FRAGMENTS DES LETTRES DE CHARLOTTE
« Il y a longtemps que je ne t'ai vue, ma Sophie. Les actes les plus innocents de notre vie devraient-ils rencontrer tant d'obstacles? Dans le tourbillon des affaires, avec la contrainte de la coutume, sous les regards de mille témoins curieux, arrive enfin, après de longs jours, une heure où nous savourons la douceur de notre amitié, où nous échangeons nos secrètes joies, si ridicules aux yeux d'un monde raffiné; d'un monde (jui rougit de ses propres sentiments, et qui hésite à faire une bonne action, si elle choque le bel usage. Nous vivons dans la même ville, et pourtant nous sommes séparées. Ma vie s'envole, elle m'échappe, et je souhaite de m'éveiller bientôt de ce rêve pour ne plus rêver jamais. Depuis quelque temps je vois tout sous un jour sombre; l'âge de l'enfance est passé, et je deviens réfléchie de bonne heure. 0 Sophie, mes jours futurs ne seront pas, je le crains, aussi sereins que mes jours passés ! Mon àme est glacée comme la saison, mais j'irai auprès de toi, et tu me consoleras. Nous avons repris Clavijo; lorsque j'étais dans le cercueil, que je représentais la défunte Marie, me figurant que j'étais morte, pâle, insensible, et entendant néanmoins le bruit du monde autour de moi : o ma Sophie, je ne puis te dire ...»
« Tout ce qu'on nous a dit à l'une et à l'autre du baron de S. ne sont que des fables, comme il en faut chaque jour à la curiosité publique. Tu sais combien je déteste les fades louanges, auxquelles les personnes de notre état sont exposées , et qui pourraient me faire prendre en haine l'art lui-même. Une comédienne est-elle donc un hochet à l'usage de tout le monde, parce qu'elle se produit en public sous mille formes diverses, et que ses fonctions l'obligent de plaire aux regards d'une frivole assemblée? Combien peu de gens viennent à nous avec le cœur ! Au milieu du bourdonnement de tant de sots, qui voltigent autour de nous, nous devons apprendre à souffrir bien des choses , quoique tout ce qui ressemble à ces fadeurs me soit insupportable. Il est assez triste que quelques-unes d'entre nous aient justifié cette opinion et la justifient encore! Ce préjugé contre notre état m'a quelquefois si fort irritée, que plusieurs en ont ressenti les effets. Tu sais que je pouvais quitter honorablement le théâtre, et j'en aurais saisi l'occasion, si j'avais pu espérer d'être plus heureuse dans une autre carrière. Sophie ! tous nos sentiers sont semés d'épines et de roses, d'épines surtout ! »
«Tu es cruelle, Sophie, de me tourmenter ainsi avec ce baron. Si tu m'aimes, ne me parle plus de lui. Dis-lui, je t'en prie, de m'éviter; au nom de mon repos, dis-lui de ne plus me poursuivre. »
« 0 Sophie, n'est-ce pas un monde ennemi que celui où deux personnes ne peuvent suivre le même chemin, sans que Tune fasse obstacle à l'autre, si large et si commode que soit la route ? J'ai eu des dégoûts capables de me bannir du théâtre. Et cependant qu'est-ce qui stimule les talents, sinon cette émulation jalouse? Moi-même, qui te parle ainsi, je souffrirais, j'en suis certaine, si quelques hommages d'estime ne me rendaient pas la
fatigue plus douce. Mais je ne pourrais haïr une personne, parce qu'elle jouerait mieux que moi. C'est ce qui a entretenu jusqu'à présent mon goût pour le théâtre. Je suis convaincue que le monde tel qu'il est a besoin de théâtres et de romans, pour avoir des modèles à imiter. Des modèles imaginaires valent mieux, parce que les véritables exciteraient moins d'émulation que d'envie. »
« J'ai été bien troublée, ma Sophie : j'ai reçu une lettre du
baron de S C'est comme si le vent me l'avait apportée. Au
nom de notre amitié, Sophie^ que dois-je faire? Les expressions en sont extravagantes. Que dois-je répondre ? Conseille-moi. Que je voudrais être aujourd'hui près de toi ! Ciel ! que vais-je devenir? Je suis morte à tous les sentiments, excepté à l'amitié. Je t'écrirai; ne viens pas. Je ne pourrais supporter ta présence. Je ne peux te voir, je ne veux pas te voir ! »
« Oui, assurément, c'est un homme léger. Je ne veux plus avoir de rapports avec lui. Je ne veux plus même lui parler. Je verrai l'effet que cela produira sur lui. Il apprendra qu'il m'est indifférent. Quelles que soient ses vues, elles ne sont pas claires. S'il ne m'aime pas, il apprendra du moins à me respecter. Je plains le cœur qu'il abusera. »
« Depuis que mon esprit s'est dégagé des amusements de l'enfance, j'ai senti on moi une mélancolie qui cherchait son objet. Celte mélancolie me fut souvent un véritable martyre. Je sentais continuellement qu'il me manquait quehjuc chose, sans pouvoir le définir. Tu serais surprise que la mélancolie d'une jeune fille n'eut rien de commun avec l'amour. Souviens-toi du temps oii nous lisions ensemble Grandisson ! Avec quelle avidité ne dévorions-nous pas tout ce que nous servait le bon romancier ?
Nous étions d'avis Tune et Tauti e que c'était là riiomme parlait, et c'était à qui de nous deux l'aimerait davantage. Plus tard nous reconnûmes que Grandisson était un original sans copie. Cette con\iction nie fut d'abord douloureuse. Il fallut descendre de ces hautes pensées, et, parmi les innombrables originaux qui s'offraient à mes yeux, aucun ne répondait à mon idéal. Ici c'étaient des hommes qui avaient de belles qualités, mais qui s'appliquaient soigneusement aies faire paraître et à dissitnuler leurs défauts ; là c'étaient des gens qui n'avaient des vertus que l'apparence; d'autres affectaient d'étaler leurs vices; et comment décrire les mille visages de l'espèce humaine? De tous ces éléments je composai une figure dont je croyais presque posséder la réalité. Celui que je me représentais ainsi avait des qualités et des défauts qui le rendaient aimable. Il ne s'efforçait pas plus de montrer ses vertus qu'il ne se souciait de dissimuler ses imperfections. Une flatteuse imagination donnait une forme et une figure à cet être, qui m'accompagnait en tous lieux. Je m'entretenais avec lui, et c'étaient de douces heures que celles où cette illusion m'occupait. Souvent cette image fut mon rêve. A mo?i réveil, lorsqu'elle s'était dissipée, et que je croyais ne la retrouver de ma vie, une larme furtive s'échappait de mes yeux. — Sopliie, Sophie, cette image, c'était le baron de S... ! »
« Je ne voudrais pas jouer souvent Emilia Galotti; cette pièce m'ébranle trop violemment. Parmi tous mes rôles il n'en est aucun où j'aie si peu besoin d'être comédienne. Tu sais que j'ai joué Emilia dernièrement. J'en suis encore souffrante. J'ai éprouvé sa douleur, lorsqu'elle provoque son père à la tuer; j'ai senti le coup de poignard, ce coup libérateur, comme un rafraîchissement dans mon cœur oppressé. Si je pense quelquefois au petit nombre des spectateurs qui peuvent sentir ce que j'ai senti, les applaudissements m'arrachent à ma rêverie et je redeviens comédienne. Sophie, lorsque j'entends les absurdes critiques qu'on fait de cette pièce, je comprends ces jugements chez les
gens qui ne peuvent sentir comme moi. Ils déclament contre Odoardo, parce qu'il tue sa fille : Odoardo ne doit-il pas agir comme autrefois le père de Virginie, puisque ses sentiments sont les mêmes, quoiqu'il vive quelques siècles plus tard? Us oublient que nous ne sommes pas les maîtres de nos impressions, et qu'on peut également bien être forcé de dire : « 11 faut que je tue, » ou « Il faut que je vive. » Sans doute il y a des sentiments abominables, mais il y en a d'autres qui méritent toute notre compassion. Un père, tel qu'Odoardo, qui tue sa fille pour la soustraire à la honte, et un homme qui en tue un autre pour le voler, sont assurément des caractères très différents. On peut en dire autant du suicide, qui ne peut être inspiré que par des passions violentes. Qu'on l'appelle folie ou de tel nom qu'on voudra. Les passions opposent des barrières à la raison, et peuvent l'étouffer complètement. 11 disait bien l'homme qui, ayant tourné trois fois le pistolet contre sa tête, sans que le coup partît, le posa froidement et dit : « Tu es plus sage que moi. » On ne doit pas devancer Dieu, objectera-t-on. Lui ! le maître de notre existence, qui nous a formés ainsi et non autrement, pour un but incompréhensible; qui nous conduit par des routes secrètes; qui assigne à chaque être sa cause ; lui, sans la volonté duquel il ne tombe pas un passereau en terre, nous pourrions le devancer, nous, faibles humains ? Je crois que l'homme meurt toujours de mort naturelle, que ce soit d'un coup d'apoplexie ou par le suicide. Sophie, ces opinions indulgentes seront toujours les miennes, en dépit de la froide sagesse, qui voudrait trop fièrement ravir à la nature ses droits sur le cœur humain. Le sentiment est aussi notre mobUe et peut maintenir ses droits. Pour moi, je saurai répandre des larmes de pitié devant l'urne de la bergère qui vécut un jour dans l'Arcadie, comme à la vue des deux amants qu'on trouva sans vie auprès du tombeau de Minos. »
« Une comédienne s'accoutume si fort à la langue du théâtre qu'elle la |)arle trop souvent, et même quand elle écrit à une
amie. Mais combien je souffre de l'avoir affligée ! Oui Je l'avoue, quand je joue Emilia Galotti^ la mort me paraît douce ^ et la mort même du jeune Werther me semble excusable, quoique ma raison le méprise. Odoardo était-il bien un père, quand il plongea le poignard dans le sein de sa noble fille ? Non , c'était un barbare , un monstre ! N'avait-il plus d'autre moyen de sauver son enfant? Je ne sais pourquoi l'on transporte sur le théâtre allemand les folies des Espagnols et des autres nations. Les Allemands n'ont-ils pas assez de folies chez eux, sans qu'on leur inocule celles des peuples étrangers ? Une âme compatissante souffre à ces spectacles forcenés; ils sont trop violents pour tout spectateur sensible. Mais, grâce au ciel, Sophie, ta Charlotte se raffermit; ta philosophie la guérit parfaitement. L'homme étant d'une nature si noble, et l'empire qu'il exerce sur ses passions l'élevant au-dessus des autres créatures, notre vie doit aussi être souverainement agréable au Créateur. Tu as raison d'affirmer que les seuls vicieux ne sauront pas estimer la vie. Je parlais du besoin qu'on peut sentir de se tuer: mais ce besoin, n'estce pas la passion qui le crée? Chère Sophie, ne considère pas une actrice comme une personne ordinaire. Nous sommes trop souvent émues, et dans une sorte d'enthousiasme, avec lequel nous devons aussi jouer nos rôles. Je soutiens toujours que ^yerther, qui n'était pas précisément vicieux, a joué plutôt le rôle d'un philosophe égaré que celui d'un amant au désespoir. Et n'est-il pas vrai que cela même a fait de lui dans la mort un homme vicieux? Seulement l'auteur de sa vie a rendu cette peinture si attrayante, par un style ravissant, que beaucoup de gens prennent envie de l'imiter. 0 Sophie, où ne peut nous égarer un pareil enchanteur avec la magie de son éloquence! Je ne crois pas toutefois que le jeune Goethe se séduise lui-même; il trouve encore la vie trop douce aux genoux d'une belle. Mais de quel nom faut-il donc appeler le suicide? Est-ce un des vols les plus coupables? L'expression est trop faible. C'est un acte abominable, de ravir à Dieu un joyau qu'il voulut seulement nous prêter. « Ma main tremble. Ah! que ne puis-je te la reprendre cette
lettre fanatique? Que je voudrais ne l'avoir jamais écrite! Mais j^avais besoin de cette réponse d'une amie, qui me chérit, qui est un autre moi-même. Hélas! ce triste cœur est trop blessé; il saigne, il est déchiré. Si tu pouvais le guérir! Que dis-je? Les blessures de cette main me sont agréables. Mon âme est pleine de lui ! »
Ces fragmeiits de lettres font assez connaître quels étaient alors les sentiments de Charlotte, et n'ont pas besoin de commentaires. Nous y voyons la touchante et douloureuse histoh-e d'Un jeune cœur, qui se plonge dans une angoisse inquiète pour l'objet de son amoUr enthousiaste, et qui s'efforce de voii' cet objet sous une forme innocente et pure, comme le sentiment qu'il a éveillé chez elle. Ce combat intérieur entre la crainte d'une trahison et l'espérailce du bonheur nous semble la voix d'un bon ange, qui, pour avertir la victime et la sauver, mêle sans cesse aux accents flatteurs de l'amour la voix prophétique de son erreur funeste. Charlotte sent qu'elle rêve, et souhaite de s'éveiller pour ne plus rêver jamais; tantôt elle veut rassembler toutes ses forces pour résister à cette fatale passion, tantôt elle s'y abandonne avec une ardeUr nouvelle; elle sent, à la douleur d'Emilia Galotti, que le coup de poignard serait un rafraîchissement pour son cœUf oppressé. Des songes riants ou sombres voltigent incessamment devant elle, et ne lui permettent pas de se reconnaître; le suicide même ne lui paraît ni effrayant ni détestable; elle raisonne sur le Werther de Gœthe, en montrant cette résignation qui se joue avec le pressentiment de douleurs, cependant inévitables. Ce pressentiment clair et certain, qu'elle eut dès l'origine, que son amour lui pourrait être funeste, expliqué parfeltement ce singulier mélange d'une exaltation idéale et d'une déplorable illu-
sion. Charlotte embrasse en quelque sorte d'avance sa destinée tragique^ et s'enivre ou s'étourdit avec des présages de mort, au milieu des parfums de roses de son jeune printemps, parce qu'elle pressent que ces roses fleurissent pour orner un jour la plus belle victime de l'amour trompé.
Nous allons reprendre la suite de notre récit, que nous avons cru devoir interrompre par les citations données plus haut, afin de nous représenter, en écoutant Charlotte eUe-même, la situation où elle fut placée par la lettre de Sylbourg; cette, lettre qui devait, comme nous le verrons bientôt, l'enchaîner à l'homme dont elle se croyait naguère à jamais délivrée.
Il n'est pas nécessaire de reproduire la lettre du major. Elle respirait le plus ardent amour; le ton en était aussi fier, aussi passionné, aussi tendre, que l'homme dont le tempérament bouillant et sanguin l'avait dictée. Sylbourg finissait par conjurer Charlotte, d'un ton plus impérieux que suppliant, de lui accorder une entrevue, fût-ce entre le ciel et l'enfer, pour apprendre son sort d'elle-même, car, disait-il en terminant, il n'y avait plus pour lui que deux alternatives : Vivre digne d'envie en possédant Charlotte, ou mourir sans envie loin d'elle.
En parcourant ces lignes pour la première fois d'un œil troublé, Charlotte ne ressentit d'autre impression que celle de la colère et de l'honneur blessé; toute sa fierté se souleva contre un langage si hardi, si tranchant, qui exprimait et réclamait en maître des sentiments, pour lesquels elle n'avait connu jusqu'alors que les accents mystérieux et doux de la divine poésie. Elle rit du style étrange, et presque arrogant, qui lui semblait, en quelques endroits, une sommation militaire plutôt qu'une déclaration d'amour pleine d'enthousiasme et de tench'c délicatesse.
Mais ce qui l'avait si fort blessée à une première lecture, lui parut toujours moins inexphcable, à mesure qu'elle considérait cette belle et ferme écriture ; enfin elle dut s'avouer qu'il n'y avait pas dans cette lettre une syllable qui démentît le caractère du baron, et qu'au contraire elle répondait parfaitement à sa manière de sentir et de penser. A peine se fut-elle expliqué ce point.
que la lettre produisit sur elle uu tout autre effet; ec laugage de la passion brûlante lui fit monter les flammes au visage, et alluma les mêmes ardeurs dans son sein. Alors seulement elle avait trouvé pour cette lettre le véritable point de vue, et l'bomme qui favait écrite apparut de nouveau devant elle avec sa figure douce et fière, avec tout son charme irrésistible; chaque mot fut pour elle l'écho flatteur de ce qu'elle avait éprouvé pour lui longtemps auparavant. Aurait-il pu lui écrire d'une autre manière, sans démentii- ses plus nobles sentiments? Qu'avait-il besoin de pompeuses déclarations d'amour, d'une langue poétique et fleurie, pour lui dii-e qu'il était vaincu, qu'il ne serait heureux qu'auprès d'elle? Il priait comme un maître; il commandait comme un supphant. Bientôt elle ne trouva plus dans toute la lettre un seul mot qui ne répondît à l'image ravissante qu'elle s'était si souvent tracée pour l'idéal de son amour; ce langage même d'un homme sur de la victoire, qui lui avait d'abord paru si choquant, presque dur, avec quelle tendresse et quelle puissance ne parlait-il pas à son cœur, quand elle y joignait le son de cette voix pénétrante et ce regard profond et sérieux ? « Vous m'aimez, écrivait le baron, et cela seul me donne le droit et la force de ne craindre aucune puissance sur la terre, ni vousmême, Charlotte. Et si vous vouliez m'échapper désormais, je serais capable de me poignarder à vos yeux, pour vous punir de votre trahison, non pas envers moi (car en quoi ai-je mérité votre amour?), mais envers vous-même, envers votre noble cœur.» Bientôt Charlotte, penchée sur cette lettre si douce et si fière, versa des larmes d'émotion et d'attendrissement; elle triomphait d'être aimée d'un tel homme, et cependant elle tremblait à l'idée qu'elle pourrait lui appartenir un jour, à lui qui la dominait si complètement, quand elle était encore maîtresse de son sort. Et quels combats, quels troubles, cet amour ne préparait-il pas à son existence, jusque-là si paisible! Comment ferait-elle comprendre aux personnes qui ne connaissaient pas l'homme de son choix, qui peut-être le haïssaient, ce qui l'avait jetée irrésistiblement dans les bras de Sylbourg?
Mais plus elle relisait la lettre, plus son inquiétude se dissipait; cet air d'assurance, ce ton calme et décidé, la fortifiaient ellemême, et la pensée d'avoir à braver avec un tel homme les orages de la vie lui rendait un joyeux courage, en sorte qu'elle ne songea bientôt plus qu'à la réponse qu'elle devait faire.
Il ne faut qu'une étincelle dans un cœur disposé à l'amour, pour allumer aussitôt toutes les flammes d'un héroïsme préparé aux plus grands sacrifices. La lutte avec le inonde pour un objet grand et sacré devient alors comme le flot rafraîchissant, dans lequel on se plonge avec délices , pour chercher dans l'épreuve même de son amour l'apaisement de ses douleurs.
Dans le fond, Charlotte, tout en craignant ses alentours, aspirait à la lutte avec un monde ennemi; elle se plaisait à rêver qu'elle devrait supporter, à cause de son amour, des souffrances et des épreuves, devant lesquelles recule avec épouvante le commun des mortels. L'artiste qui chaussait le cothurne tragique ne saurait-elle pas une fois entreprendre dans la vie un rôle pareil à ceux avec lesquels elle s'était identifiée si souvent sur la scène?
— A quoi bon la poésie, ses nobles images, ses pensées sublimes, se disait-elle, sinon à nous disposer, dans les mêmes situations, à nourrir les mêmes sentiments, à suivre les mêmes inspirations, que le génie du poète allume dans nos âmes? Que serait l'existence, si nous ne voulions pas soutenir ses grandes épreuves avec le même enthousiasme et les mêmes sacrifices? La poésie sera-t-elle éternellement un monde étranger, sans qu'il soit permis de la transporter dans la vie comme une réalité? Si je ressens l'amour d'une Julia, pourquoi ne me conduirais-je pas comme elle? Rutland paraît-elle si noble, si entraînante et si profonde, uniquement parce qu'elle est une figure de fantaisie? N'est-ce pas plutôt parce que tout homme généreux, tout caractère noble et profond, reconnaît que l'amour de Rutland est le véritable amour, et que son sort malheureux est la conséquence nécessaire de cet amour? Loin de moi les petites pensées! Celui qui craint d'éprouver et de souffrir dans la vie réelle ce qui nous émeut et nous
ravit dans la poésie, aura, je le veux bien, tout ce qu'il faut pour cette existence terrestre, mais sa patrie n'est point dans le monde idéal ; il ment, il ment à la sublime déesse, s'il n'a pas le courage de cbercber, morne à travers les épines de cette vallée terrestre, un sentier qui le conduise vers ses lumineux sommets. »
Quand Charlotte eut décidé de répondre à Sylbourg et de lui accorder l'entrevue demandée, elle chercha un moyen de lui faire parvenii- sa lettre sans danger, et, dès ce premier pas, elle s'effraya devant la difficulté ou plutôt l'impossibilité de trouver une personne connue, à qui elle osât confier son secret. Il n'y avait pas une âme, ni dans la maison ni parmi ses connaissances, à qui elle pût demander ce service, et elle passa non moins inutilement en revue tout le personnel du théâtre, pour trouver quelqu'un qui lui parût convenable.
— Malheur ! cela commence mal, se dit-elle ; puis elle repassa dans sa mémoire tous les artifices et tous les détours par lesquels les amants de comédie parviennent d'ordinaire si heureusement à leur but. Mais aucun de ces moyens, qui rendent de si bons services dans les drames et dans les comédies, ne la satisfaisait ; elle en fut si découragée, qu'elle était sur le point de renoncer à son dessein.
Tout à coup l'idée lui vint de choisir pour ce service une personne placée tout à fait en dehors de ses relations, qui fût au fait de pareils mystères, et qui fit même son métier des intrigues d'amour; car elle n'ignorait pas qu'il y avait assez de ces femmes à Hambourg, qui, sous un extérieur respectable, cachaient de gi'ands talents pour ce rôle d'entremetteuses, et qui avaient des clients dans les plus hautes classes de la société. On appelait /ees ces officieuses messagères, qui ne reculaient devant aucune commission galante; et les plus difficiles leur étaient toujours les plus agréables, parce que c'étaient en mènîc temps les plus luci'atives; aussi rusées que discrètes, elles jouaient souvent un rôle influent et décisif dans les histoires de famille et d'amour. Dans le cercle de ses compagnes de théâtre, Charlotte avait quelque-
fois entendu parler de ces fées, et l'une d'elles, également connue comme tireuse de cartes, lui avait été désignée sous le nom de niadame Fanny, comme une excellente médiatrice en affaires de cœur. Elle savait aussi que de jeunes dames du beau monde visitaient fréquemment cette femme, pour se faii'e dire leur bonne fortune.
Elle avait peu de confiance dans cet art, mais c'était un bon prétexte pour aborder madame Fanny, qu'elle pourrait charger de porter la lettre au major. Elle ne trouvait pas d'autre moyen, et son ardent désir de faire parvenii" aussitôt que possible une réponse à Sylbourg étouffa ses derniers scrupules. C'était l'histoire de mainte jeune fille, qui, par le secours d'une pareille femme, avait entretenu un commerce d'amour avec l'objet de sa passion, et, en dépit de tout le monde, s'était enfin unie avec son amant. Elle, qui se voyait de même contrainte et sans secours, pourquoi n'entrerait-elle pas aussi dans cette voie, pour obtenir par la ruse ce qu'elle ne pouvait espérer avec l'agrément de sa famille ?
h. quelque temps de là^ un soir que rien ne la retenait sur la scène, elle se glissa hors du théâtre sans être vue, après le premier acte, et, traversant le Gsensemarkt, elle courut par le plus droit chemin, chez madame Fanny, au Kougelsort, sans soupçonner dans quel repaire son imprudence la conduisait.
Nous connaissons déjà cette maison, mais il faut cependant faire observer encore que le corps de logis Voisin de la rue, quoique vieux et d'un aspect sombre, ne présentait aucun indice du métier de la Portugaise; elle y consacrait prudemment les seiUs bâtiments de derrière, tanths que le devant de la maison était occupé par plusieurs familles d'ouvriers pauvres mais honnêtes.
Comme il faisait déjà sombre dans la ruelle , Charlotte put y pénétrer sans être vue. Elle portait d'ailleurs un voile épais, et, pour se déguiser tout à fait, elle avait jeté par-dessus son vêtement une sorte de manteau de page, qu'elle avait pris dans la garde-robe du théâtre.
Un vieux homme, qu'elle rencontra sur le carré, lui dit que madame Fanny demeurait un étage plus haut. En même temps il éclaira de sa lampe l'escalier rapide, qu'elle monta non sans battements de cœur. Quand elle fut au haut, le vieillard lui indiqua la porte la plus reculée, et appela en même temps la propriétah'e par son nom, sur quoi la porte s'ouvrit soudain, et laissa paraître une maigre figure ; c'était madame Fanny, tenant une lumière. Comme elle était vraisemblablement accoutumée à la visite de dames voilées, elle invita sans hésiter Charlotte à entrer dans la chambre, et lui dit d'un ton familier, en ricanant :
— Approchez , ma chère dame ! 11 n'y a personne qui puisse vous gêner; nous sommes toutes seules; ainsi donc parlez sans crainte : que puis-je faire pour votre service?
A ce moment la lumière éclaira vivement les traits anguleux de cette femme, et Charlotte fut saisie d'efîroi, car, au premier coup d'œil, elle reconnut la personne qui l'avait jetée dans un si grand embarras, en la nommant par son nom auprès du cadavre de Berthe.
— Etes-vous madame Fanny? dit-elle en balbutiant.
— Pour vous servir, très honorée dame, répondit la Portugaise avec des révérences prétentieuses, pendant que ses yeux noirs cherchaient à percer le voile qui lui cachait le visage de l'inconnue. Ah! ne voulez-vous pas ôter votre chapeau et votre manteau, ma belle enfant? poursuivit-elle avec une insolente importunité. Personne n'a besoin de se voiler ici. 0 Joseph et Marie, ma réputation chez les gens comme il faut serait depuis longtemps perdue, si je ne savais pas taire un secret !
— Merci, madame, répondit Charlotte, et elle se jeta tout épuisée dans le vieux fauteuil que Fanny lui avança vers la table. Aujourd'hui je voudrais vous rester inconnue, parce que c'est ainsi seulement que je peux obtenir de vous ce que je -souhaite. J'ai beaucoup entendu parler de vous, et je voudrais éprouver sur moi-même vos talents de devineresse. Voyons ce que vos cartes me prédiront!
— Avec le voile! s'écria Fanny, contrariée de ne pouvoir satis-
faire sa curiosité. Je ne peux dire à une personne voilée sa bonne fortune ! Qui me cache son visage m'empêche de Ure dans son avenir ; car le secret de mon art est bien moins dans mes cartes que dans les yeux et dans les traits de la personne qui me consulte.
— Mais je croyais que vous entendiez aussi la cartomancie , reprit Charlotte. Que sert la physionomie à ce jeu-là?
La Portugaise mesura encore une fois d'un regard méfiant la taille svelte de l'inconnue, et paraissait toujours ne se pouvoir décider à satisfaire à la demande qui lui était faite de cette façon inaccoutumée. Elle fut cependant très réjouie, lorsque Charlotte posa un écu sur la table, moins à cause de l'argent que du gant, dont la finesse attira ses yeux de lynx , et lui fit deviner dans la belle visiteuse une dame de haute condition. Sans ajouter un mot, elle prit donc un jeu de cartes dans une armoh'e, s'approcha de la table, et commença par disposer les cartes séparément en figure d'étoile, en observant, à ce qu'il semblait, certaines règles. Par moments elle murmurait en portugais quelques mots incompréhensibles, et ses doigts de squelette couraient toujours plus vivement sur les cartes, où ses regards étaient fixement arrêtés.
Après que la figure fut complètement disposée sur la table, madame Fanny étendit sur les cartes un mouchoir de soie rouge qui les couvrait entièrement; elle invita Charlotte à se lever, et lui demanda d'une voix étouffée , si elle voulait savoir quelque chose de son avenir qui fût en liaison immédiate avec le présent, ou s'il fallait seulement lui révéler en général des choses futures ?
Charlotte réfléchit un moment et répondit :
— Dites-moi d'abord en général quelque chose de mon avenir. Si je trouve que cela puisse bien arriver comme vos cartes l'annoncent , je vous dirai ensuite ce que je voudrais savoir sur le présent.
La Portugaise fit un signe de tête, s'éloigna un peu de la table, leva solennellement les deux bras, et invita l'inconnue à enlever avec précaution le mouchoir de dessus les cartes, ajoutant que
la main du eousiiltant devait seule soulever le voile de spn avenir.
Charlotte obéit, et, à sa grande surprise, elle vit que c'étaient, il est vrai, les mêmes cartes qu'auparavant, jnais qu'elles l'ormaient sur la table une tout autre figure, comme si , dans ce court intervalle, une main magique eut opéré sous le voile.
La Portugaise se rapprocha de la table, appuya convulsivement ses deux mains sur ses tempes, et, dans cette attitude immobile, elle regarda les cartes fixement. L'air jnystérieqjf et solennel de cette nouvelle pythie parut à Charlotte extraordhiairemeut comique; elle observait la tireuse de cartes, dont les traits se raidissaient de plus en plus, tandis que ses yeux, brillant d'un éclat désagréable, s'ouvraient toujours davantage.
Enfin la Portugaise poussa un profond soupir, et dit d'une voix aiguë :
— Voici beaucoup de choses qui me sont obscures, et le peu que je devine n'a aucun sens et aucune liaison. La reine est à côté de la mendiante, la croix et la couronne se disputent tour à tour cette destinée changeante; joie et douleur, gloùo et honte, une mort prématurée et une longue vie se touchent et se confondent; l'un ne veut pas céder à l'autre ; en sorte que, d'après ces cartes ^ à ces mots elle jeta sur la dame voilée un regard presqiie timide ), je ne peux rien dire de votre avenir, si ce n'est que votre sort se compose des contrastes les plus étranges : aujourd'hui riche, demain pauvre; aujourd'hui la joie^ demain les pleurs!
Charlotte répliqua en riant:
— Fort bien, madame; cela peut être; vos cartes me prédisent tout juste ce que je savais depuis longtemps. Si le présent se compose pour moi de ces alternatives, de telle sorte qu'aujourd'hui je porte la pourpre et demain l'habit du pauvje, pourquoi n'en serait-il pas de même à l'avenir? Pas un jour qui ne m'impose un changemcnUde fortune, et souvent les honnnes qui m'ont vue aujourd'hui ne me reconnaîtront pas demain.
Ici, la tireuse de cartes regarda Charlotte avec de grands yeux ; car le sens de ces étranges paroles était aussi iucompré-
hensible pour elle que les cartes. Charlotte^ qui ne songeait ({u' au présent, et qui, craignant d'être surprise en ce lieu, sentait augmenter sa fiévreuse inquiétude, ajouta, avec un abattement moitié réel, moitié étudié :
— Oui, chère dame Fanny, c'est comme je vous le dis, et, si vous saviez tout ce que j'ai à souffrir, moi, jeune fille sans expérience, vous auriez certainement pitié de moi. Ah ! que m'importerait l'avenir, si j'étais plus heureuse, maintenant que je suis jeune et dans la fleur de la vie !
A ces mots la vieille redoubla d'attention, et s'écria avec une émotion affectée :
— Parlez, ouvrez-moi votre cœur, ma belle et malheureuse dame! Vous pouvez vous fier à moi; j'ai été jeune aussi, et je sais trop bien qu'on est souvent plus à plaindi'e et plus délaissée à votre âge, que les gens ne pourraient l'imaginer, à voir nos joues fleuries et nos brillants habits. Oui, l'amour a déjà creusé la tombe de plus d'un jeune cœur, parce que, dans son inexprimable mélancolie, il n'a su trouver en lui-même aucune ressource, et qu'il a langui misérablement, au lieu de chercher autour de lui un secours fidèle.
— Quoi donc? Vous ne croyez pas cependant que je
vienne... Charlotte balbutia ces mots avec un trouble insurmontable, et, malgré son voile épais, elle parut si visiblement combattue entre la peur de se trahir et l'impatience de garder plus longtemps son secret, que madame Fanny fut entièrement convaincue qu'elle avait affaire à une jeune fille nialheureuse par amour. Alors cette charitable personne ne garda phis de retenue, et elle déploya, dans le flux de son éloquence, un talent de persuasion si extraordinaire, qu'on aurait eu de la peine à décider quelle était la plus grande comédienne, de l'illustre artiste qui faisait la gloire de Hambourg ou de la misérable fée du Kougelsort.
Charlotte céda enfin aux représentations de cette femme compatissante, et, tout en opposant quelque résistance, elle se laissa dérober peu à peu tout le secret de son amour. Quand Fanny
crut en avoir assez appris pour faire une constellation à son propre avantage, elle prit l'air d'une amie offensée, et pourtant bienveillante, et elle dit :
— La délicatesse me défend de vous presser de m'apprendre votre nom et votre condition, quoique cela me permît de vous donner un meille¥r conseil; j'espère cependant mériter votre confiance, et dans peu de jours peut-être serez-vous persuadée par le succès, que vous vous êtes bien adressée : alors il ne sera plus question de voile entre nous. Ecoutez pourtant ma proposition. Si votre famille vous est, comme vous dites, si conti'aire, vous devez avant tout persuader à votre amant que vous ne laissez pas de lui être fidèle. Je vous offre pour vos secrètes entrevues une chambre élégante et sûre dans ma maison, et, en vérité, ce n'est pas la première fois que des amoureux persécutes s'y seront trouvés plus heureux que dans la riche demeure de parents sévères ou de tuteurs soupçonneux. Mais du moins vous ne me tairez pas le nom de votre amant, car enfin il faut que je le sache pour vous servir.
— C'est aussi mon intention de vous le faire connaître, répondit Charlotte avec hésitation. Et, si vous vouliez ce soir même lui porter une lettre...
— Une lettre? Bien volontiers! Où demeure celui que vous aimez? demanda la Portugaise, sans pouvoir dissimuler tout à fait sa joie du rapide progrès de l'affaire ; ses yeux pétillaient de curiosité et d'avarice.
— Au Kaisershof.
— Fort bien, je connais la maison.
— Demandez un officier danois, M. de Sylbourg.
— Syl!.., Le mot expira sur les lèvres de la vieille femme.
— M. de Sylbourg, reprit Charlotte, sans rcmanjuer comme madame Fanny avait tressailli à ce nom si connu, et avait été sur le point de se trahir.
iMais l'étonnemeut de la vieille femme ne dura qu'un instant, et, sans quitter des yeux la dame voilée, elle lui dit d'un ton plein d'assurance, en se hâtant de prendre la lettre :
— Bien, ma chère dame; je m'entends à ces commissions. M. de Sylboiirg lira votre lettre dès ce soii*.
— Soyez assurée de ma reconnaissance, lui dit vivement Charlotte.
La vieille regarda encore fixement l'inconnue ; un sourire de triomphe glissa sur ce jaune visage, et c'était plus que la curiosité, plus que l'amour du gain, qui donnait à ses yeux cet éclat désagréable. Mais, comme Charlotte se disposait à partir, la Portugaise parut tout à coup transformée, et la jeime artiste ne put résister à ses fatigantes sollicitations. La vieille voulait absolument tirer encore une fois les cartes pour elle.
— Non, non, très honorée dame, vous ne me quitterez pas ainsi, s'écria-t-elle avec des gestes inquiets. Ce serait assurément un malheur pour vous ou pour votre amant, si vous me quittiez de la sorte ! Attendez, attendez seulement que j'aie consulté encore une fois les cartes; car, à présent que vous daignez vous fier à moi, je sais positivement qu'elles ne me tromperont pas.
Aussitôt elle les rassembla, les battit avec une telle rapidité, que Charlotte avait peine à suivre ses mouvements : les cartes, comme attirées par une force magique, volaient d'une main dans l'autre, et cependant aucune ne s'échappait de ses doigts convulsivement agités. Elle s'y prit ensuite comme la première fois; disposa les cartes en forme d'étoile sur la table, étencht pardessus le mouchoir de soie rouge, et invita de nouveau Charlotte d'un ton mystérieux à lever elle-même le voile. Cette fois encore la figure avait changé, mais les cartes étaient rangées autrement ; elles formaient une double croix entourée d'une figure octogone. La diseuse de bonne aventure, les ayant considérées avec beaucoup d'attention, ses traits sérieux s'éclaiicirent par degrés; elle regarda plusieurs fois Charlotte avec de grands yeux étonnés, et s'écria enfin avec une joyeuse émotion:
— Ah! quels singuliers événements! Ecoutez bien chacune de mes paroles, ma chère dame, car cette fois mes cartes parlent plus clairement, et m'annoncent que, si vous persistez avec con-
stance, le bonheur sèmera votre sentier des roses de l'amour et des lauriers de la gloire. Mais il faut persister! Votre amant a beaucoup d'ennemis qui disent du mal de lui; trois hommes surtout lui tendent des pièges et voudraient bien le perdre; une femme âgée est fort mal disposée pour lui, et le sera plus mal encore; un jeune homme et une jeune femme le haïssent également. Mais votre amoureux ne se détourne pas de son chemin; c'est un vaillant et beau cavalier, d'un excellent caractère, et qui vous sera fidèle jusqu'à la mort. Ne croyez jamais le mal qu'on vous dira de lui ; plus vous l'aimerez, plus il se montrera digne de votre amour. Courage donc, ma chère dame! Vous arriverez bientôt à votre but par un pont sous lequel il ne coule point d'eau ; alors vous ne serez plus ce que vous êtes à présent, mais mille fois plus heureuse. En attendant vous aurez à souffrir bien des épreuves ; vous tomberez d'une haute tour, sans y être montée auparavant ; mais tout s'arrangera enfin pour votre plus grand bien, parce que vous verrez s'accomphr le contraire de ce que vous désirez.
A part quelques mots, qui répondaient assez bien à sa position, Charlotte trouva tout ce fatras de paroles si ridicule, qu'elle fut heureuse de se délivrer, au prix d'un deuxième écu, de cette déplaisante personne, qui exerçait son emploi de fée d'une manière si fatigante et si opposée à celle de ces êtres silencieux.
Madame Fanny accompagna Charlotte jusqu'à la porte de la maison, et l'accabla encore à son départ d'un fiot de compliments, de sages conseils, d'assurances de dévouement. Elle voulait même suivre Charlotte plus loin, et du moins jusqu'au bout des Passages ; mais elle ne le permit pas, quoiqu'elle dût s'avouer à eUe-même, qu'il fallait à une jeune fille bien née beaucoup de courage et plus encore d'étourderie, pour se hasarder de nuit sans guide dans ce quartier mal famé.
La Portugaise fixa sur elle un rcgaid de triomphe, jusqu'au moment oîi elle disparut dans l'obscurité, et dit alors en ricanant :
— Bonsoir! bonsoir, mademoiselle Charlotte Ackermann! Ili !
hi ! Qui aurait imaginé qu'une si célèbre comédienne ne sût pas mieux se déguiser? Elle a pu me cacher son petit minois; mais le baron nous avait assez appris les nouvelles de l'école. Hi ! bi ! j'ai maintenant une amorce pour mon brochet, qui va certainement retomber dans mon filet. Pour cette fois je le frotterai jusqu'à lui enlever la dernière écaille.
Ce n'est pas sans raison que les anciennes légendes de la Grèce nous parlent d'une prospérité qui, par sa constance sm'naturelle, fait redouter à Thomme l'approche du malheur, en sorte que le sage, qui connaît les destinées humaines et sait exphquer les obscurs avertissements du ciel, évite avec horrem' la table du roi à qui les dieux ne refusent aucune grâce, précisément parce qu'ils ont résolu sa perte.
Nous ne savons pas jusqu'à quel point cette antique croyance à une divinité qui fait tomber la pluie d'or de la féhcité suprême sur la tète mortelle dévouée aux traits de la foudre, s'accordait avec la philosophie de Sylbourg; nous affirmerions même, pour autant que nous avons appris à le connaître jusqu'à présent, que son sang bouillant, ses désirs impétueux, insatiables, n'avaient pas jusqu'alors éprouvé la crainte d'un bonheiu' excessif; au contraire, et particulièrement auprès des femmes, il ne pouvait assouvir sa vanité et son ardeur à chercher de nouvelles aventures; cependant, si enflammée que fût son imagination, et quoique sa témérité fût extrême, il reçut des mains de Fanny la lettre de Charlotte avec ce mélange de défiance et de trouble que nous cause un bonheur qui ne nous laisse plus rien à désii'er, qui même dépasse tous nos désirs. La lettre... non, il ne pouvait en croii-e ses yeux ! Et puis Charlotte ne l'avait-elle pas écrite dans un accès de fièvre... ou de gaieté? La lettre, écrite en français, n'exprimait rien de plus, rien de moins, que l'aveu de son ardent
amour, et la touchante prière de la laisser mourir plutôt que de l'abuser un moment.
« Je pense que je puis écrire à celui avec qui il m'est permis de parler... Je ne connais qu'un seul sacrifice qui me serait trop pénible : celui de mon cœur, que vous auriez trompé ; de mon âme, que vous auriez anéantie par une trahison. J'aimerais mieux cesser d'être, plutôt que le moindre signe me fit voir en vous un autre tort que celui qui paraît si charmant et si doux aux yeux d'une amante... Max ! au nom de la pure et noble image que je porte de vous dans mon cœur, je vous en conjure, aimez, protégez ma jeunesse ; soyez généreux, et faites par votre vertu que j'aie le droit et le bonheur de croire à mon amour. »
Sylbourg eut besoin de quelque temps pour s'élever à cette hauteur et comprendre ce langage d'un enthousiasme tout nouveau pour lui. La lettre de Charlotte, en quelques endroits, le mettait presque hors de lui-même, et il dut le plus souvent se représenter l'image de l'aimable femme qui l'avait écrite, pour s'en expliquer le véritable sens. Et cependant il restait encore dans cette lettre quelque chose d'incompréhensible pour lui, qui lui causait ime sensation étrange, violente, et qui lui faisait une énigme de tous ses rapports avec Charlotte. Cet abandon absolu, cette tendresse exaltée, le saisissaient tellement, qu'il n'osait d'abord se dire ce qui arriverait de tout cela. Il était préparé à la lutte, peut-être à vme résistance insurmontable, et la pensée de se voir dédaigné et repoussé par Charlotte ne blessait pas même sa vanité ; assurément, il n'avait au fond cherché auprès d'elle qu'une nouvelle variation à son thème accoutumé ; et il se voyait soudain en possession pleine et incontestée d'une jeune tille, qui non-seulement était reconnue comme un modèle parmi toutes les femmes par sa noblesse et sa pureté, mais q\ii avait encore atteint dans son art une élévation et une perfection jusqu'alors iiKoiuMies; une jeune (ille, qui, célébrée par des milliers d'admiratem's et cond)lée d'honnnages, n'avait permis à aucun homme jusqu'à ce jour une intimité plus grande que les mœurs et les convenances ne l'autorisaient; qui, même en un monde où les
petites jalousies, où la sottise à courte vue, voulaient découvrir des défauts dans l'artiste, conservait la réputation d'une sagesse irréprochable et d'une réserve presque exagérée. Qu'était-ce, au prix de cette victoire, que ses conquêtes d'autrefois ! Et puis, la manière dont Charlotte venait à lui ! elle qui jusqu'alors, par la seule crainte des regards du monde, n'avait osé lever les yeux sur aucun homme ! Quel esprit s'était développé soudain chez cette jeune fdle, pour qu'elle s'engageât sans hésiter dans une liaison d'amour, où elle prenait pour médiatrice une personne telle que la Portugaise !
— Femmes, femmes, qui pourra jamais vous comprendre ! s'écria Sylbourg, et cette fois il était véritablement ému. Je pensais vous connaître à fond, avec vos grandes et vos petites ruses, vos qualités étudiées et naturelles, et j'étais presque dégoûté de vous, et voilà qu'au moment où je me croyais libre pour jamais, cette petite dame s'offre à ma vue ; et moi, vieux routier, je me trouve aussi sage qu'auparavant; je demeure sans mouvement et sans voix, comme si les petits poulets eussent mangé mon pain, et je ne sais comment me conduire dans ce cas singulier ! Aimer éperdument, eh, cela s'entend de soi-même! Mais, de par le diable, où cela doit-il aboutir? Veut-elle peut-être m'épouser? Impossible ! EUe n'en a pas l'idée, elle est beaucoup trop sage ; et d'ailleurs sa famille aura pris soin de lui faire mon portrait de
la bonne manière. Mais quoi donc? quoi donc? Pourvu
qu'elle n'ait pas formé le dessein de me traiter comme un sot? Tête bleu, mademoiselle, vous voudrez bien vous refuser ce plaisir !
C'est ainsi que toutes les suppositions, toutes les clùmères, se croisaient dans la cervelle échauffée du major, et ce qu'au fond il pensait sincèrement de lui-même, vis-à-vis d'une pareille jeune fille, lui présentait son moi sous un jour si nouveau, qu'il en était complètement troublé et intimidé, comme s'il avait eu à filer le premier roman d'amour.
Son visage était brûlant, le cœur lui battait ; il s'élança du divan, sonna le sommelier et demanda une bouteille de champa-
gne, comme moyen d'en finii* avec les principes chancelants de sa pauvre philosophie. La chaleur du vin répandit un nouveau feu dans ses veines; mais du moins il y avait une raison dans cette nouvelle ivresse, et devant elle s'évanouirent en fumée les importunes réalités dont son esprit n'avait pu émousser la pointe; son imagination le ramena par degrés dans des régions plus connues; ses sentiments reprirent leurs anciennes allures; et, quand la bouteille tira à sa fin, il avait retrouvé le meilleur ami qu'il eut au monde, le léger, le frivole Sylbourg, avec ses vaines illusions et sa mensongère sentimentalité.
Il ouv]-it son étroit imiforme, son gilet , son jabot, pressa avec ardeur la lettre de Charlotte sur sa poitrine brûlante, et s'écria ?
— Amour ! vie ! félicité ! Voilà l'heure présente!... Que m'importe l'avenir? Qu'il soit ce qu'il voudra; je m'attache à ce que je possède; nous verrons ensuite qui osera me le disputer!... Divine Charlotte ! Oui , tu seras aimée autant qu'un mortel peut aimer, avec ardeur et tendresse ; mon amour sera la flamme dévorante de l'Etna et le doux rayon printanier; tu régneras absolument sur ce cœur, comme son unique reine!... Mais que tard éje encore? Chaque moment que je perds est autant que je dérobe à ma félicité. A l'œuvre, homme sans énergie, et courons chez notre excellente médiatrice ! Qu'elle attire demain soir ma colombe au Kougelsort, où je saurai bientôt quelle heure aura sonné pour moi.
Quoiqu'il fût tard, et (pie madame Fanny n'attendît pas avant le lendemain ses ordres sur la lettre de Charlotte, son impatience le pressa de couiir chez cette fidèle messagère dès le même soir, pour s'assurer une personne qui lui était redevenue si nécessaire.
La lune brillait quand Sylbourg, enveloppé dans son manteau, sortit de son auberge, et, comme s'il se fût agi d'obtenir ce jour môme tout ce que son cœur souhaitait , il parcourait les rues à grands pas. Dans le voisinage du pont de Ellernthor, comme il allait prendre une nie latérale, pour gagner le Schoulgang, il rencontra une dame, devant laquelle cheminait un valet portant une lanterne. Comme elle passait auprès de lui, elle demanda en
danois au domestique quelle heure il était; au son de cette voix, que Sylbourg crut reconnaître, il s'arrêta involontairement et suivit la dame des yeux.
— Qu'est cela? se dit-il avec frayeur. N'ai-je pas entendu la voix de Françoise? Et c'était aussi sa figure! Justement! ils prennent par la Dusternstrasse, c'est le plus court chemin pour...
Sylbourg les suivit d'un pas rapide, poussé par l'inquiétude et la curiosité, et les atteignit vers le Herrengraben; il suivait la dame à quelque distance, et la vit enfui s'acheminer, en traversant le Schaarmarkt, vers la maison Lindenkron. Bientôt ses derniers doutes cessèrent, car, une minute après, le portier ouvrit, et Françoise entra suivie du domestique.
Sj'lbourg s'arrêta, comme pétrifié , devant la maison bien connue, et il se passa quelque temps avant qu'il se rappelât ce qui l'avait fait sortir de nuit. Il fut si surpris de savoir Ulrique revenue, qu'au moment où il venait de former les plus fiers et les plus audacieux projets, il sentit comme une main ennemie qui le saisissait à la gorge ; si grand était le trouble que lui causait la présence de cette femme, qui connaissait jusqu'au dernier repli de son cœur.
— Malédiction ! malédiction ! murmura-t-il avec colère. Que vient-elle faire ici? Quelle mauvaise étoile l'amène près de moi, cette intrigante , dans le temps où il me convient si peu qu'on rappelle mes anciennes aventures? EUe, si artificieuse!.... Ah! je le connais ce serpent ! . . . EUe fera épier toutes mes démarches, et elle saura enfin ce qu'elle ne peut connaître sans que je risque de perdre ma partie.
Après ces réflexions, il revint sur ses pas, comme le soldat timide, qui fuit l'ennemi avant même d'avoir affronté sa présence, et il se rendit au Kougelsort, en réfléchissant au meilleur moyen d'éviter un obstacle si menaçant pour ses desseins sur Charlotte. Mais cet esprit, si fécond en ressources, ne pouvait découvrii' aucun moyen de mener à bonne fin sa nouvelle aventiu-e sans se voir traversé par la comtesse.
Ainsi le dé en était jeté; Charlotte allait voir se décider le sort de son amour, ce qui pour un cœur tel que le sien était le sort de sa vie; et, chose étonnante ! depuis que d'une main hardie elle avait coupé le dernier câble qui avait retenu si longtemps son esquif au rivage, elle se sentait le cœur libre et joyeux, et se voyait sans frayeur entraînée par le courant de cette mer inconnue, où le courage s'éprouve aux tempêtes, aux rochers et aux écueils et l'amour à la foi en sa bonne étoile. Alors, pour la première fois, sur cet élément étranger, qu'elle avait si souvent contemplé avec mélancolie, elle croyait éprouver ce qu'elle avait longtemps cherché en vain et avec d'inquiets désirs ; elle croyait comprendre pourquoi elle ne s'était jamais senti le pied ferme sur le terrain de la coutume; en sorte que souvent son art même, qui lui inspirait pourtant un si subhme enthousiasme, n'avait pu remplir le vide de son cœur. Toujours environnée de figures idéales et poétiques, vivant avec elles, plongée dans cet élément, et, avec sa jeune ardeur, uniquement adonnée à son art, comme au plus grand objet, à la plus pure jouissance de l'esprit et du cœur, elle s'était presque entièrement perdue dans les magiques domaines de la poésie; c'était seulement dans les accès d'une ardente et ineffable mélancolie, qu'elle avait parfois senti qu'entre les créations de la fantaisie et les joies, les souffrances véritables du cœur, il y avait une différence; qu'enfin, si le cœur se laissait charmer par l'imagination, elle ne pouvait jamais le satisfaire.
Faut-il s'étonner qu'une âme pressée de si brûlants désirs cherchât sa délivrance dans une passion qui nous fait sentir toute la plénitude et la réaUté de la vie, et qu'elle s'attachât à un homme en tout point si différent d'elle-même ? Le tempérament impétueux et passionné de Sylbourg plaisait presque autant à Charlotte que son air naturel et pourtant imposant. Jusqu'alors elle n'avait
connu que des hommes qui rendaient hommage à l'artiste célèbre^ et qui savaient tout au pkis apprécier en fins connaisseurs son rare talent. Le baron au contraire donnait la préférence à sa personne, et même il oubliait l'art en sa présence, mais il montrait d'autant plus de goût pour l'extérieur de Charlotte, pour les qualités aimables qu'elle laissait voir dans l'intimité ; en un mot toutes ses manières auprès d'elle étaient celles d'un fin cavalier plutôt que d'un habile connaisseur et d'un admirateur enthousiaste.
Par là Sylbom'g avait gagné, avec une rapidité qui le surprenait lui-même, le cœur de la jeune fille, dans le temps même où, ne trouvant pas en lui l'idéal qu'elle rêvait, elle combattait une inclination, qui flattait son goût, sans reposer sur une profonde et véritable sympathie. L'amour finit cependant par l'emporter sur le génie; et cet amour, devenu bientôt une passion tyrannique, domina cette jeune âme dévouée au service des chastes Muses.
Le major ne lui fit pas attendre longtemps sa réponse. Le lendemain, avant midi, comme Charlotte se rendait au théâtre pour une répétition, elle rencontra une femme d'une mise modeste, et presque pauvre, qui l'attira dans le passage sombre par où l'on se rendait aux chambres des acteurs, et lui glissa un billet dans la main, après quoi elle disparut. Au premier coup d'œil Charlotte reconnut l'écritm'e de Sylbourg, et cacha bien vite le billet dans son vêtement. Plus tard elle le lut à la dérobée dans un coin du théâtre. Elle y reconnut avec émotion le plus tendre langage d'un cœur ivre de félicité; chaque mot respirait la passion; Sylbourg attestait encore une fois la pureté et la constance inébranlable de son amour, et conjm-ait Charlotte de combler son bonheur, en lui accordant une entrevue au Kougelsort, et, s'il se pouvait, ce soir même.
— Ah! je savais bien qu'il est noble et bon, se dit Charlotte, heureuse et tremblante. Sans cela il ne m'écrirait pas ainsi. Il n'y a que le meilleur des hommes qui se puisse croire indigne du bonheur qu'il mérite. Oui, je l'ai toujours dit, c'est sur les brillants sommets des montagnes que s'arrêtent les nuages.
La proposition d'une entrevue chez la tireuse de cartes la fit cependant reculer. Cela ne se peut; il n'y a pas bien réfléchi, se dit-elle. J'ai dû me servir une fois de cette femme, mais. Dieu merci, elle ne m'est plus nécessaire aujourd'hui.
Cependant Charlotte, après avoir longtemps réfléchi, se trouva aussi embarrassée que la veille, lorsqu'il s'agissait d'envoyer sa lettre au major. Elle ne savait où lui proposer une entrevue, et elle en revenait au Kougclsort.
Mais non! Elle eut enfin une meilleure pensée, qui fut pour elle comme un rayon d'espérance. Elle se confierait à la vieille dame, et mettrait son amour sous la protection de cette bonne et fidèle amie. Charlotte n'hésita qu'un moment; elle tremblait de lui faire un aveu, qu'elle aurait cependant proclamé avec ivresse devant le monde entier. Mais un cœur sensible et transporté de joie ne balance jamais longtemps à s'épancher. Et qui méritait mieux sa confiance que cette tendre amie? C'est la seule personne qui me comprenne, se disait-elle, la seule qui ait rendu justice à Sylbourg; mais, lui fùt-elle aussi opposée que les autres, je voudrais néanmoins la convaincTe, qu'il est le seul homme auquel je puisse enchaîner ma destinée heureuse ou malheureuse.
Charlotte se sentit soulagée d'un grand poids, et pouvait à peine attendre le soir pour se rendre chez la conseillère. C'est le privilège d'une belle âme de se mettre aisément à la place d'une autre, et de porter un regard sûr jusque dans ses plus intimes profondeurs.
Nous avons déjà fait connaître la liaison charmante qui unissait Charlotte et la vieille dame; nous avons dit comment une intime amitié, fondée sur la plus entière sympathie, avait fait pour chacune comme une double vie; c'étaient une aurore et un crépuscule, qui se prêtaient de mutuelles et douces clartés.
Et par-dessus allait s'étendre le ciel doré de l'amour !
Au premier aveu de Charlotte, la conseillère, surprise et effrayée, ne put articuler une seule parole ; quoique, dans la vie ordinaire, l'imprévu la trouvât toujovu-s ferme et tranquille, et qu'il ne l'empêchât point de voir les choses nettement, soit de
loin soit de près, cette règle n'était pas sans exception, et principalement dans les affaires d'amour son émotion égalait presque son embarras. Elle avait passé sa jeunesse dans une époque aride et prosaïque, où toute inclination tendre et profonde était stigmatisée comme un crime capital par le code sévère de la morale; la conseillère n'avait jamais connu les passions romanesques. Il régnait alors dans les rapports des deux sexes une impitoyable pédanterie, et cette époque des lom-ds bahuts et des massives armoires à linge, dépositaires de la dot, ne permettait aux jeunes gens d'autre inclination que celle qui avait été mûrement et préalablement discutée dans le grave conseil de famille, réglée en détail dans un double contrat, et enfin chrétiennement bénie et solennisée par toutes les tantes et les cousines de la parenté. Les jeunes gens qu'on destinait l'un à l'autre s'aimaient alors avec la même gravité que les grandes marionnettes qui, dans les soi-disant comédies, telles que L'amoureux tyran Asphalidès, ou Le roi David et Bethsabée ou Banise, donnaient avec emphase, et en faisant claquer leurs mâchoires, l'essor à leurs sentiments moraux et tragiques.
Avec ces souvenirs de jeunesse, la bonne conseillère, malgré sa façon de penser hbérale et sa sensibilité poétique, ne pouvait s'empêcher de considérer avec une réserve incpiiète les changements amenés dans la manière de voir et de sentir par une époque appelée d'ordinaire la période sentimentale de Werther; cette tendance, assez souvent maladive, de la génération nouvelle aux sentiments enthousiastes; ces combats de géants, qui menaçaient de renverser le monde, étaient inexplicables pour la vieille dame, surtout quand elle comparait ces emportements à la docihté paisible, et presque servile, avec laquelle les jeunes gens d'autrefois se courbaient à la voix de leurs parents sous le sceptre fleuri de l'hyménée.
Comme nous l'avons dit, la vieille dame était restée muette; les plus grands prodiges, la chute du ciel, l'auraient moins étonnée que de voir sa Charlotte envahie par la maladie moderne de l'amour sentimental, elle qui n'avait eu jusqu'alors d'enthousiasme
que pour l'art et pour son idéal. Et, pour comble d'étonnement, c'était Sylbourg qu'elle aimait, cet homme que Charlotte avait presque renié quelques jours auparavant chez son amie. C'en était trop, et ce qui affligeait au plus haut degré la vieille dame, c'était d'avoir innocemment concouru à fortifier cette inclination ; elle en éprouvait une si étrange confusion, qu'on aurait eu beaucoup de peine à distinguer laquelle des deux amies avait besoin d'être consolée et soutenue par l'autre.
Charlotte ne vint pas à bout sans peine de persuader à la vieille dame qu'il ne s'agissait pas encore d'une liaison formée, mais qu'elle voulait seulement, pour son repos, savoir à quoi s'en tenii* sur l'état de son cœur et sur les intentions du baron. La conseillère ne craignait pas moins de prêter les mains à former une Uaison naissante ; en un mot, elle était si inquiète, si indécise, que Charlotte vit la nécessité de recourir à la ruse pour parvenir à son but. Elle prit tout à coup un autre ton, persuadée qu'elle réussirait mieux ainsi que par les protestations et les prières, et s'écria avec résolution :
— C'est bien, Sophie, tu ne veux pas m'assister : alors je m'aiderai moi-même. Il faut que je parle au major, et j'en trouverai le moven par le secours de madame Fanny du Kougelsort, à qui tu m'as adressée une fois, quoique ce fût par forme de plaisanterie.
— 0 ciel! Charlotte, quels affreux discours! dit la vieille dame consternée. Et tu n'appelles pas cela une intrigue d'amour? Une jeune fille modeste et bien élevée se commettra avec cette infâme? Malheureuse enfant, que faut-il penser de toi? Ou bien tu as perdu la tête, ou bien tu me l'as fait tourner à moi-même ! Attends un peu; n'y a-t-il aucun moyen d'en sortir? Le baron veut donc à toute force avoir avec toi un entretien? A la bonne heure, cela pourra se faire, bien entendu qu'il s'agit d'un simple entretien !
— Et de quoi donc s'agirait-il? s'écria Charlotte en riant. Ici, dans cette chambre, je lui parlerai, tout au plus une demi-heure, pour m'assurer si je dois prendre confiance dans les déclarations de sa lettre.
— Quoi donc? reprit la conseillère. Tu prétends connaître un homme en une demi-heure, et peut-être pour toute la vie? Ah! Charlotte, je doute fort qu'une demi-heure te suffise!
Enfin la vieille dame consentit, quoique avec regret, à ce que son amie pût voh- le major chez elle le jour suivant, mais sous condition qu'après cet entretien l'afTaii-e serait à jamais rompue, ou que, dans le cas d'un accommodement, elle serait portée à Tautorité supérieure, la seule compétente, savoir à la mère. Charlotte accepta cette condition très volontiers, ne voyant de possible que la dernière alternative.
Quel bonheur était égal au sien ! Avec quelle tendresse elle remercia son amie, sans remarquer, dans le transport de sa joie, que la conseillère devenait de plus en plus sérieuse et pensive. C'est qu'elle songeait à son lils, dont elle voyait lespérance à jamais évanouie, et cette idée contribuait autant à sa tristesse soudaine que je ne sais quelle appréhension vague et indéfinissable pour elle. Que la conseillère, naguère encore si favorable à Sylbourg, le jugeât tout à coup plus sévèrement, cela fit d'abord peu d'impression sur Charlotte. Ce n'était pas la première fois qu'une affaire de cœur, née dans la société de la vieille dame, la mettait hors d'elle-même et la portait à se faire les plus vifs reproches. Avec son esprit calme et doux et le parfait équilibre de son âme, elle ne pouvait concevoir un pareil égarement, et ne comprenait pas comment, sans nécessité, des jeunes gens pouvaient ainsi sacrifier les joies de leur bel âge.
— C'est ce maudit Werther qui a fait tout le mal! disait-elle douloureusement, et le futur patriarche de la littérature allemande était en conséquence assez mal dans son esprit.
Comme elle revenait sans cesse à de nouvelles critiques sur Sylbourg,
— Je ne te comprends pas, Sophie, lui dit enfin Charlotte avec humeur; il y a peu de jours, le major n'avait point de meilleure amie et de plus zélée protectrice que toi!
— Alors nous avons changé de rôle ! s'écria la vieille dame avec vivacité. Apprécie comme il te plaii-a mes jugements sur les
étrangers, mais sois assurée que, si j'avais cru le baron capable d'un pareil trait, il n'aurait pas franclii deux fois le seuil de ma porte. Ce que j'aimais en lui était précisément sa froideur et son indifférence pour les femmes; je le croyais un homme sérieux et un caractère assez solide, pour n'avoir nullement le goût des romans à clairs de lune; enfin j'étais persuadée qu'il avait jeté son feu. Et voilà l'homme que tu veux épouser, Charlotte? Y a-t-il au monde deux êtres plus totalement opposés que vous deux? Quel est proprement son métier? Monter à cheval, faire des recrues et les exercer! Ajoutes-y une forte dose de bravades : voilà toute sa vocation, et compare-la, je te prie, avec la tienne !
— Est-ce bien la question? répliqua Charlotte avec surprise. Ne devrais-je donner mon cœur qu'à un homme de ma profession? Alors je ne verrais personne, excepté Eckliof, qui me convînt; or il pourrait fort bien être mon père ! L'état de soldat a peu de rapport, il est vrai, avec mon art ; mais que deviendrais-je, par exemple, si j'épousais un marchand, ou un conseiller, savant jurisconsulte, un médecin, un pasteur? Souviens-toi, chère Sophie, ajouta-t-elle en riant, combien de fois tu m'as dit qu'entre les heureux époux la seule différence consiste à savoir si les enfants ressemblent davantage au père ou à la mère.
