‹ Charlotte Corday (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · ADAM LUX · texte numérisé non relu

ADAM LUX

A la lecture de ce billet Charlotte Corday fut émue aux larmes. Il y avait au monde un hom.me qui l'aimait. C'était un soutien et comme un ange du ciel envoyé dans sa prison pour élever le calice amer jusqu'à ses lèvres.

Mais celte rêverie du cœur se changea bientôt en un grand abattement. Cet amour la ramena sur la douce et verte nature, sur le ciel bleu, sur les bois, les fleurs et les champs moissonnés qu'elle ne reverrait plus. Elle pensa que le bonheur lui aurait été si facile à deux, au bord des ruisseaux de la Normandie, sous un toitdechaume ! Elle fit un triste re-

tour sur sa solitude, sur sa prison , sur sa mort prochaine.

Des hirondelles passaient dans le ciel en battant de l'aile.

Elle réfléchit tristement aux contrées lointaines que les oiseaux voyageurs allaient regagner de leur aile rapide vers la fin de l'automne , et qu'elle ne visiterait jamais. Il lui sembla que quelques-unes prenaient le chemin des lieux où elle était née. Elle les chargea de dire adieu pour elle au vieux clocher de l'église , à sa petite maison couverte en tuiles et au cimetière en ruines où elle ne reposerait pas , misérable exécutée à mort. Il y avait pourtant sur les tombes de beaux lits de mousse et de fougère qu'elle regrettait, et où la lune laissait louiber,le soir,ses rayons mélancoliques.

Des débris de laine et de duvet flottaient accrochés aux arêtes aiguës des barreaux de fer qui gardaient la croi* sée.

Elle en vint presque à douter d'ellemême ; son action, qui lui avait paru jusque-là héroïque et utile au monde , lui fit presque l'effet d'un coup de tête téméraire et infructueux. Elle se demanda si la brebis ou l'oiseau ne laissent pas plus de leur toison ou de leur duvet aux bruyères et aux rosiers épineux des sentiers que les héroïnes ne laissent de vestiges de leur passage sur la mémoire aride des hommes, vaste plaine de sable où tout s'efface.

Des brins d'herbe tremblaient à la fe»

nêtre dans une crevasse du mur.

Elle se dit que peut-être les hommes

â56 chàrloîte corday,

feraient mieux de s'asseoir sur l'herbe avec les femmes , les mains dans les mains, au lieu de remuerdes révolutions.

Le mouvement qu'on se donne pour s'entre -tuer dans ces sortes de cas , ne lui parut pas alors valoir les moments qu'elle passait aux environs de Caen à regarder paisiblement la mer. Elle se demanda ce qu'avaient les mortels à s'agiter ainsi quand ils trouvaient devant eux la nature pour reposer leurs yeux, et l'amour pour appuyer leurs cœurs.

Le ciel découvrait à la prisonnière une assez large place de bleu.

Elle s'interrogea sur ce qui plaît le mieux à Dieu du bras qui immole les tyrans ou du cœur qui aime ; et une voix lui répondit : Charlotte, Charlotte, vous vous êtes beaucoup troublée et agi-

tée ; mais vous n'avez point choisi la meilleure part.

Son cœur était brisé.

Elle prit une plume pour répondre à cet inconnu.

Depuis quelques minutes Charlotte écrivait; une mélancolie accablante s'était emparée d'elle ; de temps en temps elle appuyait sa tête sur sa main ; des larmes tombaient de ses yeux et mouillaient le papier ; elle n'avait encore trace que les premières lignes, lorsqu'elle entendit un homme derrière elle : Charlotte Corday se retourna.

C'était le bourreau !

<r Déjà ! fit elle, étonnée. Laissez-moi seulement finir cette lettre. »

Alors l'homme, pour toute réponse ; « Fille Corday, à la charrette ! »

li'échafaud.

Charlotte Gorday retrouva tout son calme et toute sa sérénité en face de la mort.

L'instant de faiblesse qu'elle avait subi n'eut que Dieu pour témoin ; c'était

un léger tribu payé à la nature ; elle en revint tout à coup et sans effort à cette naïve insouciance qui , le matin même , avait étonné ses juges.

Charlotte Corday fut exécutée le soir du jour de sa condamnation à mort.

Le gouvernement révolutionnaire ne laissait pas languir ses victimes ; en rendant la peine de mort plus expéditive et plus succincte, il lui avait ôté ce caractère de vengeance qu,e lui donnaient sous la monarchie les lenteurs et les raffineries du supplice '.

La loi ne se venge plus , elle punit.

> Lorsque Guillotin proposa pour la première fuis son inveiiiion, en France, où l'on prend tout avec légèreté, on se mit à rire; trois ans après, conil)ien de lèles fircm l'essai de la fatale iiiachiiic parnii celles qui avaieut n !

Sept heures venaient de sonner; c'était le moment oii Charlotte Corday avait été trouver Marat.

Elle ne témoigna aucun remords; sa conscience semblait en repos comme celle d'un enfant ; elle ne crut pas même avoir besoin d'appuyer son innocence sur le pardon descendu du ciel.

Elle avait refusé le prêtre , elle ne recula pas devant le bourreau.

On commença la toilette delà victime.

Charlotte Corday pria qu'on ne lui coupât pas les cheveux ; on les lui releva seulement par derrière pour ne point amortir le fil du couteau. On lui passa ensuite une cheuiise rouge ' et on hii lia les mains derrière le dos.

1 C'élall le signe que la loi iiifligeiiit alors ;iux assassins.

Elle supporta ces apprêts horribles , sans témoigner la moindre émotion ; un sourire bienveillant pour tous ceux qui l'approchaient entrouvrait doucement ses lèvres.

On lui demanda encore une fois si elle ne reconnaissait pas enfin son crime , et si elle n'en avait aucun remords :

« Je ne puis me repentir de ma conduite, répondit- elle ; je m'élèverai sur l'échafaud avec satisfaction ; je mourrai contente ; j'ai rayé de la liste des hommes un monstre qui les déshonorait par toutes sortes de crimes. »

Elle monta dans le fatal tombereau que les prisonniers nommaient dans ce temps-là, en termes de Conciergerie « la bière des vivants. »

Le cheval , habitué au voyage qu'il faisait alors régulièrement, se mit pesamment en marche et franchit la grille de la Conciergerie.

Charlotte Corday rencontra en sortant des visages féroces et des bouches indignées qui vomissaient sur elle une nuée d'injures. Tout le long du trajet de la prison à h. place de la Révolution, elle traversa une double haie d'hommes et de femmes qui poussaient des cris furieux.

Elle opposa à ce déchaînement un dédain modeste, une noble sérénité, une décence parfaite; l'indulgence et la bonté respiraieni sur ses traits gracieux; son front était d'un blanc de marbre, ses joues légèrement colorées ; ses yeux

bleus dégageaient de temps en temps

leurs regards de cette foule insultante ei courroucée, pour les élever au ciel.

Son calme et sa fermeté ne se démentirent pas un instant pendant toute la route ; la voix de sa conscience, plus forte que la voix de toute cette foule irritée, la soutint au-dessus du remords et de l'abattement ; elle alla à la mort comme Jeanne d'Arc , sans s'émouvoir des huées de ses ennemis.

Cependant, dans la rue Saint -Honoré, se tenait depuis quelques heures, attendant le sombre cortège, un jeune homme mêlé à la foule ; on le nommait de deux beaux noms, Adam Lux: — le premier homme et la lumière.

