‹ Charlotte Corday (volume 2)Chapitre 2 sur 7 · II H · texte numérisé non relu

II H

être assis innocemment sur ses genoux.

Elle songe malgré elle aux joies de la maternité , à la famille, à l'amour ; elle se dit que peut-être c'est folie d'immoler à de vaines chimères le bonheur doux et facile que lui offre la nature. Les agitations où la jettent, depuis six mois, les événements et les affaires publiques se calment dans le regard limpide de cette petite créature blonde; elle se surprend les yeux pleins de larmes devant son sourire ingénu ; de frais et joyeux souvenirs de cet âge lui reviennent follement au cœur. A la vue de tant de sérénité , de grâce, d'oubli, de pardon de tout, peints sur le visage rose de l'enfant, elle sent sa féroce résolulioji mollir et sa vengeance lui échapper des mains.

Cependant les petits doigts fureteurs «t curieux de l'enfant, qui fouillaient depuis un instant sous le fichu rouge de Charlotte, en tirent, pour jouer, le sinistre couteau... A cette vue, elle pâlit, se lève, jette autour d'elle un regard inquiet , dépose l'enfant à terre , et s'éloigne , rentrant le couteau sous le fichu et le fatal secret dans son sein.

A la sortie du jardin, elle rencontre un cocher de fiacre dont les chevaux attendaient au repos devant la porte d'une maison.

« Citoyen cocher , lui dit-elle , l'adresse du citoyen Marat, s'il te plaît,

— Kue des Cordeliers, n. 30. »

Et, de peur que cette femme ne vienne à l'oublier, il l'écrit lui-même au crayon sur un chiffon de papier blanc.

Ceci fait, Charlotte Corday rentre à son hôtel.

Si quelque chose nous étonne, c'est l'absence de tout sentiment religieux à la veille d'une exécution si terrible et si au-dessus de la nature; pas d'église éclairée de cierges , pas d'autel ensanglanté parle vin du calice, devant lequel, comme Jacques Clément, elle passe la nuit à genoux ; pas même de vieux crucifix d'ivoire au pied duquel cette femme vienne, dans la prière et le jeûne, appuyer la faiblesse de son bras sur la force de Dieu .

Ceci prouve, à notre avis, combien la philosophie du dernier siècle était vide.

Comme Dieu n'entrait pour rien dans les conseils et les résoluticms de Char-

lotte Corday, il se retira de l'acte que cette femme allait commettre, en sorte qu'elle frappa un coup héroïque mais inutile.

Le lendemain, Du Perret vint à son liôtel , comme il le lui avait promis; après avoir devisé avec elle environ un quart d'heure, il la conduisit au ministère. Charlotte Corday ne put retirer des mains de l'administration les papiers de son amie. Elle prit alors congé ^e Du Perret, en le remerciant et en lui faisant défense de revenir la voir.

« Vous savez ce que je vous ai dit hier, ajouta-t-elle ; fuyez au plus vite; fuyez avant ce soir, car demain il ne serait plus temps. »

Après avoir satisfait à l'amitié, Char-

118 CHARLOTTE CORDAT.

lotte Corday tourna toutes ses forces et toutes ses résolutions vers le véritable but de son voyage. Elle avait adressé le matin, par la poste, la letlre suivante à Marat :

« Citoyen ,

c J'arrive de Caen. Votre amour pour la patrie me fait présumer que vous connaîtrez aYCC plaisir les malheureux événements de cette partie delà République, Je me présenterai chez vous vers une heure. Ayez la bonté de me recevoir et de m'accorder un moment d'entretien ; je vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.

<r Charlotte Corday. j>

Il y avait ici une énigme terrible, et comme une lame de couteau cachée sous celte dernière phrase. Mademoiselle de

Corday, n'ayant point reçu de réponse, reprit la plume vers quatre heures du soir :

« Je vous ai écrit ce matin , Marat; avez-vous reçu ma lettre? Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte. J'espère que demain vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète ; j'arrive de Gaen ; j'ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté; je suis malheureuse ; il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection.

« Charlotte Corda Y. »

Ce billet écrit , elle le plia et le mit dans son sein •.

• Ce second écrit devait être remis à la servante

lâO CHARLOTTE CORDA Y,

A sept heures moins un quart , Charlotte Corday monta dans un fiacre sur la place des Victoires :

«Où allons-nous? demanda le cocher.

— Rue des Gordeliers, n° 50, « répondit une voix douce et claire comme celle d'un enfant.

de Marat , dans le cas où celui-ci aurait fait refuser sa porte.

lia maison de Marat.

Le lîacre, lancé au petit trot, s'arrêta, après une course d'un quart d'heure, devant une maison froide et terne ; c'est là, suivant le langage emphatique du temps, que le monstre de la Montagne avait établi son repaire.

