Charlotte Corday
chatel , Valady, Larivière , de Cussy et Barbaroux ; ils occupèrent, rue des Carmes, l'hôtel de l'Intendance.
Leur temps se passait à faire des discours , à rédiger des placards et à fréquenter la meilleure société de la ville.
Barbaroux , ce jeune et brillant orateur, qui joignait la beauté d'Antinous à la faconde de Cicéron , ouvrit , dans l'église de l'ancienne Abbaye-aux-Hommes, un [rêche auquel les habitants de Caen empressaient de se rendre le dimanche. Il vantait avec enthousiasme' les charmes d'une liberté de . tempérée parles lois et pure de sa* imain. Une jeune fille noblede la vil»<t~ ommée Charlotte de Corday, ne ma / ucun de ces prêches; pendant U accours, c\\e attachait au visage animé de l'ora-
leur ses yeux bleus en silence ; quelques vieillards qui se souviennent de l'y avoir rencontrée, assurent n'avoir jamais vu de si charmante tête d'Héloïse suspendue aux lèvres éloquentes de son maître.
Quand ils se croisaient par hasard dans les rues, on voyait le resplendissement du noble et glorieux visage de Barbaroux sur celui de Char-loiie.
Barbaroux avait dans te re : a cette influence douce et irrésistible qui attire les femmes. Il ne tarda point à rem;», quer le? assiduités de mademoiselle de Gorday ; et comme dans les temps de révolutioi toutes les passions du cœur émuler. agitées prédisposent à l'amour (les anciens se représentaient la liberté
sous les traits d'une belle et noble
femme), il conçut pour elle un attachement sérieux.
Quoique mademoiselle deCorday vécût dans la retraite avec sa tante, elle ne laissait pas que d'aller en soirée dans quelques maisons de la ville , surtout quand elle prévoyait y trouver Barbaroux. Cet homme aimable et brillant tenait presque partout le sceptre de la conversation. Mademoiselle de Corday l'écoir >it avec son cœur. L'ovale doux et chaste de sa jolie figure se détachait dans l'ombre, et chaque regard animé, chaque mouvement électrique de l'orateur, en se répétait sur le visage de Charlotte Corday, l'éclairaii .mou-
reuse lumière. I u'
Mademoiselle de Corday était la seule républicaine de sa famille : elle avait été
amenée à l'amour de la liberté parla lecture de Raynal et aussi par les sentiments généreux de son âme. Son père, noble et attaché au parti royaliste, voyait avec peine ce qu'il nommait les égarements de sa fille ; ses deux frères émigrés la reniaient ; sa sœur, plus âgée qu'elle de deux ans , la pressait de revenir aux bons principes : mais Charlotte demeura inébranlable dans ses idées révolutionnaires. C'est à celte différence d'opinion et à l'état de gène où se trouvait alors la maison de Corday ' qu'il faut attribuer le séjour de Charlotte à Caen, chez une vieille tante, dont elle subissait sans doute a contre-cœur la compagnie et la rénJrosité.
1 Le revenu de M. de Corday d'Armon s élevait tout au plus a 1500 livres de renie.
O CHARLOTTE CORDAT.
L'éducation qu'on recevait avant 1 789 dans les collèges et les couvents, était en parfaite opposition avec la société chrétienne et monarchique , où l'élève devait bientôt entrer. On y proposait sans cesse à son admiration les exemples de héros et de femmes païennes se dévouant à la mort pour punir les tyrans. Charlotte de Corday conçut toute jeune une vénération exaltée pour les Épicharis, les Pc rcia , les Clélie , et toutes ces femmes grecques ou romaines qui se levaient, dans son esprit, le poignard à la main, sur le cadavre ^core fumant de leur ennemi. La lecture de Jean- Jacques Rousseau, de Raynal, de Pierre Corneille la confirma dans ces id< elle ne voyait rien au-dessus du dïiàenl à la patrie. Toutes les vertus anti-
ques , le courage, le mépris de la mort, la haine des tyrans entrèrent dans son cœur excité ; et comme la forme du visage suit toujours le mouvement de l'âme, mademoiselle Charlotte de Gorday prit bientôt un air de tête classique et une beauté toute romaine.
Petite-fille de Pierre Corneille, elle avait d'ailleurs dans les veines quelques gouttes du sang républicain de son aïeul, et elle composa une ^ à sa
manière dont elle fut tout à la fois l'auteur et l'héroïne.
La révolution de 89 avait créé dans les âmes une passion nouvelle et inconnue qui absorbait toutes les autres pasc'était celle du bien public. Nos vertu et nos vices, et en général le temotrament humain suivent ces influences
climatériques des âges. Charlotte Corday avait détaché son amour des faiblesses de son sexe pour le porter tout entier sur ce grand événement de 89 qui contenait alors l'avenir du monde.
Plus mademoiselle de Corday était attachée à la révolution, plus elle avait en horreur les hommes qui , sous prétexte de civisme, l'ensanglantaient entre leurs mains impures et féroces. Elle était à Caen lorsque le jeune major Henri de Belzunce y fut massacré par la populace. Peut-être vit-elle tomber ce pâle et beau jeune homme sur la place de i'Hotel-de- Ville ; peut-être rencontra- t-eiie ses membres sanglants qu'on promenait par les rues , avec des chansons obscènes ; peut-être lui présenta-t-on au bout «l'une pique, comme h plusieurs femmes il
Caen qui en ont gardé des pâleurs et des convulsions, la tête froide, morne et défigurée du comte à baiser ?