— Fort bien! s'écria la vieille dame, en frappant des mains avec impatience. Père, mère, enfants! Ah! mademoiselle, on voit que vous savez à merveille passer d'un acte à l'autre ! Heureusement, les arbres ne croissent pas comme cela dans le ciel, et je te le jure, Charlotte, j'aurai plus tôt fait dix bons tours que de te laisser faire cette sottise. Ton major... va, ne me regarde pas tant de travers... ton major aura affaire à moi, et je lui laverai la tête d'importance. Ne fallait-il pas que cet évaporé de Danois vînt sur mes brisées! Maintenant, écoute-moi, Charlotte: ne va pas me jouer la comédie avec ton cœur, sinon je te sifflerai à te rendre sourde jusqu'à la fin de tes jours.
— .lirai donc en enfer au miUeu des éclairs et des tonnerres, dit Charlotte en riant, puis elle promit tout ce (ju'exigeait d'elle son inquiète et craintive amie.
Le jour où le baron reçut de la conseillère l'invitation de prendre le thé chez elle, il n'avait de courage et de confiance pour rien moins que pour le bonheur qui l'attendait auprès de Charlotte, et la perspective même de la trouver à ce rendez-vous ne put dissiper que passagèrement sa mauvaise humeur. C'est que son ^ie\lx Olaf , qu'il avait envoyé de bonne heure à la découverte, était bientôt rentré avec la nouvelle certaine que la comtesse Lindenkron était en effet revenue, et qu'elle allait se fixer à Hambourg.
Il arrive plus souvent qu'on ne le suppose que des hommes presque sans consistance, ou même sans aucune solidité, sont avertis soudain par un événement imprévu, que leur dernière perfidie n'est pas encore consommée; quelque fibre plus tenace de leur àme garde encore la vieille croyance , longtemps méprisée comme une rêverie, la croyance à une puissance qui règne au-dessus des étoiles.
Ulrique revenait à Hambourg : cet événement avait-il en soi de quoi plonger tout à coup dans la crainte et l'irrésolution un homme du caractère de Sylbourg? Assurément, si cet incident produisait un pareil effet, cela ne tenait pas à la situation actuelle du baron, et cependant il se sentait en toutes choses comme embarrassé; cet homme si sur de vaincre, ce qui est auprès des femmes la moitié de la victoire , éprouva tout à coup une gêne dès longtemps ignorée, comme s'il venait seulement d'apercevoir les risques qu'il allait courir, avec une jeune fille telle que Charlotte Ackermann. C'était le vague sentiment dune ancienne faute et de son expiation qui projetait soudainement sur son chemin une ombre fatale, au miUeu de cette position nouvelle, d'ailleurs si favorable ; de là ce sentiment de défiance envers
lui-même, si propre à gêner et à paralyser l'action dans les moments décisifs.
C'est dans cette situation d'esprit, mêlée d'inquiétude et d'embarras, qu'il parut chez la vieille dame, où Charlotte s'était dc\jà rendue. La timidité, si étrangère à Sylbourg, la pâleur de son visage, son air agité, lui rendirent aussitôt favorable la bonne conseillère; elle y crut voir l'effet de la passion qui dominait cet homme, d'ailleurs si hardi et si dégagé, et qui le mettait peu s'en faut hors de lui-même. L'attitude gênée du baron la rassura promptement, et le regard brillant de Charlotte, qui se possédait parfaitement, acheva de tranquilliser son amie. Elle se dit: Je peux sans inconvénient la laisser seule avec lui ; et, saisissant le premier prétexte, elle se leva et sortit de la chambre. Ce ne fut pas toutefois sans hésiter quelque peu.
Charlotte et Sylbourg étaient seuls ! et aussitôt il retrouva, avec son ancien courage, le ton le plus exalté ; il saisit avec transport la main de Charlotte, et, la couvrant de baisers, il s'écria dans l'ivresse du bonheur :
— Il est donc vrai que je puis encore une fois croire à ma bonne étoile ; que ce cœur cruellement abusé peut s'ouvrir encore à la lumière si souvent trompeuse de l'espérance ! 0 Charlotte, (juel est votre empire, de me rappeler encore sur les rives enchantées de l'amour, moi, qui les avais depuis si longtemps désertées, et qui cherchais dans une sombre amertume, dans une amère ironie contre le monde et les hommes, le dernier dédommagement âmes rêves de félicité? Par vous, Charlotte, par vous, je retrouve les illusions et les songes de ma jeunesse, et l'homme sérieux, qui avait depuis longtemps désappris les langueurs et les soupirs d'amour, voit s'ouvrir encore devant lui ce riche et poéti(iue domaine! Vous seule aussi, Charlotte, vous pouvez m'ex- ])li(pier comment vous avez fait ce miracle ! Car ceci n'est qu'une heureuse magie, qui m'empêche de me reconnaître, ou bien j'éprouve pour la première fois le véritable amour; et tout ce que j'avais souffert en son nom jusqu'à présent n'était qu'un vain mensonge.
— Arrêtons-nous plutôt à la dernière supposition, murmura Charlotte avec ivresse ; la vérité de nos sentiments surmontera d'autant mieux les vains mensonges, les obstacles, que le monde nous opposera, et qui mettront à l'épreuve la force de notre amour.
— Pouvons-nous en douter encore? s'écria le major en tombant à ses genoux. Que mon regard s'arrête un seul moment sur les beaux yeux de ma Charlotte, et toutes les douleurs, toutes les illusions du passé, font place au plus doux ravissement. C'est à cette heure que je sens quel trésor je puis appeler le mien; combien mon orgueil était insensé, quand je voulais vous fuir et me dérober à la puissance de vos charmes ! Ma place est à tes pieds, ô divine Charlotte, commande-moi comme à ton esclave, et ne laisse mon cœur régner sur le tien que s'il te paraît plus doux à toi-même d'obéir que de commander.
Tremblante d'émotion, Charlotte, dans l'ivresse du bonheur, posa sa main sur la tête de Sylbourg, et lui dit avec une tendresse exaltée, en abaissant sur lui son doux regard :
— Non, non, mon cher Max, toi seul tu régneras, et je te suivrai, je te servirai, comme mon unique maître, comme mon dieuJ Ne savais-je pas depuis longtemps, homme orgueilleux et doux, que rien, si ce n'est l'amour le plus fidèle et le plus tendre, ne peut me sauver de ta domination; que tous les chemins par lesquels je voulais te fuir devaient me ramener inévitablement dans tes bras ! Comment échapper à un homme qui nous paraît encore plus charmant dans la crainte que dans la force , et qui même, ô déhre! était déjà le maître de mon cœur, quand il le dédaignait, et voulait céder à un autre ce que Dieu et son droit lui donnent pour jamais.
— Que j'expie cette faute comme je l'ai mérité, dit-il en pressant Charlotte dans ses bras, et ses transports s'exprimaient par les plus vives caresses.
— Quelle violence! s'écria Charlotte éperdue; si c'est là ce que tu appelles une expiation, que sera donc une faute ?
— A toi jusqu'au dernier souffle de ma vie ! A toi chaque battement de mon cœur, ou je serais le plus coupable des hommes !
Ne crains plus rien au monde, Charlotte; cette ardeur que tu me reproches, je la tournerai avec un joyeux courage contre tout ennemi qui voudrait te disputer à moi. Je te jure...
— Point de serment, mon bien-aimé ! Nous nous sommes trouvés l'un l'autre : nous trouverons aussi la voie que nous devrons suivre ensemble à travers la vie. Avec tous ces serments on risque d'évoquer une destinée qui resterait inconnue si on ne la nommait pas. Osons nous fier joyeusement à notre bonne étoile, et compte sur mon courage autant que sur mon amour. Je suis à toi, je le serai toujours et c'est là mon serment.
En disant ces mots, elle attacha ses yeux brillants et profonds sur les siens, conune pour illuminer ce cœur adoré des flammes de son amour.
Ensuite, appuyant doucement sa joue brûlante sur le front de Sylbourg, elle lui dit :
— Lève-toi, avant que la vieille dame revienne. Ne te mets plus à genoux devant Charlotte, à moins d'avoir commis un jour une faute si grande, (pie tu ne puisses autrement être pardonné. . Il la regarda d'un air pensif, se leva en étouffant un soupir, et Charlotte vit bien le changement qui venait de se faire en lui. Son œil sérieux et rêveur était fixé sur elle ; un nuage de doute et de tristesse voila ce front si serein tout à l'heure ; il secouait la tête avec un triste sourire, et pressait convulsivement la main de Charlotte sur son cœur. Comme elle le conjurait avec tendresse de lui dire le sujet de sa peine, il voulut d'abord éviter de répondre, mais enfin , vaincu par l'émotion, il prit les mains de Charlotte et s'écria :
— Tu me demandes, Charlotte, le sujet de ma peine ! Parvenu au comble du bonheur, ne dois-je pas trembler devant l'abîme qui menace de me ravir cette féhcité à peine obtenue? Oh! quels soucis, quelles angoisses peuvent me maîtriser encore! Je suis à toi, Charlotte, mais toi, m'appartiendras-tu jamais? Ceux qui t'environnent te céderont-ils à moi ? Ton frère, ta sœur, et même ton excellente mère, ne feront-ils pas tout pour t'cbranler?
Charlotte fut si effrayée de cette question inattendue^ qu'elle
en perdit un moment contenance ; car Sylbourg avait nettement exprimé ce qu'elle n'avait oublié jusqu'alors que dans l'ivresse de sa passion et par l'entraînement que cet homme exerçait sur elle; elle se représenta la gêne, les combats, la résistance, invincible peut-être, qu'elle rencontrerait dans sa famille. La parole prophétique de Sylbourg lui mit devant les yeux toutes ces choses, et lui rappela toutes les luttes violentes qu'elle avait déjà soutenues chez elle à cause de lui. Mais son trouble ne dura qu'un instant, et, reprenant sur-le-champ toute sa confiance, elle dit avec sérénité :
— Il est donc vrai que nous avons, nous autres femmes, une sorte de courage qui vous manque ! Peut-être parce que l'amour nous donne un talisman qui nous défend contre tous les dangers, tandis que vous ne montrez de courage et d'énergie que pour triompher de nous ; mais vis-à-vis du monde, qui veut nous arracher de vos bras, vous n'avez plus ni fermeté ni constance. Ah ! mon doux ami, que tu me crois donc pusillanime ! Quelle personne au monde pourrait m'ébranler et me rendre infidèle? Quoi donc, me serais-je exercée si jeune dans l'art tragique, pour déposer le cothurne, aussitôt qu'il s'agit de montrer dans la vie un peu de courage et de résolution? Ou bien, parce que je suis une actrice , qui sait remplir les rôles les plus différents, crois-tu peut-être que je veuille aussi jouer la comédie avec mon cœur ? Non, non, tu n'as pas cette idée de moi ; tu sais bien que mon eœur se briserait mille fois plutôt que de céder.
Le baron parut aussi tranquillisé que ravi par ces paroles ; il n'avait plus qu'un souci, c'était de savoir où il verrait Charlotte à l'avenir, pour passer sans trouble quelques moments avec elle. Après un court instant de réflexion, elle résolut la difficulté en disant :
— Assurément, notre amie, qui a la générosité de nous laisser seuls aujourd'hui, prêtera difficilement les mains à de nouvelles entrevues. Mais à quoi bon? N'y a-t-il pas chez nous quelques paisibles retraites, où nous pourrons être seuls aussi longtemps qu'il nous plaira?
Et comment pénétrerai-je dans votre maison? dit le baron,
visiblement surpris et même troublé.
Mais, par la porte! s'écria-t-elle en riant. Demain matin,
en prenant le café, je t'annoncerai à ma mère; tu viendras dans l'après-midi vers quatre heures; je te présenterai aux miens comme mon fiancé et tout sera fini.
A cette proposition, Sylbourg faillit perdre contenance; il ne savait que répondre, et Charlotte ne comprenait pas qu'un homme, auquel on attribuait tant de galantes aventures, et qu'elle ne croyait ni timide ni chancelant, put montrer si peu de confiance en lui-même, quand on lui ouvrait la porte du bonheur.
— Non, non, chère amie, cela ne se peut, s'écria-t-il, sans trop savoir ce qu'il allait dire. Songe à quel péril nous nous exposons, si ta famille refusait son consentement, ou si elle y mettait des conditions auxquelles je ne pourrais satisfaire.
— Quelles conditions? dit-elle avec inquiétude. Je suis fermement persuadée que personne ne nous opposera de sérieux obstacles, si nous montrons nous-mêmes de la résolution.
— Crois-tu que j'en manquerai, quand le moment sera venu? dit le major d'une voix insinuante, et en la pressant tendrement dans ses bras. Alors tu ne connais pas encore ce cœur, auquel on ne peut assurément reprocher trop de patience ! Si j'hésite encore à me jeter aux pieds de ta mère et à lui demander sa bénédiction, c'est par une considération étrangère, mais qui n'en est pas moins importante pour moi. Crois-moi, tendre amie, personne plus que moi ne maudit la loi tyrannique qui défend à im officier danois, sous peine de dégradation, de contracter mariage sans la permission du roi; mais cette loi existe, et mon honneur, mon devoir, me prescrivent de m'y soumettre.
■ — Et si le roi refusait sa permission? dit Charlotte alarmée.
— 11 ne la refusera pas, répondit Sylbourg avec assurance. J'en ai pour garants l'affection qu'il me porte, et surtout ton nom, ô mon illustre amie! Mais, à supposer même que le roi fit opposition, par des motifs que j'ignore, je suis toujours maître de donner ma démission et d'écarter ainsi le dernier obstacle.
— Ecoute, Max, j'imagine un terme moyen, dit Charlotte après une pause, pour que nous puissions nous voir et nous parler sans gêne, en attendant le consentement du roi. L'essentiel est que le monde ignore jusque-là notre amour, et la chose est facile; il suffira que ma mère, et tout au plus ma sœur, soient dans notre secret; elles consentiront l'une et l'autre à ce que notre liaison demeure secrète, en attendant la réponse de ton souverain; cependant tu nous visiteras comme un ami de la maison, ce qui ne surprendra personne.
Le major la regarda un moment d'un air préoccupé, et puis il repartit avec une gaieté légère :
— Oui, c'est fort bien; c'est décidé : demain je vous ferai visite, au risque de voir M. Schrœder me prendre pour un journaliste déguisé! Et nous verrons encore que, tout aveugle qu'il est, l'amour est non-seulement un bou archer, mais encore un excellent diplomate.
Ici l'entretien fut interrompu par le retour de la conseillère, qui devina, au premier coup d'œil qu'elle jeta sur Charlotte, que les deux amants avaient eu une exphcation. Elle dissimula cependant avec beaucoup de finesse, et joua si bien la simplicité, que Charlotte elle-même en fut surprise. Dans le cours de la conversation, la vieille dame querella vertement le major sur ce qu'il préférait l'isolement du célibataire à la vie d'un heureux époux ; lui qui avait sans doute, ajouta-t-elle, en regardant malicieusement son amie, des revenus suffisants pour élever convenablement une famille. Charlotte devint rouge comme le feu, et Sylbourg, baisant humblement la main de la prêcheuse , promit avec contrition de s'amender. Bientôt après, d'autres amis vinrent augmenter le cercle de la vieille dame, qui remercia Dieu au fond de son cœur d'avoir permis que ce terrible rendez-vous, ménagé par elle dans sa maison, se fût passé si doucement et si heureusement.
Le lendemain Dorothée fut la première personne de la famille à qui Charlotte apprit la promesse qu'elle et Sylbourg s'étaient faite, et elle parla d'un ton si calme et si décidé, que la pauvre sœur ne put douter de cette nouvelle, qu'aussi longtemps que durèrent son trouble et son effroi.
— Est-il possible ! s'écria-t-elle en pâlissant. 0 ciel, ce funeste aveuglement fera ton malheur, Charlotte!... Sylbourg ton fiancé? Lui, que je ne peux jamais regarder sans une secrète terreur !
— Tu ne devais pas me le dire, ma chère, lui répondit doucement sa jeime sœur. J'ai choisi cet époux par l'inclination la plus tendre; j'ai suivi la voix de mon cœur, et j'attends en paix ma destinée, sans redouter aucun malheur. Peut-être faut-il m' attendre à des épreuves, qui seront aussi grandes que mon amour, mais que serait la vie, si nous ne savions pas faire à l'amour le sacrifice même de notre bonheur? C'est pourquoi je t'en conjure, ma chère Dorothée, ne prends du moins aucune part à ia résistance que le monde va m'opposer, et, si tu ne veux pas me secourir, ne me sois pas contraire et ne rends pas ma situation plus difficile.
— Et notre mère, et notre frère! Que diront-ils de cette union? s'écria Dorothée, à demi-vaincue par ces paroles suppliantes.
— C'est ce que nous saurons bientôt, répondit tranquillement Charlotte, car je suis résolue à tout découvrir à ma mère dès aujourd'hui. Je me crois presque sûre de son approbation, car son exemple et celui de notre père ont pu lui apprendre quelles étranges circonstances président quelquefois à l'union de deux cœurs. Quant à Frédéric, je lutterai avec lui, s'il le faut, jusqu'à
ce qu^il cède enfin ; à toute extrémité, j'appellerai à mon secours le docteur, qui peut tout sur lui.
— Au nom du ciel, ne le fais pas, répondit la sœur avec un triste et malicieux sourire. Je connais cent fois mieux que toi l'opinion du docteur sur le major. Ne compte pas sur cet appui, ajouta-t-elle (et sa voix tremblante, la rougeur de son visage, disaient assez ce qui se passait en elle) ; Unzer n'est nullement disposé à te voir passer dans les bras de Sylbourg ni de qui que ce soit au monde !
— Dorothée, quelles imaginations bizarres! s'écria Charlotte. Crois-tu sérieusement que Unzer fût jaloux du major? Lui, qui ne m'a jamais témoigné d'autre sentiment que celui de la plus pure et de la plus sincère amitié?
— C'est ainsi, ainsi seulement, que tout homme délicat nous laissera voir son amour, lui dit Dorothée, qui cherchait vainement à déguiser son trouble. Mais pourquoi combattre encore un doute que tu ne peux avoir? Car tu serais aveugle, si tu n'avais pas vu depuis longtemps que Unzer t'amie avec passion, et que par cette raison le major lui est insupportable.
Deux larmes bridantes jaillirent à ces mots des yeux de Dorothée ; elle se jeta tout émue dans les bras de sa sœur et s'écria :
— Et tu l'as rendu malheureux pour jamais, en lui préférant un homme que tu connais à peine, et dont le caractère t'inspirait encore, il y a peu de temps, une si juste défiance! J'étais préparée à tout, oui, à tout, même à voir Unzer t'épouser, et j'éprouvais encore une certaine satisfaction à savoir ne pas t'envier son amour. Mais le sacrifier à ce Sylbourg ! Non, c'est ce que je ne puis comprendre; je ne sais pour qui je dois le plus trembler, pour toi ou pour lui, pour lui, que tu dédaignes et que j'aime plus que la vie! Oui, poursui\àt-elle, d'une voix plus animée, et en même temps sa figure s'illuminait; je n'ai plus besoin de dissimuler, et de te cacher un amour qui remplit tout mon être, et qui, si tu étais devenue la femme d'Unzer, serait resté mon secret jusque dans la tombe. Mais pour cela même, je t'en conjure, ma
sœur, par les doux et sacrés liens de nos âmes, ne rends pas Unzer malheureux ! Crois-moi, tu es la seule qui puisse lui donner tout le bonheur qu'il mérite ! Non, non, tu ne peux, tu ne dois pas en aimer un autre que lui ; c'est impossible qu'un homme tel que ce Sylbourg l'emporte sur lui, sur lui que tout honore et distingue, qui a toutes les vertus, tous les mérites, dont l'autre est dépourvu, et qui te rendrait la plus heureuse des femmes et la plus digne d'envie !
Charlotte regardait sa sœur avec admù-ation, et fut sur le point de tomber à genoux devant elle, émue jusqu'au fond du cœur par ce langage d'un amour, qui lui faisait avec joie son plus grand sacrifice, pour acheter le bonheur de son objet adoré. Elle n'avait pas l'idée d'une pareille résignation; elle fondit en larmes et s'écria :
— Mon Dieu, se pourrait-il qu'un cœur tel que le tien fût dédaigné? Il n'y aurait donc plus d'amour sur la terre; l'amour serait un mensonge, et des fous, des rêveurs, auraient seuls pu croire à la pure force de la sympathie! Quoi donc? Tu veux que j'aime l'homme pour lequel tu nourris une si vive tendresse? Et, parce qu'il ne t'a pas donné peut-être autant d'attention qu'à moi, tu veux que je l'entretienne dans son erreur, que je l'attache à moi tout à fait? Ne serait-ce pas nous rendre malheureux tous ensemble, au heu de suivre la vérité qui éclaire ton âme et la mienne? J'ai promis fidélité à Sylbourg; il a mon amour comme Unzer a le tien; ne serait-ce pas de ma part une double trahison d'abandonner Sylbourg et de te ravir en même temps l'homme de ton choix? Jamais ! La volonté de Dieu, que si souvent nous prétendons corriger, nous a montré à l'une et à l'autre le but où le bonheur nous attend; mettons aussi sur la bonne voie le seul qui n'a pas encore su la reconnaître; Unzer apprendra bientôt à laquelle de nous deux il doit donner la préférence.
— Je ne te comprends pas, dit Dorothée avec angoisse.
— Il n'est pas nécessaire, dit vivement Charlotte. Il suffit que je te comprenne parfaitement, et que je sois maintenant assurée de ton amour pour le docteur. Oui, ma petite Dorothée, dit-elle
avec chaleur, en l'embrassant; aussi certainement que je ne serai jamais abandonnée par Sylbourg, tu posséderas Unzer, si du moins il est capable de sentir ce que tu vaux! Moi-même, je saurai le mettre dans le droit chemin, va, laisse-moi faire; mais toi, Dorothée, aide-moi, je te prie, en bonne sœur à bien disposer ma mère en faveur de Sylbourg, afin que cette après-midi, s'il lui rend visite, elle lui fasse un bon accueil et permette qu'il l'assure de sa tendresse et de son dévouement.
Là-dessus elle fit connaître à Dorothée le désir du major de tenir les fiançailles secrètes, et lui en développa les motifs. Dorothée n'eut pas d'objections à faire; sa seule crainte était que leur mère, vu l'extrême importance du cas, n'eût beaucoup de peine à s'écarter de l'usage établi.
— Au reste, ajouta-t-elle, tes amours sont à tous égards si nouveaux et si singuliers, qu'une petite exception de plus ne vaut pas la peine qu'on s'y arrête.
Là-dessus, une parole, un baiser, et Dorothée avait promis son assistance à Charlotte contre les objections que la mère et le frère pourraient élever.
La mère fut plus surprise que troublée, à la nouvelle des engagements de sa fille avec un officier danois inconnu; elle, souvent si violente, si sévère, et quelquefois même si obstinée, elle se montra d'abord calme et indulgente. Elle garda, il est vrai, longtemps le silence, mais elle écouta avec une attention d'autant plus vive le récit des amours de Charlotte, tel qu'il pouvait être fait aux oreilles d'une mère. Charlotte conserva en faisant ce récit un ail' calme et naturel.
Ensuite madame Ackermann tomba dans une profonde méditation, et Dorothée dut la prier par deux fois d'exprimer sa pensée, avant qu'elle eût songé qu'il s'agissait d'abord de son consentement maternel.
— Ah! mes enfants, que puis-je vous dire! s'écria-t-elle avec une distraction, qui était risible même dans une circonstance si grave. Ce n'est pas là, Dorothée, un parti comme je l'aurais désiré pour toi.
— Pour moi, bonne mère? dit Dorothée surprise.
— Pour toi ou pour Charlotte, qu'importe ! réphqua-t-elle avec humeur, en fermant avec bruit sa tabatière. Je désii'e avant tout pour vous deux des hommes qui occupent une position dans le monde, des hommes qui aient un nom et du crédit. Car enfin on ne vit pas plus d'amour que de nectar et d'ambroisie; après la lune de miel viennent les années de fiel, les épreuves sérieuses du mariage, où la femme apprend à quoi elle doit s'en tenir avec son mari.
C'est sm' ce ton mêlé de fâcherie et de tendresse que la bonne dame, vive encore, malgré son âge et son embonpoint, continua d'entretenir ses filles sur les dangers de la précipitation, dans une affaire aussi importante que le mariage; elle parlait depuis une demi-heure, et l'on ne pouvait encore deviner si elle était ou non favorable à l'union de Charlotte avec le major. Elle semblait craindre de s'expliquer et vouloir gagner du temps, car elle ne redoutait pas moins de se prononcer que ses filles d'entendre sa décision.
Mais Dorothée, qui connaissait assez bien sa mère pour craindre l'influence de Schrœder sur elle, provoqua enfin une solution en disant :
— Combien n'a-t-on pas vu de mariages malheureux, qui s'étaient conclus dans les circonstances les plus favorables, où tout le monde prédisait aux jeunes époux la félicité suprême, et où l'on ne supposait pas même que la plus parfaite harmonie cessât jamais d'exister entre le mari et la femme. Et cependant à peine étaient-ils en ménage qu'on voyait tout le contraire, tandis que d'autres unions, qui faisaient secouer la tête à tout le monde, étaient bénies de toutes les bénédictions. J'ai lu, par exemple, dans un almanach de théâtre, qu'une célèbre comédienne, alors jeune et belle veuve, accueillit avec un soufflet son second mari, le premier jour qu'il se présenta devant elle pour lui faire sa cour; et cependant, quelques semaines après, elle était son heureuse épouse, et celui qui avait reçu le soufflet en était moins fâché que celle qui l'avait donne.
— Mais quel homme aussi ! dit madame Aekermami avec émotion, en jetant un regard sur le portrait de son second mari, qu'on voyait au-dessus du sopha.
Dorothée saisit le moment favorable, où sa mère avait senti s'éveiller le souvenir de son heureux amour, et elle dit à sa sœur:
— Ton M. de Sylbourg ne se rebuterait-il point et reviendraitil à toi, si tu le traitais comme notre maman traita un jour notre père? Je ne m'y fierais pas, en vérité; car il ne me semble pas homme à recevoir si bien une pareille marque de tendresse. Mais tu pourrais aujourd'hui même le mettre à l'épreuve !
Et, sans s'arrêter au trouble que sa mère laissa paraître à cette proposition, elle lui conta avec beaucoup d'enjouement, sans lui laisser le temps de fake aucune objection, comme quoi le major, qui se présenterait aujourd'hui chez eUe, devait, contre l'usage ordinaire, obtenir tout premièrement de son roi la permission d'épouser Charlotte, en sorte qu'il ne devait pas être encore question du consentement maternel, et qu'elle n'aurait pas encore à le recevoir comme son gendre futur.
Cette position singulière n'agréait nullement à madame Ackermann, et les deux sœurs eurent la plus grande peine à obtenir de leur mère qu'elle reçût au moins le major comme un ami de la maison, jusqu'à ce que la permission royale fût arrivée. Elle y consentit à la fin, mais sous réserve qu'il n'y aurait jusquelà aucun engagement entre Charlotte et le major, car madame Ackermann ne voulait pas admettre dans l'intérieur de sa famille un état de choses qui ne pût être proclamé à la face de tout le monde. Elle voulut d'ailleurs absolument entendi'c l'avis de Schrœder, à qui il appartenait surtout de décider, dans une affaire qui touchait de si près à la dignité et au bonheur de la famille. Cette résolution jeta Charlotte dans de nouvelles alarmes. Car pouvait-elle espérer une décision favorable de son frère, dont l'antipathie contre le major ne lui était que trop connue, et qui d'ailleurs devait être opposé à un mariage par lequel sa sœur serait vraisemblablement éloignée à jamais de la scène?
Charlotte elle-même était si vivement saisie, à cette dernière
pensée, qu'elle pouvait à peine se figurer qu'un temps viendrait où elle devrait absolument renoncer à son art, c'est-à-dire à ce qui faisait sa vie. Elle entrevoyait déjà dans cette privation l'antagonisme d'un amour qui l'entraînerait nécessairement dans des voies toutes nouvelles, et qui ferait une révolution soudaine et inattendue dans son existence. La lutte qu'elle soutenait contre un monde opposé à sa passion, faisait triompher le penchant de la jeune fille sur la vocation de l'artiste ; mais enfin il s'agissait pour elle de sacrifier son art, et déjà elle sentait cette mystérieuse puissance qui enchaîne le génie par des nœuds magiques à sa haute destinée, et lui rend presque aussi impossible un abandon complet qu'un délaissement partiel de ses fonctions sublimes.
Ce n'était pas sans fondement que Charlotte redoutait l'impression que cet événement ferait sur son frère; car il se serait plutôt attendu à la chute du ciel qu'à la nouvelle des fiançailles de sa sœur avec un homme qui lui était à tous égards si antipatliique. Les sévères principes de franc-maçonnerie qui dirigeaient Schrœder dans sa conduite particulière aussi bien que dans ses jugements sur ses semblables, pouvaient-ils s'accommoder d'un homme de la réputation et du caractère de Sylbourg? Lui, qui ne voyait rien au-dessus de son art et d'une vie constamment occupée, et qui avait montré, comme artiste et comme administrateur, aussi bien que dans le commerce du monde, un caractère moral, pur et solide, pouvait-il, avec ses vues idéales sur la vie, avec son sens pratique, éprouver la moindre sympathie pour un homme (pi'on lui dépeignait de divers côtés comme un com-eur d'aventures galantes, et même comme un personnage d'une moralité et d'un caractère suspects ?
Cependant, lorsque sa mère lui communiqua en présence de Dorothée le fatal secret, il garda une contenance calme, quoique la mère et la fille vissent fort bien quelle impression terrible cette nouvelle faisait sur lui. Mais, lorsqu'il apprit que, la veille au soir, madame Unzer avait ménagé chez elle l'entrevue décisive entre les deux amants, et qu'en conséquence le major se présenterait aujourd'hui même à la famille en qualité de fiancé,
Schrœder, violemment ému, s'élança de son siège et s'écria tout troublé :
— Et vous le permettrez, ma mère?
— Je veux avant tout savoir ton avis, mon cher fils, réponditelle avec douceur et fermeté, à supposer que tu parles sans passion. Car il ne s'agit ici en première ligne ni de nous autres ni de M. de Sylbourg; il s'agit de ta sœur Charlotte, dont le bonheur, la paix, la vie même, sont ici en cause. C'est pom'quoi, au nom du ciel, point d'aveugle emportement, point de passion inconsidérée ! Nous pourrions ici, tout le caractère de Charlotte me l'assure, nous pourrions, par une seule démarche précipitée, faire plus de mal que nous ne saurions jamais en réparer.
La vérité de ces réflexions, si tendres et si sages, firent sur Schrœder une impression visible ; il baisa avec reconnaissance la main de sa mère, et dit avec émotion :
— Vous avez raison, chère maman ; il s'agit ici d'un trop grave intérêt pom* que je me laisse emporter par la chaleur du sang. Oui, vous me verrez cahne, aussi calme qu'on peut l'être, quand on voit d'affreux pressentiments réalisés d'une manière plus affreuse encore. Oh! que j'attendais depuis longtemps avec inquiétude le moment où l'amour trouverait le chemin du cœur de Charlotte; où un homme s'emparerait d'elle et la posséderait tout entière! Je ne sais quelle angoisse me faisait pressentir que ce serait pour elle et pour nous un grand malheur, une obscure fatalité, qu'un jour verrait apparaître et que nous ne pourrions conjurer. Que de fois, quand je suivais de la coulisse son jeu sur la scène, quand je comparais la puissance de ses émotions tragiques, le merveilleux génie de l'artiste, avec la complexion délicate, la nature impressionnable de notre Charlotte; que de fois je me suis demandé involontairement ce qui arriverait, si quelque jour ces sentiments, ces passions, qu'elle exprimait comme actrice, venaient à vivre dans son sein, et comment elle supporterait, autrement que sur la scène et sous le costume d'une Emilia ou d'une Rutland, les douleurs d'un amour dédaigné ou trompé !
— Tu viens d'exprimer toutes mes pensées, lui dit sa sœur. Je ne pouvais non plus me figurer Charlotte éprise d'aucun lionune, et je me figurais tout aussi peu l'homme qui pourrait lui inspirer une véritable inclination. Parmi tous ceux qui approchaient d'elle, aucun n'éveillait en elle un intérêt assez profond pour que je dusse appréhender que sa paix en fût troublée ; et même en présence de ceux qui pouvaient marquer par leur mérite et leur amabilité, j'étais souvent frappée du peu de discernement que Charlotte montrait dans sa manière de juger le caractère des hommes.
— M. de Sylbourg nous en donne la preuve la plus éclatante! s'écria Schrœder; bien que je ne puisse le compter ni parmi les hommes de mérite ni parmi les hommes aimables. Aurait-on imaginé qu'une personne aussi spirituelle, aussi bien élevée que Charlotte, pût s'éprendre d'un personnage, qui, en lui accordant même les qualités dont il se donne l'apparence, et à le juger de la manière la plus indulgente, ne serait autre chose qu'un homme de bonnes manières, un cavalier agréable, mais nullement un homme d'un esprit assez riche, d'une sensibihté assez délicate et assez profonde, pour suffire toujours à une personne telle que Charlotte? Quel déplorable aveuglement! Quelle erreur incompréhensible! Elle, en qui tous les honunes d'un esprit noble et cultivé voient la muse personnifiée; elle, qu'ils divinisent comme l'idéal de la femme, et lui... un officier recruteur!
Schrœder, les bras croisés, parcourut quelquefois la chambre à grands pas, et tout son extérieur laissait paraître la fiévreuse émotion où cet événement l'avait plongé. La mère n'était pas plus tranquille, et l'agitation de son fils la mettait elle-même hors d'état de prendre une résolution réfléchie.
C'était à Dorothée de veiller à ce qu'on ne fît rien h la précipitée, et que, dans le trouble du premier moment, on n'essayât pas des moyens extrêmes , pour contraindre Charlotte par des mesures sévères d'abandonner Sylbourg et de briser le lien qu'elle venait à peine de former.
— Ce serait justement jeter de l'huile sur le feu ! dit-elle, quand
Sclirœder eut parlé dans ce sens. Voudrais-tu donc exciter au plus haut point une passion, qui peut-être mérite à peine ce nom jusqu'à présent? De grâce n'oubliez pas que vous avez affaire à une jeune fille atteinte d'une mélancolie maladive; dont l'impétueuse imagination ne connaît point de bornes; enfin qui ne peut s'expliquer l'étrange opposition de son cœur et de son amour ; qui même ne la soupçonne pas. Dans ces cii'constances, je ne saurais conseiller qu'mie conduite fort mesm'ée, et surtout aucune violence. Laissons-lui la complète liberté d'aimer dans Sylbourg ce qu'elle trouve aimable, et ne l'empêchons pas d'apprendre à le mieux connaître chaque jour. Peut-être elle-même s'apercevrat-eUe tôt ou tard de sa dangereuse illusion; elle sentira de plus en plus la distance qui sépare son esprit de celui de cet homme, et c'est là-dessus que je fonde mon espérance. Cette même fierté de cœur qui la fait lutter maintenant avec opiniâtreté en faveur de cet amour, en deviendra bientôt le plus dangereux ennemi. La sagesse triomphera, aussitôt que Charlotte verra combien son enthousiasme l'avait égarée, et ce sera le moment de lever tout à fait, mais avec précaution, le bandeau qui couvre ses yeux.
Schrœder trouva d'abord cette proposition à plusieurs égards dangereuse et la combattit ; il reconnut cependant, après que la mère se fut aussi prononcée pour l'avis de Dorothée , qu'il avait du moins l'avantage de mettre la famille à portée d'observer le major de plus près. Schrœder consentit, quoique avec une secrète répugnance, à recevoir cet homme chez lui comme ami de la maison, et à lui faire un bon accueil. Il ne pouvait disconvenu que l'affaire était déjà trop avancée, et la position trop difficile, pour qu'on put rien espérer de bon d'une résistance ouverte. On résolut en conséquence d'accueiUir d'abord le baron avec pohtesse ; d'ignorer complètement ses rapports futurs avec la famille ; de n'opposer aucun obstacle aux amants, et de maintenii-, dans le cas particulier, quoique ce fût à regret, la tolérance, comme règle fondamentale de la famille. Cependant Schrœder s'appliquerait à rechercher ce qu'il fallait penser des bruits qui
couraient sur le caractère et les mœurs de Sylbourg, afin d'avoir en main ces témoignages contre lui, pour l'éloigner définitivement; et ce projet doit d'autant moins nous choquer chez ce grand artiste, d'un caractère si honnête et si franc , qu'il s'agissait du bonheur et de la paix d'une sœur chérie ; Sclu-œder, en présence d'une considération si puissante , faisait violence à ses propres sentiments.
Ainsi le major, que toute la famille recevait à contre-cœur, fut néanmoins accueilli avec politesse dans la maison Ackermann, et, contre toute attente, sa première visite produisit une impression avantageuse pour lui. La mère trouva sa personne agréable, ses manières distinguées, et, quand il fut parti, Dorothée ellemême déclara qu'il avait fait sur elle une impression plus favorable que dans les rencontres précédentes. Schrœder garda plus de réserve ; car il ne voulut pas convenir qu'en d'autres circonstances sa tenue calme et modeste l'aurait très fortement prévenu en sa faveur. Le major s'était conduit à son égard avec tant de dignité et de retenue ; dans le cours de l'entretien, il avait parlé si judicieusement du théâtre de Schrœder et de sa grande importance pour l'art dramatique en Allemagne, que l'artiste dut rendre justice à l'esprit cultivé de son nouvel hôte, et qu'il fut tenté d'attribuer l'amour du baron à l'impression qu'une artiste comme Charlotte avait dû faire sur un si digne admirateur de son talent.
Mais Schrœder, qui avait une si grande expérience du monde et des hommes, et qui, dans sa vie agitée, avait appris à connaître les plus divers et les plus remarquables caractères, persista, quoiqu'il ne pût contester au baron des dons assez remarquables, dans son dessein d'observer cet homme avec défiance, d'autant plus qu'il ne pouvait plus douter de son esprit.
Sylbourg de son côté fut si content de son entrée dans la mai-
son Ackermann, que son unique souci fut de s'assurer la jouissance de cet avantage, et de continuer, avec la permission tacite de la famille, et avec toutes les ressources dont il disposait, son double rôle, comme ami déclaré de la maison et comme fiancé secret de mademoiselle Charlotte. Que pouvait-il imaginer de plus agréable qu'une pareille liaison, qui lui permettait de continuer sa vie indépendante, et qui lui offrait cependant tous les attraits et tous les contentements par lesquels un heureux fiancé voit s'abréger pour lui le chemin de la terre au ciel? Une agréable maison, une agréable amie, et tout cela environné de l'auréole qui couronne les célèbres artistes; qu'est-ce qui pouvait mieux satisfaire un homme tel que Sylbourg, avec son esprit léger, son naturel ennemi de toute fixité et de toute contrainte? Point de gêne importune , d'obligations incommodes ; il lui suffisait de se comporter avec la famille en homme à principes et d'un caractère solide, et rien ne faisait obstacle à ses vœux à l'égard de Charlotte.
Telles étaient les réflexions que faisait le major, en revenant chez lui, dans la soirée après sa première visite chez les Ackermann. Il était encore ivre de son bonheur ; car Charlotte, en le reconduisant, l'avait accompagné jusqu'au bas de l'escalier, et, au moment où la porte s'ouvrit, un coup de vent avait éteint la bougie. Les amants profitèrent de l'obscurité pour se faire un adieu plus tendi-e ; puis Charlotte remonta les degrés à la hâte, et laissa Sylbourg dans les ténèbres, encore palpitant de surprise et de bonheur, et tout ému de ces marques soudaines de sa tendresse.
Le baron ne sortit de cette exaltation sentimentale qu'au moment où son hôte, qui le vit rentrer, lui apporta une lettre de son ami, le major de T. de Copenhague. Elle lui annonçait la permission que ses chefs Im donnaient de rester à Hambourg. Au sujet des relations de Sylbourg et de Charlotte, la lettre était fort courte, et ne renfermait autre chose que ces façons de parler usitées alors comme aujourd'hui entre hommes de plaisir, quand ils s'entretiennent de leurs aventures galantes. Cependant le coires-
pondant de Sylbourg finissait en exprimant la pensée, qu'une intrigue avec une actrice célèbre, et à bon droit fêtée, pourrait coûter cher à son ami, et qu'il devait bien se garder d'employer ici ses manœuvres ordinaires auprès des femmes. 11 lui rappelait le scandale que sa liaison avec la comtesse Lindenkron avait causé dans les salons de Copenhague; il terminait par un avis amical, et conseillait à Sylbourg de s'amuser plutôt aux mûres le long du chemin que de hasarder son cou et sa réputation avec les raisins trop haut perchés.
Sylbourg commença par rire de tout son cœur en voyant ces inquiétudes de son ami, et en effet il n'avait absolument aucune raison de craindre encore cette mauvaise étoile d'autrefois, qui l'avait poursuivi auprès d'Ulrique. Aujourd'hui tout allait au gré de ses souhaits, et même le bonheur l'avait favorisé bien au delà de ses espérances. Charlotte s'était donnée à lui; la famille ne se montrait point aussi sévère qu'il l'avait supposé d'abord; elle lui avait ouvert sans trop de difficulté l'accès auprès de sa bienaimée; que pouvait-il souhaiter encore? Il n'avait plus qu'à recevoir le consentement du roi, qu'à demander formellement la main de Charlotte à sa mère, conduire sa fiancée à l'autel, et la mener en triomphe à Copenhague, pendant que son ami T. continuerait de s'amuser aux mûres du chemin.
Chose singuUère ! au milieu de ces magnifiques projets et de ces songes romanesques, je ne sais quel malaise surprit tout à coup le bai'on; c'était comme un souci vague et indéfinissable. Etait-ce le vide que nous cause un bonhem- immense et inattendu? Etait-ce mécontentement de lui-même et de sa position? Ou peut-être le succès lui avait-il été trop facile, à lui qui déjà si souvent avait joué va banque avec sa destinée?
Comme le marin, qui commence à chanceler quand il a mis le pied sur la terre ferme, Sylbourg se sentait enveloppé d'un souffle nouveau, qui lui annonçait enfin, après de longues erreurs, le voisinage du port. Ce jour même il avait pressenti dans la maison Ackcrmann, comme mie chose toute nouvelle, ce bonheur de famille, qu'une sage conduite e* des habitudes casanières
transmettent doucement de la veille au lendemain ; ce bonheur auquel il faut se plier et se soumettre, aussitôt qu'on est entré dans son domaine.
Oui, c'était cela, et pas autre chose, qui l'avait saisi au milieu des rêves fantastiques de son nouvel Eldorado, et lui avait soudainement rappelé les conditions inévitables sous lesquelles ce bonheur devait se réaliser pour lui. C'était l'impression qu'ax ait faite sur lui cette maison, et surtout la présence de Charlotte au milieu de ce cercle sacré, de cette illustre famille d'artistes, si différente de ce qu'il avait imaginé ; d'une moralité sévère, d'une simplicité bourgeoise; offrant dans toute son économie, dans toutes ses habitudes, l'image d'une respectable famille patricienne de Hambourg. Il n'y voyait pas une trace de la négligence et du désordre bizarre qu'il avait si souvent rencontrés dans les ménages de comédiens; nul oubli frivole des convenances, qui rappelât qu'on se trouvait au milieu de personnes dont les camarades ne savent qu'emprunter au pot de rouge les couleurs de l'innocence; pomt de cette suffisance, qui si souvent accompagne dans la vie privée l'artiste applaudi sur la scène, et qui trahit, jusque dans ses relations domestiques, le tragique héros de cou- Hsses; l'existence de cette famille d'artistes avait à tous égards un fonds solide ; et les vertus paisibles, qui habitent de préférence au foyer de tranquilles pénates, fleurissaient dans cette maison avec leurs plus riches développements.
Alors seulement le baron reconnut qu'il s'était abandonné à une illusion prématurée ; que la famille de sa fiancée ne souffrirait jamais aucunes relations qui pourraient blesser le moins du monde la bonne renommée de la maison, et qui auraient supposé chez lui d'autres vues que les plus positives.
Quand il fut plus calme, ses réflexions le convainquirent en effet qu'en le recevant avec la plus grande politesse, on avait néanmoins renfermé dans un cercle fort étroit ses rapports avec Charlotte, et surtout que Schrœder avait observé avec lui dans ses manières le ton le plus cérémonieux.
— Mais que veux-je enfin? s'écria-t-il, en se levant de son
siège et en jetant de côté avec colère la lettre de son ami, qn'il croyait la seule cause des dispositions singulières où il se trouvait. Ne suis-je pas un fou de me laisser ainsi troubler par un homme qui ne connaît ni Charlotte ni rien de ce qui la touche ? N'ai-je pas la promesse de la jeune fille? Ne suis-je pas à Charlotte jusqu'à la dernière goutte de mon sang? Il est vrai que jusqu'ici je n'avais pas songé sérieusement au mariage, malgré les velléités que j'en ai souvent montrées; mais laquelle de toutes les femmes qui m'avaient enchaîné passagèrement pouvait se comparer, même de loin, à ma Charlotte ? Aucune assurément, quoiqu'un si grand nombre se soient efforcées de me décrier comme un volage et un perfide, qui abuse la pauvre innocence, et devant qui les jeunes filles inexpérimentées doivent se tenir siu" leurs gardes. Ah ! ah ! comme si j'étais le seul honnne qui eût pris goût à la philosophie de Casanova !
Sa résolution fut bientôt prise, et il manda sans plus de réflexion à son ami ses fiançailles avec la jeune artiste ; l'instruisit de ses rapports avec la famille, et le pria de faire les démarches nécessaires, afin qu'il pût recevoir le plus tôt possible la permission du roi. A cet effet il rédigea une requête, que son ami devait remettre lui-même au roi à la première occasion, en donnant au besoin les explications convenables. Sylbourg disait en finissant :
« Ton zèle amical m'est une garantie que tu ne me feras pas attendre longtemps, autrement l'ardeur de ma flamme pourrait bien me dévorer tout entier, ou peut-être s'éteindre d'elle-même par l'excès de l'impatience. Les raisins que je convoite sont certainement bien haut placés, mais un homme agile comme je suis (rappelle-toi la fenêtre de cette petite Agnès) fmit par les atteindre ou se casse noblement le cou dans l'entreprise. La comtesse est revenue; elle vit très retirée. En vérité je l'aimerais mieux au bout du monde qu'à Hambourg. Je m'en défie, car elle pourrait bien... Et toi, je t'en prie, sois discret, surtout devant nos vieilles commères du régiment, et ne dis pas un mot de mes amours de théâtre, avant (pie je t'aie doimé d'autres nouvelles. Bonsoir, camarade 1 J'espère oublier bientôt toutes les épines et
toutes les amertumes de mon passé dans les bras de mon aimable Emilia Galotti. Honni soit qui mal y pense! »
XXYIII
Le major était bien informé lorsqu'il mandait à son ami de Copenhague, que depuis son retour la comtesse Lindenkron menait une vie très retirée, car elle avait abandonné presque toutes ses anciennes relations, et se bornait à un petit cercle de personnes sûres et dévouées. La mort prématurée de son mari avait d'ailleurs dispersé l'essaim de prétendus amis, qui s'étaient réunis autrefois autour du joyeux comte et de sa ravissante épouse ; c'est que la comtesse paraissait peu se soucier d'ouvrir encore sa maison à la brillante société, et ne songeait point à faire de sa liberté et de sa fortune (comme plusieurs l'avaient espéré) l'usage que les jeunes veuves en font quelquefois après l'année de deuil.
Nous avons rapporté comme Ulrique fut effrayée, à la nouvelle que le major, qu'elle croyait bien loin de là dans le Scbîeswig, était encore à Hambourg; le simple voisinage de cet homme lui semblait de funeste augure. Mais, lorsque Françoise revint un soir hors d'haleine à la maison, et soutint que le major l'avait suivie dans les rues, l'effroi de la comtesse fut au comble; elle était convaincue que Sylbourg tramait quelque chose contre elle.
Combien ne fut-elle donc pas heureuse et rassurée peu de temps après, quand son oncle, son second père, le vieux colonel de Hollbach arriva chez elle de Copenhague à l'improviste, pour se fixer dans sa maison, attendu, disait-il, que l'air de la cour lui avait donné un gros rhume. La vérité était que le vieux soldat, grâce à son caractère opiniâtre et bizarre, avait eu plusieurs démêlés avec des personnes influentes, et en conséquence avait pris son congé. Ces désagréments avaient rendu son humeur extraordinairement sombre, et l'avaient exaspéré contre le monde
ingrat, dont le bon temps était par lui rejeté bien loin dans le passé, suivant la coutume du plus grand nombre des vieillards.
C'était à tout prendre un singulier original que cet oncle Antoine, avec sa maigre figure, sa taille raide comme un bâton, son gros emplâtre noir sur l'œil gaucbe, qu'il avait perdu dans un combat sur mer avec un pirate de Tunis. Naturellement doux et bon comme un enfant, il était devenu si rébarbatif et si entêté, grâce aux fatigues du service, qu'il fallait le connaître parfaitement, comme Ulrique le connaissait, pour durer avec lui dans la vie journalière. Sou caractère était un singulier mélange de douceur et de dureté, de naïveté et d'entêtement; de feu pour tout ce qui touchait à l'honneur , rien n'ébranlait en lui une résolution déjà prise, ou ne lui faisait changer d'opinion. On aurait plutôt extirpé la balle qu'il portait logée depuis vingt ans entre ses côtes, qu'on ne l'eût détourné d'un projet une fois arrêté. Cette ténacité de caractère était si fortement empreinte sur tout son extérieur, qu'à la première vue le colonel ne produisait point une impression agréable, et qu'on s'écartait volontiers de son chemin. Son langage ne le cédait pas en singularité à sa personne; il avait de la peine à prononcer trois mots de suite, et à rendre clairement sa pensée. La plus grande partie de ce qu'il voulait dire s'arrêtait d'ordinaire avec des bégayements et une toux rauque dans sa barbe grise, et chaque phrase commencée finissait par un long grasseyement inarticulé, dans lequel la lettre r conservait seule sa valeur; cependant son gros œil bleu-clair, roulait désagréablement et lançait des éclairs du fond de son orbite, comme si, après que sa langue embarrassée avait épuisé ses nuniitions de mots et de syllabes, cet œil avait dû faire entrer en ligne la réserve de ses pensées.
Le seul mot que l'oncle Antoine prononçât sans hésitation et distinctement, de sorte que chacun pouvait le comprendre, c'était « franchement, » et il employait ce mot dans les occasions les plus diverses. Il l'avait presque toujours sur les lèvres, et avec son secours il pouvait dire tout ce qu'il avait sur le cœur; avait-il à maudire ou à bénir, à exprimer la colère ou la joie,
franchement était indispensable, et son a franchement, mille diables, » était aussi connu dans son entourage que son « franchement, Dieu vous bénisse ! »
Voilà l'homme qui avait été pour Uhique un second père pendant sa jeunesse, et qu'elle reçut comme un ange du ciel au milieu de sa solitude et de son abandon ; alors, ayant trouvé un appui, elle sentit enfin le sol plus ferme sous ses pas, et le voisinage de Sylbourg ne l'effraya plus. Le colonel, qui, pendant la vie du comt€, avait refusé obstinément de mettre le pied dans la maison de sa nièce, se trouva bientôt à son aise chez elle; la belle et riche ville de Hambourg lui parut d'ailleurs un séjour beaucoup plus agréable que Copenhague.
Ce vieux et maigre soldat à barbe grise, avec sa taille raide et droite, son emplâtre noir sur l'a il, parut aux voisins une trop singulière figure pour ne pas fixer leur attention; chaque fois qu'il se montrait dans les rues, son air sérieux faisait fuir les enfants dans les maisons. Mais, comme on ne connaissait ni son caractère ni sa vie, on l'appelait dans tout le quartier le centenier de Capharnaum, sobriquet qui passa de bouche en bouche, à mesure que la bizarre figure du colonel devenait plus populaire.
Vers ce temps-là on devait, après de longs ajournements, représenter y Othello de Shakespeare; et l'on peut dire que tout le pubhc éclairé de Hambourg, excepté les rigom-eux défenseurs de l'ancienne école et quelques dévots, qui auraient cru faire un crime de visiter une fois le théâtre, prenait le plus vif intérêt à cette première tentative. Les connaisseurs et les amateurs annonçaient à l'envi Othello comme le chef-d'œuvre le plus gigantesque de l'art dramatique moderne; de leur côté les amis particuliers de Schrœder affirmaient d'avance que l'habile directeur et son excellente troupe n'avaient encore monté aucune tragédie avec plus de soin et de succès.
Uh-ique aimait le théâtre, et, comme dans son petit cercle d'amis on ne parlait plus depuis quelque temps que cVOthello, elle résolut de voir cette pièce avec Françoise, la première fois qu'elle visiterait le théâtre. Elle ne put toutefois décider
l'oncle Antoine à l'accompagner ; car il n'y avait rien au monde qui fût plus antipathique à ce vieillard que l'opéra et la comédie. «Franchement^ le chemin de la maison des fous!»
Schrœder, suivant son habitude dans les grandes occasions^ n'avait rien négligé pour exciter au plus haut point l'attente du public, et pour produire sur la scène allemande le grand Shakespeare d'une manière qui répondît à la majesté de son génie; on avait annoncé sur l'affiche des costumes nouveaux et des décorations nouvelles ; le Courrier royal d'Altona, feuille très répandue à Hambourg, avait publié plusieurs articles fort bien écrits, dans lesquels Unzer appelait l'attention des amis du théâtre sur ce grand et sombre tableau des passions humaines, et en faisait connaître l'esprit et la portée. Aussi, plusieurs jours avant la représentation, toutes les places étaient retenues; le soir même, la police dut faire occuper par des gardes de sûreté la place de l'Opéra et le Gaensemarkt, si grande était l'affluence du public. La salle n'avait pas été aussi remplie depuis la représentation de Rutland, et cependant celle qui avait surtout le privilège d'attirer la foule, Charlotte Ackermann, ne jouait pas dans la pièce; Schrœder avait donné le rôle de Desdémone à la sœur aînée, à qui convenait parfaitement cet idéal de la femme, cette Desdémone, dont le propre père dit qu'elle rougit à chaque émotion de son âme, et dont le nom même est (( lumineux connue le visage de Diane. » Brockmann fut chargé d'Othello, c'était un « violent et terrible Othello, » selon l'expression d'un critique contemporain ; Schrœder, dans le rôle d'Iago, parut avoir frustré pour quelques heures l'enfer d'un de ses démons, tant il réussit parfaitement dans la peinture de ce dur et perlide scélérat, qui se juge lui-même quand il dit :
« Il n'y a point d'homme pareil; c'est impossible. »
Ulrique, placée avec Françoise aux premières loges, suivait, comme tous les spectateurs, le développement de l'action avec un intérêt toujours croissant, et, dès le premier acte, elle se sentit saisie; chaque fois que lago paraissait; car, par un effet de son
imagination ébranlée ou par le talent de l'acteur, cette figure se confondait dans l'esprit d'Ulrique avec l'homme qui avait joué le même rôle auprès d'elle. En véritable artiste, Schrœder représenta ce personnage sans exagération; il se garda bien d'ajouter de nouveaux traits à la « théologie de l'enfer, » telle que le poète l'avait incarnée dans ce rôle ; il développa lentement et graduellement son épouvantable caractère, et ce fut seulement par des transitions bien ménagées que se montra derrière la figure humaine, sous laquelle il cachait son lago, le plus horrible instrument avec lequel la destinée ait jamais détruit une féUcité terrestre.Les spectateurs frissonnants furent contraints de croire à cette peinture de la nature humaine dépravée, parce que l'artiste avait su la dérouler lentement devant leurs yeux et ne point dépasser la limite de la vérité poétique.
Jamais encore cette salle n'avait vu des émotions pareilles, une agitation aussi fiévreuse, que le soii* où fut donné le More de Venise. Les spectateurs ne connaissaient pas encore la puissance de la fatalité tragique; la sensation qu'elle produisit fut si grande, sur ce public, qui pourtant n'était pas composé seulement d'enthousiastes amis de l'art et d'âmes exaltées, qu'il faut, pour expliquer cet effet, prendre en considération le défaut d'habitude des émotions violentes, et toute la direction sentimentale de la période. Un contemporain tout à fait digne de foi, et juge très capable, parle en ces termes de la première représentation d'Othello :
« Mais cet Othello, cette Desdémone, cet lago, tous ces éclats terribles et cruels de jalousie, de joie perverse, de fureur sanguinaire, étaient trop affreux, trop violents, pour une partie des spectateurs et particulièrement pour les femmes ; c'étaient évanouissements sur évanouissements : pendant les scènes terribles de cette première représentation, les portes des loges s'ouvraient et se fermaient ; on sortait, ou l'on était emporté sans connaissance ; et l'on assure que plusieurs dames de Hambourg, pour avoù" vu et entendu cette pièce plus que tragique, éprouvèrent les accidents les plus regrettables. »
On en était à la scène où le perfide lago enfonce dans le cœur d'Othello l'aiguillon empoisonné de la jalousie; les paroles elles images du poëte rappelèrent plus vivement à Ulrique lliorreur des tristes jours où le baron avait fait sur son époux la même tentative; enfin, presque évanouie, il lui semblait voir, dans cette terrible scène, se dérouler devant elle sa déplorable histoire, et cette heure fatale où son lago avait aveuglé le comte avec les mêmes artifices; ce n'était pas contre Desdémone, c'était contre elle-même, que ce serpent venimeux sous figure humaine soufflait son haleine empoisonnée : tout à coup, au moment où le malheureux Othello, complètement convaincu par la ruse du traître et le témoignage du fatal mouchoir, prononce ces paroles lamentables : « Tu disais... Oh! je vois planer autour de ma mémoire, comme le corbeau autour de la maison pestiférée... eu faisant des menaces de mort... » Ulrique laisse échapper un léger cri d'horreur, une pâleur mortelle couvre son visage, et, d'une voix tremblante, elle dit à l'oreille de sa compagne :
— Regarde à cette loge, Françoise, voilà l'autre lago : il sourit en connaisseur à sa fidèle image! Oui, c'est lui-même; lago applaudit lago ; et cette jeune dame, dans la loge voisine, avec laquelle il cause si familièrement!... Oh! si je pouvais avertir cette belle jeune fille d'être sur ses gardes!
Françoise découvrit bientôt le major Sylbourg, qui était assis en face d'elles au fond d'une loge, et qui, pendant que tous les yeux et toutes les oreilles étaient occupés sur la scène, s'entretenait à la dérobée, et à ce qu'il semblait en grande intimité, avec une jeune dame de la loge voisine, qui prêtait à son chuchotement une oreille très attentive. Ulrique la vit rougir plusieurs fois, puis Sylbourg se leva et quitta sa loge, après avoir adressé à sa jolie voisine un regard très significatif; celle-ci fit un signe de tête, et, quelques minutes après, elle avait aussi disparu de sa loge.
Après cette observation de la comtesse, il n'y eut plus pour elle d'Othello, diago, de Desdémone ; toutes ses pensées furent pour la belle jeune lille; la rencontre de Sylbourg lui-même, après un si
long temps, l'occnpa beaucoup moins qrie la crainte d'avoir vu dans cette inconnue une nouvelle victime de ce traître. Ils étaient sortis ensemble du théâtre; ils ne revenaient pas. Ulrique avait le coup d'œil assez pénétrant pour s'être convaincue par les manières de la jeune dame que c'était une personne de bonne famille, et elle frissonnait à la pensée du malheur où cette pauvre innocente allait peut-être se plonger aveuglément.
La pièce s'acheva devant un pubhc silencieux; l'impression de la catastrophe fut si profonde, qu'après la chute du rideau on n'entendit aucun applaudissement dans la salle. Chacun se hâtait de sortir, comme soulagé d'un grand poids.
Cependant Schrœder essaya de redonner Othello le lendemain, mais l'écrivain déjà cité nous assure que l'assemblée fut peu nombreuse. Les plus grands admirateurs de Shakespeare convinrent que cela était trop fort pour les nerfs et la sensibilité du public de Hambourg, et qu'il aurait mieux valu se contenter de faire sentir à l'abominable lago la justice du ciel. Et, quelques semaines plus tard, quand Schrœder voulut annoncer la troisième représentation, le conseil de Hambourg exigea qu'il fît disparaître les scènes les plus terribles et surtout la sanglante catastrophe; grâce à cette prudente mesure des pères de la cité, à la troisième représentation, le furieux Othello fut assez raisonnable, malgré la chaleur de son sang africain, pour reconnaître qu'il y avait quelque différence entre l'de de Chypre, à demi païenne, et la ville de Hambourg, la bonne luthérienne; il comprit qu'on ne pouvait, sous les yeux d'un grave sénat, assassiner, même avec un poignard de théâtre, une innocente femme, dans un accès de jalousie. Ainsi donc, par des considérations d'intérêt public, Desdémone eut la vie sauve; une émouvante scène de réconciliation entre les deux époux célébra le triomphe de l'amour lldèle sur l'artificieuse calomnie; et le seul lago subit le juste châtiment de sa trahison. Il fut sans pitié mis à mort, et les heureux époux revinrent ensemble à Venise.
Les seuls dévots n'acceptèrent pas le Nouvel Otiiello (c'est le titre sous lequel les affiches l'annoncèrent), et la querelle entre
l'Eglise et le théâtre se réveilla dans cette circonstance. Les zélateurs, non contents de citer les pères de l'Eglise, demandèrent à la faculté théologiqne de Gœttingue de confirmer par une décision l'opinion qu'ils professaient sur la tendance immorale du théâtre moderne. De la chaire la lutte passa dans la presse, et les journalistes prouvèrent victorieusement aux théologiens que ce théâtre, si décrié, avait sur l'esprit et les mœurs du peuple la plus heureuse influence.
Depuis que la maison de madame Ackermann s'était ouverte au major, et que la famille avait consenti tacitement à ses desseins, elle ne connaissait plus l'heureuse paix qu'elle avait goûtée si longtemps; et, tantôt dans une chose, tantôt dans une autre, on ressentait l'hifluence d'un tiers, qui était aussi étranger à l'esprit général de la maison qu'à ses divers habitants en particulier, et dont la position exceptionnelle exigeait des précautions gênantes, soit à l'égard du public, soit envers lui-même. Schrœder avait consenti à ce qu'il ne fut pas dit un mot des fiançailles dans l'intérieur de la famille, jusqu'au moment où elles pourraient être publiées; résolution conforme à la délicatesse morale, mais qui, dans la position des amants, n'était rien moins que sage. D'une part, on tolérait en secret ce qu'on n'aurait pas permis publiquement, et, d'un autre côté, on agissait comme si l'on ne voyait pas, ce qiii finit par devenir manifeste, que les fâcheuses apparences, si redoutées, devaient enfin éclater; en sorte qu'on dut désavouer non-seulement la liaison, mais encore le jugement qu'en portait l'opinion publique.
En efîet, l'admission de l'officier danois dans le cercle des amis de la maison et sa présence jouinalière dans la famille, provoquèrent bientôt des inteiprétations plus voisines de la vérité que les Ackermann ne l'avaient supposé. La sévère moralité de cette
maison^ son attention bien connue de ne recevoir que les personnes les plus considérées et le monde le plus choisi, permettaient-elles de supposer sérieusement qu'un officier recruteur, dont l'état et les fonctions n'avaient rien de commun avec l'illustre famille d'artistes, eut obtenu auprès d'elle, en peu de semaines, des droits plus particuliers que des personnes qui la fréquentaient depuis nombre d'années; des personnes infiniment plus recommandables par leur esprit, leur culture, leurs sentiments éprouvés, que cet homme, qui après tout n'avait en sa faveur qu'une beUe taille, une figure chevaleresque, des manières agréables et quelque connaissance des belles-lettres?
