‹ Charlotte Corday (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · CORDAY · texte numérisé non relu

CORDAY

Elle en écrivit ensuite une autre à son père :

« Pardonnez-moi , mon cher papa , d'îivoir disposé de mon existence sans votre permission ; j'ai vengé bien d'innocentes victimes, j'ai prévenu bien d'autres désastres , le peuple un jour désabui^é, se réjouira d'être délivré d'un tyran ; si j'ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c'est que j'espérais garder l'incognito, mais j'en ai reconnu l'impossibilité. J'espère que vous ne serez point tourmenté ; en tous

cas je crois que vous auriez des défenseurs à Caen ; j'ai pris pour défenseur Gustave Doulcet, un tel attentat ne permet pas de défense, c'est pour la forme ; adieu mon cher papa, je vous prie de m'oublier ou plutôt de vous réjouir de mon sort, la cause en est belle. J'embrasse ma sœur que j'aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents : n'oubliez pas ce vers de Corneille :

Le crime fait la honte et non pas l'échafaud,

« C'est demain à huit heures que Ton me juge ; ce 16 juillet. » Corday.

La main qui a tracé ces deux lettres était plutôt faite pour jeter avec esprit de nobles et gracieuses idées sur le papier que pour écrire avec la pointe d'un

couteau sur la poitrine d'un mourant.

Z>e tableau de David.

Cependant la France continuait ses honneurs à la mémoire de Marat. La Convention décida qu'elle assisterait à son convoi ; son cœur fut enfermé dans l'urne la plus riche et la plus précieuse

du garde-meuble de la couronne ; la section des Cordeliers vint demander à garder ses froides reliques sous un tombeau de gazon dans l'ancien jardin de l'Abbaye.

Il était juste qu'une brise douce et empreinte de l'odeur acre des feuilles vînt rafraîchir dans son lit de mort ce fougueux tribun qui avait brûlé son sang à servir la révolution.

Marat était mort pauvre ; on trouva chez lui cinq sous en assignats.

Sa maison de la rue des Cordeliers garda pendant quelques jours son deuil et sa solitude; le moment où l'on descendit le cadavre dans la cour pour le transporter à l'Abbaye fut déchirant; la sœur de Marat, debout à une fenêtre ouverte, étendait, en pleurant, ses bras

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vers le ciel pour montrer le séjour des bienheureux où venait de s'envoler Fâme du martyr.

Un grand concours de peuple assistait à cette scène touchante.

Une lettre mystérieuse fut trouvée à côté de la baignoire : « Les barbares, mon ami , ne m'ont pas voulu laisser la douceur de mourir dans vos bras ; j'emporte avec moi la consolante idée que je resterai éternellement gravé dans votre cœur. Ce petit présent , tout lugubre qu'il est, vous fera souvenir du meilleur de vos amis ; portez-le en mémoire de moi. Et* vous jusqu'à mon dernier soupir. »

Ce billet était adressé àGusmani

* Sans doute pour à.

âOO CHARLOTTE CORDAY.

Il n'est guère probable que Maratait eu la force de tracer des mots à la plume après le coup mortel ; cependant ce billet est bien de son écriture. Faut-il l'attribuer plutôt à un sombre pressentiment et croire qu'il a été écrit dans le bain avant l'événement par la main languissante du malade?

Marat, dans le peuple, passait pour prophète; on trouva, après sa mort, qu'il avait prédit la fuite du roi , les sourdes menées de Mirabeau et la défection de Dumouriez.

Nous ne finirions pas si nous rapportions ici toutes les oraisons funèbres qui furent prononcées sur sa tombe. On y racontait son histoire en termes très enflés; le proscrit , le buveur de sang , le monstre, était devenu tout à coup,

comme par surprise, et grâce à l'éclat que la mort répand sur tout ce qu'elle touche un grand homme, un martyr, un dieu.