Il était envoyé de Mayence auprès de la Convention nationale , pour solliciter la réunion de cette ville h la République

française. Adam Lux avait reçu de sa mère , sous le ciel gris de l'Allemagne , une âme belle et rêveuse, qui se trouvait étrangère et comme dépareillée sur la terre. Il n'avait pas encore vingt ans.

Docteur en philosophie à Mayence, il avait étudié , comme mademoiselle de Corday, à l'école de Jean-Jacques Rousseau ; il était plein d'espoirs et d'illusions ; il avait dans le cœur cette poésie vague et flottante , qui tourne dans les temps modernes à l'amour du genre humain : il attendait la venue d'une nouvelle ère pour tous les peuples du monde.

Les hommes d'élite étaient, à la fin du dix-huitième siècle, dans la position des Juifs lorsque le petit enfant naquit à Béihléem ; ils avaient l'inquiétude d'un

changement dans l'ordre de leurs destinées; ils s'imaginaient que le sol, jusque-là dur et ingrat, allait s'amolliren une terre bienfaisante d'où couleraient le lait et le îniel.

Le jeune docteur vint, comme autrefois les Mages, visiter la révolution naissante à son berceau.

A Paris, son rêve se brisa ; ses illusions tombèrent. Au lieu de cet eldorado qu'il se figurait , il trouva une terre trempée de larmes et mouillée de sang.

Il s'imaginait cueillir la liberté en fleur, et sa main n'en rencontra que les épines qui le déchirèrent ; alors le découragement le prit ; il voulut mourir.

Comme toutes les natures rares et choisies, Adam Lux avait traversé solilairemenl la vie sans trouver une àme à

laquelle il pût joindre la sienne. Il était resté sans attachement et sans lien , parce que l'objet auquel il avait rêvé de s'unir ne s'était pas encore présenté.

Adam Lux l'aimait d'avance et sans le connaître, comme par intuition. Il avait pressenti une femme, mais cette image était tellement confuse , cet idéal setenait si au-dessus des proportions banales de la nature , qu'il désespérait presque d'en rencontrer la réalité sur la terre ; il commençait à la prendre pour une création chimérique qui était née et qui mourrait avec son cœur.

L'amour, comme il renlendait, était une coupe si pure ; il l'avait lui-même placé si haut, qu'il désespérait d'y jamais joindre ses lèvres.

Ce sentiment d'un amour introuvable

le pénétrait d'amertume; il avait renoncé à chercher dans le monde une beauté absente qu'il ne retrouvait jamais qu'au fond de son âme ; il allait dire à la vertu, à la liberté, au dévouement, au courage, au martyre, à la conscience : « Vous n'êtes qu'un mot ! . . . d — lorsque ses regards, fatigués d'errer sur le monde pour y trouver une femme à son image, rencontrèrent enfin Charlotte Corday.

Depuis le jour de l'arrestation , il avait suivi, de loin et en silence, cette héroïne sublime ; il avait en vain cherché , le matin, à pénétrer dans la salle du tribunal révolutionnaire ; il venait, le soir, [a voir mourir.

Adam Lux portait à sa boutonnière le ruban vert que Charlotte Corday

avait laissé tomber de son bonnet en se débattant , avec les femmes , sur les marches de l'escalier de Marat.

Si nous étions un romancier habile, nous aurions préparé peu à peu et selon une loi de gradation savante l'arrivée un peu tardive de ce nouveau personnage dans notre récit : mais nous aimons mieux être historien sincère; or, dans l'histoire comme dans notre livre, la vie d'Adam Lux n'a qu'un chapitre : elle commence et finit à la mort de Charlotte Corday.

Depuis quelques heures, comme nous l'avons dit, il faisait station dans la rue Saint-Honoré toute grosse de peuple :

son imagination se représentait d'avance une héroïne fière et courageuse allant sans faiblesse au devant de la

mort : mais quel fut son étonnement quand il la vit s'approcher sur la charrette avec un air de douceur et de bienveillance! Outre l'intrépidité qu'il attendait, il rencontra avec une surprise mêlée de larmes, ces beaux yeux bleus modestement voilés de longs cils , ce long regard tendre et pénétrant, ces étincelles vives et humides qui sortaient mollement de ses prunelles et qui allaient à l'âme ; yeux charmants qui auraient adouci des bêtes fauves, derniers regards d'un ange tombé sur la terre!

Adam Lux ne se sentait plus vivre ; tout son cœur suivait le cahot monotone et funèbre de cette horrible voiture amenant à la mort tout ce qu'il avaitjamais aimé.

Lorsque Charlotte Corday passa, leurs

CHARLOTTE COROAY. 251

regards se rencontrèrent ; elle remarqua le visage rêveur et poétique de ce beau jeune homme blond qui se détachait mélancoliquement sur le fond sombre et tumultueux de cette tourbe grossière ; elle remarqua les sentiments qiii sortaient en silence de ses lèvres tremblantes et amoureuses ; elle remarqua le ruban vert qu'il portait à son habit, et tous les deux alors mirent plus de choses dans ce regard rapide qu'on ne s'en confierait pendant mille ans à se parler tête à tête au fond des bois.

Un regard ! un double rayon de l'âme croisé et confondu l'un dans l'autre avec la vivacité de l'éclair, voilà , en effet , tout ce que ces deux amants , gardés a vue et séparés par des hommes armés, avaient dans ce moment-là pour

mêler ensemble leur vie et leur éternilé.

Ce coup-d'œil rapide suffit cependant à relever le courage de Charlotte Corday qui commençait à faiblir devant la rage sans cesse croissante des insulteurs; elle avait besoin dans cette fosse aux lions d'un ange qui étendît autour d'elle ses ailes blanches et pures.

Elle reprit avec une sérénité nouvelle et inaltérable le cours de son affreux voyage. Que lui faisait maintenant toute cette multitude injurieuse et courroucée? Parmi toutes ces têtes soulevées contre elle comme des vagues furieuses , il y en avait une qui l'aimait : elle ne voyait plus que celle-là.

Quand elle arriva sur la place de la Révolution, une grande clameur sortit de toutes les rues voisines.

L'échafaud était dressé au milieu de la place.

Charlotte Corday se montra douce et gracieuse envers la mort comme elle l'avait été envers ses ennemis. Son visage garda toute sa sérénité; elle n'avait jamais été si belle. Ses longs cheveux tombaient négligemment sur son cou ; son front calme et fier opposait une douce pâleur aux propos féroces de la populace; ses lèvres vermeilles respiraient la fraîcheur d'une conscience pure; sa tenue était à la fois simple, modeste et ferme ; ses joues avaient conservé toutes leurs roses : la mort embellit , car la mort rapproche de Dieu .

Il était sept heures et dejnie , l'heure où Marat expira dans son bain.

Charlotte Corday monta d'un pas ferme les degrés de la guillotine. Elle ne chancela pas sur les planches glissantes et humides oii le sang d'un roi avait coulé. Cependant elle n'avait pas là, comme le fils de saint Louis , un bras envoyé de Dieu pour la soutenir. Elle était abandonnée à toute la faiblesse humaine. Pas de main h côté d'elle pour lui montrer le bleu séjour des justes , pas de voix pour lui dire : « Montez au ciel ! »

Et malgré tout cela , cette femme ne tremble pas. Son visage est toujours le même. Une noble et sage insouciance la soutient en face de la mon. A l'exempledeces fières Romaines qui finissaient l'existence comme un rêve, clic ne mourra pas ; elle aura vécu.