Schrœder vit bientôt, à son vif chagrin, que plus d'un ancien et fidèle ami de la maison était gêné dans ce cercle intime par la présence de l'étranger; l'aimable abandon disparaissait peu à peu; on demandait même avec une surprise mêlée de curiosité qui était donc ce M. de Sylbourg, et à quelle puissante recommandation il était redevable d'attentions si particulières. En un mot Schrœder dut bientôt reconnaître qu'il avait eu grand tort, lui et les siens, de permettre un état de choses qui devait par son caractère vague et mdéterminé provoquer de fâcheuses interprétations. Si les plus proches amis de la famille concevaient eux-mêmes quelques soupçons, combien plus les jaloux, les ennemis, qui ne pouvaient attaquer la gloire des artistes, ne saisiraient-ils pas avec empressement l'occasion de rendre suspecte leur vie privée et de faire peser sur elle quelque grave accusation?
Tourmenté de ces inquiétudes, accablé du poids de ses affaires, Schrœder, ordinairement si ferme et si serein, montrait à ses alentours de la mauvaise humeur et de l'irritation, sans trop le remarquer lui-même; et son inquiétude, son mécontentement, augmentait à mesure que la liaison de Sylbourg et de Charlotte se prolongeait, avec ce caractère indéterminé. Le major fréquentait la maison journeUement, et toute sa conduite ne laissait que trop paraître combien il savait se prévaloir des avantages que la condescendance de la famille lui avait assurés. Sans se rendre
trop familier avec Charlotte, il avait cependant à toute heure des occasions de l'entretenir sans témoins et de prendi-e toujours plus d'empire sur elle; Schrœder en vint même à soupçonner que Sylbourg, non content de ces tête-à-tête, avait encore avec sa sœur des entrevues hors de la maison, à quoi le théâtre et les longues absences de Charlotte lui donnaient les plus grandes facilites. L'œil attentif du Irère observait foit bien que Charlotte vivait constamment dans une agitation secrète, qui épuisait ses forces, la rendait inquiète et la portait sans cesse d'un extrême à l'autre. Il la voyait changer subitement de couleur ou tressaillir au moindre sujet; si eUe était seule, on l'entendait se parler à haute voix; avec ses alentours elle se montrait réservée et craintive, comme si elle ne se fût trouvée nulle part à son aise, et qu'elle se crût partout poursuivie de regards soupçonneux. Elle négligeait son art de plus en plus ; se montrait aussi distraite sur la scène que dans les répétitions, et ne pouvait plus jouer les rôles qu'elle avait le plus aimés, entre autres ceux où elle avait charmé le public par sa gaieté, son badinagc et sa fine coquetterie; les pantomimes et la danse, qui lui avaient mérité jusqu'alors tant d'applaudissements, lui étaient devenues tout à fait insupportables.
Ces observations jetaient Schrœder dans la plus cruelle perplexité, d'autant plus que ses recherches sur la vie antérieure du major venaient confirmer la mauvaise opinion qu'il avait conçue de ce personnage.
Son amitié sans bornes pour Charlotte, qu'il regardait comme l'ornement et la gloire de son théâtre et de sa famille, ne hii laissa plus de repos ; le reproche qu'il se faisait d'avoir favorisé cette malheureuse liaison le tourmentait comme la première mauvaise action qu'il eût commise, en sorte qu'il résolut de s'épancher dans le sein de son plus fidèle ami, et de chercher avec lui quelque moyen, pour sortir enfin de cette position insupportable.
Tnzer n'était pas venu au Kreyenkamp depuis des semaines, et ce fut seulement quand Schrœder eut besoin de lui qu'il s'a-
perçut de cette longue absence. Une des soirées suivantes, il alla le chercher dans sa retraite hors de la ville, et il arriva devant l'entrée de la maison solitaire à la tombée de la nuit. Il n'aperçut aucune lumière; la porte du jardin était fermée, et, quoique Schrœder eût frappé assez fort, et plusieurs fois, persomie ne vint ouvrir. Le froid glacial, les tourbillons de neige, lassèrent bientôt sa patience, et il sauta par-dessus la muraille, plus lestement qu'on n'aurait pu l'attendi'e d'un homme de si forte taille. Un profond silence régnait également autour de la maison; on n'entendait que le vent, qui balançait les ifs et gémissait dans les rameaux des chênes. La porte de la terrasse se trouvant fermée, Schrœder fit le tour de la maison et s'approcha de la salle à manger au rez-de-chaussée ; là il aperçut enfin de la lumière à travers une ouverture du contrevent, et, dans le même instant, il crut avoù' entendu parler son ami; il ouvrit sans bruit le contrevent, qui n'était qu'appuyé, et jeta un regard furtif dans la chambre. D'abord il sut à peine si ce qu'il voyait était une illusion ou une réalité, tant il était peu préparé à la scène qu'il avait sous les yeux.
Au miheu de la salle, et sur une table couverte d'une blanche toile de Un, était un petit cercueil ouvert, où reposait, gracieusement couché au milieu des fleurs, le cadavre d'un enfant, à la clarté de plusieurs bougies, qui brûlaient alentom- dans des candélabres d'argent. Tout ce spectacle, loin de présenter l'idée de la mort, ressemblait beaucoup plus à une joyeuse veille de Noël; on aurait dit que l'enfant sommeillait, bercé par les récits merveilleux que venaient de lui faire les fleurs rouges et blanches; il y avait même dans ce tableau tant de magie, que, malgré la froide nuit de février, Schrœder crut ressentir une tiède haleine de printemps, et qu'il observait à peine son ami, qui, plongé dans une sdencieuse méditation, tantôt regardait l'enfant, tantôt arrangeait les fleurs avec précaution, comme s'il avait craint d'éveiller la petite créature; et cependant elle ne devait jamais sourire à ces flem"S et à ces clartés. Mais Schrœder fut saisi d'effroi, quand il considéra la figure de son ami; à la
lumière des bougies, il paraissait plus pâle que Tenfant au cercueil, et sa tristesse s'accordait bien mieux avec cette scène funèbre que toutes ces fleurs brillantes et cette illumination de fête.
Pressé de savoir ce que signifiaient ces singulières obsèques, qui rappelaient par leur éclat celles des pays du sud, Schrœder entra par la porte de derrière, où la gouvernante du docteur vint au-devant de lui. La bonne vieille, croyant que sa visite tardive avait rapport avec ce qui occupait son maître là dedans, s^écria tout émue :
— Dieu soit loué, qui vous amène, M. Schrœder! Vous saurez consoler M. le docteur, dont la douleur me désespère, et vous mettrez fin à cette affligeante histoire. Depuis avant-hier il ne quitte pas le cadavre de son petit enfant trouvé, ne veut voir ni entendre personne, et reste inconsolable. Ah! M. Schrœder, parlez-lui donc un peu; qu'il se donne quelques heures de repos et ne s'épuise pas tout à fait; ce n'était après tout qu'un enfant trouvé, dont personne ne connaît les parents, et que le bon Dieu a sans doute rappelé à lui dans sa miséricorde, parce qu'il n'aurait jamais été heureux sur la terre.
A ce moment, Unzer, qui avait entendu parler la gouvernante, ouvrit la porte. Lorsqu'il reconnut son ami, il eut un moment de surprise, mais il se remit bien vile, et dit en l'embrassant :
— N'écoute pas ma vieille Marguerite ; viens, Frédéric, viens voir sous quelle aimable forme la mort est entrée dans ma maison. Ensuite je te conterai tout, et, en invoquant le nom de Dieu, nous fermerons le petit cercueil, que nous enverrons demain de grand matin au cimetière de Saint-Michel.
Schiader, plein d'anxiété, suivit son ami dans la cliambre illuniince; Lnzcr le conduisit auprès du cercueil, et lui dit, avec un triste sourire, en lui montrant la pauvre petite créature :
— Devine maintenant, Frédéric, pourquoi la mort de cet enfant me cause un deuil si profond; pourquoi je l'entoure, au milieu du trépas, des joyeux symboles de la vie, et ne peux me
séparer de lui? Mais je vois bien que tu ne pourras le deviner, même quand je t'aurai dit que cet enfant emporte avec lui dans la tombe mon dernier amour et ma dernière espérance, comme le printemps expire avec la dernière fleur.
— Au nom du ciel, Charles, que signifie cela? s'écria Schrœder vivement ému. Pourquoi environner de tant d'énigmes la mort, qui est elle-même l'éternel mystère de notre vie?
— N'appelle pas la mort un mystère ! repartit Unzer, avec un regard qui exprimait une indicible souffrance. C'est la vie qui est le sphinx redoutable; c'est elle qui, avec ses énigmes obscures, nous jette dans les bras de la mort ! C'est ici, c'est dans le sein de l'homme vivant, que repose le ténébreux secret de l'existence ; la Providence y grava notre destinée en caractères inexplicables, et celui qui voudrait, qui pourrait les déchiffrer, en perdrait la raison, ou cesserait de croire à toute beauté, à toute sainteté, à Dieu même ! Cet enfant, poursuivit-il en serrant convulsivement le bras de son ami, cet enfant est mort, comme une lumière, à peine allumée, s'éteint quand on la porte dans un cachot humide, étouffé... Ainsi s'est envolée cette jeune vie! Il n'y a rien là, selon moi, de mystérieux et d'énigmatique ; mais il est une autre mort, et c'est la véritable! par laquelle une noble vie, pleine de vertu, de beauté, de génie, d'inspiration divine, disparaît dans les ténèbres, emportée par une puissance ennemie, par les passions dévorantes ! C'est là mourir véritablement, Frédéric, quand le génie déserte son lumineux sentier et se perd dans les voies sombres et tortueuses de ce monde, en croyant suivre un esprit subhme, tandis qu'il s'égare, en poursuivant le fantôme de sa propre folie !
— Mais quel rapport, dit Schrœder, toutes ces réflexions ontelles avec cet enfant?
— Tu as raison, répondit Unzer, avec un sourire mélancolique; je suis coupable envers ce pauvre enfant, d'associer mon infortune avec sa mort ; il n'en est pas moins innocent que ces fleurs le sont de sa mort à lui-même. Cependant je ne puis le séparer de la perte que j'ai faite; il portait le même nom, et,
comme je te l'ai déjà dit^ avec lui s'est cfreuillée la dernière rose de mon printemps.
Schrœder ne trouvait encore aucun sens aux paroles de son ami, qu'il n'avait jamais vu dans une agitation si vive, et voisine de l'exaltation. Mais quelle surprise, quelle douleur, le saisit, quand le docteur lui révéla d'un seul mot tout ce mystère, cet appareil funèbre et ces regrets!... C'était ce même enfant du Kougelsort, cet enfant, dont la disparition soudaine lui était enfin expliquée !
Mais Schrœder s'expliquait en même temps la conduite mystérieuse de son ami, et ce qui déchirait son cœur bien plus que ne pouvait le faire la mort de l'enfant; les écailles tombèrent de ses yeux; c'était cette douleur profonde qui avait réduit son ami à ce triste état ; l'enfant mort, il l'appelait du nom de sa sœur vivante! il l'appelait Charlotte! il l'appelait la dernière rose de son printemps !
Et ce printemps même comment l'appelait-il ? Schrœder hésitait encore à expliquer par des paroles' ce que ses yeux venaient de lire dans le cœur de son ami; mais bientôt sa douleur fut la plus forte, et il s'écria avec saisissement :
— Voilà donc, pauvre ami, pourquoi, depuis quel([uc temps, tu évitais notre maison avec tant de soin? C'est ainsi que la mort de cet enfant se lie avec ton malheur ! Charles, mon bon Charles, je t'en conjure par notre amitié, expli(pic-toi clairement : quel rapport cet enfant a-t-il avec toi et Charlotte?
— Madame Fanny du Kougelsort te le dirait peut-être mieux que moi, au moyen de ses cartes, répondit-il d'une voix étouffée, et les regards fixés sur le corps de l'enfant. Oui, 'Frédéric, madame Fanny doit le savoir, car, depuis quelque temps, ta sœur, c'est la cadette que je veux dire, va fréquemment chez elle; mais non pas seule, ah, certes, cela ne serait pas convenable! Elle y va en compagnie de votre nouvel ami, M. de Sylbourg.
— Que dis-tu, Charles? s'écria Schrœder en bégayant de fureur, et il devint pâle comme la mort. Charlotte dans la mnison de cette infâme? Et avec Sylbourg? Ah! je soupçonnais depuis
longtemps qu'il se passait des choses ii-rcgulières ! Mais comment l'as-tu appris? Les as-tu vus toi-même, et n'y a-t-il plus d'espérance que tu sois dans l'erreur?
Unzer secoua tristement la tête et répondit :
— Penses-tu qu'il ne m'en ait pas assez coûté pour croire cela de Charlotte? Penses-tu que j'aie consenti de croire à mon malheur sur un simple soupçon, et que j'aie détruit témérairement le ciel que j'avais rêvé pour moi dans la possession de Charlotte? Ne sais-tu pas avec quelle angoisse un cœur éperdument épris suit la trace de son malheur; comme il se débat mille fois sous les tortures du doute et de la jalousie; comme il aime mieux se laisser lentement déchirer par les serres du vautour, plutôt que d'accepter avec résignation la pleine certitude de son sort? Oui, pauvre ami, c'est comme je te le dis; ce Sylbourg, non content que ma mère ait été assez faible pour le rapprocher de Charlotte; non content que toi et ta mère vous lui permettiez toutes les libertés qu'on n'accorde qu'après les fiançailles : pendant que tu joues lago sur la scène, se glisse secrètement avec ta sœur dans une maison mal famée, et bâtit l'autel de son amour au Kougelsort!
— Arrête ! arrête ! s'écria Schrœder ^ et il tomba , comme anéanti, sur le sofa, en se couvrant les yeux de ses deux mains.
— Et maintenant tu sais pourquoi j'entourais le petit cercueil de tout cet appareil de fête, et pom-quoi je pleurais sur mon amour en présence de l'enfant mort. Demain, après l'inhumation, je voulais aller te voir, et te faire tout connaître; oui, c'était ma ferme résolution : il vaut mieux encore que j'aie pu l'accomplu dès aujourd'hui.
Là-dessus, donnant le bras à son ami, il l'emmena dans la chambre voisine. Schrœder se remit par degrés de son trouble, et reconnut avec le docteur la nécessité de suivre dans cette affaire une conduite cahue et mesurée, pour ne pas perdre le dernier avantage qu'on avait sur le baron, et pour ne pas exposer toute la famille à un scandale public. Ils convinrent que Schrœder devait, à la première occasion, démasquer le séducteur, lui repro-
cher ouvcitement son infâme conduite envers une famille estimable et rompre avec lui toute relation.
— Il peut m'en croirC;, le misérable ! s'écria Sclirœder, qui cherchait à se maîtriser, mais que le sentiment de l'honneur offensé et la douleur fraternelle mettaient à chaque moment hors de lui-même; il peut m"eii croire, aussi vrai que ce poignet a souvent appris leur devoir à bien d'autres élégants faquins! Et je t'en fais le serment, Charles, il ne remettra pas les pieds chez moi, quand je devrais en plein jour le jeter à la rue, ce vaillant officier, décoré des ordres de Sa Majesté danoise !
— Au nom du ciel, mon ami, point de précipitation ! repartit le doctem* effrayé; tu amènerais par là ce que nous devons surtout éviter avec le plus grand soin, c'est que l'histoire ne s'ébi'uite, et que Charlotte ne soit livrée aux propos du monde avec ce méchant homme. Le seul moyen d'éviter ce malheur, c'est que tu dises à l'oreille du major tout ce que tu as appris, et que tu accompagnes cela de tel ou tel signe qu'il te plaira, et sur lequel il ne se puisse méprendre. Les hommes de sa sorte ne sentent jamais l'obligation de défendre leur honneur, aussitôt qu'ils se voient découverts, et Sylbourg s'arrangera pour ne pas se montrer une seconde fois devant tes yeux.
Schrœder, ayant repris son sang-froid, approuva cet avis, et les pressantes exhortations de son ami obtinrent de lui la promesse de ne laisser apercevoir à Charlotte qu'à la dernière extrémité qu'il avait connaissance de sa faute. Unzcr lui dit entre autres choses :
— Son plus vif regret, si jamais elle reconnaît son inconcevable légèreté, sera de se sentir plus coupable que jamais homme n'aurait pu croire qu'elle le deviendrait. N'oublions pas non plus combien ont eu de part à sa première faute ses sentiments exaltes, son imagination vive et mobile, qualités sans lesquelles Charlotte n'aurait jamais été la grande artiste que nous admirons. Et quel art serait plus propre à éveiller dans un Jeune cœur des sentiments, d'autant plus faits pour l'égarer qu'ils répondent peut-être à des désirs vagues et sans objet? C'est là l'excuse de Charlotte; son amour pour cet homme est bien
plus le produit de son imagination qu'un véritable penchant de son cœur.
Schrœder lui répondit avec amertume :
— Oui, tu peux avoir raison, mon ami; beaucoup de choses sembleront dans l'ordre chez nous autres comédiens, et paraîtront choquantes et immorales chez les autres hommes. Est-il sm'prenant qu'un comédien foule aux pieds les mœurs et la décence? La liberté de l'art lui permet tant de choses!... Eh ! mon ami, un esprit cultivé, un véritable talent, peut-il trouver du goût à ce qui est bas et frivole? Ne faut-il pas que le commerce assidu avec la poésie forme premièrement l'artiste, pour que l'artiste puisse agir à son tour sur le public? Crois-moi, les lois de notre art condamnent, aussi bien que le peut faire l'opinion commune, la maladive sentimentalité de Charlotte. Une Rutland, une Emiha, une Julia, ne donneront jamais un rendez-vous à un aventurier dans la maison d'une abominable entremetteuse. Un pareil égarement est aussi étranger à notre art qu'un empoisonnement l'est à votre science, bien que, dans un cas donné, vous employiez le poison, avec autant d'avantage que le drame emploie le pervers et le méchant.
Au milieu de ces entretiens la nuit s'avançait; la vive émotion des deux amis avait fait place insensiblement à des sentiments plus calmes ; l'un et l'autre éprouvaient l'heureux effet de la consolation mutuelle qu'on trouve dans l'amitié, lorsqu'après des années d'un état tranquille, on est soudainement menacé par un mallieur commun. Unzer n'avait pas seulement raconté à Schrœder l'histoire de sa passion pour Charlotte, depuis la première origine jusqu'à cette fatale soirée à' Othello, où il avait vu celle qu'il aimait se glisser avec Sylbourg dans la maison de la tireuse de cartes; il fut encore assez franc pour lui faire connaître le vœu de sa mère au sujet de Dorothée; il fit ensuite un parallèle des deux sœurs, où Schrœder put voir combien son ami, ébloui par le génie de Charlotte, avait vu chez elle de vertus et d'avantages, qui appartenaient réellement à Dorothée, et qui se reflétaient de son âme dans celle de sa sœur.
Schrœder^ pour complaire à son ami, resta jusqu'au malin auprès de lui, et, quand le jour vint à poindre à travers les orageux tourbillons de neige, une grande partie des soucis qui les avaient assiégés la veille s'étaient dissipés, et ils prirent congé l'un de l'autre, pour exécuter les projets de cette nuit.
La nouvelle position de Charlotte à l'égard du major, après qu'il eut obtenu l'entrée de la maison, sans avoir déclaré ses vues et sans que la famille se fût expliquée avec lui, ne pouvait manquer d'augmenter encore les contradictions intérieures qui avaient développé cet amour dans le cœur de la jeune fdle. Si elle avait obtenu que ses parents cédassent à la fermeté et à la décision avec laquelle elle leur avait présenté Sylbourg comme son fiancé, elle ne tarda pas à reconnaître combien ce succès était loin de suffire à son bonheur. Les barrières qui l'avaient séparée de son amant semblaient écartées ; le baron pouvait se présenter librement chez elle, et il était reçu poliment par la mère, la sœur et le frère; mais un cœur tel que celui de Charlotte devait bientôt sentir plus vivement ce qui lui manquait encore que ce qu'elle avait obtenu. La contrainte que lui imposaient les habitudes sévères de la maison et la présence de personnes qui avaient le secret de sa liaison avec le major, sans permettre aux amants plus de liberté, lui semblait d'autant plus pénible de jour en jour, que celui (pii souffrait cette gêne avec elle témoignait moins de patience et de résignation, et la sollicitait sans cesse de se soustraire à cette insupportable tutelle. 11 n'avait pas de peine à la convaincre qu'il ne pouvait, sans une extrême résignation, souffrir tranquillement la défiance de son frère, et même lui devoir encore de la reconnaissance. Ou bien c'était la mère qui grondait, la sœur qui disputait, parce qu'elle avait manqué en ceci ou en
cela; qu'elle avait fait au baron un accueil trop empressé ou dit en sa présence telle ou telle affaire particulière, qu'une oreille étrangère ne devait pas entendre. Schrœder lui reprochait continuellement de trop négliger son art; et puis c'étaient des plaintes de la mère sur l'état où elle laissait sa garde-robe, sur sa distraction, sa préoccupation ; et cependant Dorothée, qui tremblait en silence pour sa réputation autant que pour celle de sa sœur, était toujours sur les épines, craignant qu'enfin Charlotte ne donnât prise aux soupçons, par sa conduite avec Sylbourg en présence de personnes étrangères.
Ainsi ballottée par des remontrances continuelles, derrière lesquelles perçait toujours le regret et le mécontentement d'avoir accepté les visites de ce monsieur, Charlotte elle-même ne savait bien souvent ce qu'elle devait penser de ses rapports avec le baron. Car autant sa mère, son frère et sa sœur faisaient d'efforts pour sembler affables et simples en présence de Sylbourg, autant, dès qu'il avait quitté la maison, la scène changeait-elle, ainsi que la disposition des esprits, qui tournaient alors le plus souvent leur mauvaise humeur contre Charlotte; comme si la même tendresse, qui lui avait permis de recevoir Sylbourg, devait lui faire expier par le blâme, le soupçon et mille réserves inquiètes, cette permission, si étroitement mesurée.
Tandis que la vie de famille lui devenait ainsi de jour en jour plus pénible, une autre influence, à laquelle on n'avait pas songé, vint donner une nouvelle force à son penchant naturel pour la liberté et l'indépendance, et l'écarter toujours davantage de ses habitudes premières. Aussitôt que Sylbourg eut appris à connaître les mœurs et les caractères de la famille Ackermann, il reconnut les difficultés qu'il rencontrerait nécessahement sur ce terrain et les obstacles qui l'empêcheraient toujours d'avoh avec Charlotte une trop grande intùnité. Il voyait, plus clairement chaque jour, qu'avec ses formes polies Schrœder se mettait à sa traverse encore plus que la mère et la sœur; sa tenue toujours froide, toujours la même, lui faisait crahidre de jouer devant un si graïKl comédien un rôle doublement dangereux et
de ne pouvoir réussir à le tromper. Mais, d'un autre côté, la conduite de Schrœder était favorable aux desseins du major; car ce ne fut bientôt plus l'amour seulement, mais aussi la gène de la maison paternelle, qui accoutuma Charlotte à la pensée de chercher dans un autre lieu la liberté, qu'on lui refusait chez elle, d'entretenir librement son fiancé. Elle voyait quels efîorts lui coûtait le ton réservé qu'il devait prendre avec elle en présence de ses parents; la résignation qu'il devait montrer devant l'orgueilleuse froideur de son frère, l'inquiète surveillance de la mère et de Dorothée; de temps en temps il lui laissait entrevoir par un geste ce qu'il souffrait pour elle; quelle noire mélancolie le tourmentait, à la pensée que Charlotte, cédant aux importunités de sa famdle, de ses alentours, pourrait bien l'abandonner, si le consentement du roi à leur mariage se faisait encore attendre longtemps... Pourquoi Charlotte, qui était prête atout souffrir pour son amour avec un joyeux courage, se serait-elle fait violence, à la vue d'une conduite si noble et si fidèle? Elle permit d'abord à Sylbourg de l'accompagner le soir à son retour du théâtre ; ensuite, quand elle n'était pas occupée sur la scène, elle quittait sa loge pour causer avec lui dans un coin du vaste édifice ; ou, si le temps le permettait, cachée sous un voile, elle se promenait dans les rues appuyée sur son bras. Ces secrètes entrevues, précisément parce qu'elles n'étaient pas sans danger, avaient pour les deux amants infiniment plus de charme et d'attiait cpic leurs rencontres, toujours surveillées, dans la maison du Kreyenkamp; ils pouvaient se communiquer sans trouble leurs plus intimes sentiments; se dire sans contrainte leur joie et leur amour; enfin ils emportaient de chaque rendez-vous secret la pensée, qu'ils avaient su dérober au monde jaloux quelques minutes de bonheur.
Ainsi se serrait toujours davantage le lien magique qui attachait la jeune artiste à un lionnnc, que tous ses alentours observaient avec défiance. IMus il ixmvait se développer devant elle naturellement et sans coiihainte, plus elle découvrait en lui de qualités, qui lui donnaient autant d'estime pour son caractère que
de goût pour ses manières aimables. Sa vivacité passionnée, sa tendre impatience, éveillaient dans Charlotte des sensations aussi douces que nouvelles; même une soudaine retenue qu'il montrait tout à coup, au milieu de ses plus vifs épanchements, révélait sous un nouveau jour à la jeune fdle le cœur de cet homme si tendre et si fier, si doux et si fort. Elle s'effrayait quelquefois à l'entendre décrire ce qui se passait en elle, avec une si grande vérité qu'il semblait l'avoir éprouvé lui-même; ses jugements sur les hommes et les choses étaient d'un esprit supérieur et profond; sa conduite avec Charlotte était aussi naturelle que tendre et délicate ; tout ce qu'elle lui disait trouvait dans cette âme un écho fidèle. Il lui contait plusieurs détails intéressants de sa vie passée; même il ne lui cachait point les erreurs de sa jeunesse; il paraissait se plaire à les expier, en imputant lui-même à ses défauts et à ses torts la plupart de ses mallieurs passés. ï! s'accusait d'une impardonnable légèreté, de la plus coupable violence, des plus furieux égarements; dès son enfance, il avait montré une invincible opiniâtreté et des désirs sans frein ; adolescent et homme fait, il n'avait dû qu'à la direction idéale de son esprit de prendre en dégoût les séductions des sens, et il était revenu de ses erreurs avant qu'il fût trop tard. Cependant il y avait un moment fatal de son passé sur lequel il observait toujours le ton mystérieux, qui avait si vivement excité l'intérêt de Charlotte au bal et dans la promenade en traîneau. Plus d'une fois il parut sur le point de lui révéler tout son secret, mais ce souvenir le saisissait teUement, qu'il ne pouvait plus que lui dire en mots entrecoupés combien la seule pensée en était effroyable pour lui. Elle apprit seulement qu'un enchaînement de circonstances l'avaient forcé de sacrifier à l'amitié son premier amour, mais que ce sacrifice avait été pour lui la source des plus affreuses douleurs, en sorte que, pendant de longues années, plongé dans une cruelle illusion, il s'était cru coupable, jusqu'à ce que l'heure suprême de son ami vînt lui rendre la foi en lui-même et en un juste Dieu. En différentes occasions, il exprimait avec une force particulière sa ferme conviction que rarement un homme aussi innocent avait souffert
autant que lui, victime de la plus fidèle amitié et du plus perfide amour.
Pourquoi Charlotte l'aurait-elle pressé davantage? Chacune de ses paroles, même dans ses allusions à cette mystérieuse aventure, témoignait que son cœur était resté noble et pur et sa conscience sans reproches. Il n'avait été dans ce temps-là, comme aujourd'hui, injuste et sévère que pour lui-même, comme elle avait appris à connaître, dans mainte occasion où il s'agissait de justice et d'honneur, ses scrupules inquiets et sa sensibilité mélancolique.
Cet homme aurait pu lui révéler toute sa vie passée, sans éveiller jamais chez elle le plus léger doute sur la délicatesse et la solidité de ses sentiments. Elle croyait en lui avec tant de force, qu'elle aurait hasardé avec lui et pour lui tout ce qu'un paisible regard de ses beaux yeux lui aurait demandé.
Une âme si tendre, éclairée d'une si poétique lumière, pouvait-elle voir autrement qu'elle ne se voyait elle-même i'humme qu'elle avait choisi?
Un soir qu'ils se promenaient dans les rues, à l'heure du spectacle, ils étaient arrivés, sans que Charlotte y prit garde, dans le quartier du Kougelsort, et le major eut tout à coup l'idée de lui proposer une visite chez la Portugaise Fanny, pour qu'elle leui- tirât les cartes à tous deux. Avant qu'elle pût savoir s'il avait badiné ou parlé sérieusement, il dit d'un ton enjoué :
— Ce que tu as fait une fois étant seule, tu peux le faire assurément en ma compagnie. Ton voile est assez épais pour cacher ta figure aux yeux d'un Argus, et au surplus je te présenterai comme une étrangère.
— Cette maison me fait peur, dit Cliarlotte angoissée. On peut hasarder une pareille démarche par nécessité, par amour, mais pour un simple caprice... Non, Max, n'en parlons plus; le Kougelsort m'a déjà fait assez de mal, tu le sais; et cependant ce ne fut pas une curiosité païenne mais la pure charité cvangéliquc, qui provoqua ces mauvais propos.
— Fais-le par amitié pour moi, dit le major d'une voix carcs-
santé. On m'a dit merveilles de cette femme, et je désire véritablement qu'elle me parle un peu de mon avenir. A présent que tu m'appartiens, ajouta-t-il avec tendresse, je ne crains pas de consulter le sort.
Et, sans lui laisser le temps de faire une nouvelle objection, il l'entraîna d'un pas rapide, malgré son anxiété, vers la maison bien connue; laissa tomber et traîner sur le seuil son sabre, qu'il portait sous son manteau, et soudain parut le même vieillard que Cbarlotte avait déjà vu lui éclairer l'escalier. Mais cette fois ce ne fut pas madame Fanny qui les reçut; une femme proprement vêtue, au visage pâle et doux, les tit entrer dans une cbambre, qui n'était pas non plus celle où Charlotte avait trouvé la Portugaise à sa première visite; elle leur dit (p^ie madame Fanny était absente, mais qu'elle reviendrait à Tinstant.
— Attendons son retour, dit le baron.
Et il ôta son manteau, il avança à Charlotte vers le poêle un siège conunode, et lui demanda en anglais si elle ne se trouvait pas mieux là que dans la nuit froide et par ce temps de neige ? Là-dessus il la fit asseoir doucement, et la femme sortit, en disant qu'elle allait elle-même chercher madame dans le voismage.
Chcirlotte, en se voyant seiile avec son amant dans cette maison étrangère, et de si chétive apparence, ne put résister à son inquiétude; elle se rappela tout à coup que la Portugaise lui avait précédemment offert sa maison pour une entrevue avec son amant, et que Sylbourg lui avait fait plus tard la même proposition. Elle le regarda avec défiance et, répondant à sa première question, elle lui dit :
— Si je me trouve mieux ici? Non, vraiment, Max; je m'y trouve fort mal. Prends ton manteau et partons bien vite.
— Pourquoi cette impatience? demanda Sylbourg étonné. Est-ce là le courage de ma petite héroïne tragique? Elle qui, dans mainte pièce terrible et chevaleresque, ose descendre intrépidement dans les plus sombres oubuettes, qui se promène dans les salles désertes des cloîtres ou dans les cavernes de brigands?
Pas d'euraiitillage, Cliarlotte! Regarde autour de toi et me dis ce que tu trouves ici de suspect?
En effet la petite chambre, quoique meublée très simplement, était propre et commode, et, dans tonte autre maison que celle de Finfame tireuse de cartes, elle n'aurait pu déplaire pour un secret rendez-vous. D'épais rideaux blancs garnissaient les deux fenêtres; sur la commode se voyait un rosier en fleur, et les parois étaient décorées de plusieurs gravm'cs, offrant les portraits de Hambourgeois célèbres, ou morts ou vivants. Le portrait même du vénérable pasteur Gœtze n'y manquait pas, et une petite bibliothèque offrait, à côté de quelques romans inoffensifs, plusieurs ouvrages d'une austère morale, dont les principes ne s'accordaient guère avec le métier d'une diseuse de bonne aventure.
Charlotte, qui avait passé ces objets en revue, plus par embarras que par curiosité, retrouva peu à peu sa bonne humeur et sa hberté ; l'empressement de Sylbourg lui fit oublier qu'elle était seule avec lui dans une maison étrangère. Il était le dévouement et la tendresse même, et lui peignait en traits de flannne le bonheur dont ils jouiraient tous deux, lorsque réunis, comme dans ces instants rapides, ils vivraient continuellement ensemble, tout à eux-mêmes et à leur amour.
— Alors, alors, disait-il en redoublant ses caresses, tu seras ma seule magicienne, parce que Je possède en toi dès maintenant le bonheur que tu prédis à mon avenir!
Charlotte écoutait ces dernières paroles avec un ravissement paisible; la sûreté du lieu, le sentiment de sa liberté auprès de son amant, lui offraient une situation si nouvelle, qu'elle sentit vivement quelle gène avait jusqu'alors pesé sur son amour. Combien cet amour, combien son amant lui-même lui parut changé, depuis qu'il osait s'approcher d'elle librement et sans contrainte, sans avoir besoin d'envelopper sa franchise dans les formes guindées d'une étiquette cérémonieuse et sous la craintive réserve de la vie bourgeoise ! Le feu de ses regards, la témérité de ses caresses, le lui présentaient connue livré aux transports du plus délicieux ravissement.
— Si nous avions à notre disposition le vénérable pasteur, dit-il en riant, et en désignant le portrait de M. Gœtze. Qu'en penses-tu, ma chère? Il pourrait nous unir ici même, au Kougelsort! De témoins en effigie, nous n'en manquerions pas; là le seigneur Jérôme Snitger et là M. Conrad Jastram; malgré leur prétendue trahison envers la patrie, ils ont encore assez de crédit à Hambourg pour nous rendre ce service, et le digne docteur Schuppius, là, sous la glace, serait tout à fait mon homme pour dire la prière finale de notre mariage. N'a-t-il pas lui-même déclaré ex cathedra, qu'il faudrait étudier la théologie sous les fourches patibulaii'es, et que, s'il pouvait rattraper l'argent que lui ont coûté ses titres de docteur et de maître, il l'enverrait volontiers aux vieilles femmes de l'hôpital, afin qu'elles s'en achetassent une chaude soupe à la bière.
— Impie, voilà donc les saints que tu adores ! dit Charlotte, qui l'aurait fort querellé sur ses frivoles sarcasmes, si la femme n'était pas revenue annoncer qu'on ne pouvait trouver nulle part madame Fanny dans le voisinage.
— Eh bien, nous reviendrons une autre fois, dit-il à cette femme en lui donnant une pièce d'argent, et il se retira avec Charlotte, car le moment n'était pas éloigné où la représentation devait finir.
Nous avons appris que cette entrevue au Kougelsort ne fut pas la dernière ; que Charlotte, qui, dans sa simplicité, ne soupçonnait nullement que cette maison fût si mal famée, s'y rendit bientôt presque chaque soir sans résistance, et y passa souvent des heures entières avec Sylbourg.
La découverte d'Unzer, le soir même où l'on donnait Othello, ce grand tableau de la jalousie, enleva aux amants cet asile, et justifia les soupçons de Schrœdcr à l'égard d'un homme, assez méchant, assez déloyal, pour entraîner à une pareille démarche la femme promise à sa foi.
Le hasard voulut que le lendemain de cette fatale nuit (^ue Schrœder avait passée chez le docteur, plusieurs amis des Ackermaim fussent invités par eux à souper; c'étaient des artistes, des hommes de lettres, des amis du théâtre, enfin le cercle qu'on y trouvait souvent réuni dans l'intimité. A l'entrée de Sylbourg, Schrœder dut se faire violence pour l'accueillir comme d'ordinaire ; il eut surtout la plus grande peine à se contenu*, lorsque le major, après les salutations d'usage, s'approcha de Charlotte, qui se posséda parfaitement, et se montra dans toutes ses manières avec Sylbourg entièrement naturelle et dégagée, en sorte que l'œil le plus soupçonneux s'y serait trompé. Schrœder fut si indigné de l'artificieuse dissimulation de Charlotte en présence de son séducteur et son compUcc, qu'il dut quitter la chambre pour ne pas se trahir et pour se remettre de son saisissement. Il y réussit, en se rappelant ce qu'il avait projeté en lui-même; et, quoique ce fut le plus difficile peut-être des rôles que le célèbre comédien eût encore joués, il revint bientôt avec l'air serein d'un hôte affable et joyeux; taquina Eckhof sur sa perruque mal peignée, et lui demanda en riant s'il jouerait bien, ainsi coiffé, le rôle de Tellheim?
— Je le jouerai, s'il le faut, en bonnet de nuit, réphqua le bon Eckhof, et il ajouta gaiement : Ce serait un beau tragédien que celui qui serait arrêté par une telle misère ! Dans le temps oîi je faisais partie de la troupe Schœnemann, avec des honoraires d'un écu et seize gros par semaine, sur quoi je devais payer presque tous mes costumes, je jouais l'Orosmane de Voltaire avec un habit de brocart bariolé, emprunté secrètement à l'armoire de feu le conseiller Meurer, avec l'assistance de sa femme, amie passionnée de la comédie. Mes enfants, je vous le dis, l'habit fait l'homme, mais il ne fait pas l'artiste.
— Essayez donc, Eckhof ! dit madame Ackermann, que les derniers mots du comédien avaient blessée, comme nous le savons, dans un endroit sensible. Chacun n'est pas un Garrick, pour faire ce qu'il fit un jour dans une noble société; ayant laissé tomber, comme par inadvertance, un escabeau par la fenêtre, il se mit à représenter un père au désespoir, qui aurait laissé tomber son enfant. Les ducs et les duchesses fondaient en larmes, tant son jeu était pathétique. Mais monsieur Eckhof n'est pas tout à fait un Garrick !
— Que diable aussi ! sauf votre respect , madame Blanchemain, répondit l'artiste, avec une mauvaise humeur moitié jouée, moitié sérieuse, si je ne suis pas un Garrick, je ne suis pas non plus comme lui un illustre et impitoyable harpagon; je suis le pauvre Eckhof, sur le tombeau duquel on gravera ces mots {nota hene : si du moins on lui élève un tombeau) : « Versez ici librement les pleurs qu'il vous arracha pendant sa vie ! » Pour l'histoire de l'escabeau, je voudrais bien voir cependant...
— Allons, allons, ne soyons pas d'abord si grondeur, lui dit madame Ackermann, en l'interrompant avec une douce gaieté, et en lui donnant de petits coups sur la joue. Eckhof sait bien pourquoi je le taquine avec Garrick. N'est-ce pas la coutume de comparer le géant, non avec le nain, mais avec le géant? Eckhof, vous êtes et vous serez, malgré celui-ci et celui-là (elle montrait son fils et Brockmann) le meilleur de tous, et tous les artistes de l'Allemagne peuvent apprendre de vous comment on joue la comédie. Il y a longtemps queLessiug a écrit dans sa docte dramaturgie : «Eckhof peut jouer le rôle qu'il voudra, dans le plus petit on reconnaîtra toujours le grand acteur; je voudrais qu'il put jouer lui seul tous les rôles. » Et l'illustre philosophe Engel, qui vous avait vu dans Odoardo, ne vous appelait-il pas un vrai chable, qui l'avait mis tout hors de lui.
— Laissez là vos philosophes ! répondit Eckhof, manifestement sensible aux éloges de son excellente amie et directrice. Ce même Engel a écrit un savant livre, où il veut nous enseigner à nous autres comédiens quel visage nous devons prendre pour expri-
nier tel on tel sentiment, et eomment nous devons traduire par le geste les diverses passions que nous avons à peindre. Il aurait dû y faire peindre aussi la mine qu'il fit, quand je lui fus présenté à Leipzig par Nicolaï. Après m'avoir considéré de la tête aux pieds d'un air stupéfait, d s'écria en ricanant : « C'est ce petit homme qui jouait Odoardo? Bon! i\ était plus grand de huit pouces, et de forte et belle taille ! » Je vous l'atteste : en vrai professeur allemand, il voulait me prouver en face que je n'étais pas moi.
— Mais nous oublions le Tellheim en perruque mal peignée ! dit un vieux consedler, grand ami et zélé protecteur du théâtre. Je propose que M. Eckhof, avant que le rôti soit sur la table, nous prouve par expérience que le vrai comédien s'inquiète peu du costume et de l'appared. Si Garrick a produit un efTet si merveilleux avec un tabouret, notre ami nous prouvera en bonnet de nuit qu'U ne le cède en rien au mime anglais.
— Attendez, Eckhof, c'est moi qui vous habillerai ! s'écria Dorothée.
Elle sortit et revint bientôt avec un bonnet de nuit et la robe de chambre de son frère. Au milieu des applaudissements de l'assemblée, l'artiste dut se laisser coiffer, par Dorothée et les autres jeunes dames, du vénérable, paisible et bourgeois bonnet de coton; il endossa la magnifique brocatelle de Schrœder, et la vive petite dame Reinike, engagée depuis peu avec son mari dans la troupe xVckerniann, voulant compléter le classique portrait du père de famille allemand, plaça sur le nez dEckhof les grandes lunettes du poète Bock, présent lui-même à la séance. Ainsi affublé, Eckliof resta un moment assis dans son grand fauteuil, immobile et nmct d'étonncmcnt de la métamorphose survenue en sa personne; le consedler lui demanda de prouver sa thèse et de peindre un caractère en opposition directe avec le costume qu'il portait.
Eckhof, par son jeu muet de viedlard à la tête branlante, excita d'abord un éclat de rire général, particulièrement lorsque, feignant de n'avoir pas ci' Icndn l'interlocuteur, i\ avança l'oreUlc
droite, et, selon l'usage des sourds, se fit répéter clairement et hautement ce qu'on lui avait dit. Tout à coup, il se lève brusquement du fauteuil, hausse fièrement la tête, redresse, avec l'attitude d'un jeune héros, sa taille, tout à l'heure courbée par la vieillesse ; ses yeux étincellent, et, avec cet organe doux et sonore, cette voix émue et saisissante, il déclame une scène du Codrus, tragédie couronnée de Cronegk, dans laquelle Eckhof représentait le noble roi d'Athènes, que l'oracle appelle à mourir sous les coups de l'ennemi, pour assurer à son peuple la victoii"e.
Le grand comédien n'avait pas récité dix vers, qu'on avait oubUé le bonnet de nuit et la robe de chambre ; on ne voyait, on n'entendait plus que le héros grec, à qui la patrie est plus chère que la vie. Même sur le théâtre et en manteau de pourpre, Eckhof n'avait jamais rendu Codrus d'une manière plus vraie et plus complète; l'opinion unanime fut qu'il s'était surpassé. Mais il s'enfonça de nouveau dans son fauteuil, à la façon d'un vieillard infirme et caduc, et, comme s'il eût rêvé tout éveillé, il regardait fixement devant lui. Tout à coup il fait un mouvement, comme si quelqu'un s'approchait et s'asseyait à son côté. Il prend doucement la main de son voisin, et commence, en changeant de voix, un dialogue emprunté à V Ennemi du mariage de Gotter, comédie devenue surtout célèbre grâce au jeu admirable des acteurs. Si l'on fermait les yeux, l'illusion était complète; on croyait entendre converser deux personnes. Et avec quelle grâce n'exposait-il pas à l'ennemi du mariage la douceur de ce hen ! Avec quelle bienveillance, quelle tendresse, ne s'adressait-il pas à l'âme de ce froid égoïste ! Enfin le vieillard, toujours plus ému, exprime le bonheur de sa propre union; il parle de ceux que la mort lui a ravis; tout à coup il s'arrête, la voix lui manque, ses lèvres tremblent, il prie; ses yeux semblent nager dans les larmes ; alors il saisit, comme vaincu par sa douleur violente, le bras de son interlocuteur, se penche sur lui, le presse, et s'écrie d'une voix lamentable et déchirante : « Malheureux, tu ne sais pas que les larmes ont aussi leur volupté ! » Et, comme anéanti, le vieillard retombe dans le
fauteuil, pendant que les assistants n'osent faire un mouvement, si profond a été l'effet de son jeu puissant dans cette simple scène. Mais il ne leur laisse pas le temps de s'abandonner à leurs impressions, car il se relève sur-le-champ, repousse le bonnet en arrière, et, avec la magie dun Protée, il prend la figure d'un paysan sot, hardi, débonnaire, et le George, le vrai George du Paysan /té/itier, m produit à la société surprise, dans la joie grossière de son bonheur; il revient de la ville, où il a enterré son riche frère, dont il hérite cent mille marcs. Ce bonheur inattendu a complètement troublé le bclitrc ; il ne se connaît plus; il appelle Lise « Madame ; » son Jeamiot et sa Margot sont devenus d'excellents partis. Ce portrait de la gaieté la plus bouffonne, de la plus vive satire, était si vivant, si naturel, qu'on ne croyait plus voù' une imitation; ces genoux plies, ces épaules remontées, enfin chaque trait du visage, exprimait le véritable paysan, et le moindre geste de la main était comique; il fallait le voir baisser les deux doigts du milieu de la main droite, élever d'mi air méditatif l'indicateur et le petit doigt, pour comprendre avec quels petits moyens en apparence ce grand artiste produisait ses effets; tout le mouvement si risilîle du poignet et du bras pourrait se peindre, mais non pas se décrii'e. Cette image plaisante, cette peinture flamande du vrai campagnard était encore assaisonnée par un naïf patois, et le peu de mots que George dit à Lise dans le dialecte du pays, lorsqu'elle lui demande pourquoi il était allé à pied, et qu'il répond : « Dame, c'est q' je trouvions ça plus commode, » auraient donné le fou rù-e à un misanthrope.
A la fin de la scène entre George et Lise, dans laquelle Eckhqf avait alternativement fait parler le paysan et sa femme, d'éclatants bravos retentirent, quand le comédien fit retraite avec une gauche révérence, jeta de côté la robe de chambre, et rendit à ses amis l'artiste aimable et sans prétentions.
Tout le monde le combla de félicitations et de louanges; madame Ackermann elle-même se déclara vaincue et dit gaiement :
— Oui, oui, je vois bien que la peau humaine est et sera tou-
jours le meilleur costume, surtout quand il y a dessous un Eckhof!
Schrœder ajouta :
— Et, pour le véritable artiste, le bonnet de coton sera la couronne de gloire, qu'il joue avec cette coiffure le roi Codrus ou George le paysan.
M. Kreyenpeter, l'élégant maître des cérémonies, parut alors, et annonça, dans un alexandrin galamment tourne, que le rùti était sur la table. On passa dans la salle à manger; la place d'honneur fut décernée à Eckhof, et des acclamations générales accueillirent la proposition du docteur Dreyer, que l'illustre comédien ne déposât point de toute la soirée le bonnet de coton.
Pendant le repas, l'art et la Httérature continuèrent de former le sujet principal de la conversation; on s'attacha surtout à Othello et à la manière dont le public de Hambourg l'avait accueilU. Malgré la présence de M. le conseiller, l'intervention de l'autorité dans les matières de goût fut vivement blâmée ; les deux critiques, savoir le docteur Dreyer et le licencié Wittenberg, se prononcèrent sévèrement contre ces limites officielles tracées à la poésie dramatique.
— C'était à la police de santé de prendre la chose en main, dit le docteur Dreyer, avec son esprit sarcastique, car les nerfs de nos déhcates patriciennes ont droit à sa protection spéciale. II fallait donc avant tout envoyer à Othello le médecin ordinaire de la ville, pour analyser chimiquement et anatomiquement les éléments pestilentiels qui pouvaient se trouver sous sa peau noire. Mais de déclarer purement et simplement l'Etat en péril, parce qu'une femme de sénateur tombe en pâmoison à la représentation d'une tragé(Jie; d'enjoindre d'office et sous menace de châtiment à un directeur de mutiler un chef-d'œuvre, c'est ce qui ne s'accorde nullement avec nos illustres privilèges anséatiqucs, et je doute qu'on trouvât dans notre code pénal aucun article pour justifier une pareille mesure.
— C'est déjà trop que nous autres Allemands nous ne puissions dire un seul mot de politique ni sur la scène ni ailleurs, ajouta
AVittenbcrg. Dans une ville comme Hambourg on devrait du moins laisser l'art se développer sans entraves, quand il s'attache uniquement à représenter les mouvements de l'esprit et les passions qui n'offensent ni l'Etat ni la morale publique. Cette mutilation administrative d'une œuvre aussi célèbre qn'Ot/iello me rappelle une anecdote des annales de la peinture florentine au moyen âge. Un magnifique tableau d'autel, représentant la crucifiement du Sauveur, fut détruit par le peuple, uniquement parce que l'expression de la douleur était représentée d'une manière trop humaine sur le visage du Christ mourant. La vérité que le peintre avait donnée à son œuvre parut une profanation ; peutêtre aussi son Christ mourant contredisait-il l'image traditionnelle que le peuple s'était faite des traits et de la personne du Sauveur; quoi qu'il en soit, le tableau, pour avoir été fidèle à la vérité de la nature, fut détruit sans pitié par les Florentins, qui s'en faisaient beaucoup accroire sur leur sentiment esthétique et religieux. La même chose est arrivée à Othello; parce que le grand poëte a sacrifié la vieille théorie à la réalité psychologique; qu'il abandonne l'illusion poétique pour la vérité humaine, il ne satisfait ni le goût corrompu ni les prétentions morales de notre public. Oui, c'est la vérité, la terrible vérité, dans cette violente nature d'homme, c'est elle seule qui révolte notre génération énervée, et, parce qu'on n'a point de prise sur Othello lui-même, sur cette redoutable figure de bronze, on tombe sur lago ; on le décric comme une caricature de l'enfer. Je parierais cent contre un (pie la plupart des ennemis de cette tragédie sont bien plus effrayés par la gigantcs(iue nature d'Othello que par le lâche et rampant scélérat qui l'entraîne à sa perte.
Brockmann prit la parole :
— N'avons-nous pas vu l'année dernière, quand nous avons donné Gœtz de Berlichingen, combien une partie de nos spectateurs, et ce n'étaient pas les ignorants, se sont montrés sévères pour un drame vraiment national ? Cette pièce, que l'auteur a prise dans la moelle de notre histoire allemande, fut critiquée comme barbare et sans élégance, uniquement parce que beau-
coup de gens n'apprécient un drame que par des qualités extérieures, et qu'une ou deux phrases sentimentales leur font oublier la sécheresse de l'ensemble.
— Après tout, dit le conseiller, il ne faut pas méconnaître que la rumeur provoquée l'année dernière par Gœtz de Berlichingen, au milieu de notre public, partait des mêmes motifs qui font condamner actuellement Othello. Y a-t-il longtemps que nous ne considérons plus la poésie et l'art comme des ennemis de la vie pratique; que nous voulons transporter sur la scène les conceptions du génie, à la place d'un formalisme mécanique et de l'absurdité traditionnelle ? Sans Lessing nous marcherions encore à tâtons dans les ténèbres avec nos théories, et nous n'aurions pas à nous plaindre du très sage conseil qui, à la majorité de cinq voix, décide que le progrès, même dans l'art dramatique, doit s'accomplir avec une mesure convenable. Je n'ai pas besoin de vous dire toutes les représentations que j'ai faites à mes collègues, pour les détourner de cette attaque contre lahberté du théâtre; j'avais beau citer Lessing, Herder, Diderot, Aiistote même, pour appuyer mes arguments; les partisans de la bonne routine dans l'Etat et dans Fart ont tenu ferme ; l'un d'entre eux, et ce n'était pas le moindre, m'a sommé de lui citer une tragédie grecque ou française qui sacrifiât la loi du beau à celle de la psychologie, et qui, au lieu de personnages idéahsés, se contentât de peindre les passions humaines dans toute leur crudité; et surtout, ajoutait l'orateur, des passions telles que la jalousie d'Othello, qui dégradent chaque individu, ou comme l'avarice, qui est plutôt une maladie qu'un ressort dramatique. Enfin, mes amis, quoique j'aie perdu ma cause, cette séance du conseil m'a confirmé dans l'idée que l'art allemand et la littérature approchent d'une crise violente, et que la main de fer de Gœtz de Berlichingen a frappé à la porte, d'où le génie d'une nouvelle époque sortira bientôt victorieux.
— Et le More sera venu pour amioncer le maître à la société attentive, dit ^Yittenberg. Car certainement l'ami Schrœder nous a fait avancer d'un grand pas en produisant Othello sur la
scène; il a en quelque sorte érigé le trône sur lequel viendra s'asseoir la Muse de notre poésie nationale. En avant donc sans crainte, dussent toutes les perruques et les cadenettes du saint empire romain se révolter contre nous! Faites parler en notre langue Hanilet, le roi Lear, Macbeth et mon divin Falstaff: alors les cœurs allemands naîtront aussi à la vie, et les têtes allemandes enfanteront des merveilles !
— Après Othello, c'est moi qui suis le plus lésé par l'arrêt du conseil, dit Bock, le poète du théâtre, chargé en cette qualité d'arranger les pièces qu'on voulait mettre à la scène et d'y faire les changements nécessahes. Oui, mes très honorés messieurs, car on ne manquera pas de répéter partout qu'on avait fait de Bock un jardinier, et qu'au lieu de garder et de soigner avec ménagement ce riche et délicieux jardin de la poésie, je l'ai dépouillé de ses plus beaux ornements. Vous verrez comme nos doctes critiques me maltraiteront, pour avoir estropié et mutilé en vrai barbare cet Othello, quoique les observateurs attentifs et impartiaux puissent reconnaître que la tragédie, dans sa nouvelle forme, est fidèlement calquée sur l'original, à l'exception de l'inévitable circonstance que le héros et l'héroïne consers'ent la vie et finissent par se réconcilier. Cela doii suffire à contenter les humains et sages pères de notre cité, et grâce à cet appendice moral ({u'ils ajoutent à Othello, ils lui pardonneront volontiers sa furieuse jalousie et ses superstitions païennes.
Le conseiller, qui avait une manière de penser libérale, et qui, admirateur enthousiaste et protecteur du théâtre, était depuis longtemps accoutumé à l'esprit irritable et chatouilleux des artistes et des poètes, se mit à rire de tout son cœur^ et rappela au dramaturge mécontent comme quoi c'était naguère l'usage à Hambourg, chaque fois qu'on rouvrait le théâtre, ou qu'on formait un nouveau bail, de complimenter le sénat du haut de la scène dans quelque pièce composée exprès, et le plus souvent allégorique, ou dans quelque prologue, plaçant ahisr la Muse dramatique sous le patronage de l'autorité. Naguère encore (l'an 1707) on donna une représentation solennelle pour fêter le
gouvernement et lui rendre grâces ; à la fin du prologue, on voyait briller en lettres de feu dans une gloire les chiffres de tous les honorables membres; et, pour surcroît, les armes de la ville, exposées dans un transparent, témoignaient avec éclat que le théâtre de Hambourg reconnaissait alors pleinement l'autorité suprême du sénat, et le considérait comme le haut arbitre du bon goût. Des poètes pleins de talent, ajouta le conseiller avec malice, n'hésitèrent pas à composer pour cette occasion des prologues, des épilogues, même des pièces de circonstance, et je me trompe fort si notre ami Bock n'a pas enfourché plus d'une fois Pégase, pour se signaler dans ce domaine de la poésie officielle.
De bruyants éclats de rire témoignèrent l'admiration de la société pour les connaissances approfondies que le conseiller avait montrées dans l'histoire littérane des dernières années, et le dramaturge, le poëte de circonstance, cacha sa confusion derrière une nouvelle bouteille, que lui avança la compatissante Dorothée.
La conversation reprit ensuite un ton plus sérieux ; et ce fut le bon vieux Kreyenpeter, qui, jetant sur Schrœder un regard aussi embarrassé et aussi craintif, que s'il eût appréhendé la chute de la foudre sur sa tête vieillie dans la loge du souffleur, saisit, contre toutes ses habitudes, la lance de la critique, et la dirigea contre la peinture manquée du caractère d'Iago;^ soutenant, après avoir fait mille excuses pour sa témérité, qu'il était impossible et inimaginable qu'un tel homme existât; le grand Shakespeare eût mieux fait, selon M. Kreyenpeter, de laisser toute la tragédie dans le néant que de montrer un tel défaut de connaissance du cœur humain, en créant un personnage qui mancpie de toute vraisemblance et qui insulte à la nature humaine.
Cette vive censure, cette condamnation absolue du caractère d'Iago étonna beaucoup moins l'assemblée que ne fit la personne du critique; car c'était peut-être la première fois qu'on entendait M. Kreyenpeter énoncer une opinion indépendante. Lui, qui ne se liasardait jamais à prendre part aux doctes entretiens, au mi- Ueu des lettrés et des artistes, principalement en présence de son
très honoré directeur, dont chaque parole était pour lui l'Evangile; lui, l'écho toujours attentif et docile des autres; qui n'avait jamais étendu la sphère de son art au dehors de sa niche, et qui, même dans la \ie ordinaire, parlait avec ce discret chuchotement qui caractérise le bon souffleur ; il osait aujourd'hui déclarer contraire à tous les principes de l'esthétique un des plus beaux rôles de son illustre directeur, proclamer ce rôle la figure la plus mal conçue de cette tragédie d'ailleurs si excellente!
Tous ceux qui le connaissaient, et c'étaient presque tous les convives, en voulurent à peine croire leurs oreilles, quand M. Kreyenpeter s'emporta si fort contre cette figure de scélérat, qu'on osait déclarer un chef-d'œuvre de l'art dramatique. Mais la surprise augmenta encore, quand ce drôle de petit souffleur, suant à grosses gouttes, se tourna vers son chef, et, avec l'air d'un sévère Aristarque, lui demanda s'il croyait bien, avec un rôle tel que celui d'Iago, intéresser un autre public que celui de la galerie, et si ce n'était pas contre le bon goût, et même contre le sens commun, de voir un grand acteur se charger de pareilles caricatures? Schrœder, sans être le moins du monde ofTensé du reproche qu'on lui faisait de blesser le sens commun, fit un signe d'intelhgence à son vieux souffleur, et dit que chacun avait sa manière déjuger; qu'un caractère tel que celui d'Iago pouvait être pris de divers côtés, et que les critiques anglais l'avaient bien prouvé, car ils l'appréciaient tous de difTérentes manières. Mais cette réponse ne satisfit point M. Kreyenpeter; il n'était, selon lui, nullement question de caractère, car les traits de celui d'Iago se contredisaient tellement que tout le personnage se réduisait à rien; cette création infernale ne se trouverait nulle part dans le monde, pourquoi prétendrait-elle exister sur la scène?
La pomme de discorde était lancée dans la société, et chacun s'efforça de faire prévaloir ses idées pour ou contre lago. Celuici relevait un trait du caractère, celui-là un autre; pour l'un lago était un fripon ordinaire, radicalement mauvais ; pour l'autre un subtil iutrigant, avec un vernis diplomatique; pour un troisième c'était un homme que les circonstances et les destins con-
traires avaient perverti; on disputait pour savoir si le comédien devait faire plutôt ressortir les mobiles extérieurs que les motifs secrets de ce personnage ; si peut-être il ne devait pas adoucir par une certaine gaieté diabolique les coups de lumière trop l)lessants de cette physionomie infernale ; ou s'il fallait enfin reproduire lago purement et simplement comme l'imagination du poëte l'avait conçu, sans égard à la différence des temps, des personnes et des sentiments.
Après qu'on eut longtemps discouru dans tous les sens, le docteur Dreyer dit, en désignant Schrœder, qui avait écouté en silence tout ce débat littéraire :
— Pourquoi disputons-nous si longtemps de la chape à l'évèque, quand nous avons au milieu de nous lago lui-même, ou du moins son excellent interprète? C'est lui qui nous dira si lago est un scélérat idéal ou réel; s'il y a plus chez lui de réflexion, de naturel ou d'habitude; s'il faut voir en lui un fripon fashionalilc plutôt qu'une figure grossière et patibulaire.
Schrœder demeura quelques moments pensif, vida lentement son verre, et dit avec une apparente distraction :
— Oui, oui, lago... c'est un excellent coquin, un modèle, un vrai type de scélérat, duquel Satan lui-même pom'rait apprendre plus d'un tour ! Mais, malgré ma préférence pour cet admirable gueux, je dois reconnaître, avec notre ami Kreyenpeter, que cet infernal lago est taillé sur une mesure un peu trop gigantesque pour notre scène; les proportions de ce personnage dépassent la taille de nos intrigants orcUnaires ; la sauvage et grande nature du noble Othello est à peine à la hauteur de ce géant satanique, qui menace de faire voler en éclats tous les ressorts de la tragédie. Et cependant, malgré ces vastes dimensions de la figure, qui pourrait douter qu'elle ne soit de la même étoffe que celle dont l'Eschyle anglais forme ses autres caractères, c'est-à-dire, qu'elle ne soit prise dans la nature, dans la vérité, dans l'histoire? Considérez-le attentivement cet infâme, si pervers, si spirituel, et vous ne trouverez pas en lui un trait qui ne soit de l'homme, sa noire méchanceté aussi bien que son ambition, sa soif de ven-
geance, son goût pour le mal;, pour Ihorrible. C'est Satan sous figure humaine, qui met sa joie dans sa perversité, dans ses inclinations homicides ; qui s'enorgueillit même de sa bassesse envieuse; qui s'en fait un titre de gloii-e, quand il voit le souffle empoisonné de son épouvantable nihihsme anéantir autour de lui toute vertu et toute beauté. « Mieux vaut le diable en original que la copie d'un ange; » c'est sa pensée, comme celle du conseiller Falk dans Justice et Vengeance. Et, s'il porte sur sa personne ce jugement, qu'un homme tel que lui est impossible, cet aveu même nous montre qu'il est possible et réel. Pas un sentiment, pas une fibre chez lui, qui appartienne au bon côté de la nature humaine; de plus, il est toujours un subtil sophiste; il raisonne avec lui-même avant chaque nouvel attentat; il prouve qu'il agit justement; que le bien peut résulter de ses actions détestables; il a besoin de s'abuser lui-même sur l'horreur de sa propre nature, pour exécuter ce qui ne serait sans cela possible qu'au véritable Satan. Sa dissimulation est aussi parfaite dans les petites choses que dans les grandes; il calcule d'avance, en quelque sorte, ce qu'il éprouverait s'il avait tout à coup une conscience, et, pour être bien sûr de ne jamais tomber dans un pareil embarras, il <?i'oit à son hypocrisie comme aux intentions les plus innocentes. Le saint, le sublime, que sa ruse anéantit, élève chez lui jusqu'au fanatisme cette « théologie de l'enfer ; » il se comporte toujours comme s'il devait répondre de toutes ses actions, de toutes ses pensées, devant un juge sévère. Son esprit, plein de ressources, sait masquer sous les plus nobles mouvements de l'âme son désordre moral; comme scélérat dans le grand style, il a une admirable connaissance des hom.mes, avec le talent de faire pénétrer sa tortueuse hypocrisie dans tout caractère étranger, et, par son esprit souple et frivole, de se fortifier incessamment dans son affreuse perversité; il masque sous l'air d'une parfaite candeur le mal qu'il médite, en sorte qu'il réussit même à tromper l'ange, jusque-là si clan- voyant, dans l'âme d'une femme innocente, comme Desdémone, et qu'il finit par détruu'e le charme si puissant que cette innocence exerçait d'abord siu: le cœur d'Othello...
