XVI
la Conciergerie.
Aux cris de ces furieux jetés en tra*
vers des roues de la voiture, Charlotte
Corday qui s'attendait à être massacrée,
avait manqué de s'évanouir. Lorsqu'elle
reprit ses sens elle témoigna son éton*
180 CHARLOTTE CORDAT.
nement de voir un peuple en révolte obéir si promptement à ses chefs.
On la transféra à la Conciergerie.
Gomme la nuit était avancée et qu'elle avait besoin de sommeil, elle pria les deux gendarmes qui la gardaient de se retirer. Ceux-ci répondirent qu'ils manqueraient à leur devoir et qu'ils avaient reçu ordre de veiller sur la prisonnière nuit et jour. « C'est fort bien le jour, répondit -elle, mais non la nuit. »
Elle se coucha le plus modestement qu'elle put : les gendarmes respectèrent cette femme si grande par son courage et par sa mort prochaine. Charlotte Gorday sedéfendaltd'ailleurs elle-même par la dignité de son maintien, et sans avoir besoiii comme certaines femmes d'a|>peler à son secours cet arsenal de ver-
CHARLOTTE CORDAY. 18i
lu qui vient toujours en témoignage de leur faiblesse.
Elle dormit toute la nuit d'un sommeil calme. Le sourire rose de l'innocence était sur ses joues, sa bouche entr'ouverte laissait passer un souffle doux et uniforme ; son sein voilé avec précaution s'enflait et s'abaissait régulièrement sans qu'aucun remords vînt s'y poser ; au matin elle passa , en s'éveillant, ses mains sur ses yeux, et demanda à ses gardes quel temps il faisait.
L'un d'eux ayant élevé la tête vers les barreaux qui obscurcissaient la fenêtre :
« Leciel me semble pur, répondit-il,
— Mon cœur est' de même , reprit CharlotleCorday, iln'y apasdenuage.»
Elle répara le plus décemment qu'elle put sa toilette.
î^^ CHARLOTTE COÏîDAY.
Le 16 au matin, on la changea âe prison. Charlotte Corday fut conduite à TAbbaye dans la cliambre même qu'avait occupée Brissot. La sérénité de son tisage ne se démentit pas un instant.
Elle croyait réellement avoir rendu un service à la France en la délivrant de Marat.
Il faut admettre les actions au poini de vue de leur auteur ; quand même il se tromperait dans ses calculs, celui qui croit immoler un tyran , mérite d'être jugé avec indulgence et avec gravité, surtout quand la nation offensée a pris sa justice sur le cou de la victime.
Si quelque chose même nous afflige, c'est l'illusion parfaite où vécut Charlotte Corday jusqu'à son dernier soupir.
Elle crut avoir rétabli la paix en France.
Elle s'imagina que son audace allait arrêter court la marche sanglante des événements , comme si une révolution qui tenait depuis trois ans contre les armées étrangères et la guerre civile , pouvait alors reculer devant un coup de couteau.
Ce n'était pas les hommes qu'il eût fallu tuer pour en finir avec la terreur, c'était les idées révolutionnaires , et celles-là ne meurent pas de la piqûre d'une femme.
Derrière Marat qui devait bientôt tomber, la Providence préparait depuis quelques mois un homme pour continuer son œuvre : Marat mort, Robespierre se leva.
Le IG au soir, Charlotte Corday écrîr vit, dans sa prison, deux lettres.
La première était adressée à Barba* roux :
« Citoyen ,
a Vous avez désiré que je vous fisse connaître le détail de mon voyage, je ne vous ferai point grâce de la moindre anecdote :
« Je suis partie avec des voyageurs que j'ai bientôt reconnus pour de francs Montagnards. Leurs propos, aussi sots que leurs personnes étaient désagréables, m'ont bien vite ennuyée. Je les ai laissé parler tout leur content et je me suis endormie. Un de ces messieurs, qui aime probablement les femmes dormantes, a voulu me persuader , à mon réveil, que j'étais la fille d'un homme que je n'ai jamais vu et que j'avais un nom dont je n'ai jamais entendu parlerv
CHARLOTTE CORDAT. 185
11 a fini par m'offrir son cœur et sa main, et voulait partir à l'instant pour me demander à mon père. Ces messieurs ont fait tout ce qu'ils ont pu pour savoir mon nom et mon adresse à Paris; mais j'ai refusé de le dire et j'ai été fidèle à cette maxime de mon cher et vertueux Ray n al : qu'on ne doit pas la vérité à ses tyrans,
« Arrivée à Paris, je fus loger rue des Vieux- Auguslins, hôtel de la Providence. Je fus ensuite trouver Du Perret , votre ami. Je ne sais comment le comité de sûreté générale a été instruit de la conférence que j'avais eue avec lui.
Vous connaissez l'âme ferme de ce dernier; il leur a répondu la vérité; j'ai confirmé sa déposition par la mienne :
il n'y a rien contre lui, mais sa fermeté
est un crime. Je l'ai engagé à vous aller trouver ; il est trop têtu.
€ Le croirez- vous ? Fauchet est en prison comme mon complice , lui qui ignorait mon existence.
« J'ai été interrogée par Chabot et par Lcgendre, Chabot avait l'air d'un fou ; Legendre voulait absolument m'avoir vue cbez lui le matin , moi qui n'ai jamais songé à cet homme. Je ne lui connais pas d'assez grands talents pour être le tyran de son pays , et je ne voulais pas punir tout le monde.