Adam Lux avait suivi le cortège. Il était au pied de l'échafaud; il la voyait, elle, son bien, son trésor, son paradis, son idole, horriblement maniée par un bourreau. Il attachait des yeux fous sur cette fille « délicate , bien née , bien faite, bien élevée S » sur cette vierge modeste livrée aux brutalités de ces hommes , et il se demandait avec angoisse s'il ne descendrait rien du ciel pour la sauver.

0 triste et douloureux spectacle que celui de cet amour attardé qui cherche son objet toute sa vie dans un monde désert, et qui le rencontre à la fin, quand il n'est plus temps, quand, entre ses embrassements et la femme qu'il a rêvée ,

• Adam Lux. Brochure sur Charlotte Corday.

se dresse, menaçant et armé de toutes pièces, l'échafaud.

Cependant Charlotte Corday parut se recueillir. Peut-être envoya-t-elle vers Dieu cette voix intérieure qui fait descendre le pardon ; peut-être éleva-t-elle sa prière dans ses beaux yeux vers le ciel ; mais, nous le disons à regret, aucune prière sur sa bouche , aucun autel, pas même l'échafaud , où cette femme agenouille sur les marches son repentir ou son innocence.

O philosophie du dernier siècle , que lu étais sèche !

11 est vrai qu'au pied de ce même échafaud la Providence avait amené ce qu'il y a de plus grand, de plus auguste et de plus saint dans le monde, après la foi : un amour pur et malheureux.

Adam Lux était là : l'amant remplaçait le prêtre.

Il remplissait les dernières fonctions auprès de cette condamnée à mort; il était le regard élevé en haut qui fait descendre la grâce, la main étendue qui absout , la bouche ouverte qui dit :

« Ame chrétienne, montez au ciel ! i>

Cependant le peuple ne cessait de

vomir ses imprécations sur la tête de

Charlotte Corday. Il ne faut point trop

s'étonner ici de ces clameurs brutales

et de ces vengeances furieuses qu'on

retrouve dans tous les temps autour

du supplice de tous les régicides. La

monarchie n'avait pas formé dans le

peuple des mœurs plus douces que ne

le fit la république : les mêmes excès

avaient eu lieu à l'exécution de Ravaillac;

on eut toutes les peines du monde à empêcher la foule de le mettre en pièces tout vivant ; après le supplice on se précipita sur son cadavre ; « n'y eust fds de bonne mère, dit un historien, qui ne voulût en avoir sa part ; » plusieurs goûtèrent de son sang ; et les lambeaux de son corps roué, tenaillé, déchiré à vif par le bourreau , distribué ensuite au peuple , traînèrent pendant trois jours dans les ruisseaux de la ville.

En France, on a toujours aimé les rois. Quand l'ordre des souverains par la naissance cessa, on reporta cet amour sur la tête des souverains par l'intelligence et la parole.

Marat fut le second roi * de la Révolu-

* Le premier était Mirabeau.

tion ; le peuple le regrettait et était inconsolable de sa mort.

Au fond, Charlotte Gorday rendit, en le tuant, seryice à cet homme. Il commençait à s'éteindre. Son absence de la Convention, son idée fixe de dictature, son morne silence n'auraient pas tardé à détourner de sa personne malade l'attention et les sympathies vives de la multitude; sa mort violente les lui ramena avec frénésie.

Marat, remercie cette fille!

Charlotte Corday gardait toujours, devant cette indignation populaire et devant le couteau suspendu au haut de la hideuse machine, la même grâce inaltérable ; elle montra jusqu'au bout, à la guillotine, un visage calme et indulgent» Elle fut douce envers le supplice.

Seulement, au moment où le valet du bourreau lui arracha l'ample fichu blanc qu'elle avait sur le cou, et mit brutalement à nu ses seins et ses épaules, sa pudeur de femme s'indigna, et un léger nuage rose monta jusqu'à son visage:

qu'elle était belle dans ce moment-là!

« Au nom de votre mère, lui dit-elle, monsieur, couvrez-moi ! »

Ce mouvement de pudeur offensée fut reprimé aussitôt ; son visage reprit toute sa sérénité; la crainte ni la colère n'entraient pour rien dans le sentiment qui l'avait fait rougir.

Oh! comment le cœur des hommes qui étaient là ne s'émut-il pas devant un si touchant spectacle?

Tant de grâce, d'esprit, de beauté d'àme traînés brutalement sur le plan-

cher d'un échafaud; de douces mains blanches faites pour tenir la plume ou le crayon ' avec élégance , nouées de grosses cordes ; un col frais et délicat où les anges du ciel auraient voulu semer des baisers, livré froidement au couperet; quelle scène! n est-on pas tenté, à la vue de ces justices nécessaires, mais horribles, de maudire, malgré leurs bienfaits , les révolutions qui ont mis le poignard au bras de cette

femme !

Cette florissante santé d'enfant élevée dans les champs et au grand air, ce luxe de beauté puissante et vivr.cc, cette fraîcheur d un teint plein de roses , ces longs cheveux épars, cet éclat d'un re-

1 Mademoiselle de Corday dessinait très bien.

gard bleu et vif, tempéré par l'ombre d'épais cils, produisaient avec la morne guillotine , qui allait détruire tout cela , un effet horrible.

Oh ! quand donc les hommes comprendront-ils qu'il ne faut pas défaire ce que Dieu a fait?

Cette fraîche et belle créature , née pour dechastes amours, ce trésor d'esprit et de beauté dont le don élèverait jusqu'au ciel ce pâle et désolé jeune homme qui se tord là-bas dans la foule , voilà ce que la société jette impitoyablement au bourreau, pour travailler là-dessus et en faire un cadavre.

Debout sur la guillotine, Charlotte Gorday promenait autour d'elle ses reççards, pour la dernière fois.

Comme on était en été , il faisait en-

core grand jour ; les massifs des Tuileries et des Ghamps-Elisées secouaient au vent du soir la poussière engagée dans leurs longues ramures ; à la vue de ces arbres qui apportaient leur fraîcheur et leur acre parfum jusque sur la guillotine , Charlotte Corday dut se ressouvenir alors des verts feuillages de la Normandie.

Pareille à la vierge de Domremi , elle retrouva de douces voix de son enfance dans ces feuilles agitées ; mais plus forte que Jeanne d'Arc , elle ne pleura pas.

Le ciel était noir; de gros nuages qui s'amoncelaient depuis quelques heures sur la place menaçaient de crever. Déjà quelques gouttes de pluie, chassées par le vent , rayaient le fond du tableau ,

264 CHARLOTTE CORDA t.

Alors , sur cette place inondée de monde , devant le palais des Tuileries en deuil , à l'endroit même où le sang d'un roi avait coulé , une belle et intelligente tête de femme , à un mouvement de l'exécuteur et devant les yeux d'une multitude bruyante, tomba.

Il se fit alors dans la foule un grand silence.

Cependant la guillotine était abreuvée. L'orage éclata tout à fait. Unepluie abondante descendit à larges gouttes.

Quand un pareil sang a coulé sur les planches de l'échafaud et sur le pavé d'une ville , il faut l'eau du ciel pour le laver.

La loi était satisfaite : cependant un valet de guillotine, Legros ( ceci vaut bien qu'on le nomme ), prit la pâl<i tête

de la morte par ses longs cheveux, et la souffleta trois fois devant tout le peuple ; la tête rougit belle et indignée sous cet affront : le sentiment revint * sur les joues éteintes pour accuser cet homme.

Un sourd murmure s'éleva alors de la foule. On désapprouva cette vengeance tardive et basse. Le peuple de la révolution , le peuple de la ville voulait qu'on punît , et il était sans pitié pour ses ennemis ; mais au moins il n'outrageait pas des ennemis morts: il n'y avait qu'un bourreau capable de cette lâcheté.