Et un tel homme n'existerait pas en réalité? Oh! croyez-moi, mes amis, les lago ne sont pas aussi rares dans la vie qu'on veut le croii'e, et la figure créée par Shakespeare n'est, trait pour trait, qu'une copie trop fidèle de ces hommes chez lesquels les plus beaux dons de l'esprit ne semblent exister que pour faire ressorth' d'une manière plus criante le défaut absolu de tout sentiment moral. J'ai connu plus d'un lago, auquel les occasions seules ont manqué pour être aussi abominables que celui du poète; aussi ne doit-on pas oublier, pour apprécier l'Iago de Shakespeare, les circonstances et les personnes qui lui donnent cet horrible aspect. C'est en cela précisément que consiste le caractère infernal de CCS missionnaires de Satan, que leur génie, si l'on peut ainsi parler, tout comme celui des natures vraiment créatrices et d'une imagination féconde, signale moins sa grandeur et sa force d'invention dans la vie ordinaire et commune, qu'au milieu d'événements extraordinaii'es et en présence de caractères remarquables; il en reçoit, pour ainsi dire, son impulsion; les fermes esprits, les situations difficiles, sur lesquelles la fatalité semble régner, accroissent la puissance du pervers, la subtilité, la souplesse de sa pernicieuse logique. Il faut au véritable lago une digne victime de sa ruse infernale, pour qu'il se révèle tout entier, comme le terrible boa ne développe sa force prodigieuse que dans sa lutte avec le lion.
Ici Schrœder s'arrêta, pour voir si quelque personne de la société prendrait la parole à son tour; mais, comme on gardait le silence, il poursuivit, après une pause, avec son calme et sa mesure ordinaires :
— Un trait qui me semble d'une grande vérité dans le caractère d'Iago, c'est qu'il ne réussit pas seulement à tromper le noble et simple Othello, ce rude guerrier, aussi étranger aux ruses diplomatiques qu'à la réserve inquiète et à la dissimulation, mais encore la pure Desdémone, cet idéal de la femme aimante et sensible, à qui tout autre poète que ce grand peintre du cœur humain aurait prêté une crainte inexplicable en présence de ce rusé scélérat. Qui ne trouverait convenable que cette âme inno-
cente et pure^ fût prise en face d'Iago d'une secrète angoisse; qu'une fibre prophétique tressaillît chez elle involontairement, ne fût-ce que d'une manière presque imperceptible, à la vue du traître et la mît sur ses gardes? On dirait : C'est son bon ange qui lui inspu-e ce sentiment de crainte devant l'ami de son époux; on y trouverait une preuve de l'organisation déhcate de la femme. Mais Shakespeare a dédaigné avec grande raison ce moyen d'effet; sa Desdémone, qui aime uniquement Othello, avec toute l'ardeur et tout l'abandon de son cœur virginal, n'a qu'un pressentiment, qui l'entraîne, c'est celui d'un bonheur infini au sein de l'amour ; c'est le pressentiment des grandes et nobles vertus de celui à qui elle sacrifie tout, sa réputation, sa famille, une heureuse et brillante existence, uniquement pour le pouvoir nommer son époux. Cette ivresse remplit son âme tout entière. Et ne voyons-nous pas dans la vie se réaliser cette peinture si vraie du cœur de la femme? Ne sont-ce pas les plus purs et les plus nobles caractères, qui, dominés par une ardente et unique passion, n'aperçoivent pas le traître qui se glisse furtivement dans l'ombre de leur bonheur? Que serait cet lago, si Desdémone, moins livrée à son amour, avait fait parler contre l'imposteur son naturel ingénu, ou si Othello, cette âme héroïque et fidèle, n'avait pas jugé si précipitamment, d'après lui-même, son perfide ami? Ce qui assure si souvent à ces misérables le triomphe sur l'innocence, c'est qu'elle ne peut absolument pénétrer dans l'âme noire du séducteur, tandis que le plus funeste talent d'Iago est de s'identifier avec la noble nature qu'il veut détruire, et de feindre toutes les vertus qui la peuvent charmer.
— Quoi qu'il en soit, dit Sylbourg, en cassant une amande, riago de la poésie a un jeu bien plus facile que celui de la vie réelle, surtout dans l'état actuel de la société et de la morale. Si parfaite que soit la peinture de ce caractère ; avec ([uelque exactitude et quelque liaison qu'il soit représenté, on peut trouver tout à fait incompréhensible que ce même lago, dans lequel tous les spectateurs reconnaissent dès les premières scènes un affreux scélérat, puisse tromper sur son véritable caractère tous les pcr-
sonnages de la pièce. Et pourtant ces personnages sont cclaii-és; ils appartiennent aux classes les plus élevées, et l'on ne peut admettre qu'ils se livrent sans réflexion au premier intrigant venu, à un aventurier; cependant, quoique le spectateur du parterre, aussi bien que celui des loges et de la galerie, frémisse dès son apparition, tous les personnages de la pièce demeurent tranquilles; ils n'ont pas le moindre soupçon de sa ruse, ils lui confient tous leurs secrets; enfin ils se conduisent avec lui comme avec leur meilleur et leur plus sincère ami ; Emilie elle-même, la propre femme du scélérat, malgré sa prudence et la finesse de son sexe, seconde sans aucune défiance le traître dans son intrigue contre Desdémone.
Schrœder regarda un moment le major d'un aii* calme et posé, et il répondit ;
— Je ne vois rien là qui choque la vraisemblance, monsieur le baron ; et la réalité nous prouve que le grand poète n'exprime pas moins fidèlement, d'après l'expérience, les nobles caractères que les mauvais, et ne permet pas qu'ils fassent, qu'ils éprouvent ou qu'ils disent rien d'invraisemblable. Qui empêcherait aujourd'hui un homme du caractère d'Iago de faire autant de mal, et, dans les circonstances données par Shakespeare, de provoquer les mêmes catastrophes? Ces intrigants, ces aventuriers raffinés, trouvent dans notre vie moderne un terrain assez favorable; et l'on m'en contait dernièrement un exemple terrible; la ruse inouïe d'un moderne lago a failli détruire la paix et l'honneur de toute une famille respectable. 3Iais l'afiaire ne m'est connue que par quelques détails, et cette seule raison suffirait pour me détourner de répéter ici cette histoire. Je sais seulement, ajouta-t-il, avec une expression singulièrement vive, et comme pour se délivrer d'une impression douloureuse , que le traître dont je parle n'a échoué dans ses desseins perfides, que pour avoir voulu jouer à la fois les rôles d'Iago et d'Othello.
Le major tressaillit légèrement; le regard défiant qu'il fixa un moment sur Schrœder exprimait la crainte qu'il n'eût surpris son plus profond secret.
— Ah! ah! je voudrais connaître ce monsieur-là, s'écria-t-il en éclatant de rii-e, tout rassuré par l'aii- simple et ouvert de Schi-œder. lago et Othello fondus en un seul personnage ! Ainsi, moitié noir et moitié blanc ! Je ne comprends pas en vérité qu'il n'ait pas réussi au moins dans un de ses rôles, et n'en ait pas conservé la couleur!
Schrœder ne parut nullement blessé par cette plaisanterie sur un événement qui l'avait visiblement affecté d'une manière pénible; il sourit même du badinage de Sylbourg et répondit gaiement :
— Pardon, monsieur le major! Notre héros a conservé sa couleur, même après avoir échoué dans ses deux rôles; car du noir Othello et du blanc lago il s'est formé une bête grise si parfaite, qu'on n'y verra plus qu'un âne tout le reste de sa vie.
Là-dessus Schrœder changea brusquement de conversation et sut bientôt, par son vif enjouement, dédommager les plus jeunes convives de tous ces graves entretiens. Anecdotes, plaisanteries, bons mots, remplacèrent les débats littéraires; l'excellent vin de cette maison hospitalière rendit la joie toujoui-s plus animée et plus expansive. Au dessert le bon licencié Wittenberg était arrivé à ce point de belle humeur où son esprit mordant et les agaceries de la société attiraient sur lui des orages. Déjà quelques insinuations malicieuses de Brockmann lui avaient rappelé une aventure toute nouvelle et fort tragique, qui lui était arrivée à Eppendorf, village voisin de Hambourg; il avait eu, étant ivre, le malheur de tomber dans un fossé plein d'eau. La mauvaise humeur du hcencié augmenta lorsque Dreyer, avec son esprit toujours batailleur, prit la défense de Wittenberg; ce n'était, on l'entend bien, d'un bout à l'autre qu'une parodie de la vie dissipée du licencié. Celui-ci, ayant bientôt reconnu la satire cachée sous cette défense officieuse, qui livrait toujours davantage aux railleurs ses faiblesses et ses excentricités, se sentit outrageusement blessé par les coups de cette langue double et perfide; il ouvrit le feu de ses batteries, en s'égayant sur les malheureux débuts de Dreyer comme poëte. En effet, bien des années aupa-
ravant, Dreyer avait public un recueil de sentences bachiques, sous le titre de : Joyeuses impirotions du vin, du punch, du ùischof et du crmnhambouli^. Mais ces facéties parurent si offensantes pour la morale, que le magistrat de Hambourg confisqua toute l'édition du livre, dès son apparition, et la fit brûler au son du tocsin de la cloche infamante. Tel fut le souvenir, peu agréable pour Dreyer, que le licencié invoqua dans son dépit en s^écriant d'un ton railleur :
— En 63, mon cher Dreyer, votre esprit brilla bien autrement qu'aujourd'hui. Comme elles flamboyaient les subtiles allégories! Comme ils se perdaient dans les nues les beaux compliments ampoulés ! L'épigramme la plus délayée prenait feu ; l'ode la plus fi'oide jeta des flammes! Ah! ah! voilà ce qui arrive quand on ne puise que du punch et du crambambouli à la fontaine de Castalie, et qu'on prend un ou denx impromptus, bons ou mauvais, pour la quintessence de toute poésie.
— Pourquoi vous échauffer si fort, mon cher Wittenberg, répondit le satirique avec un kuperturbable sang-froid? Le crambambouli m'a jeté dans le feu, comme il vous a jeté dans l'eau; voilà toute la difi'érence, et je pense que chacun de nous fut renvoyé,, comme poëte, à l'élément qui lui convenait le mieux. Eh ! qui veut nier que vous ne soyez le favori des Muses, et qu'Amphion ne vous ait transmis par héritage sa lyre miraculeuse?
— Raillez à votre aise, monsieur le secrétaire en titre ! s'écria Wittenberg , pâlissant de courroux. Personne n'oubliera que vous osâtes parodier le magnifique chant de Haller sur l'éternité; et qui pourrait douter que vous ne soyez «un homme immortel, puisque vous avez passé par le feu et que vous voilà encore ! Mais, après votre polémique avec Bodmer et Breitinger, en l'honneur de laquelle votre pape Gotsched vous mit au nombre des saints, vous devez cependant encore une réponse au savant suisse, qui vous a demandé où se troue vl'université dans laquelle vous avez si parfaitement étudié les lettres et les sciences ?
* Eau-de-vie briilée avec du sucre.
— Pas de querelles, mes doctes amis, dit madame Ackermann, en interposant sa médiation bienveillante. Quand on possède la science, qu'importe le lieu où l'on s'en est rendu maître?
— Dreyer, après avoir fait un signe amical à madame Ackermann, vida lentement son verre, en jetant un regard malin à son bouillant antagoniste ; fit tomber d'un air distrait la dernière goutte sur l'ongle de son pouce et dit à Wittenberg :
— Cher confrère en Apollon, voici ma géographie des universités :
Leipzig est dans la Misnie, Breslau dans la Silésie, En Prusse Kœnigsberg, Fribourg dans le Brisgau, Et Wittenberg près d'Eppendorf dans l'eau.
Cette épigramme, improvisée fort à propos, et débitée d'un ton magistral, fut comme une douche d'eau froide sur le pauvre licencié ; toute la société en fit des éclats de rire, auxquels Wittenberg finit par se mêler, et la dispute cessa, du moins pour ce jour-là, entre les deux savants rivaux, qui se partageaient à Hambourg la palme de la critique.
A ce moment la cloche de Saint-Michel sonna minuit, et les convives se reth'èrent peu à peu. Sylbourg avait saisi un moment, où la joyeuse société ne prenait pas garde à lui, pour serrer à la dérobée la main de Charlotte et obtenir d'elle la promesse de se rendre le lendemain soir chez la conseillère. Lorsqu'elle se retourna vivement pour éviter les regards, elle crut voir que son frère l'observait d'un air sombre.
Pendant que les autres convives prenaient congé des dames de la maison, Schrœder s'approcha du major, et le retint si longtemps par une causerie insignifiante, que Sylbourg sortit le dernier, et Schrœder l'accompagna jusqu'au bas de l'escalier, où M. Kreyenpeter le précédait un flambeau à la main.
— A propos, monsieur le major, cria Schrœder, au moment où Sylbourg allait s'éloigner, et en même temps il le prit familièrement par le bras, pour l'arrêter encore un moment entre le
mur et la porte. Vous exprimiez le désir de connaitre ce monsieur dont je vous parlais dans notre conversation sur lago?
— C'était une plaisanterie! balbutia Sylbourg, tout trouble du regard enflammé avec lequel Schrœder lui adressait cette question, en même temps qu'il lui serrait toujours le bras avec plus de force.
— Ah! ah! une plaisanterie! Et en même temps, après avoir fait une pause, il se redressait d'un air menaçant. C'est autre chose ! Sans cela je vous aurais aidé à faire la connaissance de ce moderne lago. Il vous aurait suffi de vous introduire une fois, dans l'occasion, chez madame Fanny au Kougelsort, si du moins une telle caverne ne vous inspire pas trop de dégoût; c'est là que cet autre lago attire le soir une innocente jeune fdle, presque enfant, qui appartient à des parents honorables, pour s'emparer tôt ou tard. Dieu sait par quels moyens, de la pauvre infortunée, qu'un aveugle amour enchaîne à ce mauvais drôle; pour flétrii- son innocence, et détruire à jamais son repos et celui de sa famille ! Là vous auriez pu voir comme cet hypocrite lago se cache, aux yeux de celle qui l'aime, derrière la chevaleresque figure d'Othello, comme il fait montre de ses exploits, comme il étale des vertus, qu'il connaît à peine de nom!... Oui, oui, monsieur le major, je vous le jure, j'aurais du plaisir à prendre un fouet de chiens, pour faire senth à ce faquin de Sylbourg... Pardon, c'est lago que je veux dire...
— Laissez-moi ! Que voulez-vous de moi ! cria le baron, qui sentait son bras comme paralysé sous le poignet de Schrœder.
Mais il cherchait vainement à se dégager; Schrœder le ramena violemment sur le seuil, et, en lui criant du ton de la plus franche cordialité :
— Bonsoii-, mon cher baron, au revoù', s'il vous plaît de refaire ce chemin !
11 le lança comme un volant à la rue, avec une telle vigueur que le major eut beaucoup de peine à se tenir sur ses pieds, chancela violemment et faiiht tomber tout de son long sur le pavé.
Alors Schrœder ferma la porte, et, se tournant vers M. Kreyen-
peter, qui était demi-mort de frayeur, il lui dit de l'air le plus calme du monde, et comme s'il ne fût rien arrivé :
— Maintenant allons nous mettre au lit, mou cher souffleur; en ce qui touche l'Iago de Shakespeare, nons sommes parfaitement d'accord qu'il a plus d'esprit dans son petit doigt que tous ces fanfarons de Danemark dans leurs plates cervelles !
En se faisant de la sorte justice à lui-même, ainsi qu'un homme d'honneur le peut faire envers un scélérat déguisé, Schi-œder estimait, comme le docteur, son ami, qu'on sortait d'embairras plus promptement et avec moins d'éclat que de toute autre manière. Instruù-e sans façon le major qu'on le tenait pour un coquin fieffé, lui faire savoir en outre, par une éclatante leçon, quelle serait pour l'avenir à son égard la conduite de la famille si lâchement trompée : c'était là une manière d'agh' qui satisfaisait Schrœder également, soit qu'il considérât l'outrage, soit qu'il réfléchît au malheur dans lequel cet homme le précipitait lui et sa famille.
Si quelque chose pouvait égaler la douleur que lui causait l'mconcevable égarement de sa sœur, c'était le mépris qu'il sentit pour le major, dès le moment que ses soupçons furent confirmés par les confidences d'Unzer, et qu'il put voir à fond toute la bassesse de ce misérable roué.
Dès lors il fut convaincu, et nous savons combien peu il se trompait, que les vues du major sur sa sœur n'étaient point aussi pures et aussi claires qu'il avait voulu le faire croire; que tout ce brûlant amour n'était qu'hypocrisie, et que cette prétendue nécessité du consentement royal n'était qu'une feinte abominable, mise en avant pour tromper tout à loisir un cœur ingénu, et pour faire même retomber sur les alentours ime partie de la ter-
rible responsabilité, ceux-ci ayant permis au séducteur de fréquenter la maison journellement, et lui ayant facilité les moyens de lier avec Charlotte telle intrigue d'amour qu'il lui plairait de former.
Ce n'est pas seulement par l'étude de ses rôles que Schrœder connaissait la noirceur du vice, ses intrigues multipliées, ses dangereux artifices; c'était, suivant les biographes de cet artiste célèbre, l'expérience d'une jeunesse longtemps orageuse qui lui avait appris à reconnaître les deux puissances auxquelles la vie de l'homme est assujettie, et dont l'une le pousse aussi certainement dans l'abîme, lorsqu'il ne résiste pas à ses tentations, que l'autre le porte à ces hauteurs subhmes où l'âme purifiée a la conscience de son mérite. Cette expérience fut pour lui, dans la suite de sa carrière, la base de sa moralité; et peut-être cette philosophie pratique, vigoureuse, austère, conséquence de ses tristes erreurs et de ses fautes passées, fut-elle la cause du reproche qu'on put lui faire, surtout dans la dernière partie de sa carrière d'artiste, de peindre avec trop de dm-eté, dans certains rôles, les vices et les faiblesses des hommes.
Schrœder, prévenu dès l'origine contre le major, n'hésita pas longtemps à s'expliquer les vues de Sylbourg sur Charlotte ; un homme que son propre honneur et celui de sa future épouse touchaient assez peu, pour qu'il l'entraînât, sous un prétexte quelconque, chez une infâme entremetteuse, et s'y ménageât avec sa fiancée des entrevues secrètes ; un tel homme ne pouvait avoir des vues honorables et légitimes; on pouvait Im attribuer les plus criminels desseins, et véritablement si Charlotte n'avait pas eu son bon ange auprès d'elle, on ne se demandait qu'en tremblant jusqu'à quel point un affreux malheur pouvait encore être évité.
Dans d'autres circonstances, ces terribles pensées auraient poussé peut-être à un acte de fureur un homme tel que Schrœder; et il passa en effet toute la matinée suivante dans une sombre rêverie, agité par la douleur et la colère, et sans pouvoir s'arrêter à aucune conclusion distincte. Le docteur vint le voir; il réussit enfin à calmer son irritation fiévreuse, et, l'amenant à
des reflexions plus calmes, il lui représenta combien la réputation de sa sœur et celle de toute la famille étaienl en péril, et que toute mesure précipitée le livrerait lui et les siens irrémissiblcment aux censures du monde.
Mais, quoique le traître eût reçu de la famille outragée le châtiment qu'il méritait, le mal dont il était l'auteur n'en subsistait pas moins; car celle dont l'intérêt a\ait porté Schrœder à traiter le major avec si peu de ménagement ne soupçonnait pas même encore cette rupture violente d'une liaison d'amour à peine formée; il fallait avant tout la séparer du baron et lui rendre impossible toute rencontre avec lui, soit dans la maison, soit au dehors. Schrœder connaissait assez bien Charlotte pour savoir que ce n'était pas une tâche facile; une âme exaltée, qui n'aurait peut-être plus la force de s'arracher à son séducteur, pouvait, par une secousse trop violente, se précipiter dans de plus funestes égarements.
Alors, mais trop tard, Schrœder reconnut, à sa vive douleur, combien ils avaient été imprudents, lui et les siens, de permettre les rapports qui s'étaient établis entre le major et sa sœur, et, par des ménagements exagérés pour l'humeur impressionnable de Charlotte et pour son naturel passionné, de lui montrer une condescendance, qui, avec un homme tel que Sylbourg, était l'expédient le plus dangereux qu'on pût imaginer. Pour éviter la chance d'une lutte, peut-être dure et pénible, on avait, par une excessive tendresse, encouragé une jeune fdle aveuglée; on l'avait aidée à s'égarer complètement, et, au lieu de l'avertir à propos, avec une sérieuse afTection; au lieu de lui montrer le péril qui menaçait son repos et sa bonne rcnonnnée, on s'était entièrement soumis à sa volonté, comme si l'on ne s'était senti ni la force ni la sagesse nécessaires pour prévenir un si grand malheur.
— Voilà les déplorables suites de notre diplomatie domestique! disait Schrœder affligé. On permet ce qu'on ne veut pas, et, en fermant volontairement les yeux sur ses plus chers et ses plus sacres intérêts, on a l'air de ne pas ressentir le souci cui-
sant qui ne nous laisse aucune trêve ni le jour ni la nuit. Nous établissons le malheur à notre foyer ; nous nous applaudissons des sages calculs par lesquels nous croyons nous être garantis de suites fâcheuses, et cependant nous laissons le mal grandir et s'attacher à nos os et à notre chair. De peur de troubler passagèrement la douce paix domestique, on compromet l'honneur de toute la famille, et il faut alors apprendre des étrangers ce qu'on n'a pas voulu se dire ouvertement les uns aux autres dans le secret de sa maison.
Schrœder savait parfaitement que les voies ordinaires de la persuasion seraient inutiles avec Charlotte, et que la sévérité serait encore plus fâcheuse. Elle s'était trop engagée avec Sylbourg ; elle l'avait suivi, et assurément ce n'était pas sans se reprocher sa faiblesse, dans des égarements, que cette jeune fille, jusque-là si modeste, ne connaissait pas même de nom; comment son frère pouvait-il espérer qu'elle se séparerait sans hésiter du baron, elle qui avait naguère déclaré solennellement à Dorothée qu'elle ferait tout ce qu'il pourrait lui demander, et qu'à toute extrémité elle ne connaîtrait d'autre volonté que celle de Sylbourg?
Avec une telle exaltation, on ne pouvait espérer de Charlotte une soumission volontaire ; et il fallait l'amener elle-même à reconnaître non-seulement qu'elle devait quitter le baron, mais encore qu'elle s'était attachée à un homme indigne d'elle. Schrœder, qui, dans cette situation extraordinaire, jugea permis les moyens extraordinaires, crut trouver la meilleure issue auprès de la personne même qu'il avait appris à connaître comme le docile instrument des intrigues et des artifices de Sylbourg; nous voulons parler de cette dangereuse et rusée Portugaise, qui, avec tout son fâcheux renom, passait néanmoins pour observer constamment la maxime : « Parler est de l'argent, se taire est de l'or. » S'il parvenait à gagner cette personne, il était presque assuré d'avoir sur la \ie privée de Sylbourg les informations les plus sures et les plus détaillées.
Il ne se résolut pas sans peine à cette démarche, par laquelle,,
après avoir expulsé lago de sa maison, il espérait démasquer aussi Othello, le convaincre de perversité et le bannir du cœur de Charlotte. Mais il était persuadé, comme le docteur, qu'il fallait chercher la solution de l'aflaire dans le lieu même oii elle avait pris naissance, et d'ailleurs, avec toute sa perspicacité, Schrœder ne trouvait point d'autre moyen pour épargner à sa sœur des mesures sévères, qui "pourraient la pousser à quelque extrémité, et pour l'amener au contraire, par une résolution spontanée, à sortir de cette malheureuse situation. Il fallait qu'elle connût la perfidie du baron ; qu'elle apprît à le mépriser ; enfin qu'elle mesurât elle-même son repentir de ce premier égarement sur la profondeur de l'abîme où elle allait se précipiter, si elle abandonnait plus longtemps son cœur, sa réputation, son honneur, à un homme si peu fait pour mériter et pour apprécier un pareil amour.
Comme médecin des pauvres dans le quartier de la ville où se trouve le Kougelsort, le docteur Unzer avait promis à Schrœder son assistance auprès de la Portugaise; il revint donc l'aprèsmidi pour le conduire au Kougelsort dans le Passage convenu. Schrœder, quoique affermi dans sa résolution, frémissait encore; il fallut que le docteur lui rappelât plus d'une fois le danger de sa famille et le sien propre, si l'on ne recourait pas à cette unique ressource, afin d'employer pour la délivrance de Charlotte la même persoime dont le secours avait, selon toute vraisemblance, aidé le baron à la séduire.
— Si ton argent n'y suffit pas, dit Unzer, je prononcerai le mot magique. Je suis bien tronqié, si le nom de Sylbourg ne joue pas dans la ehronicpie scandaleuse de cette maison un rôle beaucoup plus inq)ortant que nous ne le savons encore.
Son attente ainsi excitée, Schrœder suivit enfin son ami dans ce mauvais lieu, à l'approche de la nuit, résolu désormais à ne rien ménager dans cette hasardeuse entreprise.
La visite de ces deux hommes, à l'air distingué, et dont un seul, le médecin de la ville, lui était connu, jeta dans un assez grand embarras la digne femme, (jui venait de faire sa toilette
pour la réception du soir. Leur figure sérieuse ne lui présageait rien de bon.
Unzer prit son air le plus grave de fonctionnaire public, et, s'adressant à madame Fanny, il lui demanda si elle reconnaissait avoir exercé une industrie sévèrement défendue par les lois, en ouvrant sa maison à des jeunes filles bien nées et en leur fournissant les moyens d^ avoir des entrevues secrètes, contre la volonté de leurs familles?
— Jésus Maria ! monsieur le docteur, que pensez-vous de moi, dit la tireuse de cartes fort émue, et tout son air trahissait sa mauvaise conscience.
Au lieu de lui répondi-e, le docteur poursuivit du même ton :
— Vous connaissez un certain monsieur, nommé Sylbourg, qui, depuis longtemps, passe tous les ans quelques mois à Hambourg comme officier recruteur?
La Portugaise, comprenant à cette question qu'il ne s'agissait pas d'elle en première ligne, respii-a plus librement et répondit d'un ton dédaigneux :
— Qui ne le connaîtrait pas ! Je le connais fort bien. Dieu le sait, comme il est vrai que je voudrais qu'il n'eût jamais passé le seuil de ma porte. Mais que peut faii-e une pauvre femme dans ma position? Il faut que je me tienne sur un bon pied avec les riches cavaliers qui aiment le plaisir, sans cela ils prennent la volée, et moi et mes enfants nous mourons de faim.
— Et la jeune dame?... Connaissez-vous la jeune dame avec laquelle il a depuis quelque temps des entrevues dans votre maison?
La tireuse de cartes fut surprise, et regardait d"uu air embarrassé tantôt celui qui l'interrogeait, tantôt ce grand et bel homme, à elle inconnu, dont l'attitude silencieuse lui imposait visiblement. Mais, le doctem' lui ayant répété sa question d'une manière encore plus décidée, la rusée femme répondit avec une sensibilité étudiée :
— Ne me faites pas cette question, monsieur le docteur; car, avec vos nobles sentiments, vous ne me pardonneriez pas si j'é-
tais assez indiscrète pour vous livrer le nom de la jeune dame. La renommée de M. de Sylbourg n'a plus rien à perdre; qui ne connaît pas cet homme au Kougelsort pour un libertin achevé? Mais cette jeune dame...
— Cependant il faut nous éclairer, dit alors Schrœder, si vous ne voulez pas que je recoure aux magistrats, ce qui ne vous serait certainement pas plus agréable qu'à moi; car je viens ici, madame, précisément pour avoir des explications complètes sur les rapports de M. de Sylbourg et de cette jeune dame. Je suis en effet, afin que vous sachiez ce qui justifie ma démarche, le propre frère et le tuteur de cette jeune fille inconsidérée, et je suis fermement résolu à tout faire, par les voies amiables ou autrement, pour démasquer cet infâme séducteur. Vous plaît-il de m'y seconder honorablement et sincèrement, vous recevrez de moi cinquante écus, sinon...
— Nous retiendrons ce soir, ajouta Unzer avec menace, accompagnés de M. le commissaire Schrœtteringk, et vous pourrez bien, madame, vous repentir trop tard en prison, d'avoir méconnu la généreuse douceur de mon ami, M. Schrœder, le célèbre artiste et directeur du théâtre de Hambourg.
Il serait difficile de dire lequel de ces détails produisit sur la Portugaise la plus forte impression ; car, dans la maison où nous avons suivi nos deux amis, la prison et le théâtre paraissaient les deux p(Mes opposés, sur lesquels tournait toute la vie des habitants; l'une était l'asile sombre de la terreur, de la faim, de la triste captivité ; l'autic était l'El} sée de tous les plaisirs, où l'on se trouvait sur le même pied que le beau monde, où, avec le secours de la toilette, des faux bijoux et d'une modeste contenance, on osait contrefaire les honnêtes gens, et l'on composait avec eux ce qu'on appelle l'honorable public. D'ailleurs le nom du conseiller Schrœtteringk, <iui, en sa qualité de conunissairc, avait la surveillance de ce quartier, était aussi connu dans le cercle de madame Fanny que celui du célèbre Minos dans l'empire des ombics; aussi le docteur avait à peine achevé sa menace, que la tireuse de caries, tremblante et suppliante, conjura M. le mé-
decin de la ville et M. le célèbre acteur de ne pas lui causer des chagrins, étant, disait-elle, prête à faire tout ce qui lui serait commandé. Elle répéta qu'elle était une pauvre mais honnête femme, que la seule nécessité avait quehpiefois réduite à ces fâcheuses extrémités; elle répéta qu'elle était bonne catholique; que feu son mari, danseur célèbre, s'était produit devant les plus grands monarques sur les premiers théàti-es du monde. Après avoir ainsi passé de sa première réserve au babil (pii lui était ordinaire, elle arriva enfin après cent digressions au major Sylbourg. Elle raconta comme quoi il l'avait longtemps poursuivie de ses prières et de ses offres d'argent, jusqu'à ce qu'elle eût consenti à lui louer une chambre dans sa maison pour ses rendez-vous avec mademoiselle Ackermann. Le baron lui était, il est vrai, déjà connu comme un amant léger et trompeur, cependant elle ne lui avait supposé aucun mauvais dessein , parce qu'il lui avait souvent répété que cette fois c'était une affaire sérieuse, et qu'il épouserait mademoiselle Ackermann, aussitôt que la famille, qui lui était encore opposée, aurait donné son consentement. Connaissant la parfaite réputation de cette jeune dame, elle n'avait pas douté un moment de ce qu'affirmait le baron, et elle avait cru faire une bonne œuvre, en ouvrant chez elle un asile secret aux deux amants. Par toute sorte d'artifices le major avait attiré mademoiselle Ackermann, qui ne savait pas encore dans quelle maison son fiancé l'avait conduite. La rusée se garda bien de dire que Charlotte y était venue seule, et qu'elle lui avait remis une lettre pour Sylbourg, car son intérêt était de rejeter toute la faute sur lui, et de se présenter ellemême sous le jour le plus favorable , comme s'étant bornée à faire dans cette occasion ce que toute àme compatissante aurait pu faire.
. — S'il en est ainsi, dit Schrœder, je n'ai aucune raison de fatiguer mon ami Schrœtteringk de cette affaire. Je vous suis plutôt obligé, madame, de vos communications, et je vous demanderai si vous ne m'aideriez pas volontiers à réparer le mal, et à faire en sorte qu'il n'en arrive pas de plus grand? Si je ne me
trompe, vous avez dit que Sylbourg vous était déjà connu auparavant.
— Il y a bien longtemps que je le connais, très honoré monsieur ! répliqua la tireuse de cartes, avec le zèle obséquieux que témoignent d'ordinaire les personnes de cette sorte aux avances des honnêtes gens. Et le baron m'a presque toujours attiré avec ses amourettes des affaires désagréables; en sorte que plus d'une lois j'ai dû payer l'écot de ce iriand monsieur, et que j'en ai été pour mes peines. Ah! si j'osais parler! Mais ce sont des choses délicates, pour lesquelles on nous juge souvent fort mal, pendant que, pour notre malheur, il faut nous taire sur le compte de ces jeunes cavaliers.
— Tout ce que vous pourrez nous dire sur M. de Sylbourg restera aussi notre secret quoi qu'il arrive, répondit Schrœder, qui devina cette invitation déguisée, et il fit doucement glisser dans la corbeUle à ouvrage, placée auprès de madame Fanny, un rouleau d'écus. C'est aussi mon plus proche intérêt, poursuivitil, que les fredaines de ce monsieur ne soient pas connues : c'est pourquoi vous pouvez parler sans crainte, d'autant plus que vous m'apprendrez probablement peu de choses nouvelles.
Nous ne savons si ce fut cette réflexion ou le rouleau d'écus qui ôta à madame Fanny ses derniers scrupules; peut-être l'avarice et la vanité agirent-elles de concert, et concoururent avec sa mauvaise humeur contre le baron, qui, après avoir si longtemps évité sa maison, seml)lait n'y être revenu que pour lui causer perte et dommage, comme auparavant avec Berthe; pour éloigner de chez elle les matelots et la mettre elle-même en conflit avec ime police soupçonneuse; bref, elle résolut de livrer le baron sans ménagement, maintenant qu'elle trouvait plus de profit à révéler ses désordres qu'à les favoriser.
Elle commença par conter avec détail à quelle occasion elle avait appris à le connaître, et dans quelle société le baron avait alors visité sa maison. C'était princii)alement avec le comte Lindenkron qu'il était venu chez elle; ils étaient alors amis inséparables. Fanny croyait que c'était le goût qu'ils avaient tous deux
pour le désordre qui les rendait inséparables l'un de l'autre, jusqu'à ce quenlin le comte fût mort des suites de son déréglemeut.
— Il fallait être un Sylbourg, ajouta-t-elle, pour supporter de pareils excès. Je suis persuadée qu'il poussait le comte à sa perte, car il me disait un jour, dans l'ivresse, que Lindenkron, dans le pressentiment de sa mort prochaine, lui avait confié l'administration de tous ses biens pendant la minorité de ses deux fils. Après la mort du comte, Sylbourg continua ses visites chez moi, et je crois que ses désordres augmentèrent encore; mais il était tombé dans une sombre mélancolie, qui ne le quittait pas au milieu de ses dérèglements ; il semblait tourmenté par un invisible ennemi, qui le troublait jusque dans l'ivresse des plaisirs. Il n'était plus question de la tutelle ; mais, au dire de la pauvre Berthe, qu'il a si odieusement trompée, le baron, son amant, lui assurait que la comtesse Lindenkron, dame admirablement belle, avait conçu pour lui ime ardente passion du vivant même de son époux; mais que lui, Sylbourg, n'y avait pas répondu. La pauvre créature! Elle croyait tout ce que lui disait ce méchant fanfaron, et se figurait que ce menteur la préférait, elle, pauvre fille d'une fruitière, à une belle comtesse !
— Que s'est-il donc passé entre lui et cette Berthe? demanda le docteur.
— 0 Joseph et Marie, j'allais oublier l'essentiel! s'écria Fanny avec une émotion singulière, et ses yeux bruns lancèrent un regard perçant et sombre, tandis qu'elle courait à une commode au fond de la chambre; elle ouvrit un tiroir et en sortit un fin cachemire, qu'elle posa sur la table en adressant ces mots à Schrœder :
— Votre grâce ne me désapprouvera pas de n'avoir pas laissé un objet si précieux dans les mams de cette misérable cabaretière, et de lui en avoir payé le prix qu'elle a demandé.
-^ Qu'ai-je à faire de ce chàle? cUt Schrœder surpris, et il prit le fin tissu dans ses mains. *
— Demandez à mademoiselle Ackermann à qui elle avait
donné ce cliàlc l'antomne passé? répondit la tireuse de cartes avec un sourire grimaçant, puis, quand elle eut rencontré le regai'd de Schrœder, elle prit le ton de l'émotion la plus profonde, et, joignant les mains, elle s'écria avec emphase :
— Le Seigneur et tous les saints savent que j'ai toujours tenu pour un mauvais présage, que mademoiselle Ackermann ait exercé sa charité précisément sur l'enfant de celui qui devait plus tard la tromper si criminellement elle-même! 11 y a d'ailleurs beaucoup de gens qui croient qu'on ne doit pas regarder trop longtemps le corps d'une personne morte dans un grand malheur, de peur que la même destinée qui a brisé le cœur de l'une ne soit bientôt sur les traces de l'autre. Et justement, comme on allait fermer le cercueil de Berthe, mademoiselle Ackermann passa devant la maison de la cabaretière; elle s'arrêta sur le seuil de la porte; on lui présenta l'enfant du baron, cet enfant dont moi seule je connaissais le père; on le lui remit par-dessus le cercueil de la mère, et la bonne demoiselle enveloppa dans ce châle la petite créature, pour couvrù- sa nudité.
— Arrêtez! s'écria Schrœder qui s'élança de son siège, n'étant plus maître de son émotion, tandis que Unzer demeurait assis, et paraissait consterné.
La découverte soudaine que Sylbourg était le père de cet enfant, auquel il avait pris, à cause de Charlotte, un si grand intérêt, unie à l'horreur que cet homme lui inspirait, fit sur le docteur l'impression la plus profonde, et son trouble était plus grand peut-être que celui de Schrœder, qui n'avait vu de cet enfant que le cadavre.
Enfin L'nzer fut en état de demander à cette femme comment elle pourrait prouver que Sylbourg était le père de l'enfant?
Cette personne si hardie se trouva fort embarrassée pour lui répondre, car, après le mauvais rôle qu'elle avait joué dans cette intrigue, elle n'était nullement satisfaite que ces messieurs lui fissent sur Berthe de nouvelles questions. Mais, comme Unzer et Schrœder la pressaient de s'expliquer, elle résolut enfin de lever tous leurs doutes. Elle leur apprit que la mère de la malheureuse
jeune fille séduite par le major, hélas! avec son secours, demeurait à Hanil)ourg, et qu'elle pourrait leur confirmer tous ces détails. C'était une veuve nommée Gades, qui demeurait dans une petite cave du Brookthorswall et qui vivait honnêtement d'un commerce de fruits. Au commencement les tentatives du major avaient eu peu de succès auprès de la belle Berthe, grâce à Finfluence de sa bonne et sage mère; ses riches cadeaux avaient été repoussés avec indignation par la mère et par la fille. Alors Sylbourg s'était adressé à elle, Fanny, lui avait exprimé sa douleur, l'avait touchée, en lui assurant qu'il n'avait sur la belle Berthe que des vues légitimes; qu'alors elle avait entrepris de la persuader et de la rendre favorable au major. Enfin elle avait réussi; Berthe avait lié, à l'insu de sa mère, avec le baron une intrigue, dont les suites n'avaient pu demeurer secrètes plus longtemps.
— Que serait devenue la pauvre fille, si je n'avais eu pitié d'elle ! poursuivit la tireuse de cartes avec une compassion hypocrite. Sa mère, animée par ses autres enfants et par les voisins, refusa de la garder chez elle plus longtemps, et elle lui ordonna durement de s'en aller chez les auteurs de sa honte. Alors je la retuai chez moi, et, quoiqu'elle soit demicurée fidèle au baron, sa réputation n'en fut pas moins perdue. Elle eut beaucoup à souffrir; mais elle prenait courage, parce que le baron lui avait promis de l'épouser, et pendant quelque temps il revint journellement près d'elle. Mais tout à coup ses visites cessèrent; il avait quitté Hambourg à la dérobée, comme nous l'apprîmes plus tard, et était retourné à Schleswig. Ainsi le beau rêve de Berthe fut bientôt fini, et je crois que la douleur lui avait égaré l'esprit; elle ne reconnaissait plus mon amitié pour elle, m'accusait de tous ses malheurs, me reprochait d'avoir vendu son honneur au baron et son âme à l'enfer. Elle traitait même comme sa plus cruelle ennemie sa mère, qui l'aurait volontiers reprise chez elle; elle parut de jour en jour plus farouche, et chercha même à se noyer, sans y réussir. Alors elle quitta secrètement ma maison, où je l'avais traitée comme mon enfant, et se retira chez la cabareticre.
qui avait ses raisons pour l'accueillir avec empressement. C'est dans la maison de cette vieille sorcière qu'elle mourut, au bout de quelques jours, après avoii' mis au monde une fdle ; mais il m'a été dit que jusqu'à ses derniers moments elle a constamment refusé de déclarer le nom de son séducteur.
— Et l'enfant, qu'est-il devenu? dit Unzer, pour éprouver si sur ce point elle dirait encore la vérité.
— C'est sur quoi je ne peux donner à votre grâce aucune explication, répondit Fanny embarrassée. Je sais seulement que la cabaretière garde là-dessus un profond silence, et assure que l'enfant a été retii-é de ses mains par des personnes distinguées. Le baron s'en est d'abord vivement inquiété, et j'ai du, sur sa demande, offrii' à cette femme une somme considérable, pour qu'elle indiquât le possesseur actuel de l'enfant. Je ne sais quel intérêt il avait à la chose : à coup sur ce n'est pas l'amom' paternel qui le faisait agir; je crois plutôt qu'il craignait qu'on ne découvrît son infâme conduite avec la malheureuse Berthe, ce qu'il aurait voulu prévenir à tout prix, surtout depuis que mademoiselle Ackermann, sans se douter de rien, avait montré une si vive compassion pom- la malheureuse victime et pour l'enfant. Tous mes efforts auprès de la cabaretière ayant été inutiles, il résolut de lui arracher par la force le secret de la retraite de l'enfant. Son vieux coquin de nègre s'introduisit de nuit par un souterrain dans la cour de la cabaretière, et courut lui demander, sous menace de mort, de flire son secret. C'est alors, monsieur le docteur, qu'on vous appela de nuit auprès du lit de cette femme blessée; Olaf l'avait frappée de son grand couteau indien. Lui-même il s'évada par ce cloaque, pour être roué de coups par son maître à cause de sa malheureuse tentative, car ce n'était pas sans doute par ses ordres (ju'il l'avait faite si gauchement. Olaf m'a raconté lui-même (fuc son maître l'avait battu avec la plus grande fureur, tellement qu'il ne donnait plus aucun signe de vie. Voilà tout ce que je sais de l'enfant, aussi vrai que je suis bonne catholi(pie, et que je croisa la rémission des péchés.
Les amis en avaient assez entendu.
— Je vous remercie, madame, vous m'avez rendu un grand service, dit Schrœder avec un profond soupir. Donnez-moi maintenant votre parole que vous garderez sur toute notre conversation le plus profond silence; vous éprouverez ma reconnaissance plus tard comme aujourd'hui.
Fanny ne trouvait point d'expressions assez fortes, elle prit le ciel et l'enfer à témoins pour tranquilliser « monsieur l'illustre acteur » ; mais il y avait dans le regard craintif et suppliant qu'elle adressa au docteur quelque chose qui le rassurait plus que tous les vœux et tous les serments, et ce « quelque chose » pouvait se traduire ainsi : Celui-ci n'ignore pas que je saurai me taire, car M. le médecin de la ville fait partie de la souveraine autorité, qui a pouvoir non-seulement sur ma langue, mais encore sur toute ma personne.
Charlotte n'avait aucun soupçon de la violente rupture de sa haison avec Sylbourg ni de l'affreuse révélation qu'on allait lui faire. Le bonheur de son amour l'occupait uniquement, et nous avons déjà fait connaître qu'elle en oubhait jusqu'aux jouissances de l'art qui avait fait sa gloire, comme si son génie ne s'était complu dans le domaine des belles illusions et de l'inspiration poétique, qu'aussi longtemps que son aspiration au vrai bonheur et à la satisfaction de l'àme avait cherché son objet dans l'art et dans la poésie. Cette double étoile, qui avait illuminé sa jeunesse d'une gloire si pure, dut voir pâlir son éclat, lorsque l'amour, avec son ivresse ravissante avait pénétré dans cette àme rêveuse, et lui avait appris combien le véritable amour était autre chose que celui dont l'imagination des poètes nous trace la peiatm-e, et qu'elle avait elle-même si souvent joué sm- le théâtre... Joué! Ce mot lui parut bien alors celui qui convenait à tout ce qu'elle avait si longtemps rêvé conune artiste, et représenté sui* la scène
avec le secours de son rare talent; et toutefois ce talent était si vrai, si fidèle, que souvent Tillusion des spectateurs se communjcjuait à l'actrice, jusqu'au moment où le rideau tombait, et où les applaudissements lui rappelaient qu'assujettie au poëte, elle avait donné la vie à des formes étrangères, un langage à des passions et à des sentiments étrangers. Il en était autrement aujourd'hui, que son cœur enthousiaste pouvait savourer la pleine et délicieuse jouissance d'une passion véritable; elle n'avait plus besoin de s'identifier avec des personnes et des situations étrangères pour atteindre à l'existence idéale; un autre don que celui de l'art, le don d'aimer, lui faisait cueillir, au lieu des lauriers de la gloire, les roses du bonheur ! Telle était la vie, vraiment digne de ce nom, que sa nature passionnée embrassait avec une ardeur dévorante, pour s'arracher à l'étourdissement continuel des impressions les plus contraires, des mouvements, des passions les plus variables; pour s'élever à une vie qui fût la sienne et qui lui appartînt tout entière; une vie à laquelle n'étaient nécessaires ni la magie des décors ni les applaucUssements des hommes; une vie qui savait lui suffire, et qui n'obligeait plus cette âme enthousiaste à se dh'c avec amertume, qu'au fond la meilleure part d'elle-même n'existait qu'à la trompeuse clarté des lampes du théâtre.
Sylbourg était fait pour flatter les inchnations romanesques d'une jeune fille qui voyait dans l'amour le point culminant de toute son existence poétique, et dont chaque fibre était poésie, chaque sentiment ardeur et tendresse. Une artiste qui jusqu'alors, et dans toutes les situations de la vie, s'était vue cUc-mcmc et avait vu le monde sous un aspect idéal, aurait-elle pu, lors(iu'eIlc se livrait tout entière et pour la première fois au sentiment de l'amour, supposer chez son amant d'autres vues que les plus pures et les plus désintéressées? Aurait-elle pu croire que l'homme qu'elle laissait lire juscju'au fond de son âme, fût capable d'une dissimulation et d'une perfidie? Elle, dont tout l'orgueil était de croire ce seul honunc digne de son amour, seul en état de comprendre et de partager ses nobles sentiments! Nous
cherchons, il est vrai, mutilement dans Sylbourg ces dons élevés de l'esprit et du cœur, qui lui donnaient aux yeux de Charlotte une valeur si remarquable; mais ce que Sylbourg n'avait pas, ce que la plupart de ceux qui le connaissaient cherchaient vainement chez cet homme, lui était hbéralement dispensé par le généreux amour qui porte, avec une force irrésistible, un noble et tendre cœur de femme, tel que celui de notre jeune amie, à enricldr de ses propres dons le mortel qu'il chérit; car, ainsi le veut régoïsme de l'amour, ce mortel doit, par le parlait assemblage de toutes les vertus, éveiller les plus purs désii-s et justifier l'excès même de la passion. Les personnes qui étaient dans le secret trouvaient incompréhensible le penchant de Charlotte pour le major ; on ne savait pas découvrir le mot de cette énigme dans le cœur de la jeune artiste, et cependant, emportée vers le ciel par cet amour, comme par des mains invisibles, elle devenait toujours plus étrangère à son existence passée.
Le jour même où son frère et le docteur découvrirent d'une manière si inespérée le père du petit orphelin qu'on avait enseveli la veille, en grand secret, dans le cimetière de Saint-Michel, Charlotte était sortie de la maison l'esprit joyeux, pour se rendre chez la conseillère, avec qui elle se proposait de passer la soirée. Le major devait s'y rencontrer comme par hasard, mais elle comptait avoir auparavant un entretien confidentiel avec son amie ; elle voulait lui parler de l'amour de Dorothée pour le docteur, et délibérer avec elle sur le moyen d'unir pour le temps et l'éternité ces deux cœurs si bien faits l'un pour l'autre. C'était depuis quelque temps le thème favori de la vieille dame; elle en avait parlé plusieurs fois en confidence avec Charlotte, qui s'emplo} ait très volontiers à soutenir le cœur maternel de madame Lnzer dans cette belle espérance. Depuis qu'elle lui avait raconté que l'excellente Dorothée avait fait tous ses efforts afin de rendre sa sœur favorable à Charles, la conseillère avait arrêté dans son esprit qu'il était tenu d'aimer Dorothée, et cette bonne mère aurait fait dans ce but tous les sacrifices dont elle se sentait capable pour son cher fils. Déjà plus d'une fois elle lui
avait fait entendre, plus clairement qu'il n'aurait voulu, qu'il devait renoncer à Charlotte, dont le cœur appartenait à un autre; la vieille dame voyait dans la circonstance que Charlotte ne pouvait pas être à son fils un avertissement du ciel pour le conduire à Dorothée, comme à l'épouse que Dieu lui destinait; le docteur avait eu d'abord de la peine à entrer dans ces sentiments, mais ce qui était arrivé avait produit en lui un mouvement décisif, et, au miUeu de la douleur que lui causait un si grand sacrifice, il ouvrait cependant son cœur à cette pensée, que Dorothée avait souffert pour lui depuis longtemps ce qu'il souffrait maintenant pour sa sœur.
Ces feuilles sont consacrées au récit d'un autre amour, et nous devons nous borner à dire en peu de mots que Unzer, avant même de s'en être bien rendu compte, sentit par ces réflexions sa douleur se calmer et s'attendrir, à mesure que sa pensée se portait sur celle dont la sœur avait dédaigné son amour et ses vœux secrets; il y trouvait une consolation à sa tristesse et à son découragement, et peu à peu l'image de Dorothée prenait dans son cœur la place qu'avait occupée jusque-là cette Charlotte perdue pour lui. Alors il comprit avec quelle résignation et quelle constance cette aimable personne avait nourri dans son sein un amour dédaigné; quel fidèle et rare témoignage elle en avait donné, lorsqu'elle avait parlé pour lui à sa sœur. Quand la vieille dame apprit par Charlotte ce trait de noblesse et de grandeur d'àme, elle en fut si profondément touchée, qu'elle s'écria avec un joyeux pressentiment: « Si mon fils n'est pas touché d'un pareil amour, il fera mieux de ne se marier jamais, car ce serait une profanation de recommander à son choix un tel ange de bonté. »
Nous disons cela pour expliquer ce qui se passa depuis lors entre la mère et le fils, ces deux natures si intimement unies, entre les(iuelles l'amour pour une troisième personne pouvait seul provoquer de pareilles divergences.
Mais alors tout était sur la voie d'un accommodement de nature à les satisfaire l'un et l'autre, et, quoique la mélancolie du
fils inquiétât quelquefois la mère, qui eraignait de le voir, avec sa tendresse naturelle, se plonger trop avant dans sa douleur, d'autres fois cependant elle se consolait en observant avec bonheur que cette douleur même, quelqiie peine qu'il eût à la surmonter, serait comme un passage qui le conduirait à une nouvelle existence, dont les favorables symptômes se manifestaient cà et là aux regards attentifs d'une mère. Au milieu de la joie que lui causait cette riante perspective, elle fut doublement heureuse de recevoir la visite de sa jeune amie dont le bonheur l'occupait autant que celui de son fds.
Tels sont les contrastes de la vie! Tandis que Schrœder et Unzer frémissaient au Kougelsort, en écoutant tout ce que l'infàmc sibylle leur découvrait sur la vie et le caractère de Sylbourg, les deux amies s'épuisaient en éloges sur le compte de cet homme, et la conseillère disait assez sérieusement : « Ma seule crainte est que les défauts du major soient si peu de chose auprès de ses mérites, que tu n'aies jamais à mettre en pratique avec ton époux futur la plus belle vertu des femmes, c'est-à-dire la patience. »
— Sois tranquille, ma chère amie! répondit en riant Charlotte. Si j'ai de la patience, j'aurai de quoi l'employer souvent. 11 est si vif et si impétueux, si insatiable dans son amour, que plus d'une fois j'ai eu besoin de toute mon autorité pour le ramener à l'obéissance et à la juste mesure.
— Mais pourquoi ce consentement royal n'arrive-t-il pas? dit la vieille dame en secouant la tête. C'est cela qui ferait perdre patience ! Comme s'il fallait à un monarque des semaines et des mois pour des choses qui ne coûtent qu'un oui aux autres gens ! Car sans doute il ne dira pas non, puisqu'on sait à Copenhague, presque aussi bien qu'à Hambourg, quelle rare capture l'heureux officier recruteur a su faire cette fois. Presse un peu ton major, ma petite Charlotte, de faire arriver ce consentement. Vous autres amoureux, c'est au nécessaii'e que vous pensez le moins; or il est nécessaire, il est urgent, que votre position équivoque prenne fm. Déjà toute la ville cause sourdement des fré-
quentes \isites que vous lait le major, et je me fâche tout de bon des propos offensants qu'il faut que j'entende sur ce sujet. 11 est heureux que Dorothée soit encore à la maison : cela tient les curieux en haleine; on se demande à qui de vous deux le beau cavalier fait si vivement la cour. Mais que nos bons Hambourgeois sachent une fois à quoi s'en tenir- sur ce point, et tu seras bien surprise d'entendre comme on glosera sur vous.
— Oui, tu as raison, chère Sophie, c'est une chose insupportable que le roi fasse attendi'e si longtemps son autorisation. Les commères de Hambourg m'inquiètent, à la vérité, médiocrement, mais chez nous les visages s'allongent tous les jours, et Frédéric surtout me fait assez voir par sa réserve glaciale qu'il n'a pas dit son dernier mot dans cette affaire. S'ils étaient tous contraires à mon amour, ils me tourmenteraient moins que par leur tolérance toujours soupçonneuse. Patience! l'essentiel est que je sais pour qui je souffre ce traitement!
— Et que ton bien-aimé te reste fidèle ! ajouta la conseillère avec émotion; oh! la fidélité est toujours la meilleure boussole dans les orages de la vie, et, si vous autres jeunes gens, qui \ous passionnez pour Werther et pour Clarisse, vous mettez l'amour au-dessus de tout, moi, je dis que le proverbe : « Fidèle comme l'or » vaut mieux que toutes les phrases à clair de lune et tous les coups de pistolet de votre Gœthe... A propos, Charlotte, que dit ton iiaiicé de ce que la belle comtesse de Lindenkron est revenue dans cette ville ? La connait-il enfin, ou bien ce qu'on disait de ses rapports avec elle n'était-il qu'un vain bavardage?
— Pas tout à fait, répondit Charlotte en souriant ; il m'a luimême conté dernièrement que cette dame lui avait donné autrefois des preuves non douteuses de son amour, mais que par amitié pour le comte il n'y avait nullement répondu. D'ajirès le portrait qu'il m'a fait de cette femme, il serait dil'licile de supposer qu'un homme délicat s'en fût jamais épris. Il la représente comme une rusée coquette, une dangereuse intrigante; avant son mariage avec le comte Lindenkron, elle ])assait à Copenhague
pour la maîtresse déclarée du prince Frédéric. Elle doit même avoir été mêlée dans FafTrense intrigue dirigée contre l'infortunée reine Caroline Mathilde.
— Voyez comme les gens, ou du moins les visages, sont trompeurs! dit la vieille dame en secouant la tète. Ce matin je l'ai vue dans la boutique de Scldiiter, rue de l'Amirauté, où elle achetait des étoffes avec sa dame de compagnie; je ne pouvais détacher mes yeux de cette figure charmante. Je demandai au commis qui était cette belle inconnue, il me répondit que c'était madame la comtesse veuve Lindenkron. Elle s'aperçut bien que je la considérais avec beaucoup de curiosité. En partant elle me salua avec une grâce parfaite, comme si elle avait voulu me dire : « Je connais mieux la vieille dame du Steinweg qu'elle ne me connaît. » Et cet aimable et innocent visage appartiendrait à une coquette, une intrigante! Non, cela me pèse sur le cœur comme une montagne; et moi qui me disais: «Si elle a jamais tourné la tète à Max de Sylbourg ou à quelque autre, ce n'est pas merveille ; mais avec ces yeux célestes on ne peut s'égarer dans de vulgaires amours ! »
— Sois tranquille, Max connaît toute sa vie aussi bien qu'ellemême, répliqua vivement Charlotte. Pourquoi parlerait-il méchamment de cette dame, qui est la veuve de son meilleur ami? Il faut bien que les choses soient comme il me les a contées. Il excuse même cette femme, et il assure qu'une éducation mal dirigée et une incompréhensible légèreté ont causé la plus grande partie de ses fautes.
— Eh bien, c'est comme je l'ai dit, on ne connaîtra jamais la créature humaine, répondit la vieille dame confondue. Elle allait raconter à son amie comme quoi elle s'était souvent trompée sur le compte de gens d'une condition et dune culture distinguée, lorsque Charlotte se leva en poussant un cri de joie, et courut au-devant du major, qui avait pénétré dans l'antichambre sans être aperçu des dames, et qui les avait observées de là quelques instants.
Dans la joie que lui causa scm arrivée, Charlotte ne remarqua
pas au premier coup d'œil que Sylbourg ne venait pas à elle avec son aisance et sa cordialité accoutumées; mais, lorsque la lumière tomba sur son ^^sage, elle observa son air sombre et les regards soupçonneux qu'il jetait par moments sur elle. C'est qu'il se demandait encore si Charlotte connaissait ce qui s'était passé la veille entre lui et son frère; et bientôt l'air tranquille et serein de Charlotte le jeta dans une plus vive inquiétude, car aussitôt il forma là-dessus une foule de suppositions diverses, au milieu desquelles un homme d'un coup d'œil si exercé pouvait lui-même avoir de la peine à démêler la route qu'il devait suivre. Qu'estce en effet qui pouvait avoir détourné Schrœder d'agir envers sa sœur avec aussi peu de ménagements qu'envers lui-même? Il offensait l'un mortellement et n'en disait pas un mot à l'autre ! Sylbourg en tirait la conséquence, qui devait bientôt se vérifier, que Schrœder, quand il l'avait démasqué, ne savait pas encore à quel homme il avait affaire, ni comment il pourrait l'éloigner de sa sœur. Le major, qui, depuis l'affront qu'il avait reçu, ne songeait plus qu'à tirer vengeance de Schrœder et de sa famille, résolut de saisir cette circonstance pour satisfaire son orgueil irrité. Nous faisons ici l'histoire d'un homme qui ne reculait devant aucun moyen de satisfaire son égoïsnie; et comment, lorsqu'il était sur le point de gagner sa partie, se serait-il fait scrupule d'abandonner ses bonnes chances pour aucun prix, maintenant (pi'il pouvait blesser l'offenseur dans l'endroit le plus sensible?
Cette perspective certaine lui fit rechercher soudain, avec une ardeur nouvelle, la possession de Charlotte, près de lui échapper; dès qu'il se fut assuré que Schrœder ne lui avait pas encore découvert la scène de la veille, il résolut de faire servir à sa vengeance l'amour de ce cœur innocent, comme il s'en était servi jusqu'alors pour satisfaire sa vanité et ses goûts romanesques; il résolut d'enchaîner pour jamais Charlotte à sa personne, même contre la volonté de la famille. Ce n'était pas la première fois qu'il se signalait en ce genre ; qu'il mettait à profit les querelles de famille favorables à l'intrigue et à la vengeance, et fondait ses desseins perfides sur les sentiments les plus sacrés, sa-
chant bien que de ce côté l'homme est plus facile à surprendre, parce qu'il soupçonne moins la trahison. ,
La conseillère qui s'expliquait aussi peu que son amie ce qui se passait dans le cœur du major, attribuait sa préoccupation à la présence de Charlotte, et crut ne pouvoir mieux le tirer de cette sombre rêverie qu'en laissant les deux amants tète à tête pendant quelques instants; elle s'éloigna donc, sous prétexte d'aller voù* ses petits enfants à l'étage supérieur.
— Comme tu es pâle aujourd'hui, Max! dit Charlotte avec inquiétude... Es-tu malade ou as-tu quelque chagrin?
Sylbourg répondit vivement, en lui serrant la main avec tendresse :
— Dieu merci, je n^ai plus de chagrin maintenant, car je t'ai retrouvée, et je peux lire dans ton regard sincère qu'aucune puissance humaine ne saurait me séparer de toi! Oh ! pardonne-moi, Charlotte, mais je viens de passer à cause de toi un triste jour !
— Bon Dieu, Max, que tu m'inquiètes ! Qu'est-ce qui a pu te faire douter, non pas un jour entier mais un seul moment, de mon cœur? Sans doute c'est ton humeur noire qui te prend; car quelle personne au monde songerait à me séparer de toi, quand ma mère elle-même t'est favorable?
— Nous sommes déjà séparés, autant que la chose est au pouvoir des hommes, répondit Sylbourg d'une voix étouffée, en fixant ses regards sombres sur la jeune fille qui pâlissait d'effroi. Oui, ma bien-aimée Charlotte, ta maison m'est désormais fermée, car ton frère m'a traité hier au départ d'une façon si outrageante, que tout mon amour m'a été nécessaire pour ne pas oublier ce que je te dois, oui, à toi seule, dans la personne de ton frère. Sans cela j'aurais répondu sur-le-champ l'épée à la main à l'indigne traitement qu'il m^a fait subir, à moi l'hôte de sa maison, le fiancé de sa sœur, comme si j'avais tramé je ne sais quel attentat contre toi et ta famille !
— Et qui doue a pu le porter à cela? demanda-t-elle glacée de crainte.
— C'est ce que je voulais te demander à toi-même, mais je
vois que tu ignores tout comme moi ce qui a provoqué sa violente/ureur de comédien. J'ai cru seulement comprendre par ses reproches qu'il a eu connaissance de nos entrevues secrètes au Kougelsort; et là-dessus il s'est tellement emporté contre moi, qu'il a foulé aux pieds toutes les bienséances, tous les égards pour ma personne et même pour ma qualité d'officier... Mais, Dieu merci, s'écria Sslbourg avec joie, et en même temps sa figure s'éclaircit, je n'ai plus sujet de m'inquiéter, puisque Charlotte m'est toujours fidèle! Vienne seulement l'autorisation royale, et M. Schrœder pourra dire ce qu'il voudra; il pourra tout aussi peu me disputer ton amour que ta possession, ô ma douce et charmante amie; et alors, alors, il apprendra de moi dans l'occasion quel homme il a offensé. Et pourtant... quand je pense qu'il est le frère de ma Charlotte...
— Lui! mon frère?... Ne lui donne pas ce nom, répondit-elle, en l'interrompant, avec une vive colère. Depuis que je le connais, j'ai trouvé en lui le censeur de mes plus doux penchants, le tyran qui voulait régner sur toutes mes pensées, comme s'il avait sur moi une autorité absolue ; je ne pouvais rien dire, rien faire sans son entière approbation; il fallait n'exister que par lui et pour lui, comme s'il avait Dieu sait ([uel droit de me traiter ainsi !
— Je m'en suis souvent étonné en silence, répondit Sylbourg. Et crois-moi, Charlotte, ce n'est pas autre chose que la jalousie d'artiste qui lui fait tenir envers toi cette conduite tyrannique. Il sent trop bien qu'avec toutes ses études, toute sa science péniblement acquise, il n'arrivera jamais au point où tu es parvenue par la seule force de ton génie. Sans affirmer qu'il soit naturellement mauvais, tu conviendras cependant que la manière hautaine avec laquelle il te traite, comme son écolière, mêlant toujours quelque blâme aux éloges qu'il veut bien t'accorder, ne trahit pas moins ses véritables sentiments à ton égard que s'il te blâmait ouvertement et attaquait ta renommée.
— Mais qu'allons-nous faire? dit Charlotte avec angoisse. Tu ne peux, tu ne veux plus reparaître dans notre maison; Frédéric
aura bientôt prévenu ma mère et ma sœur contre toi; on surveillera tous mes pas, et il me sera comme impossible de te voir à l'insu de ma famille... En vérité, Max, je vois bien que tu avais raison, quand tu disais que nous sommes déjà séparés autant que la chose dépend des hommes. Mais pour cela perdronsnous courage, mon bien-aimé ?
