d'eux, et demanda la permission de revenir, ce qui lui fut joyeusement accordé. Bode et les deux Anglais qui demeuraient dans sa maison accompagnèrent le major, car ils devaient cheminer ensemble jusqu'à la porte Millern; les autres amis se retirèrent après un court délai; Eckhof, Brockmann et Koch demeurèrent seuls et se firent servir encore un bol de punch; car, selon le vieux conseiller, dont les saillies avaient toute la gaieté de la jeiniesse, si la vérité est dans le vin, l'illu-

mination est dans le punch. Bientôt la boisson flamboyante, à la saveur aromatique^ fuma sur la table; Brockmann et Koch étaient en belle humeur, et leur illumination se manifestait par de joyeux discours; Eckhof, au contraire, toujours calme et froid, paraissait rêveur et recueilli en lui-même; il entourait de ses deux mains son verre fumant, et il regardait devant lui sans mot dire. Tout à coup il interrompit la conversation de ses deux convives, et, comme en se parlant à lui-même, il laissa échapper ces mots, du milieu de ses réflexions taciturnes.

— Non, je n'aime pas les hommes de la sorte ! Ce fatal tiraillement des coins de la bouche, avec cette gaieté forcée... ce regard inquiet, mobile, quand il s'oublie un moment... Dites ce que vous voudrez, mais je ne suis qu'une souche, et je n'entends absolument rien à l'étude des caractères, si ce Danois n'est pas un homme tout autre qu'il s'est montré à nous ce soir ! Un Marinelli, si vous voulez, avec cette différence, qu'il est d'une étoffe plus grossière, et qu'il n'a pas encore poli son cruel égoïsme sur le diamant des belles manières de cour.

— Qu'as-tu contre cet homme ? dit Brockmann étonné.

— Contre lui? Rien, rien, dit Eckhof, de plus en plus exalté. C'est moi seul que je voudrais rouer de coups, pour cette vue maudite, qui me fait découvrir derrière la plus belle figure d'homme la face hideuse de la réalité ! Oui, pour mes péchés, et par pure frénésie de comédien, je suis devenu un voyant; le masque le mieux fait me découvre par un pli imperceptible tout l'homme qui se cache derrière. Ce Sylbourg que m'a-t-il fait, pour que les pensées les plus sinistres me soient venues sur son compte, aussi souvent que je le regardais? Je ne pouvais m'empêcher d'avoir les yeux sur sa main : le magnifique diamant de son anneau à cachet brillait comme l'œil d'un basihc. Cet homme a été aux Indes ; il cause avec infiniment d'esprit sur le commerce d'esclaves; se divertit à conter les misères de l'humanité dégradée, et, un moment après, il s'enthousiasme pour Vlphigénie de Gluck et YOUmpiade de Piccini! Enfants, je vous le dis, détournez-vous de cet homme-là ; on apprend l'enthousiasme de

l'art comme lo tmOc des hommes. Ainsi, attention, s'il nous honorait encore de sa présence !

A ces mots, Eckliof se leva de son banc, enfonça son chapeau sur ses yeux, et s'éloigna rapidement sans autre bonsoir.

Brockmann regarda en secouant la tête le conseiller, qui but une petite gorgée et fit cette réflexion :

— Laissons-le dire ! Il ne serait pas le grand tragédien Eckhof, s'il ne faisait pas sans cesse de nouvelles et plus sérieuses études de caractère. C'est son métier de suivre le diable à la piste, sous tous les masques et les déguisements qu'il peut prendre. Qu'importe qu'il l'ait vu avec les yeux de l'imagination ou avec ses yeux corporels? Il épie sans cesse les secrets du cœur humain, comme un chat épie les souris, et il a souvent...

— Des rats dans la cervelle ! dit Brockmann en éclatant de rire.

Sur quoi les deux amis vidèrent leurs verres ù la santé du psychologi(jue interprète de Syli)ourg.

Parmi les maisons de campagne situées aux bords de l'Alster, et où les patriciens de Hambourg passent d'ordinaire une partie de la belle saison, se trouvait aussi la petite villa du docteur Unzcr, ornée d'un pavillon et de charmants jardins. Nous connaissons déjà cet ami de la famille Ackermonn. Depuis qu'il avait quitté Altona pour se fixer à Hambourg, il habitait cette agréable résidence, qui, sans être éloignée de la ville, lui offrait cependant tous les agréments d'une retraite champêtre. Quoiqu'il fût médecin de toute son âme, et qu'il vécût pour son art avec un dévouement sans réserve, sa poétique nature et l'attrait qu'il sentait en lui pour le beau en toutes choses le préservaient d'une direction exclusive ; il ^ ivait avec un goût aussi vif pour sa science que pour les arts et la belle littérature. On n'estimait pas seule-

mont en lui le médecin habile et expérimenté, malgré sa jeunesse, mais encore l'esprit distingué, tin, cultivé, qui. sans avoir lui-même mi génie créateur, comptait cependant, en matière de goût et de littérature, parmi les hommes de talent. Riche et indépendant, il n'était pas sans amour de la gloire, quand il s'agissait d'assurer aux beaux-arts, dans la ville de Hambourg, en dépit des vieux préjugés, un plus libre et plus beau développement. Unzer était l'àme de toutes les entreprises qu'on faisait dans ce but; il les encourageait, et combattait de tous ses moyens pour la bonne cause des arts; son lumineux esprit, ses sentiments élevés, sa grande influence, aidaient à surmonter bien des obstacles, qui s'opposaient à une meilleure direction du goût; et lorsqu'on sait ce qu'il en coûtait alors pour faire accepter à Hambourg de nouvelles formes, de nouvelles vues et de nouveaux principes dans le domaine du beau, à une époque où toute impulsion supérieure manquait; où la société était encore enchaînée au prosaïsme le plus sec et l'Etat aux formes et aux idées les plus étroites d'une période à peine écoulée, dans laquelle l'ignorance et le mauvais goût avaient régné sans partage : on pouiTa juger quel courage, quelle persévérance, étaient nécessaires pour ouvrir de force et pas à pas les voies à une manière de penser plus libérale et pour démolir les autels d'une idolâtrie littéraire vraiment barbare, mais consacrée par un siècle de possession! Le théâtre était le point central de ces luttes, auxquelles notre ami prenait une si grande part; et l'on s'expliquera comment le docteur, qui prêtait une main secourable aux lésions morales du goût littéraire, était en même temps le médecin particulier de la famille Ackermann; il y était regardé comme le fils de la maison; Schrœder n'avait pas d'ami plus intime.

L'après-midi était d'une admirable beauté. Unzer avait dîné chez sa mère, qui demeurait au Steinweg, auprès de sa fille, mariée à un notable négociant; il était revenu dans son habitation champêtre, parce qu'il attendait quelques amis, entre autres lord Elkins, qui devaient prendre chez lui le café. La vieille ménagère du docteur avait dressé la table dans l'élégant salon du rcz-

de-chaussée, depuis lequel une porte vitrée, aux glaces soigneusement polies, conduisait à un véranda, tapissé de vignes sauvages, que l'automne avait empourprées. Là, dans une cage de laiton, le superbe kakatoès becquetait au soleil son beau plumage. Au milieu de la table, sur un plateau d'argent, élégamment travaillé, s'étalaient des pêches rouges, un melon aux côtes vertes, de magnifiques raisins, à côté des fleurs du sud, que la serre avait fournies. Un saumon, le fromage de Chester, le vin de Porto, et le bordeaux mis à part, donnaient à l'invitation du maître, qui n'avait parlé que d'une tasse de café, une signification beaucoup plus étendue; ainsi l'avait décidé la zélée ménagère sur sa propre responsabilité, Unzer alluma les bougies, plaça sur la table la poudreuse boîte de havanes, et passa ensuite au jardin, le cigare à la bouche, pour recevoir ses amis à l'entrée.

Déjà la blanche vapeur du soir s'abaissait sur la rivière et sur la campagne; les flots de l'Alster brillaient çà et là d'une lumière magique; sur le bord paissaient les vaches et les chevaux du fermier voisin ; à la vue de ces paisibles campagnes, Unzer se souvint d'un mot de Charlotte, qui, se trouvant dans ce lieu avec la mère du jeune docteur, comparait fort bien cette contrée à un paysage de Kuysdael.

De toutes les saisons, c'est aussi l'automne qu'elle préfère, et n'a-t-elle pas raison en cela comme toujours? se dit-il à lui-même, avec un paisible sourire. C'est en automne seulement que nous éprouvons d'une manière tout immédiate l'ineflable puissance de la nature sur les hommes. L'imagination semble revivre une fois encore avec la création; mille impressions nouvelles s'éveillent en nous, et raniment notre sensibilité; chaque beauté naturelle, si près du tombeau, nous paraît doublement ravissante et mystérieuse; elle laisse en nous une trace ineffaçable, comme le dernier regard, le dernier serrement de main d'un ami mourant.

— Voilà ce qui arrive, lorsqu'on est un rêveur et qu'on n'en veut pas convenir! dit tout à coup derrière lui une voix bien connue, et, comme Unzer se retournait avec (surprise, Bode se

trouva devant lui^ et lui fit remarquer en souriant trois messieurs qui le saluaient du véranda; c'étaient lord Elkins et M. Ilill avec un étranger, que Bode lui annonça comme étant M. de Sylbourg, major danois, -ami d'Elkins, et qui avait désiré faire la connaissance personnelle du docteur. Ils se rendirent promptement à la maison,, et le jeune Anglais présenta le baron à Unzer, en lui disant :

— Je sais que mes amis sont bienvenus chez vous; permettezmoi donc de vous présenter un homme que j'estime et que j'aime, et qui m'a prouvé plus d'une fois son attachement par d'importants services.

Unzer considéra un moment le major, et s'écria tout à coup avec surprise :

— Eh! monsieur le baron, si je ne me trompe, nous nous sommes déjà vus il y a deux ans; c'était à Wandsbeck, dans le château du baron de Schimmelmann.

— Sans doute! répondit vivement Sylbourg, et qui l'aurait observé avec attention aurait pu remarquer sur sa figure un trouble passager. 11 y avait nombreuse société, et, dans le tumulte de la fête, on avait oublié de présenter les conviés les uns aux autres.

— Nous le savons tous, dit le docteur, le conseiller intime n'aime pas beaucoup les cérémonies. Venez, messieurs, vous ne trouverez, il est vrai, qu'un ménage de garçon, mais nous avons fait connaissance, on y a pourvu !

A ces mots, il prit le bras du major et le conduisit dans la salle. Bientôt la petite société fut assise autour de la table; enveloppés d'un nuage de fumée, les conviés savouraient la liqueur du Levant. L'esprit de Sylbourg plut extraordinairement au docteur; ils s'entendirent bientôt l'un l'autre; le major s'exprimait encore avec plus de verve et d'abandon que dans l'hôtellerie; ses idées sur l'art, sur la vie, sur l'histoire, le signalèrent à Unzer comme un homme d'esprit, d'expérience et d'une culture très variée. Il avait beaucoup vu, beaucoup lu, et, quand il parlait de ses nombreuses aventures, on remarquait bientôt qu'un esprit clairvoyant lui avait fait tirer de chacune sa juste conclusion; il avait

le (Ion (le peindre d'une manière attrayante^ et^ce qui est encore de plus grande valeur^ il savait, en homme de tact, ne placer jamais sa personne sur le premier plan. Et, s'il laissait aussi paraître la légèreté de l'homme du mondC;, cela ne faisait aucune impression défavorable pour sa personne; il ne cachait point qu'il avait beaucoup vécu pour le plaisir, et qu'il avait saisi, sans trop de scrupule, l'occasion favorable, quand elle s'était présentée; ses principes à l'égard des femmes n'étaient pas plus mauvais que ceux des autres hommes du monde; l'amour était pour lui un sujet de railleries, mais la galanterie et les goûts passagers trouvaient en lui un éloquent et chaud défenseur.

— J'ai essayé de tout avec les femmes, disait-il, avec les petites brunes de Tanschaur, gracieuses bayadères, et avec les belles blondes de Copenhague, à la taille élancée : j'ai trompé les unes et j'ai été trompé par les autres; les unes m'ont enivré d'enthousiasme, les autres ont détruit mes illusions; tout considéré, je me suis arrêté à cette conclusion, que la plus belle femme, que la plus vertueuse, n'a aucun droit d'exiger que je l'épouse, parce qu'elle a eu le bonheur ou le malheur de me plaire. En efTet, qui peut m'assurer que je n'en trouverai pas demain une autre qui mettra dans l'ombre toutes mes premières idoles, et qui allumera dans mon cœur des flammes dont je n'avais eu aucun pressentiment?

— Gardez-vous de ces frivoles maximes, cher baron, lui dit Bode. Ce sont précisément les plus légers papillons qui tombent le plus aisément dans le filet; c'est une chose connue que les femmes s'attaquent de préférence aux hommes qui font de la perfidie une vertu. L'amour est plus rusé que la ruse; et tel ([ui raillait naguère sa puissance, courbe bient(jt après la tète sous le joug, et remercie Dieu en silence de pouvoir le porter. Oui, monsieur le major, le roi de caille amoureux se laisse prendre dans le filet aux alouettes.

— Qui peut releiiir Schrd'der? dit Lnzer, à qui ce genre do conversation semblait ne pas plaire.

— Tu attends Schrœder? dit Bode. H lui sera difficile de venir

aujourd'hui; je l'ai rencontré sur le nouveau rempart, et il avait, comme toujours, la tête pleine d'affaires. A peine a-t-il eu le temps de me conter Fissue vraiment romanesque de l'aventure de sa sœur au Kougelsort. Apprenez que l'enfant pour lequel Charlotte a montré une si noble compassion a disparu tout à coup sans laisser de traces; avant-hier au soir, un monsieur étranger, accompagné d'un officier de police, l'est venu chercher; la cabaretière n'a voulu faire aucun aveu, et les Ackermann se donnent inutdement toutes les peines imaginables pour découvrir la trace du petit déserteur.

Cette nouvelle excita chez les auditeurs une grande surprise, et Unzer s'informa avec beaucoup d'empressement des moindres détails. Le major apprit aussi à cette occasion Fhistoire de l'enfant, et s'écria gaiement :

— Je ne vois rien là de mystérieux : celui qui a fait prendre l'enfant est le même vraisemblablement qui avait abandonné la mère !

— Vous vous trompez, reprit Bode. Le même jour où l'enfant disparut, Charlotte reçut une lettre d'une main inconnue, dans laquelle on la prévenait qu'il s'était trouvé pour la petite orpheline un protecteur, qui l'élèveiait dans les sentiments de sa première protectrice, et qui lui ferait un sort. L'inconnu terminait en assurant Charlotte que plus tard l'enfant lui serait rendu. Voyez-vous! dit Bode avec satisfaction; l'enthousiasme théâtral, si décrié, a aussi son côté chrétien, et le vénérable pasteur de l'église Sainte-Catherine n'osera plus appeler le théâtre l'école de Satan.

— Je n'ai pas encore vu les Ackermann, dit le major, en exhalant une bouffée de tabac. Chaque fois que je suis venu à Hambourg faire des recrues, la troupe était absente, une fois à Brunswick, où elle eut peu de succès, et l'autre fois à Schleswig. Mais, dites-moi, la jeune personne est-elle d'un abord fecile? A Copenhague et à Schleswig, dans toutes les sociétés, on m'a demandé de ses nouvelles, et chacun s'étonnait que je fusse allé à Rome sans avoir vu le pape. Est-elle vraiment si belle?

— Belle? dit BodC;, en le regardant d'un air étonne; qui vous a dit cela?

— Comment! s'écria Elkins avec feu, vous en doutez? Rutland , Emilia Galotti, Oldfield, Marie^ enfin toutes ces figures qu'elle nous représente;, ne seraient pas ce qu'on peut voir de plus beau et de plus attrayant chez une femme?

— Cependant personne, répliqua Bode^, n'affirmera que Charlotte soit belle. Il y a même des gens qui trouvent que sa figure manque de grâce, et que ses traits ne sont point réguliers; il est vrai que ses yeux... Mais un homme de mon âge va-t-il s'extasier sur les yeux d'une jeune artiste? N'importe, je conviens qu'il suffit de les voir une fois pour ne les oublier jamais!

— Oui, elle est belle, dit avec force M. Hill, quoiqu'elle ne le soit pas toujours également. Quelle flamme dans son regard inspiré ! quelle grâce dans son sourire l quel sentiment profond dans le sérieux!... Non, Bode, si vous n'admettez pas que Charlotte soit belle, vous devez aussi refuser à Hélène la beauté.

— J'allais le dire! s'écria le major. Une déesse et trois Paris! Ce doit être là une beauté singulière ! Et vous, monsieur Unzer, quel est votre jugement?

Au moment où le major se tourna vers le docteur, en lui faisant cette question, son siège était vide; Unzer s'était levé pour allumer encore une bougie. 11 feignit d'abord de n'avoir pas entendu la question du major; mais celui-ci la répéta^ et il ajouta en riant :

— Elle semble au premier absolument belle ; aux yeux du second elle ne l'est pas ; le troisième la déclare belle, mais avec des difi"érences : il ne reste donc plus au quatrième que de la trouver laide. Eh bien, monsieur le docteur, la bougie est-elle le seul flambeau qui puisse répandre du jour sur cette énigme obscure ?

Il semblait qu'il en fût ainsi, car Unzer regardait fixement la lumière avec un sourire silencieux, et dit enfin après une pause:

— Peut-être chacun de ces messieurs a-t-il raison, et moi aussi, (^uand j'affirmerai que la beauté de Charlotte est, si j'ose

le dire, l'enveloppe éthérée de son âme, la grâce naturelle qui environne ce corps terrestre, et qui le transforme plus ou moins, selon que l'inspiration intérieure est plus ou moins Aive. Jusqu'à cette heure aucun peintre n'a pu faire un portrait de Charlotte qui offrît quelque ressemblance : c'est que peut-être lame échappe au pinceau, et qu'elle est elle-même le meilleur peintre de ce visage.

— Yoilà une véritable réponse d'augure! s'écria Bode. Dieu sait que j'aime cette jeune fille comme mon enfant ; mais elle ne supporte pas la comparaison avec sa sœur Dorothée, qui est d'une beauté irréprochable.

— Et cependant Dorothée n'est jamais plus belle que lorsqu'on voit les deux sœurs en même temps, dit le docteur, dont le visage pâle se couvrit à ce moment d'une fugitive rougeur.

— C'est le plastique et le romantique, ajouta M. Hill.

— Celui qui veut porter un jugement sur la beauté, dit le baron, doit avant tout définir le point de vue sous lequel il la considère. Mais cela est aussi difficile que de définir l'idée môme de la beauté, et là-dessus chacun ne peut être garant que de son goût particulier; c'est pourquoi je désire doublement voir ce petit sphinx de mes propres yeux. Mais ce n'est pas sur la scène que je voudrais le voir, c'est dans un salon, à la promenade, à l'église...

— Vous êtes à la source, lui dit Bode en montrant le docteur : Voilà le favori de la famille Àckermann.

— Vous verrez Charlotte aujourd'hui même, si vous voulez, dit Unzer en prévenant la demande. Elle viendra ce soir chez ma mère : je vous y mènerai tout à fait en famille, et je vous présenterai.

— Quoi, vous voulez bien...

— Vous offrir l'occasion d'apprécier par vous-même la beauté de notre jeune artiste. A la vérité elle n'est pas ce qu'on appelle dans le monde d'un abord facile, ajouta-t-il avec une légère ironie. Il est au contraire difficile d'arriver jusqu'à elle, car en présence des étrangers elle est ordinairement d'une extrême

réserve et même austère; c'est chez elle une affaire d'habitude, et qui ne Kent pas au fond de son caractère. Car dans le cercle de ses amis il n'y a point d'esprit plus naïf et plus enjoué.

— Nous verrons! dit le major, et il pressa la main d'Unzer avec reconnaissance.

Ce même dimanche, dans l'après-midi, Charlotte, attirée par un doux soleil d'automne, descendit au jarchn qui se trouvait derrière la maison, et, plongée dans une silencieuse rêverie, elle allait et venait le long de la muraille exposée aux rayons du soleil. Dans les plates-bandes brillaient encore beaucoup de belles fleurs d'automne; la gù-oflée pourpre mêlait sa suave odeur à celle du réséda, et, autour des asters éclatants, un tardif papillon , celui qu'on appelle moro-sphinx , se montrait tantôt ici tantôt là, et s'élançait d'une fleur à l'autre comme un trait de lumière, en sorte que l'œil avait peine à suivre son vol. Il semblait se livrer encore une fois, dans ce radieux parterre, à toute la joie de sa courte vie d'été, et Charlotte se plut longtemps à suivre des yeux le manège du papillon.

— Emblème de notre existence fragile, lui dit-elle dans sa rêverie, léger esprit au vol rapide! Ainsi flottent nos songes, ainsi s'égarent sans dessein les désirs passionnés de notre cœur; ils naissent, ils expirent, poursuivant de fleur en fleur une espérance nouvelle, sans cesse abusés par de riants prestiges, et pourtant sans goûter de véritable bonheur, jusqu'à ce que les premiers frimas détruisent soudain, avec la fleur de nos désirs, toutes nos joies fugitives. Oh! puissé-je ne pas la connaître cette mort dans l'hiver d'un cœur désenclianté ! Que plutôt je sois emportée dans le tombeau avec les belles illusions de la jeunesse ! Que j'épuise dès ce jour la coupe de l'oubli, plutôt que la vie me le fasse connaître par un renoncement douloureux !

— Ah! il a disparu, s'éeria-t-ellc en s'arrachant à ces réflexions si peu faites pour son âge; et ses yeux cherchaient le sphinx, mais elle n'entendit plus son léger bourdonnement : les feuilles jaunies du vieil ormeau murmuraient seules encore dans lé calme de ce jour serein.

Depuis quelque temps il s'était fait dans l'état de Charlotte un changement dont elle ne pouvait se rendre compte. Elle se seniaài quelquefois toute saisie, tout angoissée, comme si une puissance invisible la poursuivait, ou comme si un mystère qu'elle ne pouvait s'expliquer, eût complètement transformé son existence. Elle n'avait plus cette heureuse verve, cette naïve sérénité, avec lesquelles jusqu'alors elle avait saisi si intimement les plus profonds secrets de son art et pénétré dans l'àme du poëte; errante désormais comme dans un monde inconnu, elle semblait même quelquefois se défier de son génie.

— Je n'en puis douter, c'est Rutland à qui je dois ce que j'éprouve ! dit-elle en réfléchissant sur le changement qui s'était produit en elle.

Et l'on rapporte en effet au temps où elle étudia ce rôle, qui semblait fait pour elle, une disposition d'esprit qui lui avait été jusqu'alors étrangère. Sa vive imagmation et sa sensibilité enthousiaste l'avaient si bien identifiée aveo la situation et les sentiments de cette femme si noble et si souffrante, qu'elle était enfin devenue la Rutland du poëte, et qu'elle se sentait comme étrangère à elle-même. L'amour et les doiûeurs de l'infortunée l'avaient absorbée tout entière ; le sort tragique de Rutland l'arrachait violemment aux impressions de son heureuse jeunesse, et, pour la première fois, elle avait le pressentiment que la destinée, qu'elle avait affrontée si souvent sur la scène, régnait aussi hors du domaine de la poésie enchanteresse; qu'enfin elle était aussi souveraine dans le champ de la réalité. Mais en même temps la jeune fille eut le ferme sentiment que l'art, pour lequel jusqu'alors elle avait vécu avec un si joyeux enthousiasme, ne pouvait suffire à son âme ardente et passionnée; elle comprit qu'il fallait à son existence plus que les Ulusions fugitives de

l'imagination, et que, pour recueillir le meilleur fruit de la vie, il fallait, au sein du bonheur ou de la souffrance, pouvoir se sentir dans la vérité. Voilà ce qui rendait Charlotte inquiète et rêveuse ; elle avait joui dans toute leur plénitude des triomphes de l'art, et son cœur était vide et solitaire, comme celui de 1 a prêtresse, qui se consacre à la divinité pour la servù' seule et dans le renoncement.

— Le renoncement! se dit-elle dans une profonde rêverie; oui, il en doit être ainsi ; il faut qu'il y ait quelque chose de saint et de grand dans le monde, à quoi le seul renoncement puisse atteindre; comme celui qui veut gravir sur les cimes où nous attend le vertige, jette tout ce qui lui pèse, et se fixe aux parois de glace avec le sang qui coule de ses pieds. L'art est aussi une divinité sévère, et le feu que j'entretiens sur son autel, il ne doit jamais brûler dans mon sein; mes pleurs sont une feinte; mes transports d'amour un mensonge ; comme la chanson du rossignol aveuglé par une main cruelle, et qui célèbre encore les joies de la forêt, l'éclat du printemps, le parfum des roses et la nuit étoilée. 0 Rutland ! Rutland ! tu as aimé, tu fus heureuse dans le secret de ton cœur avant d'être infortunée. La pauvre femme du Kougelsort elle-même n'est pas morte en vain. Hélas! une destinée tragique n'est pas nécessaire pour sceller, pour consacrer le véritable amour ; ton poignard, Odoardo, n'est pas nécessaire pour percer un noble cœur.

En fEÙsant ces réflexions, elle était arrivée à la place sur laquelle le vieux tilleul étendait ses rameaux. C'était pendant l'été une retraite ombreuse infiniment agréable, et la famille s'y réunissait souvent en cercle intime avec les amis de la maison. L'art avait contribué à l'agrément de ce Ueu ; car, à l'époque où l'on avait meublé la nouvelle maison, ne sachant ou placer une statue de marbre, on l'avait érigée sous l'ormeau devant un buisson de lilas. La statue représentait un jeune homme endormi; c'était peut-être le dieu du sommeil : la figure, debout et la tête posée sur la main, était accoudée sur un tronçon de colonne recouvert d'une peau de lion, pour exprimer que le sommeil peut

tout dompter. De l'autre main le dieu tenait trois têtes de pavots. C'était un bel et précieux ouvrage; maint connaisseur en avait offert un grand prix, mais la famille considérait cette statue comme un trésor inaliénable, et, dès son enfance, Charlotte avait eu pour l'aimable figure un goût particulier, à cause de sa douce et tranquille beauté; elle s'était opposée avec chaleur à tout projet de s'en défaire.

A ce moment une feuille jaunie était tombée de l'ormeau sur sa chevelure, et la peau de lion était aussi jonchée de feuilles,

Charlotte contempla la statue quelques moments et dit avec mélancolie :

— L'automne effeuille encore sur tes cheveux sa couronne flétrie, et tu n'y prends pas garde, ô Sommeil, fortuné rêveur ! Que ne puis-je t'imiter encore, et le poursuivre toujours ce rêve heureux, de l'hiver au printemps, de l'automne à l'hiver! C'est pourquoi les dieux te donnèrent l'éternelle jeunesse; car elle ne voit pas les souffrances et les révolutions de la vie ; c'est seulement quand cet âge nous quitte avec ses songes dorés, que les yeux de l'homme s'éclairent; mais ce funeste rayon fait évanouir sur-le-champ le monde charmant de sa jeunesse. Aimable dieu, tu reposes sans cesse, bien que ton paisible sourii'e annonce clairement que ton sommeil divin vaut mieux que notre veille. Repose toujours, fidèle ami de mon enfance; rêve encore ces jours heureux, à jamais évanouis pour moi ; nul ne troublera ton repos, car tu m'appartiens , et je te protégerai contre les mains ennemies.

On se tromperait beaucoup cependant, si l'on voulait conclure de ces méditations sérieuses, auxquelles Charlotte aimait à se livrer quelquefois, qu'elle eût un penchant décidé pour les rêveries mélancoliques et la sentimentalité. Elle n'était pas moins disposée à la joie et à la bonne humeur; souvent ses impressions mobiles, son esprit d'où jaillissait la vie, passaient subitement d'un extrême à l'autre, et la cause la plus légère suffisait pour transformer chez elle en transports de joie la plus profonde émotion. Son caractère impressionnable, son vif tempérament, la lais-

saient rarement dans une situation paisible, pt cette femme qui, sur la scène, conservait sans cesse dans les situations les plus passionnées le calme intérieur de l'artiste, était souvent, dans la vie ordinaire, le jouet des sensiï.tions les plus diverses et les plus opposées : enfm Charlotte était une véritable nature d'artiste, ouverte à toutes les impressions, également passionnée dans la douleur et dans la joie. Une imagination féconde versait tantôt ses clartés célestes les plus rayonnantes, tantôt ses ombres les plus noires, sur les domaines de ce jeune et brillant génie. Il est facile de comprendre que l'étude continuelle de l'art, dans ses directions diverses, et la poursuite ardente d'un progrès toujours nouveau, devaient exciter encore sa vivacité naturelle ; le corps semblait trop fragile pour cette àme impétueuse, les fibres de son cœur trop délicates pour supporter les pénibles dissonnances de la vie ; mais ce qui semblait l'épuiser, et troubler cette organisation à peine développée, était au fond sa santé la meilleure, et cette jemie âme puisait sans cesse la vie et le rafraîcliissement à la source de l'inspiration divine.

« Elle pouvait jouer ce qu'elle voulait ; si les plus belles personnes de son sexe se montraient auprès d'elle dans les plus brillants atours, elle les éclipsait toutes; on ne voyait qu'elle seule, Il suffisait d'entendre quelques paroles de sa bouche, ou le son même de sa voix, pour être ému, subjugué, pendant toute une soirée. Son chant, son jeu, sa danse, produisaient la même impression; toute chose était saisie par elle avec ardeur; elle faisait tout d'enthousiasme. Ce qu'elle était, elle l'était complétcnieut. » Nous avons pu reconnaître, à la manière dont elle remplissait le rôle de Rutland, combien ce jugement d'un contemporain est juste et vrai, et nous pourrons revenu- plus tard sur le mérite de l'artiste : maintenant nous allons l'accompagner chez madame la conseillère , veuve Unzer, avec Dorothée, qui gronde vivement sa sœur de s'être si longtemps et si imprudemment oubliée au jardin en robe de mousseline, malgré la fraîcheur du vent d'autonme.

La vieille dame (c'est ainsi qu'on appelait la mère du docteur dans le cercle de ses amis et de ses connaissances) était certainement une des femmes les plus remarquables de Hambourg, et sa maison réunissait tout ce qui formait, par l'esprit, le nom et les talents^ Télite de la grande cité commerciale. On ne trouvait pas dans la maison de la vieille dame la magnificence et la splendeur des millionnaires; on y voyait régner au contraire une simplicité toute patriarcale; mais aussi ceux qui la visitaient n'avaient pas besoin, pour être accueillis comme des gens de bonnes manières, de laisser leur caractère personnel à la porte de la salle en même temps que leur manteau. Chacun était estimé à sa juste valeur; le marchand fier de sa richesse, la femme de sénateur aux grands airs, évitaient cette maison, aussi bien que les vénérables perruques et les raides paniers du parti dévot; carie cercle de la conseillère n'était nullement façonné sur le modèle de la vieille société hambourgeoise; certaines gens haussaient les épaules, en considérant la compagnie qui s'y rassemblait et la préférence de la vieille dame pour ce qu'on appelait les beaux esprits, les faiseurs de vers et les comédiens. Les gens austères blâmaient la liberté d'esprit qui régnait dans ce cercle; les tantes et les cousins faisaient la grimace, parce que si Ton y mangeait et buvait aussi bien que chez eax, on y laissait d'ailleurs dans un complet oubli le ton de la « bonne société ; » on n'y voyait point, comme ailleurs, les messieurs s'embarquer dans de longues discussions politiques et commerciales, tout en buvant force rasades, et, comme le rapporte un vieil historien de Hambourg, « unissant la gravité et la débauche, ou, pour dire la chose sans détour, se livrant, par mesure hygiénique et pour secouer leurs panses trop pleines, à de fades plaisanteries et de grossières obscénités, pendant que les dames et les demoi-

selles en paniers, étaient assises en cercle, gardant un modeste silence, ou chuchotant à voix basse avec leur voisine. » L'inexorable ennui, la sotte gravité, avaient reçu le coup de grâce chez la conseillère; au lieu de parler cuisine ou d'épuiser la chronique scandaleuse, on causait du théâtre, des beaux-arts, de la littérature ; on lisait le journal esthétique de Hagedorn et jusqu'à cet impie Lessing; on faisait de la musique, les jeunes filles cliantaicnt, à scandale! des ariettes italiennes ou françaises, en s'accompagnant du clavecin. Enfin la maison de la vieille dame était à l'index dans l'ancienne société de Hambourg; on la jugeait ouverte à toutes les séductions de l'enfer.

Mais l'exemple de la conseillère avait été suivi avec une effrayante rapidité dans beaucoup de familles distinguées; en sorte que toutes les loges du temple profane de ïhahe étaient maintenant occupées par l'élite de la population; d'ailleurs la vieille dame n'était pas de ces natures timides, qui s'agitent comme le roseau, au moindre vent de l'opinion publique. Dans sa délicieuse habitation du Steinweg, au milieu de ses plantations et de ses fleurs, parmi lesquelles ses perroquets aux plumes bigarrées disputaient de loquacité, si bien qu'ils en auraient remontré même aux commères de la bonne ville de Hambourg, la conseillère pouvait nourrir dans son cœur la plus sincère bienveillance pour ses ennemis, et leur demandait seulement de ne pas troubler son repos. C'était un ange de douceur et de charité; elle partageait sa vie entre le culte du beau et la pratique du bien. Non-seulement la solennelle grandeur de l'art et de la science, les nobles efforts du talent, les âmes passionnées pour la recherche de la vérité, trouvaient chez elle le plus bienveillant accueil et le plus noble soutien, mais elle était encore la mère des pauvres orphelins, l'amie et la consolatrice des malheureux; le nom de la vieille dame, qui était prononcé dans mainte orgueilleuse maison avec une amère moquerie, était béni dans les humbles demeuies de la souffrance et de la pauvreté; et Dieu, qui ne se contente pas des apparences, mais qui veut l'œuvre et le cœur, entendait les prières de l'humanité souffrante, et le dé-

clin de cette excellente femme était paisible et serein^ parce que toutes ses moissons l'entouraient à pleines gerbes. La mort lui avait enlevé un époux adoré, et l'impitoyable nécessité avait éloigné d'elle Lessing, la joie et l'orgueil de son cœur; mais une âme si pleine de foi ne peut être séparée ni par la distance ni par le tombeau de ce qui fut ses délices et sa vie; toujours plus fidèle, elle garde son cher trésor, que rien ne lui peut ravir.

Vainement les années marquaient leur passage sur sa chevelure blanchissante, l'éclat de la jeunesse ne pouvait s'effacer sur cette noble figure, d'une beauté parfaite; ses yeux bruns, pleins d'esprit, auraient enflammé tous les cœurs, chez une jeune fille de dix-huit ans, et ce que l'âge, l'affliction, la dure expérience, avaient laissé de traces sur son visage, lui donnait une expression si douce, que, sans être un profond observateur, on remarquait au premier coup d'œil qu'il n'y avait plus chez elle de blessures saignantes que celles qui donnent à la vie son caractère sacré et sa force divine.

Telle était la vieille dame, et si jamais un cœur de mère a brûlé pour un fils unique, c'était bien celui de la conseillère. Le docteur, sa vivante image, était digne d'une pareille mère. Il ne vivait que pour elle ; c'était le nom de cette mère chérie qui scellait et consacrait, pour ainsi dire, sa science et son art. Il était devenu médecin par inclination naturelle, mais c'était sa mère qui avait béni cette belle vocation en disant : « 11 faut que mon fils soit médecin pour mes pauvres, » et ces paroles avaient fixé la destinée du docteur.