La maison de Marat, rue des Cordeliers, 30 (aujourd'hui rue de TÉcoîede-Médecine, 18), est encore debout; elle ne manque pas de caractère. Cette masse monolithe, percée d'assez hautes fenêtres, frappe le regard par son aspect solitaire, rigide et morne. îl y a une physionomiepour les habitations comme pour les hommes. Cette maison, à cause de son air particulier , avait été choisie entre toutes par la Providence pour servir de témoin et de sombre décor à l'une des scènes les plus tragiques du grand drame de la révolution.

Elle a bien subi, depuis ce temps-là, quelques réparations; mais on aurait beau la blanchir, qu'on ne lui ôterait pas sa tristesse; avant le soir du 15 juillet , celte tristesse était un près-

CHARLOTTE CORDAT. 125

sentiment; depuis, c'est un souvenir.

On lit encore sur le mur, marqué en lettres pâles :« ou la m...»; c'est le reste de cette inscription redoutable: « La fraternité , l'indivisibilité ou la mort. »

Hélas ! ce grand mot dans lequel tous les autres viennent se perdre, finit par s'effacer lui-même sous la lime du temps ; un ancien a dit : « La mort meurt, mors moritur. »

Une bordure de bois peinte en noir encadre l'entrée sur la rue et donne à toute la maison l'air d'être en deuil ; nne sorte de vestibule carré, avec une mauvaise loge de portière à droite, conduit dans une petite cour humide où le pavé tout crasseux de mousse envoie a la surface une fraîcheur mortelle dans les temps de pluie. Cette cour est bornée

par une aile de bâtiment entachée de moississures et de lézardes. Il y a un puits à l'un des angles. Un escalier à marches de pierre huileuses prend naissance sur la droite et conduit, appuyé d'une rampe de fer, à un palier assez lar" ge, éclairé par un double vasistas. Sous Fescalier, l'œil plonge dans un renfoncement sordide, où s'entassent pêle-mêle de vieux ustensiles de ménage et où s'ouvrent confusément des portes de caves, comme des bouches ténébreuses.

Cette maison était maquée pour un événement sinistre ; elle n'a pas sur ses murs , comme certains clmteaux du moyen âge , une rouille sanglante ; sa mine glaciale et tumulaire lui donne plutôt l'air d'une morgue, que d'un coupe-gorge; en logeant Maral, elle ne

logeait guère, en effet, depuis deux mois, qu'un cadavre.

On est frappé, du reste, à l'aspect des lieux , de la ressemblance intime qui règne entre cette maison et l'âme de Marat dans les derniers temps ; c'est quelque chose de morne, d'humide, de froid, de carré, de tout d'une pièce; les fenêtres de la rue s'ouvrent sur un pavé boueux, sur un ruisseau fétide. A l'intérieur, les murs qui suintent, la cour mousseuse, l'escalier mouillé de sueur froide, lui donnent un air de maladrerie.

Charlotte descendit alerte et pimpante du fiacre arrêté devant la porte cochère. Les voisins se souvinrent plus tard de s'être surpris à regarder dans la rue une belle femme qui sortait de voiture , avec un ruban vert dans les cheveux.

126 CHARLOTTE GORDAY.

Elle eut d'abord à affronter dans sa loge une portière à mine bourrue , vraie cerbère femelle , qui, sachant son locataire obsédé et malade , refusait impitoyablement l'entrée de la maison. Charlotte Corday fit instance. Soumise par ce ton pressant et résolu , la portière la laissa monter. Marat occupait le premier étage ; Charlotte Corday s'arrêta devant une porte à droite , peinte en gris ; c'était là.

Un certain froid la prit au cœur ; derrière cette légère cloison était son ennemi ; derrière cette planche était aussi tout dressé et menaçant son avenir à elle , l'échafaud.

Jl était encore temps de reculer , de retourner à Caen ou de faire voile vers l'Angleterre ; il y avait sous les arbres de

la Normandie ou sur les côtes blanchissantes de la Grande-Bretagne des plaisirs faciles et permis qui l'attendaient jeune et belle femme entre leurs bras amoureux. La lutte qu'elle allait engager avec Marat était une de ces luttes irrévocables où le vainqueur laisse, comme l'abeille , sa vie dans la plaie qu'il a faite. Le seuil de cette porte franchie, il n'y avait plus moyen de jamais revenir sur ses pas ; cette porte où elle allait frapper était la porte de son tombeau.

Elle hésita : la main la plus courageuse aurait frémi devant cette entrée redoutable, au-dessus de laquelle était écrite, en lettres visibles pour l'imagination frappée de cette femme , la terrible sentence des damnés : <r Laissez à la porte toute espérance ! »

Elle avait bien rêvé, le coup fait, de s'enfuir et de chercher à gagner un port de mer ; mais c'était une chance si douteuse , un fil si léger et si fragile pour y suspendre tout le poids de son crime, qu'en vérité elle n'y comptait guère.

Heurter le bois de cette porte , c'était éveiller le bruit sourd et terrible que rend la planche du cercueil quand on y touche.

Et puis, il y a quelque chose d'hor* rible dans le moment de calme qui précède une action furieuse et violente comme le meurtre d'un homme. Elle sentait le besoin de rassembler toutes ses forces pour soulever, avec ses mains blanches et délicates, le couteau de l'assassin. Ses pieds avaient pris le froid du carreau ; elle se tenait droite et im-

mobile comme la statue de Judith ; sa main pesait cent livres.