— Le ciel nous en préserve, car alors nous aurions tout perdu ! Et en disant ces mots d'un ton de confiance, Sylbourg lui
passa le bras autour de la taille.
— Oui, ma douce Rutland, nous allons montrer au monde le pouvoir de l'amour fidèle! Le sort nous est contraire, comme aux deux amants dans la cour d'Elisabeth ; il se conjure avec les hommes contre notre union ; mais l'amour saura nous conduire au but; Rutland, sous les yeux de la reine jalouse et cruelle, consent d'épouser Essex secrètement; elle brave tous les périls, elle renoncerait à tout pour son amour, plus riche même par ce qu'elle sacrifie que par tout ce qu'elle peut acquérir. Et ma Charlotte, cette nouvelle et admirable Rutland, serait indécise un seul moment? Quand tout dépend d'elle seule, elle hésiterait à nous unir pour toujours?
— Demande-moi ce que tu veux, dit-elle avec fermeté, mais une pâleur fugitive couvrit ses joues.
Sylbourg lui répondit :
— Ton frère m'a ôté le pouvoir d'aller à toi dans votre maison: cherchons un lieu où son autorité ne puisse nous atteindre. Il me suffit de dire un mot pour que mes chefs me rappellent à Schleswig, où se trouve mon régiment. Veux-tu me suivre, Charlotte?
— Mais nous n'avons pas la permission du roi, dit-elle en balbutiant.
Et à la pâleur de son visage succéda le rouge de la pudeur virginale; car elle ne put envisager sans trouble le parti qui lui était proposé.
— Pourquoi te conseillerais-je la fuite, ma douce Charlotte, si je pouvais espérer de te conduire bientôt à l'autel sans quitter
Hambourg? s'écria le major avec une émotion douloureuse. Voilà justement ce qui me désespère ! Je suis à Hambourg comme dans un poste perdu, et toutes les lettres que j'cua oie, presque par chaque courrier, à Schleswig et à Copenhague, pour presser notre affaire, demeurent sans effet. L'autorisation, je le sais parfaitement, est depuis plusieurs semaines, dans le cabinet du roi, mais le monarque imbécile oublie, au milieu des jeux d'enfant auxquels ses courtisans l'amusent, ses plus pressants et plus simples devoirs de prince. Cela irait tout autrement, si j'obtenais de Schleswig la permission d'aller à Copenhague, et de solliciter en personne à la cour l'expédition du consentement. iVlors nous aurions bientôt fini! Mais, je le vois, ajouta-t-il en soupii'ant, et sur ses lèvres tremblantes glissait un triste sourire, je le vois bien, tu as plus de patience que moi; sans cela tu consentirais à tout ce qui peut hâter notre union.
A ce reproche, Charlotte fut saisie d'un tremblement convulsif, ses yeux se remphrent de larmes et elle s'écria douloureusement :
— Que tu juges mal ta Charlotte ! C'est parce que je t'aime si tendrement que je redoute les suites d'une démarche qui ne me paraît pas encore nécessaire. Son ges-y bien, Max, sommes-nous réduits à cette extrémité? Ne peut-on autrement avoir cette autorisation ? Pourquoi fuii'ais-je avec toi à Schleswig ? Pourquoi ferais-je ce chagrin à ma famille, cette brèche à ma réputation, tandis que je peux attendre ici tout comme à Schleswig l'autorisation de ton maître? Je t'en prie, mon cher Max, veuille y réfléchir toi-même, et voir si cette démarche désespérée est bien nécessaire ?
— Ah!... Tu croirais donc?... répondit Sylbourg avec lenteur, en regardant Charlotte avec un mélange de défiance et d'embarras.
Et, après un moment de silence, il reprit avec une vive amertume :
— En vérité, Charlotte, je ne t'aurais pas jugée capable de tels scrupules ! Tu ne crois pas cette démarche nécessaire, et tu
oublies que nous allons être tous deux réduits à ne pouvoir plus rien entreprendre. Penses-tu que ton frère n'emploiera pas tous les moyens pour rendre notre union impossible? Ne peut-il pas engager ta mère à nous retirer son consentement? Ne peut-il pas inventer pour me rendre suspect les choses les plus criminelles et les plus abominables? Laisse-le faire ! Il ne s'arrêtera pas dans la guerre qu'il a entreprise contre moi; il n'est pas plus homme à renoncer au plan qu'il a une fois adopté qu'à hésiter beaucoup sur le. choix des moyens. Je voudrais jurer qu'il n'a pas renoncé à l'étrange idée de te marier avec ce pâle docteur, son ami, qui est, m'as-tu dit dernièrement, si fort épris de toi ! Tu es par trop convaincue que ton frère est le plus parfait des hommes, tandis qu'on m'a rapporté sur sa vie passée des choses qui présentent son caractère sous un assez mauvais jour. Oh ! l'on s'aperçoit bien qu'il fut dans sa jeunesse sous l'œil des jésuites, qui auraient tant désiré le prendre à leur service!
— C'est vrai; il nous l'a conté lui-même, dit Charlotte avec embarras; mais pour méchant et trompeur, je ne crois pas qu'il le soit. C'était aussi ton avis à toi-même.
— Va, va, mon enfant, je ne souhaite pas que tu en fasses l'épreuve, répliqua Sylbourg avec réserve. Mais j'ai appris hier au soir à le connaître pour un homme qui sait parfaitement cacher derrière l'amour fraternel son intérêt de directeur. Il prévoit que la baronne de Sylbourg serait perdue pour son théâtre : voilà tout le secret de sa tendresse pour toi et de la haine dont il m'honore.
A ce moment la vieille dame- revint et interrompit l'entretien des deux amants. L'agitation de Cliariotte et son trouble lui firent comprendre qu'il y avait entre eux quelque nuage, et cette observation lui fut d'autant plus pénible qu'elle s'était glorifiée jusque-là d'avoir protégé ce tendre lien. Une pensée la consolait, c'est qu'entre jeunes amoureux c'était la mode alors de se rendre la vie plus douce par des tourments imaginaires, qui trouvaient leur source dans la manie sentimentale, passée de la belle littérature dans la vie bourgeoise, et répandue de proche en proche dans tous les rangs de la société.
C'était précisément la nature franche et originale du major, son absence d'artifice et de toute sensiblerie qui avaient charmé la vieille dame; elle était convaincue que ce caractère, si différent de la rêveuse et enthousiaste Charlotte, assurerait le bonheur de tous deux; et maintenant elle le voyait tout à coup la tête basse; il avait le regard sombre et mélancolique, comme s'il avait médité les projets les plus sinistres et les plus désespérés!
C'en était trop! la vieille dame, pour qui c'était dans certaines occasions un supplice de se taire, ne put cette fois étouffer son mécontentement, et, voyant que l'angoisse des deux amants ne se passait point, elle demanda malicieusement au baron s'il n'avait pas encore chargé le pistolet, et pourquoi il n'avait pas endossé tout de suite le gilet jaune de AVerther?
Sylbourg s'écria avec une gaieté forcée :
— Entends-tu, Charlotte, ce que tu as fait de moi? Notre amie lit sur mon visage que j'ai le couteau sur la gorge, et tu m'appelles un amoureux hypocondre ! Parlez vous-même, vieille dame , n'est-ce pas à se désespérer d'avoir une fiancée qui trouve parfaitement égal que le consentement royal arrive demain ou dans quatre semaines, attendu qu'on ne peut d'ailleurs penser à la noce avant l'été? Ah! maudit trousseau!...
Avec cette défaite, accompagnée d'un regard significatif et presque impérieux, le baron avait donné la réplique à Charlotte, qui dut poursuivre, et tromper son amie sur la cause de son chagrin, comme si toute son inquiétude avait eu le trousseau pour imique objet.
La bonne conseillère la réconforta de son mieux, et dit même <iu'il était heureux que le mariage ne fût pas trop précipité, car enfin le trousseau d'une fiancée n'était pas une chose aussi insignifiante, aussi aisée à préparer, que les amoureux d'aujourd'hui le supposaient. De son temps, on considérait une grande armoire à linge et de pesaiits bahuts comme le meilleur présage d'un heureux hyménée, et le proverbe : « Ce qui dure longtemps se bonifie, » se vérifiait presque toujours.
La conseillère réussit par ses discours h égayer le baron, mais
Charlotte demeura taciturne et découragée; chaque parole de Sylbourg pesait sur son cœur; elle ne pouvait penser sans frémhà ce qui l'attendait avant qu'elle pût toucher au but, qui lui semblait si près d'elle quelques heures auparavant.
Charlotte revint chez elle tort troublée, passa, avec un battement de cœur, de^ ant le salon, et monta dans sa chambre; car, si résolue qu'elle fût à persister dans son amour, elle sentait déjà ses forces Tabandonner avant le combat.
A son retour, le major Tavait accompagnée, en cherchant à l^éraouvoir par le langage le plus passionné et le plus tendre ; il avait employé tout son ascendant sur elle pour la convaincre de la nécessité où ils étaient de fuir Hambourg, et pour lui démontrer, avec la dialectique de l'amour, que par cette démarche héroïque elle maintiendrait son honneur à la face du monde, en prenant contre son frère le parti de son amant outragé; d'ailleurs, en s'éloignant de la maison paternelle, elle lui donnerait à lui-même la seule satisfaction convenable; il promettait enfin solennellement qu'à Sclileswig elle demeurerait, non pas chez lui, mais chez une de ses parentes, personne de condition, dont la maison serait la sienne jusqu'au jour de leur mariaf^e.
Enfin Charlotte, vaincue par ses instances, en vint à lui promettre de céder à ses vœux, dans le cas où sa mère s'opposerait comme son frère à leur union .
— Alors, s'écria-t-elle, je leur laisserai devant Dieu la responsabilité de leur barbarie ; alors je t'appartiendrai, et je te suivrai où tu voudras.
C'est sur ce ton ferme et résolu qu'elle avait parlé en se séparant de lui, et, quelques minutes après, lorsqu'elle se trouva seule dans sa chambre, elle se sentit comme paralysée, et mille doutes affreux la tourmentaient. Elle n'était certaine que d'une
chose ^ c'est qu'elle allait succomber dans sa lutte contre son frère, ayant appris dès son premier âge quelle influence il exerçait sur sa mère et sur sa sœur. Sylbourg n'avait su que trop bien persuader à cette âme ingénue que la haine dont Schrœder le poursuivait était l'efl'et d'un calcul égoïste et profondément mécUté ; elle commençait à croire fermement que son frère voulait la retenir par force dans la carrière d'artiste, pour son avantage personnel et celui de son théâtre; elle en vint même à' supposer que Schrœder n'avait traité à son insu le major si oiitrage\isement , que pour l'obliger à la fuir sans autre explication.
Ce soupçon, qu'en toute autre disposition d'esprit, elle eût repoussé comme tout à lait incompatible avec le caractère de Schrœder, la jeta dans une si vive colère contre l'auteur supposé de son malheur, qu'en peu d'instants son courroux fit place à une froide obstination; exaspérée de cet artifice inouï, elle résolut de rendre la pareille à ce frère dénaturé; d'opposer la ruse à la ruse, et de témoigner la plus grande indifl'érence, la plus complaisante docilité, pour tout ce qu'on voudrait entreprendre contre son amour.
Qu'un tel dessein ait pu seulement naître dans le cœur d ailleurs si noble et si franc de Charlotte, c'est ce qui prouve mieux que toute autre chose l'affreux égarement où son amour l'avait plongée. Elle ne distinguait plus le vrai du faux, et, dans la triste persuasion d'obéir à son plus saint devoir, elle égarait son esprit dans des sentiers où le génie de l'innocence et de la vérité ne triomphe de la séduction et du mensonge qu'après de mortels combats; et malheureusement ce terrain n'était- que trop bien connu de l'homme perfide qui l'avait entraînée !
Non-seulement la jeune fille dont nous développons ici la tragique destinée avait justement mérité l'amour et l'admiration de ses contemporairis par la grandeur de son génie, mais elle excita longtemps après leurs vives sympathies par l'histoire de ses funestes amours, quand de cette jeune vie, si riche, si belle, et qui éveillait de si grandes espérances, il ne resta plus qu'un nom.
naguère si célébré. Des mains plus savantes ont placé Charlotte Ackermann à côté des plus glorieux artistes dont la scène allemande a dû trop tôt pleurer la perte; et nous devons craindre qu'on ait peine à s'expliquer dans ce moment critique^, si funeste pour Charlotte, comment une jeune fille, douée des plus rares qualités de l'esprit et du cœur, a pu tomber dans des égarements si étranges et si dangereux; comment elle a pu même supporter le sentiment de sa faute avec plus d'enthousiasme que naguère l'ivresse de son bonheur, dans la conscience de sa vertu.
Mais n'est-ce pas l'histoire de maint noble cœur, et la vie n'abuse-t-elle pas plus cruellement celui qui, se fiant à son ardeur intime, s'efforce de trouver dans la réalité ce qui sera éternellement un pur idéal de son àme? N'est-il pas arrivé souvent que des hommes, dont toute l'existence avait été consacrée au culte du génie et des muses, se soient trompés sur eux-mêmes et sur le monde, aussitôt que leur ardent désir et leur saint amour les portèrent vers une autre divinité que celle qui avait reçu leurs serments?
Charlotte, véritable enfant dans la vie, mais sublime et rare prêtresse dans le temple des muses, ne pouvait sentù- avec moins de profondeur dans son amour que dans son art, qui pour elle était la vie elle-même. Elle savait que l'amour jaillit de la même source que l'art et la poésie, c'est-à-dii'e d'un désir immense et d'une inspiration divine; elle savait que ces trois anges du ciel ont une seule et même origine, et qu'on ne saurait les posséder jamais sans la liberté et l'enthousiaste dévouement.
L'amour, chez une jeune fille d'une sensibilité si exaltée, pouvait aisément la conduire à une catastrophe tragique. Schrœder en était convaincu longtemps avant la funeste rencontre de Sylbourg, et cette crainte nous explique ses premières irrésolutions, ainsi que ses tentatives pour éviter une fatale destinée, qu'il essa} a de combattre, mais lorsqu'il était déjà trop tard pour sa sœur et pour lui.
On n'en vint pas à une explication dès le soh" même, comme Charlotte s'y attendait; toutefois, à son entrée dans le petit cercle
de la famille, la disposition des esprits lui parut assez menaçante. La mère et Dorothée étaient dans un profond abattement; Schrœder, les mains derrière le dos, se promenait dans la chambre à grands pas, et ne répondit pas même au salut de Charlotte. On comprend que nous retrouvons la famille au moment où Schrœder, revenu du Kougelsort, a instruit sa mère et sa sœur des découvertes qu'il a faites; où Dorothée et madame Ackermann, muettes de surprise et d'effroi, savent à peine si elles doivent remercier Dieu de les avoir averties, ou trembler des suites funestes que cette affaire peut avoir encore pour toute la famille. L'histoire de la malheureuse Berthe, celle de son enfant, dont le sort mystérieux avait été si souvent le sujet de leurs entretiens; cet enfant, dont le baron de Sylbourg se trouvait tout à coup être le père, émut si violemment Dorothée, qu'elle failht s'évanouir, tandis que la pieuse mère bénissait Dieu d'avoir sauvé sa fdle.
Ce fut un grand soulagement pour ces dames d'apprendre counnent Schrœder avait expulsé la veille Sylbourg de la maison; la mère et la sœur donnèrent à la chose une approbation complète, mais Dorothée ajouta avec inquiétude : « Il est plus facile de bannir le major de notre maison que du cœur de Charlotte. »
L'entrée de la jeune fille interrompit l'entretien; mais la pensée du grand malheur auquel on n'échappait que par une merveilleuse dispensation de la Providence, était encore trop nouvelle, les cœurs étaient trop saisis, pour qu'on put se résoudre à provoquer de nouveaux orages, en découvrant tout à Charlotte dès ce soir. La mère s'opposa formellement à ce qu'on parlât davantage de ce triste sujet, et Dorothée ajouta qu'il fallait un peu préparer Charlotte, avant d'en venir à la dernière extrémité et de lui faire connaître l'indignité de l'homme pour qui elle avait si légèrement compromis sa réputation et celle de la famille.
Schrœder croyait avoir fait l'essentiel, et jugeait même que peut-être son concours ne serait plus nécessaire poui' mettre sa sœur dans un autre chemin.
Ainsi se passa la soirée, en silence, mais sans trouble; cependant, sans que personne lui en eût dit un mot, Charlotte prévoyait bien qu'elle aurait le lendemain un combat d'autant plus rude à soutenir.
L'auteur de toutes ces peines, de toutes ces angoisses, celui (pii avait semé la division dans la famille Ackermann, apprit le lendemain matin, d'une manière peu flatteuse pour lui, combien est variable la faveur des hommes, surtout de ceux qui sont aussi versés dans l'art de l'intrigue que dans les calculs de l'intérêt. Il reçut un billet fort élégant, dont le parfum délicat semblait lui promettre quelque nouvelle galanterie; mais en l'ouvrant il vit d'abord la signature de sa digne amie du Kougelsort; madame Fanny lui annonçait, en quelques mots fort secs, qu'elle ne pouvait plus lui prêter sa maison pour ses secrets rendezvous, attendu que dès ce jour la chambre avait reçu une autre destination. Elle réclamait de lui, en le menaçant de la justice, le reste du loyer; et, si mauvaise que fût l'orthographe de la lettre, Sylbourg en put conclure très clairement, qu'il n'avait qu'à voir s'il voulait par un prompt règlement de compte s'épargner de plus grands désagréments. Madame Fanny avait contre lui dans les mains plus d'une pièce dangereuse, et le ton hardi et confiant de la lettre lui faisait même craindre qu'elle ne Icùt déjà trahi.
— Voilà qui est clair! s'écria-t-il avec fureur. C'est là l'oracle delphique, auprès duquel ce comédien-directeur a puisé sa science; c'est elle-même qui a révélé nos secrets rendez-vous ! Attends, attends, vipère, tu me le payeras! Et M. Schrœder?... Comment ce tartufe moral a-t-il fait la connaissance dune si vertueuse dame? Tête-bleu! Si je savais seulement jusqu'où est allée la perfidie de cette femme ! Si elle a>ait osé lui conter mon
aventure avec Berthe ! En vérité je crois que je me suis embarqué trop avant avec cette misérable. L'absui"de attentat d'Olaf sur la cabaretière ne lui est pas inconnu ; elle a dans ses mains mes lettres à Berthe ! Imbécile que je suis!... Sclu-œder n'avait pas tort de dire que le rôle d'Iago est plus facile au milieu des honnêtes gens qu'avec cette canaille.
Malgré la sincérité de cet aveu, il était cependant bien éloigné de faire aucune réflexion sérieuse sur lui-même et sur sa conduite à l'égard d'une honorable famille'; il savait trop bien que, dès le commencement, à part quelques instants d'une émotion passagère, il avait traité son nouvel amour avec la même frivolité que tous les autres. 11 s'était figuré qu'il aimait Charlotte, parce que sa vanité était flattée; parce qu'il plaisait à son goût d'aventures de mêler à sa destinée une jeune fille, que distinguaient les dons les plus rares de l'esprit et du cœur; parce que, grâce à la célébrité de Charlotte et à sa réputation sans tache, il espérait sauver sa position sociale, presque ruinée dans sa patrie, et réhabiliter, à la faveur de vertus étrangères, son caractère, que le monde avait dès longtemps condamné.
Mais à peine fut-il maitre du cœur de Charlotte, que son audace ordinaire l'abandonna; il sentit l'énorme distance qui le séparait de cette noble et aflectueuse nature, de cet esprit élevé; cependant il avait assez d'expérience du monde, il connaissait assez bien le cœur des femmes, pour déguiser parfaitement, derrière un faux enthousiasme, son défaut de nobles sentiments et de véritable tendresse; avec son grand art de feindre, il amena Charlotte à se persuader, dans sa naïve candeur, qu'elle exerçait sur lui par son amour la plus heureuse influence. En paraissant toujours tendre, dévoué, reconnaissant, il sut livrer Charlotte à l'illusion, si séduisante pour les cœurs généreux, qu'elle gouvernait complètement ce caractère, jusque-là si rebelle et si fier; <iu'elle était la première qui eût éveillé ses sentiments sérieux et qui l'eut réconcilié avec sa fortune passée.
Pendant longtemps il avait si peu rejeté l'idée d'épouser Charlotte, qu'au contraire il s'efToiçait sérieusement de gagner la fa-
mille, et ne négligeait rien de ce qui pouvait rendre son caractère recommandable et appuyer sa recherche. Nous savons même qu^il voulut adresser au roi, par l'entremise de son ami, le major T., une requête pour l'autorisation de son mariage, et nous devons ajouter ici que cette requête et la lettre qui l'accompagnait étaient en effet parvenues au major.
Le baron attendait la réponse de semaine en semaine ; il ne pouvait s'expliquer le silence énigmatique de son ami, qui l'avait cependant servi plus d'une fois de ses secours et de ses conseils dans plusieurs intrigues amoureuses; célèbre lui-même à Copenhague par ses galants exploits, il était aussi exercé que Sylbourg pouvait l'être dans toute sorte de ruses et de détom-s. Et cette fois, qu'il lui en coûtait si peu pour faire atteindre à Sylbourg le but souhaité, il le laissait dans l'embarras, ne lui mandait pas même les motifs de son retard, et le mettait dans le plus grand embarras vis-à-vis de son amante et de la famille !
Elle arriva enfin cette lettre longtemps désirée; mais quelle réponse apportait-elle ! Un homme aussi frivole que Sylbourg devait être lui-même confondu d'une telle légèreté; car le major T. lui écrivait simplement qu'il ne présenterait pas la requête au monarque, avant de savoir positivement lequel avait perdu la tête, de son fidèle camarade ou de la petite demoiselle Ackermann.
« Si c'est toi qui aspires à la maison des fous, écrivait T., alors parbleu ! le mariage guérira ton cœur et ta tête malades; mais, si c'est la petite, tu feras bien de voii- à loisir si tu ne peux trouver à ta comédie d'amour d'autre conclusion que ce vulgaire et bourgeois dénoùment. A te parler franchement, mon ami, ta dernière lettre m'a inspiré des doutes sur ta sagesse. Tu veux te marier, toi, Sylbourg, et c'est moi que tu charges de te procurer l'autorisation? Crois-tu donc ton fidèle T. capable d'une si abominable trahison? Je suppose que j'eusse envoyé ta requête, et que le consentement, comme c'est indubitable, te fût parvenu sur-le-champ : la main sur le cœur, camarade, que penseraistu de moi? Je vais te le dire, et, pour te prouver que je te con-
nais comme moi-même, voici le monologue que tu aurais débité après la réception de cette permission royale :
(( — Corbleu ! les meilleurs amis seront-ils toujours ceux qui nous feront le plus de mal? A quoi pensait de T.? Voilà donc le cliiffon maudit qui fera le malheur de ma vie, et je le dois au zèle inconsidéré de ce T., qui devait savoir cependant que je suis parfois fort distrait, et qu'alors je fais précisément le contraire de ce qui convient à mes goûts. Mais je vois bien le but de ces excellentes marques d'amitié : le rusé, le jaloux, veut tout simplement me punir de ce que j'obtiens tant de succès auprès des dames de haute condition, tandis qu'd doit se contenter de petites soubrettes, de choristes et de simples bourgeoises ; il envie les comtesses, les baronnes, les célèbres tragédiennes, dont je suis l'enfant gâté ! Assurément il sait bien que je n'ai pas adressé cette requête sérieusement; que je l'ai rédigée pour gagner du temps, pour tranquilliser un peu ma conscience, pour me justifier dans un cas fâcheux devant la famille. Et ce sournois de T. va sérieusement présenter au monarque ce badinage, et le roi, qui cependant devrait savoir par une longue expérience ce que signifie ce zèle matrimonial de ses officiers, signe aussitôt gracieusement, et moi..., avec l'autorisation royale, je penserai aussi peu au mariage que sans elle!... Car enfin ce que le roi permet n'est pas, tant s'en faut, la même chose que ce qu'il ordonne. —
« Voilà comment parlerait mon cher Max , tandis que maintenant il bénit le ciel à deux genoux de lui avoir donné un camarade qui sait parfaitement distinguer le point où le talent naturel pour l'hypocrisie et la coquetterie sentimentale se tournent chez Svibourg contre Sylbourg lui-même, en sorte qu'il ne sait plus démêler où finit chez lui l'art de la dissimulation, et où le véritable naturel commence.
« Mille tonnerres! As-tu donc parfaitement oublié que déjà deux fois tu fus sur le point de faire la même chose qu'avec ta princesse de théâtre; (jue déjà deux fois tu avais rédigé ta requête au prince, et que tu t'es vu sur le point d'échanger les riantes campagnes de l'amour contre la triste caserne deriiymc-
née? Voilà une énigme où je me perds! Gomment se fait-il (jiie toi, l'orgueilleux contempteur, l'ennemi déclaré de la paisible vie domestique, tu deviennes si souvent le martyr de ton inconstance naturelle? N'as-tu pas cent fois juré que tu avais en dégoût le mariage autant que la montre d'un perruquier avec ses têtes frisées et ses pots de fard de toutes les couleurs? Et j'irais te procurer une permission de mariage, à toi, qui ne fus jamais constant plus de trois jours; à toi, qui n'avais à la bouche que ce refrain : « Il vaut mieux mourir Turc infidèle que de vivre époux chrétien? »
« Mais à quoi bon te rappeler tes discours et tes maximes? Ne considérons que la situation présente, et voyons si elle est plus favorable à tes projets de mariage que ta philosophie passée? Tu m'écris toi-même que Charlotte a peu de fortune, ce qui veut dire qu'elle n'en a point. Dis-moi donc, je t'en conjure, avec quoi tu espères entretenir décemment une famille? Avec tes appointements de major? On bieu avec la patience de tes créanciers? Ou bien avec la perspective de l'héritage de ta riche tante avare? Tu es un habile et heureux compagnon, l'envie même en doit convenir, et tu es passé maître dans ce qu'on appelle en bon français «noble effronterie; » tu sais par excellence jouer le galant cavaUer avec l'argent des autres; tu as du crédit en abondance, car les usuriers te prêtent tout ce que tu veux, persuadés que tu n'épouseras qu'une femme qui t'apportera pour le moins une tonne d'or. Et maintenant, mon ami, figure-toi la consternation de tes créanciers; figure-toi l'indignation de ton orgueilleuse tante, si bigote, si fière de ses aïeux, quand on dira dans le monde que le baron de Sylbourg épouse une actrice du théâtre de Hambourg! Oh! oh! comme à l'instant tous les coffres-forts se fermeront! Comme la digne tante changera son testament, et retirera pour le temps et l'éternité ses bonnes grâces à son incorrigible neveu! En deux mots, je t'assure, Max, que tu vas par ce mariage ruiner ton existence, et si, pour extrême ressource, tu comptes sur le payeur général, qui jusqu'à ce jour t'a soldé chaque mois tes appointements, je te rappellerai simplement
l'article 115 du Code royal mditaire de Danemark, qui règle ce qui concerne les dettes des officiers, et qui ordonne qu'au besoin on retienne la moitié de la solde, jusqu'à l'entière satisfaction des créanciers. Tu sais que je suis un assez mauvais calculateur, mais j'ose affirmer que vous pom'riez vivre cent ans, toi et ton Emilia Galotti, sans entrer en pleine jouissance de tes appointements. Tu ris peut-être de la peine que je prends pour te détourner d'un parti auquel tu n'as pas songé une heure sérieusement. Tu ne fus jamais mieux auprès des femmes qu'alors que tes intentions étaient le moins honnêtes. Car, aussi souvent que tu pensais au mariage, on pouvait compter que tu serais bientôt rassasié de ton amour, et que tu viserais à changer de garnison. Et cependant je ne sais pourquoi tu me donnes cette fois une véritable inquiétude; non que je craigne de ta part un sérieux projet de mariage, mais parce que cette amourette me paraît de nature à t'emharquer dans quelque fâcheuse affaire , où tout ton esprit et ton adresse diplomaticpje ne te seront d'aucun secours. Tu m'écris toi-même (pie la jeune fille a trop de mérite pour être l'objet d'une simple fantaisie; que sa famille jouit d'une très haute considération dans toute l'Allemagne , même chez plusieurs princes; que Charlotte est l'idole de Hambourg! Et tu veux néanmoins te jouer à une entreprise si dangereuse? Max, rappelle-toi Icare et ses ailes de cire ! C'est une bonne leçon.
« Voici donc mon avis : cherche, le plus tôt possible, à sortir doucement de cette maudite affaire, avant que la famille apprenne quelque chose de tes progrès auprès de Charlotte, ou que les Ilambourgeois se mêlent de tes amours. Tu connais leur vieux proverbe : « La bière de Hambourg mousse fort. » Sois sur tes gardes et songe à faire une retraite honorable; c'est une manœuvre où l'habile général se fait aussi connaître. Qui sait quelle bonne fortune t'est réservée encore? Mais plus de fantaisies romanesiiucs; plus de farces théâtrales! Clicrche un auti'e poste de recrutement pour tes désirs volages, sans quoi, Sylbourg, cela finira mal ! »
C'est eu ces termes (pie le major T. écrivit à son ami, et, quoi-
que cette lettre n'exerçât alors aucune influence marquée sur le cours des événements^ dont une partie nous sont connus, cepen dant il est sur que Sylbourg fut si frappé de Tavis extraordinairement sincère de son ami sur ses rapports avec Chailotte, qu'il ne songea ni sur-le-champ ni plus tard à le réfuter. Il nnu-nnirait contre T., contre lui-même, et la lettre fatale le jeta même toute une matinée dans une sorte de désespoir, qui le poussait aux résolutions les plus étranges, comme, par exemple, d'épouser Charlotte, en dépit des astres ennemis; de prendre son congé, et de passer avec elle en Amérique ou aux Indes orientales, pour s'y faire, quelque part que ce fût et par des moyens quelconques, une position nouvelle. Si même il se fût senti la vocation nécessaire pom" être sur la scène ce qu'il était dans la vie, c'est-àdire un parfait comédien, il aurait pu se résoudre à échanger la selle de dragon contre le cothurne; à rivaliser avec Schrœder, Eckliof et Brockmann dans l'art de produire avec des figures de fantaisie de véritables personnages. Il eut aussi un jour la pensée de prendre la poste, de courir à Copenhague et de tomber, en grand uniforme, aux pieds de sa tante. Mais hélas! il se rappela soudaiu qu'il avait déjà exécuté plusieurs fois ce coup de théâtre, a Qui peut savoir, se dit-il, comment elle prendrait la chose? A la fin elle me soupçonnera de lui demander à genoux son argent plutôt que debout sa bénédiction : alors, adieu l'héritage ! Elle est en correspondance suivie avec le président de la conmtiunauté des frères hernutes; elle raffole du comte de Zinzendorf : je ferai donc bien de réserver pour la suprême nécessité ma troisième et dernière génuflexion. »
De proche en proche le baron arriva enfin à cette conclusion, la plus satisfaisante pour son esprit léger : il se tranquilliserait lui-même, en pensant qu'après tout, si la permission royale n'arrivait pas, ce n'était pas sa faute; aux yeux de son amante et de la famille, il aurait l'air d'attendre de jour en jour avec impatience l'autorisation du monarque.
Déjà il se persuadait que ses amours avec la jeune artiste auraient une tout autre issue qu'il n'avait pensé d'abord; il ne se
dissimulait plus l'impossibilité de posséder Charlotte d'une manière durable, sans faire de son côté les plus grands sacrifices; il ne voyait donc plus que deux partis à prendre, ou bien renoncer brusquement à son jeu perfide avec ce noble cœur, ou bien continuer cette comédie, qui en somme lui avait fort bien réussi jusqu'alors, et laisser les circonstances défaire ce nœud si artistement formé. Peut-être ce qui l'enchaînait encore, outre sa vanité, c'étaient les charmes de Charlotte, la nouveauté, la singularité de cette liaison avec une jeune fille si remarquable et si parfaitement douée; peut-être aussi craignait-il de compromettre sa réputation par un scandale public; quoi qu'il en soit, il laissa ce jeune cœur, si cruellement trompé, poursuivre sans défiance ses beaux songes, et il se mettait tout aussi peu en peine de faire cesser la pénible incertitude où se trouvait la famille de Charlotte.
Nous savons cependant comment cette incertitude cessa. Tout autre que le vindicatif Sylbourg, après le juste châtiment qu'il avait reçu, se serait promptement retiré, ne fût-ce que par prudence. Pour lui, il n'y pensa qu'aussi longtemps qu'il put douter des dispositions de Charlotte. A peine en eut-il une connaissance certaine, et fut-il assuré que la passion l'emporterait hautement chez elle sur les égards pour sa famille, qu'il résolut de rendre complète la rupture entre la jeune fille et ses parents, et d'employer l'ascendant qu'il exerçait sur elle pour tirer de Schrœder une affreuse vengeance, et pom- détruire absolument la réputation d'une famille si honorée et si digne de l'être. Nous allons le voir consacrer toutes ses pensées, tous ses effoi'ts, à l'exécution de cette noire vengeance; Schrœder, en caractérisant lago, lui avait présenté le miroir, où il avait été forcé de se reconnaître lui-môme trait pour trait : Sylbourg n'était pas homme à pardonner jamais ce regard qui avait pénétré dans le fond de son cœur.
Charlotte passa dans sa chambre les premières heures de la matinée suivante, livrée à la plus douloureuse irrésolution; elle ne savait comment éviter l'orage qui certainement l'attendait chez sa mère. Sous prétexte d'étudier encore le rôle de Minna de Barnhelm, elle s'attarda jusqu'au moment où elle put croire que son frère s'était rendu dans son bureau à l'Opéra; elle descendit alors, toute tremblante, dans la chambre de sa mère. Dorothée était seule auprès décile. Leurs regards lui firent comprendre que le moment fatal était arrivé.
Sa mère fixait ]sur elle des yeux sévères, et, quand la jeune fille s'approcha pour lui baiser la main, madame Ackermann la retira avec vivacité, et lui dit froidement en lui montrant la table :
— Commence par déjeuner, Charlotte, et je te dirai ensuite ce que j'ai sur le cœur.
Charlotte obéit en silence et s'assit, mais, lorsqu'elle voulut couper le pain, elle fut prise d'un si fort tiemblement, queUe laissa échapper le couteau de sa main. Ses yeux se rempUrentde larmes, qu'elle ne put retenir. Alors elle se leva à la hâte et voulut sortir de la chambre.
— Arrête! s'écria madame Ackermann d'un ton impérieux, et en lui jetant un regard étincelant de colère, bien différent de ceux qui partaient d'ordinaire de ses yeux si doux. Tu ne veux donc pas entendre ce que ta mère a sur le cœur? Tu veux chercher un refuge auprès de ton honnête baron contre les reproches de ta mère et de ta famille? Oui, regarde-moi d'un air étonné! Vous êtes bien faits l'un pour l'autre, car Dieu sait lequel joue le mieux la comédie, de toi ou de ton aimable officier ! Ah ! Charlotte, dis-le-moi avec sincérité, où était ton cœur, ta raison, ta modestie, quand tu as suivi ton séducteur, pour avoir avec lui
des entrevues secrètes dans la maison d'une infâme; de cette juive portugaise, dont le métier est de vendre ce déshomieur qui te faisait trouver, dans le rôle de Virginie ou d'Emilia, la mort si honorable et si douce? Est-ce donc seulement sur la scène que la pudeur et l'innocence te semblent mériter que l'on meure avec joie pour elles? L'art n'est-il pour toi qu'une imitation mensongère des beaux sentiments et des nobles vertus, qu'on soit libre ensuite de fouler aux pieds dans la vie? Telle n'était pas l'opinion de ton bienheureux père ; à ses yeux il n'y avait ni talent ni gloire qui pût faire oublier la vie coupable de l'aitiste. Que de fois ne nous disait-il pas que le comédien doit représenter sur la scène l'homme tel qu'il est et dans la vie tel qu'il devrait être?
Ici la vénérable mère se tut, et semblait attendre que sa fille essayât de se justifier. Mais (charlotte restait assise devant elle, pâle, immobile, les yeux constamment baissés, sans dire im mot pour s'excuser; soit que la conscience de sa faute lui rendît toute réponse impossible, soit (pi'elle eût déjà résolu, sans opposer une résistance ouverte, de persister invariablement dans son amour.
Ce silence obstiné, que la mère s'expliquait de la manière la plus défavorable, augmenta son courroux; elle se persuadait que Charlotte était encore bien éloignée de sentir et de regretter sa faute; soupçon assez légitime, quand elle comparait l'égarement de sa fille avec la conduite dissimulée et volontaire qu'elle avait "tenue depuis quelque temps.
Dorothée, qui devinait ce qu'éprouvait sa mère, voulant à tout prix prévenir un plus violent éclat de son indignation, s'empressa de prendi'c la parole, et dit avec la plus touchante émotion :
— - 0 Charlotte, ([ue de fois je t'avais tenue en garde contre cet homme ! Mais, dans ton aveugle enthousiasme, tu ne voulais jamais me croire, tu riais de mes craintes, toujours prête à défendre le baron ! Souffre donc, au nom de Dieu, soufTre que ta sœur te le dise, tu as été trompée plus horriblement que tu ne nous a trompés toi-même, ([uand tu t'es laissé aveugler par ses
flatteries, et que tu as compromis si légèrement ta bonne renommée et celle de ta lamille ! Oui, pauvre Charlotte, celui qui te fait paraître des sentiments si tendres est un scélérat vulgaire, un séducteur sans âme et sans foi, prêt à tromper sans scrupule toutes les femmes, et qui assurément t'aurait sacrifiée à son inconstance avec la même dureté que la pauvre Berthe; car c'est lui, c'est Sylbourg, qui lui a ravi l'honneur et la vie! Et le monstre a pu retourner sur l'ancien théâtre de son crime, pour y recommencer son jeu abominable, et préparer à une jeune fille de bonne maison le même sort qu'il avait l'ait éprouver à la malheureuse enfant de la pauvre fruitière ! Cbarlotte, je te dis ce qui est vrai, aussi vrai que je suis ta sœur ! Cette infortunée créature, que tu as vue l'automne dernier dans le cercueil, était la déplorable victime de Sylboiu'g, de cet odieux scélérat, et cet enfant que tu voulais recueillir chez toi après la mort de sa mère, était l'enfant de Sylbourg, était le vivant témoin de son crime.
Il est difficile de dire quelle impression fit sur Charlotte cette affreuse nouvelle, car elle se remit de sa première frayeur et reprit soudain une plus ferme contenance. Toute cette histoire lui parut si invraisemblable, qu'elle fut près d'attribuer à sa famille le dessein de^la surprendre, n'ayant pu la persuader; c'était dans ce but qu'on avait imaginé la fable de l'enfant, pour la séparer de son amant et donner à la chose l'apparence d'un désistement volontaire.
La semence du soupçon contre ses proches, que l'artificieux Sylbourg avait jetée avec tant d'adresse dans son esprit, produisait ses funestes effets, plus vite encore qu'il ne l'avait espéré; remplie de la malheureuse idée que sa mère, sa sœur et son frère avaient résolu, et même par amitié pour elle, d'employer tous les moyens possibles contre le baron, elle ne s'arrêta pas même à la supposition que l'artifice, dont elle accusait ses proches, fût de l'autre côté et l'eût enveloppée dans ses filets. Dans l'aveuglement de sa folle passion, elle ne connaissait plus qu'un ennemi, et cet ennemi, elle le cherchait hélas ! parmi les cœurs les plus dévoués et les plus purs, qui tremblaient pour elle !
Après que Dorothée eut cessé de parler, Charlotte continuant de garder le silence, madame Ackermann, à la vue de sa malheureuse fille, pâle et tremblante, sentit s'évanouir sa colère; l'amour maternel reprit ses droits; elle conjura Charlotte, dune voix presque suppliante, de confesser du moins devant elle et devant Dieu sa grande faute, et de mépriser un homme qui, d'après tout ce que madame Fanny avait conté de sa vie passée à Schrœder et au docteur, n'avait point un caractère honnête, et qui savait cacher sous de brillants dehors l'àme la plus noire. Elle la conjura par le souvenir de son père, dont elle avait été la fille chérie, de ne pas se donner à un indigne, qui ne pouvait être qu'un homme de mœurs dépravées, puisqu'une femme aussi décriée que cette Fanny se séparait elle-même de lui, et que sa conduite barbare envers la malheureuse Berthe laissait assez deviner quelle avait été sa vie jusque-là.
A ce langage d'un cœur maternel profondément ému Charlotte ne put opposer plus longtemps le silence, et s'écria avec l'accent du désespoir :
— Ah! vous avez raison, chère maman! l'homme que vous venez de peindre serait digne qu'on le méprisât du fond de l'âme et qu'on lui attribuât tous les forfaits! Mais, dites-moi, au nom du ciel, et toi aussi, Dorothée, dis-moi s'il est possible qu'un tel homme existe, bien loin qu'il jouisse dans la société de l'estime et de la considération qui sont le partage de celui que vous accusez? N'aurait-il pas été démasqué et flétri mille fois? Une famille honorable, des parents religieux, dont il m'a fait Ure des lettres, feraient-ils si grand cas de lui et conserveraient-ils avec lui des relations? Et vous-mêmes depuis longtemps vous le voyez chaque jour dans votre maison, et personne, excepté Frédéric, ne s'est défié de son caractère? Ah! il est malheureux, croyez-moi, chère maman; ime mystérieuse destinée, que moi-même je ne connais pas, pèse sur son passé; assiuément un homme qui soulfre comme lui ne peut penser méchamment et avec bassesse; et, quand il serait vrai qu'il ait eu des rapports avec cette Berthe, est-fc h (lire qu'il soit absolunu ist un monstre b.u-baïc? Mille cir-
constances à nous inconnues ne peuvent-elles pas plaider en sa faveur? Si j'étais la seule personne au monde qui sût le comprendre, serait-ce à moi de lui jeter la première pierre? Et quelle est son accusatrice? Une intrigante, une misérable^ qui vit tour à tour de sa trahison et de son silence, et que...
— Et que tu as acceptée cependant comme protectrice de tes amours ! s'écria sa mère avec indignation. Laisse là tes sophismes en faveur du baron! Il est méchant, profondément méchant; sans cela il aurait su te garantir contre ta propre légèreté ; il aurait eu plus de ménagements pour l'honneur d'une jeune fille, et ne l'aurait pas attirée dans une pareille maison !
Charlotte, après une pause, répondit en hésitant, mais d'une voix ferme :
— Il n'en a pas eu besoin, chère maman; car, je vous le jure, plusieurs semaines avant qu'il pût être question d'inie -liaison entre le major et moi, je m'étais rendue chez Fanny, et c'est par moi que Sylbourg a fait sa connaissance.
— Tu mens ! s'écria la mère, que la contradiction avait irritée, et qu'indignait maintenant ce mensonge supposé, quoique Charlotte eût dit la vérité pure, telle du moins qu'elle pouvait la connaître. Tu mens, aussi vrai que je suis ta mère! Car Fanny elle-même avoue que ton beau major fréquentait depuis longtemps sa maison; que c'est elle-même qu'il a employée à séduire l'enfant de la fruitière, la malheureuse Berthe, jusqu'à ce qu'elle se soit laissé éblouir. Va interroger cette pauvre femme, si tu n'es pas encore instruite, ou si tu n'en veux pas croire ta mère; elle t'apprendra jusqu'aux moindres détails, et te fera lire les lettres que ce noble officier recruteur écrivait à la jeune fille. Oui, si cela ne te suffit pas , va à Brookthorwall et demande la veuve Gades; elle te contera par quels moyens ce méchant homme a séduit son enfant ; tu pourras en prendre note, et comparer son style et ses flatteries avec celles qu'il a employées pour t'écarter du chemin de l'honneur et de la vertu !
Madame Ackermann aurait poursuivi sur ce ton véhément, si tout à coup la conseillère, qu'on ne voyait jamais à cette heure-
là dans la maison, ne fût venue l'interrompre. Aecompagnée de Schrœdor, quelle avait rencontré à la rue, la vieille dame accourait, et sa pâleur effrayante, le désordre de sa toilette (elle n'avait pas quitté ses habits de maison), firent comprendre à chacun des assistants qu'elle était informée de tout, et qu'elle était accourue, dans l'angoisse de son cœur, pour consoler Charlotte et la protéger contre le courroux maternel.
En effet à peine vit-elle sa chère enfant assise, tout éplorée, qu'elle s'écria avec la plus vive émotion :
— Ah, ma Charlotte ! . . . Je soupçonnais bien qu'ils t'accableraient encore de leurs reproches, pauvre enfant : comme si tu n'étais pas assez malheureuse! Eh quoi? Sa propre mère, sans pitié, furieuse contre son enfant, qui par plus d'une raison mérite les ménagements et la pitié! Et ne sommes-nous pas tous coupables de son malheur? Cet homme abominable ne l'a-t-il pas plongée dans cet état sous nos yeux et même avec notre secours? Oui, regardez-moi avec fureur et froncez le sourcil, méchante femme ; ma Charlotte est innocente, et si nous autres, qui avons des années et de l'expérience, nous avions su ouvrir les yeux, nous n'aurions pas été séduits et aveuglés les premiers par l'hypocrite ; cette funeste liaison n'aurait jamais été aussi loin, et ma pauvre amie ne serait pas consumée de douleur. Laissez donc ces inutiles morales, quand le mal est irréparable ! Afin que vous le sachiez tous, je vous le dirai franchement, c'est moi qui dois surtout me reprocher l'erreur de notre enfant, et je ne souffiirai pas qu'on la persécute davantage; sinon je l'emmène chez moi, et ne la rendrai que sous votre promesse de la laisser en paix.
Cette menace énergique, appuyée d'une si ferme volonté, eut pour Charlotte l'heureux effet de détourner sur la vieille dame le courroux de sa mère; en effet, si grande que fût la considération dont madame Unzer jouissait dans la maison du Kreyenkamp, cependant ni madame Ackermann ni Schrœder ne pouvaient être satisfaits de son inflnencc dans toute cette affaire; elle avait la première favorisé les amours de Charlotte et du major; elle avait
ouvert chez elle un asile aux amants, à l'époque où la famille était encore opposée à Sylbourg.
Aussi madame Ackermann, une fois livrée à son impétuosité naturelle, ne fit pas attendre longtemps sa réponse à la conseillère, et s'écria avec une violente amertume :
— Il n'y manquait plus que cela! Il fallait encore que la vieille dame vînt défendi'e M. de Sylbourg, qui a été dès le commencement fort bienvenu chez elle ! Pour moi je le déclare et je le maintiens un franc débauché, un trompeur, un séducteur de profession, qui n'a rien de réel que l'hypocrisie, avec laquelle il accoujplit ses actions infâmes! Je me suis toujours senti de la répugnance pour ce drôle, et, même quand il m'eut gagnée par ses belles manières, j'avais toujours la crainte secrète que toute cette affaire ne nous coiitàt cher, et que les beaux rêves de ma pauvre petite ne s'envolassent en fumée. Eh bien, ai-je eu tort? Frédéric a-t-il eu tort, lui qui a deviné le baron du premier coup?
— Eh ! c'est aussi votre métier de deviner les masques ! répliqua la vieille dame, devenue méchante à son tour. Pour moi, je l'avoue, le baron m'avait complètement trompée, si complètement, qu'il me semblait le seul homme à qui j'eusse donné Charlotte de bon cœur. Je le tenais pour un parfait cavalier et un homme honorable; si j'avais conçu quelque soupçon contre lui; si je l'avais cru capable des méchancetés dont il est maintenant convaincu. Dieu m'en soit témoin! il n'aurait jamais été le fiancé de Charlotte ; oui, malgré la mère et le frère, qui le de^ inaient et qui le laissaient agir, j'aurais tout mis en œuvre pour le démasquer entièrement et nous délivrer d'un tel imposteur !
— La vieille dame a laison, dit Schrœder dans une cruelle angoisse. Mais, aussi vrai que Dieu existe, je suis le seul coupable, car c'est contre ma ferme persuasion des vices de cet homme que les choses en sont venues jusque-là ! Vous-même, bonne mère , vous étiez si prévenue en sa faveur, que je me rassurais en voyant votre confiance, et c'est trop tard que mes yeux se sont ouverts.
Pendant cet entretien Charlotte s'était remise peu à peu, et.
soutenue par sa lldèle amie, elle put obtenir enfin que Schrœder lui exposât d'une manière suivie tous les détails qu'il avait recueillis, et lui fît connaître en particulier ce qu'avait été la liaison de Sylbourg et de Berthe. Le sort du malheureux enfant qu'elle avait trouvé un jour au Kougelsort fit sur elle une impression profonde; elle fut surtout frappée de la rencontre qu'elle en avait faite avant même d'avoir connu Sylbourg ; cette rencontre et toute la scène qui s'était passée chez la cabaretière, cette scène, en rapport si intime avec la vie de Charlotte, lui parut comme un arrêt mystérieux de la destinée, d'où son esprit enthousiaste tirait la conséquence que Sylbourg était précisément l'homme à qui la Providence enchaînait son sort.
EUe se garda bien cependant de confier cette pensée à ses parents et à la vieille dame; en effet celle-ci était, s'il est possible, encore plus ùritée contre le major que madame Ackermann; elle jurait sur son âme qu'il serait le dernier homme à qui elle se fierait, sans l'avoir bien éprouvé auparavant. Dans sa vive tendresse, elle revenait à Charlotte, pour la consoler et pour lui peindre son bonheur d'être déUvrée de ce perfide avant qu'il fût trop tard ; car on ne pouvait savoir ce qui se découvrirait encore sur sa conduite passée.
— Je donnerais beaucoup pour entendre une fois sur cet homme la comtesse Lindenkron ! dit-elle tout à coup d'une voix prophétique. Ce fut là sans doute encore une horrible affaire, et toutes les calomnies de Sylbourg contre cette dame partaient assurément de sa mauvaise concience. Si une personne comme cette Fanny le soupçonnait de mauvais desseins sur le comte, que ne devons-nous pas supposer nous-mêmes? Il y a quelque chose sous cette histoire du coup de pistolet. Mais ne pensons plus à ce traître! Charlotte, si tu as pour moi quelque amitié, tu lui écriras sur-le-champ et tu lui donneras son congé. Trois lignes suffisent; dans l'état où sont les choses, il ne faut point de longs discours. Ecris-lui que tu le méprises, que nous le mé- })iisons tous, parce qu'il t'a tromi)éc, qu'il nous a tiompés horriblement. Pour moi, je vais lui renvoyer ses cadeaux indiens.
car je ne veux rien avoir de lui dans ma maison^ qui me rappellerait à chaque heure mon aveuglement. Cet homme qui s'était donné pour un comte polonais ne me vola que mes cuillers d'argent, et cet aventurier danois a failli me ravir ma Charlotte! Qu'il reprenne ses haillons de bayadères! Ah ! qui sait quel conte il nous faisait sur cette belle Amany? Vous verrez que ce lieutenant, pour qui la pauvre Indienne a été brûlée vive, et qui disparut, nous disait-il, sans laisser de traces, n'était autre que Sylbourg lui-même. Qui sait combien de fois il a disparu après de pareilles aventures? Supporte ton malheur avec patience et courage, ma bonne Charlotte ; c'est le cours de la vie, qu'à la plus douce confiance succède le plus amer désenchantement. Un bon et sage esprit n'en conserve pas moins une foi inébranlable, et ne confond pas l'humanité avec les hommes. AcUeu, adieu, ce soir je serai dans votre loge grillée, et j'espère que ma douce Minna ne punira pas l'honnête major de Tellheim du chagrin que lui a causé le méchant major de Sylbourg.
A ces mots elle embrassa Charlotte, serra cordialement la main de la mère et du frère, et sortit, reconduite par Dorothée. Sur l'escaUer elle lui dit à l'oreille, d'une voix émue et tremblante :
— Bonne Dorothée, j'ai aussi un poulet à plumer avec toi, mais bien différent de l'autre. Viens passer quelques moments chez moi après le spectacle 1 Tu verras que le bon Dieu veut nous dédommager, par une aussi grande joie, de la frayeur que Charlotte nous a causée.
— Que voulez-vous dne? répliqua Dorothée, et une vive rougeur lui monta au visage.
— Je veux dire, répondit la vieille après un moment d'hésitation et avec un ton solennel, que Dieu nous montrera, par le bonheur qu'il réserve à la sœur de notre pauvre Charlotte, comment le véritable amour se distingue du faux, et connnent le cœur qui n'achète pas son bonheur au prix de sa paix trouve le premier sa récompense. Viens, viens, chère Dorothée, mon docteur y sera!
Quelle différence entre Theureiise Minna de Barnhelm et l'infortunée Charlotte, en proie à toutes les angoisses ! Combien la lutte d'un généreux amour avec un sentiment d'honneur aussi sublime ressemble peu à l'affreux combat que Charlotte avait à soutenir avec elle-même et avec le monde ! En vérité nous ne devons pas être surpris, que ce jour-là, où l'on devait donner Minna de Barnhelm, elle se rendît au théâtre avec la pensée que, dans son état de complet abattement et de désespoir, elle ne pourrait jouer Minna ni même aucun rôle. Elle était comme sous un voile funèbre ; les Aiolentes émotions de la matinée avaient entièrement accablé son esprit, et l'avaient rendue incapable de sentir autre chose que son malheur; elle se laissa mécaniquement costumer par l'habilleuse; toutes les consolations de sa mère et de sa sœur étaient impuissantes pour l'arracher au frisson de l'angoisse et du désespoii'. Enfui madame Aekermann, alarmée, courut chez le directeur, et lui déclara qu'on ne pouvait songer à faire paraître Charlotte dans l'état où elle se trouvait; que sa santé exigeait de toute nécessité des ménagements, et qu'à coup sûr elle ne pourrait achever son rôle. Schrœder ne savait quel parti prendre, car il était beaucoup trop tard pour changer de pièce. D'ailleurs le public se serait difficilement prêté à ce changement, quoique l'excuse, de nos jours si usitée, d'un « empêchement subit, » fût dès lors très connue ; on ne pouvait donc que s'en tenii- à l'affiche, et remettre la pièce, si justement goûtée des Ilambourgeois, à sa bonne fortune et au génie d'Eckhof, qui jouait le rôle de Tellheim.
Un instant avant la représentation, Charlotte demanda soudain à lui parler; Eckhof accourut, pour savoir ce qu'elle désirait. Il portait déjà le costume complet du major mis à la réforme, et même il tenait, par distraction, son bras blessé, raide
et immobile, comme s'il eût été déjà sur la scène. Il demanda, avec une attitude militaire, ce qu'il pouvait faire pour le service de son adorable Minna, et fut bien étonné lorsque Charlotte pria sa mère et sa sœm" de la laisser seule un moment avec son ami. Lorsqu'elles furent sorties, elle lui dit les larmes aux yeux :
— Vous savez, cher Eckhof, que j'ai précédemment joué Francisca avec quelque succès : cependant, à la prière de mon frère, j'ai dû céder ce rôle à madame Reinike, et aujourd'hui je joue Minna pour la seconde fois...
— Pour en faire, comme de tout ce que vous entreprenez, une création de votre génie, ainsi que Lessing me l'écrivait encore dernièrement. Croyez-moi, ajouta Eckhof avec chaleur, c'est seulement depuis que vous jouez Minna, que j'ai bien compris Tellheim, et votre maître, comme vous l'appelez, suit les traces de son élève.
— ]\Ion maître ! oui, vous le serez toujours et celui de tous ceux qui joueront après vous la comédie allemande, répondit Charlotte avec émotion. Cependant, ajouta-t-elle, en regardant l'artiste avec embarras, il y a dans votre Tellheim quelque chose qui m'a tout à fait troublée, dès la première représentation. Aujourd'hui, que cela doit se répéter encore, je suis, s'il faut que je l'avoue, hors d'état de l'entendre, et je vous supplie de passer en ma faveur quelques mots de votre rôle.
— Que le ciel et Lessing m'en préservent ! s'écria le grand artiste, à cette demande inattendue. Eckhof se logerait une balle dans la cervelle, plutôt que Tellheim commît une telle profanation envers ce chef-d'œuvre ! Dites-moi, Charlotte, ce qu'il y a de si terrible dans mon rôle, pour que vous me fassiez cette demande? Tellheim n'est-il pas un modèle accompli, un noble et pur caractère? Dit-il un seul mot, un seul, contre la décence et la vertu?
— Il dit pourtant quelque chose que je ne puis entendre... aujourd'hui!... répliqua Charlotte avec le ton de l'angoisse. Eckhof, si vous m'aimez un peu, si la paix de Charlotte vous est chère, je vous en conjure, ne me faites pas entendre ce court
passage de votre rôlC;, aujourd'hui du nioius^ car il pourrait arriver que j'en fusse accablée.
— Qu'avez-vous donc, Charlotte? dit l'artiste, aussi ému de son regard douloureux que de sa voix suppliante. Eh bien, je passerai les mots que vous ne voulez pas entendre, quoique ce soit la première fois de ma vie que j'offense un grand poëte et la loi du théâtre par-flessus! Et cela dans une pièce classique, que la moitié de notre public sait par cœur ! Cependant je vous le promets, je le ferai pour vous : seulement dites-moi bien vite quel est cet endroit, pour vous si terrible, si terrible aujourd'hui?
Charlotte baissa les yeux, elle devint pâle, et dit à demi-voix :
— Au quatrième acte, dans la sixième scène, Tellheim dit à Minna : « C'est un indigne amour que celui qui ne se fait pas scrupule d'exposer son objet au mépris. » Vous ne direz pas ces mots aujourd'hui, Eckhof ; ils m'ont été déjà adressés ce matin, avec quelques petits changements; on m'a mis par là le poignard sur la gorge, et vous, Eckhof, vous ne voudrez pas enfoncer ce poignard plus avant! Ah! il saigne depuis trop longtemps ce pauvre cœur, si durement éprouvé !
— Charlotte, qu'avez-vous donc? Que vous est-il arrivé? s'écria, vivement ému, cet ami tendre et paternel? Car il l'aimait comme son enfant, et rien ne le rendait plus fier que de s'entendre appeler le maître de cette jeune âme d'artiste delà même trempe que la sienne. Soyez tranquille, chère enfant, poursuivitil d'un ton plus doux, comme Charlotte fondait en larmes. Oui, vous serez obéie, et j'espère que Lessing me le pardonnera. Mais remettez-vous, Charlotte; écoutez, la pièce commence, et vous savez mes habitudes : j'aime à entrer en scène de sang-froid. Une autre fois nous en reparlerons ; le vieil Eckhof ne veut pas savoir sa jeune amie malheureuse. Ah! je voudrais voir qui me contesterait le droit de protéger ma Charlotte ! Si ce n'est pas... (Et il ajouta d'un ton soupçonneux, en fixant sur elle un regard scrutateur) si ce n'est pas cet homme funeste, qui...
Il ne put achever sa phrase, car à ce moment la sonnette du régisseur retentit dans le corridor, pour appeler à leurs places et
sur la scène les acteurs qui jouaient clans le premier acte. Eckhof pressa à la hâte la main de Charlotte^ lui fit du doigt une menace moitié soucieuse moitié badine, et la laissa seule dans sa loge, Minna ne paraissant qu'au commencement du second acte.
— « Minnri de Bnmhelm ou le Bonheur du soldat? s) Mille tonnerres, faut-il encore que ces comédiens, avec leurs farces, dégradent le noble métier du soldat? dit le vieux colonel de Hollbach, Texcellent oncle d'Ulrique, à qui le hasard avait mis dans les mains l'annonce du spectacle de ce jour.
Le second titre ayant fixé son attention, il parcourut les noms des personnages, et le premier qui frappa ses yeux fut « le major Tellheim, réformé. »
— Quoi donc? Un major joue la comédie, et, qui plus est, un major mis à la réforme ! Ainsi murmurait le brave vétéran. Peuton déshonorer à ce pouit son porte-épée, de vouer sa personne et son noble métier à l'amusement d'une curieuse et sotte multitude? Et « Paul Werner, ancien sergent du major?» Mille diables, ce doit être une belle espèce de sergent que ce Paul Werner, qui se prête à ces folles parades ! Je le ferais passer par les baguettes, ce drôle!
L'oncle Antoine, furieux, jeta l'annonce par terre et la foula aux pieds, et il aurait peut-être soulagé sa bizarre colère par de nouvelles malédictions, s'il n'avait pas eu tout à coup l'idée de voir par ses propres yeux ces aventuriers de comédiens, ces farceurs, qui avaient l'insolence de se produire publiquement comme des sergents et des majors en retraite; bien résolu, au premier attentat contre l'honneur militaire, d'intervenir à coups de canne et d'épée et de faire bonne justice d'audacieux comédiens, qui se permettaient de si criminelles plaisanteries sur de respectables vétérans.
Nous connaissons déjà le vieux colonel de Hollbach, aussi bien que son éloignement pour toute sorte d'opéras et de comédies; il n'avait sur l'art et sur le théâtre que des idées très confuses; sa morale et sa rude nature de soldat ne pouvaient absolument s'accommoder d'un spectacle voluptueux, fait pour séduire les 3'eux et les oreilles, et l'annonce de la pièce de ce jour enflamma jusqu'à la fureur la haine que le centenier de Capharnaùm, d'ailleurs si bon humain, nourrissait contre le spectacle. Déjà suffisamment aigri par l'offense et le passe-droit qu'on lui avait faits, à lui ancien officier du roi, il était doublement indigné qu'un major, réformé comme lui, fût exposé à la raillerie de plusieurs centaines de spectateurs.
Sa résolution fut prise en un moment, et, sans dire à personne dans la maison un seul mot de son projet, il se mit en grand uniforme, jeta sur ses épaules un vaste manteau, et se rendit au théâtre. Il parvint à trouver une place dans un des premiers bancs du parterre, et s'y établit, sans s'inquiéter de ses voisins, fjui se trouvèrent assez gênés par sa personne. On regardait avec curiosité cette singulière espèce d'homme, enveloppé jusqu'au nez dans son manteau; les uns murmuraient sourdement, les autres riaient , mais le vieux soldat s'inquiétait peu des curieux et des mécontents; il tint ferme à son poste; seulement, lorsque son voisin, vieux petit homme, chargé d'une bosse, lui eut demandé avec une politesse ironique, s'il ne préférerait point s'asseoir tout uniment sur ses genoux, il répondit, avec un murmure grondeur, quelque chose comme : « franchement ! »
On lève le rideau ; la pièce commence, cette pièce qui fait époque dans l'histoire de la comédie militaire sur le théâtre allemand, et qui enfanta tant de copies.
Notre ennemi du théâtre, le centenier de Capharnaùm, grondant, murmurant, et ne cessant de remuer, malgré la presse, au grand déplaisir de ses voisins, fut assez mécontent des deux premièi'cs scènes entre Juste et l'hôte, et interrompait à chaque instautle dialogue |)ar des observations chagrines. Les «chut! chut! » de ses plus proches voisins ne l'arrêtaient point^ et c'est seulement
quand Eckhof parut sur la scène^ dans le rôle de Tellheim, au bruit d'un tonnerre d'applaudissements, que son camarade du parterre commença à suivre la pièce avec une plus grande attention, et à cesser de l'interrompre par ses remarques importunes. Le comédien-major offrait le type si admirable du soldat, et l'on reconnaissait au premier coup d'œil, qu'il devait se trouver plus à son aise sur le champ de bataille, au milieu de la plus chaude mêlée, que dans l'antichambre des ministres et des courtisans. Cette vraie tenue militaire, ce calme plein de dignité, ce ferme langage, tous ces gestes enfin, annonçaient le chef de bataillon éprouvé dans la guerre et dans la paix; tout en lui était bravoure et véritable honneur; plus le vieil officier danois contemplait ce major allemand, plus son cœur s'échauffait; il reconnnençait sa vie guerrière, et par moments il lui semblait avoir rencontré quelque part ce major TeUheim, et avoir pris dès lors pour cet homme une affection particulière.