Il faut ajouter, pour achever le portrait de la vieille dame, que l'amitié sainte régnait sur ce cœur ouvert à toutes les nobles affections; ce n'était pas une amitié vieillie avec elle, éprouvée et fortifiée dans les orages de la vie; c'était une liaison nouvelle, qui l'avait enlacée de ses jeunes rameaux. Charlotte Ackermann, la jeune fille de dix-huit ans, était pour la veuve sexagénaire ce qu'on appelle une amie de cœur; la maturité et la jeunesse s'étaient si intimement rapprochées, que la grande difi"érence des âges semblait avoir pour unique effet de rendre chacune plus

jalouse de la possession de l'autre. C'était une amitié si parfaite^ les deux âmes s'entendaient si bien, que la vieille dame disait souvent dans le badinage : « Je suis persuadée que Charlotte ne se mariera pas avant ma mort; » et Charlotte, de son côté, lui répondait : a Certainement, tu ne quitteras pas ce monde avant que je sois morte. » C'étaient deux sœurs ; c'étaient un cœur et une àme : ainsi vivaient ensemble la jeunesse et l'âge mur, dans une si complète familiarité, que la jeune lutinait souvent la vieille avec le feu de son âge, et celle-ci sa jeune amie avec sa gravité maternelle; mais aucune des deux ne croyait pouvoir vivre sans Tautre. Charlotte tenait lieu de Lessing à la conseillère, qui, ne pouvant oublier ce vénérable ami, qu'elle savait malade et souffrant loin d'elle, à ^Yolfenbuttel, appelait, dans un heureux oubli d'elle-même, Charlotte Ackermann son Ephraïm -. Ce soir-là, Dorothée et Charlotte semblaient devoir être les seuls botes de la vieille dame, car tous ses autres amis, qui avaient coutume de prendre le thé chez elle, étaient absents; elles trois dames se livraient à une intime et joyeuse causerie dans le petit salon, où l'on avait allumé le premier feu de la saison. Dorothée préparait le thé, pendant que Charlotte causait et badinait avec son amie, quand le domestique du fils vint annoncer à la conseillère, que le docteur lui présenterait ce soir une nouvelle connaissance en la personne du major de Sylbourg.

— Sylbourg? dit madame Unzer toute pensive, quand le domestique se fut retiré. Comment Charles a-t-il fait cette connaissance?

— Je ne sais qui est ce personnage, dit Dorothée, sans remarquer la surprise de la vieille dame.

— Ni moi non plus, rcpondit-elle sans sortir de sa rêverie, et je ne sais pas même qui m'a parlé de lui; mais je me souviens d'avoir entendu prononcer ce nom. C'est une histoire fort singulière. La comtesse Lindenkron eut une liaison avec un officier du Danemark ou du Schleswig qui portait ce nom-là. 11 en a couru les bruits les plus étranges. On rapportait qu'à son lit de

* Prénom de Lessing.

mort, le comte avait tiré sur le major un coup de pistolet. Mais sans doute c'est un autre personnage, ajouta-t-elle pour se rassurer elle-même; Charles ne se lie pas si vite d'amitié avec les gens dont le caractère ne lui présenterait pas de suffisantes garanties.

— Et surtout avec un officier danois, ajouta Charlotte.

— Singulier effet d'un nom ! dit la vieille dame ; je ne pegx souffrir cet homme, uniquement parce qu'il s'appelle Sylbourg.

— Le nom est souvent la moitié de l'homme, répliqua Dorothée. Du moins il m'arrive souvent, qu'à entendre seulement nommer un inconnu, je me figure sur-le-champ la personne. Ce Sylbourg, par exemple, a certainement la barbe frisée, les yeux vifs, une figure chevaleresque: il parle vite et grasseyé.

— Fort bien, s'écria Charlotte en riant, et ses bottes sont armées d'éperons; il traîne le sabre, et porte au cbapeau un plumet blanc, comme des centaines d'officiers danois! Non, ma petite Dorothée, je ne me fie guère à ta magie des noms. J'ai connu des gens dont le nom sonnait fort mal, et dont la personne était fort agréable. Songe seulement à notre Klopstock, à cet aimable et noble caractère, et compare-le avec son nom ! Je connais d'autres personnes, dont le nom est délicieux, et qui font dans le monde la plus triste figure. Le nom signifie quelque chose, quand on connaît celui qui le porte ; c'est chez nos romanciers seulement que le nom est souvent tout le personnage, parce qu'ils n'en savent rien dire de mieux.

Dans cet instant la porte s'ouvrit et le docteur présenta l'inconnu, que l'on connaissait déjà si bien. La conseillère jeta un coup d'œil observateur sur ce bel homme, à la taille avantageuse, à l'air ouvert et spirituel, et aussitôt ses doutes se dissipèrent, son visage s'éclaircit; elle accueillit le major avec une grande cordialité, le présenta elle-même aux deux jeunes dames, et invita son hôte à s'asseoir. Le baron s'était trouvé d'abord à l'aise dans ce petit cercle, et toutes ses manières furent celles d'un homme qui n'est pas insensible aux charmes de la bienveillance et à l'abandon de l'intimité.

Il gagna ainsi sur-le-champ les bonnes grâces de la vieille dame,

— cotres disposée à juger les hommes par leurs simples penchants, et qui aimait surtout à voir un étranger se famihariser d'abord auprès d'elle. La connaissance des pays lointains avait pour elle beaucoup de charme; elle s'était même formé un cabinet de raretés et d'objets d'art; qui voulait être bienvenu près d'elle n'avait qu'à enrichir son musée de quelque objet nouveau. Quelle fut sa joie, quand le major lui eut offert quelques produits rares de l'industrie et de l'art indien, et particuhèrement le costume tout entier d'une jeune danseuse du temple de Brahma, curiosités qu'il avait apportées de Tranquebar ! A ce sujet, on parla des voyages et de leur influence sur le caractère des hommes, ce qui fournit au major l'occasion de présenter des vues aussi saines qu'originales. Il dit entre autres :

— Le bâton de pèlerin est rarement la verge de Moïse, avec laquelle on arrive à la source de la connaissance. Beaucoup d'hommes ont parcouru la moitié du globe, et, lorsqu'ils reviennent chez eux, ils ne savent dire autre chose que ce qu'un écolier apprend dans ses livres de classe. On dit que les voyages forment, et qu'ils donnent toujours au caractère une empreinte particulière; pour moi, j'ai trouvé qu'en général rien n'aplatit l'esprit et n'efface le caractère comme les voyages; celui qui n'est rien, qui n'éprouve rien dans sa patrie, deviendra moins que rien en pays étranger, et l'auréole dont nous décorons ceux qui reviennent de loin nous fait seule illusion là-dessus.

Le docteur prit la parole :

— Cela peut arriver souvent, dit-il ; mais il y a d'intéressantes exceptions; il y a des hommes à (jui les voyages ont donné un fonds solide de connaissances. Je ne rappellerai pas que Dieu fit errer les Juifs pendant quarante années dans le désert, afin de les rendre meilleurs et plus sages; mais considérez quelle prodigieuse force de caractère, quelle volonté énergique, distinguent l'habitant des forêts vierges de l'Amérique, qui, pendant des années, parcourt, le fusil sur l'épaule, ces vastes solitudes, et s'enfonce dans des contrées où la culture et la civilisation ne le suivront que dans un siècle peut-être !

— C'est un cas bien différent, répondit le major. Ici le voyage perd son caractère prosaïque; la nature sauvage et pittoresque d'un pays entièrement inconnu agit infailliblement sur le cœur et sur l'esprit de l'homme, le développe et le vivifie. Quelle poésie intime et naturelle dans l'âme des peuples nomades, tandis que la nation civilisée qui voyage le plus, je veux dire la nation anglaise, nous représente la prose du plus sec et du plus étroit égoïsme et la plus raide pédanterie. En ce qui me concerne, je l'avoue, les souvenirs qui me restent des Indes ont incomparablement plus de charme pour moi, plus de consistance et d'attrait, que n'en avait mon séjour même dans ces contrées, où les hommes reportent si volontiers le berceau de leurs poétiques rêveries, tandis que la vue du pays engourdit l'imagination bien plus qu'elle ne l'excite.

— C'est aussimon avis, dit Charlotte; mon expérience se borne, il est vrai, presque entièrement à ce qui est renfermé dans le cercle de mon art : mais je trouve précisément que les acteurs qui courent sans cesse le monde, comme des oiseaux de passage, ont moins d'originalité que tous les autres; il \enr manque la profonde connaissance du cœur humain, et ils sont aussi décousus dans leurs rôles que dans leur vie. Ils ne savent ni observer, ni faire de la vie une juste application à leur art; enfin un comédien qui voyage incessamment, avec ses rôles étrangers, ou même sans cela, me semble toujours un commis voyageur, allant de ville en ville avec ses échantillons et jouant de la flûte par passe-temps; dans tous ses gestes, dans toute sa tenue, dans sa déclamation, l'on reconnaît l'éternel passager, la routine même s'efface à la fin, et, de tout l'artiste, il ne reste plus que le signalement de son passe-port.

— Et le pire, ajouta le major, c'est que bien souvent on ne voit pas en voyage ce qui mériterait le plus d'être vu. Je connais, par exemple, un homme qui est déjà venu plusieurs fois à Hambourg, qui est grand ami du théâtre, et qui n'a jamais eu le bonheur de voir sur la scène les deux célèbres demoiselles Ackermann.

— Cet homme est peut-être lui-même un grand comédien, dit Charlotte avec une ironie badine.

— Vous pourriez avoir raison, répliqua vivement le major. Dii moins il a eu dans la vie des rôles difficiles à remplir; la destinée les avait mis dans son répertoire; il s'en est tiré avec quelque succès, et même il a été rappelé.

A ces mots il regarda les dames d'un œil tranquille, où Charlotte crut voir une expression de mélancolie ; et il se fit dans le petit cercle une de ces pauses singulières^ où chacun a le mot sur les lèvres, mais désire cependant qu'un autre le prévienne.

Dorothée, avec son adresse ordinaire, coupa court à cet embarras, et, comme si elle n'avait pas entendu les derniers mots du major, elle revint au premier sujet de la conversation, et elle dit :

— Séjourner sans cesse au même lieu n'est pas moins nuisible; Tesprit se détend, et l'homme ne sait plus sortir de son étroite sphère, toujours la même. On a souvent comparé la vie à un long voyage, et cette image pourrait consoler l'homme qui n'a jamais quitté son lieu natal; mais un grand voyage a ses petites excursions; on se lasse quelquefois de la route battue; on la quitte pour se promener dans les forêts ombreuses; on explore de charmantes vallées latérales, et l'on revient avec de nouvelles forces d'âme et de corps dans le pesant carrosse de voyage, qui roule et poursuit son chemin ordinaire.

— Nous ne cessons de parler voyages, dit la conseillère, et nous avons au milieu de nous un homme qui a beaucoup voyagé. Vous ne nous quitterez pas ainsi, M. de Sylbourg. Il faut que vous nous régaliez de quelqu'une des nombreuses aventures qui vous sont arrivées dans les Indes, et, pour ne pas vous laisser l'embarras du choix, je vous prie de nous donner quel([ucs détails sur ces bayadères, qui auront désormais, grâce à votre bonté, un double intérêt pour moi.

A cette demande la surprise du major fut visible, et il répondit :

— Moi? Vous parler des bayadères? C'était justement mon

intention^ et je voulais vous faire l'histoire d'un amour indien, f[ni ne le cède pas en poésie au Sakontala, bien que mon histoire, à la différence de ce fameux chant d'am.our, n'ait rien de commun avec les puissances surhumaines; elle vous montrera du moins que, dans ces climats lointains, la passion a ses catastrophes tragiques, com.me chez nous autres civihsés et romanesques Européens.

Pendant les derniers mois de mon séjour à Tranquebar, les brahmanes qui possèdent la grande et magnifique pagode du lieu, se disposaient à célébrer la fête de la déesse Purucha, fête solennisée autrefois, plus encore qu'aujourd'hui, avec toutes les pompes du culte indien, et dans laquelle, à côté des orgies les plus sauvages, les sacrifices humains jouaient un rôle important; mais aujourd'hui elle consiste seulement en une multitude de cérémonies, de purifications et d'expiations, que les prudents brahmanes savent d'ailleurs fort bien dérober à la curiosité européenne. Une seule chose rappelle l'antique usage des parents de mettre souvent à mort leurs propres enfants, afin de nuire à leurs ennemis, sur la tête desquels la déesse de la vengeance faisait retomber le sang de ces innocentes victimes : aujourd'hui, en souvenir de cette coutume barbare, quelques parents consacrent leurs jeunes filles, comme victimes vivantes, au service de la déesse, soit pour l'apaiser, soit pour obtenir d'elle quelque grâce; absolument comme dans les pays cathohques les couvents de nonnes sont peuplés souvent de novices qu'on sacrifie; preuve que dans toutes les religions la bigoterie étouffe la voix de la nature. Ces jeunes victimes, que la superstition des parents consacre pour toute leur vie au service de la pagode, ou plutôt qu'elle livre à la puissance absolue de prêtres ambitieux et cruels, appartiennent d'ordinaire aux premières familles, et le peuple crédule les honore sous le nom de Déoadasi (consacrées à Dieu), pour les distinguer de ces jeunes filles qui dansent devant les dieux dans les pagodes, en certaines occasions particulières, mais qui, pour ce qui concerne leur genre de vie, ne sont pas en trop bonne renommée, et sont connues chez nous sous le nom fort

décrié de bayadèrcs. Les Dévadasi au contraire sont, consacrées au service même du temple; elles veillent sur le feu sacré, entretiennent la propreté des pagodes, où les brahmanes seuls peuvent entrer ; dans les occasions solennelles elles accompagnent de leurs danses et de leurs chants le service divin. Elles habitent constamment à côté du temple dans des cases de bambou ; là elles observent, souvent au milieu d'une nombreuse population, la retraite des cloîtres les plus sévères ; elles n'admettent aucun homme chez elles, et, grâce à la jalouse surveillance des brahmanes, elles évitent surtout les regards des Européens. La règle de l'ordre leur prescrit de les fuir et même de les mépriser; et malheur à la coupable (jui aurait violé, ou seulement paru violer, cette défense! Elle périrait sur le bûcher; elle serait la proie des Asuras, ou mauvais génies, et, après un laps de mille ans, son âme serait condamnée à revivre sur la terre dans le corps d'un misérable paria.

La fête de Purucha était toujours d'un intérêt particulier pour les officiers de notre garnison, car c'était presque la seule occasion où ils pouvaient porter leurs regards sur les mystères du culte indien, de ce culte qui compte jusqu'à trois cent trente-trois millions de deufas ou divinités, et qui présente souvent dans ses pratiques et ses cérémonies un spectacle burlesque et tragique tout à la fois.

Mais la fête qui se préparait avait pour nous autres jeunes officiers un intérêt tout particulier, parce que ce jour-là une belle jeune fille de quinze ans, Amany, la merveille de Tranquebar, devait être mariée au dieu Pérumala, et reçue dans la pagode, comme la plus jeune des Dévadasi. Amany était fille d'un riche cshatrya , homme de cette caste, la plus considérable après celle des brahmanes, parce que, selon le mythe, elle est sortie des bras du dieu Brahma. Le père d'Amany était le premier marchand de la ville ; il possédait de grandes richesses et d'importants magasins. Il avait parmi les Européens et les indigènes la réputation d'une grande honnêteté et d'une grande piété. La cause pour laquelle le cshatrya consacrait sa fille au service du temple, était

aussi fort singulière et liien en harmonie ua ec !a suporsiitimi des Indous. Ses deux fils aînés avaient été surpris en voyage par les Thugs, et ces hommes sanguinaires les avaient étranglés; le malheureux père, qui avait perdu la joie de sa vie, y vit un signe de la colère des dieux, car la secte cruelle des Thugs passe chez les fidèles Indous pour Tinstrument du dieu destructeur Schiva; le cshatrya vit dans la mort de ses deux fils un avertissement du sort, qui lui commandait de consacrer à l'état^de prêtresse Amany, sa fille la plus jeune et la plus chérie, afin de préserver par cet acte agréable à la divinité ses autres enfants de nouveaux malheurs. On ne peut dire avec certitude quelle part avait eue sur cette résolution fanatique l'influence des rusés brahmanes, qui convoitaient également les charmes de la belle Amany et les trésors de son père; mais on disait généralement que les prêtres de la pagode avaient employé toute leur influence sur le vieillard, qui était d'ailleurs un croyant zélé, pour lui arracher son enfant, et pour avoir en conséquence la perspective de recueillir quelque jour une partie des trésors du cshatrya, comme propriété du temple. Quoi qu'il en soit, le jour même où l'on célébrait la fête de la déesse Purucha, solennité pour laquelle les croyants fidèles affluaient de près et de loin, la belle Amany devait être admise comme Dévadasi dans la pagode, et elle devait en même temps danser devant le peuple pour la première fois.

Par une faveur toute particulière du chef des brahmanes, le corps des officiers fut admis, la cérémonie principale une fois terminée, à voir danser les bayadères dans l'avant-cour du temple. La conduite sage et modérée de notre gouvernement nous vaut dans nos colonies des Indes des dispositions beaucoup plus bienveillantes de la part des habitants que celles dont les Anglais et les Français sont l'objet. En usant de douceur, nous avons acquis dans les Indes, avec le temps, beaucoup plus d'influence sur le caractère et l'esprit du peuple que nos rivaux par leurs guerres sanglantes et leur politique cruelle ; en sorte que les populations soumises à la couronne de Danemark, au lieu de languir et de succomber peu à peu sous le joug étranger, s'aperçoi-

vent à peine de la clifTérence qui existe entre les vainqueurs et les vaincus.

Ce fut vers le soir que nous entrâmes dans la vaste avant-cour de la pagode ; il s'y trouvait déjà d'innombrables spectateurs. Des places réservées étaient prêtes pour le gouverneur et ses officiers^ sous un baldaquin décoré de fleurs et de draperies , à la gauche de l'autel. Toute la population indienne de Tranquebar et des environs était rassemblée dans la cour, assez vaste pour contenir aisément trois fois plus de monde. D'innombrables lampes de diverses couleurs, suspendues autour de l'autel à des perches de bambou, répandaient une clarté féerique, et illuminaient de leurs éblouissants rayons l'espace sablé d'argent, destiné aux danseuses ; en arrière, et devant la porte principale du temple, s'élevait un autel orné des plus ravissantes fleurs de l'Inde. C'était un spectacle magnifique de lumière et de couleurs ; l'air était rempli des vapeurs de l'encens ; de jeunes brahmanes, habillés de blanc, ceints d'écharpes brodées d'argent, se tenaient immobiles en demi-cercle autour de l'autel, portant à la main des bâtons blancs, au bout desquels brillait la fleur bleue du lotus. Dans la foule des assistants régnait un profond silence; on entendait faiblement par intervalles, dans l'intérieur de la pagode, le chant religieux des brahmanes, auquel se mêlaient, après des pauses inégales, les voix mélancohques des bayadères, afin de préparer, par ces accents sublimes, la piété des assistants à la danse sacrée qui allait commencer, et pour accroître encore l'émotion religieuse des esprits.

Une musique bruyante et confuse de cymbales, de trompettes et de tam-tams annonça l'approche du grand-prêtre et de la troupe sacrée placée sous son autorité; quelques minutes après, parurent en procession solennelle les brahmanes, dans leurs plus beaux ornements, sur les pas de leur vieux chef Ramalingam, dont la longue barbe blanche contrastait étrangement avec la teinte cuivrée de son vénérable visage. Son front était peint de lignes blanches et bleues, signes symboliques de sa dignité suprême; il portait devant sa poitrine un brillant couteau de sacri-

fice, antique attribut du grand-prêtre indien, suspendu à un ruban brodé de perles^, et couronné agréablement des fleurs du nalina.

Les brahmanes se placèrent des deux côtés de l'autel, les musiciens derrière. Aussitôt après parurent les bayadères, au nombre de quinze; c'étaient les beautés les plus rares, choisies dans le nombre des femmes attachées au service de la pagode ; de jeunes, de ravissantes sylphides, qui pouvaient éblouir même des yeux accoutumés à l'éclat des salons européens. Aucune ne comptait plus de quinze ans, la plus jeune en avait peut-être dix : cependant toutes portaient sur leur visage un mélange de grâce et de dignité, sans trahir même par un seul regard la coq uetterîe, propre à leur état. Un costume fantastique relevait encore l'eflet de leur apparition, et il était aussi brillant que caractéristique. Une ceinture d'or entourait leur taille svelte, un châle blanc s'enroulait autour de leurs épaules et laissait paraître un peu çà et là leur peau mordorée, brillante comme de la soie. Elles étaient coiff'ées d'un petit bonnet tressé d'or, sur lequel était empreinte la figure d'un serpent à sept têtes, le sacré schadegpileh des Dévadasi. Les bras étaient ornés de bracelets d'or et tatoués de bleu; de petits anneaux d'or décoraient les oreilles, les narines et les lèvres. Les cheveux, d'un noir mat et sombre, étaient couchés en bandeaux plats sur la tête, et tombaient sur les épaules en deux nattes, qui se terminaient par un long chapelet de sonnettes; les cheveux étaient fixés sur le front par un bandeau d'or éblouissant de pierreries. Autour du col était un ornement en forme de cœur, symbole de l'amour. Toutes les bayadères étaient voilées avec un soin qui attestait la jalousie du dieu Pérumala, leur invisible époux; les épaules étaient couvertes d'un épais tissu de soie brodée d'or, et la longue et brillante écharpe blanche les enveloppait de la tête aux pieds dans un mystère plein d'élégance et de charmes; des bas de soie les couvraient jusqu'à la cheville, et les petits pieds bruns portaient même à plusieurs doigts des anneaux d'or. Leurs yeux, noirs comme l'ébène, iUuminaient ces visages bronzés, sur lesquels se

peignait le feu do la jeunesse, avec le calme paisible, la douceur inexprimable du type oriental. Leur sourire chaste et rêveur faisait un contraste charmant avec ces regards de flamme, plus dangereux encore pour les cœurs des Européens que pour ceux des Indous.

Lorsqu'elles se furent placées devant l'autel, elles se prosternèrent, la tcte jusqu'aux pieds, sans ployer les genoux, et posèrent en se relevant leurs deux mains sur le front, salutation qu'elles accompagnèrent d'un sourire agréable et de clignotements. Alors commença leur danse, que l'on pourrait comparer à nos danses allemandes, à peu près.... comme l'Inde à l'Allemagne! Les bayadères ne dansent pas seulement avec les pieds, mais avec tout le corps; les bras, la tète, les yeux surtout, suivent avec une exactitude merveilleuse le mouvement, ou plutôt le tourbillon de la danse. Tous les gestes sont grâce et poésie, tout le fanatisme religieux de ce peuple s'exprime par ces danses, et chacune est un poëme en soi. Accompagnées de la musique la plus monotone, les danseuses elles-mêmes communiquent aux musiciens somnolents la mesure, le feu et la vie, et entraînent en même temps les spectateurs par la magie de leurs mouvements. Elles dansent les passions que nous ressentons nousmêmes; un délire paraît saisir les prêtresses et ceux qui les contemplent, lorsqu'elles tourbillonnent dans le cercle le plus étroit, que les pieds rebondissent sur le sol, que les bras s'agitent avec frénésie, que les yeux étincellent comme ceux des ménades, et que les lèvres s'entr'ouvrent comme pour laisser échapper le cri d'angoisse. On voudrait fermer les yeux pour échapper au vertige, mais la danse nous entraîne avec elle dans ses magiques entrelacements, et nous laisse comme stupéfaits à cette étrange impression. Cette danse bizarre, inouïe, orageuse, passionnée, exprime un mélange de volupté et de i)udcur, d'attrayante coquetterie ctde retenue virginale, de fanatique fureur et de tendre badinage; eniin une histoire du cœur humain, dans toutes ses sympathies, ses inclhiations, ses sentiments. C'est le malapou ou « danse merveilleuse » qu'elles exécutèrent ; c'est une sorte de quadrille.

d'une rapidité furieuse^ avec une foule de panfomimes^ de rires, de soupirs, et un jeu de prunelles d'une vivacité indicible; quelquefois un chant mélancolique soupire sur les lèvres des danseuses; c'est un de ceux qui retentissent pendant la nuit dans l'intérieur des pagodes; cependant le regard est toujours plus vif, plus brûlant; l'œil roule comme dans la folie, chaque muscle, chaque fibre tressaille tîévreuscment; on dirait que tout le corps est devenu liquide et que l'air est près de l'enlever ; elles vont, viennent, avancent, reculent; tantôt le caractère de la danse est grotesque, tantôt il exprime la langueur de l'amour, tantôt le dédain et la moquerie ; mais il est toujours plein de vie, d'ardeur et d'abandon. Soudain, au milieu de ce merveilleux spectacle, un coup de castagnettes, et aussitôt après un cri perçant, comme si une àme s'arrachait de son enveloppe terrestre et qu'un dieu l'emportât avec lui dans son empire ténébreux; et l'on voit s'élancer de la pagode une jeune fille, pâle, échevelée, avec tous les gestes de la frayeur et du désespoir. C'est Âmany, la nouvelle épouse du dieuPérumala; dans sa fuite elle se retourne plusieurs fois en arrière, comme si elle était poursuivie par un invisible ennemi; elle reprend sa course, cherchant un refuge vers l'autel, autour duquel elle court trois fois, jusqu'à ce qu'enfin elle tombe comme épuisée sur la marche inférieure, tendant vers les bayadères des mains suppliantes, afin qu'elles la protègent, elle fugitive, contre le dieu terrible, auquel cependant elle ne saurait plus échapper. Les bayadères elles-mêmes sont saisies d'effroi à l'aspect delà jeune fille; elles veulent fuir ici, là; effort inutile! Une puissance invisible paraît enchaîner leurs pas, et les traîner presque avec violence auprès d' Amany, si ce n'est pour protéger la fugitive, du moins pour la dérober derrière leurs vêtements aux regards du terrible dieu.

Celui qui voit pour la première fois ce jeu vivant de pantomimes, a peine à se persuader que tout cela n'est qu'un prestige, une cérémonie, telle que la loi religieuse la prescrit de toute antiquité à la réception d'une Dévadasi. Mais l'apparition d'Amany fixa tous les regards, plus encore que cette scène pathéti-

quc^ saisissante et vraiment indescriptible; et nous autres jeunes officiers, nous n'avions des yeux que pour elle, car sa beauté presque surbumaine éclipsait tout autour d'elle. En vérité le dieu Péruinala devait être lier d'une pareille fiancée; les pieux Indous ne pouvaient nourrir dans ce lieu de profanes pensées, cependant on voyait bien que l'aspect d'Amany troublait leur dévotion et qu'ils étaient contraints de l'admirer. Vous me dispenserez de vous faire en détail le portrait de cette ravissante Dévadasi ; il me suffira de vous dire qu'après plusieurs longues années, je ne puis penser sans émotion à cette cbarmante créature, en laquelle paraissait comme incarnée la poésie indienne, dans son merveilleux attrait et sa profonde mélancolie.

Aussi le dieu Pérumala était loin de renoncer à cette belle prêtresse, que l'on consacrait à son service, et son regard perçant eut bientôt découvert la fugitive, en dépit de tous les voiles sous lesquels les autres bayadères s'efforçaient de la cacher. Ces efforts l'avaient dérobée quelques moments à nos regards: tout à coup, au signal donné par la musique, les bayadères se retirent, et Amany, comme touchée par une baguette magique, paraît devant nous en costume sacerdotal, métamorphose que les Européens saluèrent par un cri d'admiration. Là-dessus les brahmanes entonnèrent un chant de fête tout à fait original, dont la mélodie se composait de quelques notes seulement, tandis que le grand prêtre mettait autour du col de la nouvelle Dévadasi Tornement en forme de cœur, dont nous avons parlé; par cette cérémonie il unissait Amany d'un nœud indissoluble avec Pérumala.

La danse recommença; les bayadères coururent à la nouvelle adepte, et l'entraînèrent an miheu d'elles loin de l'autel. C'était <( la danse de la fiancée, » dans laquelle la nouvelle Dévadasi paraissait pour la première fois devant les brahmanes et le peuple con)me danseuse du temple ; les autres bayadères formaient seulement le chœur, et, par des groupes variés, concouraient à exprimer le sens de la pantomime. Amany éclipsa encore toutes ses rivales par sa danse, et enchanta toute l'assemblée par sa grâce

et son agilité incomparable. Elle méritait véritablement le nom de « fille de l'air, » que portent les bayadères; à peine la voyaiton efflem-er le sol de la pointe des pieds, et le bruit mélodieux des sonnettes d'argent attacbces à ses babits nous rappelait seul que son corps était fait d'autre chose que d'une matière éthérée.

— Je vous ai décrit la fête de Purucha et je reviens à mon histoire ; vous vous attendez bien que la belle Amany doit y jouer un rôle important.

Le major garda quelques moments le silence, comme pour maîtriser un mouvement intérieur, et conta ensuite à ses auditeurs attentifs l'aventure suivante de son séjour dans les Indes.

— Un ordre du roi, qui changeait la garnison de Tranquebar, devait enfin nous rappeler en Europe après une absence de quatre ans. Cette nouvelle fut reçue avec des transports de joie par les officiers et les soldats, et nous attendions avec une extrême impatience l'arrivée de la Médée; c'était la frégate qui amenait dans la colonie de nouvelles troupes du Danemark. Un de nos camarades, le Ueutenant d'artillerie Assmann, officier aussi aimable que distingué, restait seul étranger à la joie universelle, et lui, autrefois le plus enjoué de la troupe, il laissait paraître alovs un singulier abattement, en sorte que ses camarades commencèrent à soupçonner que, par quelque motif secret, d n'était pas aussi content que les autres de retourner dans sa patrie. Il dut en conséquence essuyer quelques railleries; alors il évita la joyeuse société de ses amis, et devint pour nous une énigme complète.

Un seul d'entre nous en eut dès lors l'explication 'q sa bouche, et c'est celui même qui vous fait ce récit.

Amany, la charmante épouse du dieu jaloux Péruinula, avait, depuis le jour delà fête, allumé dans le cœurdujeune officier toutes les flammes de l'amour le plus exalté, et dès lors d n'eut plus d'autre pensée que celle de posséder la jeune prêtresse. Vainement il essaya d'abord de lutter contre cette passion . Il voyait bien cependant l'impossibilité de réussir, à supposer même que Amany répondît à son amour. Elle était désormais une prê-

tresse consacrée à la divinité; un abîme s'ouvrait entre lui et celle qu'il aimait, c'était l'antique fanatisme de la religion indiennC;, dont aucune main n'avait encore violé impunément la règle inflexible; d^ailleurs les brahmanes rusés et jaloux surveillaient cette perle précieuse, et plusieurs formaient sans doute le vœu secret de posséder eux-mêmes la prêtresse ; car ces jeunes fdles (et c'est même le cas le plus ordinaire) peuvent, quoique mariées avec le dieu, épouser un brahmane, qui est alors comme le représentant terrestre de l'époux divin.

Malgré tous ces obstacles, et sans considérer le danger, Assmann tenta cette entreprise téméraire, et, après des peines incroyables, il réussit enfin à s'approcher d'Âmany sans être vu, et à faire à la belle Dévadasi l'aveu de son amour. 11 trouva le chemin de sa case, et, si effrayée que fût d'abord cette jeune femme de cette audace inouïe, elle ne put résister à la prière de l'amour dans la bouche d'un si beau et si chevaleresque adorateur; elle oublia ses vœux sacrés, et l'heureux Assmann se vit bientôt au but de ses plus ardents désirs.

Sans avoir lu Werther et la Nouvelle Héloise, Amany était disposée à l'exaltation, et son cœur était assez passionné pour entrer dans cette liaison aussi dangereuse que romanesque, en sorte qu'après une courte résistance elle forma la courageuse résolution de s'enfuir avec son amant en Europe, où la puissance de Brahma et de ses prêtres ne pourrait l'atteindre. Avec la perspective du bûcher funeste, si son projet était découvert avant le temps, elle tressa pour son bien-aimé le bouquet de fiançailles, de navapon embaumé et de nalla-mulla; c'est par cet emblème (pie la renime indienne se consacre à l'homme de son choix; et, sous la protection du bienfaisant Ginnarès, génie de la musique, elle chantait tous les soirs dans sa case ces doux hymnes d'amour, par lesquels la Dévadasi adresse, pendant la nuit, à l'astre rayonnant de son céleste époux, la prière de son chaste amour. A ce signal, l'heureux fiancé s'approcliait,et, derrière la pagode, près de l'étang sacré où la lune reflétait sa clarté vacillante, sous les rameaux des élcngis et des avalés odorants, il but des lèvres d'A-

many l'amrita enflammé, la boisson de l'immortel amour, tandis que des nuées du soir le manampadhi, l'alouette indienne, faisait descendre ses chansons sur les deux amants, et parlait au jeune Danois des rives lointaines de sa Baltique. C'est ainsi qu'ils se livraient tous deux sans alarme au bonheur d'aimer; car « il est pur le cœur qui n'a point de volonté, » disent les saints livres des Védas, et les bayadères inscrivent d'ordinaire cette senteiiCe sur la porte de leurs demeures.

Je fus effrayé, quand Assmann me confia le secret de son amour, et me peignit son bonheur avec ivresse; je connaissais la jalousie et la vigilance des brahmanes; en des cas semblables leur zèle fanatique et celui du peuple avait frappé deux victimes. Âmany n'était pas seule menacée du dernier malheur, si l'on découvrait cette liaison ; j'avertis mon ami et je lui recommandai une extrême prudence. Il me fit de belles promesses, mais les effets n'y répondirent point; Assmann, égaré par l'amour, non-seulement continua de voir en secret la Dévadasi, mais il osa même pénétrer dans le sanctuaire de la pagode , les soirs où Amany avait la garde du feu sacré. Et cela dans un pays où le Tliug perfide ne manque jamais la victime qu'il a choisie; où le terrible Phansegar étrangle son ennemi, pour obéir à sa loi sacrée, que respectent et reconnaissent tous les adorateurs de Brahma; dans ua pays où le meurtre devient même, selon les circonstances, un acte de purification pour son auteur ! Cette religion, dans laquelle tout est Dieu excepté Dieu lui-même ; qui range parmi ses dogmes l'assassinat, le pillage et des crimes de toute espèce, l'audacieux jeune homme la bravait; il se hasardait dans ses temples, où nul chrétien n'était entré avant lui , et dans lesquels le fidèle Indou hù-même, s'il n'est pas prêtre, ne doit pas pénétrer. Ces pagodes sont d'une architecture bizarre, et de dimensions énormes; tous les styles y semblent confondus; toutes les idoles monstrueuses d'un culte antique s'y trouvent, à côté de statues d'une beauté hellénique; on brûle de l'encens dont l'odeur subsiste plusieurs mois dans la chevelure et les vêtements des sacrificateurs, et l'on suspend des couronnes de-

vaut un monstre horrible accroupi sur un gigantesque éléphant de pierre.

L'autel de Pcrumala^ auprès duquel Amany devait veiller chaque cinquième nuit^ et que la prêtresse rendait témoin du sacrilège le plus horrible, dans les idées religieuses des Indôus, en permettant à un chrétien la vue du sanctuaire; cet autel, s'élevait du côté méridional dans la pagode, dont il formait la décoration la plus magnifique. La clarté de la lune brillait dans les cours spacieuses, découvertes et resplendissantes de marbre; \me porte basse, gardée par deux lions de pierre, satellites éternels du lieu saint, conduisait sous une large voûte, puis dans un long corridor, dont le plafond était porté par des colonnes de marbre merveilleusement travaillées et enrichies de mille emblèmes du ciseau le plus délicat. Dans le fond jaillissait une source, dont l'eau se rassemblait dans un grand bassin, entouré d'images de pierre aux formes effi'ayantes. C'est dans ce profond sanctuaire, asile de l'époiivante et de la beauté, qu'aux jours solennels les bayadères célébraient leurs danses; c'est là qu'autrefois s'accomplissaient les sacrifices humains; enfin c'est là que les brahmanes, les premiers métaphysiciens du monde, méditaient sur la doctrine 'du divin Purusch, sur l'être et le nonêtre, le moi et le non-moi. La volupté, le meurtre, la sagesse, avaient sanctifié ce terrible lieu.