L'ombre de Marat s'en indigna.

Ce valet de bourreau fut puni par le

* Cette rougeur fut invoquée par les savants de ce temps-là, comme une preuve que la tête séparée du corps survit encore quelques instants. ( Voir le Magasin encyclopédique de Millin. )

comité révolutionnaire : puisse-t-il l'avoir été plus tard par sa conscience !

Cependant le peuple se retira sous une impression qui tenait de la force , et de la justice ; il emportait l'horreur du crime commis sur Marat , et le souvenir du courage, de la décence et de la beauté de cette jeune femme, à qui le bourreau avait tranché la tête.

Zie Mariage.

Adam Lux quitta le lieu de Texéculion avec la mort dans l'âme.

Nuit et jour il voyait cette tête pâle et parfaitement belle au bout de la main du bourreau.

La terre lui semblait un lieu d'horreur, dont les monstres étaient les maîtres , et où les hommes ne pouvaient plus habiter.

Ce blond rêveur, détaché en lumière sur le fond orageux d'une révolution, était une de ces âmes venues trop tôt , qui ne trouvent pas dans leur siècle le soleil et le calme qu'il leur faudait pour mûrir.

Les hommes manques sont prévus par la Providence comme les grains avortés par le semeur.

Mais au fond, rien ne se perd dans le monde ; les natures mélancoliques et méditatives se continuent dans d'avitres natures; les sentiments se transmettent; les âmes prématurées ressemblent à ces fruits trop hâtifs qui tombent de

CHARLOTTE CORDAT. 269

Tarbre , en annonçant pour bientôt d'autres fruits.

Un jour nous apprendrons peut-être que les rêveries douces et solitaires d'un penseur font plus pour le mouvement de l'humanité que les agitations ambitieuses d'un homme d'action.

Adam Lux était une lumière fugitive, un météore qui devait bientôt s'éteindre: mais qui sait si ces feux nocturnes et risqués avant Fheure dans le monde, ne sont pas les précurseurs nécessaires de l'aurore ? 11 était venu faire trois choses au monde : penser, aimer et mourir.

A la vue de Charlotte Gorday traînée da;îs l'horrible charrette , « son cœur se remplit d'émotions violentes , qui lui avaient été inconnues jusqu'alors ; émotions dont la douceur égalait l'amer-

tume, et dont le sentiment ne s'effaça qu'avec son dernier soupir. >

Depuis que Christ y a trempé ses lèvres, l'amour n*est plus une coupe, c'est un calice.

Ce sentiment plein de fiel et dont Adam Lux s'était abreuvé jusqu'au cœur, lui fit trouver un grand dégoût à la vie; il ne pouvait demeurer dans un monde où celle qu'il aimait n'était plus. Il aspirait à rejoindre son âme à cette âme sœur de la sienne , il voulait la suivre dans son vol vers l'immortalité.

Lorsque Charlotte Corday avait été jetée dans les prisons, un homme était accouru, il avait demandé , avec larmes et les mains jointes , à prendre la place de cette femme et à subir pour elle le châtiment qu'on lui préparait. Il ne put

rien obtenir des geôliers impitoyables et se retira consterné '. Cet homme était Adam Lux.

Il voulait maintenant lui offrir en holocauste une vie qu'il n'avait pu employer à la sauver. Le regard de cette femme lui était resté dans l'âme et l'appelait au ciel. Cet amour malheureux, commencé trop tard sur la terre et brusquement rompu par Téchafaud jeté en travers , avait besoin de se continuer ailleurs.

Comme Adam Lux était docteur en philosophie, il se fit à lui-même de longs raisonnements pour se prouver que l'homme ne se laisse pas tout entier dans la mort, et que l'âme emporte, en

^ Historique,

sortant du monde, des sentiments impérissables qu'elle poursuit au-delà du tombeau.

S'il y a une passion dans le cœur de l'homme qui fasse croire à l'immortalité, c'est sans contredit celle de l'amour. Autrement, comment la chaleur du dévouement survivrait -elle à la flamme éteinte; et que signifieraient ces désirs éternels de s'unir à l'objet aimé , si celui-ci n'était réellement qu'un peu de cendre en mouvement, avec les apparences de la vie ?

Et puis toutes les grandes époques comme celles de 93 sont religieuses ; elles envoient les hommes au-devant de la mort avec des sentiments purs et sublime que lui enlèvent lavictoire; Omors ubi est Victoria tua !

CHARLOTTE CORDAT. 273

Quelques jours après le supplice de Charlolte Gorday, le jeune député extraordinaire de Mayence , qui représentait par la candeur de son visage la blonde Allemagne aux yeux bleus, adressa au comité de surveillance l'écrit suivant ; « Je déteste le meurtre et je n'y prêterai jamais les mains. Quand il s'adresse surtout à un représentent du peuple, l'assassinat prend un caractère que je ne saurais louer. Mais je n'en rends pas moins justice au courage sublime et à la vertu exaltée. Prenons dès ce moment les sentiments qu'aura sur l'action de Charlotte Gorday la postérité toujours équitable.

« Une fille délicate , bien née , bien faite, bien élevée, animée d'un amour ardent de la patrie en danger, se croit n 1§

obligée de s'immoler pour la sauver, eo ôtant la vie à un homme qu'elle pense être la source des malheurs publics. Elle prend cette résolution le 2 juin , s'y affermit le 7 juillet , quitte son foyer paisible : elle ne se confie à personne ; malgré la chaleur excessive , elle fait un grand voyage à ce dessein : elle arrive , elle exécute un projet qui , selon ses espérances , devait sauver la vie à des milliers d'hommes. Elle prévoyait son sort , elle ne pense pas à la suite ; elle garde toujours sa fermeté , sa présence d'esprit, sa douceur, depuis le commencement de son emprisonnement , pendant quatre jours , jusqu'à son dernier soupir. Depuis son départ de la prison jusqu'à l'arrivée à l'échafaud, elle garda la même fermeté, la même douceur inex-

primable. Sur sa charrette , n'ayant ni appui, ni consolateur, elle était exposée aux huées continuelles. Ses regards, toujours les mêmes, semblaient quelquefois parcourir cette multitude pour chercher s'il n'y avait pas un humain

Elle monta sur l'échafaud elle expira et sa grande âme s'éleva au sein

des Catonet des Brutus.

« Elle s'éleva et laissa à tout homme digne de ce nom des souvenirs , à moi des douleurs et des regrets intarissables.

<r Je vote pour qu'au lieu même de sa mort, l'immortelle Charlotte Corday ait une statue avec cette inscription:

PLUS GRANDE QUE BRUTUS ! ' <i

Paris, le 19 juillet 1793, l'an deu-

i GeUe pièce est histofi(iue.

xîème de la République une et indivisible. ADAM LUX ,

citoyen français .

La lecture de cet écrit produisit sur le comité l'effet qu'Adam Lux en espérait : on l'envoya arrêter par deux gendarmes.

Il entra en prison avec une joie exaltée : « levais donc enfin mourir, s'écriat-il, pour Charlotte Corday ! »

Devant ses juges, Adam Liix n'essaya aucunement de se justifier ; au contraire , il semblait avoir peur de leur clémence : <c Faites-moi , leur dit-il , faitesmoi l'honneur de votre guillotine , qui désormais, par le sang pur versé le 17 juillet, a perdu à mes yeux toute son ignominie. *

Les juges le condamnèrent à mort.