Ce spectacle horrible lui inspira la haine des excès révolutionnaires ; cette haine ne tarda point à porter sur les chefs de la Montagne, dont les feuilles publiques qu'elle lisait assidu men . , lui apprirent bientôt les vues impitoyables.
Noble d'origine , elle avait bien pi s'élever par la force de son e audessus des préjugés de la naissance ; mais femme , elle subissait l'influence de son sexe doux et sensible : son cœur , facile aux conquêtes paisibles de la liberté , se :évoltait devant les égorge- Us.
j à l'école philosophique du de. ii< i siècle, elle ne comprenait pas,
quoiqu'elle dût bientôt y avoir un rôle , la fin de ce drame sombre, terrible et providentiel qui se dénouait sous ses yeux, l'auteur se tenait alors caché derrière la toile teinte de sang et ne voulait se nommer qu'après la pièce jouée : c'était Dieu.
Avant l'arrivée des Girondins à Gaen, mademoiselle deCorday n'avait fait attention à aucun homme, tant l'amour de la révolu vion naissante comblait tous les vides de son cœur. Si elle remarqua Barbaroux, c'est que ce jeune et brillant Girondin s'olïrait à elle sous les traits d'un apôtre de cette révolution tant aimée. Au contraire, Barbaroux, échappé tout récemment aux tempêtes civiles, sentait le besoin de reposer son âme sur un objet plus doux . la beauté de
CHARLOTTE CORDAY. il
Charlotte Gorday sortait pour lui des orages révolutionnaires , comme autrefois Vénus de l'écume des flots.
Toutefois la majesté naïve de celte fille imposait à Barbaroux lui-même ; son cœur , intimidé par la grâce sévère et la beauté intelligente qui régnait dans les discours de mademoiselle de Gorday, hésitait à l'aimer. C'était entre eux . sentiment doux et :Ievé qu'épurait encore la noble conft nité d'opin où il prenait sa source. Il est si diffi :îe de rendre au juste ces demi-teintes et ces clairs- à bscur i D cœur de la femme, que noue cor ns beaucoup sur le tact fin et délicat de nos lectrices pour deviner :7,3 nous n'aurons pas su dire. Ma- (° de Corday conçut pour Barnne de ces amitiés charmantes
où le sexe glisse toujours , à notre insu, un peu d'amour ; mais c'était un de ces amours qui restent dans l'âme.
L'attachement simple et calme de Charlotte Corday pour Barbaroux , ce messie de la Gironde, jeté par hasard à Caen , avait quelque chose du mystère, de l'adoration et de la sainte pudeur qui animaient Marie - Madeleine aux pieds de Jésus .
Barbaroux trouva moyen de s'introduire chez mademoiselle de Corday , avec laquelle il eut de chastes entrevues autorisées par la vieille tante. Il entrait, pour n'être point remarqué, par h boutique d'un tourneur en bois qui avait une porte de derrière sur la petite cour où l'escalier de madame de Bretteville et de sa nièce prenait naissance. ]1 û y
avait que la rue à traverser pour aller de cette maison à l'hôtel de l'Intendance, où nous avons dit que Barbaroux était logé avec les autres Girondins. Une conversation douce, soutenue par l'esprit, s'engageait durant de longues heures dans une chambre assombrie par les vitraux à mailles de plomb et par les murs de la maison voisine. Charlotte recueillait une à une au fond de son cœur les paroles de son maître, ' I celuici se retirait toujours avec la je compris par une âme dans laquelle il retrouvait son image. Barbaroux se répétait dans mademoiselle deCorday comme dans v n roir où Ton aime à se voir en beai<
QueioueLis, ils marchaient ensemble sous 5«s ci ^res solitaires du Cours, cette
promenade de Caen où, suivant l'usage des villes de province, on ne se promène guère : mademoiselle de Gorday lui disait, en renversant de côté sa jolie tête blonde : « Je vous écoute et je m'appuie à votre bras en silence; car, notre rôle, à nous autres femmes, est de nous retenir à vous qui êtes forts : nos cheveux longs et bouclés sont comme ces branches grimpantes et ces folles attaches delà vigne qui cherchent l'ormeau; je m'abandonne à vos conseils et à votre bras dans ces temps d'orage, certaine que la grandeur et la sainteté de notre cause élèvera notre amitié au-uessus de toute faiblesse. »
Le jour tombant les retrouvait encore sous les arbres ; une brise fraîche chassait les feuilles grillées par le soleil ie
long des allées recouvertes de sable; des prairies bordaient la route où les bœufs ruminaient les genoux dans l'herbe ; la rivière d'Orne balançait dans le lointain sa forêt de mâts; ce n'était dans l'air que joie , que silence , que chants d'oiseaux à demi éteints et dispersés dans les branches. Barbaroux et mademoiselle de Gcrday avaient au fond du cœur un calme immense ; leur amitié douce et pure se détachait e sur
ce paysage tranquille : mais ] sée
revenait bientôt à la révolu lior, a ia terreur, au peuple qui rugissait, bête fauve déni.., . ... . mi sommeil des champs. Dan. je ntraste du bruit des révolutions, avec le silence, la mansuétude et la sérénité grave d'un coucher de soleil soui Los arbres, au bord de l'eau,
les deux amants avaient alors devant les yeux les deux faces éternelles du monde, l'histoire et la nature, Dieu en mouvement et Dieu au repos.
l«a t<^rr*ur.
ans abattus sous les coups
de i système de la terreur prit
i!i le dessus dans l'assemblée.