A côté du petit lac s'élevait l'autel, où brillait la statue en marbre du dieu; aussi beau que celui d'Apollon, son visage eût rappelé le plus pur idéal d'un Phidias, sans les quinze bras qui armaient son triple corps, terminé en horribles queues de lézards et de serpents de bronze.

C'était là l'époux de la belle Amany, cet époux auquel elle avait manqué de foi ; et cependant elle devait toujours entretenir sur le foyer carré de pierre noire de la Kunda le feu sacré, nommé Devajagna, symbole de cette fidélité; elle arrosait de temps en temps avec l'huile de coco le bois de Gupal, qui jetait une flamme rougeàtre; elle aspergeait aussi les quatre faces de la Kunda avec de l'eau lustrale, puisée dans l'étang voisin, après quoi elle de-

voit, trois fois dans la nuit, jeter sur les fiammes. en faisant les piières d'usage, Tencens à l'odeur pénétrante ; en sorte que tout le passage voûté, et même le porche extérieur étaient constamment remplis d'une odeur de camphre enivrante, qui pénétrait tous les vêtements, et faisait reconnaître de loin, même en plein air, la présence d'un prêtre ou d'un serviteur du temple.

Le téméraire Assmann se glissait jusque dans ce dernier sanctuaire de la pagode, et demeurait assis pendant des heures auprès d'Amany, à l'ombre d'un gigantesque char d'idole, dans un doux et paisible entretien, comme il aurait fait à l'ombre du jasmin et du chèvrefeuille. Le dessein de fuir fut médité encore une fois; Assmann avait déjà tout préparé; le gouverneur luimême fut averti qu'aussitôt après l'arrivée da la Médée, Amany serait amenée secrètement à bord; on avait pris les plus habiles précautions, et les deux amants n'étaient occupés que des images de leur prochaine félicité.

Enfin les canons du fort saluèrent la frégate longtemps désirée ; les troupes furent débarquées ; maintes fêtes, données par les soldats et les habitants, célébrèrent leur bienvenue. Un riche brahmane, nommé Laos, issu des rois de Tandschur, et que le gouvernement danois avait souvent chargé de missions importantes chez les princes indiens du voisinage, voulut témoigner en cette occasion son attachement aux Européens, et prépara, en l'honneur des officiers partants, une fête d'adieu dans sa maison de campagne, située au bord de la mer, et bâtie dans le goût européen. Les plus considérables habitants de la ville avaient été conviés. C'était la veille du jour fatal où Amany devait profiter de l'obscurité pour s'échapper de la pagode, et, déguisée en mousse, être emmenée sur le navire. D'autres amis d'Assmann connaissaient maintenant son projet, et le félicitaient d'avoir su conquérir cette délicieuse fleur des îndes; le romanesque de cette passion dans ces climats étrangers, si riches en merveilles, avait du charme et de l'attrait; tous ceux qui étaient dans le secret voulaient y faire un personnage ; Assmann, chéri de ses camarades, aurait pu disposer de nous tous en cas de nécessité, et as-

sûrement aucun de ses confidents ne trahit son dessein; mais notre ami lui-même, en voyant approcher l'heure décisive qui allait mettre le comble à son bonheur, manqua peut-être de la prudence nécessaire, D'autres ont assuré que les prêtres de la pagode connaissaient depuis longtemps la profanation du temple; ce qui doit en effet sembler étrange, c'est que nul brahmane ne parut à la fête; peut-être l'odeur particulière de cet encens qui n'est brûlé que dansle dernier sanctuaire a-t-elle dénoncé d'abord le profane à l'odorat subtil des soupçonneux brahmanes , et les a-t-elle conduits à la découverte de l'énorme attentat; bref, vers la fin du repas, qui fut prolongé bien avant dans la nuit, au moment où les jongleurs indiens allaient commencer leurs jeux, on apporta la nouvelle que la pagode était en flammes. En effet, une épaisse colonne de fumée s'élevait de l'intérieur du temple; mais on ne voyait pas trace d'un véritable incendie; quelques étincelles seulement brillaient dans la fumée. Pendant que les Indiens, et notre hôte lui-même , inquiets et troublés , couraient à la ville , nous autres officiers nous restâmes dans la maison de campagne, et, d'un point élevé du rivage, nous regardions la pagode; tout à coup, dans le silence de la nuit, nous entendîmes des chants étranges; ces accents sauvages, accompagnés d'une musique funèbre, avec des instruments étouffés, absorbèrent bientôt notre attention, car évidemment tout danger de feu avait disparu. Le chant venait de la pagode, mais aucun de nous n'en soupçonnait la signification; nous crûmes d'abord que c'était quekiue cérémonie religieuse à nous inconnue. Soudain un messager du gouverneur accourut hors d'haleine; il arrivait de la ville, et nous annonça qu'il venait de se passer une chose inouïe, et que tout Tranquebar était en mouvement. Les fanatiques brahmanes avaient brûlé vive une jeune prêtresse de Péruniala, qui avait profané le temple; ils avaient exécuté si promptement et si secrètement cet acte abominable, consacré par leur religion mais défendu de la manière la plus sévère par le gouvernement, que le nuage de fumée et le chant lugubre des prêtres en avaient répandu la première nouvelle dans la ville.

Vous jugez quel fut notre efTroi et la pensée de chacun : c'était sans doute la belle Amany qui avait subi cet affreux supplice ! Assmann s'agitait comme un désespéré, et, dans le premier transport de sa douleur, il voulait se précipiter dans la mer. Nous courûmes au fort avec lui, car toute la population de Tranquebar était sur le point de prendre les armes, pour protéger contre les Européens les autels du pays qu'elle croyait menacés. La prudence du gouverneur réussit à détourner le péril; il évita de prendre des informations sur le fait, et laissa cette fois impuni l'essor violent d'une antique superstition. Le fâcheux état politique de la colonie ne permettait pas de lutter avantageusement contre le fanatisme des prêtres ; il fallut donc dissimuler, et renvoyer à des temps meilleurs le châtiment de cet acte barbare. Cependant, même dans les possessions anglaises, l'influcnee de la civilisation n'est pas encore parvenue à réprimer les pratiques sanglantes de l'idolâtrie, car les sutties, cérémonies atroces, où les femmes sont brûlées vives après la mort de leurs maris, sont encore en usage, et n'attestent que trop le barbare fanatisme des IndoLis.

Nos craintes au sujet d'Amany furent bientôt confirmées; on apprit dès le lendemain que la plus jeune Dévadasi avait péri dans les flammes. On n'eut aucun détail sur la nature de son crime; vraisemblablement les brahmanes crurent devoir dissimuler cette profanation inouïe, de peur de porter atteinte à la majesté de leur temple. Mais nous devions avoir bientôt raffreuse certitude qu'ils avaient connu la liaison de la jeune prêtresse avec l'officier danois, et ce fut la conclusion de cette mystérieuse et terrible histoire d'amour.

A peine mon malheureux ami connut-il la catastrophe de l'infortunée que sa faute avait conduite à la mort, qu'une sombre mélancolie s'empara de lui, et que la vie lui devint insupportable. Dans son trouble, il repoussa toutes les consolations, et ne voulut prendre aucune précaution contre la vengeance des prêtres. Cependant plusieurs Européens en avaient été les victimes. La Gazette de Calcutta avait parlé peu auparavant d'un jeune

Espagnol, qui avait péri sous des mains vengeresses pour une aventure d'amour avec une bayadère. Les terribles Thu^-s ces prêtres de la déesse Kalie, l'ennemie des hommes, faisaient encore métier du meurtre dans toutes les Indes, sous l'influence, et même au service des brahmanes, et, par leur culte sano-lant ils répandaient la terreur dans tout le pays. Malheur à la victime qu'ils avaient choisie! Elle disparaissait sans laisser la plus faible trace, car cette secte meurtrière entend parfaitement son épouvantable métier. Ils étouffent le malheureux avec un mouchoir nommé Palu, afin de ne laisser aucune trace sanglante, et pour qu'on n'entende pas un cri du mourant ; après quoi ils enfouissent si secrètement et si bien le cadavre, que même le chien affamé du paria ne peut le découvrir.

Selon toute apparence, Assmann fut la victime des Tliugs; on ne pourrait expliquer autrement sa disparition soudaine, malgré toutes les peines qu'on se donna pour trouver de lui quelques traces. Il était sorti un soir de chez lui pour se rendre au fort, n'y était pas arrivé, et il ne reparut point dans son domicile. « Le Phansegar a marché sur son ombre, » disent les Indous, de l'homme qui disparaît ainsi sans laisser de traces, et, selon l'antique usage, les parents du mort vont en pèlerinage au tenq)le de Binda-Choul, afin d'y prier durant trois jours pour l'âme du défunt et pour son meurtrier.

Nous avons dit que l'entrée du major dans le cercle des artistes à l'auberge de la Haute-Société, comme dans les réunions intimes du docteur Unzer, lui avait concilié la bienveillance générale, malgré le jugement sévère d'Eckliof. Il produisit aussi dès la première visite une impression favorable sur la vieille dame. Syll)oin-g avait réussi, pai- ses dciiors agréables, à dissiper les vagues soupçons provoqués chez elle par les bruits divers qu'elle

avait recueillis cà et là sur sa vie passée; cependant, avant de lui accorder toute sa confiance^, la conseillère ne s'en tint pas à son impression personnelle, et, par ses connaissances, elle chercha des renseignements positifs sur le major et particuhèrement sur ses relations avec la comtesse Lindenkron. La vieille dame avait pour cela d'assez grandes facihtés ; ses intimes liaisons avec des personnes influentes, bien informées, lui procuraient presque toujours dans de pareilles recherches des avis certains; d'anciens membres du sénat, des fonctionnaires, même lui avaient rendu quelquefois de pareils services. Et ce n'était pas seulement l'honneur de sa maison qui la portait à s'enquérir de ce qu'était le major; elle avait à cœur de connaître ses sentiments et son caractère, car cet homme lui plaisait, et elle se flattait qu'il pourrait donner à ses réceptions une vie nouvelle.

A sa grande joie, tous les renseignements sur le bel officier du Scldeswig furent favorables, et même ceux de ses compatriotes qui résidaient à Hambourg ne parlaient qu'avec estime de sa personne et de son caractère. Il restait quelques obscurités sur sa conduite avec la comtesse Lindenkron; la conseillère apprit seulement que depuis la mort de son mari la jeune veuve s'était retirée dans ses terres du Holstein, et que, selon toutes les apparences, elle ne re^^endrait pas l'hiver à la ville. Madame Unzer apprit encore qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'on avait dit sur la haine du comte pour le major, qui était même resté jusqu'au dernier moment au chevet du défunt, et avait témoigné au comte le plus fidèle attachement.

— Voilà bien le monde ! dit la vieille dame, et elle se voulait du mal, d'avoir un moment prêté l'oreille à de mauvais bruits. L'honnête Sylbourg ! Il suffit de considérer cette physionomie franche, pour juger qu'il doit avoir aussi des ennemis acharnés; c'est le sort de tout loyal caractère. Mais laissez faire, mauvaises langues de Hambourg, vous aurez beau calomnier ce brave homme, je n'en ferai pas moins l'ami de ma maison.

Le vieux nègre Olaf arriva; il apportait à madame Unzer les curiosités indiennes que son maître lui avait promises, et entre

autres le costume de bayaclère, de la plus fine étoffe de soie, brodée de Heurs d'argent; dans la ceinture était dessiné en fds d'or une maxime des Yédas, et l'agrafe portait une pierre taillée, transparente, d'un bleu pâle, en forme de camélia.

La conseillère reçut avec une joie vive cet agréable accroissement de richesses pour son petit musée; elle aurait volontiers retenu longtemps le vieux nègre, malgré sa choquante laideur, et ne le laissa partir qu'après l'avoir longuement questionné sur son sort et sa patrie. Ce monstre difforme, boiteux et louche, lui plaisait par sa fidélité sans bornes à son maître. Et, lorsqu'en partant il reçut d'elle un écu d'empire, ses yeux brillèrent à la façon des tigres; ses membres, qui semblaient infirmes -et courbés, se rajeunirent, comme par enchantement, à cet aspect magique; il poussa un sauvage cri de joie et bondit à plusieurs pieds de terre, en sorte que les perroquets s'en émurent dans leurs cages et poussèrent des cris; après cette belle scène, il sortit avec les transports d'un possédé.

Au même instant la voiture du docteur s'arrêta devant la porte, et il monta dans le petit musée, pour souhaiter le bonjour à sa mère; il la trouva tout occupée à placer les présents de Sylbourg. Toute cette collection révélait un esprit distingué et un génie poétique. La moindre place présentait quelque rareté; à chaque objet se rattachaient une idée et un sentiment; car ces souvenirs de mains chéries avaient été recueillis dans toutes les parties du monde; c'étaient les grandes et les petites merveilles des climats étrangers; productions naturelles, objets d'art; œuvres antiques et modernes; vases chinois, amphores romaines, ornements précieux de l'antiquité, idoles égyptiennes, ossements prodigieux d'animaux inconnus, ouvrages d'ivoire d'une merveilleuse finesse; ici un groupe de colibris splendides soutenaient dans leur nid, et pour leur tendre couvée, un combat à mort contre la monstrueuse araignée de Curaçao, presque aussi grande que la main, et tout auprès brillait un magnifique vase d'argent de Benvenuto Ccllini. Kn un mot la collection était si riche et si variée, que le docteur, en jetant les yeux sur ce merveilleux en-

semble, assura en riant qu'il n'y manquerait bientôt plus ([ii'un conservateur en titre, chargé d'en lairc les honneurs au public.

— Arrière, monsieur le railleur ! s'écria la conseillère ; ce n'est point ici un musée pour les curieux de tout l'univers; c'est le temple de l'amitié. Ce que tu vois ici ne tire pas son prix de la renommée; ce n'est pas moi qui ai recueilli ces trésors : d'autres ont pris ce soin dans l'occasion ; et sais-tu, Charles, ce qui rend ce musée si précieux pour moi ? C'est que je peux me due : Quand on recueillit cet objet, on pensait à moi au fond de l'Asie ; pour celui-ci dans le Groenland, poiu' cet autre à Tamis. Un ami s'est dit un jour à Naples : la vieille dame aura cette belle tête d'Apollon ; le capitaine Luytges a traité avec un chef de sauvages dans la mer du Sud pour ce vêtement de plumes bigarrées, afin que la conseillère de Hambourg le plaçât dans sa maison du Steinweg. Laisse-moi donc tranquille avec ton public, et dis-moi plutôt ce que tu as appris de notre ami, le baron Sylbourg.

— Je ^^ens de chez lui, et je ne l'ai pas trouvé, répondit le docteur; il était sorti à cheval; mais l'hôte du Kaisershof, où il est logé, m'a donné sur lui de très bons renseignements. Sylbourg peut être un homme de plaisir, et il en a toute l'apparence, mais il est assurément un honnête et galant homme. L'hôte ne peut assez dire tout le bien qu'il fait aux pauvres ; depuis que le baron loge dans son hôtel, les indigents affluent, et plus il donne plus grande est la presse ; l'hôtesse l'appelle « l'ami des enfants ; » car il fait des folies avec les siens, et peut jouer avec eux chez lui la moitié de la matinée ; il vit d'ailleurs d'une manière très rangée, s'occupe beaucoup de musique, et ne fait de dépense qu'en chevaux, dont il a trois dans l'écurie. On le dit habile et hardi cavalier,

— Voilà qui est clair ! dit vivement la vieille dame. Les bons cœurs sont toujours les premiers en butte à la calomnie; quiconque fait pour ses semblables un peu plus que le misérable esprit mercantile ne saurait comprendre, est d'abord un prodigue, un étourdi, et on lève les épaules à sa charité chrétienne, connue à

la plus méchante frivolité. C'est que rien n'offense autant la plupart des hommes que de leur montrer par le fait^ qu'on se distingue d'eux et de leurs pareils par quelques vertus. Qu'on me dise encore un mot contre ce brave homme ! Mais il faut que je le fasse renoncer à prodiguer ses bienfaits; il a tort de donner au hasard à toute sorte de gens ! Je lui ferai comprendre que, dans ce misérable monde , l'homme charitable a le double devoii" de soigner son bien et de l'employer à propos.

— Ainsi vous voilà déjà coiffée de cet homme ! dit le docteur, en menaçant sa mère du doigt, avec un sourire badin. Maman, vous m'avez chargé de vous tenir en garde contre votre facile crédulité : pensez au comte polonais et à vos cuillers d'argent !

— Quelle vision ! dit la vieille dame mécontente. Cet homme n'était qu'un vulgaii'e aventurier, un voleur, et si j'eus meilleure opinion de lui

— La faute n'en fut qu'à votre excellent cœur, dit le docteur en lui caressant la joue. Ne vous fâchez pas, petite maman. C'est le propre d'un noble et beau caractère comme le vôtre de croire toujours au mérite, bien qu'on vous ait souvent payée d'ingratitude. Au reste, je suis tout à fait de votre avis; j'estime M. de Sylbourg, et je le crois digne de notre amitié; je viens même de ronqjrc fort bravement une lance pour lui chez les Ackermann. Croiriez-vous que Charlotte ne le peut souffrir! Elle le trouve... Voyons, devinez un peu ce qu'elle lui trouve à dire!

— Il est trop ouvert? trop communicatif?

— Non pas !

— Trop chevaleresque ? trop aristocratique ?

— Ce n'est pas cela.

— Son extérieur lui déplaît? Il est trop âgé? trop sérieux?

— Rien de tout cela. Apprenez qu'elle trouve le major trop romanesque; elle voit des lacunes dans sa sentimentalité.

— Voilà bien ma Charlotte ! Des lacunes dans la sentimentalité ! s'écria gaiement la conseillère.

— Dorothée en revanche a pris vivement son parti; elle a

trouvé sa conversation fort attrayante; elle a, dit-elle, peu rencontré d'hommes qui, avec une empreinte aussi originale, unissent autant de candeur et d'amabilité.

— Et voilà ce que pense Dorothée ! s'écria la vieille dame fort surprise. Mais elle n'a pas échangé avant-hier dix paroles avec le major !

— Cela vous surprend-il si fort de sa part? dit le docteur.

— Ecoute, Charles, poursuivit la conseillère en changeant de ton, après avoh' pris le temps de se recueillir, il n'y a rien là qui me surprenne chez Dorothée ; ce qui m'étonne, c'est que tu me rapportes si tranquillement ses paroles. Tu sais cependant comme elle thonore, comme elle n'attend qu'une parole de toi, pour te donner sans réserve son àme si bonne et si fidèle; et tu tardes toujours^ et tu ne prononces pas cette parole, et tu ne sais pas voir que Dorothée est la plus belle, la plus pure et la plus charmante des femmes !

— Qui peut dire cela, chère maman? s'écria le docteur avec saisissement; Dorothée a-t-elle un plus sincère ami que moi?

— Tais-toi ! reprit la vieille dame fort animée. Avec ta sincère amitié pour cette belle jeune fille, tu te dérobes depuis un an et demi à mon vœu le plus cher, et Dorothée est là devant toi, incertaine et sans espérance. Comme si tu ne savais pas qu'elle t'aime avec la plus vive tendi'esse ; comme s'il pouvait t'être indifférent de voir une amie si fidèle passer dans le deuil, à cause de toi, ses plus belles années ! 0 Charles! où sont tes regards, où sont tes pensées, de ne pas voir cette merveilleuse beauté, que Dieu même semble t'avoir destinée? Et, sans parler de ton cœur, où donc est ton esprit, ton bon jugement, qui devraient te dù'e : Dorothée Ackermann est la seule femme au monde qui soit digne de moi, comme moi seul je suis fait pour elle?

— Mon Dieu, chère maman, dans quelle conversation sommesnous tombés? Vous qui reconnaissez aussi bien que moi-même le mérite de Dorothée, vous voudriez que la raison, que la froide réflexion, me fissent faire un pas où le cœur doit seul nous résoudre? Jamais! Ce ne peut être votre volonté, chère maman;

car vous nVavez dit mille fois que vous méprisez l'homme qui, dans cette affaire, ne prend pas son cœur seul po\ir guide.

— Mais si le cœur est aveugle? s'il n'a aucun pressentiment du suprême bonheur qui fleurit auprès de son sentier, n'est-ce pas le devoir d'une mère d'éveiller son enfant, et de le conduire par la main à ce bonheur ?

— jMon cœur n'est pas aveugle, dit le docteur en regardant fixement sa mère avec émotion ; il est peut-être plus claù-voyant que vous ne pensez; car ce rare bonheur que vous me présentez, il est éclipsé par un autre, encore plus rare, qui fleurit également près de mon sentier, peut-être même trop près du vôtre, pour lui prêter une force nouvelle sur le cœur de votre fils. Et c'est vous, ma mère, c'est vous-même qui êtes aveuglée de ne pas vous en être aperçue. Eh ! quoi, vous et Dorothée vous passez votre vie environnées de son doux éclat, et vous ne savez pas reconnaître qu'il a embrasé tout mon cœur? Etes-vous encore surprise, ma mère? Ne comprenez-vous pas enfin pourquoi je puis ahner Dorothée de toute mon àme, et cependant en aimer une autre encore davantage?

— Mon Charles, je ne te comprends pas, dit la conseillère, qui avait la plus grande peine à se contenir. Elle devinait que le moment était venu qui allait décider du plus cher de ses vœux, et peut-être de son bonheur dans tout le reste de sa vie.

Le docteur s'était assis auprès d'elle, et, prenant doucement la main de sa mère dans les siennes, il ajouta :

— Pas si sérieuse et si solennelle, chère maman ; éclaircissez ce visage ordinairement si serein ! Quoi donc ? Mon cœur a décidé comme vos yeux ; mon choix est aussi celui de votre cœur. Oui, chère maman, ce n'est pas Dorothée, c'est Charlotte, que s'appelle l'objet adoré de mon amour, et, si je vous ai caché jusqu'ici mon inclination, c'est que je voulais d'abord être assuré de mon bonheur aijprès d'elle.

— Charlotte! dit la vieille dame, en se posant la main sur le front, d'un air rêveur, comme si ce nom lui fût devenu tout à coup étranger. Tu aimes Charlotte Ackermann! Pourquoi me

l'as-tu caché jusqu'à ce jour? Et quelle idée singulière te fnis-tu de cette jeune fille? Elle, ta femme! Non, ne me dis pas cela, Charles, pas à présent: je suis trop émue; ta déclaration m'a trop saisie; je ne sais comment enchaîner ces pensées... Charlotte... et mon fils!...

— Qu'est-ce qui vous trouble, chère maman? s'écria le docteur, entre l'angoisse et la su)-prise. Le nom de Charlotte ne suffit-il pas pour faire présager à votre fils tout ce qui peut embellir et charmer la vie ?

— Charlotte n'est pas la femme qu'il te faut, répliqua la conseillère après une pause, et d'une voix douce mais ferme. Vous n'êtes pas assortis; des différences essentielles vous séparent; ce qui t'enchaîne h cette jeune fille, ce qui te charme et t'entraîne serait, dans le mariage, l'abîme où votre bonheur à tous deux se perdrait sans retour. Non, non! Dieu veuille que vous ne soyez jamais époux! s'écria-t-elle les mains jointes et les yeux étincelants. Ce serait une chaîne contre nature, qui au lieu de confondre les âmes les rongerait, et causerait ta perte aussi bien que celle de ma jeune amie.

Unzer fut incapable de répondre; il n'aurait jamais attendu une décision pareille, et la voix de la mère, avec cet accent passionné, si nouveau chez elle, retentissait péniblement dans le cœur du fils. La conseillère sentit qu'elle s'était trop livrée à son émotion ; elle vit l'effroi se peindre sur les traits de son fils, et, le pressant vivement contre son sein, elle lui dit avec tendresse :

— Pardonne-moi, Charles, je te l'ai dit, tes paroles m'avaient mise hors de moi. Laisse-moi réfléchir; il n'est pas bon d'écouter et de prononcer au même instant; j'en ai trop dit : mes pensées et mes espérances étaient tournées depuis longtemps vers Dorothée, j'avais tout disposé jusque dans le plus petit détail, et fait de vous le couple le plus heureux; je voyais devant moi toute votre vie comme un seul beau jour de printemps; et tu viens à la traverse avec Charlotte! Non, elle ne peut être ta fenune; songes-y bien, Charles : elle, se marier jamais? une sylphide, une fée, un génie! Non, non, elle est trop délicate pour suppor-

ter les soucis et les adversités de la vie! Ce serait la conduire à sa perte que de la mener à l'autel.

— Eh quoi ! ma mère? s'écria Unzer au comble de la surprise, vous ne croyez pas Chi^rlotte capable d'aimer? Nommez-moi dans toute notre ville une jeune fille d'une sensibilité plus vraie et plus profonde, qui, avec tout son esprit et toute sa cultm*e, ait plus réellement le caractère de la femme?

— Et c'est pourquoi elle ne doit pas être la tienne, répondit obstinément la conseillère. Crois-moi, Charles, nous autres femmes nous jugeons beaucoup plus sainement que les hommes, en ce qui concerne notre destination de mère et d'épouse; vous ne voyez en nous que vous-mêmes, avec vos inchnations, vos désirs, votre idéal : la femme, au contraire, juge la femme plus sûrement, parce qu'elle lui cherche aussitôt l'homme qui lui convient. Jusqu'à présent je n'en ai pas trouvé un seul qui convienne à Charlotte; je ne fais pas même d'exception pour toi. Ne m'a-t-elle pas elle-même avoué que l'homme le plus intéressant et le plus aimable lui deviendrait indifférent et même odieux, si elle pouvait le croire épris d'elle? Ne m'a-t-elle pas dit tout récemment que l'art occupait à tel point son esprit et sou cœur, (pi'un autre penchant, un autre désir, la rendrait horriblement malheureuse, parce que l'objet qui rempht son âme ne peut se concilier avec aucun amour. Et voilà donc la jeune fille que tu veux épouser ! Elle dont l'existence a passé dans son art, (jui ne voit point d'autre objet de la vie, elle devrait tout à coup démentir sa nature, afin de remplir dans une sphère nouvelle d'autres soins et d'autres devoirs? Ne le crois pas, Charles; ce bel oiseau de paradis est fait pour les nuages, et ne touchera jamais la terre que pour son malheur.

— Vos paroles me ravissent une magnifique espérance, répondit douloureusement le docteur. Oui, ma mère, il faut quelque courage po\u- souhaiter la possession de Charlotte; il faut ime âme élevée, capable d'un grand amour et d'un poétique enthousiasme, povu" gagner, pour satisfaire un cœur tel que le sien; mais, s'il arrivait, ce qui nous semble à tous deux bien difficile, que la

toute-puissance de Taniour produisît ce miracle; que Charlotte se donnât tout entière à quelqu'un et que cet homme lut votre fils, que diriez-vous?

— Je dirais simplement , mou bon Charles , je dirais : Sois digne de ton bonheur, et toi, mon Dieu, fais cpi'il en jouisse longtemps !

Ici la mère et le tils gardèrent le silence; la mère s'approcha de ses fleurs, et se pencha sur les giroflées d'automne, qui étaient là dans des vases peints. Une larme tomba de ses yeux sur les fleurs. Ah! depuis longtemps elle n'en avait pas versé de pareille! Elle se passa furtivement la main sur les yeux, mais le docteur l'avait observée : profondément ému, il s'élança de son siège, pressa vivement sa mère dans ses bras, et sortit sans dire un seul mot.

— Il s'éloigne ! Tant mieux, dit la vieille dame ; , c'est auprès du lit de ses malades qu'il trouvera sa meilleure consolation, et ma sage et bonne Charlotte achèvera de nous le guérir.

La nuit était orageuse; avec son cortège de rafales et de neiges tourbillonnantes, l'hiver célébrait son entrée dans les rues désertes de Hambourg, et fouettait au visage un passant solitaire, qui, enveloppé d'un large manteau, venait du Marché-Neuf et s'acheminait vers l'église Saint-Michel, en suivant la rue d^ s Bouchers. C'était le major de Sylbourg, qui, s'étant dérobé à une jo} euse société de buveurs à l'hôtel du Dragon, gagnait son quartier éloigné et son hôtel du Kaisershof. La gaieté tumultueuse de ses camarades venus d'Altona ne convenait pas à ses dispositions actuelles; les railleries qu'elles lui avaient attirées, lui rappelant d'anciens souvenirs, l'avaient encore plus irrité. Il en était même venu sur ce sujet à une dispute si vive avec un officier du Holstein, que, sans l'entremise de quelques amis plus calmes, l'affaire

aurait passé facilement de la plaisanterie à une querelle sanglante; car dans ce temps-là les duels et les rixes étaient à l'ordre du jour parmi les troupes du Holstein, et l'on n'était pas tenu pour un bon officier, si l'on ne savait pas discourir de tierces et de quartes en débitant force bravades.

Le vin et la dispute lui avaient échauffé le sang, en sorte que la nuit orageuse, avec ses ombres noires et ses voix mugissantes, lui sembla presque agréable; le vent glacial qui soufflait de la rivière rafraîchit bientôt son front brûlant. Mais, à mesure que son irritation se calmait, le temps dont ses camarades lui avaient si mal à propos rappelé le souvenir se représentait à sa mémoire avec une vie nouvelle. Combien de fois, dans des nuits pareilles à celle-ci, n'avait-il pas couru le long de ces rues, tantôt à un rendez-vous, tantôt à une fête bacliique, ou bien à l'un et l'autre, selon qu'il plaisait aux penchants et aux caprices de sa nature passionnée ! Presque étranger dans la grande ville, il s'était alors jeté sans le moindre souci dans le tourbillon de la plus effrénée licence; rarement ses désirs sensuels avaient joui d'une liberté aussi illimitée; dans tous les lieux qu'il fréquentait, où se passaient souvent les plus affi'euscs orgies, au milieu de ses pareils, il était un de ceux qui donnaient le ton. Plusieurs même lui cédaient le pas et fuyaient son intimité. Mais, comme ce cercle se composait presque entièrement d'officiers étrangers, et se tenait soigneusement fermé, le caractère et la réputation de Sylbourg n'étaient pas compromis au deiiors; sa prudence et une certaine grâce chevaleresque le secondaient en cela puissamment. D'ailleurs il avait pris si secrètement et si habilement ses précautions, que sa position personnelle dans la société ne se trouvait jamais en conflit avec sa vie privée, et que les premières familles de la ville l'admettaient dans leurs salons.

Cette fois, en reparaissant à Hambourg comme officier recrutem-, il évita ses anciens excès. Il en avait perdu le goût, et, sans avoir fait là-dessus de profondes réflexions morales, il se disait que cette vie de licence et de dissipation systématique devait avoir une fin, pour que la froide raison pût se, la rappeler sans regret.

D'ailleurs, et c'est ce qui nous reste à éclaircii* encore, la cause prochaine et principale qui l'avait jeté dans ces débordements avait cessé d'exister ; les flammes qui le dévoraient autrefois s'étaient apaisées; le brasier seul vivait encore secrètement, mais le dehors du cratère s'était refroidi. Naturellement accessible aux plus nobles jouissances, et vivement touché des plus grands intérêts de la vie, il y trouvait assez d'attraits et de points de contact, pour essayer encore une fois dans cet ordre de choses la remarquable souplesse de son esprit, et se fixer dans le cercle d'ime existence plus honorable. En cela Sylbourg était-il sincère et se connaissait-il bien lui-même? La suite nous l'apprendra, et ce ne sera pas à sa gloire.

Pendant qu'il cheminait dans les rues sombres, ces souvenirs se présentaient à son esprit, et, avec eux, des réflexions pareilles à celles que nous venons de fahe. Il trouvait même quelque intérêt à revenir sur ces labyrinthes de sa vie passée, et à méditer sur ces jours coupables, comme pour en faire l'expiation. Ces rêveries ne cessèrent qu'au moment où Sylbourg se trouva devant la grande maison du coin , où la rue du Hohle-Weg débouche sur le Schaarmarkt, et où plus loin encore vers la droite setrouveleVénusberg; là Sylbourg s'arrêta soudain, comme cloué sur cette place, et contempla un moment le haut et vieil édifice, et toutes ces fenêtres dont les rideaux étaient thés. Un soupir de colère sortit enfin avec efl"ort de sa poitrine, et il frappa si violemment du pied sur le pavé que le bruit de ses éperons retentit bien loin, et, dans ce moment, la lune parut à travers les nuages, éclairant la maison et toute la place déserte.

— Lindenkrone!... Oui, le tilleul courbera encore devant moi sa fière couronne '! dit-il avec menace.

Puis il se retourna tout à coup, comme si une puissance de ténèbres ou quelque noir souvenu* du temps écoulé lui fermait le passage, et il revint précipitamment par le Hohle-Weg, le Kreyen-

» Allusion au nom de la comtesse Lindenkron, dont le sens est : Couronne du tillexd.

kanip^ la rue des Pasteurs, vers le vieux Steinweg. On eût dit qu'il avait des ailes aux pieds.

— Mais pourquoi donc m'écarter et fuir devant toi, ombre secrète? dit-il en modérant ses pas et en reprenant haleine. Tu n'est plus dangereuse pour moi comme jadis ; aujourd'hui je peux de sang-froid contempler ton néant! Un jour, il est vrai, je m'enfuis devant elle comme un lâche, et par les mêmes chemins qu'aujourd'hui; mais alors cette ombre était revêtue de chair et de sang, et s'appelait Arthur de Lindenkron. Maintenant il est mort; mais elle est vivante, celle qui put trahir ma tendresse! Et toi, jolie Berthe, alors ma dernière consolation, que deviens-tu maintenant? toi dont la main compatissante versait le baume sur mes blessures! Ah Berthe! Berthe!... C'est par ici le chemin. — Que de fois ce Passage des Juifs m'a conduit auprès de toi par des nuits plus sombres encore! Et pourquoi n'irais-je pas ce soh" frapper à ta porte ! Voyons si tu as conservé cet air d'innocente pudeur, et si je puis encore rêver à Ulrique en ta présence !

Malgré l'émotion passagère que lui causa ce souvenir de jours évanouis, il trouva dans les dernières paroles de ce soliloque une sentimentalité si exagérée, qu'il ne put s'empêcher d'en sourire. Il francliit à la hâte le Passage des Juifs, qui était noir comme une caverne, et prit ensuite la direction du Kougelsort. Ce n'était pas sevdement la curiosité qui l'entraînait auprès de l'infortunée; une flamme soudaine s'était éveillée. C'était, depuis un an peut-être, la première fois qu'il pensait à elle; à cette jeune fille qui si longtemps l'attendit sur sa porte, presque chaque soir, quand il quittait, tantôt avec les transports de la joie, tantôt avec les tourments de la rage, les salons de la comtesse.

11 était ai-rivé à la maison bien connue où la Portugaise Fanny tenait, dans une arrière-cour, sa double hôtellerie, ici un cabaret de matelots et, tout auprès, un salon pour les gens comme il faut. Sylbourg descendit à l'entrée plusieurs degrés, et se glissa dans une allée de cave, étroite et voûtée, qui conduisait à cette cour par-dessous la maison. 11 y régnait une obscurité profonde; mais Sylbourg, cpii connaissait les êtres de ce repaire, entendit bientôt,

comme de loin, un murmure confus, qui lui prouva que In compagnie ne s'était pas encore retirée. A l'extrémité de l'allée se trouvait encore une porte, ordinairement fermée ; il heurta légèrement : elle s'ouvrit, et une laide vieille femme, digne portière de cette auberge, l'éclaira avec une petite lanterne, et le regarda au visage.

— Bonsoir, mère Jule, dit le major en ouvrant son manteau. Elle le reconnut sur-le-champ, poussa un cri de surprise, et dit

avec une choquante familiarité :

— Quoi! le beau baron de Danemark est revenu? Et peut-être pom' visiter sa bien-aimée?... Hélas!... hélas!...

