‹ Charlotte AckermannChapitre 3 sur 3 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Le baron s'assura chez l'aubergiste, dès le même soir, que c'était l'hôte étranger qui avait écrit la lettre , remise ensuite secrètement par l'enfant à la jeune dame en séjour au château ; ces informations ne durent pas le guérir du soupçon, que Charlotte avait entretenu des intelligences secrètes avec Sylbourg, et qu'elle avait usé de feinte avec la comtesse, en lui assurant qu'elle avait ignoré la présence de son séducteur dans le cabaret. Le major lui-même n'avait-il pas avoué au bailU qu'il était là pour un rendez-vous? Un malentendu, un injuste soupçon étaient donc presque inadmissibles, et M. Schimmelmann se crut moralement obligé, soit envers lui-même, soit envers la famille de la jeune artiste, si mal disposée, d'écrire à son ami Schrœder tout ce qui s'était passé, et comment il avait les plus fortes raisons de croire que Charlotte en avait imposé à la comtesse. En même temps il laissait entendre, avec tous les ménagements possibles, que, dans ces circonstances, il ne se flattait plus de pouvoir la préserver contre tout péril et toute séduction, mais que la comtesse Lindenkron ofl^rait de la recueillir quelque temps chez elle à Hambourg. Le baron finissait en conseillant avec force d'accepter ces propositions.

Schrœder reçut la lettre dans l'après-midi au théâtre, pendant la répétion d'un nouveau ballet. Dorothée, qui le vit changer de couleur tandis qu'il lisait, supposa tout de suite qu'il s'agissait de Charlotte. Schrœder lui remit la lettre sans dire un mot, et lui fit signe de la lire sans témoins. Puis il fit continuer la répétition, mais tous les assistants s'aperçurent que le directeur était

profondément ému. Quand il fut libre, il se rendit auprès de Dorothée dans sa loge. La jeune fille était baignée de larmes. Là se passa entre le frère et la sœur une scène pathétique. Schrœder déclara qu'il irait chercher ce jour même Charlotte àWandsbeck, puisqu'elle s'était montrée si peu digne de l'hospitahté qu'elle y avait reçue. Dorothée le suppUa d'épargner leur pauvre sœur ; Sylbourg pouvait fort bien s'être rapproché d'elle contre sa volonté.

— Quoi donc, s'écria Schrœder avec emportement; elle a reçu sa lettre, et plus tard elle a menti affreusement à la noble femme qui prend à elle un si vif intérêt ; elle lui atteste qu'elle n'a pas connu la présence du baron?... Ce sont de mauvaises défaites, et je ne comprends pas que tu puisses excuser tant de fausseté et de dissimulation!... Assez de pitié, assez de patience ! Puisqu'elle a pu commettre une pareille action, je crois aussi peu à son repentir qu'à la droiture de ses vues. Je veux la tenir chez nous, et non chez la comtesse ou chez qui que ce soit; oui, chez nous, qui la connaissons parfaitement... Mais attends!... Nous devons donner Clavijo dans quelques jours : je veux jouer dès aujourd'hui avec cet autre Clavijo la scène dans laquelle Beaumarchais s'explique avec le séducteur dans sa propre maison... Mon chapeau,... ma canne,... mon meilleur jonc d'Espagne ! . . .

— Au nom de Dieu, que vas-tu faire, Frédéric? s'écria Dorothée, en s' attachant à lui avec angoisse. Tu veux entrer de force chez Sylbourg? Songe qu'il a des armes, et que son plus grand désir est que ton humeur impétueuse t'entraîne contre lui à une démarche inconsidérée. Mon frère, je t'en supplie, cherche d'autres moyens; celui-ci n'est pas propre assurément à nous délivrer de cet iiomme.

— C'est trop vrai, Dorothée, répondit Schrœder, chez qui la raison l'emporta bientôt sur la chaleur du sang. Il ne faut rien faire avec précipitation, surtout contre ce lâche. Mais il sera châtié de manière à nous délivrer pour jamais de lui... J'ai mon affaire! Je veux exécuter contre hii la menace que j'avais faite à

sa digne entremetteuse : je prierai notre bon ami, le commissaire Sehrœteringk, de m'accompagner au Kaisershof ; son nom, son office, donneront à ma démarche un tout autre caractère, et ce faquin de Sylbourg sera forcé de déclarer si c'est ou non avec le consentement et à la connaissance de Charlotte qu'il s'est rendu à Wandsbeck,

— Et s'il affirme qu'elle y a consenti, cela prouvera-t-il qu'il dise la vérité? reprit Dorothée en secouant la tête.