On désignai! ainsi l'ensemble des
movens violents à l'aide desquels les
Montagnards voulaient contenir les factions et fonder leur gouvernement. Ce système tenait dans la tête de Marat à une idée fixe: le bien public, suivant lui , devait être imposé de vive force aux hommes toujours égoïstes ; les conquêtes de l'intelligence étaient, à ses yeux, comme les autres conquêtes, des descentes à main armée sur la société intimidée et stupéfaite; autrement le petit nombre des citoyens riches et en possession de l'autorité opposerait, disait-il, au bonheur des masses une résistance éternelle.
Ce système avait ses exemples 31 son excuse dans l'histoire : quand I)jeu voulut tirer son peuple de la servitude, il changea en sang l'eau dos puits; qua Moïse voulut abattre (faos son oa |
Fesprit de révolte, il commanda à la terre d'ouvrir son sein pour dévorer par milliers les mécontents ; quand Jésus-Christ descendit prêcher aux hommes la liberté, il dit : a Je ne suis pas venu apporter la paix dans le monde, mais le glaive. »
Ce glaive, la révolution le reçut entre ses mains impitoyables et en fit l'usage qui avait été prédit. Elle eut aussi sa mer rouge où elle noya l'armée de maîtres obstinés et rapaces qui s'entêtaient à remettre la main sur leurs esclaves.
Les révolutions veulent être vues à distance.
Ct, oui. hvrés tout jeunes aux horreurs de 'es scènes meurtrières , ruinés lans leur fortune, frappés dans leurs familles, ont traversé les pieds dans le
san£ cette époque terrible, sont excusa-
bles sans doute de n'y avoir vu qu'une grande tuerie. Mais, il faut se placer, dès maintenant, dans l'avenir. En histoire, le mal est un bien don t nous ne saisissons pas le rapport ; à mesure que les faits se succèdent , ce rapport s'établit et toute idée défavorable s'efface alors peu à peu des événements et des hommes auxquels nous l'avions appliquée. Tout en donnant des regrets bien légitimes , sans doute, aux victimes de ces temps orageux , nous devons nous soumettre à la nécessité et reconnaître que ces regrets , ces plaintes , ces réprobations tardives tombent devant un mot tranchant et inflexible comme la hache : Il le fallait.
Cessons, une fois pour toul s, cette pitié inutile et ces panégyriques
de peur de ressembler aux anciens peuples de l'Egypte, qui passaient toute leur vie à embaumer les morts.
Il est bien reconnu, maintenant, que la France avait besoin d'une révolution pour sortir de l'état d'avilissement et de malaise où elle languissait sous le règne de ses derniers maîtres ; mais, ce grand mouvement ne pouvait avoir lieu sans ébranler profondément toutes les existences : les révolutions sont des remèdes violents aux sociétés malades. Les pillages , les incendies , les égorgements accompaçnt • malheureusement, sous for;' j;eance, ces progrès subits
qui apparaissent à main armée sur le monde. Ceux qui acceptent avec amour les idées de 89 et qui reculent ensuite devant les conséquences fatales de ces
idées, nous semblent des esprits honnêtes, mais faibles. Si vous admettez une fois la révolution, il faut l'admettre pleine, entière, logique, entourée de toutes les conditions qui peuvent l'établir et la perpétuer : il n'y a rien de plus mortel aux nations que ces demi-mouvements vers le bien qui agitent tout sans rien détruire ni rien fonder. Il ne suffisait pas de passer la réforme sur des abus aussi invétérés que ceux qui existaient en France avant 89 ; il fallait encore en couper la racine ; il fallait récolter tous les fruits de ces principes chrétiens qui avaient germé pendant des siècles , arrosés pai les larmes <■' les sueurs du peuple; à nos yci: ; évo-
lution française n'est pas seulement un événement, c'est une moisson d'idées
or, à toute moisson il faut une faux ; à la révolution il faut la terreur.
Nous ne sommes pas de ceux qui, assis sur les ruines d'un événement, songent encore à le reconstruire. Nous acceptons 93 dans le passé; mais ce n'est plus sous cette forme meurtrière que se produiront désormais les progrès de l'humanité. Les rigueurs de ces derniers temps nous invitent, bien au con« traire, à la tolérance, à la douceur, à la modération, La peine de mort a lait tout récemment une si rude besogne qu'elle doit être ! isc et essoufflée ; laissons-la se re r o set p c u r ton jours.
C'est, ai reste, u^e erreur de croire que, dans la pensée même des hommes de ^3r la terreur pût être un moyen durable de gouvernement ; ils subissaient
fatalement les conséquences dune révolution commencée, voilà tout ; dans l'ordre prémédité des choses humaines , l'ouverture des États -Généraux devait amener au bout la terreur; Mirabeau était le glaive dont Marat fut la pointe.
Et puis, soyons juste envers le gouvernement révolutionnaire et tenons-lui compte, enfin, du peu de ressources qu'il avait sous la main pour comprimer les rebelles. Nous serons moins étonnés ensuite de l'usage violent et immodéré qu'il fit delà peine de mort. Occupée a la frontière par les an memies, à
l'intérieur par la Vendée, la république n'avait pas huit cent mille baïonnel appuyées sur la poitrine lialetante rate; pour se maintenir!
r,ans officiers de police, sans argent, au milieu de tant de haines déchaînées, de tant de résistances écumantes, de tant d'hommes armés et résolus, la république n'avait que l'échafaud.
Au reste, la révolution ne s'est pas faite sans Dieu : cette loi de sacrifice et d'immolation qui préside à ce grand événement , préside de même à toute la nature. « Pourquoi m'enfermes -tu dans ta cage, dit le lion au belluaire? — Pourquoi me dévores-tu? dit à son tour la biche au lion. — Pourquoi nous coupes -iu avec ta dent gourmande et blessante '': disent , de leur côté, à la biche, les Heurs des champs. » Le monde est une grande hécatombe ; si l'homme pu:>se pour le roi de la nature, c'est que de tous les êtres c'est celui qui immole
le plus à ses caprices et à ses besoins.