Cependant, quelqu'un montant derrière elle dans l'escalier, et la résolution immuable qu'elle avait formée au fond du cœur l'emportant , les hésitations de ce bras vengeur et troublé devant cette porte fatale cessèrent: sept heures venaient de sonner.

Charlotte Corday frappa.

Une voix de Sirène.

Marat était couché dans son bain.

Le cabinet où siégeait la baignoire était pauvrement éclairé par une fenêtre à guillotine qui prenait jour sur la cour.

Il y avait pour tout meuble un billot

de bois, sur lequel étaient jetés pêlemêle des papiers, des plumes et un encrier de plomb ; Marat écrivait.

Il signait son nom au bas d'une pétition au ministre, en faveur d'une pauvre veuve, mère de quatre enfants ' , qui avait reclamé le secours de l'ami du peuple.

Depuis quelques jours, Marat, comme nous l'avons dit, ne pouvait se tenir hors de l'eau sans être dévoré par des souffrances aiguës; ce petit homme volcanique et agité s'essayait à prendre dans la baignoire l'attitude et le repos du cercueil où il allait bientôt dormir.

Dans ces moments de solitude, Marat, en proie aux- horreurs d'une mort prochaine qui s'avançait lentement et h pas

1 Hiïilori(|uc.

certains sur son corps en dissolution, avait le cœur percé par un glaive intérieur ; il saignait en dedans d'une blessure profonde et incurable.

Toute sa vie, cet homme avait renfermé sa souffrance en lui-même.

Aux approches du tombeau ces douleurs sortaient en foule de son sein déchiré et le suffoquaient. Il passa un regard morne sur sa vie de crucifié. Au souvenir des maux endurés pour la cause de la révolution, il se demanda s'il n'aurait pas mieux fait de rester aux travaux calmes et sérieux de la science. Il rentra en esprit dans sa petite chambre de Versailles où les oiseaux venaient becqueter les miettes de pain sur le bord de la fenêtre et où les arbres voisins jetaient leur ombrage vert. Puis, il s'in-

îSi CHARLOTTE CORDAT.

terrogea tristement sur le peu de joie sombre et mêlée d'écume qu'apportait au cœur dans les orages civils la toutepuissance du succès.

Marat, ce persécuté qui, avecle temps, s'était fait persécuteur, offrait dans ce moment-là un exemple frappant et terrible de ce qu'il avait écrit lui-même autrefois : « On serait tenté d'accuser le ciel et de nier sa justice, si l'on n'était un peu consolé en voyant les affreux tyrans partager eux-mêmes les maux qu'ils font souffrir aux autres'. »

Ce grand exécuteur des justices divines, était tombé aux mains froides et douloureuses du dernier supplice : il souffrait plus des tourments de son

^ I>e8 Chaînes de l'esclavage.

cœur, que les prisonniers du bourreau ; la maladie se montrait pour lui dure et raffinée, elle jouait avec son corps expirant comme avec une victime privilégiée qui avait à expier dans une seule mort toutes les morts violentes dont elle était l'auteur.

Dieu purifie par le charbon ardent et par le lit d'épines, avant de les retirer du monde, ceux sur lesquels est tombée la mission odieuse d'épurer le monde par le glaive.

Marat pensait, au milieu de ses maux et de ses défaillances , aux dures privations, aux mœurs austères, à la solitude où il s'était volontairement condamné pour faire triompher sa cause. Un triste regret le prit malgré lui de toutes les choses dont il aurait pu jouir et qui

156 CIÎARLOTTfi CORDAT.

auraient peut-être comblé l'abîme sombre de son cœur. I] songea à « ces heureux instants qu'on passe entre les bras d'une tendre maîtresse , quand , après avoir senti plusieurs fois la flamme couler dans ses veines , on succombe à la violence du plaisir , on se pâme dans ses vives émotions, on se repose ensuite languissamment sur le sein de cet objet chéri, et l'on se sent entraîné peu à peu dans une léthargie profonde, dans une douce insensibilité'. »

Tout à coup, Marat entend dans Tantichambre la voix rauque et rude de sa servante en combat avec une autre voix très jeune dont le timbre clair et séduisant vient le frapper dans son bain .

* De l'homme^ par Jean-Paul Marat.

« Le ci toy en Mara t ?

• — C'est ici; mais il n'y est pas.

— J'aurais absolument besoin de le voir; j'arrive de Caen ; je lui ai écrit ce matin.

— On vous dit qu'il ne peut recevoir : il est souffrant. Revenez un autre jour.

— Je vous prie en grâce de lui dire mon nom. 11 doit avoir reçu ma lettre. Je suis sûre qu'il ne me refusera pas une courte entrevue. »

La servante résistait avec une humeur impitoyable ; déjà Charlotte Corday reprenait tristement le chemin de la porte que la vieille Catherine semblait avoir hâte de refermer.