Mais, si l'effet de sa première apparition fut favorable, combien plus la vie de Tellheim, le passe-droit qu'on lui fait si injustement, l'abandon dans lequel on le laisse, sa triste situation, ne durent-ils pas exciter la profonde sympathie de son vieux camarade, qui avait essuyé les mêmes revers, les mêmes affronts, les mêmes injustices, sans avoir pu jusqu'alors obtenir satisfaction! Et lui aussi il était la victime de méchants calomniateurs, de vils inti'igants; le vieux colonel s'était vu réformer, parce que ses chefs n'avaient pas mieux reconnu ses services qu'on ne reconnaissait ceux du pauvre Tellheim. Toutes ces tristes images, ces cruels ressouvenirs, se mêlaient insensiblement d'une manière si intime avec les aventures du major, qu'à la fin le vieil Hollbach en vint à confondre, ou peu s'en faut, son histoire avec celle de Tellheim. En sorte que les amours de celui-ci avec la belle Minna de Barnhelm, à mesure que l'action se développait, ne furent bientôt plus pour le bon colonel qu'une réminiscence de son passé : son imagination, ime fois excitée, confondit cette Minna avec l'objet de son premier et de son unique amour; mille souvenirs heureux se réveillèrent dans son cœur. Car il avait aimé
une fois^ et on l'avait aimé, précisément comme Telllieim; et, quoiqu'une destinée différente de celle qui présidait aux amours de Minna et de son major lui eût ravi son amante, ce n'était là qu'une cii'constance accidentelle; au fond, l'essentiel c'était l'amour.
L'apparition de Charlotte dans le rôle de Minna, au second acte, compléta l'heureuse illusion du vieux soldat; son air aimable, sa grâce ravissante, sa tendresse, lui firent bientôt oublier qu'il était un simple spectateur, et qu'un autre que lui était destiné à aimer et à posséder cette Minna. Son émotion devint plus vive, à mesure que Tellheim jouait la fierté et l'insensibihté devant cette femme charmante; bientôt la langue du bon oncle Antoine se délia de nouveau pour l'aider à soulager son cœur; il interrompait à tout moment le dialogue par des phrases courtes ou longues, et par là il attirait de nouveau l'attention des personnes placées près de lui.
Son voisin de droite, ce petit bossu, que nous avons déjà mentionné, n'était autre, pour son malheur et pour celui du vieux colonel, que le spirituel écrivain et poëte, le docteur Dreyer, de nous bien connu; le malin personnage prêta peu à peu aux observations que ce vieil original faisait à demi-voix plus d'attention qu'à la pièce. Il supposa bientôt que cet homme singuher n'avait pas la tête bien saine; ce double jeu, au parterre et sur le théâtre, dans lequel le spectateur prenait la parole et se mêlait à l'action, l'amusait extraordinairement, et il écoutait avec une curiosité croissante ce que son voisin, dans son imperturbable soliloque, intercalait au texte de Lessing. Il n'y manquait pas d'expressions piquantes, de jurons militaires, d'exclamations cnei'giques; si Tellheim refusait absolument la main de la jeune femme, son camarade se fâchait tout de bon contre lui; si l'hôte voulait chasser de son auberge le pauvre officier, l'oncle Antoine le traitait de gueux et de faquin; quant à la vive Francisca, il la surnommait a l'espiègle, » et, charmé de la fîdéhté avec laquelle le sergent Paul Werner soutenait son major, il lui criait à tous moments : « Bravo, camarade! »; ce qu'il faisait enfin d'une voix
si retentissante et en se gênant si peu, qu'à diverses reprises il se fit clans la salle un murmure assez semblable à celui d'un lion qui entendrait une mouche bourdonner à ses oreilles.
L'enthousiasme du bon colonel augmentait de scène en scène; la "vive part qu'il prenait au sort des personnages de la pièce lui fit oubUer complètement qu'il se trouvait dans un théâtre et en présence d'une action imaginaire; grâce au talent merveilleux d'Eckhof, il voyait dans le major Tellheim l'idéal du soldat et du gentilhomme. Et, lorsqu'un gracieux billet de la main du roi donne enfin à l'honneur offensé du major la satisfaction si longtemps réclamée; dans cette scène, que les contemporains placent unanimement à côté de ce que l'admirable Eckhof avait produit de plus parfait dans la comédie bourgeoise, l'oncle Antoine ne se put contenir plus longtemps ; il pleurait comme un enfant, et sa vive émotion s'exhala par cette exclamation soudaine :
— Vive le roi! vivent tous les braves soldats!
Ce fut un signal pour le public; fortement ému lui-même, il oublia les signes ordinaires d'approbation, les applaudissements, les bravos, et, tout d'une voix, le parterre s'écria : m Vive le roi ! vivent tous les braves soldats! » On ne pouvait trouver un témoignage d'approbation qui convînt mieux au BonJieur du Soldat, et le succès de cette comédie militaire imposa silence à ceux qui prétendaient qu'un officier ne pouvait être le héros d'un drame, parce que ses actions étaient constamment gênées par les liens de la discipline militaire.
— C'est une admirable pièce que Minna , n'est-il pas vrai, monsieur? dit à demi-voix au colonel le malin docteur, au moment où la toile tombait.
Le colonel le regarda fixement, s'essuya les yeux, puis il saisit la main de l'inconnu, la serra cordialement, et s'écria, comme s'il se fut éveillé d'un beau songe :
— Oh! dites-moi le nom de l'auteur! Franchement, c'est un brave homme;... franchement, je veux faire sa connaissance et lui présenter mes respects;... franchement, monsieur, comment se nomme l'auteur?
— Chut!... apprenez que c'est notre digne premier pasteur, Jean-Melchior Gœtze, lui dit le fourbe à l'oreille, de Tair le plus sérieux du monde. Mais, au nom du ciel, ne le dites à personne, car notre excellent doyen est un ecclésiastique sévère, qui s'occupe de ces œuvres scéniques dans le plus grand secret, à l'insu de ses vénérables confrères.
— Sa demeure?... Où donc, je vous prie?...
— A côté de réglise Sainte-Catherine, répondit le docteur, toujours du même ton mystérieux, puis il échappa dans la foule à l'étranger, visiblement réjoui de cette nouvelle.
Le vieillard s'en retourna chez lui tout plein de ce qu'il avait vu et entendu, et complètement réconcilié avec la comédie, qu'il avait tant détestée jusque-là; au lieu des farces indécentes d'Arlequin, des plaisanteries frivoles, d'un vain spectacle, propre seulement à séduire les yeux et les oreilles, tel qu'il l'avait vu à Copenhague dans sa jeunesse , il venait d'assister à un tableau sérieux et vrai de la vie, qui avait fait passer sous ses yeux la vertu, la grâce, la dignité de la nature humaine; le langage du poète avait ému son âme par les plus graves accents; ses pensées les plus intimes, ses propres destinées, avaient passé sous ses yeux dans des formes visibles; il comprenait tout, il approuvait tout; oui, tout, une seule, chose exceptée, c'est que le pasteur Gœtze, l'auteur de la pièce, voulût tenir sa paternité secrète; il ne comprenait pas quel scrupule timide pouvait l'empêcher de faire, au vu et au su de tout le monde, une œuvre aussi innocente et aussi salutaii'e que celle d'écrire des comédies.
— En effet, se disait à lui-même le vieux colonel, un pasteur qui, tel que l'auteur admirable deMinna de Born/iehn, connaît si bien l'homme et même le soldat, doit porter véritablement sous sa robe un vaillant et noble cœur, et devrait savoir qu'il fait plus de bien avec une pareille pièce qu'avec des centaines de sermons!
Il résolut en conséquence de dire là-dessus franchement sa façon de penser au digne pasteur, dès le lendemain, après le sermon, et de l'engager à soutenir encore par ses excellents ou-
vrages, devant l'estimable public, l'honneur et la réputation des braves soldats.
M. Jean-Melchior Gœtze, illustre controversiste et premier pasteur de Téglise Sainte-Catherine, doyen et membre de la compagnie des pasteurs de Hambourg, était un personnage hautement respecté dans les sociétés savantes et chez les gens du monde; plusieurs même le redoutaient; il s'était laissé entraîner dans ces luttes qui s'élevèrent alors entre l'Eglise et le théâtre, et n'avait pas montré un sens véritablement évangélique, en faisant de la chaire chrétienne l'arcne de cette vive querelle; chaque dimanche il tonnait dans ses sermons contre ces désordres païens; comparait Hambourg à Sodome et à Gomorrhe, et ne manquait pas de citer les Pères de lEglise, pour prouver que le théâtre était l'école de Satan, dans laquelle on n'enseignait que la débauche et l'impiété.
Ce même dimanche, notre vénérable pasteur, bien satisfait de son éloquence, était rentre dans son presbytère, et, après avoir quitté son costume, enveloppé dans une moelleuse robe de chambre garnie de fourrures, assis dans un fauteuil matelassé, il se reposait, en buvant un verre de muscat, de la fatigue physique et morale que lui avait causée le discours plein de force et d'onction qu'il venait de prononcer. Il s'était élevé avec une véhémence extraordinaire contre le temple de la païenne Thalie, et avait placé cette maison de Sardanapale à côté des plus mauvais heux. Il n'était pas dépourvu d'une certaine éloquence, mais que le bon goût n'aurait pas toujours avouée, et le choix de ses arguments était parfois singulier. Ce jour-là, par exemple, en tonnant contre la comédie, il avait affirmé que, si le Tout- Puissant tolérait encore ce désordre, c'est qu'au jugement dernier, où il aurait assez d'ouvrage, il lui suffirait, pour séparer les
boucs des brebis, de demander à chaque âme si de son vivant elle avait été à la comédie ?
L'homélie du prédicateur avait eu le plus grand succès sur la majeure partie de son auditoire, qui partageait ses préventions contre le théâtre, sans s'apercevoir qu'elle venait chercher le spectacle à l'église même, en écoutant ce véhément ennemi de la scène.
Après le service, les admù-ateurs du vénérable doyen s'étaient rassemblés devant l'église, et l'avaient accompagné jusque chez lui, comme les citoyens d'Athènes et de Rome escortaient jusqu'à sa maison l'orateur célèbre qui descendait de la tribune aux harangues. Le pasteur aimait ces hommages publics, et plus le concours était grand, plus il jugeait que l'effet de son discours avait été considérable; ce jour-là son auditoire s'était montré plus empressé que jamais.
Aussi le vénérable Gœtze, plongé dans les méditations les plus agréables et les plus consolantes, attendait paisiblement dans son grand fauteuil que mademoiselle Béate eût préparé pourM. le doyen le fin dîner du dimanche, lorsque tout à coup une voix d'homme retentit dans le vestibule ; c'était un étranger qui demandait à lui parler. On répondit aussitôt de la cuisine que les fonctions de M. le doyen ne lui permettaient de recevoir aucune visite entre le sermon et le diner; que monsieur devait donc se présenter une autre fois, dans un moment plus convenable ; qu'on ne pouvait l'annoncer à présent. L'étranger insistait avec une sorte d'importunité, et ne voulait passe retirer; déjà il approchait de la porte, et se disposait à entrer sans autre permission : alors le digne doyen se leva de son siège, et, moitié colère, moitié curiosité, voulant savoir quel était ce fâcheux visiteur, il ouvrit lui-même la porte.
Qu'on se rappelle la figure du vieux colonel, sa maigreur, sa moustache grise, son emplâtre noir sur l'œil, et l'on comprendra la surprise désagréable de M. Gœtze en présence de ce troublefête; cependant il l'invita du geste à entrer, et le colonel franchit le seuil de la porte d'une grande et rapide enjambée; il fit avec
raideur un grave salut, se redressa, en prenant une posture militaire, comme avait fait la veille le sergent Paul Werner, et dit, en son jargon à peine intelligible :
— Votre serviteur très humble, monsieur le pasteur ! Franchement, c'est du cœur que je parle; franchement, je viens auprès de vous pour voir de mes yeux l'homme honorable qui m"a inspiré par son excellent ouvrage une si haute estime. Je suis le colonel de Hollbach, réformé... tête-bleu! c'est dégradé qu'il faut dii'e... Copenhague, premier régiment de la garde royale à pied... quarante-cinq ans de service... assez de blessures et de campagnes... Le diable emporte tous les courtisans et les intrigants! Vous savez mieux que personne, monsieur le pasteur, comme on traite les vieux soldats en temps de paix; et je ne demande la pitié de personne... Brave homme, vous m'avez attendri!... J'ai pleuré comme un enfant; j'ai pardonné à tous mes ennemis; je suis fier de ma retraite, et tout cela grâce à vous, monsieur le pasteur, oui, sur mon honneur, c'est grâce à vous seul !
Quoique le vénérable doyen eût compris à peine la moitié de ce qu'avait dit le vieux soldat, il devina cependant que cet homme était venu lui présenter ses respects; et qui les méritait mieux en effet que fillustre théologien et prédicateur, assez plein de lui-même pour se figurer que tout le monde le connaissait, et que ses ouvrages de controverse produisaient partout la plus grande sensation? Le pasteur Gœtze prit donc le compliment flatteur que le vieux monsieur lui adressait, au sujet de son « excellent ouvrage », comme un sùicère témoignage d'approbation pour son discours de ce jour-là. Fermement persuadé que le colonel avait été au nombre de ses auditeurs, et qu'il l'avait gagné à sa thèse contre le théâtre, il lui répondit avec beaucoup d'onction :
— Soyez le bienvenu, très honoré monsieur le colonel ! En vérité, il est urgent que les défenseurs de l'autel et ceux de la puissance séculière unissent leurs efforts, car bientôt la fausse philosophie, après avoir détruit l'Eglise, attaquera le trône, et anéantù*a de toutes parts l'autorité divine.
Cette réponse, assez singulière dans la bouche d'un auteur de
comédies, ne détrompa nullement le bon colonel, et, croyant toujours avoir devant les yeux l'auteur de Minna de Bmmhelm, il dit avec énergie :
— Franchement, monsieur le pasteur, je n'entends pas trop bien ce que vous dites. Que me font vos philosophes, pourvu que je sois un bon chrétien et un brave soldat? Franchement, j'aimerais mieux vous voir un vaillant troupier, comme par exemple ce Tellheim, qu'un malheureux écrivain, un savantasse, qui, à force de craindre le ciel, ne sait plus où trouver du courage contre les hommes. Mais c'est égal ! prêtre ou soldat, vous êtes un brave, car vous savez dire aux gens tout ce que doit souffrir un vieil officier mis à la retraite ; comme on le vilipende à la cour; comme il est trompé, sacrifié... Touchez-moi la main, monsieur le pasteur ; vous êtes à mes yeux un prédicateur unique, et je voudrais voir qui saurait vous égaler pour le nerf du langage, pour les sentiments mihtaires et les bonnes plaisanteries! Le doyen prit encore ce comphment pour un témoignage en style de soldat, par lequel le vieillard le féUcitait à sa manière sur son sermon du jour. Il le remercia donc à la sienne, en lui faisant toutefois observer qu'il y avait dans la forme de ses félicitations certaines choses qui le choquaient, et il le fit avec une onction toute pastorale, avec force citations des plus graves docteurs, tellement que l'oncle Antoine ne savait phis que se dire, et ne pouvait comprendre pourquoi l'agréable et vigoureux écrivain qui avait composé Minna de Damhelm, alléguait incessamment, et surtout à un vieil officier, les docteurs et les Pères de l'EgUse , et ne savait que déplorer en gémissant les péchés du monde et les progrès de l'impiété.
Enfin le bon colonel perdit patience, et, pour mettre un terme à la dissimulation supposée du trop modeste auteur de comédies, il s'écria d'un ton moitié plaisant moitié fâché :
— Eh ! monsieur le pasteur, en dépit de la robe et des cagots, vous êtes un malin, et je ne suis pas surpris que la compagnie de vos vénérables confrères ait l'œil ouvert sur vous pour vos farces mondaines !
— Commont, monsieur le eolonel?... dit en bégayant le pasteur Gœtze^ avec plus de trouble encore que de colère. Ne suisje pas moi-même doyen et membre de la compas^nie? J'ai sans doute parmi mes confrères quelques jaloux et quelques ennemis secrets, mais...
— Vous ne voulez pas répondre devant eux de vos comédies ! dit en l'interrompant le vieux soldat, qui se mit à rire de tout son cœur et à lui frapper si familièrement sur le chignon, qu'il fît voler de la vénérable perruque un nuage de poudre.
Alors le doyen eut peur d'avoir affaire à une tète fêlée, d'autant plus que les singulières façons du vieux soldat l'avaient dès l'abord étonné; il lorgnait donc la porte avec angoisse, songeant à opérer au besoin sa retraite dans la cuisine. Cependant il dit au colonel avec une affabilité étudiée :
— Oui, vous avez parfaitement raison, très honoré colonel, nous ne pouvons, nous autres, nous occuper de comédies; le Seigneur préserve tout bon chrétien de telles impiétés !
Alors le colonel entra dans une vive colère ; il se leva furieux de son siège, et s'écria en gesticulant avec violence :
— Impiétés! impiétés! Franchement, monsieur le pasteur, vous me plaisez aussi peu dans ce moment que l'hôte rusé qui trompe l'honnête Tellheim ! Pom-quoi dissimuler plus longtemps avec moi? Pourquoi désavouer encore votre excellente comédie? Oui, je vous le déclare, moi vieux officier en retraite, il y a dans votre Minna de Barnhebn plus de sagesse, de bravoure, et même de vrai christianisme, que dans cinquante de vos sermons ! Tellheim est le modèle d'un brave major, Paul Werner la perle des sergents, et avec une douzaine de soldats comme Juste, je mettrais toute la Suède à la raison. Franchement ! c'est vous qui avez fait « le Bonheur du Soldat » qu'on a représenté hier au spectacle, et je sais que vous avez composé cet ouvrage en grand secret, pour le profit et l'édification de tout le monde, et particulièrement pour la gloire des officiers réformés.
— Eh quoi? s'écria M. Gœtze, les yeux étincelants de fureur, et en menaçant du poing l'homme qui osait lui attribuer une telle
perversité. Moi^ l'auteur d'une comédie? Moi, un frivole incrédule, un athée, un bel esprit?... Rétractez sur-le-champ vos paroles, monsieur, sinon... Ah! ah! il n'y manquait plus que de me confondre avec cet impie Lessing!... Rétractez-vous sur-lechamp, ou je... Et, en disant ces mots, il s'avança contre l'officier avec la dignité imposante d'un doyen olfensé... Oui, je croirai que vous voulez m'insulter dans ma propre maison, et livrer de trois façons, comme premier pasteur, comme théologien et comme doyen de la vénérable compagnie, ma personne aux railleries des hérétiques. Voilà donc pourquoi vous pénétrez de force dans ma paisible demeure, pourquoi vous interrompez mes saintes méditations! Et vous croyez pouvoir m'outrager impunément? Patience! patience! Vous allez voir! Je vais informer sur-lechamp le préteur, que vous avez grossièrement insulté en ma personne, non-seulement le prédicateur mais encore la paroisse, le troupeau et le presbytère de Sainte-Catherine ; et, aussi vrai que je ne suis pas Lessing et que je suis le pasteur Gcctze... il pourra vous en coûter cher !
Ce langage, ce zèle furieux du doyen exaspéré, qui, tremblant de tout son corps, haletant, allait et venait dans la chambre comme hors de sens, ouvrirent enfin les yeux au bon centenier de Capharnaiim sur son déplorable malentendu, et, à l'instant même, la certitude qu'il avait été indignement mystifié par son voisin du parterre lui traversa l'esprit comme un éclair; à cette pensée, notre colonel, extraordinairement sensible pour tout ce qui touchait au point d'honneur, entra dans une fureur plus grande, s'il se peut, que l'austère doyen, lorsqu'il s'était vu confond l'c avec Lessing.
— Franchement, c'est infâme ! Franchement, c'est honteux ! Voilà d'abord tout ce que put dire l'oncle Antoine, dans le transport de sa colère contre l'auteur inconnu de cette mystification; enfin il put se remettre assez bien pour expliquer au doyen furieux, qui ne voulait pas d'abord l'écouter, comment l'affaire s'était passée; et il témoigna tant de confusion et de repentir, que le vénérable Gœtze, quoique profondément blessé dans sa vanité
personneUe et dans sa dignité apostolique, demeura persuadé que le bon colonel avait été joué par quelque méchant homme, et que, ne connaissant point les théologiens et les lettrés de Hambourg, il avait donné bonnement dans le panneau.
Mais, quoique le fâcheux malentendu fût éclairci, et que le pastem- et le soldat eussent fait la paix, l'un et l'autre n'en étaient pas moins irrités contre l'auteur de cette abominable plaisanterie, et M. Gœtze jura haut et claù' que ce devait être un hérétique, titre dont il honorait tous ses adversaires en matière de controverse.
L'oncle Antoine ne pouvait tenir en place; après la malheureuse issue de son début comme admhateur enthousiaste du génie dramatique, il ne lui restait plus qu'à faire au pasteur offensé de très humbles excuses, puis il se retira, tremblant de colère et de honte, avec le ferme projet de découvrir le railleur où qu'il pût être, et de le punir sévèrement d'avoù- mystifié un vieux colonel et un gentilhomme tel que lui.
Le souvenir de cette malencontreuse visite était pour lui comme un ver rongeur, et il y perdit ce qui lui restait de sérénité. Vainement Ulrique et l'aimable Françoise cherchèrent-elles à pénétrer le secret de son inquiète mélancohe; il gardait un sombre silence, et toute sa conduite était celle d'un homme qui poursuit nuit et jour une seule idée, un funeste dessein. Dès le matin il sortait régulièrement de la maison, et parcourait avec une ardeur infatigable la grande ville ; il n'oubhait pas une auberge, pas un heu public, pas une promenade; il était partout et nulle part, se montrait dans toutes les assemblées, et n'y restait que le temps nécessaire pour passer en revue, de son œil investigateur, tous les assistants; après quoi il disparaissait subitement. Il ne s'arrêtait, ne se reposait en aucun lieu, semblable à Schlemihl, courant après son ombre perdue; il était tantôt ici tantôt là, mais le plus souvent dans le quartier du Gaensemarkt, où il passait, avant que le spectacle commençât, de grandes heures entre les deux portes du théâtre, observant en vrai cerbère chacun des survenants; il paraissait régulièrement à midi dans les hôtelle-
ries, parcourait gravement les salles à manger, et envisageait curieusement chaque convive. Ses airs de sévère mquisiteur, sa tenue militaire, firent naitre bientôt les plus étranges soupçons ; les uns le prenaient pour un espion secret, les autres pour l'agent d'une puissance étrangère, qui voulait observer d'abord la ville de Hambourg et les dispositions des habitants, pour faire éclater plus taid ses desseins hostiles contre la bonne ville marchande et contre sa prospérité, qui lui attirait tant de jaloux. De zélés citoyens se concertèrent ; ils se rappelaient le temps où des commissaires impériaux furent envoyés de Vienne avec des pleins pouvoirs, projetèrent, de par leur auguste maître, un nouveau recez, et, en cas de contra,vention , menacèrent, au nom de S. M. indignée, d'abolir les anciennes lois et libertés de la ville impériale; bref, l'imagination des Hambourgeois s'épuisait en explications bizarres sur le mystérieux étranger à l'emplâtre noir, qui ne cherchait cependant qu'à se venger du tour que lui avait ioué un méchant petit bossu.
Il avait couru à sa recherche, pendant une semaine entière, dans tous les lieux imaginables, lorsqu'enfin, le soir du huitième jour, la mauvaise étoile du pauvre poète amena le colonel à l'auoerge de la Haute-Société , que le docteur Dreyer fréquentait presque journellement depuis plusieurs années, selon sa maxime, qu'il faut visiter plus souvent l'hôte à qui l'on doit davantage.
L'assemblée était nombreuse; les convives se pressaient autour des tables, rangées sur les deux côtés de la longue et étroite salle à boire; ils prenaient gaiement leurs ébats, fumant et buvant, auprès des cruches aux couvercles d'étain poh. Un vieux musi- L'ien augmentait le bruyant tumulte en raclant du violon, taudis qu'avec sa voix claire M. Anselme Klefeker envoyait du buffet la vive sommelière, tantôt à une table tantôt à l'autre, aussi souvent que le tintement bien connu des couvercles d'étain résonnait à son oreille musicale; et c'était la dernière table, celle des ;oyeux artistes et de leurs amis, qui appelait le plus souvent son Attention. Presque tous les convives étaient à leur poste, et l'Etat dans l'Etat se trouvait complètement organisé. Schrœder lui-
même était présent, et, à côté de hii, on voyait ini homme déjà vieux, à la figure singulièrcnicnt expressive et douce, au paisible sourire, et dont les grands yeux avaient tout Téclat de la jeunesse; assis à la table des artistes, il s'amusait de ce spectacle animé, et son âge avancé ne l'empêchait pas de prendre dans cette joyeuse assemblée autant de plaisir que l'homme le plus jeune. C'était Klopstock, l'auteur de la Messiade. Il se montrait rarement à la Haute-Société, mais il était accueilli avec une joie d'autant plus vive; il était le partisan déclaré du théâtre de Schrœder et de ses habiles camarades, qui l'accueillaient dans leur sein comme le génie visible de la poésie et de l'art, et se sentaient hautement honorés de sa présence. C'était en effet à cette époque le plus grand poëte de l'AUemagne; dans ce temps même paraissaient, avec les derniers chants de la Messiade, les plus belles de ses odes; et son hjmne si émouvante, « Renaître, oui, renaître ! » était chantée presque chaque dimanche dans les églises protestantes. Cependant, comme bel-esprit, et quoiqu'il eut chanté le Sauveur, il était enveloppé dans la disgrâce commune auprès du parti dévot.
Assis à l'extrémité de la salle, le docteur Dreyer faisait une partie d'hombre, à une table particulière, avec quelques amis; car, auprès de la bouteille, il se plaisait peu aux conversations littéraires; à ce moment on vit paraître la longue et maigre figure du colonel borgne, qui fixa sur lui l'attention de beaucoup de gens. Enveloppé de son vaste manteau, il parcourut la salle gravement, observant les habitués à droite et à gauche, jusqu'à ce qu'enfin il s'arrêta, comme cloué au plancher, à l'aspect du docteur Dreyer. Il était enfin trouvé ce personnage, qu'il avait cherché si longtemps ! Au premier coup d'œil il reconnut son voisin du parterre, ce petit homme, ce bossu, à la taille de gnome, à la figure pleine de maUce ! Dreyer, absorbé par son jeu, ne voyait et n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui, lorsqu'il reçut brusquement sur la joue un coup si violent, qu'il en fut un moment sourd et aveugle. Il se lève en sursaut, et, aussitôt qu'il a recouvré l'usage de ses sens, il voit devant lui le vieux mon-
sieur [du parterre. Alors sa physionomie troublée s'éclaireit; il toise son homme de la tête aux pieds, et s'écrie, du ton de la plus grande familiarité :
— Ah ! cher Monsiem", vous venez assurément de chez le pasteur Gœtze ?
Le ton malicieux et ironique, Tair aisé et tranquille, avec lequel il adressa cette question au vieux colonel fit partir tout le monde d'un éclat de rue; l'agresseur inconnu était furieux. Heureusement les amis du docteur s'interposèrent, et empêchèrent de nouvelles voies de fait. Dreyer conta à la hâte sa malencontreuse plaisanterie, et, quoique tout le monde fût tenté de rire, les égards qu'on devait à l'étranger, le respect qu'inspirait sa tenue noble et miUtaire, obligèrent chacun de lui passer la revanche qu'il avait prise ; Eckhof et Schrœder le firent asseoir entre eux, et Klopstock, qui l'avait connu à Copenhague, fit entendre des paroles de réconciliation et de paix. Il présenta au colonel, en la personne d'Eckhof, l'excellent interprète de Tellheim, et, dans celle de Schrœder, le sergent Paul Werner. L'un et l'autre jouèrent encore une fois leurs rôles si parfaitement, en présence du vieil officier, qu'il les embrassa l'un et l'autre, en les appelant ses chers camarades. Il estima que la connaissance qu'il avait faite du brave Tellheim et de son digne sergent le dédommageait suffisamment de celle de « l'auteur »; il se montra toujours plus expansif, et parut même enfin assez traitable pour se réconcilier avec Dreyer, qui lui demanda sincèrement pardon, et convint qu'il avait trois fois mérité cette verte leçon. Alors le colonel lui tendit la main avec un loyal « franchement! », mais en jurant haut et clair que de ses jours il ne courrait plus après un auteur, soit en ami soit en ennemi. Il pria cependant le dù'ccteur de redonner bientôt Minna de Darnhdm, l'assurant qu'il ne pouvait lui faire un plus grand plaisir.
Ainsi se termina l'aventure tragi-comique du docteur Dreyer et du vieux colonel danois; nous ajouterons seulement que Dreyer se vengea du terrible soufflet sur M. Gœtze, dans le numéro suivant de sa feuille hebdomadaire, par ces mots, que
tout le public de Hambourg s'expliqua facilement : « Il est aujourd'hui d'une évidence frappante, que c'est Lessing, et non pas un autre, qui est le véritable auteur de Minna de Barnhelm. »
La scène violente que Charlotte avait eu à soutenir dans sa famille eut au moins pour elle cette heureuse conséquence, qu'on la laissa en repos, et qu'on évita même tout ce qui pouvait augmenter sa mélancolie et exciter davantage sa sensibilité. On la traitait avec une douceur et des ménagements extrêmes; on ne disait pas un mot de toute cette malheureuse affaire ; on évitait tout ce qui aurait pu lui faire supposer qu'on la croirait capable d'avoir encore des relations avec le baron, après ce qu'on lui avait appris sur son compte.
— Si quelque chose peut encore la sauver, disait Schrœder, et la ramener à la raison, c'est son propre cœur, c'est le sentiment de la faute qu'elle a commise envers elle-même, envers nous et son génie. Afin que ce sentiment se rende maître de son cœur, laissons à Charlotte une entière liberté, et ne la troublons pas par de nouveaux soupçons. Elle est arrivée au point où l'homme qui ne veut pas se perdre doit se sauver lui-même; rendons-lui aussi facile que possible le retour à son heiu"eux état d'autrefois : je me charge de surveiller le baron.
Schrœder avait en effet si bien pris ses mesures, que Sylbourg, qui s'était vu fermer sur-le-champ la maison de la conseillère, ignora complètement, pendant plusieurs jours, si Charlotte ne s'était point aussi séparée de lui, car il ne doutait plus maintenant qu'elle n'eût été, ainsi que ses alentours, parfaitement informée par la trahison de Fanny de toutes ses aventures passées, et particulièrement de ses rapports avec Berthe. Et cette pensée devait irriter profondément un homme si passionné et si vindicatif.
En effet la perte de Charlotte lui aurait été bien moins senr siblc qu'une conclusion si humiliante. Sa vanité était d'autant plus blessée, qu'il avait eu jusque-là une très haute opinion de lui-même en matière d'intrigues galantes, et qu'il avait été d'avance persuadé de sa victoire. Il se rappela trop tard l'avis de son ami T.; son mauvais génie lui avait joué cette fois un tour, auprès duquel toutes ses précédentes mésaventures étaient des bagatelles ; celle-ci pouvait tout au plus se comparer à l'échec, si complet, de son infernale intrigue contre la noble comtesse Ulrique. Encore était-ce un hasard incalculable qui avait alors anéanti sa ruse, et puis la plus grande partie de sa trahison était ensevelie avec le comte ; mais cette fois deux maisons des plus respectables de Hambourg et une des plus mal famées lui fermaient leurs portes en même temps; la perfide Fanny tournait contre lui son arme la plus dangereuse, savoii' l'indiscrétion, et vendait non-seulement le secret de sa dernière intrigue mais encore celui de ses premiers désordres.
Il bouillonnait de colère ; il maudissait la digne complice de sa mauvaise conduite, et, dans son aveugle rage, il aurait lancé contre elle son vieux nègre, avec le couteau indien de Phansegar, s'il avait pu assurer par là son secret; mais, au point oîi en étaient les choses, ce moyen était aussi inutile que tout autre; et le seul parti qu'il eut à prendre, c'était de quitter Hambourg sans délai et de rejoindre sa garnison. Il croyait la partie tout à fait perdue, car les jours se passaient, et point de nouvelles de Charlotte !
Vainement Olaf était aux aguets du matin au soir; vainement le baron se glissait lui-même autour de la maison, aussitôt que la nuit était venue; il ne voyait aucune trace de Charlotte; il ne la trouvait pas non plus au théâtre, et, durant huit jours, l'affiche ne porta pas une seule fois son nom. Etait-elle malade? Sa famille la tenait-elle par force séparée de lui, ou avait-elle librement résolu de rompre avec lui toutes relations?
Aucune de ces suppositions n'était fondée, mais, ce que le baron ne pouvait deviner, la pauvre jeune fille était aussi em-
barrassée que lui-même, n'ayant ni le courage de le revoir ni la force de l'abandonner.
Pendant ces tristes jours de doutes cruels, Charlotte vivait dans une demi-rêverie, et sa lutte avec un monde ennemi de son amour Toccupait moins que le combat qui s'élevait dans son propre cœur; moins que son affreuse incertitude au sujet de Sylbourg et de sa vie passée. Ce voile qu'on avait levé pour la lui faire connaître n'était-il pas lui-même une illusion, comme ce rideau né sous le pinceau du peintre grec, afin d'ébranler sa confiance en son bien-aimé ? Cependant un frisson glacial la saisissait chaque fois qu'elle se représentait le baron, tel que sa mère, sa sœur, son frère, et même son amie du Steinweg le lui dépeignaient ! Un Dieu l'avait-il frappée d'un tel aveuglement, qu'elle n'eût pas deviné une seule fois, derrière ce brillant dehors, l'àme noue du traître qui abusait sa jeunesse, et qui récompensait par la plus indigne trahison tant de confiance et d'amour? Ou peut-être Sylbourg exerçait-il sur elle un pouvoir magique, puisqu'à cette heure encore, où de penser à lui la faisait frémir , il hii suffisait de se rappeler une tendre parole de cet homme adoré, un regard de ses beaux yeux, pour être convaincue qu'un tel amour ne pouvait mentir, et qu'en dépit de tout, Sylbourg était et serait toujours son idole. Oui, sans doute, im charme funeste la tenait enchaînée, mais ce n'était pas Sylbourg, c'était ce jeune cœur qui s'égarait lui-même, et qui entraînait toujours plus avant l'infortunée Charlotte dans ce funeste chemin.
Enfin elle crut avoir trouvé le fil libérateur, qui devait la tirer heureusement de ces doutes mortels, et, aussitôt qu'elle eut formé ce dessein, elle s'y arrêta fermement; elle voulait visiter la mère de l'infortunée Berthe, qu'on lui avait indiquée comme la terrible accusatrice de Sylbourg. La mère de Berthe, la pauvre fruitière, nommée Gades, vivait encore près de Broockthors-Wall : Charlotte résolut de se rendre auprès d'elle, pour entendre de sa bouche le nom du séducteur qui avait trompé si honteusement sa fille, et qui avait l'audace de nier la trahison sur la tombe même de la victime.
Sylbourg était-il ce traître, elle le tiendrait pour capable de lui avoir préparé le même sort, et d'avoir voulu la faire descendre dans le sépulcre avec la même ignominie.
— Dieu tout bon, permets que ce calice passe loin de moi ! murmura Charlotte, et, dans cette pénible attente, elle compta les heures jusqu'à l'approche de la nuit.
Sous prétexte de se rendre auprès de son amie au Steinweg, elle sortit de la maison, en remerciant Dieu d'avoir épaissi les ombres de cette nuit qui allait décider de son sort. Elle put, sans être observée de personne, gagner ce quartier reculé, presque à l'extrémité sud de Hambourg, et qu'on appelle encore le Broockthors-Wall, quoique les remparts, qui lui avaient fait donner ce nom, n'existent plus depuis longtemps. Peut-être Charlotte n'avait-elle pas été trois fois dans ce quartier, qui touche au bassin du port et dans lequel demeurent surtout les mariniers, les matelots et tout ce qui vit de la navigation; ce quartier est, dans son genre, presque aussi mal famé que le Kougelsort; car la race sauvage des matelots, déjà fort peu traitable pendant le jour, est bien plus querelleuse encore et plus déchaînée quand vient la nuit.
Cependant Charlotte se risqua sans guide dans ces dangereux chemins, où tant de personnes suspectes l'environnaient, pour chercher une vieille fruitière; pour descendre, avec toute sa gloire de première actrice du théâtre de Hambourg, dans un gîte souterrain, et, là, entendre de la bouche d'une vieille femme inconnue l'arrêt suprême de son sort!
Quelle opposition entre sa vie précédente, sa glorieuse carrière d'artiste, et les démarches auxquelles l'avait déjà poussée un malheureux amour ! Ces pensées, qui l'avaient occupée souvent, lui revenaient alors à l'esprit. Que de souffrances, quelles traverses, depuis le peu de temps qu'elle connaissait Sylbourg! Que de beaux rêves évanouis ! Maintenant, par une nuit sombre et glacée du mois de mars, semblable à une fugitive sans asile, elle courait d'une rue à l'autre, pour chercher auprès d'une pauvre femme des révélations sur le compte de l'homme à qui
elle s'était destinée pour compagne ; cette réflexion l'accablait, et cependant elle n'était pas au terme de ses peines ; peut-être subirait-elle encore des épreuves incomparablement plus cruelles, qui ne finiraient qu'avec ses rêves d'amour, naguère si brillants et si beaux !
Elle était arrivée dans le quartier du Hopfenmarkt, et, comme c'était jour de marché, il y régnait encore, malgré la nuit, assez de mouvement, surtout près des nouvelles halles où les bouchers ont leurs boutiques. Les pêcheurs, les fruitières, étalaient encore leurs marchandises, à la clarté de lanternes peintes, et, quoique le trafic fut beaucoup moins animé que pendant le jour, il y avait encore des vendeurs et des acheteurs.
Au moment oîi Charlotte, passant devant les étalages des pêcheurs, allait tourner dans la rue de Neubourg, eUe crut entendre derrière elle une voix d'homme prononcer sourdement son nom, et, dans le même instant, Sylbourg était à son côté !
Muette de surprise et de frayeur, elle faillit s'évanouir et tomber devant lui sur le pavé. Le baron l'entoura et la soutint de son bras, en lui disant d'un ton mêlé de douceur et de reproche :
— Ma douce Charlotte s'effraye de mon apparition soudaine, et cependant je te trouve ici de la manière la plus naturelle du monde. Je t'ai vue sortir de votre maison; je t'ai suivie en cachette, et je n'ai pas osé t'adresser la parole, avant d'être dans cette rue solitaire. Et maintenant, chère amie, où vas-tu donc, si j'ose te le demander? Car ni l'heure ni le temps ne conviennent guère pour une si lointaine promenade, et toute seule encore ! A moins qu'on ne m'ait reconnu malgré l'obscurité, et qu'on n'ait voulu m'échapper en fuyant d'une rue dans une autre.
Charlotte, comme paralysée, se tenait toujours à son bras, et pouvait à peine balbutier quelques mots sans suite. Car, à la vue soudaine de Sylbourg, elle avait oubhé un moment sur quel chemin il se présentait devant elle, alors qu'elle se rendait à Broockthors-WaU, chez la mère de sa malheureuse victime! Et c'est là qu'elle le rencontrait !
— Ramène-moi chez nous, Max, tu sauras tout, murmurat-elle d'une voix tremblante. C'est encore ainsi le pas le plus difficile que j'aie fait de ma vie, et je sais, même sans avoir atteint mon but, que je suis la plus infortunée créature de l'univers.
A ces mots elle éclata en pleurs convulsifs, et Sylbourg employa vainement pour l'apaiser toute son éloquence. La douleur, aussi bien que l'effroi , l'empêcha longtemps de lui répondre autrement que par des soupirs et des sanglots; cependant elle lui abandonnait sa main, et même se laissait quelquefois attirer à lui avec des mouvements d'ardeur et de tendresse, pendant qu'elle cheminait à son côté, en gardant toujours le silence. Mais quoi que le baron put lui dire, ses attestations, ses accusations contre la famille, comme ses allusions à la trahison de Fanny, tout cela n'était pas une justification, une preuve de son innocence; en effet, pourquoi lui avait-il caché auparavant tant de choses, qui maintenant, révélées par hasard, devaient le rendre suspect même au cœur le plus confiant !
Cette réflexion douloureuse donna enfin à Charlotte la force de lui répondre, afin de voir, dùt-elle en mourir, comment il se justifierait de ces graves accusations. A peine trouva-t-elle la force de parler ; cependant elle finit par lui demander s'il était vrai qu'il eût visité autrefois la maison de Fanny, et s'il avait causé, avec le secours de cette femme abominable, le malheur d'une innocente jeune fille, nommée Berthe Gades?
A peine eut^elle prononcé le nom de la malheureuse victime, que le baron saisit vivement Charlotte par le bras, et s'arrêta comme cloué sur place. La tête inclinée sur la poitrine, il fixa sur elle ses yeux étincelants; une mortelle pâleur couvrit son visage^ et lui donna une expression si étrange de trouble et d'angoisse, que Charlotte en fut ébranlée jusqu'au fond de l'àmc. Mais Sylbourg fut bientôt maître de lui; il releva la tête d'un air calme, regarda Charlotte avec fermeté^ et dit enfin, avec l'accent de la douleur :
— Est-ce là ce qui a séparé de moi ma Charlotte pendant toute une semaine ? Il y a peu de temps tu me reprochais de ne
pas bien connaître ton cœur, parce qu'un jour, un seul jour, j'avais eu tel ou tel sujet d'inquiétude, et cependant un mot de toi m'avait rassuré !
Après cette exclamation il rentra dans le silence, secoua la tête d'un air rêveur, et murmura quelques paroles confuses. Il semblait n'avoir pas arrêté en lui-même ce qu'il devait répondre; il avait un air sombre et troublé; des sentiments opposés luttaient manifestement dans son cœur, mais cette fois la meilleure inspiration prévalut, et il s'écria avec abandon :
— Eh bien, oui, oui, au nom de Dieu! Cette jeune fille était belle, elle m'aima, et moi, qui n'appréciais alors chez les femmes que la beauté, je fus assez léger pour profiter de sa faiblesse. Mais ce n'est pas à Fanny, je le jure, que je dus la possession de Berthe, c'est seulement quand elle fut à moi, que je la plaçai dans cette maison, pour la préserver du courroux de sa mère, et... mon Dieu,... mon Dieu,... Charlotte, que mon cœur est oppressé par le repentir ! La pauvre créature crut aux serments d'amour d'un baron; elle espérait, et moi...
— Tu l'as abandonnée ? dit Charlotte, glacée jusqu'au cœur, et ne sachant si elle veillait ou si elle rêvait, tant elle était troublée par cet aveu sincère d'un libertin frivole mais repentant.
— Non, mais seulement je ne retournai pas auprès d'elle, dit le baron avec embarras.
Et, après une pause, il ajouta avec énergie :
— Car, lorsque je revins à Hambourg, elle était morte ; toute la ville était pleine de ton aventure au Kougelsort; c'est ce qui me fit d'abord désirer de te von, et, comme ton premier regard décida de mon sort, je peux dire en vérité que cette malheureuse histoire fut pour moi l'occasion de t' aimer.
— Et jamais tu ne m'as dit un mot de la chose! s'écria Charlotte indignée; jamais tu n'as pris le moindre souci de ton enfant! Voilà ce que j'appelle une cruauté inouïe!
— C'est le reproche que je mérite le moins, répondit tranquillement le major. Il nous était inutile d'évoquer entre nous l'ombre de Berthe offensée, et, pour l'enfant, je ne pus songer à
m'occnper de lui, car, malgré toutes mes recherches, je ne pus en découvrir la plus faible trace.
— Que dis-tu? s'écria Charlotte, saisie d'une inspii'ation soudaine, et feignant la surprise, mais au fond très contente de trouver l'occasion d'éprouver la véracité de Sylbourg. Que distu, Max? Tu ne savais pas ce que l'enfant était devenu, tandis que j'ai appris avec une certitude presque complète, que tu as fait enlever secrètement ce pauvre enfant, avant que je pusse le retùer de chez la cabaretière ! Ne mens pas;... toi seul tu sais ce que l'enfant est devenu... Toi seul étais intéressé à le faii'e disparaître du théâtre de tes désordres !
Etait-ce le ton parfaitement naturel avec lequel Charlotte lui fit ce reproche imaginaire ; était-ce le sentiment de ses autres crimes qui le pressait : Sylbourg demeura muet à cette accusation inattendue, qui lui reprochait une faute dont cette fois sa conscience le déclarait innocent. L'apparence était contre lui ; et lui, à qui l'apparence était d'ailleurs si nécessaire, se vit une fois dans la singulière situation d'être moins coupable en réalité. Il affirma donc, il jura, de ne savoir autre chose sur l'enfant que ce qu'il avait appris de Fanny, c'est-à-dire qu'il était disparu sans avoir laissé de traces.
— Crois-moi, ajouta-t-il, en revenant au mensonge; si j'étais parvenu à le retrouver, je t'aurais aussi certainement fait l'aveu de mes torts envers la malheureuse Berthe, qu'il m'eut été doux de donner en toi à l'orphelin une seconde mère. C'est la pensée que ni toi-même, ni personne au monde ne voudrait me croire innocent de la soustraction de l'enfant, qui m'a empêché de tout t'avouer; et, dans cette situation, je t'en prie encore, pourquoi évo({ucr l'ombre de Berthe au sein du jour brillant que ton amour faisait luire sm- ma vie, jusque-là plongée dans les ténèbres?
Cliarlottc respira plus hbrement : « Dieu soit loué! » se dit-elle avec actions de grâces, en sentant renaître sa confiance en celui qu'elle aimait. Mais, pour dissiper jusqu'au dernier doute, pour se convaincre à jamais que Sylbourg était sincère.
eile renferma en elle-même la joie qu'elle avait de son repentir, et dit avec embarras :
— Ah ! tu ne peux imaginer quel fut mon désespoir', quand j'appris ton intrigue avec Berthe, et que je dus tout à coup regarder comme un perfide riiorame auquel je m'étais donnée tout entière ! Mais mon chagrin ne fut rien auprès de l'horreur que me causèrent les détails sur la comtesse Lindenkron et sur son défunt époux. Ici tu ne pourras plus invoquer le privilège que la nature vous a donné, à vous autres hommes, sur notre pauvre sexe... car la comtesse,... je le sais d'une manière très certaine,... est une femme d'une parfaite distinction, une de ces nobles créatures qu'un homme ne saurait offenser impunément.
Le baron, que le nom de Berthe avait déjà mis hors de luimême, fut frappé comme d'un coup de foudre par le souvenir d'Ulrique; le moment fatal et longtemps redouté était enfin venu, où sa traliison allait être découverte ; le moment qui devait décider s'il pourrait échapper encore à cette Némésis ; s'il oserait opposer à cette accusation le calme serein de l'innocence.
Il en fut incapable ; car le bon ange de Charlotte avait à son insu mis sur ses lè\Tes exactement les mots nécessaires pour persuader à Sylbourg qu'elle avait découvert tous ses crimes envers Ulrique. L'effroi le rendit muet, et ce fut seulement après une longue pause, lorsqu'ils furent arrivés dans le voisinage de la maison Ackermann, qu'il reprit la parole et (ht avec le ton du sarcasme :
— Si la comtesse Lindenki"on est ton oracle; si c'est elle qui t'a renseigné sur ma vie passée, alors mon congé est signé, et tu dois me juger capable de tous les forfaits. Va donc, va consulter encore ton oracle; qu'il te dise qui je suis, et comment il a pu se faire que tu te sois si longtemps trompée sur mon compte. Pour moi, Charlotte, je te le déclare, aussi vrai que je t'avais jugée indépendante et magnanime, capable d'opposer à ce misérable monde, à ses ruses, à sa méchanceté, la même sainteté de sentiments qui t'inspirait dans ton art; je déchire dès à présent le lien qui devait nous unir pour le temps et l'éternité ! Va donc,
joue Rutland, Emilia Galotti et Marie Beaumarchais aussi héroïquement qu'autrefois; je cesserai de croire à la vérité de ton art; car celle qui sacrifie un grand amour à de misérables considérations, celle qui croit à la perfide calomnie plus qu'à la voix de son propre cœur, celle-là n'est pas plus une grande artiste qu'elle n'est capable d'un noble et profond amour.
— Au nom de Dieu, Max, aie pitié de moi, balbutia Charlotte, plus morte que vive. Je veux croire que la comtesse...
— Crois ce que tu voudras! répliqua l'infâme avec un désespoir affecté. Seulement, ne me demande plus de croh-e en toi. Retourne à la comtesse Lindenkron : elle t'apprendra comme on joue la comédie avec tout ce qu'il y a de plus sacré !
Et, avec un éclat de rire insultant, il se sépara violemment de Charlotte, qui s'attachait à lui ; il repoussa son bras suppliant, et, sans lui donner le temps de dire un mot pour sa défense, il s'éloigna en faisant des imprécations.
Charlotte fit quelques pas en avant pour le retenir et pour l'apaiser, mais ses forces la trahirent, chancelante, prise d'un vertige, elle fut obligée de s'appuyer contre le mur de l'église. A ce moment un homme accourut dans l'ombre de l'autre côté de la rue ; c'était Schrœder, qui avait été le secret témoin de cette scène tragique, et qui survint assez tôt pour recueilhr dans ses bras sa sœur évanouie et l'emporter dans la maison maternelle.
On réussit enfin à la faire revenir de sa défaillance, mais, avec le sentiment, elle retrouva la mémoire de ce qui venait de lui arriver, et en même temps la certitude que Sylbourg l'avait abandonnée pour jamais.
— Il est parti ! Je l'ai repoussé loin de moi ! s'écriait-elle eu faisant des plaintes déchirantes.
Toutes les consolations étaient inutiles; sa douleur, longtemps contenue, éclatait en transports et en convulsions; elle repoussait sa sœur et son frère, qui voulaient la placer sur son lit et la contenir; elle s'arrachait violemment de leurs bras, poiu- suivre son bien-aimé et faire sa paix avec lui. Unzer avait été appelé; il ordonna aussitôt une saignée; mais l'épuisement des forces physi-
(liies n'ôta pas d'abord à l'infortunée le sentiment de ses maux ; enfin elle tomba vers le matin dans un état d'insensibilité, auquel succédèrent les symptômes d'une fièvre ardente.
Pendant plusieurs jours Charlotte fut dans le plus grand danger; elle n'avait que rarement des intervalles lucides, et ces moments étaient plus affreux peut-être pour ceux qui l'entouraient que pour la malade elle-même; car alors un autre mal, la blessure incurable de son cœur, succédait à la fièvre, et Charlotte exhalait sa douleur dans les plaintes les plus déchirantes de l'amour fidèle et trompé; elle appelait son bien-aimé par les noms les plus tendres, et révélait à ses alentours, surpris autant qu'ébranlés, l'ardeur d'une àme qui, avec cette passion aussi impétueuse qu'elle était pure, ne pourrait supporter longtemps encore cette vie d'illusions et de tourments.
Enfin sa jeunesse triompha de la violence du mal, et elle se rétablit, du moins en apparence, plus promptement qu'on ne l'avait espéré. Mais la fleur était brisée, et ceux qui virent depuis la jeune artiste furent effrayés de voir si différente d'elle-même cette Charlotte, auparavant si pleine de vie et de sérénité. Il était obscurci l'éclat de ce regard inspiré, le charme de ce sourire expressif, qui reflétaient, comme dans une glace pure, toutes les impressions de son âme, et qui faisaient de sa physionomie, même dans les moments de calme et de repos, l'éloquent interprète de ses sentiments. Maintenant une ombre de tristesse voilait son front ; son regard était mélancolique, et ne laissait échapper que par moments un éclair furtif, lorsqu'un mot inconsidéré d'une bouche étrangère, ou une pensée soudaine, qui surprenait son propre cœur, éveillait sa douleur muette, un moment assoupie, et l'avertissait que la destinée fatale qu'elle avait pré-
vue et redoutée dans ses beaux jours, régnait enfin sur elle pour jamais.
La noble et enthousiaste Charlotte aimait encore d'un amour si pur le perfide auteur de sa perte, qu'elle croyait fermement d'avoir elle-même, elle seule, détruit violemment son bonheur, et mérité ses souffrances, pour avoir cessé de croue à l'homieur et à la fidélité de son amant; se reprochant ainsi à elle-même ce qui n'était arrivé que par la trahison inouïe de Sylbourg. Mais elle n'en avait aucun soupçon ; elle n'écoutait que la voix accusatrice de son propre cœur, et ne voulait pas croire que le baron l'eût abandonnée par d'autres motifs que celui de l'honneur offensé.
Si eUe ne l'absolvait pas du reproche d'orgueil et de dureté, pom- l'avoir condamnée sans l'entendre, elle trouvait toutefois dans' ce reproche un attrait si puissant, que la pensée même de se savoir méprisée et repoussce, gravait plus profondément dans son àme l'image de Sylbourg ; le trouvant plus aimable encore dans sa fi-oideur et sa cruauté, qu'auparavant avec toutes les ardeurs de sa tendresse.
Regagner cet amant perfide, le ramener auprès d'elle ou périr à ses yeux, était son rêve constant, son unique espérance.
Dans ce moment décisif pour la destinée de Charlotte, ouvrons encore une fois ses lettres, et laissons-la nous faire elle-même son liistoire. Cette lecture mérite à un double titre notre attention, comme peinture du cœur humain et comme fragments de la biographie d'une femme célèbre.
Charlotte écrivait à son amie du Steinweg :
« Il m'a délaissée ; le barbare m'a délaissée, et je ne vis que pour soulhir ! Que suis-je devenue, et à quel état me trouvé-je réduite? Oh! s'il avait lu dans mon cœur, s'il avait vu que ce cœur ne bat que pour lui, que pour lui seul je respire, d ne m'aurait pas traitée si cruellement ! 11 ne m'a donc aimée que pour m'abandonner et me réduire au désespoir? Je devrais le haïr, et cependant je sens que je l'adore!... Son image m'environne, m'accompagne partout : mais pourquoi ces plaintes? Ne
dois-je pas le fuir, le mépriser? Oh! nies sens sont troublés ; ma plume s'arrête... »
« Comment t'exprimer ma douleur ? J'ai vu le baron, mais c'est un démon fatal, qui a pris sa figure pour m'abuser. Il passa hier à cheval auprès de ma voiture : hélas ! le perfide n'a pas daigné m'accorder un regard; il a détourné la tête. J'ai eu besoin de toutes mes forces pour échapper à une défaillance. J'espérais de m'être abusée, mais j'ai appris aujourd'hui qu'il est encore à Hambourg. Que de douleurs à épancher dans ton sein! . . . Soutiens-moi dans cet horrible état ou je péris ! »
« Peut-être recevrai-je une lettre de lui! S'il me fait des reproches, je crois que j'en mourrai. Sophie, m'a-t-il bien abandonnée? Et moi, moi, je l'aime plus que jamais! Il ne trouvera pas une seule femme qui l'aime avec une aussi vive tendi-esse que la pauvre Charlotte ; et me traiter avec cette barbarie ! Il verra un jour quel cœur il a perdu ! Perdu?... Ah! il ne le perdra jamais ce cœur déchiré, qui est tout à lui, qui sera toujours à lui... Si seulement il avait été moins injuste envers moi ! »
« Je suis au comble du désespoir! Je ne me reconnais plus; je souffre trop. Ceci est insupportable! Que suis-je devenue? Ma mère, ma mère, autrefois si tendre,... elle est de nouveau cruelle pour moi... Elle a reçu une lettre d'un mcoimu. Que pouvait donc lui écrire ce méchant homme?... Non, non, c'est insupportable. Tu vois mon désespoir, Sophie ! 0 toi que j'aime et que j'aimerai toujours, si tu savais mon martyre ! Mais non, ton cœur saignerait! »
« Sophie, ma douleur n'a point de terme. Le baron a juré ma
perte; c'est un plan méthodiquement formé. J'ai tout fait pour l'arracher de mon souvenir : peine inutile! Il revient toujours avec de nouvelles terreurs. Je redoute son amour, mais sa froideur me tue. Il cherche toutes les occasions de me la montrer; chaque fois que je le rencontre, il me fait de nouvelles blessures. Hier... c'est l'histoire deMarieBeaumarchais que je vais te conter... hier, nous le rencontrâmes, et sa vue ranima tout mon amour ! Et, lorsque je fus revenue à la maison, que je me rappelai sa conduite... ce regard calme et glacé qu'il a jeté sur moi, en passant avec cette dame, qui lui donnait le bras,... je me suis sentie Espagnole; j'ai pris un poignard, du poison; je me suis travestie... Tu m'entends, Soptiie : tout ceci est imaginaire!... Je l'ai poursuivi ; il était aux pieds de sa nouvelle amante, et lui prodiguait ces témoignages de soumission et de tendresse avec lesc[uels il m'a si souvent enivrée; j'ai visé au cœur du traître... 0 mon unique amie, toi de qui seule j'attends de la pitié, apaise, apaise-moi, ou je vais plonger ce poignard dans mon cœur! »
« Tu demandes de mes nouvelles? Que puis-je te dire, bonne Sophie?... Mon cœur est tourmenté par la plus horrible jalousie. Ah ! je sais trop que je ne suis plus aimée, et je ne puis souffrir l'objet malheureux de son nouvel amour. S. était hier au spec-taele, avec un air si libre et si enjoué, que j'en ai versé des larmes. Il a fait la eonuaissance d'une dame, qui était placée à la quatrième loge. Il ne pouvait me voir! J'ai cherché un asile pour cacher mes larmes. »
« Je suis désespérée! Ma mère est ÙTitée contre moi; elle ne veut plus me voir, et peut-être m'éloignera-t-on d'ici. Je suis si malheureuse que j'ose à peine t' ouvrir mon cœur; il était né pour l'amour, il était digne de l'amitié;... il aurait mérité un meilleur sort! Jamais amour plus pur que le mien; jamais trahison plus noire que la sienne. K en aime une autre; Sophie, le
peux-tu croire? Avec lui j'ai tout perdu; tout le monde m'abandonne! Mais que nous fait le monde quand on n'est plus aimée? 0 barbarie ! Oh ! que cet homme est méprisable à mes yeux ! Ne crois pas que je l'aime encore ; je le fuis, je le déteste et j'en suis fière!... Aveugle douleur!... C'est la jalousie qui m'égare. Ah! je l'aime plus que jamais! Que dis-je encore?... Je veux oublier le perfide; je veux l'oublier!! Dieu, que je suis une créature infortunée ! Ne viens pas me voir, car chez nous on se défie aussi de toi. »
c( Ma tête est si troublée de mes inexprimables douleurs, que je crains de perdre la raison. Grand Dieu, est-ce là le monde que tu as fait?... Quelle noire trahison! Comme je suis ébranlée! Il s'est conjuré contre moi, il veut ma perte. Je devrais le détester, et je le pleure; oui, je le pleure, lui, que j'aimerai toujours. Peutil bien être assez ingrat?... Non, c'est impossible... Crois-moi, Sophie, il m'aime encore ou il ne m'a jamais aimée. S'il en était autrement, il ne me tourmenterait pas ainsi. Il était à la dernière représentation : à sa vue, je me mis à trembler si fort, que tout le monde s'en aperçut. La voix me manqua, je ne pus articuler un seul mot. »
« Ecoute-moi, ma chère Sophie, j'ai écrit à S. Je l'ai conjuré de n'être plus si cruel avec moi. Que diras-tu de ma démarche? Je lui ai écrit que je l'adore toujours. Je m'effraye de moi-même et je ne puis me comprendre. Sa réponse décidera de mon sort. La plume tombe de ma main. Adieu ! adieu! »
« Tu connais ma faiblesse, mon repentir, ma douleur, hélas ! . . . et tu connais mon amour, plus fort que tout le reste. Tu as vu quel poids accable mon cœur, quelles terreurs le remplissent... Tu sais ma résolution d'aimer jusqu'à mon dernier soupir
l'homme qui fait le mallieiir de ma vie. Au milieu de cette affreuse situation, je reçois la visite du comte P. et de M. B.; ils furent hier chez nous. Bon Dieu, que de mal ne m'ont-ils pas dit du baron!... Si tout cela est vrai, c'est le plus méprisable des hommes. J'ai promis de renoncer à cet amour; oui, Sophie, ma bouche l'a promis, et le devoir me l'ordonne ; mais mon cœur, mon cœur n'a rien promis; il brûlera toujours pour l'indigne objet qui l'enflamma. Ali, cruel ! pourquoi t'efl"orçais-tu de te faire aimer d'une femme plus fidèle et plus constante que toi, indigne objet de mon idolâtrie?... Mais Dieu me vengera !...• Une femme, tout autre que moi, sera aussi insensible à ton nouvel amour que tu l'es au mien. Mais je le dis encore : Un homme qui m'abandonne, ne sera jamais fidèle. Non, Max, tu ne le seras jamais, et cette funeste inconstance sera ton plus grand suppUce. Je te poursuivrai sans cesse ; après ma mort , mon ombre te glacera d'eff"roi. Homme impitoyable, je me jette dans les bras de Dieu ! Je ne veux pas être ta victime... S'il avait eu du moins assez d'humanité pour m' avertir de mon malheur, de sa perfidie naturelle ! Plutôt mourir d'un coup de foudre que par un lent poison! Une fois blessée à mort, qu'on déchire, qu'on ouvre ma blessure au lieu de la bander, et qu'on me laisse verser tout mon sang ! . . . S'il m'avait ouvert les yeux sur son véritable caractère, j'aurais eu du moins la consolation de pouvoir, dans cette sincérité, admirer une vertu. Mais que dis-je? 11 ne m'a jamais aimée; jamais, jamais! Ce sont ses propres expressions; c'est lui-même qui l'a dit. Peut-on être plus inhumain? Ah cruel!... N'est-il pas assez horrible d'être séparé de ce qu'on aima le mieux au monde? Faut-il encore devoir le mépriser? Oh ! que la mort est préférable à une pareille vie ! Le néant lui-même n'est pas un malheur pour C€ux que l'amour abandonne. Ou ne serions-nous au monde que pour la lutte intérieure, pour le combat sans trêve? La plus faible créature doit-elle être un modèle d'héroïsme? Un pauvre cœur n'aurait-il pas le droit de se chercher quelque part un objet de consolation, de le poursuivre et de s'en rendre nuuHi'C? Ou bien, nous autres femmes, ne sommes-nous que le jouet de la société ;
des victimes dévouées par la nature?... Ah! Sophie, la honte ne saurait dégrader le cœur où brûle la flamme de l'amour ! Ces passions violentes trouvent leur justification dans leur force même; mais l'orgueil d'aimer un digne objet est-il plus légitime que celui de rester fidèle à un indigne? Ah ! quel cœur il a brisé ! Un cœur qui est encore tout à lui ! ... »
Ces lettres, qui nous révèlent les souffrances de Charlotte, renferment aussi quelques allusions à ce qui se passa d'abord après sa maladie, et qui jeta cette jeune fille, si cruellement éprouvée, dans un désespoir auquel une personne même d'une sensibilité moins délicate et moins profonde n'aurait pu résister. Nous voyons que la passion triomphe de tout chez elle ; vainement ses soupçons sur le caractère et la conduite de Sylbourg prennent-ils plus de force; Charlotte ne peut être amenée à changer de sentiments. L'influence du séducteur sur elle augmente à mesure que des preuves plus claires et plus pressantes s'élèvent contre lui; il semble qu'une puissance infernale l'entraîne invinciblement vers l'objet de son fatal amour.