— Cela prouvera que je le rouerai de coups ! s'écria Schrœder, qui s'emportait de nouveau.

— Et dans l'autre supposition?

— Dans l'autre?... Eh bien, dans l'autre, je l'assommerai de coups! s'écria-t-il avec cette vivacité originale qui était dans son caractère passionné. Rouer, assommer, peu m'importe; mais sois tranquille, Dorothée, je lui chasserai du corps le démon de l'amour.

— Combien Schi-œder dans la \ie est différent de Schrœder sur la scène! lui répondit-elle en le considérant avec réflexion. Sur la scène, tant de calme, de clarté, de sagesse! toujoms maître de lui dans les situations les plus passionnées ! et, dans la vie, toujours violent, irascible, et souvent hélas! en guerre avec ses meilleurs sentiments! C'est bien mon pauvre frère qui se montre, quand il va saisir le bâton pour châtier un homme qu'il a mis naguère à la porte, sans que le misérable ait dettiandé satisfaction pour un si sanglant outrage! Va donc fouler aux pieds le lâche, si cela te plaît, et le couvrir d'ignominie : le mal qu'il nous a fait n'en subsistera pas moins, et tu ne feras que provoquer un nouveau scandale.

Malgré toute sa fougue naturelle, Schrœder dut reconnaître la justesse de ces paroles; le calme de Dorothée désarma une seconde fois sa colère, et, pressant dans ses bras cette sœur si bonne et si sage, il s'écria, vivement ému :

— Ah! que dcviendrai-je, lorsque tu m'auras aussi délaissé; lorsque, dans mes heures pénibles, je n'entendrai plus tes sages conseils?... Un malheur après l'autre!... Je perds Charlotte, et

je vais te perdre aussi!... Excuse-moi donc, si quelquefois la chaleur du sang l'emporte chez moi sur la raison tranquille. Avec quelque plaisir que je te cède à notre ami, ma chère Dorothée, j'éprouverai souvent des regrets amers, à la pensée que toi et Charlotte vous avez renoncé à notre art. Comme nous allions bien tous trois ensemble! Certes, nous pouvions ressentir un noble orgueil, quand des hommes éminents par l'esprit et la culture affirmaient que l'histoire du théâtre n'offrait pas un second exemple d'une vocation pareille pour l'art dramatique chez les trois enfants d'une seule mère. Et tout cela va disparaître du même coup! La double chaîne, si glorieuse et si belle, dont l'art et la nature nous avaient unis, sera brisée comme les liaisons de hasard les plus passagères! Parle, Dorothée, puis-je après cela ne pas me troubler quelquefois et ne pas perdre la trace de mon propre avenir?

— Je conviens, répondit Dorothée, que la perte de Charlotte serait irréparable au théâtre, mais je n'y crois pas encore. J'espère qu'elle reviendra d'elle-même à sa carrière, par un entraînement irrésistible, aussitôt que cet homme funeste se sera éloigné d'elle , aussitôt qu'elle se sentira tranquille et sauvée. Laisse, je t'en conjure, laisse passer doucement les orages qui la troublent encore, et tu verras son génie surmonter sa douleur ; lui seul en pourra triompher et rendre notre sœur au théâtre.

Ici Dorothée fut interrompue : quelqu'un heurtait à la porte ; c'était M. Kreyenpeter, pâle et hors d'haleine, qui apportait au frère et à la sœur l'affreuse nouvelle que Charlotte venait d'arriver à pied de Wandsbeck, mais dans un état si déplorable, qu'il inspirait les plus vives alarmes. On l'avait sur-le-champ mise au Ut; madame Ackermann pressait son fils et Dorothée de revenir à l'instant.

— Grand Dieu, serait-ce déjà le dernier acte? s'écria Schrœder, bouleversé par cette nouvelle ?

— Courez chez le docteur Unzer, mon cher Kreyenpeter, dit la prudente Dorothée; cherchez-le jusqu'à ce que vous l'ayez

trouvé. Il est ordinairement à ces heures dans le quartier du Jungternstieg... Vite;, vite, qu'il vienne! Ah ! ma douce Charlotte, ma pauvre Charlotte; quel malheur t'est-il arrivé?