Sylbourg, suivi de la vieille, monta précipitamment les degrés, et arriva dans l'étroite cour, qui était entourée de baraques à un seul étage; dans le fond seulement s'élevait une vieille maison qui en avait deux, et Ton voyait à la porte une obscm-e lanterne.

— Où est Fanny? demanda le baron. J'entends que vous avez encore joyeuse société. Berthe serait-elle là dedans?

Il indiquait, en faisant cette question, une suite de fenêtres du rez-de-chaussée, encore éclairées et par lesquelles la vue pouvait pénétrer dans une longue salle, d'où sortait un bruit confus de voix d'hommes et de femmes, de chants, de rires, mêlés au tintement des verres.

— Berthe a toujours évité la société des matelots, reprit la vieille brusquement; ce n'est pas laque monsieur le baron doit la chercher. Elle est allée dormir, ajouta-t-eile en appuyant sur ces mots, tandis que, par une des fenêtres Sylbourg, jetait un regard investigateur dans l'intérieur de la salle.

Une demi-douzaine de matelots ivres y buvaient avec des femmes dignes de pareils convives.

— Voilà de terribles hôtes, dit tout bas la vieille. Celui-là surtout, le loup de mer, que vous voyez avaler le grog brûlant, est l'amant rebuté de votre Berthe; elle n'a pas voulu entendre parler de ce butor à cause de vous, et, chaque fois qu'il parle d'elle, il porte la main à son coutelas, comme s'il pouvait encore fan-e quelque mal à la pauvre fille !

— Viens, (lit Sylbourg en marchant vers le fond de la cour, où la lanterne brillait an bas de l'escalier, dont la dernière marche formait le seuil de la porte.

Au-dessus de l'escalier, une jeune femme, les cheveux flottants, le visage fardé et les épaules découvertes, lorgnait cm-ieusement le nouvel hôte.

— Tu ne le connais pas. Mina, cria la vieille en ricanant derrière le major; c'était une fois notre plus fringant cavalier; mais il n'en veut ce soir qu'à madame.

Là-dessus, elle chuchota quelques mots à l'oreille de cette femme, et ouvrit la porte de l'élégant salon, où plusieurs messieurs, assis à différentes tables avec des coquettes effrontées, passaient le temps d'une manière fort peu édifiante; c'étaient des riches dépravés qui ne se trouvaient bien qu'en mauvaise compagnie.

Le major, que personne ne connaissait, quoiqu'il parût ne pas se trouver le moins du monde étranger dans ce lieu, cherchait Berthe de tous côtés; la vieille avait couru avertir Fanny, déjà retirée. Elle conduisit bientôt le baron dans le cabinet de madame, qui ne fit aucune difficulté de recevoir en négligé un ancien ami de la maison. Cependant elle lui fit un accueil si peu amical, que, dès les premiers mots, Sylbourg lui commanda sans trop de façon de se taire, et joignit à cet ordre une menace si positive que la venimeuse Xantippe jugea bon de le prendre sur un ton plus doux. Alors elle lui exposa verbeusement comme quoi il lui redevait encore trois cents marcs pour l'entretien de Berthe, pour les couches, pour l'enterrement, et qu'il pouvait remercier Dieu d'en être quitte à si bon marché ; on aurait bien pu l'obliger encore à entretenir l'enfant, vu qu'il était étranger et que la ville ne se chargeait nullement de nourrir sa postérité. Le baron eut peine à démêler dans ce flux de paroles ce qui l'intéressait, c'est-à-dire le malheur de Berthe et sa mort; ce fut seulement quand il se déclara prêt à payer les dédommagements réclamés que la Portugaise se calma, et qu'elle satisfit la curiosité du major en lui racontant avec détail ce qui était arrivé à Berthe en son absence.

Elle lui apprit comment la pauvre créature n'avait cessé jusqu'à la fin de compter sur son retour, mais elle eut soin de lui cacher avec quelle cruauté elle avait chassé l'infortunée de sa maison et l'avait abandonnée, en payant une chétive pension, aux soins de la misérable cabaretière, jusqu'à ce qu'enfin, le baron ayant demandé ce que l'enfant était devenu, Fanny ne put faire autrement que de conter à son hôte ce qui s'était passé aux funérailles et de nommer Charlotte Ackermann.

Le major ne fut pas médiocrement surpris à cette nouvelle; on se souvient qu'il avait appris chez Unzer l'aventure de Charlotte et de l'enfant disparu; mais que la mère fût cette infortunée Berthe, précipitée par lui dans le malheur; cju'il fût lui-même le père de l'orphelin, cause de l'incident qui avait ému toute la ville, il ne l'apprenait qu'à ce moment, et sur le théâtre de sa perfide et cruelle conduite. La clairvoyante Fanny s'aperçut fort bien de l'impression que cette circonstance produisit sur le major. Lui qui avait tout écouté jusque-là avec calme, et presque avec indifTérence, il entra tout à coup dans une vive agitation; sa voix était mal assm'ée; il voulut cacher son trouble; mais ses questions ne portaient plus sur la pauvre Berthe et sur l'enfant ; il ne parlait plus que de Charlotte, et voulait savoir avec détail ce qu'elle avait fait, comment elle s'était comportée auprès du cercueil; si bien que la Portugaise n'aurait pas eu besoin de toute sa ruse pour deviner que ce nouvel objet l'intéressait beaucoup plus que sa triste victime. Elle lui dit alors d'un ton railleur, et en le regardant fixement :

— Eh ! mon cher baron, vous voilà tout hors de vous-même ! Connaîtriez-vous peut-être mademoiselle Ackermann? Quoi donc? Cette nouvelle vous met tout en feu ! Auriez-vous aussi des vues sur elle? L'entreprise est difficile, je vous en préviens, extraordinairement difficile ; car cette jeune dame, que j'ai l'honneur de connaître personnellement, le porte très haut, croyez-moi. Oui, avec le profond respect que je dois à l'aimable baron, tous les cavaliers et tous les officiers du monde sont bien au-tlessous de ses prétentions, et sa visée est au moins à quelque prince. Nenni-

(la, cher baron, il n'y a rien à faire; un oiseau si rare ne tombe

guère dans le filet Joyeux repas, espèces sonnantes, seraient

inutiles. J'en suis fâchée pour \ous,... je suis sûre que mademoiselle Aekermann...

— Damnable sorcière, si tu dis encore un mot, je t'étrangle, cria le major, si furieux, que la vieille mégère enfonça, tout effrayée, sa tête sous la couverture.

A ce moment on entendit un grand vacarme devant la maison, et, au même instant, une servante, pâle d'effroi, se précipita dans la chambre.

— Ah, madame ! dit-elle d'une voix tremblante, les matelots veulent forcer l'entrée du salon. Ils ont appris que monsieur est ici (elle désignait le baron), et ils veulent l'égorger. Ils ont tout brisé dans la salle de danse, et nous avons eu à peine le temps de fermer la porte de l'escalier.

Dans ce moment critique, Fanny ne perdit point la tête, quoiqu'on eût pu le croire aux apparences; car elle sauta sans gêne à bas du lit, passa seulement un peignoir, et enjoignit à la servante, avec le sang-froid d'une longue expérience, de courir au Gœnse-Markt, par mie porte de derrière, et d'amener la garde. Elle pressait le baron de s'enfuir par le même chemin, car, ajouta-t-elle, si ce diable de Ralph d'Helgoland est avec eux, il a juré de vous expédier à cause de Berthe. Vite, vite, partez! 11 ne faut pas se jouer aux matelots.

Sylbourg dégaina son sabre, sans daigner regarder la Portugaise, et retourna tranquillement au salon. Il y régnait un affreux tumulte; car les matelots ivres frappaient à la porte d'en bas, et hurlaient comme des loups affamés après leur proie enfermée; les messieurs, auparavant si hardis champions dans ce lieu de débauche, faisaient en présence du danger une triste figure ; ([uelques-uns se tapissaient derrière l'écran du poêle ou les rideaux, d'autres fuyaient au grenier; il y en eut même un qui prit fantaisie de jeter aux matelots sa bourse par la fenêtre, et de négocier une retraite libre pour sa personne. Les phis drôles étaient deux petits élégants, aux cheveux noirs et l)ouclés, vo-

lontalres dans une maison de banque; ils n'avaient le courage ni de fuir ni de rester, et conjuraient le baron, dans les termes les plus vifs, de les défendre contre les assassins, lui qui avait une arme.

— Permettez-moi de vous traiter dimanche prochain au Pavillon de l'Alster, seigneur cavalier, disait l'un d'eux, en lui serrant le bras avec angoisse, et, pendant ce temps, l'autre, saisi d'effroi, essayait, avec l'air d'un connaisseur, le tranchant du sabre de Sylbourg, et, souriant avec une familiarité respectueuse, au bel officier qui le portait:

— Que peut valoii* cette arme, seigneur cavaher? Un sabre turc assm-ément, et qu'on payerait cinquante écus comme un sou. Où l'avez-vous achetée cette arme magnifique, si je ne suis pas trop cm-ieux?

Sylbourg éclata de rire, et s'écria en jetant son manteau :

— Soyez tranquilles, messiem's ! Je vous défendrai tous; laissez venu- ces ivrognes, pas un de vous n'y perdra un cheveu.

A ces mots il se montra le sabre à la main ; sa voix ferme, sa taille athlétique, rendirent aux peureux, sinon le courage, du moins la confiance en ce hardi défenseur, qui prit à la rampe de l'escaher une position avantageuse. Quelques secondes après la porte de la maison fut enfoncée, et les matelots furieux montaient l'étroit escalier en tumulte avec des cris sauvages.

— Approchez, mes amis! cria le baron en brandissant son sabre. Si j'avais sous ma main un bout de câble, je n'aurais pas besoin de cette flamberge pour vous rafraîchir la cervelle; il faudra vous contenter comme cela... Allons, montez... me voici.

— Mauvais coquin ! cria d'une voix enrouée et avec des yeirx étincelants le terrible Ralph, marin aux larges épaules, qui s'élança le premier. De la main gauche il saisit la rampe qu'il arracha, pendant que sa main droite brandissait un large coutelas, l'arme par excellence des matelots dans toutes leurs querelles, et il allait se jeter sur l'ennemi. Le major fit un pas en arrière en jouant de son sabre, et Ralph tomba en poussant un cri sourd; le baron avait abattu d'un revers la main qui portait le couteau;

la chute de Ralph fit reculer les autres, et avec un affreux tumulte ils dcgriiigolèrent jusque dans la cour.

3Iais un instant après ils revinrent à l'assaut avec une rage nouvelle, pour venger leur camarade. Sylbourg frappa le premier du plat de son sabre sur la tète si violemment que l'homme tomba étourdi. Là-dessus les fiu-ieux abandonnèrent l'attaque de l'escalier, et parlèrent de pénétrer dans le salon par les fenêtres avec des échelles. La position du major était criticpic; déjà il cherchait un moyen de retraite, lorsqu'on entendit ciùer : « La garde! voici la garde! » Les matelots s'enfuirent. Grâce au secours de leurs belles, accoutumées à ces accidents, et toujours intéressées à ce que la police trouve la place vide, les matelots réussirent à s'évader avec leurs camarades blessés, et, quand la garde arriva, elle ne trouva plus que les assiégés; les auteurs du tumulte avaient pris le large.

Le salon représentait par son désordre pittoresque un vrai tableau de Hogarth. Sylbourg, à l'arrivée de la troupe, s'était enveloppé de son manteau ; la tête à la fenêtre , en face de la nuit profonde, et sans se retourner, il fumait tranquillement un cigare. Les hôtes sortirent tout tremblants de leurs cachettes, et les deux élégants se hâtèrent de raconter au chef de la garde, avec une grande volubilité, cette scène de tumulte, à laquelle ils n'avaient, on l'entend bien, pris aucune part.

— La justice verra tout cela. Votre nom? dit le chef d'un ton impérieux.

— Jules Heymann et compagnie.

— Et vous?

— Moïse Mosenthal, avec votre permission, monsieur Fofficier. Voici mon adresse.

Tous les autres messieurs durent se faire connaître les uns après les autres; l'officier consigna leurs noms sur ses tablettes.

— Et vous, monsieur, dit-il ensuite à Sylbourg, comment vous appelez-vous?

Sylbourg tournant à moitié la tête vers l'officier lui dit tout bas :

— Laissez aller tous ees gens-là, je suis le seul coupable, quoique je n'aie lait que défendre ma peau.

— Vous ici ! balbutia son camarade fort surpris, mais il se remit sur-le-champ, se tourna vers les assistants et leur dit avec politesse :

— Il suffit, messieurs; l'affaire n'aura pas pour vous d'autres suites. Retirez-vous.

Ensuite il fit mettre l'arme au bras à sa troupe qui était dans la cour, et, quand ils furent seuls avec Fanny, le major conta l'affaire en peu de mots à l'officier, qui lui promit sur sa prière le plus profond silence.

Sylbourg fut le dernier à quitter la maison de la Portugaise : quand il fut dans la rue trois heures sonnèrent.

— Maudit repaii'e ! murmura-t-il entre ses dents : la première fois que j'y viens sans mauvaises pensées, il faut que ce malheur m'arrive. Au diable le sentiment !

Le lendemain le major s'éveilla fort tard; le tableau de son aventure nocturne avait perdu à la clarté du soleil ses ombres romanesques. Sylbourg n'était plus homme à considérer comme des saillies de belle humeur de pareilles aventures, qui ne pouvaient lui procurer le moindre avantage ; il se reprochait amèrement d'avoir par son étourderie et sa légèreté, ravivé sans le plus léger motif ses folles équipées d'autrefois, qui ne convenaient pas plus aujourd'hui à sa position qu'à son caractère. Il jugeait surtout fatale cette imprudente visite chez la Portugaise, en ce qu'elle le forçait a revenir sur son aventure avec Berthe, aventure oubUée , et qui pouvait maintenant le jeter dans mille embarras. Ce n'était pas un bon présage à ses yeux que cette ancienne Haison se vînt mettre inopinément à la traverse; il n'aimait point ces coups du sort qui jettent brutalement à la face d'un homme

une faute dès longtemps oubliée, au moment où il avait peut-être à lutter avec des complications nouvelles; il était d'ailleurs assez fataliste pour ne pas considérer comme un simple hasard la circonstance que, par l'intervention de Charlotte, cette ancienne histohe se trouvait en rapport dhect avec ses plus récentes liaisons, et le suivait comme une ombre funeste dans le cercle de ses nouvelles connaissances. 11 ne se fût peut-être nullement inquiété, en d'autres cii'constances, que ce fût son enfant ou celui d'un autre qui eût causé tout cet incident si remarqué ; mais , dans la situation présente, il eut besoin de toute son incrédulité, pour ne pas y reconnaître une dispcnsatlon particulière de la Providence; plus indécis qu'il ne l'avait jamais été, il ne sut pas arriver, avec toute sa finesse, à une conclusion plus satisfaisante que celle-ci : il laisserait doucement l'affaire suivre son cours, et il attendrait pour agir le moment favorable. Fanny seule connaissait son nom dans ce repaire du vice ; l'argent lui fermerait la bouche mieux qu'une hostie; d'officiers danois et de gentilshommes qui fréquentaient cette maison, il y en avait par douzaines; il pouvait donc an besoin faire aisément quelque histoire, qui l'empêchât d'être découvert de ce côté; une seule chose pesait encore sur sa mauvaise conscience : où avait passé l'enfant de Berthe? Qui avait pu le dérober si secrètement à la jeune artiste ? Fanny lui avait appris seulement (jne la cabaretière l'avait abandonné à quelqu'un , sans doute à prix d'argent , et ce quelqu'un, malgré toutes les recherches de la Portugaise, n'était connu que de sa voisine. Une vie comme celle de Sylbourg, si pleine d'événements, d'intrigues et des liaisons les plus diverses avec d'autres hommes, ouvrait le champ à maintes explications fatales; il avait plus d'un ennemi, pour qui la possession de cet enfant eût été un excellent moyen de vengeance ou peutêtre de juste punition.

IJlrique!... le coup serait digne de toi, s'écria-t-il soudain, connue éclairé d'un trait de lumière. Avec ce témoin de ma faute, tn pourrais me frapper plus ciiiellement encore que la première fois... C'est son plaisir de me présenter le miroir de la vqrtu, et

de me prendre en flagrant délit. Damnation! Où vais-je m'égarer avec mes rêves de visionnaire? C'est tout simplement une àme chi'étienne qui a pris en pitié ce marmot ; quelque dévote vieille fille, dont le mops ou le petit chat était mort, et qm cherchait une diversion à sa tendresse naturelle. Non, non, je ne veux plus me creuser la tête là-dessus. A quoi me servirait donc mon vieux Olaf? C'est un rusé coquin : je le dépêcherai chez la cabaretière: peutêtre son instinct découvrira-t-il ce mystère où se perd mon es]n-it. Il allait sonner le nègre, quand la porte de rantichamhre s'ouvrit: Elkins se présenta. Le jeune Anglais semblait fort ému; il serra vivement la main du baron, et lui dit qu'il se trouvait dans une situation qui ne lui laissait point de repos. Il avait besoin de s'épancher auprès d'un ami qui put le comprendre. M. Hill ne savait juger de rien qu'avec la plus sèche raison, mais lui, Elkins, avait assez de confiance dans Sylbourg pom* s'ouvrir à lui franchement. Avant que le major put s'exphquer l'émotion du jeune lord, celui-ci l'entraîna sur le sofa, et le tira d'incertitude par cette exclamation bizarre :

— En deux mots, je suis amoureux : dites-moi, baron, que pms-je espérer?

— Et c'est à moi que vous vous adressez? Voilà qui est plaisant, s'écria le major avec un éclat de rire.

Mais il reprit son sérieux, en voyant la fâcheuse impression que faisait cette raillerie.

— Ne vous fâchez pas, Elkins, dit-il en changeant de ton. Il faut vous dii*e ce que vous pouvez espérer? Rien de plus facile. Vous pouvez tout espérer, oui, tout, vous dis-je, si vous savez cacher à l'objet de votre passion l'empire qu'il a sur vous.

— Sur moi? Ah, Dieu! s'écria le jeune Anglais avec extase, elle peut tout sur moi... Mon bonheur, ma vie, sont dans ses mains. Elle est toute ma pensée. Je ne saurais penser qu'à elle. Que le monde s'écroule tout entier, pom'vu que j'obtienne de sa bouche un mot favorable. Ah ! Sylbourg, si vous saviez avec quelle passion je l'aime; comme son nom est pour moi la plus sainte prière; comme sa vue me transporte...

— Avec cela nous n'avançons guère, mon ami, répliqua sèchement je baron^ fort surpris cependant de ces tons passionnés, chez un homme d'ailleurs si froid avec les femmes, et dont le naturel phlegmatique ne devait pas lui faire attendrie une telle exaltation de sentiments. Nous n'avançons guère avec ces exclamations sentimentales; car, afin que vous le sachiez, Elkins, je ne suis pas amoureux, je ne l'ai jamais été, et je ne comprends pas un mot au langage de la folie amoureuse. Parlons sérieusement; le sang-froid fait tout le stratégiste, et l'amour est aussi un champ de bataille.

— Sur lequel mciint noble cœur verse tout son sang! dit Elkins.

Et il soupira en baissant le front.

— Hélas! vous me semblez grièvement blessé, pauvre Roméo! dit Sylbourg en secouant la tête. Mais sachez qu'il est une confiance plus fâcheuse que la défiance la plus extrême, c'est la demi-confiance. Ce que vous m'avez dit jusqu'à présent, je peux aussi bien le lire dans un roman de Richardson, mais vous conseiller, et, s'il le faut, vous aider, comme un fidèle et secourable ami, je ne le puis encore. Ah! cher Edouard, vous n'êtes pas le premier jeune homme qui me fait augurer que nous entrons dans une période fort sentimentale, où l'amour se promènera de nouveau en habit de berger, et noiera dans les ruisseaux des prairies ses victin)es couronnées de tendres fleurs. Pour moi, je dis qu'un homme doit être un homme, autrement il n'a aucun droit de dominer la femme; on aime avec le cœur, on triomphe avec l'esprit; ainsi donc, point de soupirs mélancoliques, point de ces pleurs d'amour à la mode. Une femme n'est qu'une femme, et la plus belle ne vaut pas (pi'on perde la tête pour elle.

— 0 ciel, j'ai bien trouvé mon homme! s'écria Elkins, que les maximes résolues du niajor commençaient à réjouir, si peu qu'il en fût partisan.

— Certainement, vous l'avez trouvé, si vous me voidez croire, répliqua Sylbourg. Un homme de votre condition et de votre fortune, avec vos avantages personnels et votre esprit, ne doit pas

se désespérer, si une dame ne se jette pas d'abord dans ses bras. Mais vous voilà, vous autres Anglais : des glaciers dans l'indifférence; des volcans dès qu'une idée vous saisit! J'espère cependant que nous finirons par nous entendre. Achevez seulement votre confession, mais, je vous en conjure, sans assaisonnements romanesques. D'abord, depuis quand ètes-vous épris?

— Depuis la première fois que je l'ai vue.

— Bon! Un amour avec explosion! Et en quel lieu avez-vous rencontré votre dame?

— Au théâtre.

— Ah ! un amour de premières loges.

— Pardonnez-moi, de coulisses.

— Comment ! s'écria Sylbourg, que ce mot de coulisses avait électrisé. Une actrice! Je comprends, cette fois.

— Que comprenez-vous? dit Elkins avec vivacité.

— Que vous jouez l'amant langoureux, parce que cela vous amuse. Vraiment, vous m'avez bien mystifié! Une actrice! Voilà qui me plaît, cette fois. Il y a du sens et de la raison dans inie telle amourette; on passe dans les situations les plus variées ; aujourd'hui l'on aiiue une fine coquette, demain une sentimentale bergère, après -demain une héroïne tragique. Et les rôles d'hommes encore!... Mon ami, on n'apprend le secret de l'art dramatique qu'aux genoux d'ime belle actrice, et, ma foi, je me plaii'ais moi-même à languir quelquefois ainsi !

Le jeune Anglais ne parut nullement en humeur d'accepter cette frivole appréciation de son amour; il se mordait les lèvres, et il répondit avec amertume :

— Si vous n'avez pas mieux réussi à comprendre l'art dramatique, vous pouvez avoir tout à fait raison de juger aussi l'amour du même point de vue. Mais alors je vous conseillerais de réserver tout votre enthousiasme pour le ballet, où l'essentiel est une jambe bien tournée. Pour moi, j'estime que de languir pour une actrice est fort inutile, aussi longtemps que j'aurai des billets de banque dans ma poche et du temps à perdre à ce jeu-là, si le jeu me plaît.

En disant ces mots, Elkins, impatienté, se battait la jambe avec sa cravache; Sylbourg vit son tiouble et lui dit :

— E) iuoi! vous prenez au sérieux ces innocentes plaisanteries! Vous ne croyez pas que je m'intéresse toujours vivement à ce qui vous regarde? Allons, mon ami, prenez un aii- moins sombre; ne vous fâchez pas contre un ami, qui peut-être a laissé échapper une parole étourdie, que vous auriez prise tout autrement sans la disposition où vous êtes : donnez-moi votre main, Elkins; il y a peu d'hommes au monde que j'aime autant que vous, mais aussi, j'ai droit de vous le demander, prenez-moi tel que je suis.

La figure d'Edouard s'éclaircit de nouveau; il pressa la main du major et lui dit :

— Si votre badinage m'a blessé, c'est ma faute ; mais, quand une passion violente nous dévore, nous sommes sensibles à la moindre dissonnance (pii blesse notre manière de sentir. Moimême, j'ai peine à me reconnaître, et il me semble que je suis un autre Hamlet, qui ne vit plus que pour former de grandes résolutions et trembler de les accomplir.

— Mais la chose est-elle donc si difficile? demanda Sylbourg, avec autant de curiosité que d'hitérêt. Un homme tel que vous, dont l'épouse (si ce mot fatal est inévitable) peut être par vous présentée dans la haute société anglaise, ne sera-t-il pas toujours un adorateur bienvenu?

Le jeune lord secoua la tête et sourit tristement, en faisant cette réponse :

— Celle à la possession de qui j'aspire ne fera guère attention à mes aïeux et à ma position dans la haute société, car sa noblesse est plus ancienne que la mienne, et très rare même en Angleterre; c'est la noblesse du génie, de l'art incomparable; l'ombre de Shakespeare a effleuré de ses lèvres, pendant le sommeil, ce front si pur et consacré par le laurier, et 'l'a nommée sa plus belle Julia!

— Charlotte Ackermaïui! s'écria Sylbourg, presque aussi troublé ([ue surpris de cette conclusion inattendue.

— Eh! sans doute; une actrice! dit Edouard, en levant les épaules.

— Là!... là!... diable... Jolie femme!... Oui, je la counais^, balbutia le baron. Avec elle on ne badine pas; elle fait une ehaimante exception à la règle; et puis il y a dans son regard quelque chose d'irrésistible; mais il ne faut pas cependant vous laisser abattre. Il n'en est pas encore temps. A propos, êtes-vous déjà introduit dans la maison?

Elkins fit un signe de tête affirmatif.

— Et avez-vous déjà pris une position?

— Mon Dieu ! quelles idées stratégiques ! s'écria l'Anglais, et, cette fois, en riant de tout son cœur. Suis-je donc peut-être sur le terrahi? Non, je n'ai pas encore pris une position, si ce n'est que la digne mère ne semble pas me voir de mauvais œil, et que Charlotte me porte envie à cause de mon pur anglais.

— Elle a dit cela? s'écria Sylbourg. Je vous en féUcite, Edouard! Vous le lui apprendrez, ce pur anglais; ne m'a-t-on pas dit qu'elle est très -v ersée dans la connaissance des langues, et qu'elle parle remarquablement bien trois langues étrangères? L'amour est sur son terrain dans la grammaire ; allez, hem'eux Elkins, formez cette charmante élève à prononcer : / love you aussi bien que vous le sentez; je gage cent contre un que Charlotte accueillera fort bien votre pur anglais, et l'aimable maître avec lui.

Le baron sut enfin, par ses propos tour à tour badins et sérieux, rendre le courage à son ami, et lui fit concevou" la joyeuse espérance de réussir auprès de la jeune artiste. Dnis le fond, Sylbourg ne pouvait voir sans sourire la tmiidité virginale d'Edouard; mais, en homme calme et expérhuenté, il prêta obligeamment l'oreille aux éloges enthousiastes auxquels le jeune lord se livrait sans mesure sur l'objet de son amour; le major intercalait par moments une observation atténuante, afin que son ami par trop exalté ne se répandît pas, comme il le disait, en écume poétique, et voulût bien faire leur part aux réaUtés de la vie.

— Vous n'imaginez pas, mon cher Edouard, dit ensuite le ha-

l'on avec le ton de l'amité prudente et de l'expérience supérieure, vous n'imaginez pas combien il importe^ même avec les femmes disposées à l'enthousiasme, de modérer sa passion et de ne pas laisser la chaleur du sang dominer la raison. Cette petite Ackermann cherchera, j'en suis sûr, le côté romanesque d'une haison d'amour précisément dans ce qui fera contraste avec sa propre nature; Thomme qu'elle trouvera le plus intéressant est celui qui lui laissera quelque cliose à deviner et qui lui imposera par sa réserve. Gardez-vous bien d'un trop grand abandon; les femmes exaltées voient tout au plus chez un homme la sentimentalité comme un effet extérieur, étudié plutôt que naturel; c'est du Champagne frappé de glace qu'il faut leur ser^^r, mon ami, pour les enivrer à leur gré. Il faut à Charlotte, je vous le jure, quoique je l'aie vue une seule fois, un amoureux qui se distingue radicalement de ces marionnettes vivantes qu'elle rencontre chaque soir sur le théâtre ; elle serait moins originale, moins inspirée, si elle ne devait pas préférer l'homme qui dédaignera la routine vulgaire des amants, le style usé de nos romanciers et de nos poètes dramatiques, et qui voudra suivre sa propre voie pour trouver le chemin de son cœur. Je lis sur son doux visage une grande énergie de volonté et une âme très indépendante. Enfant gâté du génie, qui lui asservit tous les cœurs, elle a trouvé à peine jusqu'à cette heure un homme qui se soit approché d'elle autrement qu'avec un enthousiasme à perdre haleine ou avec un débordement de sentiments sublimes. Mein Gott , cher ami , ou , si vous l'aimez mieux ainsi, God damn, traitez-moi la petite dame un peu rudement, sans clair de lune et sans phrases langoureuses, et je vous suis caution qu'elle goûtera mieux le gingembre de votre amour que toute l'ambroisie et l'extravagance des poètes.

Edouard, qui aimait pour la première fois, avec toute l'ardeur et l'innocence d'une âme pure, ne put répondre que par un silencieux sourire à des conseils si frivoles; il secouait quelquefois la tète en signe d'incrédulité à ces maximes d'une philosophie par trop cavalière; tout cela lui semblait singulièrement déplacé avec une femme de l'esprit et du caractère de Charlotte.

De son côté Sylbourg ne cessait pas de lui incnlquer ces principes ; c'était ainsi que lui-même, et il pouvait le dire sans vanterie, avait non-seulement subjugué les prudes les plus sévères, mais encore assuré et maintenu ses conquêtes.

— Mais point de long siège, point de capitulation avec la liberté de la retraite! s'écria-t-il vivement. La plupart des mariages entre personnes raisonnables tournent mal grâce au fléau de Tuniformité quotidienne, parce qu'au moment de la victoire le mai'i s'abaisse au rôle de vaincu, et prodigue plus ou moins sa tendresse, au préjudice de son caractère. Or, avec une personne telle que Charlotte, type véritable et complet d'une âme de jeune fille enthousiaste, enflammée, où votre imagination trouvera-t-elîe toutes les ressources nécessaires pour lui faire paroU seulement pendant une semaine? Mais, si au contraire vous savez conduire votre jeu, et si vous ne vous laissez pas ensorceler par les premiers accents de la sirène, cette jeime dame brûlera pour vous de toutes les flammes de l'amour le plus exalté^ et, séduite par ses propres illusions, elle viendra se jeter aveuglément dans votre filet.

— Il ne peut être ici question ni de jeu ni de filet, répondit vivement Elkins. Vous ne connaissez pas Charlotte, autrement vous ne seriez pas si prompt à la juger sur la règle commune.

Le major demeura quelqiies instants le regard fixe et sans rien dire, puis il fit tomber légèrement avec le bout de son doigt la cendre de son cigare, et il répliqua en souriant :

— Entendons-nous : je suppose d'abord que vous n'êtes déjà plus indiff'érent à Charlotte, sans cela ni ma sagesse ni celle d'un autre ne pourrait soulever pour vous le voile d'Isis. Il faut donc savoir d'abord à quoi vous en tenir là-dessus ; le reste viendra en son temps. Personne ne connaîtra jamais à fond les femmes en général, pas plus que la médecine, et ces deux études ont encore ceci de commun, qu'en tout temps c'est sur nous-mêmes que nous faisons les expériences les plus sûres, si ce n'est toujours les plus agréables.

Ici, Elkins fut charmé que le major changeât de discours et qu'il parlât de choses où leurs vues étaient moins divergentes.

Le jeune Anglais crut n'avoir appris ce jour-là qu'une seule chose profitable pour lui, c'est qu'on pouvait avoir eu beaucoup de bonnes fortunes, sans avoir même nue légère idée du mystère qui est renfermé dans un noble cœur de femme; et ce mystère il se révélait pleinement au jeune homme enthousiaste et brûlant d'amour, chaque fois qu'il rencontrait les yeux de Charlotte ou que sa douce image se présentait seulement à sa pensée.

A ([uelques jours de là, le sénateur H., un des premiers négociants de Hambourg, ouvrit, dans sa belle maison du Jungfernstieg, la saison d'hiver par un bal magnifique, où furent invitées toutes les personnes considérables par le rang, la richesse ou la célébrité. Les brillantes salles où la société se rassembla étalaient un luxe qui répondait iion-seulement à la renommée de la maison et à la haute position du maître, mais aussi au rang et à la richesse de ceux qui avaient l'honneur d'être conviés à cette brillante réunion. Toute l'élite de Hambourg était là; les dames étalaient à l'envi les plus étincelantes pierreries et les plus riches toilettes. Un essaim d'élégants cavaliers, et dans le nombre beaucoup d'uniformes et d'habits de cour, se pressaient et s'agitaient, cherchant les regards, exprimant l'admiration et distribuant les compliments parmi ces groupes, vraiment éblouissai\,ts, d'aimables et fraîches jeunes filles, qui, de leur côté, malgré la sévère étiquette de salon, observaient d'une manière plus ou moins dissimulée l'effet de leurs charmes sur les dandys blasés et sur les officiers moins dédaigneux.

Schrœder assistait à cette fête avec ses deux sœurs; car le conseiller H. était du nombre des hommes considérables de Hambourg qui avaient ouvert leurs salons aux beaux-arts et à leurs représentants; le vieux marchand aimait surfont à s'entendre qualifier de protecteur du théâtre, bien qu'à vrai dire il connût

beaucoup mieux les prix du sucre et du café que le mérite des œuvres de Lessing et de Molière. « C'est une belle pièce que Rutland, disait-il; c'est dommage que ce ne soit pas un opéra.» Ce jugement du bonbomme sur le nouveau drame lui avait fait Un singulier renom comme connaisseur dans toutes les sociétés de Hambourg.

L'entrée des deux sœurs dans la salle de bal attira l'attention générale, et bientôt elles se virent entourées par une foule de jeunes cavaliers, qui sollicitaient la faveur de danser avec elles. Lord Elkins manqua seul de courage, et n'osa pas se présenter. Immobile, appuyé contre une colonne, il était témoin des hommages que recevait de toutes parts cette jeune fille, qu'il adorait en secret; au milieu de l'allégresse générale il était saisi d'une profonde mélancolie; il ne remarqua point que mainte jeune beauté l'observait avec impatience, se demandant s'il ne sortirait pas bientôt de cette vague rêverie, et ne se pourvoirait pas aussi d'une danseuse; il ne voyait pas non plus les jeunes dames qui çà et là se parlaient mystérieusement, et faisaient ensemble leurs observations sur le jeune lord, (pie le spleen tourmentait encore aujourd'hui.

A ce moment quelqu'un, sunenant par derrière, lui frappa doucement sur l'épaule et l'appela par son nom; c'était Sylbourg, en brillant uniforme, la poitrine couverte de plusieurs décorations; il était entré par une porte latérale, et, du premier coup d'œil, il avait remarqué son ami et l'objet de sa muette contemplation.

— Etes-vous devenu un stylite? lui dit-il à l'oreille. Voici une excellente occasion pour mettre en usage votre pur anglais. Ah ! elle est charmante. Cette robe de satin bleu clair sied parfaitement bien à votre petite blonde; mais la toilette de Dorothée n'est pas non plus à dédaigner, et je préfère décidément sa figure à celle de Charlotte. Ne dirait-on pas Junon et Hébé? Ah! qui pourra dire s'il voudrait être Alexandre ou Diogène ?

Edouard répondit d'une manière vague et distraite; Sylbourg le pressa de saisir l'occasion favorable, et de risquer dès le même SOU' une déclaration.

— Dans nos mœurs actuelles, lui disait-il, les bals sont presque le seul asile des amants. Au moyen âge le chevalier faisait sa cour en casque et en éperons dans les tournois; dans la pastorale Arcadie, l'amant faisait l'aveu de sa flamme au milieu des frais bocages ou des moissons flottantes ; aujourd'hui les amoureux se réfugient dans le tumulte d'un bal ; un mot échangé, une main que l'on presse, à l'insu de tout le monde, parce que chacun est occupé pour soi, et la liaison est formée avant le menuet. La danse va commencer. Courage, mon ami ! La foi sauve, mais l'audace réussit î

Elkins fut charmé que cette exhortation finît et que le major le quittât pour se présenter à la dame de la maison. La musique commença, les quadrilles se formèrent ; le jeune Anglais sortit de la salle, pour se jeter dans un fauteuil au fond d'un cabinet éloigné. Les sons de la musique par leur magie lui montraient sa bien-aimée, légère comme une sylphide, et (hiveloppant sa grâce et sa beauté dans les agréables entrelacements de la danse. iMille regards la suivent avec ravissement, se disait Elkins. Pourquoi ne viendrais-je pas la chercher, moi seul, dans ce secret asile, où je la trouve au fond de mon cœur plus vraie et plus belle, que ne sauraient la voir tous les regards frivoles de ces fades adorateurs?