Adam Lux les aurait embrassés de reconnaissance. C'était le jour le plus heureux de sa vie.

Il rentra à la Conciergerie avec une grande allégresse : « Réjouissez - vous , dit-il aux autres captifs , je vais sortir de prison , je vais rompre mes fers.

— Seriez -vous acquitté? lui demandèrent ceux -ci avec un air d'envie.

— Oui , reprit-il , acquitté , vous l'avez dit , car depuis qu'EUe n'y est plus , la prison , pour moi , c'est ce monde inhabitable; la vie, c'est la mort. Demain je vivrai.»

Pendant la nuit les prisonniers jouèrent entre eux, comme ils en avaient l'habitude, de petits drames, moitié sinistres , moitié bouffons. L'échafaud intervenait toujours dans le dénoue-

ment de ces pièces à action; les acteurs répétaient d'avance leur rôle en petit comité afin de le soutenir convenablement quand le jour de la grande représentation arrivait. Il y avait de tout, dans ces mystères , comme dans la société d'alors en révolution : du sang, des larmes , du grotesque , du sublime ; on imitait Ghaumette , on parodiait Louis XVL

Une lampe terne éclairait funèbrement les murs de la salle.

Cette nuit -là on joua la mort de Marat. Madame Roland fit Charlotte Corday ; Adam Lux en devint presque amoureux en souvenir de la morte.

Après cette scène tragique, on monta une petite comédie où tous les prisonniers avaient un rôle de circonstance.

Marat descendu dans les enfers recevait leurs ombres à mesure qu'elles arrivaient, et marquait leur nom au crayon avec une note sur une liste qu'il devait remettre à Satan. C'était une dénonciation sur chacun d'eux en particulier*. Cette plaisanterie, dans le goût du moment , amusait fort les prisonniers ; la gaieté française, dit-on, ne se démentit jamais; nous croyons qu'on dirait plus juste , si Ton disait : l'humanité ne se dément jamais; elle ne peut supporter longtemps la douleur sans lui donner le change, et c'est une de nos faiblesses , d'avoir plus besoin de rire au milieu de nos grands maux qu'au sein de nos prospérités.

• Historique.

Chaque prisonnier paraissait à son tour devant la barre et déclinait ses noms à Marat. -

Madame Rolland, Adam Lux, Condorcet et tous les autres vinrent successivement. Enfin, une figure inconnue et morne se présenta ; on ne l'avait pas encore vue dans la prison, ou du moins on ne la remit pas tout d'abord , à la clarté indécise de la lampe.

<r Ton nom ? » demanda l'acteur qui faisait Marat,

L'homme répondit , les bras pendants et d'une voix sombre :

« Le bourreau. »

C'était lui.

« Je viens chercher, dit- il en regardant sur sa liste , le nommé Adam Lux.

— Merci , dit celui-ci en se détachant

CHARLOTTE COUDAT.

du groupe des prisonniers. C'est moi. » Ceci fit le dénouement du drame. On cessa déjouer pour se dire adieu. Pendant le peu de jours qu'Adam Lux avait passés en prison, il s'était fait aimer de tous ses compagnons de misère ; c'était une douce et excellente nature , un de ces êtres inoffensifs qui ne gênent personne sous le soleil, mais que la société va blesser dans leur solitude et leur rêverie; car ici-bas il n'y a guère de milieu : il faut broyer les autres ou être broyé.

Tous les prisonniers pleuraient; Adam Lux les consola.

« La vie, leur dit-il, n'est un bien ou un mal que par l'usage qu'on en fait : je ne saurais plus comment m'en servir. La mort en a ôté, le 17 juillet, tout ce

â82 CHARLOTTE CORDA Y.

qui pouvait m'y rattacher. Laissez-moi me réunir gaiement à GharlotteCorday . »

Ce fut alors une admiration unanime; quelques prisonniers lui baisèrent les mains.

<r Regardez , leur dit-il en leur montrant sa figure qui rayonnait d'une joie céleste , si j'ai l'air d'un patient ou d'un bienheureux. »

Il prit un air de toilette , coucha ses longs cheveux sur le front, secoua le collet de son habit et attacha à sa boutonnière le ruban vert tombé du bonnet de Charlotte Corday ; comme l'amour est un culte, il a ses superstitions.

Adam Lux suivit le bourreau.

Il montra sur la guillotine le même courage, la même douceur , le même mépris du supplice que son modèle.

Seulement quelque chose de plus exalté brillait dans ses yeux. Il porta sa tête à la mort avec enthousiasme.

Les planches sur lesquelles il montait lui semblaient saintes, depuis qu'un tel sang y avait coulé ; à peine s'il osait y poser ses pieds respectueux ; il se demandait intérieurement d'oii lui venait cet honneur de monter aussi haut qu'elle vers les cieux.

Pour Charlotte Corday la guillotine était indifférente ; pour Adam Lux elle était complaisante et aimable , puisqu'elle le réunissait à l'objet de tous ses désirs. Il mourut charmé ; il aurait voulu baiser ce fer qui avait touché le cou de Charlotte Corday; il lui présenta le sien avec délices.

« .Te ne te demande qu'une chose,

284 CHARLOTTE CORDAT.

dit-il au bourreau qui le liait sur la fatale planche , c'est de donner à ma tête abattue autant de soufflets que tu en as donné à celle de Charlotte Corday. »

Le fatal couteau tomba avec la tête.

Toute la multitude se retira en silence.

Ainsi finit cette cérémonie touchante et triste qui réunit l'amant à la femme aimée. Ce ne fut pas une exécution.

La foule en emporta une impression à la fois amère et douce. Il fallait un autel pour joindre les mains à ces deux beaux fiancés qui se cherchaient d'un monde à l'autre, et, dans ce temps-là , l'autel, c'était l'échafaud.

lia mort des Girondins.

€ Moi, j'ai rempli ma tâche ; les autres Ihiironl l'ouvrage , avait dit Charlotte Corday en montant sur l'échafaud. »

L'assassinat de Marat se liait en effet dans la pensée de cette femme coura-

geuse, aux soulèvements que la présence des Girondins à Caen provoquait dans toute la Normandie, Plusieurs coups partirent à la fois de ce coin de la France contre la révolution ; il n'y en eut qu'un qui porta.

Le jour même , et presque à la même heure où Charlotte Corday frappait Marat dans son bain , des volontaires , sous les ordres du comte de Puisaye, s'avançaient armés vers Paris. Le détachement d'insurgés rencontra près de Vernon un bataillon de républicains.

On était de part et d'autre plein d'ardeur. L'engagement eut lieu près de Brécourt. On échangea d'abord quelques coups de canon. Bientôt l'attaque devint plus vive du côté des insurgés ; ils se portèrent en avant avec leAirs fusils:

les terribles soldats de la Montagne, ces lions furieux qui épouvantaient tous les rois de la terre, les reçurent de pied ferme. On se battit quelques instants avec rage, mais les insurgés ne tardèrent pas à remarquer l'absence de leur chef. Ce lâche comte de Puisaye avait abandonné les rangs pour s'enfuir de toute la vitesse de son cheval vers son château . Il observa de ses fenêtres Tissue du combat. Les volontaires trahis tinrent encore quelque temps avec intrépidité contre le feu des soldats ; le canon essaya de part et d'autre une dernière décharge; un assez grand nombre de morts resta sur la place. Mais découragés alors par la défection du comte, les uns se retirèrent sur Évreux ; les autres marchèrent sur Vernon. On tint

conseil le lendemain parmi les insurgés pour savoir si Ton poursuivrait les soldats de la Montagne, mais rabattement et la trahison avaient atteint tous les membres ; on se sépara après avoir versé un sang inutile et préparé des vengeances. Ainsi flnit le mouvement excité par les Girondins ; il fut énervé et mou comme toutes leurs entreprises ; Charlotte Corday avait bien eu raison de ne pas compter sur de tels hommes pour aller chercher à Paris la tête de Marat.

