ACTE II. SCÈNE III
— Rome fut envahie aussi par les barbares,
Et le pied des Gaulois profana ses dieux Lares.
Savez- vous ce qu'alors firent les sénateurs?
Ils vouèrent leur sang aux Dieux Libérateurs;
Et dans les murs sacrés quand les Gaulois entrèrent, 695
Leurs regards, qui cherchaient le butin, rencontrèrent
Ces augustes vieillards, semblables à des Dieux,
Tous immobiles, tous, graves, silencieux,
Assis dans le Forum, sur leurs chaises d'ivoire.
En habits triomphaux, comme aux jours de victoire, 700
Qui tous, ayant fait vœu de périr noblement,
Attendirent la mort et tinrent leur serment.
— ^Vous, dont d'autres Gaulois envahissent le temple,
O sénateurs français, donnez le même exemple!
Et, puisque vous avez, maîtres de votre sort, 705
Le choix de l'esclavage ou d'une noble mort,
Impassibles devant les canons sacrilèges.
Attendez la mitraille et mourez sur vos sièges!"
LOUVET, à Charlotte.
Bien, madame ! — Quelqu'un a parlé comme vous.
Qui donc?
LOUVET
C'est Barbaroux.
Honneur à Barbaroux! 710
BARBAROUX
Mais qui donc êtes-vous, jeune républicaine.
Dont la voix douce parle une langue romaine?
Vos paroles, votre air, cette scène en plein champ. En pays inconnus, sous le soleil couchaxvt,»
Semblent nous transporter aux âges poétiques 715
Oh les Dieux se montraient aux voyageurs antiques. Je demande, comme eux, si vous ne seriez pas Quelque divinité descendue ici-bas, Et si la Liberté, la Déesse nouvelle, N'aurait pas pris les traits d'une vierge mortelle, 7»
Afin d'encourager ceux qui n'ont pas en vain Brûlé le pur encens sur son autel divin?
Mon Dieu, non. Je ne suis qu'une humble villageoise;
L'habit des Dieux sied mal à ma taille bourgeoise.
Descendons, s'il vous plaît, de POlympe. — D'ailleurs, 725
J'avais bien mérité vos compliments railleurs.
Une fille des champs, en tribune rustique,
Dictant aux députés leur devoir politique,
C'est un jeu puéril, digne de vos dédains.
Mais je hais les tyrans; j'aime les Girondins. 730
J'avais compté sur eux pour sauver ma patrie
De ces excès sanglants dont sa gloire est flétrie.
Oui, dans nos jours mauvais, je n'espérais qu'en vous.
Grand Vergniaud ! fier Louvet ! généreux Barbar oux !
En vous tous. Girondins, jeune et brillante armée, 735
Oîi la vertu trouvait sa garde accoutumée !
— Désespère, ô vertu! Couvre-toi d'un long deuil.
Tribune aux orateurs, veuve de ton orgueil !
Longtemps, en appelant leur parole éloquente.
On tournera les yeux vers leur place vacante; 740
Mais qui donc oserait s'estimer assez haut
Pour s'asseoir sur le banc oh s'asseyait Vergniaud !
— Ah ! perte irréparable ! — Ah ! qui l'aurait pu croire,
Que la Convention eût dévasté sa gloire !
— Que sont-ils devenus, ces illustres proscrits? 745