L'apparition de Sylbourg n'avait pas manqué son effet sur les dames; les hommes considéraient avec une secrète envie le grand et bel officier, dont la tournure chevaleresque et les manières distinguées fixaient l'attention générale, attachaient sur lui de doux regards, et çà et là faisaient naître sous le fin corsage de tendres soupirs. C'était le type de la beauté mâle, la tranquille assurance du triomphe, que lui garantissait un mérite éminent, même dans cette maison magnifique, où l'homme comptait par tonnes d'or. Le nom du baron de Sylbourg passa bientôt de bouche en bouche; plus d'un cœur de mère, saisi d'angoisse, observait avec crainte ou espérance sur laquelle des jeunes danseuses se porterait le dangereux éclair de ces yeux étincelants.

Quand la danse eut pris fin, il chercha vainement des yeux son ami; Charlotte était retournée à sa place; Elkins ne paraissait

pas auprès d'elle. H l'aborda vivement^ et engagea avec elle un de ces entretiens de bal, où l'on dit tant de riens avec grâce, et où les personnes de sens et d'esprit ne s'arrêtent qu'aussi longtemps que le tumulte qui les environne empêche d'entendre autre chose que des mots entrecoupés. Ensuite le major s'étendit sur la différence des bals de Copenhague et de Hambourg; il avoua que le ton fin et naturel de la société hambourgeoise lui plaisait infiniment mieux que la raide étiquette qui régnait à la cour de Danemark. L'un et l'autre badinèrent ensuite sur quelques-uns des assistants; Sjlbourg, de plus en plus animé, déclara enfin que pour lui le plaisir suprême dans un bal était de découvrir les ridicules de quelques originaux, de les suivre dans leur action et leurs démarches, de deviner les intrigues secrètes, en un mot de donner un libre essor à son ironie.

— Ironie! Mot fatal ! repartit Charlotte. Je n'aime pas plus ce talent^ si c'en est un, que les hommes ironiques. Je veux bien que l'esprit soit piquant, malicieux même, mais aussitôt qu'il tourne à l'amertume, il annonce chez l'homme plus de bile que de jugement.

— Et néanmoins que de gens d'esprit cherchent leur force dans l'ironie! répondit Sylbourg.

— Ils y cherchent peut-être même leur esprit, cUt Chaiiotte. Car elle n'est au fond qu'une doublure du bon sens, tout comme l'insouciance que tant d'hommes afiectent , quand ils ne savent plus que dire.

— 11 faut donc que je la fasse paraître cette insouciance, si mademoiselle Ackermann veut savoir pourquoi je me présente si tard, pour lui demander l'honneur de danser avec elle cette écossaise.

— Insouciance , mais sincère, monsieur le baron ! Vous venez en effet trop tard, dit Charlotte gaiement. Affreux malheur, je suis engagée! une danseuse de profession doit danser encore, quand les autres n'en prennent que pour leur plaisir. Ah, si je pouvais une fois assister à un bal, où personne ne m'inviterait à danser !

— no —

— Quoi donc? Vous n'aimez pas la danse, mademoiselle! Et pourtant vous nous charmez si souvent par elle sur la scène !

— Cest alors mon art que j'exerce , répondit-elle ; mon âme y est intéressée, et je m'explique fort bien comment chez les peuples rehgieux de l'antiquité la danse a pu faire partie du service divm et s'exécuter devant les autels. Mais ici en vérité nous ne dansons qu'en vue d'un bon souper, le maître de la maison ayant décidé, dans sa sagesse, qu'il nous régalerait de tant et tant de danses, avant de faire servir les huîtres et le Champagne.

— N'est-ce pas là de l'ironie ? s'écria Sylboiirg en riant. Au reste je suis parfaitement de votre avis. Je n'eus jamais une bien vive passion pour la danse ; l'écossaise seule me plaît, et je reregrette infiniment de devoir y renoncer. Est-il donc impossible?...

— Impossible , si vous ne voulez pas chercher une autre danseuse, répondit Charlotte d'une voix mal assurée; je danse l'écossaise avec lord Elkins.

— Avec Jord Elkins! répliqua Sylbourg fort surpris. Ce doit être un malentendu ! Il me faisait justement des plaintes de n'avoir pu réussir à vous engager.

— En tout cas c'est un malentendu de mon côté, dit Charlotte en balbutiant, et elle rougit comme le feu, ce que l'œil perçant du baron remartpia sur-le-champ, car il s'écria :

— Nullement! Il n'y a poiut de malentendu; la corbeille que vous m'avez donnée ^ sera pour Elkins la corne d'abondance de la suprême félicité. Oh ! si vous saviez comme il vous adore! Avec cette écossaise je le sauve du desespoir.

Là-dessus il s'éloigna si rapidement, que Charlotte, complètement troublée par les dernières paroles du major, n'eut pas le temps de le retenir.

— Qu'as-tu à démêler avec M. de Sylbourg, hii demanda, en

' Donner une corbeille à quelqu'un: expression proverbiale, pour dire adresser un 7'efus; cela s'entend surtout du refus qu'un homme essuie de la part d'une femme.

s^approchant d'elle, Dorothée, qui avait \u la frayeur se peindre sur son visage.

Charlotte lui conta en peu de mots son ctourderie, et ce que le baron lui avait répondu : Dorothée fut aussi alarmée que sa sœur, et lui dit avec effroi :

— Tu n'as pas promis la danse à lord Elkins, et tu l'affirmes au major? Mon Dieu, quelle inadvertance ! Que va penser Elkins, sinon que le major lui annonce la vérité?

— Il pensera ce qu'il voudra, dit Charlotte. Le baron est un impudent. Je dirai à Elkins que je n'avais pas d'autre moyen pour me déUvrer de cet homme importun.

— La belle idée! lui dit sa sœur. Que le ciel nous bénisse! Veux-tu me croire? Dis simplement que tu ne danseras pas l'écossaise, et vois comme il prendi'a la chose. Tu pourras toujours envoyer promener le baron, comme il le mérite.

Sylbourg avait fini par trouver Elkins ; étendu dans un fauteuil, les mains croisées derrière la tète et les yeux demi-fermés, il n'aperçut le baron qu'au moment où il foula légèrement le tapis à ses côtés et le regarda en souriant.

: — Encore un homme à qui la fortune vient en dormant!

A ces mots de Sylbourg, Elkins se souleva brusquement,

— Debout, mon ami! s'écria le major en le prenant par le bras; la saison des rêves et des langueurs est passée; l'écossaise va commencer, et vous la dansez avec Charlotte.

— Moi ? dit le jeune lord, et il se leva en sursaut.

— Vous voyez qu'on gagne quelquefois le gros lot, même sans avoir mis au jeu, dit le major en riant. Elle vient de m'avouer en rougissant qu'elle ne veut danser l'écossaise qu'avec vous.

— 0 ciel, que dites-vous là, Sylbourg? s'écria le lord au comble de la joie. Votre parole, qu'elle a dit cela?

— Ma parole d'officier! En doutez-vous? reprit le major avec calme. Pour moi, je suis aussi convaincu que Charlotte vous aime que je le suis de sa volonté de danser l'écossaise avec vous. Elle vous a donné la répli([ue, maintenant je vous abandonne à votre bon génie et à votre pur anglais.

Charlotte, t|ui avait eu le temps de se remettre, vit sans trouble le jeune lord s^approcher d'elle. Lorsqu'il se présenta, sans pouvoir articuler une syllabe, celle-ci lui tendit amicalement la main, et lui dit avec simplicité :

— On nous fait souvent le reproche à nous autres Hambourgeois, de n'être pas assez prévenants avec les étrangers. Lord Elkins du moins ne fera pas cette plainte.

Elkins lui baisa la main avec ardeur, et lui dit à demi-voix :

— Mademoiselle Charlotte, vous me rendez la vie !

Elle feignit de n'avoir pas entendu, retira vivement sa main, et dit en souriant :

— M. de Sylbourg ne pouvait concevoir que je voulusse danser avec vous, quoique vous ne m'eussiez pas engagée. Ne semblet-il pas aie voir que pareille chose ne lui soit jamais arrivée? J'étais sur le point d'éclater de rire.

Elkins changea de couleur. Charlotte poursuivit avec le plus entier abandon :

— Ce M. de Sylbourg !... Mais on voit beaucoup d'hommes de la sorte, qui avec leur coup d'œil pénétrant croient découvrir des secrets merveilleux, et qui se méprennent sur le plus simple badinage... Venez donc, mon ami; la musique nous appelle: dansons, pour faire enrager cet excellent baron. Rien de plus amusant que de mystifier ces habiles philosophes !

A ces mots elle se leva légèrement de son siège, quitta son châle, et entraîna avec une sorte d'impatience son danseur irrésolu.

Le jeune Anglais était comme étourdi de ces façons singulières et si peu d'accord avec les paroles de Sylbourg. Le sans-gène de Charlotte, son léger badinage, l'amitié confiante qu'elle lui témoignait, abattirent tout son courage et lui ravirent sa dernière espérance, à l'instant même où il venait de s'abandonner prématurément au transport de la joie! A la vérité il essaya encore une fois de lui faire d'une voix timide l'aveu de son amour, mais c'en était fait de son bonheur; Sylbovng avait voulu se jouei' de lui, ou s'était lui-mcme grossièrement trompé. Charlotte fécou-

tait à peine; elle était de la gaieté la plus vive, et, avant de danser, comme au milieu de la danse, elle sut, par son humeur enjouée, le convaincre parfaitement que les dispositions favorables qu'on lui avait supposées, n'avaient jamais existé que dans l'imagination de Sylbourg. Cette affreuse certitude le rendit incapable de toute autre pensée, et le mit presque hors de luimême ; il suivait machinalement la mesure ; son front était brûlant, son visage d'une pâleur effrayante; il saisit un moment favorable, pour s'échapper sans être observé des danseurs; Charlotte trouva à l'instant même son vieil ami Eckhof, qui acheva la danse avec elle; la jeune fille rendit grâce au ciel de l'échange, et nul ne remarqua ce qui se passait en elle. Sylbourg lui seul n'avait cessé de suivre des yeux son ami, et, quand il le vit sortir précipitamment de la salle, il courut sur ses pas, et le trouva dans la dernière pièce, déjà enveloppé dans son manteau et sur le point de partir.

— A quoi pensez-vous, Edouard? lui dit-U tout troublé. En êtes-vous venu à une explication avec Charlotte?

Elkins répondit en se contenant à peine :

— Vous avez été pour moi un beau prophète ! A ce que je vois, vous savez mieux dresser un cheval que juger le cœur des femmes. Aucune dame ne peut résister à vos regards vainqueurs, et vous ne voyez dans les autres hommes que l'image de votre propre vanité ! Oui, nous en sommes venus à une explication, cher Sylbourg, mais trouvez bon que nous ayons parlé aujourd'hui de cette dame pour la dernière fois !

A ces mots il jeta au baron un regard furieux, et s'élança hors de la chambre dans la plus violente agitation. Sylbourg le suivit du regard sans s'émouvoir et sans laisser paraître le plus léger trouble. Cependant il en avait assez entendu, pour apprendre qu'il avait fait cette fois une lourde sottise, qui le fâchait plus encore pour lui-même que pour son ami.

Après la danse Eckhof avait ramené Charlotte à sa place, oii Dorothée l'attendait avec autant d'impatience que de curiosité.

— Tout s'est bien passé, lui dit Charlotte à l'oreille. Elkins s'est retiré, et je serai bientôt délivrée du baron.

Eckhof, qui croyait toujours que le danseur de Charlotte s'était trouvé mal, lui dit, quand le major fut revenu dans la salle :

— Comment donc avez-vous fait la connaissance du baron de Sylbourg? Je l'ai vu ce soir vous entretenir avec beaucoup de vivacité. Cet homme m'inspire une profonde répugnance, sans que je sache dans quelle classe d'antipodes je dois proprement le ranger.

Charlotte parut attentive, et pria son vieil ami, qu'elle chérissait et qu'elle estimait singulièrement, de vouloir bien s'expliquer.

— Je ne sais véritablement que vous dire , répondit Eckhof. Je n'ai vu ce monsieur qu'une fois ; c'était à la Haute-Société. Comme vous le savez, je m'applique si passionnément à l'étude des caractères, que je ne laisse échapper aucun étranger dont la personne présente quelques traits sail lants et remarquables. Mais ce M. de Sylbourg m'offre un singulier phénomène, c'est que j'observe chez luilesplusétrangescontrastes ; son profd me paraît celui d'un homme honnête et distingué, mais en face je lui trouve une expression si désagréable, tous les signes d'un caractère si lâche, si égoïste, que la seule conclusion à laquelle je sois arrivé, c'est qu'il y a dans cet homme deux natures absolument opposées, et en lutte perpétuelle, et autant d'inclination pour le bien que pour le mal, pour le beau que pour l'horiible.

— 0 Lavater incarné ! dit Charlotte en riant. Pour moi, je n'ai pas observé ce monsieur si profondément, mais à coup sijr avec plus de justesse. Ce qu'il y a chez lui du fin courtisan me fait presque souvenir de son compatriote le vieux Polonius; du reste il me semble \m cavalier et un honmie du monde comme cent autres; je ne lui crois pas même imc haute portée d'esprit. Il fait briller, il est vrai, fort habilement le nimbe romantique autour de sa figure chevaleresque, mais la vanité a plus de part à cette tenue que le sentiment de sa supériorité personnelle. C'est un homme de salon, que la société a beaucoup caressé, et qui est

arrivé par les autres bien plus que par lui-même à devenir un personnage.

— Vous lui trouvez donc quelque chose de caractéristique, dit Eckhof.

— Comme tout autre homme peut nous l'offrir, quand nous le considérons avec une attention particulière. Observez-vous seulement vous-même dans le miroir pendant quelques instants, et vous trouverez bientôt dans votre figure quelque chose d'étrange et d'inexplicable ; vous serez une énigme pour vous-même, et c'est cependant ce que vous connaissez le mieux. Laissez donc là, cher Eckhof, votre regard de Cagliostro! Je vous assure que ce M. de Sylbourg ne sera dangereux ni pour un homme raisonnable ni pour une femme sage. Les Danois ont tous, derrière leur fine politesse, une réserve diplomatique, qui semble tenb du démon, mais qui n'est au fond qu'un vernis de plus, et non une franche et vraie singularité.

— Le voilà qui revient! dit Eckhof, en tournant le dos et en s'éloignant avec humeur.

Le major s'approcha de Charlotte, prit place auprès d'elle, après une légère inclination, et dit avec l'accent de l'émotion la plus profonde :

— Vous êtes fâchée contre moi, mademoiselle, et je voudrais bien être en butte à la haine de la moitié du monde, pour que ceci ne fût pas arrivé. L'aveugle amitié m'a rendu coupable. Croyez seulement, je vous en supplie, qu'Edouard en est tout à fait innocent! Moi seul, qu'il s'est trop hâté de faue son confident, moi seul je mérite le blâme et les reproches; et qui m'obligeait, ajouta-t-Q d'une voix étoufïée, d'employer ma mam malheureuse au salut de ce noble cœur? Qui m'obligeait de prendre chez vous pour une vérité ce qui n'était que l'ardent et secret désir de mon cœur pour un malheureux ami? Ce n'est pas pour moi que je demande grâce ; mais lui, que j'ai trompé inconsidérément, veuillez ne pas le condamner! Non, vous ne le condamnerez pas, vous dont la vocation la plus noble et la plus pure est de découvrir l'intime vérité dans le fond du cœur humain !

— Je ne vous comprends pas, monsieur le baron, répondit Charlotte, fort surprise de ce langage sincère de la confusion et du repentir le plus profond, en sorte qu'elle ne sut d'abord comment elle devait y répondre.

— Plût au ciel! dit le major en soupirant. Mais la douleur extrême d'Edouard et sa colère contie moi, cause innocente de cette douleur, m'a prouvé trop clairement que je l'ai précipité dans l'abîme, lorsque je l'ai conjuré, en lui faisant presque violence, de mettre lui terme à ses doutes et de se déclarer. Non, ne vous détournez pas de moi, noble femme! Voilà mon dernier mot dans cette malheureuse aflfaire, et, si vous êtes juste, Edouard du moins sera pardonné.

Il se fit un moment de silence ; le major était visiblement ému, un nuage de tristesse voila ses yeux, sa main jouait avec son porte-épée d'or; il fit un mouvement pour se lever, cependant il restait comme enchaîné sur son siège ; Charlotte elle-même était comme sur des charbons ardents. Que cet homme lui parut différent de ce qu'elle l'avait elle-même jugé avec tant de précipitation 1 En s'accusant, pour obtenir la grâce d'un ami, combien il effaçait l'impression désagréable qu'il avait faite d'abord sur la jeune artiste! Elle sentit que c'était son devoir de le tranquilliser un peu, et elle lui dit avec bienveillance :

— Si c'est l'amitié qui a causé tout ceci, je vous pardonne volontiers votre irréflexion. L'amitié est une chose si rare, qu'on doit lui sacrifier toute autre considération.

— L'amitié est une perle rare, qui est plus rarement encore enchâssée dans l'or pur, répondit le baron , toujours concentré en lui-même. Pour moi , j'ai toujours été malheureux avec mes amis; et si je devais juger de ce saint et noble sentiment d'après mon expérience personnelle, l'amitié ne serait qu'un vain bruit, et un bruit étouffé par les cruelles dissonnances de la vie. Le meilleur ami que j'aie possédé a fait crouler sans le savoir et sans le vouloir tout le bonheur de mes jours ; il a péri Ini-même sous les ruines, et sa mémoire ne se lie plus chez moi (pi'avec la pensée à jamais déchirante du sort qu'il m'a préparé innocemment.

Mais que vais-je vous conter dans un bal? Vous avez encore le bonheur de posséder une chose que l'art ne peut enseigner^ que Tétude ne peut acquérir ; l'heureuse jeunesse et les beaux songes d'avenir. Elkins lui-même en reviendra, et je ne veux pas lui envier le bonheur, qui ne fut jamais mon partage, de nourrir dès sa jeunesse jusque dans l'âge sérieux une douleur si sainte dans sa cause, si justifiée par son gracieux objet. Oui, je trouverai peut-être encore vme larme, pour pleurer dans cette jeune espérance évanouie mes anciennes douleurs !

Sylbourg se leva brusquement; Charlotte vit ses yeux humides; une profonde souffrance, qu'elle n'eût jamais cherchée sur cette figure allière, agitait convulsivement ses lèvres; c'était à la fois l'homme faible et l'homme fort ; admirable contraste, dont Charlotte n'avait pas eu l'idée jusque-là! Mais le major ne céda qu'un moment à cette impression ; il effleura de ses lèvres la main de la jeune fille, et lui dit :

— Adieu ! mademoiselle ! Grâce pour Edouard et pour moi !

Puis il sortit vivement de la salle.

Quand la musique recommença, Charlotte s'aperçut enfin qu'il s'était retiré ; ce fut seulement alors qu'elle crut savoir claii'ement ce qu'elle aurait dû lui répondre.

Notre jeune artiste, comme beaucoup d'esprits supérieurs, était assez disposée au fatalisme, et son imagination se plaisait à chercher dans telle ou telle circorstance, indifférente par elle-même, un rapport plus intime avec l'état de son àme. La manière étrange dont le major fixa sur lui son attention, presque en dépit d'ellemême , ne contribua pas médiocrement à l'intéresser davantage à sa personne. Elle oublia bientôt la situation, si pénible pour elle , où elle se trouvait quand elle avait appris à le connaitre sous un jour plus sérieux. Enfin Sylbourg, en parlant pour son

ami, et seulement pour le justifier, avait fait sur le cœur de Charlotte une impression beaucoup plus forte que le jeune lord n'aurait jamais pu faii'c avec toute l'ardeur de son amour.

En effet, quoique Charlotte se crût parfaitement sure d'ellemême à l'égard du baron, il avait obtenu auprès d'elle un succès que nul autre n'avait remporté avant lui; il avait changé en sjanpathie et en estime l'opinion défavorable qu'elle s'était d'abord formée sur son compte. Sylbourg, en prenant auprès d'elle l'accent tragique, et en lui faisant entrevoir une vie éprouvée par le malheur, surmonta promptement ses fâcheuses préventions ; la fermeté tranquille avec laquelle il parut croire qu'elle pouvait lire au fond de son àme, et sembla l'ouvrii" lui-même à ses yeux, dut également causer plus qu'une émotion passagère à une jeune fille d'une si touchante et si intime bonté. Le mystère nous a Uiie surtout lorsque, s'offrantà nous comme l'énigme d'un caractère singulier, d'une existence digne d'intérêt, il forme, pour ainsi dii"e, le fond obscur sur lequel elle se détache ; voilà comment il se fit que Charlotte s'occupa d'abord de la destinée inconnue du major beaucoup plus peut-être que de sa personne. La nouvelle que lord Elkins était parti le lendemain du bal la confirma dans la pensée que l'incident n'aurait pas d'autre suite, et ce fut aussi l'opinion de Dorothée.

Ainsi s'écoulèrent plusieurs semaines; Charlotte, occupée au théâtre presque tous les soirs, ne pensait presque plus à cette aventure de bal, et Sylbourg lui-même ne lui revenait guère à la mémoire que si elle entendait quelquefois prononcer son nom chez la vieille dame, où l'on s'étonnait de ne plus le voir depuis quelque temps. Charlotte eut pendant l'hiver plusieurs grands rôles à étudier; ce furent surtout ses méditations sur Shakespeare qui transformèrent sa pensée tout entière, et qui portèrent pour elle si haut et si loin le terme de l'art, qu'elle dut redoubler d'efforts pour l'atteindre.

En efi'et Schrœder nourrissait alors plus que jamais la pensée de produire, sous l'habit allemand, devant son public, les grandes œuvres poétiques de l'immortel Anglais; d'abord Othello, puis

Hamlet, puis Bornéo et Juliette. Tous les artistes entreprirent avec enthousiasme d'exécuter le plan de leur directeur ; et, quoique les partisans du vieux genre traditionnel , particulièrement les amis de la tragédie française, secouassent la tète à un essai qu'ils jugeaient téméraire et presque barbare, qui leur paraissait la ruine du théâtre, Schrœder et ses camarades ne se laissèrent pas arrêter; au contraire cette opposition mal fondée, qui se fit bientôt jour dans les feuilles pubhques, excita nos artistes à faire de plus grands efforts , et la sainte flamme d'un art nouveau, qu'on ne soupçonnait pas, semblait descendre sur Schrœder et son excellente troupe. Si nous rappelons ici qu'un critique de Hambourg osa comparer publiquement Shakespeare au fumier, dans lequel on trouve quelques paillettes d'or, c'est uniquement pour signaler la position que prenait encore une partie du public, en présence de ces nobles tentatives; et cependant Schrœder concluait très judicieusement de ces luttes si vives, que le moment était venu de naturaliser Shakespeare en Allemagne. La nouvelle année devait donc s'ouvrir par Othello , et jusque-là les acteurs avaient tant à faire qu'ils durent mettre en œuvre tout le zèle studieux, toute l'application qui avait depuis longtemps signalé le pereonnel de ce théâtre. Car alors l'artiste, qui avait le sentiment de sa tâche, apprenait son rôle dans l'esprit du personnage et de la pièce, tandis que maintenant, parmi les meilleurs comédiens, un petit nombre seulement prennent cette peine, et que les autres ne songent qu'à produire sur la scène des figures traditionnelles, et ont en vue bien moins les créations du poëte que les études de rôles faites d'après tel ou tel célèbre devancier. On regardait alors, et avec raison, comme la première obligation de l'artiste le développement libre et original, la fidèle représentation du caractère; les moyens extérieurs de produire l'illusion étaient peut-être plus simples et plus bornés, mais on s'attachait d'autant plus fidèlement à l'idée du poëte; on lui sacrifiait volontiers la vanité d'artiste; et chacun, outre son rôle particulier, se proposait pour objet l'impression d'ensemble que la pièce devait produire, au Ueu que de nos jours nous voyons trop souvent se dissiper et se perdre.

en même temps que la représentation extérieure, toute Téconomie intérieure de la pièce.

Parmi les nouveautés les plus goûtées de cette période, c'était surtout le Clavijo de Goethe qui charmait les Hanibourgeois ; il excitait et satisfaisait à la fois le goût pour le drame national, déjà éveillé par Lessing. Mais aussi la représentation de cette pièce était rangée parmi ce que le drame allemand avait encore produit de plus parfait sur la scène allemande; la foule était plus grande à la cinquième représentation qu'à la première. Brockmann dans le rôle de Beaumarchais, Reinike dans Clavijo et Schrœderdans Carlos, obtinrent un succès dont on parle encore, et Charlotte composa de Marie une des plus ravissantes fleurs de son immortelle couronne. Les connaisseurs l'aimaient mieux dans cette pièce que dans Rutland elle-même; si extraordinaire était le succès qu'elle obtint avec la peinture de ce délicieux caractère, plein du plus beau naturel et de la plus noble passion. Elle jouait moins ce rôle qu'elle n'y déployait toute la profondeur de ses sentiments les plus intimes et les plus tendres; elle produisait un efTet que peut-être le poète lui-même n'avait pas soupçonné. Aucun rôle, poiu" obtenir un succès si extraordinaire, ne lui avait coûté aussi peu d'étude et d'efTorts ; mais aussi nul autre n'était mieux fait pour l'état de son àme ; elle éprouvait une sorte d'efîroi à contempler cette autre image d'elle-même, et, le soir de la cinquième représentation de Clavijo, elle disait à Dorothée, avec un mélange de sérieux et de badinage :

— Si seulement Marie ne me ressemblait pas tant! Au milieu de mon jeu il faut que je me dise par moments : «Dans quelques minutes tout sera fini et je redeviendrai Charlotte. » Il n'y a rien de plus déplorable qu'un pur amour, qui se voit enfui forcé de mépriser l'objet de son enthousiasme. C'est comme si la noble image d'un dieu se transformait soudain aux yeux de l'adorateur et lui présentait la face d'un démon! Ne me faites pas jouer trop souvent la pauvre Marie ; ces rôles ont pour la destinée réelle une force magique d'attraction, et un autre Clavijo peut rencontrer aisément un autre Carlos.

— Ils pourraient se rencontrer en un seul personnage! répliqua Dorothée. Car ce Clavijo et ce Carlos ne sont au fond

.qu'un seul homme, dont le poëte a fait deux figures séparées, parce que, fondues en un seul caractère, elles auraient passé la mesure et de l'auteur et de la pièce. Et puis où serait le comédien capable d'assembler en un seul cadre ces deux figures d'hommes aux contrastes ennemis?

— Si nous pouvions en finir aujourd'hui pour longtemps avec cette pièce! dit Charlotte. Clavijo lui-même ne peut m'intéresser; ce n'est pas un véritable Espagnol ; c'est un auteur de profession, taillé comme les nôtres; d'un caractère vil, qui sacrifie tout à sa manie d'écrire, qui rêve un ministère, parce qu'il sait faire un journal. Je n'aime pas non plus à paraître sur la scène dans le cercueil; c'est là un objet que nul poëte ne devrait produire aux yeux ; c'est un horrible coffre, que l'art ne doit pas emprunter au menuisier. Ce qui vient après la mort, laissons-le derrière les coulisses.

La pièce eut dans cette soirée le même succès qu'auparavant, quoique le parti opposé à la tendance nouvelle du drame allemand fût représenté par un nombre assez considérable de spectateurs ; en certains endroits, il essaya par des trépignements et des sifflets de faire broncher le génie naissant de Gœthe, qui se produisait si hardiment et si violemment sur la scène, et qui, avec le seul Cla\ijo, faisait disparaître impitoyablement dans la poussière une cinquantaine de respectables comédies larmoyantes et de classiques tragédies. Vainement ces hommes essayèrent-ils de faire tomber leur petite rancune sur Schrœder, qui n'avait brillé jusqu'alors que dans les rôles comiques, et qui, remplissant dans la pièce celui de Carlos, avait saisi avec beaucoup d'intelligence et rendu de la manière la plus heureuse le caractère de ce rusé scélérat; mais, subordonné à celui d'un Beaumarchais et d'un Clavijo, ce rôle était naturellement sacrifié et moins bien reçu de la foule, qui confond si aisément le personnage avec l'acteur; néanmoins le bon goût surmonta l'euNie et les vues étroites de juges ignorants.

Au troisième acte, où Clavijo repentant revient à son amante abandonnée ; dans la scène si pathétique de la réconciliation, où le bon génie de cet homme parait triompher de la puissance infernale qui Ta déjà lié de ses indissolubles chaînes; au moment où Clavijo tombe aux pieds de Marie, l'actrice, détournant son visage, où l'amour et l'etTroi s'unissaient pour produire un effet inexprimable, avait reculé devant lui jusqu'à la rampe, en repoussant du geste son amant qui l'a si cruellement trompée ; à ce moment où la passion est le plus exaltée, où la joie et la douleur de l'amour se combattent dans son sein, elle voit soudain parmi les spectateurs, appuyé contre la première colonne du parterre, un homme debout, enveloppé dans son manteau, immobile, et fixant sur elle ses yeux sombres; elle est saisie d'effroi, elle s'identifie avec le douloureux ravissement de Marie, au point d'en éprouver une illusion si vive, qu'elle croit voù" en chair et en os devant elle ce Carlos toujours aux écoutes, qui, cette fois encore, vient, comme un mauvais ange, lui ravir son amant; elle frémit jusqu'au fond de l'âme devant ce regard affreux et brûlant. « Ne reconnais-tu plus ma voix, les accents de mon cœur? » s'écrie Clavijo désespéré; alors les yeux de Charlotte cherchent encore une fois auprès de la colonne son inévitable ennemi : un violent effroi et une joyeuse surprise, tout aussi vive, se sont emparés d'elle, car elle a reconnu Syl bourg, et, dans cet instant même, elle s'écrie : « Clavijo! » et se précipite dans les bras de son bien-aimé. « Laissez-moi! laissez-moi! je me meurs! » Ce peu de mots renferme tout un monde de sentiments ineffables, et un tonnerre d'applaudissements accompagne Charlotte quand elle quitte la scène. C'est seulement derrière les coulisses qu'elle s'arrache à ce double jeu de son imagination, qui a mis en rapport intime avec le rôle qu'elle joue l'officier danois, quoiqu'il ne fût qu'un simple spectateur; elle rit elle-même de cette hallucination, mais le regard qui l'a frappée ne la quitte plus de tout le soir, quoiqu'à sa rentrée en scène elle ne trouve plus son personnage dans l'assemblée.

C'est que le major, à qui le mouvement de Charlotte n'avait pas échappé, s'était retiré sur-le-champ, comme ne devant pas

se montrer une seconde fois en un lieu où il avait fait une observation si surprenante pour lui. La pièce avait aussi produit sur le major un eïïet profond ; c'était la première fois qu'il voyait Charlotte dans un rôle tragique; il était comme enchaîné par le charme de son jeu admirable, de sa passion entraînante; il ne se l'était jamais représentée à ce comble de l'art; et lui-même à son tour, dans sa vive imagination, il identifia le rôle avec la personne; Charlotte lui parut soudain si merveilleusement belle, qu'il ne la reconnaissait plus, et il ne pouvait comprendre comment tant de grâce et de génie unis ensemble avaient pu échapper jusqu'alors à son œil exercé. Il était comme enivré de l'impression que ses sens et peut-être son àme avaient reçue; l'enchanteresse le captiva toujours plus de scène en scène; U éprouva quelque chose qu'aucune femme ne lui avait fait ressentir jusqu'alors; un joyeux orgued le saisit, à la pensée qu'elle lui avait témoigné de la bienveillance; que peut-être ce qu'il lui avait dit dernièrement au bal, moitié en jouant le sentiment, moitié sous l'influence d'une émotion momentanée, avait pénétré assez avant dans son cœm* ; il se flattait agréablement que Charlotte l'avait sur-le-champ reconnu, et même qu'à sa vue elle s'était trahie par un trouble mêlé de joie. Les hommes légers, d'un tempérament vif et sanguin, n'attribuent que trop facilement un sens profond à des choses en apparence indifférentes, aussitôt qu'elles flattent leur vanité, et par là même Us obtiennent souvent, même chez une personne vraie et sincère, le succès qui est rarement, surtout auprès des femmes^ le partage d'un sentiment profond.

Sylbourg attendit avec impatience la fln du spectacle ; à la scène de l'enterrement, lorsque Charlotte est couchée dans le cercueil, entouré de trois hommes en manteau noù' et portant des torches funèbres, il se souvint involontairement de Berthe, et il crut voir la scène de la maison mortuaire, telle que Fanny la lui avait racontée. Là, sans rien prévoir, et longtemps avant qu'Us se fussent rencontrés l'un l'autre, Charlotte avait déjà mis le pied dans le cercle de son crime, et s'était intéressée à sa Berthe et à son enfant abandonné ; Sylbourg était assez fataliste

pour mettre tout cela en rapport avec ce qu'il éprouvait dans ce moment ; le sort de Marie et de Clavijo ne le toucliait plus, et, avec autant de légèreté que de passion, il résolut de poursuivre une connaissance commencée sous des auspices si singuliers; d'y consacrer tous ses talents et de former à tout prix avec l'aimable actrice une plus intime liaison. L'occasion la plus prochaine lui parut la meilleure; à la sortie du spectacle, il s'arrêta dans la cour de l'Opéra, jusqu'à ce que le monde fût écoulé, et attendit près d'une demi-heure par une froide nuit de décembre; un garçon de théâtre vint éteindre les lumières de la porte, et lui apprit que les demoiselles Ackermann étaient encore dans leurs loges, et qu'tlles allaient sortir. Un instant après, la voiture s'avança; Charlotte parut avec sa sœur. Tune et l'autre enveloppées de leurs manteaux; Sylbourg s'approcha vivement; toutes deux le reconnurent en même temps, à la clarté de la lanterne de la voiture. Dorothée se détourna avec humeur, mais Charlotte s'écria avec surprise :

— Eh quoi, monsieur de Sylbourg, encore ici ?

— Pour vous dire, mademoiselle, répliqua-t-il du ton le plus ému, que Marie Beaumarchais m'a rendu aujourd'hui la paix du cœur, que j'avais depuis longtemps perdue. Je n'ai pas voulu quitter le seuil du temple, sans adresser à sa belle prêtresse un mot de reconnaissance pour cette soirée que je n'oublierai de ma vie. Oui, mademoiselle Charlotte, acceptez cette larme d'un homme éprouvé par le sort, comme une des perles de votre immortelle couronne. Je suis heureux; je suis réconcilié avec ma destinée. Adieu ! adieu ! s'écria-t-il d'une voix émue, et il disparut dans l'obscurité, en honuuc qui venait de parler et d'agir sans trop de réflexion, et par un irrésistible entraînement.

— Il aurait pu te dire tout cela dans un moment plus convenable, dit Dorothée mécontente.

Charlotte se jeta sans mot dire dans un coin de la voiture; un soupir, suivi d'un rhe léger, fut toute sa réponse.