Si révoltant que soit , au premier coup-d'œil, le système deMarat, au fond il ne diffère pas beaucoup de celui de Napoléon : établir le bien éternel du monde par le sacrifice momentané de quelques ennemis intraitables. Seulement, l'un se servit pour cela du couteau etl'autredu canon; les hommes préfèrent de beaucoup cettedernière manière d'être tués; mais, après tout, l'empire a immolé plus de têtes que la république.
Les peuples modernes ont, au reste, une consolation que n'avaient pas les anciens; leur foi dans la Providence leur fait découvrir les germes d'un bien général dans ces maux passagers; le dieu Temps n'est pas pour nous comme le vieux porto-faux dei Grecs; ses ailes
n'indiquent pas la fuite mais le progrès; les ruines dont il couvre la terre cachent !es développements d'avenir; en même temps qu'il fauche, il sème.
Et puis, aujourd'hui que la passion a quitté ces temps de tragique mémoire, on dirait , à les lire dans le récit froid et verbeux des écrivains, un champ de carnage d'où le combat s'est retiré. Rappelez : ,r ces lieux jonchés de cadavres, l'ardeur, le mouvement, le bruit, la fièvre, l'enivrement; faites revivre ces rivalités terribles, ces vengeances de plusieurs siècles, ces frénésies du bien public: reportez-vous, en esprit, à ces jours lugubres où le tocsin s'agitait dans la ville, où le canon d'alarme tonnait sur la place, où le bruit courait, par les rues épouvantées, que les armées prus-
siennes entraient en France, où ce cri sinistre retentissait des Tuileries aux faubourgs : la patrie est en danger!
où l'emportement des partis à l'intérieur, au milieu de toute cette mêlée furieuse , empêchait de voir couler le sang et les têtes tomber : ce sera toujours la mort, mais exempte de ce calme et de ce sang-froid qui la rendent si hideuse. Mettez dans l'homme ou dans la nation qui tue, quelque chose comme la vengeance, la jalousie ou l'amour, et l'odieux du crime s'effacera : Otello serait un monstre d'étouffer froidement Desdémone; il fait peur dans son délire, mais il est beau.
La passion a en elle-même des prestiges et des ressources si infinies, que n'importe l'obi*-!- »uqu< l i l'ai iche-
rez, si sombre et si hideux qu'il soit, cet objet prendra aussitôt un charme insensé qui attirera les cœurs comme par vertige . Si vous l'attachez à la mort, on aimera la mort.
En France, ce qu'il nous faut avant tout , c'est le péril et l'agitation ; nous pardonnons à la république d'avoir abattu nos têtes sous sa faux; nous pardonnons à l'empire de nous avoir pris tout saignants entre ses serres et de nous avoir enlevés dans son vol pour nous laisser ensuite retomber blessés et meurtris sur le pavé ; nous pardonnons tout, quand à côté du sang il y a de la gloire : car, forts et courageux que nous sommes, nous ne redoutons ni les hasards, ni les souffrances, ni les maux , ni la faim, ni les convulsions , ni les sacrifices , ni
les blessures, ni la mort; ce que nous craignons , ce qui nous tue , ce qui ne peut durer en France, c'est l'aplatissement.
Nous en jouissons depuis dix années de ce bienheureux aplatissement sous le titre ambitieux de paix napoléonienne ; mais , il est aisé de deviner aux efforts comprimés avec tant de peine pendant ces dix ans, aux grandes tentatives avortées, aux étincelles de génie éteintes, aux révoltes indomptées qui bouillonnent dans nos veines , aux ambitions rentrées qui nous consument , combien le repos nous est lourd , et comment nos pères se sont jetés éperdument dans cette révolution tumultueuse qui avaif réussi , à force de courage , d'espérance et de gloire , à embellir la mort même.
La révolution fut , avant tout , une grande expansion morale ; voilà ce que nos pères y ont vu ; ils se sont précipités la tête haute et le cœur plein d'enthousiasme dans le mouvement , sans savoir d'abord au juste où ce mouvement les conduirait ; mais ici le calcul, après tout, est inutile. Les révolutions n'ont besoin que de s'agiter ; dans l'ombre et derrière elles , '1 ya la main de Dieu qui les mène.
X* Départ,
Depuis le séjour des Girondins à Caen, mademoiselle de Corday semblait animée du désir de se sacrifier à !a révolution, Le propre de l'amour chaste et magnanime est de détacher de la vie ;
un plus grand que nous l'a dit : Qui sait aimer, sait mourir.
Quoique le département du Calvados tînt pour la Gironde , et qu'une sorte de Vendée républicaine s'organisât dans le nord de la France, des bandes d'hommes farouches parcouraient depuis quelques mois les rues de Gaen. Ces hommes jetaient la terreur dans toute la ville par leurs visages féroces ; ils chantaient d'ignobles chansons et dansaient une danse forcenée autour d'une image de Marat.
S'il y avait alors des citoyens dévoués qui subissaient, en vue de l'avenir, la nécessité de recourir au glaive, il y en avait d'autres qui tuaient bassement , pour le plaisir de tuer, et par appétit du La%r& a fui une grande ba-
taille ' ; or, toutes les batailles traînent à leur suite des bandes d'oiseaux de proie et de bètes fauves.