Cependant une douce émotion était venue au cœur de Marat avec cette voix si fraîche. Il lui sembla ne pas l'en-

tendre pour la première fois ; cette voix adolescente le reporta en arrière vers les années printanières et meilleures de sa jeunesse. Touché d'un timbre si pur qui semblait la musique naturelle d'une belle âme, il appela sa servante Thérèse. « Laissez entrer, lui dit-il.

— Mais , citoyen , vous êtes accablé d'affaires , vous souffrez ; le médecin vous a défendu de recevoir. ^

— Les médecins sont des ignorants qui ne peuvent rien pour me guérir : je je ne veux pas subir leur joug.

— D'ailleurs vous ne devriez pas accueillir comme cela, chez vous, le premier venu. 11 court des bruits d'assassinat ' : vous savez vous-même que les

1 Voir 1.1 Chronique de Paris rUi 12 JiiiKef.

royalistes et les Girondins se remuent.

Marat, je vous ai prédit que vous mourrez de la main d'une femme * .

— Il est vrai , reprit Marat , après un silence et avec un sourire amer :

mais je ne crois pas à ces sottises : les femmes ne m'aiment pas assez pour me tuer.

— Ainsi je vais renvoyer cette importune.

— Non , vous dis-je, laissez entrer ; Cette fille vient de Caen où sont les députés rebelles ; elle m'a écrit ce malin, elle est malheureuse. »

La servante alors obéit en murmu-

* Historique. La vieille servante de Marat nommée Catherine se pi(|uail de soreellerie, et annonçait l'avenir.

rant , et fit entrer l'inconnue dans le cabinet où était la baignoire.

Quand Charlotte Corday entra, Marat avait la figure penchée sur sa poitrine nue.

Le haut de la tête était enveloppé dans un mouchoir blanc ; un drap vert ramené sur la baignoire le couvrait jusqu'à mi-corps. Quoiqu'il fût naturellement laid, Marat avait gagné à la souffrance une certaine beauté sombre et amère :

on l'eût pris dans sa baignoire pour un Christ au tombeau-

De temps en temps, l'humanité foulée et tordue jette un cri, et ce cri, c'est Job, c'<^st Jésus, c'est Marat !

Né de parents obscurs, Marat avait, en venant au monde, apporté dans ses membres faibles et maladifs des douleurs

invétérées. Sur son chemin, il n'avait rencontré qu'esclaves fouettés de verges , que pauvres servant à essuyer les pieds des riches , que nations serrées sous le pouvoir d'un maître comme la grappe sous le pressoir. Plongé dans cet océan amer, sa nature molle et absorbante s'emplit alors des misères du peuple comme l'éponge de la bourbe de l'eau.

Son premier discours aux hommes fut un cri de douleur. Plus tard, il secoua de ses mains m aigres et rebelles les haillons de l'indigent pour en chasser la poussière sur le front des heureux ; médecin , il revêtit la chemise mouillée de sueur froide et tachée de sang ; homme, il se chargea de toutes les souffrances de l'humanité. 11 commençait à n'en pouvoir plus ; il avait bu le calice jusqu'à

la lie; il était abreuvé; il était soûl. Loin de lutter contre la mort, comme le taureau révolté et vaincu qui tombe de lassitude sur ses deux genoux , il tendait la gorge au devant du couteau.

Le cabinet sombre où entrait Charlotte Gorday est rejeté sur le derrière de la maison ; un silence morne y règne jour et nuit ; une fenêtre à compartiments massifs et à verres obscurs reçoit, comme nous l'avons dit, sa lumière de la cour.

La femme se tient immobile près de la baignoire.

La présence de la Gironde et de la Montagne , dans la personne de Gharlolte Gorday et de Marat, allait amener une lutte terrible entre les deux ennemis : Charlotte porte déjà la victoire

dans ses grands yeux éblouissants, dans sa santé robuste, dans l'éclat de son leint, dans son bras magnifique, au bout de sa main ferme et résolue.

Marat est couché dans le bain , les bras étendus ; un drap blanc , jeté négligemment, tapisse l'intérieur de la baignoire. On dirait un linceul.

La femme est debout ; elle regarde fixement; sa figure a cette beauté extraordinaire et fatale que donne l'audace d'une grande action.

La vieille servante referme la porte de ce cabinet sombre et étroit où Charlotte Corday touche presque Marat.

Xe Cadavre.

Un grand cri sort tout à coup du cabinet où était Marat : <r A moi , ma chère amie , à moi ! »

Et ayant poussé ce cri, il tourna la

tête de côté et expira.

La gouvernante et quelques femmes H 10

de la maison se précipitent vers la baignoire ; elles trouvent Marat perdant le sang à gros bouillons par la gorge, les yeux ouverts , remuant la langue et ne pouvant tirer aucune parole. Un couteau qui avait servi à commettre le crime était tombé à terre , à côté de la baignoire.

Charlotte Corday se tenait debout du côté de la fenêtre ; dans le premier moment elle avait porté la main à ses cheveux : calme , sévère et hautaine , elle semble maintenant retenue auprès du cadavre par une sorte de vertige.