Pendant le reste de la soirée elle parla peu, quoiqu'elle parut fort animée et fort gaie au miUeu des siens. Son frère avait invité

quelques amis après la représentation, et, dans le nombre, le docteur Unzer, ainsi que le spirituel écrivain et journaliste, le docteur Dreyer, le même qui avait été longtemps un violent adversaii'e de Schrœder et du théâtre Ackermann ; mais qui, depuis la fameuse représentation de liutland, oîi il avait rendu à Charlotte ce bel hommage, était devenu le sincère ami du frère. C'était un vieux petit homme, que la nature avait fort maltraité pour l'extérieur, car, en lui donnant une figure intéressante et des yeux vifs et pleins d'esprit, elle avait chargé ses épaules d'une bosse difforme et lui avait composé une taille de nain et de Thersite ; aussi son humeur sexerçait-elle sur lui-même, quand il n'en trouvait pas d'autre sujet; et il lui arrivait souvent de se ménager si peu, qu'on l'excusait aisément de ne pas épargner davantage les autres. C'était un homme d'une rare capacité, d'un esprit inépuisable, d'une verve caustique; un connaisseur délicat, qui unissait à un goût judicieux de vastes connaissances en littérature. Depuis beaucoup d'années, sa plume habile donnait le ton au Parnasse de Hambourg, et, malgré les cabales et les hostilités, il se maintenait dans la réputation du critique le plus considérable et le plus redouté. On lui cédait volontiers cette position, ou bien l'on tâchait de s'accommoder avec lui; au reste, en dehors de larène polémique et des discussions littéraires, c'était un homme paisible et bon, et de plus un épicurien délicat et un excellent convive; il avait sa table dans les premières auberges, parce que sa présence achalandait la maison, et que son esprit avait infiniment d'attrait pour les hôtes.

Ses hostihtés, qui avaient longtemps et ^ivement inquiété Schrœder et son théâtre, avaient d'autres mobiles encore que les purs intérêts de l'art; cependant la plume exercée et les vues saines de Dreyer sur l'art dramatique avaient signalé maints défauts réels, et nommé par leur nom plusieurs méprises. Car Schrœder devait, plus souvent qu'il ne l'aurait voulu, laisser de côté les saines doctrines et user de complaisance pour le goût du joui". Hambourg voulait aussi des opéras et des ballets; les fades bouffonneries d'Arlequin avaient toujours leur grand pubUc du

dimanche; elles aidaient à couvrir les frais de mainte bonne pièce qui n'avait eu qu'un demi-succès; d'ailleurs Schrœder s'attachait à rendre la mise en scène aussi brillante que possible; il se pennettait un luxe peut-être exagéré de décorations et de costumes; et, comme il le prenait avec Dreyer sur un ton très haut, le petit docteur, iiritable et vaui, non-seulement opposait avec une impitoyable rigueur au théâtre de Schrœder les prétentions de l'idéal le plus sublime, mais encore signalait comme une corruption du goût l'excès de cet éblouissant appareil. Il s'attachait fermement à la simplicité du théâtre anglais, haïssait mortellement l'opéra, et, les soirs où l'on dansait le ballet, le théâtre de Schrœder n'était plus pour lui que la boutique d'un charlatan, où le rusé capitaine de brigands (c'était le surnom dont Schrœder était redevable à son nouvel ami) escroquait l'argent des spectateurs avec la pointe des pieds de ses danseuses.

Maintenant tout cela était oublié et pardonné, et ces deux hommes distingués, faits pour s'estimer l'un l'autre, s'étaient franchement réconciliés. Nul homme d'un vrai talent et d'un aimable caractère n'était longtemps étranger dans la maison de Schrœder. On y observait la louable coutume de discourir librement et à cœur ouvert. Jamais on n'y vit régner cette contrainte pénible, ces formes raides et pédantesques, qui pesaient alors sur la vie de famille, et qui établissaient surtout entre les enfants et les parents des rapports, décorés du nom de mœurs patriarcales, mais qui n'étaient au fond qu'un dur despotisme. Le ton de la famille était celui d'une aimable liberté, d'un abandon plein de charme et de vie, dans le sérieux comme dans le badinage; dès sa première visite l'étranger pouvait rcconnaîtie qu'une contiance réciproque permettait à chacun de prendre au milieu de la communauté une position indépendante. Tels étaient les principes qui avaient présidé à l'excellente éducation des enfants, ils honoraient moins dans leurs parents les arbitres sévères de leurs volontés et de leurs inclinations que les vrais amis et les confidents de leurs jeunes cœuis; et cette confiance mutuelle avait eu pour heureuse conséquence que les enfants, bien qu'ils fussent

nés de deux mariages, formaient cependant l'indivisible feuille de trèfle ; trois cœurs, entre lesquels ne pouvait naître aucun malentendu, dautant moins que, dévoués tous ensemble au service de gracieux pénates, ils vivaient pour l'art sublime auquel ils consacraient leurs efforts et leurs pensées.

Dreyer, qui menait une vie assez peu réglée, et qui se laissait emporter sur tous les rivages par le flot de la publicité littéraire, fut singulièrement charmé à la, vue de cet intérieur noble, simple et patriarcal, quïl n'avait rencontré ailleurs que bien rarement, et jamais chez les comédiens. La mère, il est vrai, grondait toujours, mais c'était le zèle de l'amour qui éclatait dans chaque parole, et ses yeux brillaient à chaque louange que le journaliste, si longtemps maudit, et jusque-ià si peu flatteur, décernait aux derniers travaux des artistes et de leur administration.

— Quant à moi, je ne vis que pour les décors et les habillements, dit madame Ackermann; et vous pouvez écrire à rencontre tout ce qu'il vous plaira, je soutiens qu'il faut à de beaux rôles de beaux costumes. C'est le clinquant, dont la vérité elle-même a besoin pour être accueillie et pour plaire. A la maison, je consens que mes filles soient habillées de cotonnade, mais, dans leurs rôles et sur le théâtre, je mets toute ma joie à les voir porter ce qu'il y a de mieux. En scène il n'est pas jusqu'à l'habit du mendiant qui ne doive être d'une fine étoff'e, tout comme la pièce cousue par-dessus.

— Docteur, crojez-moi, gardez-vous des aiguilles de ma mère! dit Schrœder en riant. Depuis que vous av ez déclaré crime de haute trahison, sur un théâtre républicain, le manteau royal de velours rouge et brodé d'or qui couvre les épaules de Brockmann, ma mère est votre ennemie jurée et achète toujours, pour vous affronter, les plus chères étofles, ce qui a été plus d'une fois onéreux à la caisse.

Madame Ackermann, en directrice expérimentée, se hâta de remplir le verre du docteur et lui dit :

— Il doit avoir aussi une brillante garde-robe, mon beau fanfaron! Un critique de théâtre, un savant reclus, qui n'a souvent

point de chemise sur le corps, et qui fait la roue dans son frac élégant, en passant devant le tailleur, comme s'il n'y avait plus dans le monde ni comptes à payer, ni quart d'heure de Rabelais! Dreyer se prit à rire de tout son cœur, et il répliqua :

— Le ciel soit béni de ce qu'à l'exemple du paisible chameau, je puis porter à la maison sur ma bosse une bonne charge de charité chi'étienne ! Mais pour mes dettes, ma chère dame, vous ne devez pas me les mettre sur le dos. Depuis que je me suis arrangé avec mes manichéens', elles ne me donnent plus aucun souci; et même, chaque fois que je les paye, j'ai de surcroit un fort agréable divertissement, ce dont peu de gens pourraient, je crois, se vanter.

On le pressa de s'expliquer, et il conta, avec un véritable calme philosophique, comme quoi, se voyant accablé de dettes, il n'avait plus trouvé d'autre expédient que d'en remettre le payement aux chances aveugles du sort, et de jeter dans une urne toutes les notes non payées. Chaque année, à un jour déterminé, tous ses créanciers accouraient tremblants, agitaient et secouaient à la fde la cruche fatale, après quoi un enfant de la maison des orphelins tirait trois lots de sa main innocente. Ces notes étaient payées sur-le-champ; les trois gagnants donnaient joyeusement quittance, les autres se consolaient dans l'attente du prochain tirage.

— Ainsi chacun d'eux a du moins la perspective d'être payé à un certain jour de l'année, tandis qu'auparavant ils désespéraient tout à fait.

— C'est donunage, dit Unzer en riant, que vous ne soyez pas notre ministre des finances ! Mais qui sait si l'on n'en viendra pas à jeter dans l'urne les dettes publiques et à la faire secouer aux créanciers.

— Je ne sais ce que j'aimerais le mieux d'avoir des dettes ou de n'en pas avoir, dit l'homme de lettres fort sérieusement, tandis qu'on éclatait de rire autour de lui! Vivre sans dettes, pour-

> Créanciers, usuriers.

suivit-il;, c'est vivre sans objet; on ne connaît ni le souvenir élégiaque des joies et des jouissances passées qui s'élevaient audessus de nos ressources, ni le doux sentiment de les payer enfin. Un compte à solder s'offre toujours à moi comme un vieil ami qui ne me quitte pas, si mal que je le traite, et en qui je retrouve aux bonnes heures la meilleure partie de moi-même. Non, mes respectables amis, les dettes ne sont ni un tort ni un malheur. Comme les nerfs unissent Tàme avec le corps, elles nous unissent avec l'humanité; elles nous donnent le vif sentiment que nous appartenons à notre époque, et nourrissent en nous pour la prison un saint respect, sans lequel aucun état, aucune société ne saurait vivre. Les dettes sont la seule réahté de la vie, car elles nous suivent même au delà du tombeau, et, quand le manichéen passera auprès de ma tombe presque effacée, il dira longtemps encore en soupirant : « Celui qui est là-dessous me doit encore tant et tant de marcs ! »

C'est ainsi que l'orateur égayait la société, et lui faisait partager sa bonne humeur. Charlotte seule était distraite au miheu de ce cercle joyeux, et, si elle s'associait quelquefois aux rires, on s'apercevait néanmoins qu'elle n'écoutait qu'à demi les saillies du nouvel ami de la maison. Unzer, qui remarqua bientôt qu'une autre pensée la préoccupait vivement, sans troubler sa sérénité, saisit le moment où elle se levait pour préparer le punch sur une table à part, et s' approchant d'elle il lui dit :

— On ne vous reconnaît pas aujourd'hui. Au théâtre vous sortez de votre rôle, et vous jouez la vive Charlotte au lieu de la languissante Marie, et à la maison vous êtes silencieuse et taciturne comme Marie Beaumarchais.

— Vraiment ? balbutia Charlotte, et elle devint rouge comme le feu.

— Là ! là ! Vous conviendrez, poursuivit le docteur, que vous nous avez donné ce soir une Marie toute nouvelle. Dans les deux derniers actes du moins la différence était si frappante, que mon beau-frère, qui cependant se mêle peu de théâtre, était d'avis ((ue vous avez pris cette fois le JÔle tout autrement.

— Et s'il en était ainsi? répondit-elle, en pressant dans le bol le jus d'un citron. Pourquoi ne joueràit-on pas un rôle de deux manières différentes? 3Iaric, plus qu'une autre, peut être diversement comprise, précisément parce que le poëte met peu de paroles dans sa bouche, et l'abandonne entièrement aiix méditations de l'actrice qui la représente.

— Je vous ai entendue exprimer un autre avis, dit Unzer, et affirmer que, si un artiste joue un rôle aujourd'hui d'une façon et demain d'une autre, c'est qu'il n'en a pas bien saisi le caractère. Franchement je n'ai pu comprendre la transition du troisième au quatrième acte. Cette passion exaltée dans la scène de la mort n'était pas suffisamment motivée ; après que Marie a pardonné à Cldvijo sa perfidie, et qu'elle se voit trompée pour la seconde fois, elle n'a plus qu'à laisser son cœur se briser en silence. La lutte est finie, et il ne lui arrive que ce qu'elle a depuis longtemps prévu.

— Si telle est votre opinion, cher docteur, répondit Charlotte troublée, je réparerai ma faute la prochaine fois. Je n'étais pas non plus bien disposée aujourd'hui; un mal de tête me tourmentait, et puis, vous savez... ce maudit cercueil...

En disant ces mots, elle voulut couper un nouveau citron ; sa main tremblait, le couteau glissa, et elle se fit au doigt une légère coupure.

— Fort bien! s'éciia-t-elle, en pressant la blessure contre ses lèvres. Le proverbe dit: Savetier, fais ton métier! Que le critique fasse maintenant le chirurgien et me guérisse encore!

Unzer lui prit la maui vivement; il coulait à peine une goutte de sang, cependant Charlotte débita, avec une emphase tragique, les paroles avec lesquelles Emilia Galotti reçoit le coup mortel :

« Une rose succombe avant que l'orage l'eût effeuillée! »

— Vite, vite, docteur, ou je perdrai tout mon sang!

A ce cri les amis se levèrent en tumulte, et Charlotte fut vertement tancée par sa mère de lui avoir causé cette frayeur, mais clic poursuivit le rôle d'Emilia :

« J'ai du sang, ma mère, du sang aussi jeune, aussi chaud qu'une autre. J'ai aussi des sens ; je ne garantis rien, je ne réponds de rien. »

On lit et l'on applaudit, et Charlotte bénit le ciel de ce petit incident, qui avait empêché Unzer de continuer ses observations critiques. Mais, en dépit de la gaieté qu'elle affectait, elle était secrètement troublée et préoccupée; elle ne respira librement qu'après la retraite de la société. On convint, avant de se séparer, qu'on se rendiait le lendemain après midi sur l'Elbe, pour assister à l'ouverture solennelle de la promenade sur la glace.

— Quelle discussion avais-tu avec le docteur? demanda Dorothée, quand les sœurs furent dans leur chambre à coucher. Vous étiez engagés dans une conversation si animée ?

— 0 jalousie! dit Charlotte en riant. Mais cette fois tu peux dormir tranquille. Le docteur s'est exprimé sur mon jeu tout autrement que Sj Ibourg dans la cour de l'Opéra.

— Alors le docteur a certainement raison, répliqua vivement Dorothée. Une critique de Unzer doit prévaloii- sur tout l'encens que vous débite à la portière de la voiture un officier recruteur de Danemark. Sois sur tes gardes, Charlotte, et ne reçois pas des arrhes de sa main. Qui sait si tu jouerais en réalité le petit Déserteur avec autant de succès que sur la scène!

— Assez, assez, madame la prêcheuse, s'écria malignement Charlotte en se mettant au lit, et en se cachant la tête sous la couverture. Tu n'es jamais plus injuste envers les hommes, que les jours où le docteur t'a donné un sujet de mécontentement. Pour moi, l'un m'est aussi indifférent que l'autre.

Le lendemain, qui était un dimanche, la journée semblait faite exprès pour la brillante fête d'hiver qui rassemble à Hambourg

jeunes et vieux, aussitôt que le maître du port a déclaré dans son office que l'Elbe est prise, c'est-à-dire que la glace est assez forte pour porter les plus lourds fardeaux. Le soleil éclairait magnifiquement la brillante plaine de glace, sur laquelle une foule joyeuse formait les groupes les plus variés. Depuis Grasbrok, et devant Altona, jusqu'au-dessous du jardin Rainville, le fleuve, enchaîné par Borée, offrait l'aspect d'un vaste camp de plaisance, produit comme par magie, et qui, malgré son caractère septentrional, rappelait les fêtes carnavalesques du Midi, tant il présentait de mouvement et d'allégresse; le fleuve, qui, durant toute l'année, amène dans la puissante cité les richesses et les productions de toutes les parties du monde, et sur lequel naguère, après les premières tourmentes de l'hiver, des glaçons énormes montaient ou descendaient avec le flux et le reflux, heurtant, avec des éclats de tonnerre, les hauts remparts des rivages, était devenu soudainement le tumultueux rendez-vous du plaisir et de la joie; toute une ville de tentes, de boutiques et de pavillons s'étendait sur la glace le long de la rive. La multitude bigarrée des patineurs défilait, comme un peloton qui se déroule sans cesse, pour se reformer ensuite aussi rapidement ; des gens de toute condition, jeunes et vieux, beaux adolescents et jeunes filles, messieurs et dames en toilettes élégantes , couraient à l'envi; tout au travers glissaient, avec leurs clochettes retentissantes, les traîneaux légèrement attelés , présentant les formes les plus diverses, garnis de la brillante peau d'ours ou de tigre ; la dame est assise, enveloppée de martre ; derrière elle, son mari ou son amant tient les rênes d'une main ferme, et, sur le devant, un petit jockey brille en livrée écarlate brodée d'or; ici un groupe d'enfants, poussant des cris, glissent, trébuchent et tombent, en courant après unschclling, qu'un passant leur a jeté, et qui s'en va dansant sur la glace polie; là un grand traîneau de famille, dans lequel huit ou dix personnes sont assises commodément, est emporté sans peine sur la route glissante par deux puissants chevaux du llolstein. Tout cela, joint aux mille scènes diverses le long des tentes, à la musupie, au chant, à la danse, ofi'rait la vé-

ritablc image d'une fête populaire, dont la pareille ne peut guère se rencontrer que sur la Néwa. Nul ne manque à ce rendez-vous; le riche, comme le pauvre, y paraît avec sa famille; matelots et dandys, artisans et magistrats, grisettes et dames du grand monde, tous prennent part à la joyeuse promenade ; le grave pasteur lui-même hasarde son pied avec précaution sur le sol glissant; tous affluent, se croisent, se confondent, et chacun trouve un asile convenable à son rang et à sa bourse, où il prend du plaisir avec ses égaux. On entend les langues de presque toutes les nations; on chante en suédois, on jure en danois; dans une boutique de gaufres hollandaises, au bruit du verre de véritable schiedam, retentit le joyeux et patriotique Omnien boven! Ici un fils d'Israël, avec sa bourse, sa barbe pointue et son tricorne, se hasarde à traverser le fleuve « sous lequel Moïse a placé des solives.» Anglais et Français, Espagnols et Américains, tous se sentent chez eux, sur l'élément naguère si redoutable, et jouissent de Fasile hospitalier que leur offre l'hiver.

La taverne de Londres est le rendez-vous du monde élégant, ami de la danse ; dans un brillant hôtel, construit sur la glace, résonne une joyeuse musique; les succulents biftecks fument sur le gril; le punch et le vin chaud dans les bols; tout à côté, dans un salon resplendissant comme le palais d'une fée, on danse et l'on rit; personne ne pense qu'il est sur l'eau profonde. Soudain tous les danseurs se dispersent avec effroi ; c'est que le sol de glace a craqué terriblement, comme si l'antique dieu du fleuve avait soulevé sa tête avec colère, pour briser le plafond qui le gêne. Mais ce n'est qu'un éclat de la glace, et bientôt l'on se rassure; la musique et la danse se raniment de plus belle, car le sol après cet effort n'en est que plus sohde, et le souffle glacial du sud-est éloigne pour longtemps toute idée de péril.

Charlotte et Dorothée parurent aussi à cette fête, accompagnées de Schrœder et de Unzer; des hommes et des dames, la plupart du théâtre, s'étaient bientôt joints à leur société. On riait et l'on folâtrait, en suivant le flot de la foule le long des boutiques, et l'on s'amusait du spectacle toujours nouveau de ce tourbillon.

Que n'aurait pas donné Charlotte pour savoir patiner^ ou du moins pour glisser sur la glace brillante dans un de ces traîneaux rapides qui passaient comme la tlèche ! Son désir ne devait pas être satisfait de longtemps, quoique les traîneaux, grands ou petits, parussent par centaines, en forme de cerfs dorés, de tritons, de conques, et même de vaisseaux voguant à pleines voiles. Aucun des hommes de la société ne savait conduii-e un traîneau; on résolut enfin de se rendre à la taverne de Londres, et d'y passer le teipps jusqu'au soii\

A ce moment il se fit un bruit derrière la compagnie; un traîneau magnifique, aux arabesques d'argent, attelé d'un cheval blanc, portant une housse rouge, s'arrêta devant les promeneurs; un monsieur vêtu d'une étroite pelisse, sauta du siège : c'était Sylbourg. Pendant que son nègre tenait le cheval, il s'approcha de la société, tendit cordialement la main au docteur, qui le présenta à son ami Schrœder.

— Eh bien! lui dit Unzer étonné, où donc est votre dame?

— Je cherche une proie, comme Pluton, réplitiua Sylbourg en riant, et, se tournant vers Dorothée, il lui dit :

— La promenade est merveilleuse, mon cheval excelle à courir sur la glace, et mérite que mademoiselle Ackermann daigne essayer ce qu'il sait fahe.

— Merci, merci, monsieur de Sylbourg! répondit Dorothée. Mes nerfs ne supportent pas cette course rapide; le docteur sait comme j'ai dû la payer l'hiver passé.

— Alors je serai votre Proserpine, pourvu que vous ne m'emportiez pas dans l'autre monde! s'écria Charlotte, en s'élancant sur le traîneau.

Puis elle rougit légèrement, en jetant à sa socm- un regard expressif; le major prit place derrière elle, le fouet à la main.

— Nous serons à la taverne de Londres! cria Schrœder, et le traîneau s'enfuit aux hennissements du cheval, qui semblait fier de sa jolie conquête.

En peu de minutes ils eurent dépassé Altona; les villas et les jardins semblaient voler devant eux, tant la course du trai-

neau était impétueuse; ils curent bientôt devancé tous les autres.

— Prenez garde, monsieur de Sylbourg, ou nous allons passer Kuxhaven et nous précipiter dans la mer du Nord! s'écria Charlotte en riant. Comme la vie parait courte à voler ainsi! A chaque seconde la scène change, comme si le temps n'avait plus de mesure et nous poursuivait hors d'haleine. Dorothée a raison; cette allure agace les nerfs. Oh! je vous en prie, un peu plus lentement.

Le major serra légèrement la bride,"et le cheval, qui avait paru voler, marqua ses pas sur la glace et modéra sa course.

— Je crois, dit Sylbourg, que nous vivons toujours aussi vite ; mais nous ne sentons pas aussi nettement la suite des impressions extérieures, ni le passage d'une sensation à une auti'e. Qui saurait combien de fois en une seule minute notre vie tourne sur son pivot ! Chaque battement du cœur est en soi une existence, et, je le crois fermement, la plus légère impression que nous recevons du dehors transforme notre vie intérieure tout entière.

— On est fort heureux de n'en avoir pas la perception mathématique, dit Charlotte. C'est bien assez d'avoir à se dérober aux impressions saisissables des heures et des jours mauvais, sans y joindre encore les douloureuses sensations des minutes et des secondes.

— Mais il y a telle douleur, mademoiselle Charlotte, qui brise la seconde en atomes et l'àme en monades; où le tressaillement d'une seule fibre nous cause plus de souffrance peut-être que ne saurait faire une balle ou un coup de sabre.

— C'est de quoi nous ne pouvons parler ni vous ni moi, dit Charlotte; car je crois qu'une mauvaise conscience peut seule infliger de pareils tourments.

— C'est vrai ! s'écria vivement Sylbourg. Une mauvaise conscience est un affreux scalpel dans les fibres de notre cœur; cependant la blessure est plus cruelle encore, si nous éprouvons le remords non pour notre faute personnelle mais pour celle d'autrui, à peu près comme vous représentiez hier au soir la pauvre

Marie Beaumarchais, àme innocente et pure, sur qui une main cachée fait peser le crime de celui qu'elle aime, jusqu'à ce qu'elle succombe enfui sous le double fardeau de son amour trompe et du forfait dont elle est la victime. C'est sans doute en ce monde la plus affreuse de toutes les malédictions, que l'amour, flamme longtemps innocente et pure, nous livre, quand il nous trahit, à tous les tourments de la mauvaise conscience du coupable. Mais non, non ! Que dis-je ? Je vous ai depuis hier robligation de savoir la hmite qui sépare notre conscience de la faute étrangère. J'ai porté pendant de longues années, comme étant le mien propre, le crime d'une femme perfide; car je l'aimais encore cette femme, qui m'a si cruellement trompé, avec toute l'ardeur et la tendresse que je sentais pour elle, quand je croyais à son innocence; à sa pensée, j'éprouvais le même tourment que si j'eusse moi-même commis la trahison. 0 Marie Beaumarchais, femme céleste, comm© tu m'as merveilleusement délivré de cette douloureuse erreur avec ces simples mots : « Je suis devant Dieu avec mon innocence ! »

— Eh quoi? s'écria Charlotte avec autant de sympathie que de curiosité, vous avez une fois joué dans le monde le rôle de Marie?

— Et, grâce au ciel, c'est une chose accomplie, répondit Sylbourg d'une voix étouffée. Mais convenez, mademoiselle, s'écriat-il avec une gaieté forcée, après une courte pause, convenez qu'il vous semble étrange d'entendre un homme, qui accomplit aujourd'hui sa trente-huitième année, vous faire un pareil aN eu pendant une promenade en traîneau; ce même homme que vous déclariez naguère un grand comédien.

— C'est un malentendu; ce n'est pas ce que je voulais dire, balbutia Charlotte.

— Je vous l'ai pardonné volontiers, dit S} Ibourg avec émotion. Vous ne pouviez savoir alors quel singulier personnage le docteur introduisait chez sa mère ; tout comme vous ne pouviez penser à chercher des caractères pareils à Clavijo ailleurs que dans notre sexe. La noble Marie Beaumarchais ne croit pas cela

de moi! ajouta-t-il avec un léger soupir; puis il badina sur les dispositions sentimentales que lui inspirait son jour de naissance, et pria Charlotte d'excuser tous ces bavardages, auxquels elle ne pouvait prendre le moindre intérêt, A propos! dit-il, en changeant brusquement d'entretien, j'ai une nouvelle qui vous intéressera bien davantage : Elkins m'a écrit de Londres aujourd'hui, et en des termes tels que nous sommes parfaitement réconciliés. Rien ne pouvait me causer pour mon jour de naissance une plus grande joie que cette lettre, si vive que soit la mélancolie qu'elle témoigne. L'air natal, la solitude de son château dans les montagnes d'Ecosse, où Edouard songe à se retirer, guérh'ont complètement notre pliilosophe impétueux. Il est jeune, et, quoique la première blessure de l'amour saigne plus vivement que les autres, elle retrempe aussi le cœur de l'homme et le fortifie contre les autres douleurs. Le premier amour serait-il si beau, si poétique, s'il ne se liait pas au premier renoncement? Ce que je vais dire peut sembler bizarre, mais l'expérience m'a prouvé que les hommes qui ont voulu se former de leur premier amour une chaîne de roses pour la vie, ont trouvé justement le contraire de ce qu'ils avaient espéré.

— Et cependant vous étiez tout prêt à pousser votre ami dans ce péril! dit Charlotte avec un malicieux reproche.

Sylbourg, sans se troubler, répondit :

— J'estime que l'homme qui épouse une Charlotte Ackermann est dans une position exceptionnelle, et que la règle ne s'applique nullement à lui. Au reste, ajouta-t-il en hésitant, dès le moment qu'Edouard m'eut confié son amour, je devais faire de son bonheur le mien, et je me croyais presque obligé de le porter même violemment au but de ses désirs.

Il avait prononcé ces mots d'un ton dont Charlotte fut presque émue, comme si elle y retrouvait sa propre pensée, et si elle savait enfin clairement ce qu'elle avait trouvé jusque-là de mystérieux dans cet homme. Elle se rappela l'impression qu'il avait faite sur elle au bal; ses hésitations, son trouble, lui reviiu'ont à la pensée ; il n'avait pas alors parlé sur Elkins autrement qu'il

parlait aujourd'hui sur lui-même ; car la manière dont il s'était conduit, après la malheureuse démarche de son ami, l'avait déjà laissée dans le doute de savoir s'il était plus occupé de l'échec d'Edouard que de ses propres sentiments. Ces réflexions causèrent à Charlotte un léger frisson, qui passa jusque dans le fond de son cœur; Sylbourg lui avait inspiré un sentiment d'affection et de crainte, impression singulière et partagée, qu'aucun homme ne lui avait encore fait ressentir. Elle inchnait à croire qu'il réprimait violemment, et par un orgueilleux calcul, une disposition plus tendre de son âme, un aveu de ses véritables sentiments, et qu'il ne lui laissait voir qu'involontairemejit, et comme en lutte avec lui-même, quelques traits épars de son véritable caractère. Ce sentiment et la pensée de se trouver seule avec lui, au milieu de ce paysage désert et glacé, lui causèrent une angoisse si vive, qu'elle posa machinalement la main sur les rênes, et, par une pression légère, elle fit retourner le traîneau. Le major la laissa faire, et murmura seulement ces mots à demi-voix :

— Ainsi donc jusqu'ici, et pas plus loin !

Le soir approchait quand ils retournèrent à la ville; Charlotte respirait plus librement à mesure qu'ils approchaient de la taverne de Londres, oii les siens l'attendaient. Le traîneau volait comme une flèche sur la plaine glacée que la lune éclairait; S} 1bourg remit les rênes à Charlotte, et lui dit avec une émotion qu'il ne pouvait contenir :

— Oh! conduisez-le, Charlotte, conduisez ce coursier bouillant mais docile; il a aussi ses défauts, il est rétif sous une main étrangère; mais, vous le voyez, il vous obéit pourtant, et il aime la contrainte que vous lui imposez.

Le traîneau s'arrêta devant la taverne, d'où sortaient les sons d'une joyeuse musique. Olaf s'élança de l'intérieur, et tint le cheval pendant que le baron aidait Charlotte à descendre. Elle lui avait tendu la main, et, encore debout sur le bord du traîneau, comme retenue par la crainte, elle lui dit :

— Quelle délicieuse promenade ! C'est seulement quand elle s'achève que je voudrais la faire encore. Mille grâces, monsieur

— isole baron; je vous féliciterai une autre fois sur votre jour de naissance; maintenant tout mon souci est de savoù* comment je m'excuserai auprès du petit monde que j'ai fait attendre si longtemps.

. En disant ces mots, elle sauta légèrement du traîneau, et Sylbourg sentit la main de Charlotte répondre doucement à la sienne. Elle entra dans la salle en lui donnant le bras; Dorothée courut à sa rencontre et lui dit :

— Mon Dieu ! où es-tu restée si longtemps? Charlotte répondit en montrant Sylbourg :

— Adresse tes sermons à monsieur^ c'est lui qui tenait les rênes et vous l'avez ainsi voulu. Au reste nous voici revenus, et nous trouverons le temps de retourner à la maison.

Schrçeder et Unzer s'approchèrent aussi à leur tour, et Charlotte put lire également sur leur visage un mécontentement manifeste. Schrœder regarda à sa montre, et se borna toutefois à dire:

— Allons, enfants, la mère doit nous attendre depuis une heure. Là-dessus il fit au baron une salutation muette.

— Qu'as-tu donc, ma chère, dit tout bas Dorothée à sa sœur. Tu es tout en feu !

— Le froid brûle, répondit-elle légèrement, et, en adressant à Sylbourg un gracieux coup d'œil, elle effleura encore une fois de ses lèvres le verre de punch qu'il lui présentait.

Dorothée eut bientôt remarqué cpi'il s'était fait dans l'état de Charlotte un changement, que celle-ci ne songeait nullement à lui cacher, car elle en avait à peine conscience. Mais Dorothée était un de ces esprits calmes et sereins qui reconnaissent de lom l'approche de l'ennemi, et savent lui fermer l'entrée de leur domaine, dont ils sont constamment les maîtres. Elle connaissait

sa sœur mieux pcut-ùtre que soi-même, parce qu'elle vivait d'abord pour Charlotte et ensuite pour elle; dans son amour de sœur, elle se regardait comme établie de Dieu, pour être la garde terrestre de cette douce et noble créature; c'était à elle, qui se sentait plus ferme et plus capable de résistance, de protéger contre tout dommage cette plante si délicate et si chère, et de veiller à ce qu'elle ne sentît jamais, qu'en dehors du monde poétique et enchanté il en existe encore un autre. Rien n'échappait à une sœur si tendi'e des plaisu-s ou des peines que Charlotte pouvait ressentir; Dorothée n'avait connu aucune joie dans la vie, aucun triomphe dans l'art, dont la meilleure part ne fût pas échue à sa sœur, et Charlotte vivait aussi dans cette pensée, que Dorothée était au monde pour elle, pour prendre tous les soins qu'elle ne savait pas prendre elle-même. Elle reconnaissait la supériorité de Dorothée en tout ce qui exigeait un sens pratique et la connaissance du monde; le sentiment de pouvoir, sous une garde si fidèle, vivre en toute hberté dans le domaine de l'idéal, lui avait fait accepter sans réserve la suprématie de Dorothée, sachant bien que tous les désirs de sa sœur ne tendaient qu'à son avantage. Cette confiance amicale s'était si bien établie dans l'esprit de Charlotte, que, dans la vie ordinaire, et pour les objets les plus futiles, où elle devait prendre une prompte résolution et agh' par elle-même, elle se sentait complètement embarrassée, si Dorothée lui faisait défaut; pour lui dire, par exemple, quelle robe elle devait mettre aujourd'hui, à quel chapeau elle devait donner la préférence chez la marchande de modes. Les gens s'étonnaient qu'avec un caractère d'ailleurs si ferme, et quelquefois même obstiné, elle montrât envers sa sœur aînée une si complète dépendance; mais Charlotte sentait bien qu'elle gagnait comme artiste beaucoup d'indépendance à subir cette bienveillante domination, et se gardait bien de rien tenter pour s'y soustraire.

Sylbourg parut, et ce fut dans un moment de véritable inspiration, que Dorothée, aussitôt qu'elle vit sa conduite au bal, eut le vague soupçon que cet homme pourrait, dans certaines circonstances, être fatal à sa sœur. Ce soupçon fit bientôt évanouir

a bonne opinion qu'elle avait eue d'abord de Ini, et son éloignement augmenta à mesure qu'elle s'aperçut que le baron commençait à inspirer un véritable intérêt à sa sœur. Ce qui s'était passé dans la cour de l'Opéra n'était pas propre à le réconcilier avec Dorothée, non plus que le silence par lequel Charlotte avait répondu à ce qu'elle avait dit contre lui. La promenade en traîneau la confirma dans la pensée que cet honune dangereux en voulait à sa chère enfant, et que celle-ci, avec ses allures accoutumées, ne serait guère en état de lui résister.

Schrœder partageait les préventions de Dorothée contre le baron, et blâmait Charlotte d'avoir accepté inconsidérément la promenade en traîneau, et cette invitation qu'il qualifiait d'importunité.

— Selon les usages de Hambourg, disait-il, une dame ne doit pas monter dans le traîneau d'un homme presque inconnu, et moins encore une actrice dans celui d'un officier recruteur, qui a la réputation d'un homme à bonnes fortunes. Tu aurais mieux fait de le laisser passer son chemin avec son nègre galonné de rouge, car la couleur du nègre ne saurait être altérée, mais la jeune fille doit être aussi pure que la neige, qui se fond, dès qu'une chaude haleine vient à souffler sur elle.

Schrœder, en parlant ainsi, gardait, il est vrai, le ton du badinage, mais Charlotte se sentit profondément blessée, et l'intervention de la mère fut nécessaire pour empêcher une querelle. Madame Ackermann elle-même prit, contre sa coutume, cet incident d'une façon assez légère, et dit avec humeur :

— Les jeunes filles devront-elles prendre pour emblème la neige, qui tombe pure du ciel jour et nuit pour être foulée aux pieds dans les rues?

La chose en resta là pour cette fois; mais Schrœder et Dorothée, en contredisant la bonne opinion que Charlotte avait de Sylbourg, la mirent dans une situation d'esprit si nouvelle et si singulière, que, pour la première fois peut-être, elle trouva un secret plaisir à se faire l'idée la plus favorable et la plus contraire à celle qu'on s'efforçait de lui faire adopter.

Le premier homme qui l'occupait vivement lui était représenté comme sans véritable mérite et sans aucun titre à l'attention, si elle-même ne l'avait pas remarqué. Ce fut peut-être par caprice seulement qu'elle prit d'abord la défense de Sylbourg; elle se complaisait dans cette pitié généreuse; elle trouvait piquant d'avoir cette fois un autre goût que Dorothée ; sans se connaître une inclination bien vive pour cet homme, elle était flattée de montrer aux siens une manière de sentir indépendante, qui l'intéressait moins par son objet que par la contradiction même, et assez vivement pour l'y faire persister, même quand son propre sentiment décida contre elle. Il n'y a pas pour les femmes d'illusion plus dangereuse que celle qui bâtit ses rêves sur l'antagonisme du cœur et du monde, sans voir avec justesse ni la vérité de l'un ni la sagesse de l'autre. Un naturel disposé à l'enthousiasme se trompe souvent dans le choix des moyens pour satisfaù-e cette inclination, et la sensibilité, qui, sans impulsion profonde, et par une simple inspiration du moment, s'attache fermement à son objet, s'égare souvent dans sa voie la plus sûre, et, en suivant ses unpressions les plus délicates, s'embarrasse dans les ronces et les épines de la vie réelle.