Les Montagnards s'avancèrent de Vernon sur Évreux , puis sur Lisieux , et arrivèrent triomphants à Caen.

Les députés Girondins s'étaient dispersés ; mais après avoir traîné de ville en villedes jours proscrits et misérables,

ils tombèrent presque tous aux mains de la justice. Leur procès eut lieu à Paris. Le tribunal criminel leur adjoignit plusieurs de leurs confrères qui n'avaient pas été compris dans la séance du 2 juin, et les condamna tous à mort. Ce fut, avec les combattants laissés dans la plaine de Brécourt , la dernière hécatombe offerte à l'ombre de Marat.

Ils écoutèrent la sentence avec fermeté; quelques gémissements bientôt réprimés firent croire à un lâche parmi eux, mais ces plaintes étaient les derniers râles d'un mourant. Valazé venait de s'ouvrir lui -même le flanc d'un coup de poignard.

Son cadavre tomba sur le parquet du tribunal. Le président le fit relever , et

donna ordre de retirer les condamnés,

qui rentrèrent dans la prison en chantant la Marseillaise , et après avoir jeté au peuple leurs derniers assignats.

On lava la place du cadavre, maison ne réussit pas à effacer la tache de sang qui souille la mémoire de ce tribunal impitoyable.

Les Girondins étaient des hommes intempestifs qui avaient manqué à la gravité et à la rigueur des circonstances : ils reprirent en face de la mort toute leur dignité ; trois charettes conduisaient au supplice les condamnés; les deux prenjières étaient chargées de monde: la dernière traînait un cadavre solitaire et nu.

Valazé, couchésur le dos, présentait à décou vert lahideuse blessure qu'il s'était faite; ses confrères avaient les regards tournés vers ce spectacle , comme pour

s'aguerrir et se familiariser avec la mort.

Ils gardèrent devant les huées de la populace etdevant l'instrument fatal une tenue ferme, hautaine et grave : ils montèrent d'abord douze sur la guillotine : le couteau abattit leur tête une à une.

La place de la Révolution était pleine de bonnets rouges et de piques.

On déchargea ensuite le second tombereau sur les planches funèbres, et le bourreau continua son ouvrage, La guillotine n'en pouvait plus. Chaque victime voyait le couteau s'avancer vers lui pas à pas. Le sang des tètes abattues rejaillit plusieurs fois sur celles de leurs frères. Le derhier, qui était Brissot , mourut ainsi vingt fois dans les autres membres de la Gironde, avant de mourir tout à fait, et une dernière fois

pour son compte. Enfin son tour arriva , Les Girondins versèrent leur sang avec orgueil sur ces planches qu'avaient purifiées celui deCharlotleCorday; leur cause était la même. Du Perret surtout fut rattaché étroitement dans la pensée de ses juges à l'attentat du 15 juillet : comme ia croix qui avait cessé d'être , pour les premiers chrétiens , un gibet ignominieux depuis que le juste y avait été attaché, la guillotine, aux yeux des Girondins, n'était plus un supplice, mais un autel , depuis que cette femme divine y était montée.

Le peuple qui pendant toute l'exécution avait gardé le silence, jeta à la fin les cris de : « Vive la république ! »

Tel était en effet l'élan sublime de la révolution qu'elle ne s'arrêtait ni de-

vanl le sang, ni devant la rigueur nécessaire des circonstances , ni devant la mort ; elle poussait les roues de son char sur le cadavre encore fumant de ses ennemis, et s'avançait fatalement au but que lui avait marqué le doigt de Dieu.

Le corps insensible deValazé assista au supplice de ses frères ; il étalait devant tous les regards , comme un certificat affreux , la blessure qui l'exemptait du couperet ; ce suicide était encore plus horrible à voir que la peine subie par ses frères ; cette plaie furtive et sournoise, ouverte au milieu du flanc, manquait de noblesse : la loi du moins frappe ses victimes à la lête.

Quand les fanatiques qui entouraient l'échafaud eurent trempé dans le sang maudit le bout de leurs piques et se fu-

rent retirés, on joignit le cadavre de Valazé aux autres cadavres décapités, et on les porta sourdement en terre.

Guadet , Salles et Barbaroux, découverts dans les grottes de Saint-Étienne près de Bordeaux, périrent également de la main du bourreau.

Buzot et Pétion , après avoir erré quelque temps, se frappèrent eux-mêmes ; on les trouva morts dans un champ et à moitié dévorés par les loups.

Il ne devait rien rester de la Gironde ; ce parti, sans croyances et sans avenir , avait appuyé sa fortune sur un bras de chair ; ce bras lui manqua et tomba de lui-même à terre sans force , dispersé par lambeaux et rongé de vers.

XXIÏI.

Xncore un sacrifice.

Ce n'était pas assez du sang des Girondins pour laver l'échafaud sur lequel celui de Charlotte Corday avait coulé; il fallait qu'un sang royal effaçât encore celui de notre héroïne ; il fallait qu'une autre tête de femme tombât dans la cor„ beille.

Nous avons parlé au commencement de cette histoire de Marie-Antoinette; noiis l'avons vue au milieu de sa cour^ parée de ses grâces et de sa folle chevelure dorée ; eh bien ! ces beaux cheveux de la reine si fins, si charmants, si choisis qu'il n'y avait pas de mot dans la langue pour en exprimer la nuance délicate, devaient blanchir en une nuit à l'approche de la main du bourreau.

Le moment était venu où les yeux des reines allaient se remplir de larmes, et où la coupe amère devait passer de la bouche du peuple aux lèvres des rois.

Marie- Antoinette, belle comme Char-* lotte Corday et jeune comme elle, s'avança moins fermement au devant du coup fatal. Elle était très pâle. Un tremblement la prit à la vue du sinistre cou-

teau ; tout son corps frêle et charmant se raidit d'horreur devant cette hideuse machine qui allait faire de lui une chose dégoûtante et déflgurée, sans nom possible dans aucune langue. Ses mains, blanches comme l'albâtre, eurent des frémissements inconnus, et ses beaux bras faits pour des étreintes plus douces se refusèrent avec effroi aux embrassemeuts de la mort.

Cependant elle reprit toute sa résignation sur les planches de la guillotine.

Le peuple regardait.

Marie -Antoinette s'avança chancelante, et, ayant marché sur le pied du bourreau : — <r Monsieur, lui dit-elle en se tournant vers lui avec douceur, je vous demande excuse : je ne l'ai pas fait exprès. »

Cette brute, pour toute réponse, lui coupa la tête.

L'échafaud deux fois teint du sang royal s'élevait vers les cieux, comme un autel, pour demander que les volontés d'en haut s'accomplissent.

Ceux qui ne tombaient pas sur le champ de bataille ou à la tribune en défendant la patrie, mouraient alors en priant pour elle ; et Dieu tenait compte là-haut à la révolution non seulement ses héros et de ses tribuns mais encore de ses martyrs.

XXIT.

Ite 9 thermidor.

Le couteau ne s'arrêta pas aux Girondins déjà persécutés et fugitifs ; presque tous les personnages dont les noms figurent dans ce livre eurent une fin san-

glante.