« Au reste, on n'est guère content de n'avoir qu'une femme sans conséquence à offrir aux mânes du grand homme. Pardon , ô hommes ! ce nom déshonore votre espèce : c'était une bête féroce qui allait dévorer le reste de la
France par le feu de la guerre civile. Maintenant , vive la paix ! Grâce au ciel , il n'était pas né Français.
<r Je crois qu'on a imprimé les dernières paroles de Marat. Je doute qu'il en ait proféré; mais voici les dernières qu'il m'a dites , après avoir reçu vos noms à tous, et ceux des administrateurs du Calvados qui sont à Êvreux ; il me dit, pour me consoler, que, dans peu de jours il vous ferait guillotiner à Paris, Ces derniers mots décidèrent de son sort. Si le département met sa figure vis-à-vis celle de Saint-Fargeau, il pourra faire graver ces paroles en lettres d'or.
« J'avoue que j'ai employé un artifice perfide pour qu'il pût me recevoir. Je
comptais en partant de Caen le sacrifier sur la cime de la Montagne de la Convention nationale : mais il n'y allait plus.
« A Paris, Ton ne conçoit pas comment une femme inutile, dont la plus longue vie ne serait bonne à rien , peut sacrifier sa vie de sang-froid pour sauver son pays. Je m'attendais bien à mourir à l'instant. Des hommes courageux et vraiment au-dessus de tout éloge, m'ont préservé des fureurs bien excusables des malheureux que j'avais faits.
«Gomme j'étais de sang-froid, j'ai souffert des cris de quelques femmes ; mais qui sauve sa patrie ne s'aperçoit pas de ce qu'il en coûte.
«r Puisse la paix s'établir aussitôt que je le désire ! Voilà un grand criminel à
bas ; sans cela nous ne l'aurions jamais eue. Je jouis de la paix depuis deux joursr Le bonheur de mon pays fait le mien.
«Je ne doute pas que Ton ne tourmente mon père, qui a déjà bien assez de ma perte pour l'affliger. Je lui écrivis dernièrement que, redoutant le feu de la guerre civile, j'irais en Angleterre. Alors mon projet était de garder Vincognito sur la mort de Marat, et je voulais laisser les Parisiens chercher inutilement mon nom. Je vous prie, citoyen et vos collègues, de prendre la défense de mes parents, si on les inquiète.
« Je n'ai jamais haï qu'un seul être, et j'ai fait voir mon caractère ; ceux qui me regretteront se réjouiront de me voir dans les Champs-Elysées avec les Brutus
et quelques anciens ; car les modernes ne me tentent pas, ils sont si vils ! Il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir pour leur pays : ils sont presque tous égoïstes.
« Ici on uj'a transférée à la Conciergerie, et ces messieurs du grand jury m'ont promis de vous envoyer ma lettre. Je continue donc.
« J'ai subi un long interrogatoire : je vous prie de vous le procurer, s'il est rendu public.
« J'avais sur moi, lors de mon arrestation, une adresse aux Amis de la Paix : je ne puis vous l'envoyer; j'en demanderais la publication, je crois, bien en vain.
ff J'avais une idée, hier au soir, de faire hommage de mon portrait au départe-
ment du Calvados, mais le comité de salut public, à qui je l'avais demandé, ne m'a point répondu ; et maintenant il est trop tard.
cil me faut un défenseur, c'est la règle. J'ai pris le mien sur la Montagne ; c'est Doulcet Pontécoulant. J'imagine qu'il refusera cet honneur : cela ne lui donnerait cependant guère d'ouvrage.
<r J'ai pensé demander Hobespierre ou Chabot.
« C'est demain à huit heures que Ton me juge.
« Probablement à midi j'aurai vécu , pour parler le langage romain.
«On doit croire à la valeur des habitants du Calvados puisque les femmes
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mêmes de ce pays sont capables de fermeté. Au reste, j'ignore comment se passeront les derniers moments de ma vie, et c'est la fin qui couronne l'œuvre. Je n'ai pas besoin d'affecter d'insensibilité sur mon sort , car jusqu'ici je n'ai point la moindre crainte de la mort. Je n'estimai jamais la vie que par l'utilité dont elle devait être.
0 J'espère que demain DuPerret etFauchet seront mis en liberté. On prétend que ce dernier m'a conduite à la Convention dans une tribune. De quoi se mêle-t-il d'v conduire des femmes?
Comme député, il ne devait point être aux tribunes ; et comme évêque, il ne devait point être avec des femmes. Ainsi, c'est une correclion. Mais Du Perret n'a aucun reproche à se faire.
«Marat n'ira point au Panthéon ; il le méritait pourtant bien. Je vous charge de recueillir les pièces propres à faire son oraison funèbre.
« J'espère que vous n'oublierez point l'affaire de madame Forbin. Voici son adresse , s'il est besoin de lui écrire : « Alexandrine Forbin, à Mendrene, par c Zurich , en Suisse. j> Je vous prie de lui dire que je l'aime de tout mon cœur.
« Je vais écrire un mot à papa. Je ne dis rien à mes autres amis ; je ne leur demande qu'un prompt oubli: leur affliction déshonorerait ma mémoire. Dites avoir au général Wimpffen que je crois lui aidé à gagner plus d'une bataille, en lui facilitant la paix.
« Adieu, citoyen ! je me recommande aux Amis de la Paix.