L'orgueil du succès , le sentiment de l'immense chose qu'elle venait de faire la plongent dans un enivrement mortel ; tuer Marat , c'était tuer le roi plébéien d)Ç la, r^voluliow.

Le commissionnaire Laurent Basse, qui était occupé dans la maison à plier les numéros du journal de Marat, accourt aux cris que poussent les femmes ; il aperçoit alors dans l'ombre une jeune et belle fille, qui tournait le dos à la baignoire ; pour l'empêcher de s'évader, il lui barre le passage avec des chaises et lui en porte même un coup à la tête. Charlotte Corday étourdie chancela, puis avec ce mouvement de reins magnifique, ce jet puissant de la taille et cette énergie nerveuse du jarret qu'on admire aux tableaux de Judith , elle fit un pas vers la fenêtre : mais les autres femmes se précipitèrent sur elle et lui saisirent les mains.

La citoyenne Evrard, accourue la première au cri du mourant , raconte alors

avoir trouvé l'assassin debout contre un rideau dans l'antichambre et l'avoir prise à la tête.

Un chirurgien qui logeait un étage au-dessus dans la même maison , Jean Pelletan , était descendu en toute hâte ; il s'approcha de la baignoire teinte de sang. Marat avait les yeux fixes ; une large blessure ouvrait au milieu du sein découvert ses lèvres humides et mornes.

Le bras droit échappé de la baignoire traînait à terre.

Le chirurgien chercha quelques restes de pouls sur le bras de Marat ; mais ne lui en trouvant aucun, il donna ordre de le transporter dans sa chambre h coucher.

On tira Marat hors de la baignoire; tout son corps était trempé d'eau mêlée à du sang; des gouttes abondantes tora-

CHARLOTIE CORDAY. i49

bèrent à terre pendant le trajet, et marquèrent, du cabinet à la chambre à coucher une longue traînée.

On posa le cadavre sur un lit.

Le commissaire du quartier Saint- André-des-Arcs ayant été instruit, par la clameur publique , d'un assassinat commis ruedesCordeliers, n.20, arriva sur-le-champ. Il trouva , au premier étage , dans l'antichambre , plusieurs hommes armés et une femme dont on tenait les mains.

11 entra ensuite dans un cabinet où il y avait une baignoire dont l'eau rougie et agitée commençait à se calmer. Acôté de la baignoire, il vit une grande quantité de sang sur le carreau.

Un homme venait d'être tué là.

On conduisit le commissaire dans

une autre chambre qui prenait vue sur la rue par deux' croisées à grands verres de Bohême ; à gauche de la porte était un lit, et sur ce lit le cadavre de Marat.

La figure offrait des traces de douleurs anciennes et profondes; une dernière contorsion d'agonie avait jeté les traits de côté. Une large blessure saignait à la poitrine du mort.

Le chirurgien montrait cette blessure au commissaire , et lui expliquait en termes techniques, en y posant le doigt, les ravages qu'avait causés la lame du couteau : « Le coup porté, lui disait-il, a pénétré la clavicule du côté droit, entre la première et la seconde vraies côtes, et cela si profondément, que l'index a fait écart pour pénétrer de toute sa longueur à travers le poumon blessé , et

CHARLOTTE CORDAY. i51

que d'après la position des organes il est probable que le tronc des carotides a été ouvert ; ce qu'indique encore la perte de sang qui a causé la mort, et qui sortait à flots de la plaie, au rapport des assistants. »

Et ayant regardé à côté du lit, ils y trouvèrent encore du sang.

On apporta un couteau à manche d'ébène, dont la lame était fraîchement émoulue ; le commissaire l'essaya à la blessure, et celle-ci se trouva être la gaîne exacte du couteau.

Étant alors retourné dans l'antichambre, le commissaire y trouva la femme dont on tenait les mains, et l'ayant fait passer dans le salon, il l'interrogea.

Elle dit ses noms,* reconnut le couteau et avoua elle-même avoir luéMarat.

Mystère.

On ne sait rien de ce qui se passa entre Charlotte Corday et Marat: ce sombre cabinet où était la baignoire ne laissa sortir ancune parole; mais an bout de quelques minutes, il avait rejeté

dehors un cadavre et une femme accusée à mort.

Faut-il admettre le récit froid et banal des historiens, ou bien faut-il croire que la poitrine du malade, émue devant cette belle jeune femme, alla chercher d'ellemême la pointe du couteau '?

1 Nous avons entre les mains une lettre inédite de Julie Candeille qui prétend tenir de la gouvernante même de Marat quelques détails curieux ; celleci par prudence, et selon la lettre par jalousie, venait de temps en temps écouter à la porte. Marat aurait, suivant ce récit, dans un moment d'abandon et de familiarité touché le bras de Charlotte Gorday. A ce geste imprudent que cette jeune fille prit pour une insulte de la part de son ennemi mortel, le visage de Charlotte indignée se couvrit d'une vive rougeur, et sa main qui fouillait depuis quelques instants sous son fichu, en tira un couteau dont elle enfonça la lame très avant dans le corps de Marat.