Une de ces bandes , passant un soir rue Saint-Jean , devant la maison de madame de Bretteville , lit pénétrer ses cris homicides jusque dans la petite cour humide et sombre où mademoiselle de Corday causait doucement à la fenêtre avecBarbaroux,
* « Depuis quinze siècles des maîtres superbes et impérieux nous tenaient sous le joug. Le ciel a eu pitié de nos maux. Rendus a nous-mêmes, à nos droits d'hommes et de citoyens , nous avons voulu les maintenir en établissant un gouvernement fondé sur les lois sacrées de la nature et de la raison. Nos anciens oppresseurs désolés travaillent maintenant à détruire notre œuvre. Il suit de là qu'ils nous font la guerre; nous sommes donc forcés de les traiter en ennemis publics. » ( Marat.}
56 CHARLOTTE CORDAT.
Elle pâlit : ses regards fixèrent avec inquiétude la belle tête de Barbaroux que ces furieux auraient voulu tenir sous le couteau , et une résolution terrible , formée depuis quelque temps au fond de son cœur, passa comme un éclair d'orage dans l'azur ordinairement si calme de ses yeux.
Comme toutes les âmes fortes qui embrassent la société dans leurs haines ou leurs amours, Charlotte Corday s'imagina intérieurement que délivrer Barbaroux des mains des Montagnards, c'était délivrer le pays.
Le lendemain, elle se rencontra à l'hôtel Saint-Ouen, avec quelques-uns des députés transfuges. Mademoiselle de Corday garda , comme de coutume , un silence modeste ; mais elle écoutait atlen-
tiveraent et recueillait une à une dans son cœur les paroles des orateurs girondins. Barbaroux présenta un tableau sombre et lamentable des maux de la nation : « Sans une nouvelle Jeanne d'Arc, s'écria-t-il en finissant, sans quelque libératrice envoyée du ciel, sans un miracle inattendu, c'en est fait de la France ! »
Ces derniers mots fixèrent irrévocablement les destinées de Charlotte Corday. Elle crut que le ciel l'appelait par cette bouche aimée ? se dévouer pour son pays, La beauté, ce magnétisme qui séduit et soumet îes hommes eux-mêmes , ne pouvait manquer, rattachée ici au visage animé de l'orateur, d'entraîner une femme encore jeune et sujette , malgré eile, aux influences de son sexe. la-
38 CHARLOTTE CORDAT.
mais le meurtre ne prit pour s'insinuer dans le cœur d'une créature douce et pure des formes plus innocentes ; il se présente à elle sous les attraits de l'éloquence; il revient à sa pensée durant ces heures douteuses du soir, où la lune conseille les nobles dévouements ; il se drape dans les sentiments les plus élevés , l'humanité, le patriotisme, l'amour de la paix '. Charlotte Gorday vit l'assassinat en beau , le voyant à travers la noble et généreuse figure de Barbaroux.
Il n'y a pas de terme dans le code pénal, ni peut-être dans la langue , pour rendre cette provocation involontaire qui s'exerce à l'insu de son auteur, et dont le sentiment échappe à celui même
'« J'ai voulu rétablir la paix. » i Charlotte Corday.)
qui la subit. Nous comptons encore ici sur l'imagination pénétrante de nos lectrices pour nous deviner. Charlotte Gorday, quoique influencée amoureusement par Barbaroux , crut jusqu'au bout n'obéir qu'au sentiment héroïque de sauver la patrie ; l'amour est par lui-même un sentiment si élevé qu'il touche à toutes les grandes choses.
Dans le cœur des femmes, cet amour, par suite de l'éducation fausse et guindée qu'on leur donne , n'ose pas se découvrir franchement ; le plus noble des sentiments eut besoin de se déguiser ici sous mille prétextes spécieux , pour ne point faire rougir celle dont il guida le bras.
Barbaroux, détruit par les coups de Marat, ne cessait de le représenter dans
40 CHARLOTTE CORDAT.
ses discours comme la tête hideuse de la Montagne. «Cet homme, disait-il, a la lèpre à l'âme; il boit le sang de la France pour prolonger ses jours odieux et gangrenés. Tant que la France ne sera point débarrassée de ce monstre, l'anarchie avec toutes ses horreurs dévorera ses enfants. »
11 prêchait même une croisade contre « cet ennemi public. » Le 7 juillet, une armée de volontaires se forma , au son du tambour , sur la grande place de Caen ; mademoiselle de Corday assistait avec un visage charmé à ces enrôlements de citoyens libres et dévoués. "
« Ces soldats vont donc marcher sur Paris , dit-elle à Pétion ?
— Est-ce que vous seriez lâchée, s'il»
ne partaient pas? répondit celui-ci .
■ — Je vous ferai repentir , reprit-elle* du soupçon que vous manifestez sur mes sentiments '. »
Puis elle réfléchit intérieurement que tant de braves gens, venant à Paris pour chercher la tête d'un homme, « c'était de trop ; il ne mérite pas tant d'honneur, se dit-elle: cela suffit de la main d'une femme a. »
Cette pensée la décida tout-à-fait 3.
Depuis quelques jours , madame de Bretteville trouvait à sa nièce un visage extraordinaire. Étant entrée, un soir , dans sa chambre , elle trouva sur îa table une vieille Bible ouverte et lut
1 Lettre de Charlotte Corday.
2 Même lettre.
3 Idem,
ces mots soulignés au crayon : « Judith sortit de la ville , parée d'une beauté merveilleuse dont le Seigneur lui avait fait cadeau , pour se rendre à la tente d'Holopherne. *
Une autre fois sa douce et sérieuse lête se couvrit d'un nuage de colère à voir deux bourgeois de la ville , assis devant une table , qui se divertissaient aux cartes :
<r Vous jouez, leur dit-elle, et la patrie se meurt ! »
Du reste , elle ne confia son projet à personne.