Mais aussi le baron, qui ne connaissait que trop les faiblesses du cœur de la femme, avait eu recours à la ruse suprême, à la plus efficace, qui devait le rendre maître absolu de Charlotte, ou la séparer à jamais de lui. Trompé par sa mauvaise conscience, il s'était persuadé de plus en plus que la famille Ackermann avait connu ses anciens rapports avec la comtesse Lindenki'on; aussi avait-il suffi que Charlotte prononçât le nom de cette dame pour qu'il fût convaincu que tout était découvert, et que le premier masque qu'il avait pris lui était désormais inutile. Sous l'influence de cette illusion, il prit soudain et presque forcément un parti dont il se promettait le plus grand succès ; il joua le rôle
d'un homme profondément blessé dans son amour et son honneur, et, se donnant les airs du plus violent désespoir, il rejeta la responsabilité de son malheur sur celle qui était sa déplorable victime, lago lui-même aurait difficilement exécuté avec plus d'habileté ce tour de maître de la plus parfaite scélératesse; et déjà l'affreuse pâleur de Charlotte, le soir qu'il se sépai'a d'elle avec une si barbare violence, lui prouva que le trait dont ses reproches venaient de percer ce cœur innocent, n'y avait fait qu'une trop profonde blessure.
Dès lors il observa pendant quelques jours la plus rigoureuse retraite, ce qui confirma les bruits répandus dans le public, depuis la malacUe de Charlotte, qu'elle avait un engagement de cœur avec le bel officier danois du Kaisershof. Les amis de Sylbourg s'informèrent des causes qui l'avaient fait disparaître de leur société ; bientôt toute la ville fut informée que la famille Ackermann était opposée à cette liaison, et la calomnie ajoutait que Schrœder, dans son intérêt de directeur du théâtre, avait séparé ^iolemment sa jeune sœur de son amant. Les personnes qui ne connaissaient pas bien cet excellent homme croyaient d'autant plus aisément à ces faux bruits, qu'on craignait fort de voir Charlotte, si elle se mariait, se retirer du tliéâtre, et qu'on se demandait avec anxiété qui pourrait, après sa retraite, remplacer cette femme de génie, cette artiste si accomplie à tous égards? Ces inquiétudes des amis du spectacle étaient trop fondées pour que certains ennemis de Schrœder ne réussissent pas à exploiter au profit de leurs desseins perfides le malheureux amour de Charlotte; ils faisaient couru" le bruit -que Schrœder sacrifiait sa sœur à son intérêt personnel; que madame Ackermann ellemême, connue pour une économe et habile dh-ectrice, était opposée à l'attachement de sa fille,... par des raisons de recette!... Bref, ces bruits faisaient déjà beaucoup de sensation, et causaient le plus grand tort à Schrœder, grâce à la malice de ses ennemis et de SCS rivaux; ainsi s'aggravaient les chagrins que la funeste passion de Charlotte avait attirés à l'honorable famille ; ainsi devenait toujours plus pénible la vie domestique. On rece-
vait des lettres anonymes qui contenaient les reproches les plus abominables; des amis indiscrets rapportaient aux intéressés les jugements du publie; un joiu" il parut même dans une feuille d'Altona un article écrit avec beaucoup d'esprit, mais avec non moins de méchanceté, sur le théâtre de Schrœder, où, à l'exception de Charlotte, on jugeait très sévèrement tous les artistes. Le critique inconnu ne faisait grâce qu'à mademoiselle Ackermann la cadette, et il la comblait d'éloges aux dépens des autres... Tout cela était évidemment dirigé contre l'administration de Schrœder; on s'efforçait de la présenter comme une spéculation privée et de confu-mer en même temps, d'une manière indirecte, le mauvais bruit qui courait, que Schrœder, dans des vues intéressées, voulait absolument retenir sa sœur auprès de lui.
Que pouvaient faire l'honorable artiste et sa digne mère pom* combattre ces accusations mensongères et perfides? Ils ne pouvaient se justifier même auprès de leur plus sincères amis; car, si l'on avait dévoilé la vérité, qui aurait-elle compromis que Charlotte elle-même, puisqu'il aurait fallu dire jusqu'où elle s'était engagée avec le baron, et qu'elle s'était unie à lui pour tromper sa mère, son frère et sa sœur?
Les égards pour la réputation de Charlotte commandaient la plus grande retenue; Schrœder et les siens résolurent donc de ne répondre en aucune façon à tous ces bruits faux et calommeux; ils espéraient que la vérité finirait par se faire jour, et qu'on jugerait bientôt plus équitablement les personnes et les choses. On ménageait Charlotte, autant qu'on pouvait se vaincre soi-même; on étouffait la mauvaise humeur; mais cette jeune fille, si profondément atteinte, et par là d'autant plus irritable. Usait assez souvent dans les regards et sur la figure de ses parents, qu'elle devait se reprocher tous les soucis, tous les affronts de la famille, et qu'on savait pourtant lui témoigner les plus grands ménagements et le dévouement le plus tendre.
Tant de secrètes angoisses, de luttes intérieures, après de si violents orages, détruisirent enfin dans son âme le dernier vestige de confiance ; l'habitude seule lui permit de supporter cette
dure épreuve. Elle ne savait plus rien de Sylbourg; il avait disparu; personne ne prononçait plus son nom. Mais Charlotte entendait sans cesse retentir au fond de son cœur l'accent des paroles funestes avec lesquelles il lui avait fait ses adieux; elle en frissonnait encore^ et croyait l'entendre lui reprocher d'avoir fait le malheur de sa vie, et l'accuser^ avec sa violence naturelle, d'infidélité et de trahison.
— 0 ciel! disait-elle, c'est le désespoir qui l'a fait parler ainsi! Son noble cœur ne s'y est pas trompé, et ne me croit pas si criminelle !
Telle était sa dernière consolation; puis, son imagination se forgeait mille agréables chimères, et, pendant quelques moments, elle se dissimulait qu'il l'avait à jamais abandonnée dans sa colère, dans son implacable colère!... Mais, quand la triste réalité faisait disparaître ces fantômes ; lorsque Charlotte s'éveillait de ces beaux songes, et qu'elle comparait l'image noble et chérie qu'elle portait dans son sein avec celle que les hommes lui présentaient; quand elle rapprochait tant d'avis sinistres de ce qu'elle avait elle-même éprouvé, de cette effroyable dureté, de cette insultante moquerie, avec laquelle il s'était anaché de ses bras;... alors elle ne se sentait plus elle-même en état de le défendre; alors la pâle et touchante image de Berthe, telle que Charlotte l'avait vue dans le cercueil au Kougelsort, s'interposait, comme l'ange de la vengeance, entre elle et le séducteur; cette image protégeait Charlotte contre le funeste amour de l'impie, et Sylbourg tombait anéanti sous le poids de ces formidables accusations.
Mais ni ces doutes cruels, ni la flatteuse illusion qui lui faisait voir dans Sylbourg un amant sincère et fidèle, ne pouvaient rien pour l'apaiseï-, parce que ces idées contraires se combattaient sans cesse, et la plongeaient dans une complète incertitude. Elle ne trouvait nulle part de situation ferme et tranquille , et pourtant elle sentait parfois qu'au milieu de son trouble Sylbourg n'aurait eu qu'à paraître, même accablé sous les accusations de tout l'univers, pour qu'elle se pressât sur son cœur, lors même
qu'il aurait brûlé des flammes de l'enfer, et que ses bras l'auraient saisie pour l'entraîner dans le néant éternel.
Que dans une pareille disposition d'esprit l'art fût sans intérêt pour elle, que même elle prit son état en aversion, cela nous paraît une conséquence naturelle de ses douloureuses épreuves; et nous trouverions même étrange qu'un tel génie eût survécu à la mort de son jeune cœur. Charlotte était trop l'artiste du sentiment et de l'inspiration soudaine , pour que l'orage , qui avait brisé la plus belle fleur de sa vie, n'eût pas aussi détruit toute la moisson de son jeune printemps. Elle, qui n'avait autrefois vécu, n'avait brûlé que pour son art; qui était accoutumée à voir la réalité de la vie comme un simple reflet des belles illusions dont la poésie la nourrissait, devait maintenant oublier, démentir sciemment, au service austère de la Muse, les douleurs et les illusions de son âme; elle devait en un mot cesser de croire à l'intime harmonie de l'idéal et de la réalité !... Ce que cette nature si richement douée aurait appris avec le temps , savoir que c'est précisément la vie avec ses luttes et ses combats qui fait le véritable artiste et qui l'affranchit; cette pensée ne pouvait pas encore, au début de sa course , lui servir de flambeau tutélaire, même quand elle n'aurait pas été l'artiste du sentiment, mais l'artiste de la réflexion et de la raison.
Cette influence de ses malheurs sur sa carrière rendait la position de Charlotte singulièrement pénible , dans une maison dont l'existence était basée sur l'art, et vis-à-vis d'une mère toujours agissante et laborieuse; Schrœder fut averti de plus d'une manière que l'inactivité de Charlotte lui était fort nuisible sous le double rapport de l'art et de la recette. Il dut enfin le lui faire entendre, avec tous les ménagements possibles; il ne manqua pas de lui présenter de sérieuses réflexions sur les pénibles devoù's du comédien, qui était appelé, disait-il, à dissimuler ses secrets sentiments , pour ofTrir, sous une figure étrangère , à un monde étranger la vivante image de la poésie; sans que le public s'informe de ce qui passe alors dans le cœur de l'artiste. 11 exhorta ensuite sa sœur de la manière la plus pressante et la plus ami-
cale, à saisir ce moment pom- montrer que ce n'était pas seulement son talent naturel, mais encore son esprit supérieur à la souffrance, son caractère plus fort que l'adversité, qui la rendrait digne un jour d'atteindre au faîte de son art; il la pressait de revenir à ses travaux abandonnés, afin de puiser dans le culte de la Muse un nouveau courage, une nouvelle sérénité.
Longtemps Charlotte ne put répondre que par ses larmes; elle était si frappée de ce que son frère lui avait dit, qu'elle n'y pouvait trouver d'objection solide; enfin elle s'arma de courage et promit de le satisfaire, au prix même des plus pénibles efforts.
— Choisis donc toi-même le rôle dans lequel tu reparaîtras pour la première fois ! s'écria Schi'œder plein de joie. Fais voir à notre public que Charlotte Ackermann, au milieu de ses chagrins, n'a pas cessé d'être artiste et qu'elle est restée fidèle à son génie. Parle, mon enfant, quelle pièce choisis-tu ? Le plus beau collier de perles qui se trouve chez les bijoutiers de Hambourg sera dans cette soh"ée la parure de ma Charlotte !
— Les perles sont l'emblème des larmes, dit-elle avec un douloureux sourire; eh bien, prenons Olivia, la nouvelle pièce de Brandes; elle est depuis longtemps au répertoii-e. Je ferai Olivia, je n'aurai pas besoin de me changer beaucoup.
— Olivia? s'écria Schrœder avec chagrin; c'est un rôle d'une déplorable tristesse ; j'aurais préféré que ton choix tombât sur une comédie, ou même sur quelque joyeux petit opéra.
— Gardons Olivia, répondit Charlotte avec émotion. Comme toi, je n'aime pas trop cette pièce, malgré le suffrage du conseiller Wieland, qui la prône si fort à ^yeimar ; ce n'est qu'une mauvaise imitation de Rutlond et à'Emilia Galotti. Cependant je ne sais aucun rôle où je serais plus sure de moi que dans celui-là. Oui, Olivia! Mon frère, je te prends au mot, et je la choisis.
— Fort bien ! Ta volonté soit faite , répliqua Schrœder ; bien que cette farce sentimentale me paraisse, en dépit du grand succès qu'elle a obtenu à Weimar, un vci'itable pas en arrière. Les rôles sont étudiés depuis longtemps ; Dorothée fera la comtesse Montani, Brockjnann Léonce, Reinike le marquis, Lambrecht
Riccardo; les autres acteurs se trouveront : ainsi c'est convenu, Charlotte ; nous jouons Olivia dans huit jours.
— Quel bonheur que tu l'aies emporté! dit madame Ackermann à sa fdle, après que Schrœder fut sorti. Depuis des semaines et des mois on renvoie ce charmant ouvrage, uniquement parce que c'est une œuvre d'une portée médiocre; mais je gage cent contre un qu'Olivia recevra un plus favorable accueil que Rutland et Othello. Maintenant, ma Charlotte, je suis contente de toi, et je te pardonne ta longue interruption.
Le jugement défavorable de Sclu'oeder et de Charlotte sur Olivia était parfaitement fondé, et, dans une autre disposition d'esprit, notre jeune artiste n'aurait guère fixé son choix sur une tragédie dans laquelle un hasard aveugle court de scène en scène après des effets de coulisse toujours plus grossiers , et dans laquelle, à proprement parler, le poignard et le poison, le poison et le poignard , président alternativement à toute l'action. Un mariage secret, exactement comme dans Rutland , et de plus le meurtre secret d'un époux, et toutes les horreurs secrètes dont une pauvre tète a coutume de forger une tragédie en cinq actes, sont autant de preuves manifestes d'un aride et misérable génie, et cependant l'auteur osa dédier son triste ouvrage à cette illustre Amélie de Weimar, qui honora plus tard Schiller et Goethe de son amitié !
Et pourtant Charlotte convalescente choisit cette pièce pour sa rentrée ! Elle persista conti-e le vœu de son frère à demander la représentation de cette larmoyante tragédie ! Un mot suffira pour expliquer cette énigme : ce n'était pas la pièce, c'était le rôle d'Olivia qu'elle avait choisi, et ce rôle était écrit absolument comme pour elle. Elle pouvait dù-e au public de Hambourg, par son jeu et son langage : Me voilà telle que je suis; qu'on place réellement devant moi une cruelle marâtre, comme cette comtesse Montani, j'en perdrai la raison, comme cette pauvre Olivia, et je partagerai son sort affreux, celui de l'amour dédaigné et
injustement calomnié Tel était au fond l'unique motif de la
préférence de Charlotte. Elle voulait se représenter elle-même.
ainsi que sa destinée; car ce détestable Riccardo qu'Olivia doit épouser, quoiqu'elle le haïsse, ne ressemblait-il pas exactement à Sylbourg, tel que le monde le lui représentait? Et Léonce, le noble et chevaleresque Léonce, si injuste, si impétueux, qui est aimé d'01i\ia, et que la destinée veut lui arracher, n'était-il pas la parfaite image du Sylbourg qu'elle adorait, quoiqu'il l'eût condamnée et repoussée, tout comme Léonce repousse Olivia?
Une jeune artiste comme Charlotte, ardente et passionnée, a des idées souvent plus étranges que ses sentiments; Charlotte se figurait qu'Olivia, mieux que toute autre chose, persuaderait Sylbourg de son innocence ; sans doute il ne manquerait pas de venir au théâtre ; Olivia la réconcilierait avec lui et le ramènerait, comme le noble mais trop bouillant Léonce, dans les bras de son amante méconnue. Charlotte se flattait donc que son art, qui lui avait mérité tant de rares succès, lui vaudrait cette fois son plus beau et plus sublime triomphe, celui de l'amour fidèle sur l'injuste soupçon, triomphe qui, aux yeux de Charlotte, aurait infiniment plus de charmes que toute la gloire et toutes les couronnes du monde. C'est ainsi qu'elle plaça son malheureux amour sous la protection de Thalie, aimable et puissante divinité, qui lui avait souri tant de fois ; c'est ainsi qu'elle entreprit de faire une de ses plus belles créations d'un rôle qui après elle n'a plus été, dans les mains de cent autres comédiennes, qu'une ridicule caricature de la femme, et qu'on regarde tout au plus aujourd'hui comme une bonne satire de l'exaltation sentimentale.
— Ah, malheur! Où il n'y a rien le roi perd ses droits! dit Eckhof, après la dernière répétition, en secouant la tête, et il formait sur cette représentation le plus fâcheux pronostic.
— Oui, le roi, peut-être, mon cher Eckhof, répliqua Charlotte. Mais l'artiste, mon ami, l'artiste, dont vous êtes l'exemple et le modèle, son droit commence au point où de rien il doit tout faire !
— Ah! mon bon et honorable Brandes, avec toute ta modestie, tu aurais de la peine à goûter cette manière de comprendre ton Olivia! Mais, écoutez-moi, Charlotte : je ne vous tiens pas
quitte de votre confession au sujet de Minna. Il faut que je sache pom-quoi vous avez voulu que de beaucoup je fisse rien. Quelle était votre pensée? Qu'aviez-vous à objecter contre ces paroles de Tellheim?
A ce souvenir la jeune artiste changea un moment de couleur, puis elle montra à Eckhof le rôle qu'elle tenait à la main et dit avec émotion :
— Ma réponse est ici ; Olivia vous expliquera tout ; attendez, mon ami : Olivia vous fera la confession de Charlotte mieux que Charlotte elle-même.
La nouvelle que l'actrice chérie reparaîtrait sur la scène produisit, dans ces circonstances, un beaucoup plus grand effet sur le public que l'annonce de la pièce nouvelle; quiconque s'intéressait au théâtre, à l'artiste et à ses parents, ou même avait ouï parler des bruits qui avaient couru dernièrement sur les amours de Charlotte et ses luttes avec sa famille, voulut s'assurer pour cette soirée une place au spectacle. La vie privée des artistes avait pour une partie du public un plus grand intérêt que l'art et le théâtre; et, maintenant qu'une histoire d'amour si romanesque, et sur laquelle on avait tant discouru, s'associait au nom le plus illustre de la scène, la curiosité était doublée ; les rapports presque famihers qui existaient entre le théâtre et son public intéressaient à cette affaire chaque abonné du parterre et des loges; et, dans l'opinion de plusieurs, la vie privée des artistes était aussi justiciable de la critique du spectateur que leurs travaux scéniques. Nul ne doutait dans cette nombreuse assemblée qu'on n'en vînt ce soir-là à une démonstration; même quelques jeunes hommes, dans leur enthousiasme pour Charlotte, voulaient appeler le directeur et lui demander un compte public de son intervention violente dans les amours de sa sœur.
Ce projet ne fut pas exécuté, et cela par de bonnes raisons; mais la salle comble paraissait, même avant le commencement du spectacle, dans une agitation extraordinaire. Au lever du rideau, les spectateurs ne furent ni silencieux ni attentifs comme de coutume ; l'inquiétude et le mouvement ne firent que s'accroitre. Mais, lorsque Dorothée, dans le rôle de la comtesse de Montani, donna à Francesco l'ordre d'appeler Olivia, le mouvement s'apaisa, toutes les lorgnettes, tous les regards, se tournèrent vers la coulisse par laquelle Olivia devait entrer en scène. A la vue de Charlotte, vêtue de deuil, avec des roses blanches dans les cheveux, les applaudissements éclatèrent avec une force, qu'un historien du théâtre compare au « tonnerre de Sinaï. » Les vivats et les cris durèrent plusieurs minutes, et, si M. Klefeker, l'aubergiste de la Haute-Société, se fût trouvé là, il n'aurait pas douté que le diable du théâtre n'exerçât sur le public son influence, tant le bruit fut étrange, jusqu'au moment où une voix puissante, une voix de Stentor, celle du conseiller Koch, s^ éleva du parterre, pour imposer silence à la foule mugissante, et par ce véritable éclat de tonnerre, produisit soudain un silence absolu. Olivia put commencer son rôle, et bientôt la magie de son jeu enchaîna tous les cœurs. D'un rôle de l'espèce la plus larmoyante, Charlotte avait fait, dès la première scène, quelque chose de si tragique et de si profond, f[ue bientôt tout l'intérêt du drame se concentra sur elle, et, même chez les spectateurs accoutumés à juger avec l'esprit, le sentiment prit le dessus. Tout le monde était attendri; l'innocence de l'infortunée Olivia éveillait dans les cœurs les plus durs la pitié et la sympathie; son tendre amour brillait comme un astre charmant au milieu des affreuses ténèbres de son sort et de ses angoisses, et, chaque fois qu'elle prononçait le nom de Léonce, elle semblait rayonnante de bonheur et de joie ; à cet accent pathétique, à l'expression de ravissement et de tendresse qui l'accompagnait, chacun était saisi de la plus profonde compassion. Quand nous lisons aujourd'hui cette Olivia, nous ne pouvons comprendre quels moyens l'art et le sentiment tragique fournissaient à Charlotte pour faire
d'un tel rôle un chef-d'œuvre de son génie; tellement qu'un homme, dont les écrits nous inspirent une véritable estime pour son goût littéraire et sa critique sévère et judicieuse, F. Schutz, a pu déclarer que « sous les traits de Charlotte Ackermann, Olivia, l'innocente et malheureuse victime, a su attendrir tous les cœurs, et faire verser des larmes aux spectateui-s les plus froids. » A côté de ce témoignage, nous en avons beaucoup d'autres sur le grand succès de cette soirée, qui nous assurent que Charlotte avait réellement tenu parole à son ami Eckhof, et que de rien elle avait su faire tout! Enfin l'impression qu'elle produisit dans le rôle d'Olivia fut si forte, si entraînante, que les plus anciens habitués ne se rappelaient rien de semblable, et que cette unique représentation sur le théâtre de Hambourg mit cette pièce, d'ailleurs si défectueuse, en grande réputation dans toute l'Allemagne.
Au milieu de l'émotion croissante des spectateurs on était arrivé à la dernière scène du quatrième acte, à cette scène où la comtesse Montani, le poignard à la main, veut arracher à Olivia son secret et savoir d'elle qui lui a révélé le meurtre de son père : tout à coup la représentation fut interrompue par un étrange accident; Charlotte, sur laquelle étaient dirigés tous les regards, s'arrêta au milieu de son discours, demeura les yeux fixés un instant sur une loge du premier rang, et tomba évanouie dans les bras de Reinike, qui, jouant le rôle du marquis, entrait en scène pour dérober Olivia au poignard de sa belle-mère. Une indicible émotion saisit tous les spectateurs. « Elle est morte! elle est morte! » s'écriait-on de toutes parts; mais Reinike, soutenant dans ses bras Charlotte pâmée, répondit avec présence d'esprit : « Non, ce n'est qu'un évanouissement. Déjà elle revient à elle, » et aussitôt la toile tomba.
On accourt, on s'empresse autour de Charlotte ; Schrœder la prend dans ses bras et la porte dans sa loge, où elle reprit connaissance, et, faible, épuisée, ouvrit enfin les yeux. Mais elle était si abattue, si accablée, qu'il parut impossible de la laisser achever son rôle; le directeur déclara qu'il aimerait mieux rendre
aux spectateurs leur argent que d'exiger de sa sœur un pareil effort : madame Vetter^ jeune tragédienne de Brunswick, où elle avait déjà joué avec succès le rôle dOlivia, se chargea de remplacer Chai'lotte et d'achever la pièce. Le comédien Lambrecht vint annoncer ce changement de personne, rendu nécessaire par l'indisposition de mademoiselle Charlotte Ackermann, et recommanda madame Yetter à l'indulgence des spectateurs; enfin, après un quart d'heure d'angoisse, on put lever le rideau, et le cinquième acte de la tragédie, si malheureusement interrompue, put commencer. Schrœder, à qui la douleur n'avait pas ôtc sa présence d'esprit, la déploya au milieu du trouble général ; il fut à la fois le souffleur, le régisseur et le directeur; madame Vetter fit tous ses efforts pour se présenter dignement, après une si grande artiste, devant le public, qui se montra attentif et assez bienveillant pour l'applaudir quelquefois; et la pièce, si gravement compromise, fut ainsi conduite à bonne fin. Schrœder respira lorsque le rideau fut tombé, et qu'il entendit le public demander la prochaine reprise d'Olivia avec Charlotte. Lambrecht en donna la promesse, et fit des remercîments , au nom de Schrœder et de sa sœur, pour la bienveillance que le public leur avait témoignée dans ce malheureux événement.
Comme Schrœder se rendait auprès de Charlotte, le docteur Unzer vint à sa rencontre.
Schrœder courut à lui, et lui dit :
— Que n'ai-je suivi ton conseil, et ne l'ai-je détournée de jouer cette pièce lamentable! Je n'en espérais non plus rien de bon, d'autant que ce rôle se rapporte d'un bout à l'autre à son histoire; chaque mot devait lui blesser le cœur. J'ai vu dès le premier acte qu'elle n'irait pas jusqu'au bout.
— Comment? Tu crois que c'est le sujet de la pièce qui a causé son accident? répliqua le docteur étonné. Plût au ciel que son évanouissement n'eût pas d'autre cause !
— Que veux-tu dh'e? demanda Schrœder effrayé.
— J'ai vu, poursuivit Unzer, et bien d'autres avec moi ont vu que Charlotte s'est troublée tout à coup au milieu de son rôle.
et qu'enchaînée, comme par un pouvoir magique, elle a regardé fixement vers la quatrième loge. Beaucoup de gens ont regardé du même côté... on se disait à l'oreille : «C'est lui! c'est lui!» et j'ai pu voir distinctement Sylbourg : je l'ai vu pâlir, et, déconcerté d'attii'er l'attention publique sur sa personne, se reculer pour dire quelques mots, en souriant, à la dame étrangère assise à côté de lui. Je l'avais déjà remarqué auparavant, et je suis fermement persuadé qu'il avait l'intention formelle de troubler Charlotte, en choisissant une des places les plus avancées, où elle pouvait le mieux l'apercevoir.
— Est-il possible ! Ce misérable, ce lâche et vil coquin, s'est permis une chose pareille? dit Schrœder, les lèvres tremblantes et en pàhssant de fureur. Je l'ai chassé de ma maison, et ici, chez moi encore, il ose s'introduii'c, et me fane tant de mal ! . . . Attends, infâme, tu n'y reviendras pas une seconde fois! Je vais t'envoyer mes deux moucheurs avec des fouets de chiens; et je te fais jeter hors de la loge à la face du public.
— Ne fais pas cela, Frédéric ! Au nom du ciel, point de précipitation. Un meilleur moyen de le mettre hors d'état de vous nuii'e serait de faire sortir au plus tôt Charlotte de Hambourg. Je me suis convaincu ce soir qu'il faut l'éloigner, oui, l'éloigner de cet homme; car je suis persuadé, dût tout le monde m'assurer le contraire, qu'elle l'aime toujours, et qu'il a les moyens de la perdre et de vous désespérer. Fais donc partir Charlotte; qu'elle sorte de Hambourg au plus vite, jusqu'à ce que nous ayons obtenu à Copenhague, par de puissants amis, que Sylbourg luimême soit éloigné du théâtre de ses crimes.
— Mais où la conduùe? dit Schrœder dans le plus pénible embarras.
— Pas assez lom pour que nous cessions de l'avon à notre portée, et pas assez près pour que cet homme puisse l'atteindre. Mène-la à Wandsbeck, chez le baron de Schimmelmann ; c'est un fidèle ami de votre famille : il veillera soigneusement sur ta sœur.
— Mais n'est-ce pas justement dans ce château que tu rencontras Sylbourg, il y a quelques années?
— Uiii^ mais, dejims quelques jbiirs, je sriîs de borlhe sbiireè que lé baron et sa famille sont indignés contre lui. En présence de plusieurs «officiers d'Altona, le baron Ta même déclaré un mauvais sujet, ajoutant qu'il lui était revenu sur sa vie passée des détails qu'il ne pouvait rapporter, parce que des personnes, Ifes unes mortes, les autres vivantes, et qui le touchaient de prks, en seraient gravement compromises. Tu peux croii'C que je ii'ài pias laissé tomber cela. Lfe baron était aUssi informé des relations de Sylboiirg avec Charlotte, et il t'approuva fort, quand je lui fis connaître ta conduite énergique avec ce fourbe, mais il t'engageait à être fort sur tes gardes, et ajouta d'un toh significatif : « Ce n'est pas Satis ràisoii que Sylbourg passe pour le meilleur officier rètrUtèùr de l'arniée danoise; il est capable de tout; et il a une manière à lui, qui est plus dangereuse peut-être pour une jeune fille innocente et d'une imagination poétique, que pour des femmes vulgaires. Tu vois donc que Charlotte ne serait nulle part plUs en sûreté qu'à Wandsbeck contre les embûches et l'influence de Sylbourg, soUs la protection d'un hoiïime qui jouit de la plus haute considération auprès du roi et de la cour de Danemal-k, et auquel le séducteur n'ira pas se jouer.
— C'est décidé, dit Schrœder, après Un moment de réflexion; quoique je ne sache trop ce que deviendra le théâtre après le départ de Charlotte. Mais j'ai payé assez cher la leçon de ce soir, pour ne pas nous exposer Uhè secôUde fois au danger. Demain, après la répétition, je monte à cheval et je vais chez notre digne baron; je lui conte tout notre malheur, et lui demande pour quelque temps son appui en faveur de Charlotte,
— Je t'accompagnerai, répondit Unzer, Mais avant tout cherche ta mère, et dispose-la en faveur de notre projet; veille ensuite à ce que Charlotte n'en soit pas informée avant que l'invitation d\î baron lui parvienne. Elle serait capable.,,
— Chut! elles viennent, dit Schrœder, au moment où les dames sortaient de la loge pour conduire à sa voiture Charlotte, qui avait complètement repris l'usage de ses sens. Dorothée
seule remarqua Schrœder^fit quelques pas en arrière et lui dit à demi- voix :
— Le croiriez-Yous? Elle nous a déclaré, avec la plus grande fermeté, qu'elle avait paru aujourd'hui sur la scène pour la dernière fois, et qu'elle irait plutôt se jeter à la rivière que de se produire encore devant le public ! Elle a dit cela du ton que vous lui connaissez, quand elle prend une résolution dont aucune puissance humaine ne la ferait revenir.
Le docteur jeta à son ami un regard significatif; Schrœder le comprit et dit avec douleur :
— Avions-nous besoin de cette preuve, pour reconnaître que tu l'as parfaitement pénétrée ! Oh ! de quel malheur ce scélérat nous accable tous ! Il détruit la paix de Charlotte et la nôtre ; il donne à sa réputation le coup de grâce, et, pour combler la mesure, il la frappe jusque dans son art, la seule chose sur laquelle je fondais l'espérance de sa guérison!... Plus tard,... ce n'est pas le moment,... dit-il à sa sœur, qui le pressait de s'expliquer. Retournez à la maison; faites que Charlotte repose. Je vous rejoindrai avec le docteur et je vous dirai tout.
A quelques jours de là, plusieurs officiers d'Altona étaient réunis dans un cabaret voisin du Dragonerstall, et fêtaient, le verre à la main, en bons camarades, la promotion de l'un d'eux au grade de capitaine. Le héros de la fête, nommé Eyerol, était un aussi vaillant soldat qu'un aimable et joyeux camarade, et le petit cercle se composait des meillem-s amis qu'il eût au régiment.
On avait porté aux bouteilles d'assez rudes atteintes; le vin ouvrait les cœurs , et la conversation devenait de plus en plus joyeuse et expansive. On avait passé en revue les dernières histoires du régiment, parlé de chasse et de chevaux, débité les
plus récentes anecdotes de la ville et des familles, et, comme il arrive entre jeunes officiers, bons vivants, on avait conté les bonnes fortunes et autres aventures de tels et tels camarades, et ces récits n'avaient pas manqué d'assaisonnements de nature piquante. Le nouveau capitaine Eyerol était lui-même connu au régiment pour un heureux et adroit chasseur sur les terres d'Amour ; les éclairs de ses yeux noirs avaient fait brèche dans plus d'un cœur rebelle, et la moitié des jolies femmes d'Altona rougissaient, seulement à l'entendre nommer.
— Son cœur est toujours en campagne! s'écria le vieux capitaine Palmsted. Gare aux conquêtes qu'il va faire sous ses nouvelles épaulettes! Ne prenez pas trop vite de l'embonpoint, Eyerol, et vous deviendi-ez assurément généralissime auprès des dames !
— Le ciel l'en préserve! Il faudrait d'abord que le major Sylbourg lui fît place, dit d'un ton sec le blond lieutenant de Dirking.
— Merci d'un tel avancement! repartit Eyerol avec mauvaise humeur. Que Sylbourg garde ce poste : je ne l'envie pas!
— Que sais-tu de nouveau de sa douce linotte, la petite Ackermann ? demanda avec curiosité le capitaine de cavalerie Starklof. Toute la ville est pleine de son histoire avec la célèbre Charlotte, et l'on fait courir les bruits les plus contradictoires. Selon les uns, il lui a donné son congé; selon les autres, c'est lui qui a été congédié ; dans une maison de ma connaissance, on assurait que le frère de l'actrice l'a mis sans façon à la porte.
— C'est assurément une mauvaise affaire, puisque Sylbourg s'y trouve mêlé, répondit Eyerol. Et ce ne serait pas la première fois qu'une intrigue infernale aurait croulé sur sa tête. Non, mes amis, je vous en prie, ne mêlez pas mon nom avec celui de cet homme ! Ce que j'ai appris lundi dernier sur son compte dans une respectable maison, où nous étions, peu s'en faut, entre compatriotes, m'a complètement ouvert les yeux sur le compte de Sylbourg.
— C'était donc chez le baron de Schimmelmann, dit Dirking;
car tu dinas chez lui ce jour-là. Dans ce cas les affaires du major vont mal.
— Quel mauvais cœur ne faut-il pas avoir pour tromper une jeune fille comme cette Charlotte! s'écria Eyerol, avec toute la vivacité d'une horreur longtemps contenue. Sachez, mes amis, qu'il a tellement égaré cette noble femme, que sa famille est alarmée pour sa vie ! Et maintenant, qu'il s'est fait donner si honteusement son congé, il ne cesse de la poursuivre en tous lieux, et, la première fois qu'elle reparaît sur la Scène après sa maladie, il va s'asseoir aux loges les plus avancées; il se rengorge comme un coq d'Inde, afin d'attirer ses regards pendant qu'elle joue; puis, lorsqu'il atteint son but à la face de tout le public, quand la pauvre fille s'évanouit sur le théâtre, il est le seul qui reste froid, et il s'entretient de l'air le plus calme du monde avec la dame assise à côté de lui !
— Qui est probablement sa nouvelle conquête ! ... la riche baronne de Steinau, deSchwerin! dit le capitaine Palmsted. Du moins il promène partout cette dame, et vous pourrez les voir ensemble toutes les après-midi dans l'allée de l'AIster.
— La baronne de Steinau?... de Schwerin?... Riche?... Ah! ah!... Eyerol riait aux éclats. Vous ne connaissez donc plus notre Caroline de Gluckstadt? Cette aventurière que nous avons vue mener à Kiel une si belle conduite, et qui enfin s'est fait ramener dans son pays par la force publique ? C'est elle qui avait joué à Dresde le rôle d'une comtesse polonaise, ensuite de quoi elle fit connaissance pendant plusieurs années avec la maison de correction. Maintenant Sylbourg la transforme en baronne de Steinau, fait avec elle une dépense effroyable, joue le galant et le fiancé, tout cela, pour que le monde voie combien peu un cavalier tel que lui est embarrassé à trouver un brillant parti. C'est un coup de théâtre, pas autre chose, pour masquer sa défaite dans la maison Ackermann.
— Si cela n'est pas exact, c'est du moins un trait digne de lui! s'écria Dirking.
— Mais c'est parfaitement exact, répliqua Eyerol; tellement
que Sylbourg lui-même s'est vanté à son ami Vieborg de ce nouveau trait de génie, ajoutant qu'il fera si bien, avec le secours de cette Caroline, que les Ackermann seront forcés de quitter Hambourg. Or, mes amis, je vous le demande, cette conduite est-elle digne d'un officier ? Est-ce là ce qu'on peut appeler un bon tour, une excusable étourderie? En vérité je ne serai pas surpris si cette aventure discrédite encore davantage à Hambourg l'uniforme danois, et si la maison royale de recrutement en est déshonorée !
Les amis d'Eyerol convinrent qu'il avait raison, et un invisible témoin de leur conversation aurait pu reconnaître que l'uniforme de Sylbourg, la charge dont il était revêtu, n'empêchaient pas ses camarades de le juger comme il le méritait ; que partout où on le connaissait il était difiamé et détesté ; qu'enfin l'esprit de corps, si puissant parmi les jeunes officiers, ne pouvait protéger Sylbourg contre sa propre indignité.
Ainsi s'était accompli ce que Schrœder avait longtemps redouté, ce que lui et les siens avaient tenté de prévenii- par tous les moyens que suggéraient la sagesse et la prévoyance. Dès le jour qui suivit la représentation d'Olivia, la malheureuse liaison de Charlotte avec l'officier danois fut connue, avec ses moindres détails, dans la ville tout entière, et même les bruits les plus fâcheux et les plus extraordinaires coururent sur le compte de l'officier recruteur, en sorte qu'on fut près de le prendre pour un aventurier déguisé, dans le genre de Cagliostro, et comme on en trouvait alors un type dans chaque grande ville. Il en résulta un retour de l'opinion publique en faveur de Schrœder et de sa mère; autant on avait plaint Charlotte jusqu'alors, et accusé ses parents d'égoïsmc et de cruauté, autant on les louait maintenant de s'être opposés à cette inclination ; quel homme en effet, pour
peu qu'il fût sensible à Phonneur, e\it été capable ^'unq si b^s^e vengeance , que d'expqser à un scandalp public iine jeune fille, uniquement parce que les parents ne le voyaient pas d'un œil favorable, et de fixer, par cette cruauté inouïe, les yeux de tout le monde sur sa victime?
Après avoir prononcé sur Sylbourg ce juste jugement, les amis déclarés et les admirateurs de la jeune artiste étaient forcés de convenir qu'elle avait fait preuve d'un inconcevable égarement, en s' attachant à un homme si indigne d'elle, sans avoir des garanties suffisantes sur son caractère et sur sa vie passée. Une grande légèreté, jointe à cette imagination exaltée, qui s'unit si souvent à une vocation d'artiste exercée dès l'enfance , pouvait seule, au jugement de la plupart des hommes, avoir entraîné une jeune fîUe d'un esprit si élevé, d'une conduite si pure; c'était ainsi que cette personne , si célébrée, à laquelle les plus nobles esprits rendaient hommage, avait pu s'attacher à un homme aussi éloigné d'elle par sa position que par son esprit , ses sentiments et son caractère.
Tel fut le jugement du public sur cette aventure sans exemple ; et cette opinion paraîtra indulgente, si l'on réfléchit que la plupart des hommes, soit par habitude, soit parce que toute saillie romanesque excite le mécontentement et la répugnance, frappent volontiers sur le prochain, même à la plus légère occasion. On plaignit Charlotte, on eut pitié d'elle, loin de la blâmer sévèrement et avec une mahgne joie; personne ne défendit le baron, mais on faisait valoir en faveur de Charlotte mille circonstances qui atténuaient sa faute ; on put voir comme l'artiste in^ comparable avait su gagner tous les cœurs; on eut dit que, dans ses propres infortunes , elle exerçait encore le charme magique par lequel , sur la scène , avec les images et les accents de la poésie, elle produisait autrefois de si merveilleux effets. Sa Rutland, son Emilia Galotti, sa Marie Beaumarchais, son Olivia, et tous ces rôles illustres, étaient auprès d'elle, pendant ces jours où l'on jugeait sa conduite, comme autant de génies protecteurs qui intercédaient pour elle ; en songeant à ces figures idéales, si
touchantes, si pures, si chéries , le froid morahste lui-même ne savait plus condamner Charlotte, qui leur avait prêté le mouvement et la vie. «Notre pauvre Rutland, notre noble Emilia, notre innocente Olivia » C'est ainsi qu'on nommait dans les entretiens cette jeune fille, qui inspirait peut-être alors par ses propres malheurs un intérêt plus vif et plus tendre que toutes ces créations de la scène, que son génie avait fait apparaître, du moins pendant quelques heures, aux yeux de la foule charmée.
L'opinion publique se prononçait tout autrement sur l'homme qui avait fait le malheur de Charlotte , et qui avait appelé soudainement cette fâcheuse publicité sur Terreur d'une jeune fille de dix-huit ans. Grâce à la célébrité de Charlotte, le nom de Sylbourg fut bientôt connu dans toutes les sociétés de la ville ; où qu'il se montrât, il fixait sur lui l'attention. D'abord cela le déconcerta, et puis il s'accoutuma bientôt à voir tous les yeux se diriger sur lui , pour contempler l'homme qui avait inspiré tant d'amour à une Charlotte Ackermann. Il passait avec une contenance hardie, avec une mine orgueilleuse et fière, paraissant ignorer cette curiosité; on le voyait souvent à cheval, faisant flotter son panache dans l'allée de l'Alster, à l'heure de midi, quand le beau monde venait s'y promener, et il prenait un air libre et triomphant, comme s'il fût revenu d'un tournoi; bref, il jouait le chevalier sans peur, mais non pas sans reproche, en vrai fanfaron danois. Par là il réussit du moins à convaincre les gens qu'il s'inquiétait fort peu de l'opinion, et qu'il mettait sous ses pieds la morale bourgeoise des bons habitants de Hambourg. Afin de placer à son vrai point de vue son intrigue avec la jeune actrice , et de repouscr loin de lui et de son antique blason l'idée d'un attachement sincère pour la fille d'une maison bourgeoise, il se servit d'une ruse, conforme à son génie, et qui devait couvrir sa retraite, s'il ne réussissait pas dans son véritable dessein, qui était de faire à Charlotte une blessure incurable.
Nous avons appris de la bouche d'Eyerol, comment le baron, quand toute la ville était pleine de rumeurs sur son compte, avait formé une nouvelle intrigue, à tous égards bien digne de
lui. A la A-érité le nom de sa nouvelle conquête était complètement inconnu chez les Hambourgeois, beaucoup plus curieux de beaux arbres pour la mâture de leurs vaisseaux que d'arbres généalogiques; mais l'éclat de cette nouvelle apparition, l'air orgueilleux et triomphant de la belle dame, la première fois qu'elle parut au bras du baron dans l'allée de l'Alster, annonça cependant à tout le monde une personne de la plus haute volée; et, trois jours après, on sut dans toute la ville que la baronne de Steinau, la plus riche héritière du Schwerin, avait abandonné, comme étendard de victoire, son voile de veuve brodé d'or à cet officier recruteur, d'une si mauvaise réputation.
A cette nouvelle, personne ne soupçonna de quelle étoffe pouvait être le gage de bataille que Sylbourg jetait si arrogamment à l'opinion publique, et, si lui-même, plein de confiance dans ce nouveau trait de bravoure, ne se fût pas vanté à quelques intimes de cette mystification, qui sait combien de temps il se fût écoulé avant que le public eût découvert la trace de cette baronne, et que la police l'eût châtiée sévèrement pour avoir, contre les défenses réitérées, pénétré dans le territoire de Hambourg?
Mais la chose s'ébruita peu à peu, et, du cercle des officiers danois, se répandit dans la vieille cité anséatique; ce bruit fut d'abord accueilli avec défiance, jusqu'à ce qu'un beau matin l'inexorable commissaire Schrœtteringk, cet ennemi déclaré des intrigues romanesques, eut vent de la chose, et fit arrêter la baronne de Steinau avec sa femme de chambre, dans son élégante demeure du Jungfersteig, pour la conduire, à la prison, où, dès le premier interrogatoire, la belle dame fut reconnue pour une femme de mauvaise conduite, qui trahit bientôt par ses aveux son galant chevalier, aussi bien que madame Fanny l'avait su faire.
Avant cet éclat, qui devait, cette fois encore, rendre vaines les tentatives de Sylbourg contre la victime de sa vanité et de sa vengeance, la ^ae de Charlotte entra dans une phase nouvelle, qui datait de la soirée où elle avait déclaré à sa mère, à sa sœur et à ses amies, qu'elle ne reparaîtrait plus sur la scène.
Comme 4ans les caractères pc^§sio^nés re:strême Couleur, aussi bien que l'extrême joie, î^rrache l'àme subitement et sans transition à sa yie intérieure, et en apaise tous les combats, Charlotte, dans cette soirée fatale, à peine revenue de son évanouissement, sentit que le moment où l'aspect du perfide Sylbourg lui si,v^i\ fait perdre connaissance, avait anéanti toute sa vie antérieure, et qu'elle n'avait survécu à ce coup de tonnerre que ppur renoncer sans retour à une vocation, qui ne lui paraissait plus qu'une épouvantable ii'onie contre elle-même et contre son sort.
Qu'importaient sa célébrité, son talent, son amour exalté pour l'art de la scène ? Combien tout cela lui paraissait vide et frivole, en présence de l'hommp qui Ifi rendait si malheureuse, et dont un seul regard suffisait pour détruire en elle tout le monde idéal! Ah! que n'aurait-elle pas donné pour n'avoir jamais été célèbre; pour n'avoir jamais cru à ce mppde brillant de l'imagination et de l'illusion poétique, qui, niaintenant que la réalité la surprenait, avec toutes les horreurs d'un amour trompé, ne lui semblait qu'une bizarre fantasmagorie, un conte fantastique, dont les figures enchanteresses s'évanouissent aussitôt que la main veut les saisir.
Et n'était-ce pas l'art lui-même, dont l'auréole brillante avait attiré d'abord sur elle les regards de Sylbourg? Assurément il ne l'aurait jamais remarquée dans la retraite d'une vie uniforme et tranquille , protégée par son obscurité même, sans talent, sans éclat, sans renommée ; c'était la position élevée où l'avait placée l'admiration des hommes, qui avait séduit l'ampur-proprq du baron et fait naître son goût pour elle.
Mais elle avait d'autres motifs encore pour prendre en haine la carrière qu'elle avait suivie avec un si éclatant succès; ce sentiment invincible avait en elle de plus profondes racines, et allait jusqu'à l'horreur, quand elle considérait l'abime qui sépare l'idéal de la réalité; pt combien la sublime tragédie, dans laquelle le poète fait entendre les accents les plus pathétiques, les plus puissants de l'àme humaine, et, par la sainte poésie, réconcilie la terre avgc Ig çiel^ diirérait d§ çgtfee vi^ réelle, si giisérable, si
prosaïque, si tourmentée, qui doit être supportée avec le renoncement silencieux, la résignation chrétienne, et qui, dans son étroite sphère, n'a d'espace pour aucune inspiration divine; tandis que les hommes, qui ne veulent admirer dans l'art et dans la poésie que l'extraordinaire, ne voient dans le bizarre enchaînement des faits de la vie réelle que le cours ordinaire des choses, et soupçonnent à peine que, dans une douleur comme la sienne, chaque moment est une tragédie, chaque soupir, le deuil d'un monde perdu!
C'était ce prosaïsme maudit qu'elle sentait peser sur elle, sur une destinée qui, à la scène, trouvait sa sublime, tragique et sainte justification; cette destinée, qu'elle avait connue comme artiste, dans le monde idéal, lui avait paru plus attrayante, plus poétique, dans ses plus terribles catastrophes, que cette conclusion triste et vulgaire de son amour exalté; conclusion qui ne lui semblait pas moins déplorable, que si on lui avait conseillé d'être heureuse à la manière commune et selon les théories de la plupart des hommes !
Avec tant de courage et d'enthousiasnie, se voir réduite à succomber sous un malheur vulgaire, sans pouvoir consacrer et justifier son infortune par la sublime poésie, était pour elle une chose insupportable, et bientôt, avec son exaltation passionnée, elle forma le dessein de rendre véritablement tragique un sort indigne d'elle, en déposant pour jamais la couronne de sa jeune gloire sur le tombeau de son amour.
■ — Pourquoi serais-je encore artiste, puisque je n'atteindrai jamais le but suprême de la vie, le but où la poésie et la réalité se confondent? L'art est-il de quelque valeur sans cette heureuse croyance, qu'un jour et quelque part il se rencontrera un point où la poésie commence à devenir la réalité; où tous ses rêves passionnés se transforment en félicité terrestre? La pâle rehgieuse, dans sa ceUule solitaire, la femme indienne, sur le bûcher, peuvent croire encore à la poésie^ parce qu'elles gardent leur amour, comme un reflet terrestre de cette lumière divine, et peuvent l'empQi'tsj avec elles daijs le tombeqiu. Mais que fer^i-je.
avec ma couronne flétrie, dans le sanctuaire de l'art où ne prospèrent que les fleurs jeunes, vivantes et belles? J'aimai trop profondément pour mon cœur mortel, trop passagèrement po\ir mon àme immortelle, et je ne puis plus croire ici-bas à la poésie, ni me fier à ses ravissantes promesses. Ainsi donc, au nom de Dieu et des Muses, laissez-moi renoncer pour jamais au cothurne; ([uiconque me verrait encore sur la scène ne croirait plus que je joue Rutland, Emilia, Olivia, mais que je livre en spectacle ma propre destinée; et, malgré le nom et le costume, on verrait toujours en moi l'amante trahie, la malheureuse Charlotte... Je vois, mon frère, combien tu avais raison, quand tu me conseillais de ne donner aux hommes aucun sujet de s'occuper de ma personne; car, aussitôt que la vie privée de l'artiste franchit la limite qui la sépare de la scène, toute illusion cesse, et le public voit dans chaque rôle de l'acteur l'homme ordinaire, et dans sa vie civile et domestique, le génie malade et égaré.
Voilà comment Charlotte justifiait auprès des siens sa ferme résolution de quitter la scène, tancUs qu'elle y trouvait la satisfaction unique, mais secrète, d'élever par cette démarche sa destinée au-dessus des vulgaires romans d'amour. Elle renonçait à la gloire, à l'éclat d'un nom célébré ; elle renonçait à son talent, au bonheur de suivre sa vocation d'artiste ; tout cela, pour imprimer à une passion malheureuse le sceau d'une plus haute consécration, et briser volontairement, après une si triste fin, le dernier lien qui l'attachait au monde idéal et à ses jeunes inspirations.
Sylbourg apprendrait par là quelle était l'ardeur de ses sentiments, l'immensité de sa douleur ; car, après lui avoir montré un dévouement si rare et si tendre, elle ne trouvait rien trop précieux et trop cher, pour n'en pas faire le suprême sacrifice à ses belles et passagères amours.
Il y avait de la fierté, mais la fierté d'un noble cœur d'artiste, dans la pensée que sa retraite semblerait, il est vrai, au public de Hambourg une perte irréparable, mais serait en même temps une juste punition pour les petites âmes et les étroits rigoristes, qui avaient condamné son amour et appliqué à ses enga-
gements avec le baron la mesure commune de la morale bourgeoise. « Puisqu'ils veulent^ disait Charlotte à ses amis, méjuger comme leur pareille, dans mes plus chers et plus sacrés sentiments, qu'ils cherchent leurs artistes dans les salons et dans leurs cercles bourgeois; pour moi je souhaite que ce peuple, avec son prosaïsme de bon ton et son indignation vertueuse, me dispense de son admiration aussi bien que de sa critique. »
Nous regrettons de ne pouvoir connaître la lettre que Charlotte écrivit vers ce temps à Sylbourg, et dans laquelle, selon la confidence qu'elle en fait à son amie, elle avoue au baron qu'elle l'adore toujours , le conjure de ne plus lui montrer tant de cruauté, et finit par lui faire un éternel adieu. Nous savons seulement que cette lettre fut écrite sous l'inspiration de la plus horrible jalousie, lorsque Charlotte fut informée de la liaison de Sylbourg avec la baronne de Steinau; et nous savons aussi, par ses lettres à son amie, avec quelle recherche ce méchant homme s'appliqua à lui faire sentir sa froideur et sa perfidie. Non-seulement il ne daignait pas la regarder, lorsqu'il la rencontrait par hasard dans la rue, mais il affecta de passer sous ses fenêtres dans une voiture élégante avec sa nouvelle conquête; la noble dam.e, assise à son côté, dirigea avec un rii'e moqueur sa lorgnette vers la maison où demeurait la belle, récemment abandonnée par son galant chevalier.
Dans ces circonstances, madame Ackermann, qui s'était d'abord prononcée contre ce parti, reconnut la nécessité d'éloigner quelque temps Charlotte de Hambourg; elle consentit donc, mais non sans un vif regret, à réclamer l'obligeance éprouvée du baron de Schimmelmann; on le prierait de recevoir pendant quelques semaines à Wandsbeck l'infortunée Charlotte, et de lui prêter, dans cette charmante résidence, un asile contre les impressions douloureuses qui l'assiégeaient sans cesse, et menaçaient de briser ce qui lui restait de courage.
Le printemps commençait; déjà brillaient quelques beaux jours; l'Elbe majestueuse emportait à la mer du Nord ses derniers glaçons, symbole de la liberté reconquise. Comme dans la
nature, lihè nouvelle vie Renaissait dans le commerce, et les humains secouaient, comme les campagnes, le manteau des frimas.
Charlotte, qui avait toujours aimé la nature et ses beautés touchantes, pouvait-elle trouver rien de plus salutaire que de sortir complètement du cercle de ses habitudes; d'échapper à la tristesse et à l'agitation, son état ordinaire depuis sa convalescence ? Elle savait que ses amours avec le baron étaient l'entretien de toute la ville; elle savait que l'auteur de ses maux, insensible à sa douloureuse situation, avait formé une chaîne nouvelle, et l'affichait publiquement, sans doute par le plus odieux calcul; elle l'entendait tous les jours condamner et maudire, sans qu'elle osât prononcer un mot pour sa défense : pouvait-elle désirer mieux, au milieu de ces mille et mille douleurs, et de cette humiliation profonde, que de fuir des lieux où tout lui rappelait les malheurs qui avaient perdu sa jeunesse, flétri sa réputation, et qui l'avaient écartée pour toujours de sa glorieuse carrière; des lieux où, pour combler sa misère, l'homme qu'elle aimait ne cessait pas d'être pour elle un objet de douleur, d'angoisse et d'opprobre, tandis qu'au fond de son cœur elle faisait toujours de lui son idole 1
Et pourtant Charlotte trembla, elle pâlit, quand le baron de Schimmelmann entra tout à coup, une après-midi, comme à l'improviste, et lui annonça d'abord qu'il était venu à la ville pour l'emmener à Wandsbeck, où un ancien ami l'attendait avec impatience.
— Oui, un aimable ami, qui révient de longs voyages, poursuivit l'excellent baron, avec son enjouement accoutumé et en s'amusant de l'embarras de Charlotte. Mais, je le vois bien, vous ne devinerez pas de qui je veux parler, même si je vous dis ettcore que c'est le plus beau et le plus agréable jeune homme qui soit sous le soleil, et qu'il a déjà tourné la tête à plus d'une belle. Et, comme il arriva dernièrement à Wandsbeck, avec un bouquet de violettes à son chapeau, sa première question fut celleci : Ma Charlotte n'est-elle pas encore arrivée? — Non, monsieur Printemps, lui dis-je, Charlotte n'est pas encore arrivée, mais
(iemeiirez néanmoins chez nous et mettez-vous à votre aise; madame Hirondelle et M. Coucou vous feront en attendant compagnie dans le bocage; moi, je vais faire atteler, j'irai à la ville, et je vous amènerai avant le soir votre petite bergère : dès demain l'Arcadie pourra commencer.
C'est de cette façon joviale que le vieux baron fit connaître à sa jeune amie l'objet de sa visite; après un moment de feinte résistance, la mère consentit volontiers à ce que Charlotte acceptât rinvitàtion de son protecteur.
— Pour cette fois nous ne demanderons pas aii directeur sa permission, dit le conseiller intime, en frappant sur l'épaule de son ami ; nous en courrons le risque, à la garde de Dieu, et, s'il le faut, en punition du contrat violé et de l'absence illégitime, nous rembourserons à la caisse les appointements de six mois.
Charlotte devina sans peine que l'arrivée soudaine du baron et la facilité avec laquelle sa mère, toujours circoiispecte, avait consenti à son départ, étaient la suite d'un accord entre eux. Elle en fut encore plus convaincue, lorsque sa mère et son frère furent entrés avec le vieux baron dans une conférence secrète, qui dura plus d'une heure, et à la suite de laquelle Schrœder parut métamorphosé; il n'avait plus l'air découragé; une joyeuse vivacité brillait sur son visage, tandis que madame Ackermann sortit àe l'entrevue les yeux roUges et gonflés de pleurs, et ne reprit qu'avec beaucoup de peine une feriïie contenance. Dorothée ellemême ignora ce qui s'était passé, jusqu'au moment où sa mère lui dit à l'oreille que le baron leur avait communiqué son plan, duquel il espérait la complète guértson de Charlotte.
Dorothée n'en sut pas davantage pour le moment, mais cela suffit pour la rendre plus tranquille ; en effet Charlotte ne pouvait être confiée à de meilleures mains ; le baron et sa femme l'aimaient comme leur enfant, et elle avait déjà passé à Wandsbeck quelques-uns de ses plus beaux jours.
Aussi ce fut seulement la manière mystérieuse et soudaine dont l'affaire fut conduite qui alarma Charlotte, dans cette proposition du baron. Elle s'aperçut d'ailleurs qu'à table son bien-
veillant ami jetait sur elle des regards observateurs, comme s'il eût cherché à lire dans son àme son plus profond secret, et cela augmentait encore son embarras.
Après midi plusieurs amis et voisins vinrent saluer M. Schimmelmann et faiie leui's adieux à Charlotte. Klopstock était du nombre, et, comme les autres, il promit à sa jeune amie d'aller la voii" le dimanche suivant dans sa résidence champêtre, si le temps était favorable.
— Venez tous! dit au départ M. Schimmelmann avec ses façons hospitalières. Celui que nous ne pourrons loger dans le château, nous le planterons dans la tour de Tycho-Brahé. Il vous souvient, Charlotte, si c'est une résidence agréable!... Ainsi donc, à bientôt, mes amis!
La voiture partit, traînée par deux chevaux noirs pleins de eu; Schrœder avait ses raisons pour s'écrier, en présence de ses amis, en rentrant à la maison :
— Dieu soit loué, elle est partie!... Si dure que puisse être répreuve qui l'attend à Wandsbeck, il n'y a pas d'autre moyen de la sauver, et c'est avec une pleine conviction que je dis, après notre bon M. de Schimmelmann : Si ce moyen est inutile, il ne faudra plus essayer de soustraire Charlotte à son malheureux sort; il sera démontré que les puissances maîtresses de son âme bravent toute sagesse et toute force humaine, et qu'il n'y a contre elles de secours qu'en Dieu seul.
Charlotte fut accueillie par la famille du baron de la manière la plus cordiale, et trouva dans la baronne, aussi bien que dans ses aimables fdles, Julienne et Ermengarde, de bons et nobles cœurs, qui rivalisèrent d'attentions pour dissiper le chagrin de la jeune artiste, pour distraire et égayer son esprit accablé de mélancolie. Dans cette société, où régnaient les sentiments les
plus élevés et les plus tendres, Charlotte ne tarda pas à éprouver un changement salutaire ; non-seulement on était affectueux pour elle, mais on était simple, ouvert, sans arrière-pensée; avantage qu'elle ne connaissait plus dans sa famille, depuis sa malheureuse passion pour le major. Chez ses hôtes tout respirait la joie et la paix; plus de soupirs étouffés d'une manière inquiète, plus de sérieux regards d'un frère, plus de larme furtive de Dorothée, qui lui rappelât son malheur et sa faute; on évitait tout ce qui aurait pu réveiller chez elle ce souvenir, et à peine parlait-on en sa présence de Hambourg et du théâtre.
Il se passait peu de jours sans que la maison hospitalière du baron s'ouvrît à quelques hôtes, venus de loin ou de près, les uns pour gagner la faveur de cet homme, toujours influent à la cour de Copenhague, les autres par véritable attachement pour lui et sa famille ; si bien que le baron disait en badinant que le roi lui avait accordé sa retraite, uniquement pour lui faire éprouver dans sa champêtre demeure que le véritable repos ne se trouve pas sur la terre.
Ce mouvement continuel de la société obligeait Charlotte à sortir toujours plus d'elle-même, et les convenances imposaient une gène salutaire à son esprit , d'ailleurs si enclin à la mélancolie; la ravissante beauté des campagnes voisines n'exerçait pas sur elle une action moins vivifiante et moins salutaire; elle avait donc des distractions, et même des devoirs de société; cependant elle pouvait goûter aussi sa sohtude chérie, et s'appartenir à elle-même dans ses moments de tristesse.
C'était surtout le grand parc, avec ses bouquets de noirs sapins, ses vertes prairies, ses pièces d'eau murmurantes, où elle aimait à s'arrêter, pour se livrer à l'enchantement que lui causait le réveil de la belle saison. Elle pouvait se promener de longues heures dans les riantes allées, sans autre vœu que de retrouver toujours ce silence et cette paix autour d'elle; elle se sentait renaître aux émotions douces et à la joie céleste que le convalescent éprouve, au premier soleil de mai, après une grave maladie. Elle respirait avec délices les senteurs de la prairie,
tandis qu'an souffle suave et frais lui caressait le frôiit elles joues, comme une tiède haleine de climats plus doux.
Au milieu de ces riantes impressions sa douleur perdait' peu à peu son caractère sombre ; elle sentait par degrés se dissiper ses terreurs; une disposition à l'attendrissement, que ses amis remarquaient en elle, leur sembla d'un heureux présage; la jeuhesse et la poésie n'étaient donc pas encore éteintes dans sort coeur, et cette fleur charmante t-everrait peut-être un nOuveàti printemps!
Cetheuréui changement décida le baron, qui jugeait parfaitement l'état de Charlotte, à différer encore la visite que ses amis de Hambourg devaient lui faire. « Il faut, écrivait-il à Schrœder, que cette crise bienfaisante suive paisiblement son cours ; il ne faut pas que rien rappelle à ma jeune amie l'abîme où elle a failli se précipiter. Au reste, ajoutait M. de Schinimelmann, nous en resterons à nos conventions, et je saurai saisir le moment favorable pour compléter sa guérison, et remettre hardiment à la noble Ulrique le soin de ramener dans sa bonne voie notre étoile égarée. Je n'ai pas encore de nouvelles de Copenhague; mais je sais parfaitement que le duc d'Augustenbourg n'est pas homme cl vous refuser justice. Bien tard sans doute, mais non pas trop lard, vous obtiendrez la pteirie satisfaction qui vous est due. »
Cependant les consolantes prévisions du noble protecteur de Cliarlotle auraient été démenties d'une manière bien funeste, si une invisible main n'avait protégé la jeune fille et ne l'eût préservée d'un grave danger.
C'était dans la troisième semaine de son séjour à Wandsbeck : le baron avait proposé aux dames et à deux propriétau-es du Schleswig, qui lui faisaient visite, de les conduire à sa ferme, située à une demi-lieue du chMcau; il voulait montrer à ses deux
hôtes son Haras, nouvellement établi selon là méthode anglaise et dont il était fier à bon droit, car, dans tout le Holstein, il n'y avait point de plus beaux chevaux de race que dans cet établissement.
Les dames montèrent en voiture, les hommes à cheval, par une belle journée de printemps, La société arriva bientôt à la métairie, et fut conduite par le fermier dans l'apparlerhent préparé pour les maîtres; on prit le café, puis on se rendit danslëé écuries, car le temps du pâturage ne devait commencer que six ou huit semaines plus tard.
A la vue de cet établissement, des excellentes dispositions, de l'ordre, de la propreté, mais surtout en considérant la valeur etîa beauté des chevaux, les deux propriétaires déclarèrent que ce haras était le plus grand et le plus remarquable qu ils eussent jàrbais tu. Ils passèrent lentement de place en place, admirant eh connaisseurs les nobles animaux dans les veines desquels coulait, tantôt pur, tantôt avec un heureux mélange, le sang de Flandre, de Cornouailles et d'Arabie; et cependant les chevaux de racé du pays, les ardents bais-bruns du Holstein , soutenaient trëè bien la comparaison pour la beauté des formes et la force musculaire.