CHARLOITE CORDA Y. 155

A nos yeux, ce dernier combat eut surtout le caractère d'une lutte morale; ce n'étaient pas une femme et un homme , c'étaient deux idées qui s'affrontaient. La Gironde avait envoyé un bras sur Marat. Les duels terribles et longtemps préparés à l'avance se terminent brutalement entre quatre murs , par un couteau tombé à terre trempé de sang, un homme étendu mort sur le carreau et un assassin saisi aux cheveux.

Si la tradition mêle une autre sentiment à ces crises révolutionnaires , c'est qu'en effet la patrie et la liberté avaient jeté alors dans les têtes des vengeances, des spasmes, des transports, des fureurs jalouses qui ressemblaient fort aux égarements du cœur.

Dans toutes les grandes choses il y a

de l'amour, et par conséquent de la folie; la révolution fut un délire; mais, toutes ces grandes et sublimes démences ont leur raison plus haut dans Tintelligence calme qui gouverne le monde.

La liberté veut des tempéraments robustes : on n'enlève ses faveurs que par force et avec passion : voilà pourquoi les anciens en ont fait une femme.

Charlotte Corday fut , vis-à-vis de Marat, un parti qui en dévore un autre; on trouva bien une blessure ouverte au flanc de cet homme; mais le couteau ne vint ici qu'à l'aide d'une puissance morale bien autrement terrible. Le parti de la Gironde n'avait rien pu jusque-là, parce qu'il n'avait rencontré que des hommes amollis; il lui fallait le bras et la létede cette femme pour porter son coup.

On peut écrire longuement pour ou contre Barbaroux, Charlotte Corday et Marat: mais, il y a ici un juge qui tranche net toutes discussions , et qui met chacun à sa place, c'est le succès.

En histoire, nous croyons que la valeur des personnages mis en scène se décide par l'événement : Marat était plus fort que Barbaroux et que les autres Girondins puisqu'il les détruisit; Charlotte Corday était plus forte que Marat puisqu'elle le tua.

Sa

L'Interrogatoire.

Cependant le salon où. Charlotte Corday subissait les questions du commissaire Guellard se remplissait de moment en moment : Maure, Legendre, Marino, Louvet, Chabot et quelques autres dé-

Jft

pûtes à la Convention étaient accourus au bruit de la mort de Marat.

Des gardes contenaient le peuple au dehors et défendaient l'entrée de la porte.

Guellard ayant donné ordre de fouiller l'accusée, on trouva dans ses poches un passeport *, des assignats^, de l'argent % une lettre à l'adresse de Marat , une montre d'or; mais ayant mis la main sous son fichu, on en tira une gaine

} Voici cette pièce : Laissez passer la citoyenne Marie Gorday, domiciliée à Caen , département du Calvados , âgée de vingt-quatre ans , taille de cinq pieds un pouce, cheveux et sourcils châtains, yeux gris, front élevé, nez long , bouche moyenne , menton rond fourchu , visage ovale.

2 160 livres.

^ ÔO écus.

CHARLOTTE CORDAY. Ii6l

ten chagrin, le commissaire présenta à cette gaîne la lame du couteau qui y entra sans résistance.

L'accusée avait les mains liées étroitement par des cordes.

Chabot, qui promenait depuis quelques instants sur elle un regard cynique, avança la main vers la gorge de cette femme ; croyant voir dans ce geste un horrible outrage, Charlotte Gorday se relire vivement , un nuage de pudeur offensée monte h ses joues vierges et un éclair terrible s'allume dans ses yeux ; mais dans le premier mouvement d'alarme elle avait jeté avec tant de fureur ses épaules en arrière, que les cordons, les épingles et les boutons qui retenaient son corsage, rompirent brusquement; elle se trouva tout h fait découverte

devant les regards curieux des assistants ^

Par un instinct charmant de femme surprise dans ses mystères, elle abaissa sur ses deux genoux ses seins effarouchés, et forma, gracieusement accroupie à terre, une statue de Vénus pudique.

Les trésors que ce mouvement subit avait mis à nu et que Charlotte Corday s'efforçait en vain de cacher entre ses genoux , étaient d'une beauté parfaite : mais la ûgure de la patiente semblait si alarmée, le rose de la pudeur colorait si saintement son front ; ses grands yeux abaissés regardaient par -dessus l'épaule avec tant de dignité, que nul des hommes peu délicats qui assistaient

^ Ilislorique.

à cette scène ne se permit un geste, un sourire.

Charlotte Gorday avait les mains attachées; « elle demanda, en les présentant à ses bourreaux, qu'on les lui déliât, pour qu'elle pût se rhabiller; il n'y avait point là de femme son embarras était extrême ; celui qui remplit ce devoir était si près d'elle ! * *

Quand on lui eut dégagé les mains, elle se tourna en face du mur et répara à la hâte le désordre pénible de sa toilette. On était fort avant dans la nuit : quelques chandelles ternes grésillaient dans le salon. Cette obscurité lui permit de rentrer sous le voile ces appas sacrés de la femme vierge et modeste, sans que

4 Harmand ( de la Meuse).

le regard des hommes ait eu le temps de les profaner.