Le mardi 9 juillet elle se rendit , au matin , à l'hôtel de l'Intendance, acompagnée d'un domestique. Mademoiselle de Corday fit demander Barbaroux ; cette dernière entrevue fut déchirante pour le
le cœur de cette pauvre fille. Elle prit l'air le plus froid et le plus indifférent qu'elle put trouver , s'ouvrit à Barbaroux sur son voyage , mais sans lui en découvrir le motif , le pria de lui écrire une lettre pour Du Perret , afin d'obtenir des papiers nécessaires à l'une de ses amies d'enfance , nommée Marie Forbin. Au milieu de ces lents et secs préparatifs de départ , elle retenait à grand' peine sur le bord de ses lèvres des adieux plus tendres que la séparation éternelle qui devait les suivre aurait sans doute rendus excusables. Déjà le secret terrible qu'elle enfermait dans sa frêle poitrine de femme allait lui échapper ; elle ne se sentait presque plus maîtresse de ses larmes t et les larmes auraient été un aveu , et la main gêné-
reuse de Barbaroux aurait sans doute retenu le bras de Charlotte Corday sur le bord de cette résolution mortelle, quand Pétion vint à traverser le salon où ils s'entretenaient tête à tête :
« Comment! voilà une belle aristotocrate , dit-il , qui vient voir des républicains !
—Vous méjugez aujourd'hui sans me connaître, citoyen Pétion, répondit-elle; un jour, vous saurez ce que je suis. »
Pétion et Barbaroux ne s'aperçurent, comme toujours , de ces paroles qu'après l'événement.
Mademoiselle de Corday sortit de l'hôtel de l'Intendance pour rentrer dans sa chambre; après avoir rangé ses livres et s'être chargée de son carton de dessins, elle prit congé de sa tanie, sous
prétexte d'aller voir faner le foin dans la campagne.
Puis elle descendit l'escalier de pierre de sa maison qui donnait dans la petite cour ; sur les dernières marches elle trouva assis et souriant un bel enfant blond (aujourd'hui un vieillard ' ) qui aimait les images :
« Tiens , dit-elle en lui remettant son carton de dessins, voilà pour toi, Robert; sois bien sage et embrasse-moi : tu ne me rêver ras plusc »
Et elle partit.
1 C'est de la- bouche même de ce vieillard que nous tenons ces détails.
le 3>éclin
Le lendemain du jour où la Convention avait rejeté de son sein les vingtdeux comme nuisibles à l'union de ses membres et à leur activité dans les temps de crise, elle reçut de Marat une lettre dont il fut fait lecture ;
c Citoyens , mes collègues , quelquesuns me regardent comme une pomme de discorde , et étant prêt de mon côté à tout sacrifier au retour de la paix , je renonce à l'exercice de mes fonctions.
c Puissent les scènes scandaleuses qui ont si souvent affligé le public, ne plus se renouveler au sein delà Convention !
« Puissent tous ses membres immoler leurs passions à l'amour de leurs devoirs, et marcher à grands pas vers le but glorieux de leur mission.
« Puissent mes chers collègues de la Montagne faire voir a la nation que s'ils n'ont pas encore rempli son attente , c'est que les méchants enchaînaient leurs efforts et retardaient leur marche.
<r Puissent-ils prendre enfin de grandes mesures pour écraser les ennemis du dehors , terrasser les ennemis du dedans, faire cesser les malheurs qui désolent la patrie , y ramener la paix et l'abondance, affermir la paix par de sages lois , établir le règne de la justice , faire fleurir l'état et cimenter le bonheur des Français. C'est tout le vœu de mon cœur1. »
La Convention ne voulut point accepter la démission de Marat : elle donna pour motif de ce refus , par la bouche de Chasles : <? Que le parti de la Gironde ayant réussi à faire passer Marat dans les départements pour un monstre, pour un homme de sang et de pillage , afin de
1 Moniteur.
les séparer d'une ville qui adoptait ses principes, ce serait donner gain de cause aux ennemis de la révolution \ »
Mais, comme il arrive souvent , Marat avait laissé sa virtualité dans le succès.
Le succès est le plus mortel ennemi des hommes d'état : tel a résisté cinq ans aux attaques , aux oppositions, aux luttes orageuses, qui ne tient pas contre l'influence paisible de sa victoire.
A dater du 2 juin , l'astre de Robespierre commença h croître dans le ciel révolutionnaire , et celui de Marat a s'amoindrir.
Le moment était venu pour la révolulion de se calmer ; Marat , cette fièvre ardente, cette imagination sombre et
1 Moniteur.
si
alarmée qui ne voyait partout que complots et trahisons ; cette bouche écumante qui donnait une voix à toutes les fureurs populaires , n'était plus désormais l'homme qu'il fallait à l'événement de 95 ; toute cette lave en fusion devait passer par la tête froide de Robespierre pour s'y durcir et s'y consolider.
Après le 2 juin , Marat , solitaire et malade , s'enfonce de plus en plus dans son système de terreur comme dans un antre; les têtes royalistes, des girondins, desendormeurs, des intrigants, des traîtres , se présentent sans cesse devant son imagination inquiète sous forme d'obstacles à la révolution, et comme on élague des obstacles, il veut élaguer ces tètes.
Ses moyens, d^ailleurs, baissent sen*
siblement avec la perte de sa santé.
Quand les hommes ont fait leur temps, la Providence les jette au rebut comme de vieux outils ; c'est alors que la rouille et la maladie s'y mettent.