Personne ne l'a jamais appris de sa bouche; nous savons seulement que ce qui s'était passé la veille à Wandsbeck lui avait porté un coup trop rude:. c'en était plus qu'elle n'en pouvait supporter.

Le récit d'Ulrique avait brisé ce jeune cœur; ce qui devait la sauver, savoir la vérité, la pleine connaissance de son affreuse erreur, avait été pour elle le poignard d'Odoardo ; la lumière que la comtesse répandit sm' la vie de Sylbourg alluma le flambeau des funérailles de Charlotte.

Personne dans le château ne se doutait de son départ secret ; seulement, au bout de quelques heures, comme elle ne revenait pas de sa promenade matinale dans le parc, on conçut des craintes, et Ion chercha vainement dans tous les envù'ons. On n'a pas su ce qui lui fit prendre si soudainement le chemin de la maison paternelle ; car à l'arrivée du médecin elle était déjà dans le délire d'une fièvre ardente, et bientôt il dut annoncer qu'elle ne passerait pas la nuit.

On avait trouvé dans ses habits la lettre de Sylbourg non ouverte... dernier témoignage de son innocence!

Vers cinq heures, lorsque le baron, sa femme et la comtesse arrivèrent, Charlotte était à l'agonie, mais elle ne rendit le dernieisoupir qu'après minuit : elle expira doucement dans les bras de la vieille dame. L'aurore du 10 mai ne trouva plus de la grande artiste, de Charlotte Ackermann, qu'un cadavre au tranquille sourh-e et un nom immortel dans les Castes du théâtre allemand.

Ce fut un jour de deuil pour toute la ville de Hambourg : nous lisons que ce jour-là il ne se fit même à la bourse presque au-

cuie affaire. Des milliers de personnes se rendirent an Krcyenknnp, pour contempler, avec un morne silence, la maison où éle était morte ! Vers midi des groupes menaçants se formèrent tevant Taubeîge du Kaisershof ; on faisait entendre des cris de nalédiction contre l'officier recruteur ; il fallut l'intervention de personnes sages et respectées pour détourner le peuple de lancer ^es pierres contie les fenêtres de son appartement, quoique Taulergiste déclarât ^ue le baron était parti dès le matin.

On ne le revit jamais à Hambourg, et l'on ne sait pas non plus ce qu'il devint dans la suite.

Le jour avant les funérailles, on avait, suivant l'usage, exposé le corps de Charlottt dans un cercueil ouvert. La foule des personnes de toute condiion qui lui rendirent les derniers honneurs, et qui voulurent la vcir encore une fois, fut si grande, qu'il fallut demander quelques hommes de la garde pour maintenir l'ordre devant la maison. La chambre où le corps était exposé ne désemplissait pas de visiteurs affligés; on jonchait le cercueil de fleurs : chacun voulait avoir des cheveux de Charlotte pour en former des bagues et les porter comme souvenir. L'aspect de la jeune morte, entièrement vêtue de blanc, et couronnée du laurier si justement mérité, faisait fondre en larmes les spectateurs même les plus froids ; ceux qui la voyaient ainsi gisante savaient qu'elle était morte avec un cœur pur. Artiste au sein même du trépas, elle semblait être dans le cercueil une gracieuse Emilia Galotti, une charmante Marie Beaumarchais.

Le joue des obsèques, la douleur et les regrets allèrent presque jusqu'à fexaltation; on avait transporté le corps, la nuit précédente, à la cour de l'Opéra; c'est de là que, le dimanche limai, il fut amené vers sept heures du soir à l'église de Saint-Pierre, dans un char funèbre, décoré de fleurs et de couronnes de myrte; ie Gaensemarkt, le Jungfernstieg, ainsi que l'église et le cimetièrî, étaient couverts d'innombrables assistants en habits de deuil; à l'entrée du temple, les plus proches amis et les artistes, a^^ec quelques-uns des membres les plus considérables du conseil de la ville, reçurent le cercueil et le portèrent eux-mêmes

à la fosse. Brockmann prononça le discours funèbre; on liai* sur le drap mortuaire ces simples mots :

Tout nous échappe ici-bas;

La vie est un rêve : 1

Arrêtée aux premiers pas, ^

Ma course s'achève.

Mais la tombe, oii nous passons,

Nourrit respératice ; Le grain meurt, et des nioissoh'

Le grand jour s'avance.

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