ACTE It. SCÈNE III
BARBAROUX
Les uns, comme Vergniaud, sont restés à Paris,
Ils ont voulu prouver que ceux de la Gironde
N'ont pas peur d'un procès à la face du monde.
Et sauront, ne fuyant ni juges, ni bourreaux,
Parler en accusés et mourir en héros. 750
D'autres sont allés voir si la France recèle
Quelque orgueil dont on puisse exciter Tétincelle,
Si les départements se croiront insultés
Par Taffront que Paris fait à leurs députés.
Et se révolteront contre une capitale 755
Qui confisque leurs droits d'une main si brutale;
Ou s'il est entendu que Paris désormais
Représentera seul tout le peuple français,
Et si l'on souffrira que ces nouveaux despotes
Suppriment la province et déchirent ses votes. 760
Voilà ce qu'ils vont voir, madame. —En attendant,
Fugitifs à travers les pays d'occident,
Alarmés en plein jour des rencontres fortuites,
Comme des malfaiteurs qui craignent les poursuites.
Perdus, la nuit, parmi de nouveaux horizons, 765
Ils demandent leur route, ainsi que nous faisons ;
Heureux, si quelquefois une voix généreuse
Vient enchanter aussi leur course aventureuse !
Heureux qui, rencontrant ces nobles pèlerins.
Pourrait de leur exil adoucir les chagrins ! 770
— Dites la vérité: vos amis, et vous-même.
Vous êtes, citoyen, ces Girondins que j'aime?
BARBAROUX
Vous avez devancé l'aveu qu'on vous devait.
— Voici Buzot,— voici Pétion et "Lomv^\.\
— Moi, je suis Baxbaroux.
Noms fameux, tous les quatre ! 775 Pétion, qui fut roi de Paris idolâtre !
Buzot, le digne ami de madame Roland !
Louvet, qui dénonça Robespierre tremblant !
Et vous, ô Barbaroux, le héros de Marseille ! — Ah! vos noms bien souvent ont frappé mon oreille, 780 Et mon plus ardent rêve au ciel n'eût demandé Que le don de vous voir, comme il m*est accordé.
[Savançant vers les Girondins^ Salut, vaillants soldats d'une juste querelle ! Fils de la liberté, vous qui souffrez pour elle ! J'avais promis un guide; eh bien! ce sera moi; 785
Je n'entends pas céder ce glorieux emploi.
— Que n'ai-je une chaumière ! elle serait la vôtre ; Mais le lieu que j'habite est la maison d'une autre ; Ma tante, solitaire et pauvre, m'y reçoit; Et cependant je puis vous procurer un toit. 790
BARBAROUX
Nous le demanderons au conseil de la ville.
Madame; nous voulons un peu plus qu'un asile.
Si la ville de Caen n'a pas dégénéré.
Nous asseoirons à Caen un nouveau Mont-Sacré,
D'oU la France réponde à Paris, qui la brave, 795
Par un libre sénat contre un sénat, esclave.
Venez donc, citoyens ! Il me tarde de voir
Se lever ce beau jour dont vous m'oflfrez l'espoir;
Il me tarde aussi bien que l'honneur en revienne
A la ville de Caen dont je suis citoyenne. 800
— Quelle gloire pour Caen ! Paris déshérité