Les siècles et les événements apportent avec eux des maladies particulières : Marat, dont les yeux se remplissaient de sang et la bouche d'écume , au milieu des transports où le jetaient la vue des complots et des tentatives perfides, semblait atteintde la rage du bien public.
Cet homme si aguerri avant la défaite des Girondins n'était plus alors que l'ombre de lui-même ; à force de s'approcher de la mort parla pensée, par l'usage terrible qu'il en faisait sur les autres , il lui avait pris toutes ses difformités. Depuis quelques jours, on voyait se promener au
bras d'une servante , le long des avenues sablées du Luxembourg, un petit vieillard aux joues hâves et au regard sépulcral ; il respirait péniblement sous les feuilles un air frais et pur qui s'enflammait en pénétrant dans ses poumons.
Cette froide vieillesse faisait avec la jeune verdure qui l'entourait un contraste morose : c'était l'hiver de la vie se promenant morne et gelé au tiède soleil d'été que le ciel de juillet versait sur le jardin en fleurs.
Les hommes ne dépérissent pas ainsi au hasard ; quand ils s'effacent , c'est que leur œuvre est faite. Il ne faut presque rien alors pour les tuer. Ceux contre lesquels n'ont jamais rien pu jusque-là ni la guerre , ni les tempêtes civiles , ni les prisons, ni les embûches, ni les ha i-
nés, ni le boulet, ni l'échafaud, ni le sabre des soldats, ni le poignard des sbires , meurent pour une goutte de sang tombée au cœur ou pour une blessure de femme.
ïies tables de la Ici.
Dès que la Convention se fut débarrassée des luttes intestines qui retardaient et empêchaient son élan , elle s'avança avec une rapidité foudroyante vers les grandes mesures qui pouvaient
consolider la révolution, en établissant le bonheur des peuples.
La constitution sortit alors des flancs orageux de la Montagne, comme autrefois les tables de pierre des nuages, des éclairs et des tonnerres qui entouraient le mont Sinaï : la nouvelle loi portait également des traces du doigt de Dieu ; car, dans les temps modernes, Dieu se cache sous les progrès de la raison, de la justice et de la liberté.
Cette constitution venait d'être reçue du peuple des provinces au bruit du canon et aux joyeuses sonneries des cloches.
Des fêtes champêtres accueillaient, dans toute la France, l'acte qui proclamailles droits de l'homme et du citoyen; cet acte, gravé sur des tables de pierre
et renfermé dans une arche autour de laquelle des branches de chêne formaient une masse imposante d'ombrage et de verdure, était porté sur un brancard, au milieu des chants de joie des habitants qui suivaient le cortège, un bouquet d'épis de blé, de fleurs et de fruits à la main; chemin faisant, des essaims d'oiseaux rendus à la liberté, s'envolaient, chacun une banderolle au cou sur laquelle était écrit un des articles de l'acte constitutionnel , et allaient porter au ciel le joyeux témoignage de la liberté rendue à la terre.
Les citoyens venaient en foule prêter serment à la loi, au milieu des chants d'allégresse, des baisers fraternels mille fois répétés , des pleurs d'attendrissement, et juraient, la main étendue,
t>8 CHARLOTTE CORDA Y.
de défendre la constitution jusqu'à la mort.
Ces cérémonies, tout à la fois civiles et religieuses , se passaient au milieu des champs mûrs pour la moisson, et sons l'œil bleu du Créateur qui voyait avec joie les hommes libres, frères et unis entre eux, tels, en un mot, qu'ils sont sortis de ses divines mains.
Tout le monde croyait que les temps primitifs allaient renaître; notre siècle froid et positif ne comprend pas ce réveil d'un grand peuple qui ouvre, avec le printemps, son âmeau sentiment si doux de la liberté, delà justice et de la nature. Ce culte simple et vierge, ces vertus modestes, ces mœurs patriarcales, cet esprit austère qui ramenait peu à peu les hommes au sentiment du devoir et à la
volupté de la cabane ' , étaient une réaction nécessaire après les impiétés de la régence, les ordures des petits soupers et les fadeurs musquées du dernier siècle.
A Versailles, on fit jouer les eaux ce jour-là, en l'honneur du Souverain.
Tous les citoyens, qui étaient autant de fractions du nouveau maître, se promenaient à leur aise dans les anciennes avenues foulées par les bottes à éperons de Louis XIV. La ville avait un air de fête. Vieillards, femmes, enfants parcouraient les rues, un bouquet dans la main et un ruban tricolore autour du bras. Les murs des maisons étaient tendus de draps blancs, de gazon et de
1 Saint- Just.
60 CHARLOTTE CORDAT.
guirlandes de feuilles. On attendait le passage de la Liberté.
Vers deux heures on vit s'élever au milieu d'un nombreux cortège, sur un char traîné par deux chevaux blancs, une femme dont le front était orné d'une couronne d'épis, de roses et de fruits ; c'était mademoiselle Fleury.
On chantait autour d'elle des hymnes à la Patrie; les enfants, aux balcons, lui jetaient des fleurs plein leurs petits doigts ; les hommes battaient des mains; cette pauvre fille de théâtre, autrefois vexée, humiliée, moquée, abreuvée d'affronts par les grandes dames de la ville, promène maintenant autour d'elle sur toutes les femmes un regard superbe et doux ; cette comédienne est une image vivante de la nation sortie heureusement
des mains avilissantes de ses maîtres et portée par la révolution sur un char glorieux; de cette nation dont Marat disait: « Ses légèretés , ses fautes, ses perfidies ne me mettent pas moins aux champs, que les coquetteries d'une maîtresse ne désolent un jaloux. »
Marat attendit mademoiselle Fleury à la descente du char, et la pressant dans ses bras : « Le monde, lui dit-il, ne sera bientôt de la sorte qu'une fête perpétuelle ; le calme va sortir de l'orage : mais je ne jouirai pas de ce spectacle; je suis malade ; mon âme est triste jusqu'à la mort J. Comme Moïse, j'ai trouvé l'Égyptien levant le bras sur mes frères, et je l'ai tué ; comme lui , j'ai conduit le
1 VÀmi du Peuple.
peuple au pied de la mon tagne pour y recevoir la loi; comme lui, je n'entrerai pas dans la terre promise.