Camille Desmoulins et Danton, qui avaient touché la main de Marat, ne survécurent que peu de mois à leur ancien ami. Us tombèrent tous les deux sous les coups de Piobespierre et de Saint- Just , dans une lutte d'homme à homme , où l'avantage resta , sinon au plus fort , du moins au plus persévérant.

Camille, vif et spirituel jeune homme, s'était jeté étourdiment dans la révolution , mais après avoir taché sa robe blanche d'une goutte de sang royal, il avait été pris d'abattement et d'effroi. Sa tête , pleine d'idées trop fortes pour lui , regrettait l'oreiller des anciennes croyances. 11 s'endormit dans des rêves doux et funestes, jusqu'au jour où s'éveillant en sursaut aux rudes cahots de la charrette, il demanda avec stupeur à

ceux qui l'entouraient : «r Est-ce bien moi que l'on conduit à l'échafaud, moi qui ai commencé la Révolution ? »

Danton ce rude marcheur, ce tribuvi aux larges poumons , avait été pris en chemin de lassitude et de dégoût ; or, dans des temps pareils, s'arrêter, c'est mourir.

• Robespierre qui avait moins jeté de forces et de mouvements au dehors, eut l'haleine plus longue ; il conduisit la révolution à travers les obstacles dans cette course forcée et haletante , oii tout se précipite , les événements et les hommes. Une tourbe infecte, à la tète de laquelle était Hébert , menaçait de corrompre la partie saine du peuple ; il en purge la France; de nouvelles conspirations s'agitent, illes abat; des villes

s'opposent en France à la République, on y entre le fer et la flamme à la main ; des armées étrangères bordent les frontières, il fallait vaincre, on a vaincu; l'athéisme , déchaîné par les mouvements et les désordres des derniers temps , lève partout sa tète hideuse , on l'écrase. Alors Robespierre amène cette farouche révolution , qui détrônait tous les dieux de la terre , en robe de fête, parée de bouquets de fleurs et de rubans , et la fait mettre à genoux devant l'Éternel ; « Il est un Dieu , lui ditil, en lui montrant les cieux ! »

« Oui , Robespierre , il est un Dieu , t ar ton règne va finir. Tu as voulu t'emparer de la révolution pour la rattacher à toi ! Eli ! bien, tu n'y réussiras pas ; la révohiiion est cette femme dont parle

CHARLOITE CORDAY. 505

Belleforest , qui donne à l'un sa main, à l'autre son pied, à l'autre sa gorge, à l'autre son bras , et à chacun ainsi une partie d'elle-même , mais qui ne se livre h aucun tout entière. Au moment où l'on croit le mieux la tenir, la farouche se réserve toujours quelque endroit secret et imprévu par lequel elle échappe.

La Convention elle-même va lâcher prise ; sa main ne tient plus qu'à demi ce fier et terrible événement, qui , comme la foudre , frappe ceux qui se mêlent de le conduire. L'assemblée marchait ferme et courageuse à travers les échafauds et les canons ; elle avait le sen liment delà Divinité au cœur, les tables de la loi entre les mains, et le rayon de Moïse sur la tète ; elle montait sur les bornes pour appeler les citoyens aux

304 CHARLOTTE COKDAY.

armes ; comme une femme amoureuse et jalouse , elle poignardait ses maîtres quand ceux-ci commençaient à lui devenir infldèles ; elle était belle et furieuse. Enfin au bout de cette course sans relâche, elle perdit haleine, elle essuya ses lèvres blanche d'écume, et cria : Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent !

Cette fois on ne les mitrailla pas ; — c'est que Collot d'Herbois n'était plus là.

Robespierre et Saint - Just finirent avec les autres apôtres de la terreur sur

ce même échafaud qu'ils avaient dressé; ceux qui avaient tiré le glaive, périrent parle glaive.

Ils devaient cette dernière satisfaction au monde , pour que , les trouvant acquittés de la dette qu'ils avaient contrac-

tée envers la mort, le monde pût se prosterner un jour devant la mémoire de ces hommes qui ont défendu la cause du genre humain souffrant , sauvé le territoire de l'invasion, et préparé à leurs descendants des destinées meilleures.

La postérité qui déjà danse sur les cadavres des vaincus , dira; Il y eut un peuple qui , en une année , jugea son roi , refit son gouvernemenl , changea ses mœurs, écrasa dans son sein toutes les factions, soutint le poids d'un continent tout entier devenu son ennemi, dispersa ses anciens maîtres , détruisit les nouveaux ambitieux, pour remonter par ses propres forces à la justice et ressaisir sa souveraineté.

li 'Apothéose.

Tandis que le cadavre de Robespierre était jeté dans un panier et porté sur une charrette au cimetière voisin pour y être consumé le plus vite possible , de telle sorte que déjà il ne restait plus rien

du tyran f on préparait à Marat les honneurs du Panthéon.

Une loi défendait d'accorder l'apothéose avant cent ans, à partir du jour du décès ; mais on décida que , par ses travaux, par les services qu'il avait rendus à la patrie, par les persécutions qui avaient agité sa misérable vie , par sa mort violente et précoce, Marat avait devancé l'immortalité.

David, le 24 brumaire , s'était levé à la Convention, et il avait dit:

« Depuis longtemps le peuple redemandait son ami; autant qu'il était en moi , je l'ai fait revivre sur la toile. Vos regards , citoyens , en parcourant les traits livides et ensanglantés de Marat , vous rappelleront à vos devoirs.

« Votre infatigable confrère est mort !

Il est mort sans même avoir de quoi se faire enterrer. Postérité, tu le vengeras !

a Tu diras à ceux qui l'appellent buveur de sang , que pauvre , souffrant et humilié , Marat n'a jamais bu que ses larmes.

« Et toi, mon frère, du fond de ton tombeau, réjouis-toi, et ne regrette pas la dépouille mortelle, nous allons lui donner l'immortalité !

« Je vote pour Marat les honneurs du Panthéon. »

L'assemblée rendit aussitôt le décret.

On plaça le portrait de Marat peint par David dans la salle des séances. Son ombre revenait en quelque sorte s'asseoir au milieu de la Montagne. Chaque jour on prononçait son nom.

« Il y a quelque chose de terrible, s'ëcriait Saint-Just, dans l'amour sacré de la patrie; il est tellement exclusif, qu'il immole tout sans pitié , sans frayeur, sans respect humain, à l'intérêt public ; il précipite Manlius , il entraîne Regulus à Carthage, pousse un romain dans un abîme et jette Marat au Panthéon , victime de son dévouement ! »

La république était pleine d'audace ; elle avait fait un culte a son usage ; l'homme qui venait de conquérir la foudre ' , se crut un instant le pouvoir de soumettre Dieu ,

Toutefois, les cérémonies de ce tempslà avaient toujours quelque réminiscence chrétienne ; elles se souvenaient

* Le paratonnerre.

CHARLOTTE CORDAT.

que, l'homme étant immortel , on doit des honneurs à ses dépouilles, comme aux ruines que l'âme laisse sur la terre après elle.

Marat reposait, en attendant les voûtes du temple, dans le jardin des Cordeliers, sous la verdure des arbres ; on lui avait élevé un autel ; des femmes venaient lui jeter des fleurs ; des services funèbres se célébraient dans toutes les sections : mais ces honneurs solitaires ne faisaient que préluder à l'apothéose qui eut enfin lieu le 31 septembre, deux mois après le 9 thermidor.