Marat avait reçu le jour à Boudry en Suisse : « Je ne suis pas comme vous , disait-il avec orgueil dans sa feuille , né d'hier à la liberté : j'en ai sucé l'amour avec le lait de ma nourrice. »

« Grâce à Dieu ! s'était au contraire écriée Charlotte Gorday, après lui avoir porté le coup de la mort , il n'était pas Français. i>

La vérité est que Marat n'était d'aucun pays ; citoyen du monde , il accourait partout où il voyait une chance de délivrance pour l'humanité ; sa patrie, ce n'était ni Neufchâtel, ni Londres, ni Amsterdam, ni Paris, c'était la révolution. Plusieurs journalistes prirent après

sa mort le nom de Marat ; il y en avait un à Lyon, un autre à Calais, deux à Marseille , trois à Nancy : mais cette audace révolta les chefs de la Montagne : « Il n'y a eu qu'un Marat, s'écriait Saint- Just , dans un sentiment d'admiration :

ses successeurs sont des hypocrites dont rougit son ombre. »

Cependant David avait pris l'engagement de peindre Marat tué dans son bain. Il songeait ardemment à retirer sa promesse. Nuit et jour il travaillait avec une verve intarissable; l'ouvrage sortit enfin de l'atelier. Sous sa main révolutionnaire, le pinceau avait heureusement <r reproduit les traits chéris du vertueux ami du peuple.*»

^ David à la Convention.

Quand nous avons cité plus haut ce tableau, nous ne l'avions pas vu ; nous en parlions sur tradition, et ici, comme toujours, la tradition nous a trompé. Il n'y a pas de tête de Charlotte Corday dans la composition de David. Le peintre a au contraire eu soin d'écarter de son sujet le personnage et le mélodrame. Au moment où l'artiste prend sa scène , le coup est porté : Marat a cessé de vivre; le couteau est tombé à terre; la femme a disparu.

Il estdifficiled'entendred'une manière plus simple et plus terrible le dénouement de cette sombre tragédie. Le mort, abandonné à lui-même, gagne singulièrement : il n'y avait qu'un témoin possible à cette scène morne , la solitude.

C'est dans les ressources de son art

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que David a cherché l'effet et le mouvement. Jamais le pinceau n'a poursuivi si avant la vérité dans la chair, et cela sans effort, sans secousse, sans perte d'haleine ; une lumière drue et fluide éclaire d'un seul jet les bras nus du cadavre ; la poitrine pleine d'ombre s'obscurcit puissamment; la plaie furieusement ouverte à la gorge vient de se calmer : la tête semble endormie dans la mort comme dans un sommeil ; l'art de ce temps-là était plus spiritualiste qu'on ne le croit généralement ; la révolution sortit avant tout d'un mouvement d'idées ; elle fut jusqu'au bout pleine d'agitation et de grandeur ; et toute grande chose porte à Dieu .

De tous les ouvrages sortis de la main de David celui-ci est le plus dans le sen-

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tiraent moderne ; c'est l'art comme nous le voulons, nous fils du mouvement et de la forme, comme nous le sentons avec nos entrailles chrétiennes, émues et déchirées depuis dix-huit siècles par les inquiétudes de l'avenir.

A côté de la baignoire est le gros billot de bois où Marat exécutait les ennemis delà révolution avec une plume trempée dans un encrier de plomb.

Le couteau , honteux et humilié du crime qu'il vient de commettre, traîne misérablement à terre ; voilà tout ce qu'il reste du combat ; la main qui a plongé la lame dans la blessure s'est retiréece couteau d'ailleurs en dit assez.

Quand David eut terminé son tableau, quand il eut peint l'homme tué , quand il eut tiré de cette chair palpitante le

cri de la mort, quand il eut éclairé tout cela d'une lumière tragique, alors il prit son pinceau et écrivit au bas ces mots simples et touchants qu'on a eu tort d'effacer ;

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