Charlotte suivit ce dangereux sentier. Elle contesta avec Dorothée au sujet d'un homme qui n'avait guère pour elle d'autre intérêt que de fournh un nom au vague idéal que poursuivait sa mélancolie; ce nom, il ne s'identifia avec ses rêves passionnés que dans la suite de cette lutte, et par la résistance toujours plus opiniâtre que Charlotte rencontra. Elle courut avec ardeur à la couronne du martyre, avant de connaître l'amour qui la lemporte; elle savourait avec délices la pure jouissance d'une passion qui lui semblait d'autant plus douce que le monde y mêlait plus d'absinthe ; car, dans un cœur tel que le sien, un idéal, don! l'illusion s'est une fois emparée, remonte plus malaisémcut dans le ciel, par l'effort des conjurations, qu'une ombre ne s'élance du tombeau.

Dorothée n'osait dire ni à sa mère ni à son frère ce qui se passait entre elle et Charlotte, et que cette jeune fille allait ])ent-être se

perdre^ avec ses affections les plus tendres, dans une passion aussi dangereuse que fantastique. Pendant quelques semaines, il est vrai, on n'entendit plus parler du baron; le seul qui fît quelquefois mention de lui en passant était le docteur, et encore, depuis la promenade en traîneau, il était devenu, par des raisons faciles à comprendi-e, très réservé dans ses jugements sur Sylbourg. Celui-ci se montrait même assez rarement chez la vieille dame, et, soit par hasard soit à dessein, c'était toujours lorsque Charlotte se trouvait occupée au théâtre. Elle en conclut qu'il s'attachait à l'éviter. Au théâtre même, elle le cherchait inutilement parmi les spectateurs, a II est malhem-eux, se disait-elle, il voudrait m'oublier.» Tel était d'orchnaii'c le résultat de ses réflexions mélancoliques, et elle s'efforçait sur nouveaux frais de prouver à Dorothée qu'un homme qui montrait une réserve si délicate méritait d'être jugé sans prévention. A cela Dorothée ne savait que répon(h-e, mais elle résolut de demander à la conseillère ce qu'elle pensait du baron, et de s'assurer au besoin de son appui. Elle en trouva bientôt l'occasion; une après-midi qu'elle était seule chez la vieille dame, elle mit, comme par hasard, la conversation sur Sylbourg. Mais, à sa grande surprise, la conseillère ne trouva rien du tout à blâmer chez le barou dans cette promenade sur la glace. Elle avoua même qu'elle l'y avait encouragé, et elle ajouta vivement :

— Je ne comprends pas ce que vous avez contre lui ! C'est un homme aussi modeste que cultivé, que maint étourdi de Haml}ourg devrait prendi*e pom- modèle. J'accorde qu'il est quelquefois un peu rude et sans gêne; c'est la conséquence du métier; mais je n'admets pas contre Sylbourg d'autres griefs^ car je connais mes gens, et je n'ai plus aucim doute sur son caractère.

A cette déclaration, Dorothée perdit sa dernière espérauce de trouver dans son amie un secours efficace contre le caprice de Charlotte.

— Il ne nous manquait plus que de vous voir tenir son parti ! dit-elle découragée. Il a tourné la tête de Charlotte, qui se figure sérieusement qu'elle est éprise de lui.

La vieille dame parut fort surprise.

— Charlotte ne m'en a pas encore dit un mot, s'ceria-t-elle; cependant elle se remit promptement et ajouta d'un ton calme : c'est pourquoi je ne puis le croire, quoique je ne fusse nullement étonnée qu'elle éprouvât pour le major un véritable attachement.

— Comment, madame?... Charlotte et un officier recruteur! répondit Dorothée avec effroi.

— Là, là, il faut des hommes au roi, répondit la conseillère avec un peu de confusion; et il envoie ses officiers les enrôler en pays" étranger. Mais je ne crois pas encore que ce dût être le choix de notre Charlotte. Il est trop âgé pour elle.

— Dieu veuille que vous ayez raison ! répliqua Dorothée avec angoisse.

Ainsi finit l'entretien ; la conseillère promit d'observer Charlotte, et de lui parler sérieusement au sujet de l'officier danois. Mais, en réalité, la vieille dame s'arrêtait sans elfroi à l'idée que Charlotte pourrait aimer le major; car elle se sentait elle-même pour lui un véritable attachement, et, à plusieurs égards, elle le jugeait le seul parti convenable pour sa jeune amie; d'ailleurs, se disait-elle, il ne pouvait rien arriver de plus heureux pour guérir Charles de son amour et le disposer comme elle souhaitait envers Dorothée.

La belle église de Saint-Michel (jui, par sa noble et simple architecture, mérite véritablement d'être appelée la maison de Dieu, était celle où Charlotte et sa famille avaient coutume d'accomplir leurs devoirs religieux. Une des dernières tribunes grillées, à droite en entrant, appartenait à la famille Ackermann; c'était une place tranquille, un peu sombre, dont le grillage était muni de rideaux qui pouvaient protéger contre les

regards indiscrets. Il ne se passait aucun dimanche sans qu'un membre pour le moins de la famille Ackermann assistât au ser- \iee divin; car madame Ackermann avait la ferme persuasion qu'en observant et en respectant le christianisme, l'artiste accomplissait sa plus haute mission, et qu'on ne pouvait peindre et représenter l'homme fidèlement, si l'on n'était pas vivement pénétré de l'esprit rehgieux, et si par son influence on ne faisait ■pas de l'art un véritable sacerdoce. Elle avait donc élevé ses enfants dans la piété et la crainte de Dieu, et ils étaient demeurés fidèles à leurs habitudes religieuses, même depuis que la célébrité de leur nom, les distractions du monde et les fatigues toujours croissantes de leur état les absorbaient tout entiers. Aussi, le dimanche, quand les cloches de Saint-lVIichel, leur paroisse, annonçaient le service du matin, on pouvait être assuré qu'au moment où les derniers sons allaient retentir, la porte de la maison Ackermann s'ouvrait, et que les deux sœurs, ou du moins l'une d'elles, suivies de M. Kreyenpeter, qui portait avec une décente gravité le livre de cantiques, et de plus en liiver la brillante chaufTerette, s'acheminaient vers le temple, et, presque sans être vues, se glissaient par le porche sombre dans leur place grUlée.

Le dimanche avant Noël, Charlotte se rendit seule à l'église. Enveloppée d'un manteau de satin noii- garni de fine fourrure, elle sortit, sans être accompagnée cette fois de M. Kreyenpeter, qui, malgré le repos du dimanche, copiait avec ardeur pour Dorothée le rôle de Desdéraone. A son entrée, Charlotte, accueillie par les premiers sons de l'orgue, fut presque effrayée par cette puissante harmonie, et se ghssa timidement à travers les fidèles jusqu'à sa tribune. Après s'être agenouillée et avoh- fait sa prière, tandis que le chant commençait, elle prit sa place accoutumée et ferma le grillage à moitié.

Mais elle ne pouvait trouver ce jour-là un véritable recueillement, et ses pensées se perdaient sans cesse dans de vagues lointains. Une pénible inquiétude la saisit; à travers le chant sacré de l'assemblée, de sinistres dissonances lui tintaient dans l'oreille; c'étaient parfois des vagissements enlantms, parfois les éclats de

riro d'un mauvais génie ; pnis elle croyait entendre une psalmodie funèbre, où les sons de l'orgue s'entremêlaient comme les sourds gémissements des mourants. Elle se plongea peu à peu dans cette languissante rêverie où les sens ne nous servent qu'à moitié, et où les objets extérieurs n'agissent sur nous que par leurs contrastes, parce que l'âme ne leur prête plus son intime harmonie.

Le seraion commença; le prédicateur, ami éprouvé de la famille, avait choisi pour texte ces paroles de Job : « J'ai trouvé une réconciliation. »

Ces paroles émurent la jeune artiste jusqu'au fond de l'àme. Elle écouta avec une vive émotion le discours éloquent, qui semblait fait pour elle. Réconcibation par Dieu, réconciliation par l'humanité et l'amour ; telle était la substance des considérations que le prédicateur présenta éloquemment à son auditoire, en parcourant les positions les plus diverses de la vie; il n'oublia pas cet état de doute et d'angoisse où l'homme tombe si souvent, quand il voit ses plus saintes inclinations mal comprises et sa pins loyale volonté méconnue. Et, lorsqu'il ajouta comme consolation, ces paroles de l'Evangile : « Heureux ceux qui ont le cœur pur ! » Charlotte fut si vivement effrayée, qu'elle tressaillit, comme si cette parole avait mis à nu la fibre la plus secrète de sa douleur, et qu'elle apprît tout à coup ce qu'elle n'avait pas encore osé s'avouer, c'est que son cœur n'était plus exempt de faute, et qu'elle en avait elle-même détruit la paix.

Et dans cet instant, comme Charlotte s'arrêtait à cette pensée, et par elle à celui qui depuis quelques temps l'avait si souvent occupée, elle l'aperçut appuyé à Fun des piliers qui soutenaient le jubé. Elle ne s'était point trompée, et, la deuxième fois q\i'elle poi'ta du môme côté un regard timide, elle eut non-seulement la certitude que cet homme de haute taille, an visage pâle, à la chevelure brune, était Sylbonrg, mais elle observa aussi que sou regard était fixé sur elle, comme s'il était enchaîné par quelque magie. Mais combien le baron était changé! Une pâleur de mort couvrait ses joues ; l'éclat de son regard était voilé par une profonde mélancolie, et les tressaillements de ses lèvres annonçaient

une àme tourmentée, qui cherche la paix dans la prière. (Charlotte n'avait pas encore vu Sylbourg dans un pareil état, et il excita chez elle, avec une nouvelle force, ce sentiment mêlé de sympathie et de crainte, qu'elle avait déjà éprouvé dans la promenade sur la glace.

Le recueillement de Charlotte s'était évanoui; elle essaya de ne plus regarderie baron, mais, à ses joues brillantes, aux battements de son cœur, elle sentait que le regard de Sylbourg était toujours fixé sur elle; elle soupçonna qu'il l'avait suivie, et crut avoir lu sur son visage sa pensée et son dessein.

Elle en fut si troublée qu'elle s'effraya d'elle-même, comme si elle reconnaissait pour la première fois quel péril elle avait évoqué, et à quelle puissance elle s'était abandonnée. La pensée que le baron pourrait l'aimer sérieusement la saisit d'une manière si nouvelle et si soudaine, qu'elle ne se reconnaissait plus, et qu'elle eut, pour la première fois, conscience de la destinée à laquelle l'homme se joue si longtemps avec légèreté, jusqu'à ce qu'elle s'empare de lui et le soumette à sa loi.

Presque machinalement, et plutôt pour se protéger contre sa propre angoisse, elle ferma entièrement le rideau, et attendit avec des palpitations de cœur la fm du service; car elle était presque assurée que le major lui adresserait la parole, et, maintenant qu'elle pouvait l'observer sans être vue, elle crut lire sur son visage quelques marques de son projet. Sa pâleur avait fait place à un coloris animé ; ses traits exprimaient une vive agitation; il paraissait visiblement satisfait qu'elle se fût soustraite à ses regards, et Charlotte reconnut trop tard qu'elle ne lui avait pas ôté par là le courage d'accomplir son dessein.

Le sermon était achevé; l'assemblée chantait le verset final. Après la prière à l'autel, les fidèles sortaient de l'éghse; la jeune fille attendit avec angoisse le moment où Sylbourg s'éloignerait aussi; mais, immobile au milieu de la presse, il demeurait appuyé contre le pilier, les yeux fixés sur la porte de la tribune. Alors Charlotte, craignant de se trouver seule avec lui dans l'église, dut songer à sortir; car on ne voyait plus çà et là qu'un vieillard

tremblant, une vieille femme com'bée, se traîner vers la porte du temple : Charlotte sortit donc vivement de sa place, dont elle devait encore fermer la porte, ce qui la retint assez longtemps pour qu'elle se trouvât seule dans l'église avec Sylbourg, lorsqu'elle voulut passer devant lui.

— Je vous vois donc encore une fois et je peux vous faire mes adieux, lui dit-il d'une voix mal assurée, en marchant à sa rencontre.

— Vos adieux ! dit-elle, peut-être plus troublée encore de cette nouvelle que de se voir abordée par Sylbourg ; et elle pâlit subitement. Vous voulez donc nous quitter?

— J'ai reçu hier mon ordre de rappel, et je dois partir demain, répondit Sylbourg en se contenant à peine. Le soldat obéit, l'homme dût-il succomber. Mais je voulais du moins vous dire, Charlotte, qu'aussi vrai que je suis devant vous, mon malheur est décidé; en sortant de cette église, je vais me rejeter dans le monde, où je n'aurai plus qu'une pensée, qu'une douleur, et autour de moi le désert et la mort. Mais que me sert-il de vous le dire? ajouta-t-il d'une voix étouffée, et en fixant un regard sombre sur la jeune fille pâlissante. Ce qui m' arrive aujourd'hui était inévitable tôt ou tard, et je ne murmure pas que mon sort s'accomplisse sans délai. Adieu, Charlotte, soyez heureuse ! Aussi longtemps que ce cœur palpitera, votre image y sera gravée; et même, oublie de vous dès longtemps, je la conserverai cette image comme mon plus précieux joyau.

— Oublié!... Si je pouvais... Sylbourg! s'écria Charlotte, et sa voix fut étouffée par les larmes.

Transporté de douleur et de ravissement, il pressa sur ses lèvres la main de Charlotte, qui pencha un instant sa tête sur l'épaule de Sylbourg et dit avec angoisse :

— Eloignez-vous! éloignez-vous! Epargnez-moi.

— Toujours à toi, Charlotte! toujours!

En balbutiant ces mots il s'élança hors du parvis. Elle revint chez clic sans pouvoir se reconnaître; comme si la mort lui avait pov/ sur le cu'ur sa main glacée, clic cliancclait.

elle frissonnait, et put à peine dérober à sa famille l'horreur de son état.

Sylbourg était d'un tempérament ^if et impétueux, qui, soit pour le bien soit pour le mal, l'avait jeté souvent dans les extrêmes, qu'une organisation plus régulière évite , par cela même qu'elle ne se laisse pas égarer en désirs effrénés. Sans qu'il possédât un fonds bien solide d'esprit et de moralité, il y avait en lui d'heureuses dispositions et des germes de talent, mais aucun n'avait donné une direction décidée à son caractère, partagé entre une sensualité toujours avide de jouissances nouvelles et les raffinements d'un esprit froidement égoïste. Avec une imagination vive, il n'avait ni des principes solides, ni le sentiment de la beauté morale. Ce qui l'attirait sans cesse, c'était le nouveau et le singulier, mais il s'y attachait jusqu'à la fureur, et ne connaissait plus alors de résignation ni d'obstacles. Toute résistance ne faisait qu'accroître sa force de volonté, et il n'était jamais embarrassé dans le choix des moyens, pour atteindre le but qu'il s'était une fois proposé. La lutte ouverte le trouvait aussi préparé que les trames lentes et secrètes; il ne s'était jamais refusé une jouissance, quand il l'avait jugée digne d'être poursui^^e, et ce bonheur aveugle, partage assez ordinaire de ceux qui, l'ayant à peine obtenu, le foulent sous leurs pieds, avait fait la moitié du chemin dans presque toutes ses aventures. Avec les femmes, et surtout les femmes sensibles, c'était un vaillant chevalier; il entendait aussi bien la routine sentimentale que les poses héroïques; un singulier mélange de fougueuse sensualité et de poétique tendresse lui avait valu presque autant de victoires qu'il avait engagé de combats; il avait du talent pour tous les arts, sans être dans aucun autre chose qu'un dilettante; le seul don qu'il possédât au plus haut degré, c'était le coup d'œU de

l'observateur, et une connaissance des hommes qui le trompait rarement, en sorte qull n'était jamais longtemps embarrassé sur le rôle qu'il devait jouer dans les sociétés et les situations les plus diverses. Sa vivacité juvénile, le sérieux intelligent de ses manières, et en outre, une grande ■vivacité d'impressions, compléteront le portrait d'un homme qui doit nous occuper plus encore dans la suite; car il était destiné, non par nous, qui exposons seulement sous le voile de la poésie des faits réels et accomplis, mais par une volonté supérieure, à nous peindre l'iiistoirc du cœur humain sur une de ses feuilles les plus pures, en hiéroglyphes jusqu'à cette heure inexpliqués, et à se faire chez ses contemporains épouvantés un affreux renom, qu'il n'avait jamais attendu.

Il revint de l'église à la maison vivement ému; son visage était brûlant, ses yeux lançaient des flammes, en sorte que l'aubergiste du Kaisershof conclut du trouble où il le voyait qu'il lui était arrivé malheur.

En effet le major était si exalté, qu'il resta longtemps à se remettre et à reprendre son sang-froid. Il s'était préparé à une grande scène de séparation, peut-être dans le style de la Nouvelle Héloïse, et sa coquetterie étudiée l'avait abandonné tout à coup, et les fadeurs sentimentales étaient devenues une véritable tragédie, en d'autres termes, une affaire de cœur, pour parler le langage du temps où régnaient la poudre et les paniers. Devant la certitude que Charlotte l'aimait, tout l'homme de mensonge disparut, et l'étonnement de Sylbourg ressembla d'abord bien plus à la stupeur que nous cause la vue d'un prodige, qu'à l'orgueilleux sentiment du plus beau triomphe.

Mais le major n'était pas homme à désespérer de son bonheur, aussitôt qu'U était revenu à lui-même, ni à reculer d'effroi, si l'image de Sais se dévoilait devant lui.

Il lui suffit de se recueillir quelques moments pour arriver, avec le secours de son imagination passionnée, à ce résultat, que le Danemark tout entier ne hii pouvait rien offrir de comparable à la conquête qu'il espérait de faùe à Hambourg.

— Espérer? N'ai-je pas déjà tout obtenu? s'écria-t-il avec transport. Ne Tai-je pas vue pâlir comme un lis, au moment des adieux, pendant que ses yeux se remplissaient de larmes? Ah ! qu'elle était ravissante, lorsque, dans son effroi de me perdre, elle m'a laissé voir son amour, en m'assurant qu'elle ne m'oubliera jamais! Ah! si Ulrique l'avait vue! Elle qui me hait et me méprise ! Si elle savait de qui il est aimé ce Sylbourg qu'elle dédaigna! Elle l'apprendra quelque jour! Patience! patience! l'hem-e de la vengeance sonnera, quand l'orgueilleuse saura que le cœur d'une Charlotte Ackermann m'appartient ; ce qui est, je pense, un tout autre succès que d'obtenir une comtesse Ulrique de Lindenkron ! Le ^s orgueilleux n'a pas souffert d'être cueilli de ma main, eh bien, je m'adresse à la rose, la reine du printemps, pour quelle m'enivre de ses parfums et me charme de son éclat.

Telle fut à peu près la marche des idées par lesquelles le baron revint par degrés de son extase à la réalité, quoiqu'il pût se dire qu'il venait d'apprendre pour la première fois ce qu'était un amour, dont l'objet devait inspirer tout ensemble la plus ardente passion et le plus profond respect. La voix pure de Charlotte retentissait encore au fond de son âme; le charme de l'innocence, qui le pénétrait comme d'nn souffle éthéré, éloignait de lui toute basse pensée; l'image charmante de sa bien-aimée, avec sa grâce et ses attraits, réveillait en lui tous ses meilleurs desseins et les rêves enthousiastes de sa première jeunesse. Il croyait renaître; il s'enivrait des sentiments qu'il avait si souvent joués dans ses aventures amoureuses, et auxquels il croyait à peine aussi longtemps que durait la fièvre de ses sens.

Sa résolution fut bientôt prise de ne pas quitter Hambourg dans ce moment, et la chose lui était bien facile. Il écrivit sur-lechamp à son ami, le major de T. à Copenhague, et lui fit l'iiistoh'e de son amour, avec une instante prière d'employer son influence auprès du ministre, pour qu'on prolongeât sa résidence à Hambourg. Quelques extraits de cette lettre importante nous pemdront mieux les sentiments de Sylbourg, lorsque, sous la

première impression de son bonheur, il en faisait la confidence à son ami'. Il écrivait entre autres:

« Ne crois pas qu'il me soit facile de posséder une comédienne. Forme-toi sur Charlotte d'autres idées. Si elle n'était pas ce qu'elle est, j'aurais bientôt renoncé à sa conquête, car je suis rassasié des aventures. La maison qu'elle habite n'est point de celles où l'on pourrait filer un roman dans le genre des tiens. Nul n'est admis s'il ne montre pas la retenue convenable. Charlotte a dans toute la ville ime réputation de vertu; elle vit sous les yeux d'une mère qui l'a élevée dans les règles de la modestie. Je te jure qu'il y a dans toutes les conditions d'aussi honnêtes gens que parmi la noblesse. M. S., son demi-frère, est le directeur du théâtre, et me paraît un fort galant homme. Il est bon comédien, inimitable dans beaucoup de rôles; meilleur dans le comique ; dans la vie ordinake il n'a plus rien de l'acteur. La sœur aînée est considérée, aussi bien que Charlotte, comme une personne modeste et sph'ituelle. Elle joue parfaitement, avec plus d'art que sa sœur; son talent est plus étudié. Charlotte au contraire est la nature elle-même. »

Dans un autre endroit il revient sur son passé : «Oh! que je suis las des sots d'ici-bas! Ils naissent, vivent, croissent, aiment, sentent et meurent, comme il plaît à la chère routine, qu'ils nomment le bel usage. Que j'abandonnerais encore volontiers à la comtesse et mon rang et tout le reste, pour laisser mon cœur à Charlotte ! Par tout ce qu'il y a de sacré, j'aime cette jeune fille! Et veux-tu tout savoir? Charlotte m'aime; elle m'aime... Joie inexprimable! 0 Charlotte, je n'aurais pas vu par le miroir de tes yeux chaque battement de ton cœur; cet intime sentiment n'aurait pas persuadé le mien, si mes pensées n'étaient que folie ! Il ne serait pas l'objet de ma vénération profonde cet Etre qui doua de sympathie la poussière, si le

1 La correspondance de Sylbourg et de son ami au sujet de cette affaire est dans nos mains, et nous pourrons en citer par la suite d'autres fragments.

moindre mouvement de Charlotte, si le plus léger souffle de sa bouche ne me disait pas qu'elle m^aime ! Pourrais-je trouver une âme assez brûlante pour partager mon ivresse ! Mais toi, mon ami, tu es froid comme les glaçons du pôle! — Tu demanderas peut-être une description de Charlotte?... Charlotte... Mais avec quelles couleurs l'exprimer son image? N'oublie pas que mes yeux ne sont pas les tiens. Elle est belle? diras-tu. Sans doute! mais crois-tu qu'une femme qu'on aime doive être belle? Pour moi je n'échangerais pas contre l'idéal de la beauté grecque, s'il existe au monde, les traits expressifs de ma Charlotte ; taxe-moi de caprice. Je ne suis pas le premier qui adore sou caprice; je ne serai pas le dernier. Parmi tous les êtres que le Créateur a placés sur la terre, et qui s'agitent à sa surface, aucun n'est aussi énigmatique, ne sait moins où il va ni ce qu'il veut que la créature humaine. Et que veux-je enfin ! Posséder Charlotte? Oh ! je donnerais un monde pour la presser dans mes bras. Et ne seraitelle pas faite pour moi? Mon cher T..., il y a dans cette pensée toute une chaîne de tourments. Je maudirais mon existence, je m'élèverais contre la Providence chvine, si elle m'offrait le bien pour m'en faire un martyre.

« Quelle sera la fin de tout cela? me dù-as-tu. Je n'ai jamais pu souffrir cette question; je ne sais pas encore où cela s'achemine, bien loin de savok quelle en sera la fin. Crois-tu que je sache d'hier seulement comme vous pensez, vous autres, qui semblez tomber des nues, quand vous sortez un tant soit peu de votre cercle? Figure-toi une jeune fille qui ne représente pas le personnage d'une jMinna ou d'une Rutland, mais qui semble en avoir fourni le modèle ; qui unit l'esprit le plus agréable à la plus irréprochable vertu; qui parle, si tu veux le savoir, qui parle élégamment trois langues étrangères; qui possède le charme... et dis-moi ce qui lui manque, si ce n'est un morceau de vieux parchemin, pour changer en épouvantails toutes ces créatures qui brillent d'un faux éclat? Maudits soient vos préjugés !... Mais en te faisant sa description, j'ai oublié toutes mes colères. »

Après avoir achevé cette lettre, qui prouve déjà l'instabilité de

ses sentiments, il sonna son serviteur Olaf, et lui ordonna de la porter à Altona chez le commandant, qui était sur le point d'expédier un courrier avec des dépêches pour Copenhague. Le nègre reçut l'ordre avec sa soumission accoutumée, mais son œil perçant observa fort bien qu'il devait y avoir un intime rapport entre le contenu de la lettre et l'air joyeux de son maître. Il quittait lui-même Hambourg avec beaucoup de regret, parce que ses goûts de taverne s'y trouvaient bieii plus à l'aise que dans la monotone résidence de Schleswig, où le régiment de son maître tenait garnison. Là il ne trouvait ni d'aussi bons morceaux, ni d'aussi excellent grog; ni jolie musique, ni joyeux camarades, ni beautés faciles. Quelle joie, lorsqu'il apprit d'abord qu'il ne partirait pas, et qu'il devait déballer les effets déjà empaquetés ! Sa triste figure s'épanouit ; il ne se tenait pas de joie, baisait les mains du major, et, dans son jargon danois-allemand, il le comblait de mille témoignages d'amour et de dévouement. Sans y être invité, il jasait sur tout ce qu'il avait goûté de beau et de bon, qui n'était pas toujours d'excellent choix; comment, en dépit de sa peau noire, il avait réussi chez les belles de Hambourg; comment il y avait gagné de bons coups avec les jaloux matelots et autre canaille, mais qu'enfui il n'en était pas mort.

— Ah! je sais depuis longtemps que tu es un joyeux compère! s'écria le major en riant. Mais que fais-tu, dis-moi, de la cabaretière? Tu t'es rnontré une vraie souche de n'avoir su rien me dire de l'enfant? Va donc, vieux caniche, tu es devenu stupide et tu n'as plus de nez. Il faudra qu'enfin je te donne à l'écorcheur.

A ces mots le vieux nègre poussa un cri étrange, sauta d'un bond sur un jonc d'Espagne, qui se trouvait dans un coin, le mit dans la main de son maître, avec une vive pantomime, et cria, d'une voix suppliante, en lui présentant le dos, comme pour recevoir des coups :

— Frappe, massa, frappe! Olaf, bœuf imbécile... caniche... mais pas vieux... pas stu])ide... Il veut des coups... Pas à l'écorcheur... a encore bon nez... Frappe, massa... parce que la caba-

retière veut rien dire... Vieux coehon!... L'enfant est parti... chez des gens comme il faut... c'est tout ce que je sais... Frappe, massa... il veut des coups... Heureux Olaf, qui attrape des coups !

— Chez des gens comme il faut? dit le major avec curiosité. Olaf, ne crains pas Fécorcheur; je plaisantais, tu resteras chez moi jusqu'à la fin de ta vie, et tu seras toujours mieux traité.

X cette promesse extraordinaù'ement bienveillante de son maître, le nègre, qui avait sollicité vivement des coups comme une grâce, prit un air sombi-e ; il laissa tomber sur sa poitrine sa tète crépue, et se thit quelque temps immobile, les bras croisés. Le major eut beaucoup de peine à le consoler de n'avoir pas reçu les coups de bâton, qui auraient fourni la preuve manifeste, que malgré son âge il pouvait supporter une correction convenable. Enfin Sylbourg apprit des détails sur les premières tentatives du nègre dans la maison de la cabaretière, pour découvrir les traces de l'enfant de Berthe, et il vit bien que son vieil espion n'avait manqué ni d'adresse ni de zèle pour éventer le secret, mais que la rusée femme lui avait seulement donné à entendre que l'enfant était soigneusement élevé dans une bonne maison. Olaf déclara enfin à son maître qu'il ne désespérait pas encore d'en apprendre davantage ; ce qu'il n'avait pu gagner par la douceur, il saurait bien l'obtenir par un autre moyen ; avec toute son effronterie la cabaretière était extrêmement peureuse, et craignait comme un enfant les mauvais esprits. C'était là-dessus qu'il bâtissait son plan; peut-être une frayeur subite lui délierait mieux la langue que toutes les caresses et les galanteries d'un vilain vieux nègre.

Sylbourg était alors occupé d'affaires trop importantes pour attacher le même intérêt que naguère au secret de l'enfant. La femme au sujet de laquelle cette recherche l'avait occupé vivement, était devenue tout autrement l'objet de ses pensées, et, pour le moment, if''s'inquiétait peu des découvertes que son nègre pourrait faire. Il se borna donc à lui recommander la prudence, lui mit un écu dans la main, -et l'envoya porter à Alloua la lettre destinée pour Copenhague.

Mais Olaf sortit bien résolu de prouver à son maître par un service^ à ses yeux très important^ qu'il avait toujours sa première énergie pour les entreprises qui veulent ensemble la ruse et l'audace, et qu'il pouvait encore mener une affaire à bonne fin aussi bien qu'autrefois.

Les sentiments de Charlotte sur le major étaient à peine fixés, qu'elle regretta le mot qui lui était échappé, dans un moment d'émotion passionnée, et elle sentit avec effroi que ce mot avait, comme une parole magique, transformé toute son existence. Le courage qu'elle avait déployé dans une pénible résistance était brisé, et la conscience de sa faute irréparable succéda aux sentiments enthousiastes que le major lui avait inspirés. L'énigme secrète de son cœur s'était expliquée tout à coup, et cependant Charlotte ne pouvait définir le retentissement étrange qui venait ébranler son âme, comme du sein d'un monde inconnu. Elle ne savait plus ce qu'elle avait été jusqu'alors, encore moins ce qu'elle allait devenir; elle doutait de son amour; elle craignait de s'être abusée dans son choix ; tous les fantômes que Dorothée avait fait lever devant elle prenaient, depuis que Charlotte se défiait d'elle-même, une forme si repoussante, qu'elle cherchait, mais en vain, à fuù ces menaçantes apparitions.

Sa seule espérance dans ce pénible état, c'est que Sylbourg était parti, et qu'il ne reviendrait peut-être jamais. Alors le combat (jue cette scène d'adieux avait suscité entre son cœur et sa famille était pour jamais sans objet; elle respirait plus librement, chaque fois qu'elle s'arrêtait à ce dénoùment probable d'une fatale situation.

Son impatience d'apprendre par d'autres la confirmation de ce départ, la conduisit le surlendemain au soir chez la vieille dame, quoiqu'elle fût résolue à lui taire le secret de la rencontre à

l'église, plus à cause de l'angoisse qu'elle en ressentait que par défiance pour le cœur le plus fidèle du monde.

La conseillère était seule; elle s'était aussi proposé de parler à Charlotte de Sylbourg, ce qu'elle croyait pouvoir d'autant plus aisément que l'éloignement du major écartait la dernière pensée que la plus légère liaison eût existé entre lui et son amie. Le départ de Sylbourg l'avait extraordinairement touchée; elle croyait toujom-s plus fermement qu'elle l'avait bien jugé ; c'est ce qu'elle voulait dh'e à sa jeune amie, se préparant même à prendre au besoin près d'elle la défense du major.

— Dieu soit loué! te voici, s'écria-t-elle avec joie en la voyant. Je croyais déjà qu'un obstacle t'avait retenue.

Charlotte se jeta dans ses bras sans dii'e un seul mot, et la pressa longtemps de ses étreintes convulsives. Presque incapable de maîtriser son émotion, elle était sur le point de tout dire. La conseillère fut si troublée, que cette pensée lui traversa l'esprit sur-le-champ : «C'est donc vrai? elle l'aime I... » Elle était convaincue que Charlotte lui venait tout avouer. Mais la jeune fille s'était remise, et avait retrouvé sa sérénité, en sorte que les soupçons de la conseillère s'évanouirent. Pour se convaincre qu'elle lui faisait tort, elle lui dit tout à coup :

— 3Iais, mon Dieu, Charlotte, tu ne sais pas encore que Sylbourg est parti hier au soir pour Schleswdg?

A cette question inattendue, Cnarlotte rougit Aivement et dit avec embarras :

— Quoi donc? Comment? Parti, sans prendre congé? Voilà qui est fort malhonnête !

La vieille dame revenait à ses premiers soupçons et se voulait du mal de ce qu'elle avait dit, quand Charlotte ajouta d'un ton simple :

— Voilà bien ces officiers danois ! Us assiègent d'abord les salons dans toutes les formes, acceptent toutes les marques d'hospitalité, et disparaissent dès que la cheminée ne fume plus pour eux ou que la trompette sonné le départ.

— Qui dit cela, méchante? s'écria la vieille dame avec sa viva-

cité naturelle. Syl bourg sait son monde, et, dans sa visite d'adieu, il m'a chargée de saluer de sa part mademoiselle Charlotte Ackermann. Voilà ton caquet rabattu, à supposer, ce que je ne crois pas, que tu aies parlé sérieusement.

Cette fois Charlotte soutint en souriant le regard observateur de son amie et répliqua hardiment :

— Ce monsieur m'aurait plu tout à fait, s'il n'y avait pas en lui une certahie mobilité, qui empêche de lui accorder une entière confiance. Et puis, cette fatale ironie, que sa physionomie exprime quelquefois ! . . .

La conseillère prit vivement le parti du major, et assura que cette ironie était plutôt une contenance, qu'il prenait pour cacher une certaine timidité.

— Pom" thnide il ne l'est pas! dit Charlotte. Ecoute seulement là-dessus Fritz et Dorothée. Je crois pourtant que cette ironie est plutôt étudiée que naturelle. Assm-ément il a quelque chose de particuher; un feu qui s'allume et s'amortit, et qui parfois se dissimule. Je me le figure aimable, parce qu'il se défie de sa force. Chaque geste, chaque parole, trahit ce trait de son caractère.

Charlotte s'arrêta, comme effrayée du son de sa propre voix, et la conseillère ajouta :

— Ce ne sont pas toujours les hommes les plus mauvais, ma Charlotte, qui savent rendre leurs défauts aimables, mais ce sont bien souvent les plus dangereux pour notre sexe. J'avais dans ma jeunesse une amie, tout aimable, soigneusement élevée et d'une riche famille; elle s'éprit épcrdument d'un homme du plus mauvais renom, mais plein d'esprit, et qui savait cacher ses défauts sous des manières charmantes. Quand elle le connut mieux, ma pauvre Lucinde vit bien elle-même qu'il était indigne de son amour; mais il l'avait si fortement enlacée par cette dangereuse amabilité, par «ce feu qui s'allume et s'amortit et qui parfois se dissimule, » qu'elle ne put se détacher de cet homme. Et songe un peu qu'elle disparut un jour avec lui. Deux ans s'écoulèrent sans qu'on eût de ses nou\ elles. Enfin les pauvres parents apprirent qu'elle était morte misérablement, morte de faim, on peut le

dire, dans une mansarde, où elle languissait depuis une aimée avec son enfant, abandonnée par son infâme séducteur.

— Tu n'asjpas en vue Sylbourg avec ce récit? dit Charlotte surprise.

— Dieu m'en préserve! s'écria la vieille dame. Je voulais seulement te montrer que les défauts des hommes sont souvent pour les femmes des pièges plus dangereux que leurs vertus.