Pendant tout ce débat, le billet qui, caché dans le sein de Charlotte Corday, avait attiré le regard et la main de Chal>ot, était tombé à terre. Celui-ci le ramassa. C'était un bulletin du Calvados où se trouvait écrit à la plume le nom de Barbaroux,

On profita du moment où elle avait les mains libres pour lui faire signer son interrogatoire. Elle en demanda lecture; Mademoiselle Corday écoutait avec calme ; quand le sens de ses réponses lui semblait altéré elle priait de le rétablir; quand on lui présenta la plume, elle la reçut entre ses doigts blancs et oisifs comme ceux d'une fille de qualité, et la manche relevée, elle écrivit d'une main

CHARLOTTE CORBAY. ÎG5

ferme son nom au bas du procès-verbal* «Messieurs, dit-elle ensuite en présentant aux hommes de justice ses poignets délicats, tout rouges et meurtris par les cordes étroitement serrées à vif sur la peau , s'il vous est indifférent de me faire souffrir avant de mourir, je vous prierai de permettre que je rabatte mes manches ou que je mette des gants sous les liens que vous me préparez. » Les assistants étaient touchés malgré eux de la beauté extraordinaire de cette femme qui, simple, terrible et grave, rayonnait dans l'ombre de la chambre comme une vision .

On lui permit de rabattre ses manches, et elle passa des gants.

Le moment était venu de faire subir à l'accusée la confrontation avec le cada-

vre.Elle passa accompagnée des hommes de justice dans la chambre à coucher.

Chabot éclaira un chandelier a la main le lit où était étendu Marat. Celte chose nue et morte se détachait dans l'ombre sous un ton de lumière blafarde qui la rendait encore plus horrible. A celte vue, la femme se troubla. La plaie ouverte à la gorge du mort avait cessé de jeter du sang; elle élait là béante et morne sous les yeux de Charlotte Corday comme une bouche qui l'accusait :

« Eh bien ! oui , dit-elle , avec une voix émue et pressée d'en finir, c'est moi qui l'ai tué! »

A ces mots, elle tourna le dos au cadavre et traversa le salon d'un pas résolu ; en passant dans l'anlichambre, elle jeta un regard aucabineloù était la baignoire.

Droiiet et Chabot furent chargés de la conduire dans un fiacre à la Conciergerie.

11 était trois heures du matin.

Charlotte Corday descendit l'escalier entre deux gendarmes. Un nombreux rassemblement formé à la chu te du jour devant la porte de la rue n'avait pu être dissipé. Des cris menaçants retentissaient au dehors et demandaient la mort de l'assassin. Au moment où Charlotte Corday monta dans le fiacre, l'indignation de la foule éclata ; quelques furieux suivirent la voiture et cherchèrent à arrêter la tête des chevaux ; mais Drouet ayant mis la figure à la portière et ayant commandé au nom de la loi , toute cette multitude lancée s'arrêta et garda le silence.

168 CHARLOTTE CORDAT.

Ceci prouve combien ceux qui représentent l'autorité détruite en 93 sont dans l'erreur. La couronne ne constitue pas le pouvoir ; le signe n'est pas la chose.

A vrai dire, la foule ameutée dans la rue contre Charlotte Corday avait raison dans sa colère et son indignation : — Marat était le roi plébéien de Paris; on ne devait le frapper qu'à la tête !

lie lit de parade.

Une grande nouvelle saisit la ville de Paris à son réveil : Marat vient d'être assassiné par une femme!

L'aube si matinale au mois de juillet éclairait à demi les rues désertes. Quel-

ques groupes mornes se formaient sur les places. Les ouvriers qui sortent les premiers furent instruits d'abord; en descendant de chez eux pour recommencer leurs travaux de la veille, ils rencontrèrent ces mots placardés aux murs : — <r Peuple , Marat est mort , tu n'as plus d'ami ! »

La consternation fut profonde.

Ces paroles se répétaient sur un ton lugubre de la ville aux faubourgs : « Marat est mort ! »

Le peuple avait une figure désolée.

Les enfants versèrent des pleurs; les femmes des halles poussèrent des cris de désespoir : les sans-culottes frémirent ; ce fut une tristesse amère et terrible, la tristesse du bon.

Marat était aimé.

Né dans l'ëtable, accablé d'affronts, pauvre, humilié, tordu , abreuvé de vinaigre et de fiel , il ne manquait plus qu'une chose à cet homme pour accomplir jusqu'au bout sa mission de sauveur du peuple, c'était d'être tué. Une telle fin ne pouvait lui manquer ; ces natures remuantes et inquiètes qui rattachent à elles toutes les souffrances de l'humanité, gênent trop le repos et la possession des maîtres du monde pour qu'on les laisse faire impunément.

Au reste, Charlotte Gorday en touchant Marat de ses mains jeunes et puissantes ne le tua point : elle le ressuscita.