Le maître connaissait chaque cheval par son nom, savait toutes ses belles qualités, flattait l'un, grondait l'autre, et les intelligentes bêtes semblaient mieux le comprendre, disait-il en riàiit, que maints diplomates et courtisans, qui bien souvent, lorsqu'il leur avait dit les vérités les plus dures, lui avaient offert en souriant une prise dans leur tabatière d'or, ou recevaient comme un beau compliment ses vertes remontrances.
— Vous êtes une habile écuyère, Charlotte, dit-il en se tournant vers sa jeune protégée. Voyez-vous ma brune Sibylle, avec ses yeux éveillés et malins? Il n'y a pas au monde un cheval de danie qui l'égale en douceur et en qualités féminines. Ermengarde le montait l'été dernier, mais cette année il vous appartiendra, et vous pouvez, si cela vous plaît, l'essayer dès ce moiîient.
— Volontiers! s'écria Charlotte qui n'aimait pas moins l'exercice du cheval qu'elle y était habile.
Sur un signe du maître, on sortit Sibylle avec plusieurs chevaux que les étrangers témoignaient l'envie d'acheter; on se rendit au manège. Charlotte ayant mis la robe de cheval d'Ermengarde, s'élança lestement en selle, et bientôt la société put admirer l'adresse, la grâce, la solidité, par lesquelles Charlotte justilia les éloges du baron. Les messieurs applaudirent, et Schimmelmann fit observer en riant qu'elle pourrait jouter avec une jeune cosaque !
— Yous allez voir ! répliqua Charlotte, animée par l'exercice qu'elle venait de faire, et, comme toute écuyère, enorgueillie par un éloge que les hommes ont la prétention de mériter par excellence.
Aussitôt elle pousse son cheval au milieu de la carrière, le frappe vivement de la cravache, et, à la vive teiTcur des assistants, elle lui fait franchir d'un saut hardi la barrière assez haute du manège. Le cheval se tint un moment immobile, comme paralysé de frayeur, hors de l'enceinte; il tremblait violemment; mais, lorsqu'il sentit de nouveau le frein, il devint furieux, il se cabra en ronflant, fit des sauts violents à droite et à gauche, et, malgré la bride et la voix, partit en hennissant, emportant Charlotte avec une vitesse furieuse, et courant à travers champs du côté de Wandsbeck : spectacle effrayant pour ceux qui restaient à la ferme, et qui attendaient d'un moment à l'autre la chute de la téméraire jeune fille. Schimmelmann, le premier, monta sur un des chevaux et courut après elle ; les deux étrangers suivirent son exemple ; mais Sibylle effarouchée avait pris trop d'avance, et bientôt on perdit de vue le cheval et Charlotte.
Au bout de quelques minutes, comme le baron arrivait aux limites du parc, il entendit de loin un homme appeler au secours; il s'avança du côté d'où venait la voix, et arriva dans le voisinage de l'observatoire, où le jardinier Conrad accourut audevant de lui, pâle de frayeur, en lui annonçant que mademoi-
selle Ackermann était gisante et morte au pied de la tour d'où elle était tombée.
Quand le baron fut arrivé, il vit un spectacle qui n'expliquait que trop bien l'erreur du jardinier; Charlotte était couchée par terre tout près de la tour, avec la tempe saignante. On ne voyait pas trace du cheval.
— Bon Dieu ! s'écria le baron hors de lui-même.
Et mettant un genou en terre, il appuya contre sa poitrine Charlotte qu'il croyait morte ; alors il s'aperçut qu'elle respirait encore ; Conrad lui baigna le visage avec de l'eau d'une source voisine; enfin elle reprit connaissance, et s'éveilla de l'étourdissement que sa chute violente lui avait causé. Lorsqu'elle vit le mouchoir sanglant, avec lequel le baron avait essuyé sa blessure, elle fut effrayée, et commença à sentir la douleur; mais bientôt, s'apercevant que la blessure était légère, elle s'écria gaiement :
— Je crois que j'en réchapperai pour cette fois ! Mais M. Sacco lui-même, notre maître de ballet, ne ferait pas aisément le saut périlleux que j'ai fait! Il fallait de la présence d'esprit!... Le cheval courait droit à ces arbres, dont les branches pendantes m'auraient fait subir la mort d'x\bsalon : alors je me suis jetée à bas dans les rameaux verts de ce sapin; malheureusement j'ai donné de la tête contre cette racine saillante.
— Dieu soit loué! dit le fidèle Conrad enjoignant les mains. J'étais derrière les ifs, occupé aul3ord de l'étang; j'ai entendu un cri, et, quand j'ai vu par terre mademoiselle pâle et sanglante, j'ai cru dans ma frayeur qu'elle était tombée de la tour.
— Eh, Conrad, comment pouvais-tu le croire? lui répondit son maître, qui respirait plus librement. Pour tomber d'une tour il faut d'abord y être monté !
— Que dites-vous là? s'écria Charlotte surprise. Ainsi la prédiction que me fit il y a quelques mois une tireuse de cartes serait accomplie, et, du moins dans l'idée du bon Conrad, je serais tombée d'une tour sans y être montée auparavant !
— Cela prouve que vous devrez à l'avenir vous garder même
des Sibylles à quatre pieds, répondit M. de Sclummelmann. Je me suis rappelé malheureusement trop tard que votre frère ne peut souffrir que les dames montent à Cheval; et, çeftes, il a raison ! Car vous autres jeunes amazones, quand vous ayez unie fois surmonté la timidité de votre sexe, vous ne savez plus distinguer le courage de la témérité.
L'arrivée des deux étrangers, qui accouraient sur leurs chevaux baignés de sueur, mit fin à la remontrance du baron. Charlotte se releva, et, quoiqu'elle fut encore un peu tremblante, elle put néanmoins regagner sans peine le château, en s'appuyant sur le bras du baron. Elle ne sentait plus qu'une douleur sourde à la tempe gauche, mais elle avait repris sa bonne humeur, et ne voulut accepter d'autre secours que celui du chirurgien de Wandsbeck. Il arriva enfin, avec son gros nez rouge armé de besicles, mais il eut le chagrin de trouver la petite blessure déjà pansée.
11 arrive souvent dans la vie qu'un incident fortuit traverse et change tout le cours des éyénements. C'est ce qui arriva cette fois, et l'accident de Charlotte, sans avoir en lui-même de suites fâcheuses, ne passa point sans laisser de traces. En effet, quoique M. de Schimmelmann eût fait savoir sans délai aux parents de la jeune artiste ce qui s'était passé, le bruit courut le lendemain dans plusieurs salons de Hambourg que mademoiselle Ackermann la cadette , dans un accès de mélancolie , s'était précipitée d'une tour à Wandsbeck et n'avait échappé à la mort que par miracle.
Ce bruit parvint aux oreilles de Sylbourg, et, quoiqu'il dut croire, après la triste lettre d'adieux de Charlotte, qu'elle s'était pour jamais séparée de lui, il ne fallut que cette nouvelle pour lui rendre toute son audace ; son orgueil, excité au plus haut point par ces rumeurs publiques, conçut de nouvelles espérances; d'ailleurs sa comédie avec la baronne de Steinau était menacée d'un prompt dénoùment : il comprit qu'il n'avait pas un moment à perdre, pour n'être pas entraîné dans cette catastrophe de police; et, dans sa situation toujours plus ciTibarrassée, il
forma un plan, qui aurait pu passer pour un trait de génie, s'il avait seulement réussi ! Il résolut de se rapprocher de Charlotte, de lui demander par lettre une entrevue, et de lui proposer dans ce but une auberge soUtaire dans le voisinage de Wandsbeck. hh il voulait s'emparer d'elle, l'entraîner de gré ou de force, et fuir avec elle en Danemark. Quant aux suites de l'afTfaire, il n'y songeait pas; et, quelques jom-s après, lorsqu'il connut la vérité sur l'accident de Charlotte, quoiqu'il dût renoncer à l'idée qu'elle eût voulu se tuer à cause de lui, ses projets de vengeance avaient jeté en lui de trop profondes racines, il était trop assuré du succès, pour revenir à des réflexions plus calmes^ il persista dans son projet avec une opiniâtreté nouvelle, et fit ses préparatifs avec une folle impatience.
Tandis qu'il méditait cet acte abominable, il reçijt l^out è^ coup une foudroyante nouvelle : ses chefs lui ordonnaient de f,e ren(ii'§ dans les huit jours à Schleswig, et de se présenter devant une coinmission nommée exprès par le roi, afin de répondre à cer-? taine§ accusations qui touchaient à sa dignité d'officier et à son honneur personnel; s'il faisait défaut, il était menacé de dégradation immécUate.
Il n'avait aucun éclaircissement sur ce qui le menaçait, ni sur la personne qui lui avait porté ce coup terrible; il n'avait que deux alternatives, ou bien courir les chances du jugement, ou bien accepter la honte d'une dégradation militaire. Il resta bien des heures dans un tel engourdissement, qu'il ne savait à quoi se résoudre ; il relisait macliinalement l'ordre fatal, et mugissait de fureui' en le parcourant. Ses artères battaient violemment, et peu s'en fallut que, dans un accès de rage, il ne se cassât la tête contre les mm-s. Les heures se passaient comme des secondes; mille suppositions diverses naissaient tour à tour dans son imagination troublée, mais il cherchait vainement parmi les nombreuses personnes qu'il avait autrefois offensées celle qui l'avait si durement frappé.
Plus embarrassé qu'il ne l'avait été de sa vie, il passait vainement en revue tous les expédients qui lui avaient rendu autrefois
de bons services, et Favaient garanti à l'extrémité, quand l'aubergiste du Kaisershof lui apporta une lettre, à la vue de laquelle il poussa un cri de joie. Il avait reconnu la main du major T., et il savait bien que cette lettre lui donnerait de meilleurs avis que toutes les sibylles du monde. Il ne fut pas trompé dans son attente; car, à peine eut-il brisé le cachet d'une main tremblante, et jeté un coup d'oeil sur ces liâmes, que le nom de Schimmelmann frappa ses regards, et il comprit qui l'avait jeté dans cette situation désespérée. Son ami ne pouvait, il est vrai, lui dire que ce qu'on se disait à l'oreille chez le roi et dans les cercles des hauts officiers; savoir que le baron de Schimmelmann, ancien trésorier, membre du conseil secret, et qui était toujours en grand crédit auprès du monarque, lui avait écrit une lettre oîi il lui faisait connaître toute la conduite de Sylbourg avec Charlotte et sa famille, et la lui avait présentée sous de telles couleurs, que le roi avait ordonné sur-le-champ les plus sévères informations. M II faut, disait le major T., que tu te sois permis d'étranges libertés, car je tiens du général W. lui-même que le duc d'Augustenbourg lui a dit en propres termes : « On a sur Sylbourg de telles révélations, qu'en Russie elles suffiraient pour faire exiler un officier en Sibérie jusqu'à la fin de ses jours. » Au nom du ciel ou de l'enfer, Max, qu'as-tu donc fait pour qu'on te veuille ainsi admonester cum infamia? J'y rêve inutilement, et je ne puis comprendre qu'un homme si habile et si sage ait fait quelque chose d'assez détestable, pour se mettre sur le dos un procès et se voir menacé de dégradation. Quand tu aurais ensorcelé la petite Ackermann par un breuvage magique ; quand tu l'aurais enlevée de nuit; ou que d'une manière ou d'une autre tu l'aurais menée un peu trop loin, je ne vois pas que tu fusses, plus que cent autres, coupable de lèse-majesté! Depuis ([uand une amourette a-t-elle amené un officier danois devant une commission spéciale? Depuis quand une comédienne étrangère et ses adhérents sont-ils assez puissants en Danemark, pour faire citer un major en justice à propos d'une semblable baf^atelle? Ce sont ici des énigmes pour tout le monde; pour moi, je renonce à les
déchiffrer, et j'attends de toi sur tout cchi des éclaircissements, et promptement, s'il te plait!... Car cette lois tu es pris par le cou dans un lacet qu'il est plus facile de serrer que d'ouvrir. Ainsi, point de retard ! Fournis-moi les moyens de convaincre le duc d'Augustenbourg de ton innocence, afin que je puisse effacer au moins une partie des fâcheuses impressions quïl a reçues; et, je te le jure en ami fidèle, je te défendrai de mon mieux avec la parole et avec le fer. T'es-tu fait de si mauvaises affairesà Hambourg, alors je te conseille de suivre au plus tôt l'exemple de ton rival Elkins; passe quelque temps en Angleterre, après avoir demandé ton congé; mais n'attends pas qu'on te le donne. Enfin, si je sais ce que cette diable d'affaire signifie, je veux bien ne plus m'appeler ton ami et ton frère d'armes, mais faire chorus avec ceux qui disent que tu l'as bien mérité. Une lettre, morbleu ! une lettre ! Que le courrier qui l'apportera crève à mes frais une couple de chevaux, pourvu que tu m'ôtes cette cruelle incertitude ! »
Sylbourg, après avoir lu et relu cette lettre, crut enfin la comprendre parfaitement, et même en apprendre par elle plus que son ami n'en savait. Le major T. devait ignorer que, depuis plusieurs années, Schrœder était en intime correspondance avec le duc Frédéric-Chrétien d'Augustenbourg ; que le frère de Charlotte était auprès de ce prince dans une haute estime ; que, par conséquent, si le duc voyait en lui, Sylbourg, qui était son subordonné, l'ennemi de Schrœder, sa perte était inévitable.
Mais, si peu rassurant que cela eût été pour lui en d'autres circonstances, Sylbourg jugea que, dans la périlleuse situation de ses affaires, l'amitié du prince pour Schrœder lui offrait l'unique moyen de salut qui lui restât. Il ne visait à rien de moins qu'à s'assurer la possession de Charlotte, persuadé qu'il pourrait alors faire tête aux dangers qui le menaçaient de toutes parts.
Regagner le cœur de Charlotte, prendre la fuite avec elle, l'épouser même, ôter par là au duc, au baron, aux Ackermann, tout moyen de le perdre, tel fut le plan audacieux, dont l'exécution parut si facile à son imagination échauffée, qu'il oublia
même la première difficulté;, savoir comment il parviendrait jusqu'à Charlotte, qu'on avait mise sous la protection immédiate de l'homme qui le jetait dans cette situation désespérée. Emporté par la passion, d négligea de s'assurer d'abord une occasion favorable; son habileté, sa prudence, qui l'avaient rendu jusque-là si dangereux auprès des femmes, lui firent cette fois complètement défaut ; égaré par la fureur, il ne vit pas l'abîme ouvert devant lui. Semblable au nageur désespéré, que le flot emporte à la mer chaque fois qu'il s'efforce d'atteindre au rivage, il s'élança sur' son meilleur cheval, et, sans se rendre compte clairement de son dessein, il galopa du côté de Wandsbeck, avec une telle vitesse que le cheval semblait partager l'impatience du cavalier.
Ce fut seulement à la vue du château qu'il arrêta sa monture fumante; l'aspect de cet édifice, oii iï avait reçu autrefois l'hospitalité, ramena un peu d'ordre dans ses pensées tumultueuses. Pendant quelques minutes il resta aux écoutes avec émotion, croyant avoir entendu des voix dans le parc ; mais ce n'était autre chose que les battements de son cœur et le vent du soir qui jouait avec les arbres et les buissons; peu à peu il se mit à rêver sur ce qu'il devait faire, où il devait diriger ses pas, et se sentit comme à la poursuite d'un feu follet ou d'une vision, cherchant le but au moment où il avait cru l'atteindre. Il était si près de Wandsbeck qu'U entendait distinctement l'horloge (\u château; tout à coup il réfléchit au danger qu'il courait, si Ton venait à le surprendre; la dernière chance de réussite lui serait enlevée; cette pensée le troubla au point qu'il tourna bride brusquement, et s'éloigna aussi \ite qu'il était venu. Mais U ne retourna pas à Hambourg, il chevaucha tout au travers de la bruyère, et découvrit enfin dans l'éloignement l'auberge isolée, où il avait projeté précédemment une entrevue avec Charlotte. C'était une maison assez mal famée; elle passait pour être l'asile des gens suspects, attirés par le voisinage de la grande ville marchande ; les coureurs de pays et les vagabonds sans passe-port, que la crainte de la police empêchait d'entrer ouvertement dans la ville, attendaient
(Jans ce lieu une occasion favorable pour se glisser dans le territoire de la république.
L'aubergiste, homme à la figure patibulaire^ et le.> rares habitants de la maison ouvrirent de grands yeux, quand ils virent un voyageur de si belle apparence descendre devant leur misérable taverne, et même demander un logement pour cette nuit. Mais Sylbourg, qui savait parfaitement se conduire avec des gens 4e cette sorte, prit à part le vieux père, lui dit quelques mots à l'oreille, et aussitôt il eut non-seulement une chambre, telle qu'une si pauvre maison pouvait l'offrir, mais encore tout ce qui lui était nécessaire pour l'exécution de son projet; il avait trouvé lin complice, aussi bon qu'il aurait pu le souhaiter.
Mais la Providence veillait sur Charlotte, pour la protéger encore une fois contye les artifices d'un homme qui semblait destiné à menacer incessamment cette jeune victime, et à la précipiter d'un péril dans un autre.
A peine Sylbourg s'était-il éloigné des alentours du château, que M. de Schimmelmann, qui avait pris ses mesures pour faire bonne garde, fut averti par ses gens qu'un étranger avait paru dans le voisinage du parc; avant l'approche de la nuit, il avait su que c'était le major de Sylbourg lui-même, et qu'il s'était logé dans cette auberge mal famée de la bruyère.
A cette nouvelle le conseiller intime eut un moment de vive inquiétude; i\ courut à sa femme pour lui annoncer le péril. Pour qui Sylbourg serait-il venu, si ce n'était pour Charlotte? M. Schiminelmann craignait qu'elle ne vînt à savoir la chose; il craignait même qu'elle ne fût d'intelligence avec Sylbourg : mais la baronne se déclara convaincue du contraire.
— Charlotte serait une hypocrite achevée, si elle me trompait sur ce point, ajouta-t-elle. Non, non, elle ne connaît pas la ve-
nue du baron; aujourd'hui même elle disait à Ermengardc qu'elle s'était séparée de lui, qu'elle lui croyait un mauvais caractère; qu'elle ne retournerait pas auprès de sa mère, avant que cet homme eut quitté la ville, et qu'elle fût à l'abri de ses persécutions. Qui l'obligeait à faire ces aveux, si elle connaissait la présence de Sylbourg? Cette jeune fille a pu subir sa funeste influence, mais aujourd'hui elle en est délivrée; sa paisible sérénité pendant ces derniers jours, son courage qui se réveille, ne sont pas des apparences trompeuses, et je m'oppose, pour ma part, à ce qu'on lui laisse voir la plus légère défiance.
— Nous nous en garderons bien! répondit vivement le baron. Il faut au contraire qu'elle ignore l'approche de Sylbourg et notre inquiétude; il faut qu'elle se sente, comme auparavant, libre et sans contrainte. Mais je crois que le moment est venu d'avertil- la comtesse, et de lui demander sa visite. Tu sais avec quelle ardeur Ulrique désire sauver l'aimable Charlotte des mains de ce funeste séducteur, qui lui a fait à elle-même tant de mal; il est d'une belle âme comme la sienne de vouloir témoigner au ciel sa reconnaissance en faisant cette bonne action.
— J'ai tout disposé pour recevoir la comtesse, dit madame de Schimmelmann, et je crois aussi notre jeune amie suffisamment préparée, pour entendre avec fermeté les dernières révélations sur Sylbourg, et revenir ensuite aune vie nouvelle. La présence de la comtesse sera d'ailleurs pour Charlotte la meilleure protection contre les pièges que lui dresse encore ce misérable, qui ose s'aventurer si près de nous.
— Je serais bien surpris, dit le baron en secouant la tête, s'il n'a pas eu déjà nouvelle de ma démarche et de celle du duc auprès du roi. Et de la part de cet audacieux vaurien il faut s'attendre à tout! Garde-moi donc cette jeune fille comme ton propre enfant, chère Caroline, jusqu'à ce que Némésis ait frappé le traître. Je vais envoyer un exprès à la comtesse, et la prier de venir à notre secours.
Une demi-heure après le baron entra, joyeux et de bonne humeur, chez les dames, qui allaient prendre le thé, et il s'assit
auprès de la baronne sur le sofa, pour passer quelques moments d'agréable causerie. D'abord il taquina Ermengarde sur sa nouvelle frisure, et demanda ensuite malicieusement à Charlotte en riionneur de qui elle avait mis vm bouquet de roses à sa ceinture? Là-dessus il lui donna de petites tapes sur la joue, et lui dit avec un mystérieux sourire :
— Oui, oui, vous autres femmes, vous avez un instinct admirable, quand un homme intéressant est dans le voisinage. On le remarque tout de suite au soin particulier que vous prenez de votre toUette, avant que vous sachiez vous-même quel est cet homme et s'il vous plaira !
— De qui veux-tu donc parler, cher papa? dit madame de Schimmelmann déconcertée; car elle avait cru en vérité ([u'U voulait désigner le major.
Charlotte ne parut nullement troublée, et le baron continua :
— Vous apprendrez ce soir même à le connaître personnellement; c'est un homme infiniment intéressant, et que je m'honore de connaître. Il est vrai que, pour le moment, il voyage incognito; il ne s'est pas même fait connaître à moi tout entier, cependant il a déjà gagné mon cœur, et je puis dire que de ma vie je n'ai vu un homme d'un plus noble cœur et plus digne d'être aimé.
— Qui est-il?... Son nom!... Son nom!...
Les trois jeunes personnes assiégeaient de questions M. de Schimmelmann, pendant que madame la baronne s'écriait, tout alarmée :
— Mais mon Dieu, Schimmelmann, pourquoi nous dis-tu cela si tard? Il faudra l'héberger ce soir, et nos chambres à donner sont, tu le sais...
— Point d'inquiétude, chère Caroline ! répondit le baron. Mon nouvel ami logera, il est vrai, nécessairement dans notre château; mais, avec ses grandes qualités, c'est l'homme du monde le plus simple et le plus exempt de prétentions. En fidèle Israélite...
— Un juif! s'écrièrent les dames.
Et toutes les physionomies exprimèrent le plus grand étontiément.
— En véritable Israélite, poursuivit le haronj il suit dans sa manière de vivre les coutumes de ses pères, et, malgré sa richesse, sa science, il est attaché fidèlement ctux préceptes de fea religion.
— Dieu soit loué, je vois maintenant que tu plaisantes! dit la conseillère; car des juifs comme celui dont tn parles...
— Il n'en existe point, veux-tu dire?... Et pourtant je vbiïë assure que vous ferez sa connaissance dès ce soir, et vbiis coiiviendrez avec moi qu'il vaut toute une légion de saints canonisés. Ecoutez seulement avec quelle chaleUr notre Lessing me recommande cet excellent homme.
A ces mots M. Schimmelmann tira une lettre de sa poche, et lut ce qui suit aux dames fort surprises :
« Ce n'est pas seulement au milieu de ses compatriotes que Nathan mérite le nom de sage ; nous autres chrétiens nous devons le reconnaître pour tel; car sa sagesse c'est l'amour; c'est l'idée sublime, sans laquelle il n'y a pas de religion digne de ce nom, l'idée de la concihation et de la tolérance. Accordez-lui seulement un asile dans votre maison, dans votre coeur; car je crains que nos hypocrites ne fassent pas plus de cas de ce pieux pèlerin venu d'Orient, qu'ils ne feraient du Sauveur lui-même, s'il revenait chez les hommes sous sa divine figure. Nathan s'est proposé d'arracher le masque à ces pharisiens, à ces faux prêtres ; et, pour cette mission, le secours des vrais chrétiens lui est aussi nécessaire que celui de Dieu même.»
— Voilà ce que notre illustre Lessing écrit sur ce juif, dit avec émotion le conseiller intime ; décidez maintenant, mes amies, comment vous voulez recevoir cet étranger dans votre maison?
— Comme nous recevrions Lessing lui-mêttie, dit avec joie madame la baronne.
— Eh bien, le voici ! dit le baron en montrant la porte, et tous les regards se dirigèrent de ce côté.
Cependant personne ne demandait a entrer, personne n'ou-
vrait la porte, mais à ce moment Charlotte poussa un cri de surprise, car son respectable ami avait glissé furtivement un manuscrit devant elle ; les yeux de Charlotte se fixèrent sur le titre, et elle lut ces mots : « Nathan le sage, drame en cinq actes, par Gotthold-Ephraïm Lessing. »
Alors les dames comprirent le badinage du baron et quel hôte il leur avait annoncé.
— Un drame de Lessing? s'écria Ermengarde. 0 papa, je donne un baiser à ce juif sans le connaître, sa barbe fut-elle aussi rude et aussi grise que celle de notre petit trafiquant de Wandsbeck.
Et la belle jeune fille appuya ses lèvres de roses sur le nom de Nathan, avec une telle ferveur, qu^elle semblait vouloii" lui dérober toute sa sagesse.
— Introite, nam et hic Du sitnt! dit le baron, enlisant Fépigraphé placée sur le titre. Cela signifie, librement traduit du latin èii français : a J'ai écrit le rôle de Récha pour mon amie Charlotte Ackermann. » Qu'en pensez-vous, mon enfant? dit-il en se tournant vers la jeune artiste fort émiie; ne serait-ce pas une belle récompense pour notre Lessing, et digne de son admirable Nàthaii lui-même? Tandis que Lessing donne au monde un poëme, que nul autre n'égale pour la magnificence du langage et la profondeur des pensées, il ramène notre Charlotte dans le temple de l'art qu'elle a déserté; elle apprend elle-même du sage Nathan comment l'homme pieux fait tourner à l'avantage de l'humanité, par la générosité et le pardon, les épreuves auxquelles Dieu l'a soumis, et en fait sorth- son salut et celui de ses frères.
A cette dh'ection nouvelle de la conversation, Charlotte fut vivement émue; c'était la première fois qu'on lui parlait à Wandsbeck de son malheur; elle n'en avait jusqu'alors entretenu qu'Ermengarde ; aussi les dernières paroles du baron l'avaientelles fort troublée; elle pâlit et rougit tout à tour.
Après un silence, le bienveillant protecteur de Charlotte poursuivit d'un ton pénétré :
— Quelles n'ont pas été dans ces dernières années les souf-
frances de Lessing? Cependant il n'a jamais perdu le joyeux courage de l'esprit; il est resté fidèle à sa vocation d'instituteur et d'initiateur des peuples. Vous déciderez vous-même, Charlotte, si, en présence d'une œuvre telle que Nathan, vous devez persister dans votre malheureux projet de renoncer à votre art, à votre talent. Lisez le sublime poëme de notre ami, lisez-le avec cette attention qui vous a fait pénétrer dans les œuvres immortelles d'autres poètes, et j'espère que l'esprit sublime de Lessing vous éveillera pour une vie nouvelle, d'autant plus qu'il me prie expressément de vous donner Nathan; car il croit que Récha ne peut trouver une plus digne interprète : souffrez qu'on vous le dise, Charlotte, par votre génie et par celui de l'admirable Nathan!
A ces mots il se leva, prit entre ses mains la tête de la jeune artiste, lui donna un baiser sur le front, et sortit vivement de la chambre.
Au bout de quelques instants, madame Schimmelmann dit en s' essuyant les yeux :
— Laissons pour le reste de la sou"ée Charlotte seule dans sa chambre avec le nouvel ouvrage de notre ami ; car, si j'ai bien compris le papa, Nathan est un de ces livres qui, tels que Dieu dans la prière, ne sont bien sentis que dans la solitude; alors ils vivent, ils nous pénètrent, au point que nous croyons entendre parler notre cœur par la bouche sacrée du poète.
La baronne plaça, en disant ces mots, le manuscrit dans une des mains de Charlotte et une bougie dans l'autre ; elle lui donna un baiser et lui dit :
— Tu nous diras demain ce que Nathan t'aura révélé. Nous lui devrons ainsi deux avantages, d'abord son influence sur le sensible cœur de notre amie, ensuite, pai" la lecture qu'elle nous en fera, l'impression poétique de l'ensemble. Bonne nuit, Charlotte, bonne nuit 1
Le lendemain, quand le soleil pénétra dans la chambre de Charlotte à travers les rideaux, la jeune artiste offrait un tableau dont nous pouvons faire honneiu* à l'auteur de Nat/tan plus qu'au dieu de la lumière, quoique celui-ci versât ses rayons avec complaisance, pour environner de ses clartés printanières la charmante image d'un songe du matin, bercé par les génies de la poésie. C'était en effet l'image de la félicité paisible, que cette jeune fille qui sommeillait, avec un bouquet de roses dans ses mains jointes, et pressait en même temps sur sa poitrine le manuscrit de Nathan, comme si elle n'avait pas voulu se séparer, même pendant son sommeil, du nouvel évangile de son cœur; et quelle plus digne place que celle-là pour ce poëme immortel? Comme les mains retenaient le livre, Tàme avait gardé dans le repos toutes les impressions de la lecture : Charlotte était en songe l'aimable Récha ; elle ressentait ses douleurs, son amour, la froideur du beau templier, enfin l'émouvante découverte que celui qu'elle aimait était son frère et que Nathan n'était pas son père. Ces impressions étaient aussi vives dans le rêve de Charlotte qu'elles l'avaient été la veille dans la lecture. Elle se voyait tantôt dans le palais éblouissant des cahfes, tantôt sous les palmiers, près du cloître; toutes les merveilles, les couleurs, les images de l'Orient s'offraient à ses sens ravis ; tout à coup un sourd bourdonnement l'arracha au sommeil, et, en s'éveillant, elle porta la main à sa tem.pe gauche, où elle sentit une vive douleur, pareille à celle de plusieurs coups de lancette vivement répétés; mais, quand elle fut tout à fait éveillée, le bourdonnement cessa et la douleur s'apaisa bientôt après; elle ne sentait plus qu'un peu d'engourdissement à la place blessée.
Elle était persuadée que c'était uniquement la suite de sa chute, et ne s'en inquiéta plus; elle se leva dans les dispositions
les plus heiii'euses, et sortit pour faire le tour du parc avant déjeuner.
C'est au milieu de cette brillante nature, oii le printemps faisait tout éclore et fleurir, qu'enfin elle sentit clairement qu'un nouveau printemps s'éveillait aussi dans son âme. Un joyeux courage la portait, comme sur les ailes de l'aigle, jusqu'aux régions sublimes de l'inspiration. Elle éprouvait la même allégresse que si elle se fût élancée des plus noires ténèbres dans un monde nouveau, brillant d'un éclat céleste; et tout cela c'était Nathan qui l'avait fait ; c'était ce poëme si grave et si pur, plein d'une si grande philosophie, c'était lui qui avait délivré cette jeune âme et l'appelait au bonheur. Charlotte croyait voir dans Nathan le bon génie de sa jeunesse, qu'elle avait perdu dans ses tristes erreurs et qui venait à elle, lui faisait signe et l'invitait à le suivre; le souvenir de ses derniers malheurs s'elfaçait par degrés; les beaux domaines de la muse s'ouvraient de nouveau devant elle; c'était le paradis de son heureuse jeunesse, le paradis qu'elle avait perdu et qu'elle retrouvait.
La perle de son amour était brisée, mais le diamant de la poésie brillait d'un éclat d'autant plus pur; c'est un échange que peut accepter un cœur qui a retrouvé sa dignité.
— N'est-ce pas ici que j'étais gisante et foulée, il y a quelques jours? dit Charlotte, en s' arrêtant devant la tour de Tycho- Brahé. Et cependant je vis encore et je suis heureuse de vivre! Car, en vérité, la hauteur d'où j'étais tombée avant cette chute, était bien autre encore que celle de cette tour ; elle se perdait dans les nues, elle avait l'abîme sous ses pieds, un abîme aussi noir que la tombe et le néant. 0 ciel, qui l'aurait pu croire que je survivrais même à cette chute?... Mais ce n'était qu'une erreur peut-être, et je ne suis jamais montée en réalité à ces hauteurs, d'où le perfide m'a impitoyablement précipitée? Quoi qu'il en soit, poursuivit-elle après une pause et en contemplant la tour, la prophétie de Fanny s'est du moins vérifiée en ceci. Il me resterait à savoir quel est le pont, sous lequel il ne passe point d'eau, et qui doit me conduire au but de ma destinée? Ah ! que
de ponts dans la vie sur lesquels nous franchissons des abîmes, sans les voir ou même sans les soupçonner ! . . . Mais pourquoi m'arrêter au babil de cette femine? Je Tai trouvé le pont qui doit me conduire au but; c'est un meilleur prophète que tous les magiciens et tous les enchanteurs du monde ! Nathan, Nathan, c'est toi qui seras pour moi le passage à une vie nouvelle, où je n'écouterai plus que la voix prophétique de la divine poésie et de l'art son interprète sacré !
Sois bénie, vénérable tour de Ïycho-Brahé! poursuivit- elle avec exaltation, en élevant ses regards vers la plate-forme du vieil observatoire. De chez toi le sage astronome observa jadis, dans le calme des nuits, la course des astres, découvrit de nouveaux systèmes et de nouveaux mondes; perçant les ténèbres qui si longtemps voilèrent aux yeux mortels les lois de l'éternité, il pénéira de son regard investigateur les grands mystères de la création; il suivit la trace de Dieu jusque dans les profondeurs lointaines de sa lumineuse immensité ; et maintenant, maintenant, je retrouve aussi près de toi, vénérable tour, la bonne étoile de ma vie, et, je le jure par ton glorieux esprit, sage Tycho-Brahé, jamais les soiubres nuages des passions et de l'erreur ne l'éclipseront à mes yeux!
Après avoir pris cette vertueuse résolution, Charlotte retournait au château, car le moment était venu où la famille se réunissait pour le déjeuner; afin d'arriver plus vite elle prit l'allée des cliêups, qui longeait la grand'route et n'en était séparée que par une basse cloison. Elle avait atteint la grande pièce d'eau, dont la surface azurée brillait d'une magique lumière aux rayons du matin, lorsqu'elle aperçut un petit mendiant, enfant de douze ans, qui lui faisait des signes, et qui excita son intérêt par sa figure éveillée, qu'animaient de grands yeux noirs, aussi brillants que des escarboucles. Comme elle s'était arrêtée avec curiosité et l'avait appelé, il sauta lestement par-dessus la cloison, courut hardiment à Charlotte, lui saisit la main et la retourna. A la vue du petit rubis qui brillait à son anneau d'or, il fit claquer bruyamment sa langue, exécuta quelques culbutes sur le gazon, et,
tandis que la jeune artiste lui demandait son nom, il se releva en bondissant, la regarda fixement pendant quelques secondes, et jeta sans mot dire une lettre à ses pieds; puis, avec la vitesse d'une belette, il se glissa dans les buissons voisins, et regagna la grand'route par un trou de la haie, fuyant en toute hâte dans la bruyère sans tourner la tête.
Quand Charlotte eut ramassé la lettre, elle fut plus surprise encore qu'effrayée 'en reconnaissant l'écriture et le cachet de Sylbourg. Un nuage passa sur ses yeux, elle trembla, en sentant sa faiblesse ; mais son trouble ne dura qu'un instant ; elle reprit sa fermeté, et, fidèle à sa bonne résolution, elle était fermement décidée à détruire la lettre sans la lire, pour se délivrer à jamais de l'homme qui la poursuivait jusque dans ce sûr asile, et qui par son audace lui causait cette nouvelle frayeur. Déjà elle avait pris un caillou, et l'avait introduit dans le pli de la lettre, pour la jeter aussi loin qu'elle pourrait dans la pièce d'eau, mais tout à coup elle changea de pensée. Cachant le billet de Sylbourg dans son sein , elle dit avec résolution :
— Le ciel m'en préserve! Aurais-je donc peur de moi-même? Non, cette lettre ne sera pas anéantie; elle me rendra bientôt, je l'espère, un bon service. Après le déjeuner je la donnerai fermée au conseiller, et nous verrons si à l'avenir quelqu'un ose encore me soupçonner ! Si, par la faute du perfide, les choses en venaient à ce point, alors, grâce au ciel, il aura lui-même écrit dans ces lignes ma justification.
Mais le baron, si ponctuel pour tout ce qui concernait les habitudes domestiques, ne parut pas au déjeuner à l'hcui'e accoutumée, et fit même avertir les dames par son secrétaire qu'elles ne devaient pas l'attendre, parce que des affaires pressantes le retenaient dans son cabinet. Cependant il ne disait pas la véri-
table cause de son absence^ et Charlotte aurait été moins tranquille, si elle avait su ce qui retenait le conseiller. En effet il n'était point absorbé par ses écritures; sans toucher au déjeuner que madame Schimmelmann lui avait envoyé, il se promenait dans sa chambre à grands pas, les mains derrière le dos, et cherchait vainement à surmonter son agitation. Sa figure, ordinairement si sereine, exprimait un violent chagrin, et il laissait échapper par moments des exclamations comme celles-ci :
— Le misérable ! . . . Ah, mon pauvre Schrœder ! . . . Qui l'aurait cru^jossible?... Si jeune et déjà si rusée !... Quoi donc, ils ont toujours des intelligences secrètes!... Laisse-moi faii-e, scélérat, tu ne me joueras pas!
L'agitation et les menaces du baron font deviner peut-être ce qui l'avait exaspéré, et pourquoi il évitait ce matin la présence de Charlotte. De la serre chaude, où il donnait la pâture à ses oiseaux étrangers, il avait remarqué, sans être vu, le petit mendiant, au moment où il jetait une lettre à Charlotte ; il l'avait vue la ramasser et, après un moment de réflexion, la cacher dans son sein. M. Schimmelmann, sachant que le major était dans le voisinage, ne douta plus que Charlotte n'eût été informée de sa présence, et il soupçonna même que cette promenade matinale avait eu pour unique objet de recevoir la lettre attendue.
Rarement cet homme, qui avait une si grande expérience de la vie, s'était senti plus agité que dans cette circonstance; et peu s'en fallut que le vieux plùlosophe, l'habile diplomate, ne perdit tout son sang-froid.
— Que d'intrigues n'ai-je pas pénétrées, que d'hj'pocrites n'ai-je pas démasqués! disait-il avec indignation, et maintenant cet homme décrié, ce Sylbourg, viendrait impunément me disputer une personne que j'ai prise sous ma protection par les motifs les plus sacrés? Non, il n'en sera rien, quand même cette imprudente jeune fille seconderait le traître ! 0 ciel, cette Charlotte est plus rusée que je n'avais cru! Avec son air d'innocence et de repentir, elle a su faire croire qu'elle était complètement désabusée, et l'ancien manège recommence ! . . . Non pas, mademoi-
selle, je ne Tentends pas ainsi ! Patience, je vous protégerai malgré vous et malgré votre cœur ingrat. . . Si seulement la comtesse était ici!... Elle seule peut nous secourir, car elle a dans les mains des preuves de l'abominable scélératesse de cet homme ; ces lettres par lesquelles il cherchait à la calomnier auprès de son épou$. Oui, Ulrique fera briller aux yeux de cette jeune fille exaltée une lumière, devant laquelle toutes ses illusions romanesques devront s'évanouir ! En attendant, je vais purger de cet hôte dangereux le territoire de Wandsbeck, aussi loin que s'étend ma juridiction seigneuriale.
Il écrivait au bailli pour lui donner ses ordres, quand l'arrivée d'une voiture dans l'avenue du château l'obligea de renvoyer cette affaire. Il reconnut le carrosse de la comtesse, se hâta de descendre, afin de saluer son amie et de l'instruire sans retard de l'état où se trouvaient les choses. Mais madame de Schimmelmann et sçs deux filles étaient accourues au-devant de la noble dame, et Charlotte parut aussitôt après, en sorte que le baron dut se taire encore et dissimuler son chagrin sous les fornies d'un joyeux empressepaent.
L'apparition inattendue de la comtesse à Wandsbeck troubla plus encore Charlotte que n'avait fait même la lettre de Sylbourg. La vue de cette belle femme, dont il lui avait fait un jour un si odieux portrait, réveilla tous ses tristes souvenirs. Elle parut entièrement déconcertée, quand madame de Schimmelmann la présenta à son amie, et que celle-ci, prenant Charlotte par la main, lui dit avec l'accent de la plus profonde émotion :
— Ah, mademoiselle Ackermann, combien je me félicite de vous trouver ici au milieu de personnes à l'amitié desquelles nons avons les mêmes droits? Souffrez que j'y voie l'heureux présage, que nous serons bientôt unies nous-mêmes, autant, ajouta-t-elle avec hésitation et d'un ton singulièrement expressif, autant que la volonté de Dieu paraît l'avoir décidé.
Ces paroles affectueuses, et l'allusion, d'abord sentie, aux anciens rapports de la comtesse avec le baron, saisirent si vivement Charlotte, qu'elle ne put retenir ses larmes, et que, sans pronon-
cer un seul mot, elle se jeta dans les bras d'UIrique et sanglota sur son sein.
— C'est bien, Cbarlotte ; c'est ici que vous trouverez secours et consolation, lui dit-elle à voix basse, et elle l'embrassa tendi-ement.
Sur quoi M. Scbimmelmann, à qui ses fâcheux soupçons rappelèrent les intelligences secrètes de Charlotte et de Sylbourg, saisit cette occasion pour se retirer dans son cabinet; il allait, disait-il à la comtesse, préparer toute l'afTaire à laquelle il devait cette fois le plaisii* de sa visite. Je pense, ajouta-t-il, en jetant un rapide coup d'oeil sur la jeune fdle, que vous trouverez enfin l'afTaire arrangée à votre entière satisfaction; en avoué ponctuel, j'ai disposé tous les actes, pour que vous puissiez en prendre connaissance; aussitôt qu'il vous plaira de me visiter dans mon cabinet, je suis à votre service.
Ulrique devina la pensée du baron, et dit en soupirant :
— Ah ! ce malheureux procès ! . , .
Et elle promit au conseiller intime de se rendre dans iine heure auprès de ses dossiers.
Sylbourg avait attendu dans le cabaret, comme dans un poste perdu, le succès de sa lettre; son impatience croissait d'heure en heure ; le temps se passait sans que Charlotte lui donnât signe de vie. Il savait que la lettre était parvenue dans ses mains, et il sentait sa position assez désespérée, pour éprouver mille doutes pénibles sur le résultat de sa dernière tentative auprès d'elle. Par moments il se persuadait qu'elle l'aurait écouté favorablement et lui accorderait le rendez-vous demandé dans le bosquet voisin; il avait tout employé pour la convaincre de son amour et de son repentir ; d'autres fois il désespérait, en songeant comme U avait trompé ce noble cœur, comme il s'était indignement
joué de sa généreuse confiance. Si Charlotte n'était pas entièrement aveuglée, un coup d'œil sur le passé devait la mettre en garde contre lui: alors il était perdu sans ressource. L'entière et incontestable possession de Charlotte le pouvait seule protéger contre les accusations qui lui rendraient le service désormais impossible. Et qui savait ce que mettrait au jour cette enquête ouverte sur sa conduite passée?
Il compta les minutes jusqu'au soir, et, d'une étroite fenêtre, il observait tout ce qui lui paraissait offrir un signe favorable ou contraire. Enfin, le soleil étant sur son déclin, ses rayons empom-praient toute la bruyère; les ouvriers revenaient des champs à leurs métairies ou à la ville ; dans le bosquet voisin, où devait se décider le sort du baron, le coucou faisait entendre sa voix : soudain l'enfant de l'hôte, le même qui avait fait si adroitement le message de Sylbourg, accourut pour l'avertir que deux dames étaient sorties du parc et se dirigeaient vers le bosquet.
— Alors c'est elle assurément ! s'écria Sylbourg transporté de joie. Jamais femme eut-elle un secret pour elle seule? Victoire! Messieurs de Schleswig pourront m'admonester à leur aise. J'aurai bientôt dans ma Charlotte un avocat, contre lequel ni ce vieux diplomate à barbe grise, ni le duc, ni toute la justice du monde, ne pourra rien entreprendre !
Sylbourg expia sur-le-champ cette dernière fanfaronnade. Au moment où il sortait de la maison pour courir au bois, il rencontra sur la porte un vieux monsieur, suivi de plusieurs dragons du Holstein, qui lui fermèrent le passage au plus fâcheux moment, et le vieux monsieur lui demanda, avec une froide politesse, d'expliquer sa présence dans ce lieu.
— Qui êtes-vous, monsieur, et qui vous autorise à m'adresser cette question? répliqua le baron embarrassé, mais avec l'arrogance qui lui était ordinaire.
— Je suis le bailli de Wandsbeck, répondit le vieillard, et la mauvaise réputation de cette maison, aussi bien que ma charge, me donne le droit de vous inviter à vous faire connaître.
— Que vous importe mon nom? s'écria Sylbourg, qui com-
mcnçait à n'être pas fort à son aise. Hier je suis sorti de Hambourg à cheval pour mon plaisir; il m'a convenu de passer ici la nuit, et dans une heure je vais retourner à la ville.
— Non pas avant de m'avoir donné sur votre personne les explications nécessaires, sans m'avoir dit votre nom et votre état, répondit avec force l'officier de la justice, et en même temps il jeta sur son escorte un coup d'œil significatif. Ce monsieur, ditil d'un ton sec et impassible, comme s'il se fût agi du cas de police le plus ordinaire , ce monsieur ne quittera pas cette maison avant que je sois convaincu de son innocence. Qui que vous soyez, ajouta-t-il en se tournant vers Sylbourg, respectez en moi l'autorité de la loi. Déjà deux fois j'ai arrêté dans ce repaire des voleurs dangereux, ainsi décidez-vous à me déclarer sur-lechamp qui vous êtes et le sujet qui vous amène ici, ou suivezmoi sans résistance dans la prison d'arrêt de Wandsbeck, pour procéder à de plus amples informations.
— Monsieur, je suis gentilhomme! balbutia le baron, qui comprenait de plus en plus qu'il jouait gros jeu dans cette affaire.
— Si vous l'êtes véritablement, vous pourrez aussi le prouver.
— Et officier du roi !
— Je serai d'autant plus fâché, si vous ne voulez pas aussi m'en convaincre, répondit le magistrat avec le plus grand sangfroid du monde. Jusqu'ici les apparences sont contre vous; car un gentilhomme ne passe guère la nuit dans un cabaret dont le maître a été repris plusieurs fois comme receleur ; et un officier du roi n'a jamais besoin, surtout dans la position où vous êtes, de cacher son nom à la justice.
— Accompagnez-moi à Hambourg; je vous y donnerai tous les éclaircissements que vous demandez.
— Vous oubliez que ma compétence ne s'étend pas au delà du Holstein.
Sylbourg resta muet, mais son air, sa contenance, annonçaient assez clairement son embarras et sa fureur. Si près du but, non-seulement il voyait anéantie sa dernière espérance de recouvrer Charlotte, mais il était lui-même exposé à un affront
public, par le zèle d'un obscur officier de justice, s'il ne parvenait pas à justifier sa présence dans cette maison mal famée. Après un instant de réflexion, il fit une dernière tentative, et voulut essayer sur le sévère magistrat les sentiments romanesques. Il le prit à part, et lui avoua qu'une amourette avec une jeune fille de bonne maison l'avait amené dans ce lieu, et qu'un rendez-vous avec cette jeune dame était la cause unique de sa présence dans le cabaret.
— La justice ne s'informe pas de ces affaires secrètes, monsieur; elle ne demande que le passe-port, répondit le bailli, avec une figure dont chaque trait semblait un article de loi. Mais, poursuivit-il, après un moment de réflexion, et en regardant fixement le baron; il y a beaucoup de seigneuries dans le voisinage : en qualité de gentilhomme, connaissez-vous quelqu'une des grandes familles établies dans les environs?
Soit qu'il fût troublé par cette question, soit qu'U ne sût plus quel parti prendre, le baron fut entièrement déconcerté, et il entra dans un véritable accès de fureur. U pestait, il jurait, il frappait du pied, et s'emporta jusqu'à dire en face au bailli des choses qu'en toute autre circonstance celui-ci n'aurait pas endurées si tranquillement. En effet il laissa le major se livrer à ses fureurs, ne changea point de visage, et se conduisit en homme que ni les flatteries ni les insultes ne pouvaient détourner de son office. Et, quand le baron protesta qu'il ne se laisserait point traiter et arrêter comme un criminel ordinaire, le bailli de Wandsbeck lui déclara poliment que personne ne songeait à pareille chose ; que monsieur le soi-disant baron n'avait qu'à faire connaître son nom à la justice, et qu'il lui serait tout loisible de retourner à Hambourg.
— Je suis le baron Sylbourg, je suis major au service du roi, et je me flatte d'avoir assez de crédit et d'influence pour vous en convaincre à votre dam!
— Je suis entièrement satisfait, répondit le baiUi d'un air froidement ironique, (lui formait avec la déclaration que Sylbourg avait faite en frémissant de rage un contraste trop frappant.
pour qu'il ne dût pas recopiic^ître, après avoir dépouillé l'incognito, qui lui avait donné cette leçon.
Ce n'était pas la justice, c'était le seigneur justicier, qui s'était occupé avec tant de zèle de sa personne, du motif de son séjour dans cette auberge, et qui avait anéanti d'office les mauvais desseins de cet hôte dangereux, au moment où il se croyait sûr de la victoire. Le rendez-vous avec Charlotte était devenu un rendez-vous avec les dragons du Holstein, et Sylbourg avait eu un avant-goût de ce qui l'attendait à Schleswig, s'il n'y réussissait pas mieux à satisfaire la justice que dans la taverne de Wandsbeck.
Il n'en pouvait guère douter, c'était le protecteur de Charlotte qui seul avait fait tomber l'arme de sa main, et ses soupçons furent bientôt pleinement confirmés; en effet, quelques moments après, comme il retournait à Hambourg avec toute la vitesse de son cheval, il rencontra deux daines dans une voiture découverte, et, quoiqu'il n'eût jeté sur elles qu'un coup d'œil en passant, il en avait assez vu pour comprendre qu'il ne devait plus rien espérer.
En effet, à côté de Charlotte, dont la figure rayonnait de joie et de sérénité, était assise la comtesse Lindenkron : ainsi, malgré les ombres de la mort répandues autour de l'époux offensé, la balle qu'il avait envoyée au traître atteignait enfin son but.
LU
L'une et l'autre l'avaient reconnu; ce ne fut qu'un instant fugitif, pendant lequel l'impétueux cavalier passa auprès d'elles comme un tourbillon, mais cette apparition avait suffi pour former entre ces deux âmes un lien, qui devait les amener sur-lechamp à l'intimité la plus complète. C'est alors que le nom de
Sylbourg fut prononcé entre elles pour la première fois; et, en le prononçant, la comtesse fut si saisie, que Charlotte en oublia sa propre terreur.
— Oui, c'était lui! dit Ulrique, et son regard devint sombre; lui, le seul homme au monde que je pourrais haïr, s'il n'était pas si mauvais, si profondément pervers, que, saisie à sa pensée d'une horreur secrète, je ressens plutôt de la pitié que de la haine. Oui, sans doute, aimable Charlotte, il y a des hommes au monde qui font tant de maux, tant d'abominations, qu'on n'a plus de mesure pour les juger, et Sylbourg appartient à ces natures dépravées. Je sais combien il vous a fait souffrir; j'ai appris par notre digne Klopstock l'histoire de votre amour pour celui qui détruisit ma paix : donnez-moi la main, Charlotte, et ditesmoi franchement si vous avez pour jamais rompu avec le baron, comme on le croit généralement, ou si vous lui êtes encore secrètement attachée; si vous marchez d'un pas toujours plus ferme vers l'abîme?... Ah! vous gardez le silence; vous pâlissez!... Eh bien, je veux vous le dire, je l'aimais aussi cet homme, je l'adorais ; mais, grâce au ciel, je fus avertie assez tôt de me tenir en garde contre lui, et j'eus assez de force pour lui préférer l'innocence et la vertu !
— 0 Dieu, quelle idée avez-vous de moi , madame? s'écria Charlotte, violemment émue par les derniers mots de la comtesse. Me croyez-vous assez mauvaise, ou assez malheureuse, pour aimer encore un homme qui m'a si horriblement offensée et trahie? Non, non, j'ai rompu avec lui; il m'inspire la même horreur qu'à vous... Je n'ai plus aucun rapport avec lui; je vous le jure, madame la comtesse, par tout ce qui vous est cher et sacré; par tout ce qui me l'est à moi-même.
— Mais que vient chercher ici le baron? dit Ulrique, après un moment de silence, en regardant Charlotte avec un air de doute et d'inquiétude.
— Puis-je lui défendre de me poursuivre, de me tourmenter? s'écria la jeune artiste, et cet injuste soupçon la fit fondre en larmes. Voilà le châtiment de mes erreurs ! A chaque démarche
de cet insensé ce n'est pas hii^ c'est moi que l'on condamne, parce que le soupçon veille sur moi.
— Ne dites pas le soupçon mais l'amour, pauvre enfant, reprit avec douceur la comtesse, quoiqu'elle ne crût pas encore à la sincérité de Charlotte, parce que M. de Schimraelmann lui avait conté l'histoire du petit mendiant, et lui avait fait partager ses craintes.
— C'est l'amour qui veille sur moi? s'écria Charlotte avec amertume, dans le sentiment de son innocence. Non, très honorée dame, ce n'est pas l'amour qui tourmente jusqu'à la mort, par une défiance continuelle, un cœur cruellement blessé, et qui lui fait un supplice même de son vrai repentir ! . . . A la maison, où l'on m'a dès longtemps méconnue, je ne pouvais mieux attendre, et je souffrais patiemment ce que je ne pouvais changer, ce que j'avais en partie mérité, mais ici, où je n'ai eu aucun tort, où je n'ai fait aucun mal, où ce matin même je formais les meilleures résolutions, un pareil soupçon m'est absolument insupportable, et j'aime mieux retourner à Hambourg aujourd'hui même, que de me voir méconnue par des personnes qui m'avaient traitée avec tant d'amitié.
A cette pensée, Charlotte fut saisie de si violents transports, que la comtesse eut besoin de toute son éloquence pour l'apaiser. Après y avoir réussi dans une certaine mesure, elle lui dit :
— Descendons de voiture, et retournons à pied au château. La soirée est si belle, qu'elle disposerait à elle seule aux libres épanchements. Apprenez aussi mon histoire avec le baron, et vous déciderez alors si je n'ai pas lieu de trembler pour vous.
Les deux amies quittèrent la voiture, et, la main dans la main, parcoururent quelque temps en silence les allées du parc déjà sombre. La comtesse elle-même avait été si ébranlée par la dernière conversation, qu'elle avait besoin de se recueilhr, avant de conter à sa nouvelle amie l'histoire fatale et douloureuse de ses jeunes amours. Elle dit enfin :
— Il semble que la plupart des femmes soient destinées à ne se connaître que lorsqu'il n'est plus temps de mettre à profit l'ex-
périence;, et d'en faire la base d'un bonheur durable. L'amour nous charme surtout par sa poésie ; notre âme pure écoute avec délices sa douce voix; chaque douleur, chaque sacrifice^ par lesquels nous exaltons cet aimable enthousiasme, augmentent notre foi en lui comme en un saint évangile; et nous fermons les yeux, et nous ne voulons pas voir l'indignité de l'objet dont notre cœur se fait l'idéal qu'il adore. Dans l'ivresse du dévouement et de la félicité, nous ne voyons pas la vanité, le froid égoïsme, avec lesquels l'idole de notre cœur accepte notre amour comme un tribut que nous lui devons, et se rit en secret de notre enthousiasme, qui n'a pour lui d'autre prix que de nous plier aveuglément et sans résistance à sa volonté. A peine a-t-il besoin de nous tromper, car le sentiment qui nous entraîne nous a rendu ce funeste service... Et voilà, aimable Charlotte, la situation où je me trouvai, dans mes jeunes années, vis-à-vis du baron de Sylbourg, comme il faut que je vous l'apprenne.
En disant ces mots, elle la fit asseoir sur un banc, dans un enfoncement que formait l'allée de verdure. C'est là que Charlotte entendit pour la première fois des éclaircissements complets, irrécusables, sur le caractère de Sylbourg, et cela par une femme qu'il avait trahie et offensée plus horriblement qu'elle-même. Oh! quel jour affreux il se fit dans ce jeune cœur! Comme sa propre infortune en devint plus effroyable à ses yeux ! Comme elle dut croire cette fois à l'indignité, à la dureté, de celui en qui elle avait vu si longtemps le type de l'homme accompli; aux mains duquel elle avait confié son honneur et sa félicité. Elle avait cru à ses serments; elle avait goûté auprès de lui les joies ineffables du plus tendre amour... Et maintenant quelles horreurs se dévoilaient devant elle! Quel abîme de scélératesse! Qu'était-ce que les reproches, les avertissements, par lesquels une mère, un frère, nue sœur, des amis, et môme la voix unanime du public, avaient essayé de l'arracher à son malheureux aveuglement; qu'était-ce encore que la trahison de Sylbourg, auprès de la peinture effroyable que la comtesse lui faisait d'un homme pour qui elle avouait toutefois d'avoir eu plus d'amour
et de confiance qu'elle n'avait maintenant de haine et de mépris!... Ce qui troublait Charlotte profondément, ce n'était pas la crainte que lui inspirait Sylbourg,, ni sa juste horreur d'nii tel caractère, c'était elle-même et son propre cœur. En eflet, après une erreur pareille, à quoi pouvait-elle croire désormais? Quel Dieu la protégerait à l'avenir contre de semblables égarements, si un tel amour ne trouvait du moins en lui-même la justification que lui refusaient le monde et la destinée?... Ce fut l'heure fatale pour cette jeune vie; tandis que l'étoile du soir perçait son cœur comme de mille flèches aiguës, on lui ravissait nonseulement la loi en son bien-aimé, mais la foi en l'amour même... Charlotte ne pouvait plus accuser le sort, un amant perfide : elle ne pouvait accuser qu'elle seule, qui, le sachant et le voyant, et de plus avertie de toutes parts, s'était précipitée aveuglément dans le malheur. Et quel malheur encore!... Aimer un homme que presque seule parmi les siens elle avait jugé sans fraude et sans blâme, tandis que chacun s'éloignait de lui et découvrait en sa personne quelque chose qui inspirait la défiance et l'effroi. Et maintenant elle voyait comme ses amis et ses parents avaient bien jugé, lorsqu'ils se défiaient du baron, qu'ils le redoutaient et ne pouvaient comprendre le penchant de Charlotte pour lui.
Alors elle crut se souvenir combien de fois, auprès de Sylbourg, un sentiment de malaise s'était emparé d'elle; comme si elle avait surpris dans son regard, dans sa manière d'être, quelque chose d'étrange, d'inexprimable, en sorte qu'un frisson l'avait saisie, aussi souvent qu'elle était frappée par ce qu'il y avait en lui de violence et d'emportement. Elle crut même alors que c'était précisément cette angoisse inexplicable qui l'avait enchaînée à lui, qui l'avait soumise à son ascendant; illusion décevante, que lui présentait le fantôme de son imagination ébranlée !
La nuit était déjà close, lorsqu'Ulrique eut achevé son récit ; la lune brillait à travers le feuillage; le murmure des sources et des fontaines interrompait seul le silence de la nuit ; Charlotte, les yeux fermés, se penchait sur le sein de la comtesse, qui l'avait
entourée de ses bras, et la laissait se remettre de l'impression que cette confidence avait dû lui faire. Ulrique était fermement persuadée que le moment était venu qui devait guérir à jamais la jeune fille de son amour pour un traître maintenant dévoilé.
Mais lorsque Charlotte, s'éveillant comme d'un songe, releva la tète, et, passant la main sur son front, arrêta sur la comtesse son regard fixe et troublé, celle-ci fut saisie d'effroi, en voyant sa pâleur et son égarement : c'était comme une blanche figure de marbre, qui la regardait de ses yeux morts, où la lune reflétait sa magique lumière.
— Je vous remercie... Retournons au château... J'ai froid.
C'est tout ce que Charlotte put lui dire ; après quoi elle se leva, et s'enveloppa dans son chàle en frissonnant.
— Prenez la malheureuse histoii'e de mon premier amour comme un avertissement de votre bon ange, mon aimable Charlotte, dit Ulrique, qui commençait à craindre d'avoir dépassé par son récit la mesm'e que pouvait supporter son amie. C'est un bonheur pour nous deux de nous être enfin rencontrées; pour moi, parce qu'une fois enfin j'ai pu épancher librement mon cœur; pour vous, parce que mon sort vous avertit d'être sur vos gardes. Vous verrez plus tard les lettres par lesquelles ce traître voulait me ravir l'amour de mon Arthur, même à sa dernière heure; lettres si pleines d'une infernale malice, que je puis les comparer au poison mortel, qui tue lentement mais infailliblement... Voulez-vous les Ure demain ces lettres, ma bonne Charlotte? Qui sait le service qu'elles peuvent vous rendre encore?
— A moi? dit-elle en balbutiant, et saisie d'un brûlant frisson. Ces lettres ne pourraient plus me rendre aucun service!... 11 suffit que je connaisse pleinement mon épouvantable erreur... 0 mon Dieu, mon Dieu, comment supporterai-je cette épreuve?
— Ne prenez pas trop la chose à cœur, bonne Charlotte, dit Ulrique effrayée de cette plainte lamentable de sa jeune amie. Les épreuves, même les plus dures, doivent être supportées; elles peuvent l'être, si nous les acceptons avec confiance en Dieu, et sans désespérer de nos forces. Vous êtes jeune; pour vous la vie
ne fait que commencer : croyez-moi^ chère amie, ces épreuves subies dans la jeunesse nous épargnent bien des pleurs dans la suite de la carrière, à l'époque où les blessures de l'àme ne guérissent pas aussi aisément; où nous n'y trouvons plus l'avantage qu'un jeune esprit retire de ses malheurs, pour éclairer son expérience et former sa raison. Remettez-vous, Charlotte, afin que nos amis ne soupçonnent pas ce qui nous a retenu loin d'eux si longtemps. C'est votre devoir et le mien de ne donner à ces hôtes excellents aucun sujet d'inquiétude.
Cette exhortation de la comtesse fut inutile ; Charlotte resta toute la soirée absorbée et silencieuse, presque étrangère à ce qui se passait autour d'elle. Elle ne prit aucune nourriture; son regard était fixe ; elle se retira bientôt dans sa chambre. Ermengarde, qui la suivit un peu plus tard, revint dii-e qu'elle l'avait trouvée endormie.
Le baron se demandait encore si c'était l'obstacle apporté à son entrevue avec Sylbourg, ou les confidences de la comtesse, ou l'une et l'autre cause, qui avaient plongé la jeune fille dans ce pénible état; Ulrique éprouvait les mêmes doutes. M. Schimmelmann déclara que sa confiance en sa protégée avait reçu ce jourlà un rude échec. Après que ses filles se furent retirées il ajouta :
— Laissons passer trois jours, et voyons quel tour ceci prendra; voyons si les avis de notre noble amie ouvrh'ont les yeux à Charlotte sur son funeste égarement. S'il n'en est pas ainsi, je la rendrai à sa famille. Car, si pénible qu'il me soit de le dire, nous devons à nos filles de leur épargner la connaissance de ces tristes égarements.
Le tendre cœur d'une mère ne pouvait rien objecter contre cette dernière observation, mais Ulrique se déclara prête à recevoir sa jeune amie chez elle à Hambourg et à la prendre sous sa garde.
— En voulant la guérir on l'a grièvement blessée, dit la comtesse. Sa mère, son frère, sa sœur, peuvent être des personnes fort estimables, mais leur amour ne sait pas la comprendre. Il faut voir dans Charlotte le cœur malade, blessé dans ses plus in-
limes aspirations. Donnez à la pauvre fleur, flétrie en son printemps, donnez-lui le terrain salutaire, le soleil propice, et bientôt elle relèvera sa tête fraîche et riante. Que ce soit, avec le secours de Dieu, mon œuvre et ma joie !