— Il faut pour cela que l'amour ait dégénéré en folie, dit Charlotte d'une voix timide. Je crois le cœur d'une femme capable de grandes faiblesses; mais aimer un homme que nous jugeons mauvais, vicieux et sans caractère, me semble aussi étrange que de vouloir cueillir des roses en hiver. Cela est contre nature, aussi un amour tel que celui qui perdit ta Lucinde me semble un amour sans vie, attaché à sa dernière espérance, comme à sa tige une feuille flétrie, battue par le vent de l'hiver.

— Bon Dieu ! s'écria la conseillère, toujours plongée dans ses réflexions, Sylbourg est d'une autre étoffe; ce n'est pas lui qui sera jamais perfide.

— Je le cautionnerais aussi, dit Charlotte, tant il me paraît excentrique, ou, pour mieux dire, brouillé avec lui-même, en homme qui ne trouve plus à rien une véritable satisfaction.

— Peut-être parce qu'il apprécie tout à sa véritable valeur, répliqua la conseillère. Ne me parlez pas de vos hommes à la mode, qui languissent et soupù-ent sans cesse, font briller leur anneau et leur tabatière, et qui, à force de s'étudier, n'ont plus une fibre de saine. Phit au ciel que mon docteur eut quelque chose de cette vive girouette danoise!

— Le docteur est un philosophe, le major un homme du monde, dit Charlotte. Leurs natures sont si diverses, que je ne saurais leur trouver un point de contact; et je suis persuadée que, s'il devait s'établn entre eux quelque intimité, ils ne tarderaient pas à se heurter violemment l'un l'autre.

— Et souvent les hommes les plus différents tendent au même but par des chemins opposés, répondit la vieille dame avec une singulière énergie; surtout, ajouta-t-elle en observant sou amie.

quand ce but exerce sur l'un et sur l'autre la même puissance d'attraction. Combien de fois l'amour n'a-t-il pas attaché au même objet des caractères tout à fait dillërents, sans qu'on pût dire lequel des deux rivaux était le plus sincèrement et le plus ardemment épris?

— C'est là un très savant chapitre, dit Charlotte, en regardant d'un air pensif la flamme de la bougie. Et quelle jeune fille voudra dire ce que devrait être l'homme qu'elle aimera uniquement et de toute son àme? Moi, par exemple, Sophie, que devraisje trouver à ton avis chez l'homme destiné à faire mon bonheur? Tu me connais assez intimement : voyons, que j'entende si cette fois encore tu parles selon mon cœur !

La conseillère, l'ayant considérée un moment d'un air observateur, lui dit avec surprise :

— Toi?... Quel homme il te faut? Comme si ce pouvait être encore une question ! Le meilleur sera toujours celui que ton cœur aura choisi.

— Mais si mon cœur s'abusait, ou, ce qui est pire encore, s'il était abusé? demanda Charlotte.

— Qu'oses-tu dire? s'écria la vieille dame, avec vm mélange d'émotion et de badinage. Tu t'abuseras si peu, que, si je vois bien la chose, tu ne feras jamais aucun choix! Mais ce n'est pas la question; tu veux savoir ce que devrait être ton futur époux? Peut-être la tireuse de cartes, la Portugaise Fanny du Kougelsort, te le dirait mieux que ton amie ; cependant, sans magie et sans horoscope, je crois savoir (jne l'homme (pii te conviendra le mieux, doit trouver en lui des dispositions poiu- toutes les choses où tu excelles; il sera, par exemple, sans passion extrême, mais d'autant plus ferme dans son amônr; vif et résolu, même mi peu tranchant en faits et en paroles, il sera néanmoins d'un caractère doux et paisible; nullement exalté, mais capable de partager ion enthousiasme pour le beau et de le ramener à la réalité. Qu'il sache encore se faire aimer de toi, plutôt que t'exprimer son amour par une exubérance de tendresse et de sympathie; il devrait même parfois te faire sentir la sévérité de son sexe. Sa

personne devrait f imposer, sa solidité te fixer et te plaire, mais sans te montrer jamais une supériorité intellectuelle, ni sm-tout envabii" et gêner ta tendance idéale. Tel devrait être l'époux de ma Charlotte, et le mieux serait qu'il charmât ton imagination sans remplh" et absorber tout ton être.

— Singulière espèce d'homme ! dit Charlotte pensive.

Ici l'entretien fut mterrompu par l'arrivée d'Unzer, et les deux amies remarquèrent sur-le-champ qu'il était aussi agité que distrait. Sa mère lui en fit l'observation, et d'abord il ne voulait pas en convenir, mais enfin il leur apprit qu'il s'était présenté à lui ce soir-là une chose qu'il n'avait jamais rencontrée dans sa pratique.

— On m'a demandé ce soir, leur dit-il, comme médecin dans les Passages, dans une des maisons mal famées, si nombreuses en ce quartier. Une tentative de meurtre avait été faite sur la maîtresse de l'auberge, avec des circonstances singulières et inexplicables. A mon arrivée, j'ai trouvé la femme au lit, baignée dans son sang, avec une blessure au cou. La lésion est grave mais non dangereuse. La chambre était pleine de gens de la catégorie la plus suspecte. J'ai été fort aise, je vous assure, (juand j'eus fait le pansement, de laisser là cette mauvaise compagnie.

— Il n'y a l'ien là de bien nouveau pour toi, dit la mère. Des cas pareils sont assez fréquents dans ces quartiers, et l'on n'en fait pas plus de bruit.

— Il se peut, dit avec distraction le docteur, que l'affaire m'ait ému plus que de raison, ilais ce hideux repahe, les hurlements, les lamentations des habitants de la maison et des voisins, l'évasion mystérieuse du meurtrier, tout cela m'a fait une impression que je n'avais pas encore éprouvée en semblable rencontre. De pareilles scènes font prendre en dégoût et en horreur l'humanité, et il faut être médecin pour surmonter ces sentiments ; car assez souvent l'or de notre science est enfoui dans la boue! Le vice est affreux en soi, mais dans le malheur il devient repoussant; c'est la brute qui hérisse tous ses poils. Une tentative de meurtre

— IRS —

an milion de gens qui sont eux-uièmes eapables d'un pareil attentat^ ofl're un étrange caractère : peut-on savoir si celui qui a commis le meurtre ne se ti-oUve pas à iios côtés, hurlant peutêtre et maudissant avec les autres, tel que me semblait être, je l'avoue, le bel époux de la dame blessée, tout fait pour témoigner de la sorte sa tendresse à sa charmante épouse.

Schi-œder vint chercher sa sœur pour la ramener à la maison ; selon son usage, il était pressé ; il ne s'arrêta guère à écouter l'aventure du docteiu-, et Charlotte et lui souhaitèrent le bonsoir à leurs amis,

La conseillère, après les avoir accompagnés jusqu'à la porte de la maison, trouva, en rentrant dans la chambre, son fils la tête appuyée sur la table, et comme épuisé de fatigue. Il se releva lentement, quand sa mère lui eut demandé s'il était souffrant. Elle fut effrayée de sa pâleur extraordinaire, et s'écria, saisie d'un fâcheux pressentiment :

— 0 Charles, tu n'as pas tout dit !

— Ne vous ai-je pas dit que je n'ai rien vu de pareil encore? répliqua le docteur, en prenant sa mère par la main, et, après une courte pauSe, il lui demanda, a\ ec un mystérieux sourire, si elle se souvenait encore de l'enfant qui avait fixé l'attention de Charlotte à la fin de l'automne, dans la maison de la cabaretière, et qui avait disparu d'une façon si incompréhensible?

— Eh bien ! dit la vieille dame w ement troublée, qu'est-ce que cet enfant a de commun avec la tentative de meurtre?

— Je voudrais bien le savoir! répondit le docteur avec un profond soupir. Oui, c'est une affreuse et singulière histoire, maman! Mais je ne pouvais vous la conter en présence de Charlotte. Sachez que la femme blessée est la cabaretière elle-même. Ce soir elle a été surprise dans son lit par un homme masqué, qui la pressait, sous menace de mort, de lui découvrir où avait passé l'enfant de Berthe. Heureusement des gens sont accourusà ses cris; l'inconnu a pris la fuite et s'est échappé sans laisser de traces.

— Dieu du ciel ! s'écria la vieille dame, en joignant ses mains tremblantes. Quel fatal secret environne donc cet enfant! Ce

n'est pas assez qu'il disparaisse, ou le cherche maintenant le poignard à la main! Ah! il a sans doute cessé de vivre.

— Sur ce point soyez tranquille, répondit paisiblement le docteur. L'enfant est soigneusement élevé... chez moi!

— Chez toi ! dit la dame, qui voulait à peine en croii'e ses oreilles.

— Eh! comment, siage conseillère? dit Uiizet en cairessant de la main les joues de sa mère. Vous ne l'avez pas d'abord deviné ! Quel autre, petite maman, quel autre que moi dans tout Hambourg pouvait prendre un si vif intérêt à un enfant pour lequel la noble Charlotte avait tant à souffrir? Je résolus à l'instant même de lui sauver les embarras dans lesquels l'avait jetée la bonté de son cœur, sans que l'enfant perdît en rien la protection promise; mon ami, le sénateur Trauwalt, entra dans mon dessein; avec l'autorisation de la police, nous retirâmes l'enfant secrètement de chez la cabaretière, à qui mon argent et l'ordi'e sévère4ii magistrat fermèrent la bouche. Maùitenant, maman, qiie pensez-vous que dise Charlotte, quand elle apprendra un jotuqui lui a dérobé son petit protégé?

— Mais où esi l'enfant? où l'as-tu relégué? s'écria la mère en versant des larmes d'attendrissement.

— Mon jardinier Paul l'a reçu, dit le docteur, et sa femme l'allaite en même temps que le'feien. Oh! si vous pouviez voir les deux petites créatures se disputer le sein de la mère, qui ii' appartient cependant, par ch'oit divin et humain, qu'à l'un des deux !

— Vite! vite! conduis-moi auprès de lui. Je veux voir si ces gens le soignent bien; sans cela je ne fermerais pas l'œil cette nuit. Car il m'appartient maintenant, n'est-il pas vrai, Chai'les? C'est moi qui l'ai retrouvé. Mais quoi? Est-ce un garçon, une fille? x\-t-il reçu le baptême?

— Pensez-vous que je veuille donner à ce triste monde un païen de plus? Oui, sans doute, il est baptisé; il a un nom chrétien, un nom céleste, car c'est celui de son bon ange : le nom de Charlotte !

— Voyez -vous ! . . .

Et la mère menaça son fils du doigt, et ses yeux lui lancèrent un éclaii".

Cnzer porta la main de sa mère à ses lèvres, mais sa figure se rembrunit :

— Tout cela n'est pas Tessentiel, dit-il; nous oublions l'affreux attentat commis ce soir chez la cabaretière !

— Voilà ce qui arrive ! On perd la tète de joie, dit la conseillère, qui ne pouvait revenir encore de sa surprise. La pauvre femme! comme elle doit souffrir! Je veux lui envoyer tout de suite quelques rafraîchissements, du vin et des confitures, de vieux linge et de la charpie... ou dois-je lui faire cuire une bonne soupe, ou lui préparer une couple de bouteilles de limonade?

Si peu disposé que fût le docteur à plaisanter, il éclata cependant de rire, à voir le souci que sa mère prenait de la cabaretière.

— Fort bien ! fort bien ! cUt-il , mais rhonnête femme s'accommodera mieux encore d'une bouteille de cognac et d'un lopin de viande fumée. Que nous importe cette vieille sorcière? Que le diable l'emporte ce sou ou dans dix ans, cela est fort égal. C'est à l'enfant, à ce pauvre petit enfant, que nous devons penser. On est à sa piste, et qui sait quelle trame on forme en ce moment pour s'emparer de lui? D'après ce que nous avons appris ce soir, quelque homme abominable est intéressé au plus haut point à nous l'enlever, et Dieu sait pour quelle raison ! Je n'aurai pas un moment de repos avant de savon- l'enfant en parfaite sûreté. Conseillez-moi, maman; que faut-il faire?

La conseillère fut d'abord aussi embarrassée que son fils; mais, en femme habile et prudente, elle trouva tout de suite le meilleur parti à prendre pour le moment.

— Personne, dit-elle, excepté le jardinier et sa femme, qui sont des gens siirs, ne connaît l'asile de l'enfant, pas même la cabaretière. Mon avis est donc qu'il faut le laisser où il est. Il est accoutumé au lait de la mère : pourquoi le lui retirer sans nécessité? Quand même la vieille causerait et dirait que tu as pris

Tenfant sous ta garde, nul ne sait où tu l'as placé. Son bon ange, qui a protégé jusqu'ici merveilleusement la petite créature, ne l'abandonnera pas; ainsi donc, mon Charles, rassure-toi; l'enfant est mieux et plus sûrement qu'il ne serait peut-être dans un autre asile. Laisse-le du moins à la jardinière tant qu'il est au berceau; nous verrons plus tard ce qu'il conviendra de faire.

Le docteur finit par se persuader que sa mère avait raison ; ils jugèrent à propos de faire connaître au jardinier et à sa femme tout ce qui s'était passé chez la cabaretière, afin d'exciter toujours plus leur vigilance.

— Je crois, dit Unzer, mon bonheur attaché à cet enfant; et qui sait, pensait-il en lui-même, si la petite Charlotte ne m'aidera pas à gagner l'autre?

Charlotte revint de chez la conseillère l'esprit plus tranquille. Ce que lui avait dit son amie non-seulement la rassurait à l'égard du monde, mais encore lui rendait sa confiance évanouie ; car le jugement de Sophie sur Sylbourg était parfaitement conforme à la voix de son propre cœur. Elle était soulagée d'un poids énorme ; toutes ses alarmes de la veille et du jour étaient évanouies; elle se sentait comme échappée à un péril effrayant, mais, après tout, purement imaginaire.

Lena avait été la nourrice de Charlotte, et dès lors attachée à cette jeune fille; elle en était tendrement aimée, et avait même dans son cœur une petite place réservée pour les plus intimes confidences ; Lena avait ce jour-là dans toute sa tenue quelque chose de singulièrement embarrassé; elle suivait partout sa jeune maîtresse et puis elle l'évitait tout à coup; elle répondait de travers à toutes les questions ; en un mot, elle était à tous égards tellement hors de son état habituel, que Charlotte s'en aperçut enfin et lui demanda ce qu'elle avait, et d'où venait so

embarras et son trouble? La vieille ne put reculer devant une explication, et, paraissant hors d'elle-même, elle balbutia ces mots :

— Bon Dieu! je n'aurais pas dû le faire; je sens bien maintenant que j'ai commis une grande faute; mais je n'avais pas d'abord la tête à moi, et la lettre était dans ma main et avec ça une pièce d'or, qu'il avait déjà disparu au bout de la rue, et dans la nuit noii'e comme l'encre.

— As-tu la fièvre, Lénal s'écria Charlotte en tressaillant. Quelle lettre? Quelle pièce d'or? Et de qui parles-tu?

— Puis-je le dire ? repartit Lena tremblante. Mais il me sembla entendre une langue étrangère, quand il me conjnra de remettre le billet à «ma gracieuse maîtresse; » qu'autrement il n'y survivrait pas, et que j'aurais sa mort sur la conscience. Et que saisje encore tout ce qu'il m'a dit, comme s'il l'avait lu dans un livre ou entendu dans une comédie. Il se disait l'homme le plus malheureux du monde, et me conjura, me supplia de vous remettre sans retard cette lettre.

A ces mots elle tira de son sein, d'une main tremblante, un billet élégamment phé, et, en détournant les yeux, elle le tendit à Charlotte, qui le saisit vivement.

L'adresse portait son nom ; elle était d'une belle et ferme écritm"e d'homme, mais les caractères étaient nouveaux pour elle. Elle supposa aussitôt que la lettre pouvait être de Sylbourg.

— Lena! qu'as-tu fait? dit-elle en pâlissant, et, avec un léger frisson, elle jeta la lettre sur la table.

— Je vais la jeter au feu, et je devrais brûler aussi la main qui Ta reçue, s'écria la fidèle nourrice.

Maii? Charlotte l'arrêta, couvrit la lettre de sa main, et interrogea Lena en balbutiant :

— Qu'a-t-il dit? Qu'd mourrait si je ne lisais pas sa lettre?

— Non, non! ce n'est pas ce qu'il a dit, mais qu'il mourrait si je ne vous la donnais pas. Maintenant la diose est faite ; le monsieur étranger a ce qu'il désire; rendez-moi donc ce maudit papier.

— Quel air avait-il? demanda Charlotte, qui ne paraissait

plus en humeur d'admettre l'interprétation sopliistique de sa nourrice.

— Je vous ai dit que la nuit était aussi noire que l'encre, quand

il me parla.

— Mais sa taille? Etait-U grand ou brun... ou petit, veux-je

dire !

— C'était un homme de grande taille ; des éperons, un grand

manteau.

— Avait-il un accent étranger?

— Rendez-moi cette lettre, chère demoiselle ! disait, d'une voix suppliante, Lena, toujours plus troublée. Je n'attends rien de bon, si vous la lisez. Croyez-moi, jetons la lettre au feu et la pièce d'or au tronc des pauvres.

— Fais cela, chère Lena, et je te donnerai volontiers le double, dit Charlotte, à qui l'angoisse de la nourrice rendait peu à peu sa fermeté. Mais ne brûlons pas la lettre. Il me faut écouter tant de choses qui me déplaisent ou dont je ris: pourquoi n'oserais-je pas aussi en lire?

— Ah ! chère maîtresse, j'ai souvent ouï dire que les écrits sont plus dangereux que les paroles; et même, quand le malm esprit veut tenter un pieux chrétien, il le fait de préférence avec une lettre d'Urie, parce que l'œil est plus aisément séduit que l'oreille.

— Tu as raison, Lena, répondit Charlotte, dès lors fermement résolue à lue la lettre, en persuadant à sa fidèle servante qu'elle ne la Ihait pas. Je ne veux pas ouvrir la lettre; qui sait quelles choquantes expressions elle renferme ! Mais nous la garderons prudemment, afin d'avoh au besohi un témoignage contre cet inconnu, s'il se hasardait encore à nous importuner. Ecoute maintenant, Lena, si tu tiens à mon amitié, ne reçois jamais pour moi une lettre d'un inconnu. 0 ciel! et si ma mère le savait! Que personne dans la maison ne s'en aperçoive. Il y a trop longtemps que nous babillons ensemble. Ya-t'en, ils se demanderaient làbas ce que nous avons à faire ensemble de si important. Prends un air tranquille; va, je te suivrai.

A ces mots elle poussa avec impatience vers la porte la vieille femme, qui, malgré son trouble, pensait bien plus à sa chère demoiselle qu'à elle-même. A peine Lena eut- elle quitté la chambre, que Charlotte brisa le cachet d'une main tremblante, pressa un moment, avec une prière muette, la lettre contre son cœur palpitant, et ouvrit la feuille qui allait décider de son sort.

La signatui'e portait : Max de Sylbom-g.

Pendant les derniers jours de l'année, il avait régné un mouvement inaccoutumé dans cette grande maison des comtes Lindenkron, au Schaarmarkt, que nous avons déjà décrite en passant; les contrevents s'ouvraient; les ouvriers entraient et sortaient sans cesse, pour mettre en état les appartements, dès longtemps inhabités. Le vieil intendant, qui, depuis la mort de son maître, était resté seul dans la maison, avait depuis le matin jusqu'au soir des ordres à donner, et bientôt tout le voisinage du Hohle-Weg sut que la jeune veuve, la comtesse Ulrique, allait revenir à la ville pour y fixer sa résidence, après avoir passé l'année de deuil dans ses terres du Holstein. Cette nouvelle réjouit surtout les pauvres du quartier, qui n'avaient pas oublié la bienfaisance de la comtesse ; mais les ouvriers et les petits artisans, qui avaient éprouvé une sensible diminution dans leurs bénéfices, quand cette maison opulente s'était fermée, virent aussi avec joie le retour de leur belle et généreuse protectrice.

Enfin, le dernier jour de l'année, plusieurs voitures de voyage, pesamment chargées, roulèrent sous la porte voûtée ; la comtesse, encore en grand deuil, tendit amicalement la main au vieil intendant, qui l'aida à descendre de carrosse, et elle lui remit à l'instant même une somme d'argent, à distribuer entre les pauvres gens que l'arrivée de leur bienfaitrice avait attirés vers la porte cochère; et, tandis que les domestiques enlevaient les

effets sous la surveillance du chasseur, elle se rendit avec ses deux fils, Tun de quatre ans, l'autre de trois, et sa dame de compagnie, dans les appartements préparés pour la recevoir.

Epuisée par le voyage et par l'impression que faisait sur elle ce retour dans les lieux témoins de sa vie passée, elle se jeta, en habit de voyage, sur un siège près de la cheminée, et s'abandonna en silence aux réflexions douloureuses que réveillait en elle le contraste du présent et du passé. Elle tressaillit, quand son plus jeune fils, le petit Waldemar, s'élança vivement contre elle, en lui demandant où était papa? Elle pressa convulsivement l'enfant contre son cœur, fit signe à la bonne d'emmener les enfants, et, versant d'abondantes larmes, elle s'écria :

— Ne te l'ai-je pas dit, Françoise, que mon retour dans cette maison m'affecterait plus violemment que tout ce que j'ai souffert depuis mon départ? On ne devrait jamais quitter les lieux où l'on a vu expirer son bonheur, où chaque objet semble partager notre douleur et l'adoucir, parce qu'il nous rappelle aussi le souvenir de nos jours heureux. A présent au contraire, après une si longue absence, tout me semble ici étranger et mort ; j'ai offensé mes pénates amis, quand je me suis éloignée d'eux, pour pleurer mon Arthur dans une contrée inconnue; ô ma chère, explique-moi pourquoi nous avons quitté cette demeure?

Françoise s'approcha de la comtesse en pleurs, s'assit à ses pieds sur un tabouret, et lui répondit avec douceur :

— Cela valait mieux ainsi, croyez-moi, madame. Ce n'est pas le souvenir des jours heureux que nous avons fui, mais le moment affreux où tout nous disait dans cette maison que ni larmes ni prières ne vous rendraient plus votre cher époux ! Ce fut du moins une consolation pour vous de ne plus rien voir de ce qui rappelait à vos sens cette heure funeste ; la douleur était concentrée dans l'àme qui pouvait s'y abandonner tout entière ; et puis faut -il vous rappeler encore que vous respirâtes plus librement, quand vous fûtes sortie de Hambourg , parce que cette horrible épreuve n'était pas la seule qu'il vous eût vu soutenir.

A ces mots^ Ulrique effrayée leva la tête ; une pâleur mortelle couvrit son visage; ses larmes, si brûlantes, semblèrent tarir tout à coup, et, saisie d'une secrète angoisse, elle s'écria :

— Que me rappelles-tu, Françoise? Veux-tu parler de ce misérable, mille fois plus détestable que son âme noire n'a pu. Dieu merci, le prouver par l'effet jusqu'à cette beure? Ab! quel affreux souvenir tu réveilles en moi ! Je sais maintenant pourquoi Hambourg, pourquoi cette maison me faisait borreur. Car la tombe paisible de mon Arthur ne me causait point d'effroi. Grâce au ciel, l'ange de la réconciliation l'a prise sous sa garde, et, à sa dernière heure, mon noble époux a pu reconnaître, avec im regard que la mort illuminait, l'infâme traître qu'il avait tenu SI longtemps pour son véritable ami. Bon Dieu, ma chère Françoise, que serais-je devenue, si Arthur avait emporté dans la tombe ce soupçon contre moi ! Sa mort eût été aussi la mienne, et l'infernale vengeance que poursuivait ce Sylbourg triompherait maintenant, comme une éternelle ironie contre tout ce qu'il y a de saint et de fidèle dans le cœur humain !

— Calmez-vous, madame, dit Françoise, qui n'avait pas vu depuis longtemps la comtesse aussi agitée. Cet homme ne mérite pas que vous pensiez un moment à lui, bien loin qu'il vous doive troubler. Qu'il ose seulement!...

— Oser? s'écria Ulrique, dont les traits exprimèrent soudain l'orgueil et la résolution. Que pourrait-il oser? Il a joué sa partie, et, comme je le connais, il se gardera bien de reparaître devant mes yeux. Ses pareils sont lâcher et abattus, dès le moment qu'ils savent qu'on les connaît à fond. Oser!... Vraiment, le mot me fait rire.

A ce moment on entendit d'une chambre voisine une pendule, qui sonna lentement neuf heures. La comtesse eut un léger frisson ; cependant elle reprit aussitôt sa fermeté, et, quand le deiiiicrcoup eut retenti, elle dit d'une voix paisible :

— Neuf heures ! Le moment où mon Arthur expira; au dernier coup il rend.'iif le dernier soupir. Comme ces vibrations retentissent dans notre âme! Je crois que mon oreille reconnaîtrait

le son de cette pendule entre mille, tant il est ineffaçable dans mon souvenir !

Françoise était superstitieuse; elle frémit, à cet avertissement soudain, qui rappelait une heure néfaste, dans un moment où ce souvenir l'occupait déjà si vivement elle et sa maîtresse. L'accent de cette voix d'airain, qui dans un autre temps aurait à peine attiré son attention, ne lui parut point de bon présage, quoiqu'elle ne put se rendre compte de son émotion.

Après une pause Ulrique se leva de son siège, ôta doucement son manteau, et fit appeler le vieil Ingbert, son intendant.

— Vous avez bien réglé toutes choses en mon absence, mon fidèle ami, dit-elle au vieillard d'un ton affectueux. Je me sens déjà chez moi dans cette demeure, et, grâce à vous, j'aurai bientôt repris toutes mes habitudes.

Elle lui demanda ensuite plusieurs détails sur le nouvel étabUssement ; le questionna sur diverses personnes, sur ce qui s'était passé en son absence. Ingbert répondait fidèlement à tout. Mais, lorsque la comtesse parla des anciens amis de la maison, et voulut savoir de lui s'ils avaient demandé quelquefois de ses nouvelles, elle crut voir que sa tranquillité Tabandonnait; il balbutia avec embarras quelques noms connus, et ne Youlait pas s'expliquer. Cela surprit sa maîtresse; elle le pressa de dire ouvertement ce qu'il avait sur le cœur, et ajouta en badinant :

— Souvenez-vous donc, mon vieil ami, que je fus toujours curieuse. J'aimais surtout à savoir comment se comportaient hors de notre société les personnes qui fréquentaient notre maison j voici plus de dix-huit mois que j'avais quitté Hambourg: vous savez sans doute bien des nouvelles, et peut-être y en at-il qui me touchent.

Les derniers mots de la comtesse mirent l'honnête Ingbert tout hors de lui, et il la pria d'un ton suppliant de ne pas le presser davantage aujourd'hui, qu'il était si joyeux de voir heureusement revenue sa bien-aimée maîtresse. Ce qu'il voulait et ce qu'il devait lui dire cadrait mal avec une joyeuse salutation

de bienvenue, et il n'avait pas le courage de lui faire cette peine aujourd'hui.

— Mon pauvre Ingbert, quels discours tenez-vous là ? s'écria Ulrique avec émotion. Que serait-il arrivé de fâcheux qu'il me serait plus difficile d'entendre aujourd'hui que demain ou aprèsdemain ! Je trouve ma maison en bon état; d'amis intimes, dont le sort pût me toucher profondément, je n'en ai point dans cette ville. Tout ce qui m'intéresse, ce qui me touche, depuis la mort de mon mari, est en bon état; parlez donc ouvertement, Ingbert, car je veux tout savoir, et je vous ordonne de ne me taire aucun secret.

A cet ordre, donné d'un ton presque impérieux, le vieillard jeta sur la comtesse un regard à la fois timide et compatissant, et il répondit avec un abattement visible :

— Ah ! ma chère et honorée dame, faut-il qu'il nous arrive toujours les choses les plus tristes du monde? Il y a des hommes ftmx et détestables, qui pourraient noircir la fidélité et l'innocence la plus pure, et tenir contre elle les plus infâmes discours! Pardonnez-moi donc, madame, si je vous dis ce qui me cause plus de peine et de douleur que je ne croyais pouvoir en ressentir dans mes vieux jours, et après la mort de mon maître bienaimé. Oui, madame, vous avez été l'objet des plus abominables propos; on a dit que, pendant la vie du bienheureux seigneur comte, vous avez eu une liaison avec le baron Sylbourg, et que le baron, que l'on croit capable de toutes les scélératesses, a trahi non-seulement son ami, M. le comte, mais aussi vous-même; et que sais-je encore les détestables et absurdes propos qu'on a tenus! J'ai dû les entendre de mes oreilles, à la honte des misérables humains, qui tantôt débitaient hardiment toutes ces balivernes, tantôt prenaient un air grave, joignant les mains et disant (jue c'étaient d'affreux mensonges, et que celui qui osait tenir de pareils discours sur une femme comme vous méritait d'être fouetté dans la place publique.

tJlriquc avait écouté traii(|uillcment et sans changer de visage le récit de son intendant ; seulement, aux derniers mots, sa taille

élancée se ploya légèrement ; elle regarda fixement le vieillard avec un air de surprise, comme si elle n'eut pas bien compris le sens de ses paroles, après quoi elle reprit sa fermeté et une attitude fière, et dit paisiblement au vieillard :

— Il suffit, Ingbert. Les bommes qui ont excité votre colère ne sont pas dans le fond aussi mécbants que leurs langues, et il faut avoir pour eux de l'indulgence. Pour le baron, il a fait sagement de quitter Hambourg et de céder devant l'opinion publique.

— M. de Sylbourg, dites-vous? répliqua Ingbert. Eh mais! il a passé tout l'hiver à Hambourg, et hier à midi je l'ai vu entrer à cheval par la porte d'Altona.

— Le major ici? dit Ulrique, comme frappée d'un coup de tonnerre et toute tremblante : Françoise, as-tu entendu ?

Françoise regarda la comtesse, qui avait peine à maîtriser son trouble, et elle répondit :

— La chose doit-elle vous surprendre si fort, madame la comtesse? Et que vous importe au fond où séjourne M. de S\lbourg?

— Tu as raison, dit Ulrique en tâchant de se remettre; et je ne sais en vérité pourquoi cette nouvelle m'effrayait. Le voyage m'a, je crois, fatigué les nerfs et j'ai besoin de repos. Allez, Ingbert, et fêtez joyeusement Sylvestre. Nous nous parlerons demain, et je vous dirai comment j'entends que nous vivions ici. Bonne nuit !

Après que le vieillard se fut retiré, Ulrique se jeta épuisée sur le sopha, en cachant son visage sur les coussins. Elle resta longtemps sans mot dire, et Françoise, assise devant elle, n'osait pas interrompre ce lugubre silence. La pendule avait depuis longtemps sonné dix heures; enfin la comtesse se releva, et dit avec un triste sourire, en tendant à travers la table la main à son amie:

— L'homme est toujours un enfant en présence de la destinée, et, sous quelque forme qu'elle se présente à lui, elle le retrouve toujours dans son ancienne faiblesse. D'aussi loin que je connais ce Sylbourg, il eut toujours sur moi une sinistre influence, et chacun de ses pas m'a été fatal. Dans le temps même

où, jeune fille sans expérience, je prêtai clans Copenhague une oreille trop empressée à ses hommages, je le redoutais dans le fond beaucoup plus que je ne savais me Tavouer à moi-même ; ignorant mon propre cœur, je pris pour de l'amour la crainte qu'il m'inspirait, tandis qu'en sa présence je ne respirais pas librement. Ah ! Françoise, que l'homme est une étrange créature, puisqu'il peut méconnaître son plus secret sentiment, la voix la plus intime de son cœur! Je me figurais que j'aimais cet homme; son ardeur impétueuse me troublait; sa violente passion tri'ébranlait, et soudain, quand j'allais être sa proie pour toujours, le ciel propice permit que je le connusse assez tôt pour ce qu'il est, un homme froidement égoïste, sans aucuns principes, sans croyance religieuse, sans humanité ; pour qui rieii n'est si sacré ni si pur, qu'il hésite à le sacrifier à son effrénée sensualité ! Quel jour affreux se fit dans mon âme ! J'étais comme égarée, et je voulais mourir de douleur, de honte et de regret, quand je surpris les plus vils sentiments chez l'homme qui pouvait déjà me croire à lui. L'ancienne crainte qu'il m'avait jusqu'alors inspirée se changea en un profond mépris, et ce fut seulement quand je mesurai l'abîme vers lequel j'avais couru sans prévoyance, que je me retrouvai moi-même, et que je me sentis la force de résister à cet homme et de rompre avec lui.

— Et cependant, même après votre mariage, il demeura l'ami de votre époux ! dit Françoise en soupirant et en secouant la fête.

— Tu n'as pas connu le comte comme moi, répondit Ulrique, sans cela tu en serais moins surprise. Arthur, avec toute sa bonté, était d'une obstination extraordinaire ; dans certaines situations de la vie, l'amour pouvait moins que tout le reste dominer ses autres inclinations j Sylbourg était son plus ancien ami de jeunesse; le comte aurait, je crois, douté de lui-même plutôt que de cet homme, si redoutable était la puissance que le traître exerçait sur lui par sa dissimulation profonde, en l'enchaînant jusque dans ses sentiments les plus intimes et en épiant ses plus secrètes pensées. Quelquefois j'essayai de lui ouvrir les yeux sur ce personnage, si peu digne de son amitié, mais combien j'eus à

me repentir de mon entreprise ! Non que j'en fusse moins aimée de mon époux, mais je \is bientôt que Sylbourg n'en était que mieux dans son esprit, comme si, dans la crainte de le perdre à cause de moi, Arthur se fût senti pressé de s'attacher à lui plus étroitement. Pendant tout ce temps funeste où Sylbourg fréquenta presque journellement notre maison, le misérable montra en ma présence un calme et une assurance qui me mettaient souvent hors de moi-même. Enfin la mesure était comble j lorsqu'il crut avoir enlacé mon époux, au point d'assurer le succès de sa trame infernale, le comte, mortellement malade, n'avait plus que quelques heures à vivre; il s'agissait de nommer juridiquement un protecteur et un tuteur pour mes enfants et pour moi : alors Sylbourg essaya d'exécuter le plan de vengeance qu'il avait longuement médité contre moi, parce que je m'étais séparée autrefois de lui avec horreur. Tu connais l'histoire de cette malheureuse lettre, qu'il avait gardée de moi depuis l'époque de mon aveuglement, et qu'il mit dans les mains du comte, comme une preuve de ma faute ! Mais, grâce au ciel, la flèche était trop acérée; elle s'écarta du but, atteignit l'archer maladroit, et le blessa, autant du ntoins qu'il était vulnérable.

Je suis assurée, dit la comtesse après une pause, que le baron ne visait à rien de moins qu'à se faire nommer tuteur par le comte mourant, ce qui l'aurait rendu maître de ma personne et de tous mes biens. 0 Françoise, qu'est-ce que la calomnie et les vains caquets du monde auprès de cette horrible pensée? Figure-toi ce qui serait arrivé si le perfide était parvenu à irriter mon époux contre moi, et si je n'avais pu réussir à me justifier ! Quel aurait été mon sort ! Mais Dieu en a décidé autrement ; car j'avais aussi dans mes mains des lettres de ce temps éloigné, et Sylbourg croyait que je les avais anéanties.

— Je n'oublierai jamais notre eff'roi, quand nous entendîmes le coup de pistolet, dit Françoise. Le baron, aussi pâle qu'un linceul, s'élança aussitôt après de la chambre mortuaire, et depuis nous ne l'avons pas revu.

— Ne pensons plus à cette heure, reprit Ulrique en frissonnant. Si Arthur l'avait tué, quelle affreuse complication cela n'aurait-il pas causé ! Oui, il valait mieux que le traître ne reçût pas ici sa récompense, et de la main d'un mourant. Il n'en est pas moins jugé !

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