‹ Charlotte Corday: A TragedyChapitre 5 sur 161 · ACTE I. SCÈNE l · texte numérisé non relu

ACTE I. SCÈNE l

On connaît les façons de votre nonchalance:

Vous feignez d'écouter pour garder le silence,

Et vos rêves, suivant paisiblement leurs cours,

Bercent leur doux sommeil du bruit de nos discours. 90

MADAME ROLAND

Non, laissez, Barbaroux; respectons sa pensée. Gardons-nous d'interrompre une œuvre commencée. Qui sait ce qui s'achève en ce recueillement!

[A Vc7'gmaud.'\ N'écoutez pas, Vergniaud. Méditez longuement; Méditez, s'il est vrai qu'abjurant sa paresse, 95

Vergniaud prépare enfin la foudre vengeresse. Et, dénonçant le vol et les assassinats, Promette Cicéron à nos Catilinas.

Ah! si j'étais Vergniaud, pour une œuvre pareille Je ne m'épargnerais ni fatigue ni veille; ico

J'aimerais mieux, le front appuyé sur la main. Pâlir depuis le soir jusques au lendemain, Que de laisser ma force un moment inféconde, Puisqu'on la tient de Dieu pour la donner au monde. — Mais vous vous reposez, et c'est mal à propos; 105 Qui peut si bien agir n'a pas droit au repos. A quoi sert-il qu'un homme, au cœur patriotique. Ait hérité, chez nous, de l'éloquence antique, Si, quand tous les tyrans ne sont pas abattus. Nous devons lui crier: tu dors, tu dors, Brutus! iio

VERGNIAUD

Eh bien I donc, que Brutus se charge de m'absoudre. Lui qui savait dormir et savait se résoudre.

D'ailleurs, à son réveil, hélas! qu'a-t-on gagné? Il a tué César; mais Auguste a régné.

Le cours de toute chose a s^^ ^oaxxc^'s» Vî^^''^^^'^ '^^'^

8 C*[ARLOTTE CORDAY.

Oii s'amassent longtemps les passions humaines,

Et, quand le flot grossi doit enfin déborder,

Nul homme, quel qu'il soit, ne saurait le guider.

Contre ces passions, dont le torrent nous presse,

Amis, pardonnez-moi si je sens ma faiblesse; 120

Mais les événements n'ont jamais mieux fait voir

Que les plus clairvoyants ne peuvent rien prévoir.

— Certe, une royauté, vieille comme la France,

Désarmée, en un an, de sa toute-puissance,

Les volontés du peuple écrites dans les lois, 125

Et tous les fronts courbés sous le niveau des droits,

C'était une si grande et si pleine victoire.

Que naguère pas un ne l'aurait osé croire.

Ou que, si cet espoir eût pu luire à nos yeux,

Pas un n'eût souhaité quelque chose de mieux. 130

Et pourtant combien l'œuvre a dépassé le rêve!

Point de repos; — il faut que le destin s'achève;

Sur le passé détruit rien ne reste debout,

Et voici qu'un matin, le canon du dix août,

Emportant sans combat la monarchie antique, 135

Annonce à l'avenir la jeune république.

— A ce bruit inconnu, troublant votre tombeau,

Vous avez dû frémir, cendres de Mirabeau !

Laissons au soin des Dieux ce qu'on ne peut connaître, Évitons de chercher ce que demain doit être. 140

Demain, ô compagnons des maux déjà soufferts. Nous parcourrons encor l'immensité de mers; Aujourd'hui, mes amis, cueillons l'heure présente, Et les plaisirs permis par la grâce décente.

MADAME ROLAND

A la bonne heure. Donc, à demain le souci! 145

Aussi bien c'est un jour sacré que celui-ci.

\Eile se /ève.]

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