ACTE IV. SCÈNE VIL IO
Leur révolution se mesure à leur taille.
— Ce n'est pas pour si peu, Danton, que je travaille.
Ami du peuple hier, je le suis aujourd'hui;
J*ai souffert, j'ai lutté, j'ai haï comme lui; 2065
Misère, oubli, dédain, hauteur patricienne.
Ses affironts sont les miens; sa vengeance est la mienne.
Il le sait; il défend celui qui le défend.
Or, je porterai loin son drapeau triomphant.
Il ne me suffit pas d'un changement de forme; 2070
Au sein des profondeurs j'enfonce la réforme.
Je veux, armé du soc, retourner les sillons.
A l'ombre les habits ! au soleil les haillons I
Je veux que la misère écrase l'opulence.
Que le pauvre à son tour ait le droit d'insolence, 2075
Qu'on tremble devant ceux qui manqueront de pain,
Et qu'ils aient leurs flatteurs, courtisans de la faim.
Chapeau bas, grands seigneurs, bourgeois et valetaille !
Vos maîtres vont passer : saluez la canaille !
— Oh! ce sont des plaisirs lentement savourés, 2080
Et qui compensent bien tant d'affironts dévorés,
Que cet abaissement d'une classe arrogante,
Se parant gauchement de la veste indigente,
S'exerçant aux jurons, et, chute sans grandeur!
Des cris qu'elle déteste exagérant l'ardeur! 2085
DANTON, éclatant enfin^ aprh avoir arpenté le théâtre à grands pas, pendant les dernières paroles de Marat.
Morbleu! — ^la liberté ne veut pas de despotes.
Chapeau bas, grands seigneurs ! chapeau bas, sans-culottes !
Et saluez la loi, non les individus;
Car ce n'est qu'à la loi que ces respects sont dus.
Le nouveau droit commun confond toutes les classes;
Je ne distingue plus ni familles ni races ; 2oqi
Le peuple est tout le monde, et les nobles anciens. Tombés nobles, se sont relevés citoyens.
MARAT
Tu n*y comprends rien.
DANTON
Non ; je n*ai pas ce génie.
Je veux tout simplement briser la tyrannie; 2095
Qu'elle vienne d'en haut, qu'elle vienne d'en bas, Elle est la tyrannie, et je ne l'aime pas.
C'est fort bien. Va du pauvre au riche que tu flattes ; Prends-toi d'amour subit pour les aristocrates; Va, va, ce n'est pas toi qui les peux relever; 2icx)
— Prends garde de te perdre, en voulant les sauver;
[Il passe devant Danton.] Quant au peuple, il saura se passer de ton aide. — Tu m'as interrogé; je t'ai dit le remède...
DANTON
Beau remède !
MARAT, revenant vers la table.
Nommez sans délai, sans retard.
Nommez un dictateur. — Demain sera trop tard. 2105
Le peuple vengera lui-même son injure, Et ce sera terrible alors, je vous le jure.
Rien n'arrêtera plus l'effusion du sang; Moi-même à la régler je serais impuissant.
Le peuple, brandissant le glaive de l'archange, 21 10
Bavardez, dira-t-il, bavardez ! — Je me venge ! Et son glaive au fourreau ne sera pas remis, Qu'il n'ait exterminé ses derniers ennemis :
Courtisans^ financiers, accapareurs, pirates,