Ce fut un jour de fête : deux autels s'élevaient sur la place du Carrousel ; il y avait aussi une bicoque où figuraient le buste de Marat, sa lampe, sa baignoire et son écritoire de plomb.

512 CHARLOTTE CORDAT.

La lampe était celle qui avait éclairé les veilles laborieuses de cet écrivain ; elle s'était éteinte avant le jour comme son maître, après avoir longtemps brûlé comme lui pour la révolution.

La Convention se rendit en silence au lieu où était le cercueil» La chemise sanglante de la victime, le corps couché tout de son long sur son lit funèbre ei recouvert d'un drap noir, le couteau teint encore de son sang , la sœur du trépassé, morne et chancelante au pied de sa tombe , tout cela formait une scène imposante et triste qni jetait les spectateurs dans le recueillement. Après un instant de réflexion muette, le président monta près du mort et posa sur son cercueil une couronne de feuilles de chêne.

C'était la seconde que l'on décernait

à Marat. Cette cérémonie d'apothéose reportait en arrière les esprits et les souvenirs vers cette autre marche glorieuse qui amena Marat couronné au sein de la Convention : mais , cette fois, le triomphateur manquait au triomphe.

Alors le cortège se mit en marche. Un détachement de cavalerie précédé de sapeurs et de canonniers ouvrit les voies ; il était suivi de tambours voilés qui prolongeaient leurs roulements sourds de moment en moment ; un grand nombre d'élèves de l'école de Mars marchaient derrière eux pêle-mêle; le char s'élevait pompeusement, ombragé de quatorze drapeaux , et s'avançait au pas des chevaux entre quatorze soldats blessés sur le champ de bataille; des groupes de mères cplorées conduisant des enfants

514 CHARLOTTE CORDAT.

par la main, des veuves , des pauvres , des vieillards suivaient lentement le corps de Marat.

La foule était immense; des jeunes filles voilées s'avançaient , chemin faisant, vers le cercueil, pour y semer des fleurs ; une femme qui avait de longs cheveux dénoués les coupa devant tout le monde et les jeta comme un trophée sur le drap noir ; le cœur se remplissait, pendant cette marche lente et glorieuse, ^m

d'émotions diverses ; la nouvelle d'une f^H victoire remportée par les Français de- ^^^ vant les murs de Maëstrich acheva de couronner la fête; il fallait le bruit du canon de l'ennemi sur les restes de ce vainqueur pacifique qui avait détrôné les rois par l'artillerie de la raison et de la justice.

Il y eut plusieurs stations ; on entendit un grand nombre de discours ; quelques-uns retracèrent avec bonheur les principaux traits de la vie de Marat , mais le plus éloquent de tous ces orateurs c'était le mort.

Une foule d'instructions solides et graves sortait effectivement du char funèbre, aux salves interrompues des caisses militaires recouvertes de draps noirs; ce savant inquiet, parti d'en bas pour détrôner Newton et qui était arrivé à renverser Louis XVI , ce juge d'un roi condamné à mort , qu'une femme à son tour avait jugé , cet enfant du peuple traîné avec des honneurs souverains par les mains de ses frères vers le Panthéon, au moment où l'on dispersait la cendre des majestés de saini Denis, tout cela

remplissait la cérémonie funèbre de ces grandes et mélancoliques pensées que la tombe seule peut contenir.

Au théâtre de la Porte-Saint-Martin , un orateur harangua le mort , pour lui demander s'il était satisfait des honneurs qu'on lui rendait; à ces mots le cercueil fit semblant de s'ouvrir, un homme se dressa tout droit et à demi nu dans son linceul ; c'était l'Ombre de Marat qui venait remercier les Français et les encourager à mourir comme lui pour la révolution.

Ce mouvement fit grande frayeur, mais le cortège ne tarda pas à se remettre en route ; dans les intervalles de silence que laissait le bruit du tambour, on récitait à demi voix et sur un ton de psalmodie lugubre :

<r Marat, l'ami du peuple , e Marat, le consolateur des affligés, ff Marat, le père des malheureux , « Ayez pitié de nous ! »

Enfin, on vit blanchir de loin la façade du Panthéon ; le cortège arriva sur la place à trois heures et demie. Au moment où l'on descendait du char le cercueil de l'ami du peuple, on rejetait du temple , par une porte latérale « les restes impurs du royaliste Mirabeau '. »

1 Moniteur.

Si jamais la liberté s'établissait en France et si jamais quelques législateurs se souvenant de ce que j'ai fait pour la patrie étaient tentés de me décerner une place dans Sainte-Geneviève , je proteste ici contre ce sanglant affront: oui, j'aimerais mieux cent fois ne jamais mourir que d'avoir à redouter le voi.sinagc de Vollairrct de Mirabeau.

Voltaire, adroit plagiaire, écrivain scandaleux qui

Marat avait toujours été l'ennemi acharné de Mirabeau ; ces deux hommes se rencontraient maintenant face à face dans la mort , l'un poussant l'autre, 93 chassant devant lui 89 : les hommes et les époques vont se détrônant de nos jours jusque dans l'éternité.

Mirabeau , les mains liées dans le linceul, céda sa place au nouveau-venu, à ce folliculaire à peine remarqué de son temps, mais que le flux des événements avait amené peu à peu jusqu'au marches du Panthéon.

pervertit la jeunesse par les leçous d'une fausse philosophie et dont le cœur fut le trône de l'envie , de l'avance , de la malignité , de la vengeance, de la perfidie et de toutes les passions qui dégradent la nature humaine.

Miriibeau , homme vendu au pouvoir.

( Anvi du Peuple.)

S'il est permis de prêter encore un reste de vie sourde et latente aux cadavres, Tentrevue de ces deux hommes dut être solennelle ; Mirabeau , qui savait les vicissitudes de la gloire , a dû prédire alors à son successeur un avenir tumultueux ; car les tombeaux ont aussi leurs destinées : habent suafata sepulcr a . Marat, en efiFet, devait être à son tour chassé du Panthéon et sa cendre jetée au vent, suite inévitable des révolutions qui par leur flux et leur reflux agitent les hommes jusque dans la mort.

La mémoire de ces grands tribuns longtemps ballottée ne se reposera qu'après des siècles ; on lui rendra alors le calme dont elle a besoin pour se montrer sévèrement aux hommes et mériter leur justice. En attendant une idéede terreur

reste de nos jours attachée au nom de Marat ; mais, comme dit Saint-Just, « il n'y a que les hommes faibles ou méchants que l'équité terrible épouvante. » Pour nous, qui voyons plutôt l'avenir que le présent , nous suivons, avec respect , au Panthéon , les restes d'un des plus ardents défenseurs de notre grande révolution si fertile en miracles, de cette révolution qui put dire : « J'ai trouvé les rois et les maîtres du monde assis sur leurs trônes ; j'ai repassé, et ils n'étaient déjà plus. » Marat est un de ces génies incomplets , rongés au flanc par le vautour, dévorés de misères , qui se lèvent un jour pour délivrer en eux l'humanité souffrante, etqu'on assomme parce qu'ils effraient la tranquille existence des heureux du monde.

Cette terreur attachée à la mémoire de Marat fit courir le bruit que son ombre revenait pour effrayer les aristocrates, la nuit dans la bicoque où étaient sa lampe, son buste, sa baignoire, et oii l'on plaçait tous les soir une sentinelle. La vérité est qu'un matin le poste du Louvre étant venu relever de faction un jeune gentilhomme, nommé d'Estigny, on le trouva mort.

A dater de ce jour, on cessa de garder la baignoire et les objets qui retraçaient aux yeux le souvenir de Marat.

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