Celte mort brutale, le releva encore dans le cœur des malheureux. Le peuple, naturellement porté à la superstition,

fit un dieu de Marat. Une sorte de culte s'établit autour de sa mémoire; on affichait son buste ou son portrait sur le devant des maisons ; les parents donnèrent son nom à leurs enfants ; des images, représentant un cœur percé, coururent entre toutes les mains avec cette inscription : « Cœur de Jésus, cœur de Marat, ayez pitié de nous! »

Jésus et Marat, ces deux cris de douleur, ces deux rebelles pendus en croix les bras chargés de toutes les misères du monde, ces deux boucs émissaires couchés sur le flanc , avec la gorge ouverte par le couteau, sont en effet les deux symboles de l'humanité souffrante et esclave !

Voilà à quel point de vue le peuple, qui a un instinct droit et juste, réunis-

sait ces deux noms. Autrement, il y aurait de l'impiété à vouloir enlever, de la pâle et douce figure du Christ, l'auréole divine.

Dans les clubs, la nouvelle de la mort de Marat fut accueillie par des sanglots, des cris et des marques de douleur désordonnées. On couvrit son buste, aux Jacobins, d'un laurier et d'un crêpe.

La Convention s'était réunie dès le matin. A l'ouverture de la séance, le président, d'une voix basse et émue :

« Citoyens, un grand crime a été commis hier sur la personne d'un des représentants du peuple : Marat n'est plus. »

Ces douloureuses paroles, prononcées lentement, tombèrent dans le silence lugubre delà salle.

On entendit ensuite les discours des sections qui, par la bouche de leur orateur , vinrent témoigner à l'assemblée leurs regrets et leurs chagrins sur la perte qu'elles venaient de faire. Ils y mêlèrent des éloges vrais et sentis pour le mort. « Où es-tu, David? s'écria l'un d'eux. Tu as transporté sur la toile l'image de Lepelletier mourant; il te reste encore un tableau à faire! i>

David, de sa place : «Aussi le ferai-je ! »

On entendit ensuite, de la bouche de Chabot, le récit des événements de la veille. Il parla de Charlotte Corday ;

« Celte femme a l'audace du crime peinte sur la figure. Avec de l'esprit, des grâces, une taille et un port superbes, elle paraît cire d'un courage à tout entreprendre. Quoiqu'elle ail eu,

pendant un quart d'heure, les moyens de se détruire , elle n'en a point fait usage; et lorsqu'on lui a dit qu'elle porterait sa tête sur l'échafaud, elle a répondu par un sourire de mépris, a

Une descente avait été ordonnée, la veille au soir, chez Du Perret ; on avait saisi tous ses papiers. Il apprit alors l'assassinat de Marat par les mains de cette femme qu'il avait conduite le matin chez le ministre, et qu'il avait quittée la veille avec un pressentiment.

Il savait maintenant ce que c'était.

Du Perret essaya, au milieu des murmures, une justification difficile devant des juges prévenus contre l'accusé et aveuglés par la douleur. Une lettre* de

1 En voici le contenu : « Je t'adresse , mon cher

Barbaroux , remise par les mains de Charlotte Corday, fut trouvée dans les papiers saisis chez Du Perret : la lecture de cette pièce séditieuse acheva de le perdre.

Cependant on se préparait à rendre

bon ami , quelques ouvrages qu'il faut répandre. Il y a un ouvrage de Salles sur la constitution, c'est celui qui, dans ce moment, produira le plus prompt effet. Il faut en faire un grand nombre d'exemplaires.

Je l^écris par la voie de Rouen, pour l'intéresser à une affaire qui regarde une de nos concitoyennes. Il s'agit seulement de retirer du ministre de l'intérirur des pièces que tu lui rendras. La citoyenne qui te remettra ce paquet s'intérc5se à celte même affaire. Tâche de lui procurer accès auprès du ministre.

Adieu , je t'embr issc.

P. S. Ici tout va bien, nous ne tarderons pas à être sous les murs de Parit;.

les derniers devoirs aux restes du mort.

Le mardi au soir, le corps embaumé de Marat fut exposé dans l'ancienne église des Cordeliers. Un grand concours d'hommes et de femmes se pressait à ce spectacle. On voyait la baignoire oii Marai avait reçu le coup mortel, et à côté delà baignoire, le drap et la chemise tout rouges de son sang.

Quelques femmes fondaient en pleurs.

De rares flambeaux éclairaient l'église. Marat, étendu dans sa baignoire comme sur un lit de mort, avait gardé sur sa figure froide et inanimée ce cri de douleur dans lequel il avait laissé sa vie.

La Convention vint en masse jeter des fleurs sur le cadavre. On enlendit un grand nombre d'^ discours ; II 12

e Hommes faibles et égarés, s'écria Drouet, vous qui n'osiez élever vos regards jusqu'à lui, approchez, contemplez les restes sanglants d'un citoyen que vous n'avez cessé d'outrager pendant sa vie. »

Cette cérémonie lugubre se prolongea très avant dans la nuit.

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