L'hôtel de la Providence,
Le jeudi, 11 juillet 1793, vers l'heure de midi, une femme descendit à l'hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins, à Paris.
Cette feinuie, remarquablement belle,
annonçait à peu près vingt-cinq ans. La poussière qui couvrait ses vêtements en désordre témoignait qu'elle venait de faire un assez long voyage et qu'elle sortait de voiture. Elle demanda une chambre. Comme on était au plus fort de la terreur, la maîtresse de l'hôtel nommée Louise Graulier, lui adressa par prudence et un peu par curiosité diverses questions :
« D'où venez-vous ainsi, citoyenne?
— De Caen, répondit-elle.
— Alors, remarqua l'hôtesse, vous devez savoir des nouvelles. Est-il vrai qu'une force armée partie de votre ville marche dans ce moment sur Paris.
— Je me suis trouvée sur la place de Caen, le jour où l'on a battu Sa générale pour venir à Paris, reprit l'inconnue av«
tin demi-sourire : il n'y avait pas trente personnes.
— Mais quel motif, citoyenne, peut vous amener toute seule et encore jeune, dans notre ville, au milieu des choses terribles qui s'y passent.
— Je n'y suis que pour quelques jours.
Je voudrais obtenir des papiers nécessaires a l'une de mes amies d'enfance.
Après quoi, je m'en retournerai.
— Vous connaissez donc du monde à Paris?
— J'ai une lettre de recommandation pour le citoyen Du Perret.
— Le député à la Convention?
— Oui ; je compte m'y faire conduire, demain matin. »
L'hôtesse se crut suffisamment éclairée. Il est vrai de dire que là figure de iï s
l'inconnue n'avait rien de suspect ; ses manières franches et son air ouvert lui gagnaient volontiers la confiance. Elle témoigna être très fatiguée delà route et demanda qu'on mît tout de suite des draps blancs à son lit. Le garçon de l'hôtel monta avec elle dans une chambre, où il prépara tout ce qu'il fallait pour le sommeil de la citoyenne et pour sa toilette du lendemain. Pendant ce temps, la belle voyageuse lui demanda ce qu'on pensait à Paris du petit Marat.
« Les patriotes , répondit celui-ci , l'estiment beaucoup, mais les aristocra* tes le détestent. »
Elle lui donna ensuite commission de lui acheter du papier, des plumes et de l'encre. A cinq heures, elle s'enferma dans sa 4hambn préparée pour la iimt,
se coucha et dormit jusqu'au lendemain d'un profond sommeil : elle avait eu soin de retirer la clef.
A huit heures, elle s'éveilla, et se fit conduire chez Du Perret, qui tenait au parti de la Gironde ; il avait refusé de suivre ses frères à Caen et se sentait le courage de rester à son poste, malgré les périls qui environnaient sa tête.
La toilette de la voyageuse la faisait
remarquer; elle portait un bonnet à ailes
de papillon, un corsage bleu ciel et une
jupe rouge, avec un ruban vert dans les
cheveux ; mais, c'était surtout sa figure
qui attirait les regards ; reposée de ses
fatigues de voyage par le sommeil de la
nuit, elle avait le teint d'une fraîcheur
et d'un éclat fort séduisants, Peut-être
était-elle un peu forte, selon les îdfe
étroites que nous nous faisons de la beauté, et avait-elle l'air trop décidé : mais son embonpoint ne gênait en rien sa marche, qui était d'une légèreté d'oiseau, et la résolution de ses traits donnait à son visage sévère et noble un air romain qui était du plus grand style.
Toute sa personne offrait un mélange harmonieux de la grâce de la femme avec la force et la majesté de l'homme.
C'était la première fois qu'elle venait à Paris. Elle avait eu, la veille, toutes sortes de peines à se débarrasser de quelques voyageurs qui, l'ayant vue endormie dans la voiture, s'étaient épris d'elle et voulaient l'accompagner à son hôtel.
Elle s'en était tirée en leur donnant un faux nom el ï * a j » - I e.
Elle Fui iton té<
la grande ville l'air morne et consterné qu'elle se figurait; de loin, elle s'en faisait une tout autre image; Paris se représentait dans sa tête, lorsqu'elle était partie de Caen, sous les couleurs les plus sombres; elle croyait, d'après les récils de la province, voir les fenêtres fermées, les rues désertes, les toilettes des femmes éteintes et amorties par la crainte d'attirer les yeux du comité de surveillance, les travaux suspendus, les boutiques sans marchands, les promenades sans promeneurs, les palais sans habitants, les églises sans Dieu,
La capitale du monde, en un mot, s'offrait à elle, vue de cinquante lieues de distance, comme affligée par l'ombre de la mort ; au lieu de ces scènes de deuil et de désolation qu'elle cherchait avec ses
yeux effrayés, elle ne rencontrait que l'image paisible d'une ville s'éveillant le matin toute fraîche et tout alerte pour les travaux de la journée ; les ouvriers allaient gaiement à leur besogne; les vieilles, leur pot de for-blanc à la main, faisaient cercle autour des laitières; les portières balayaient le devant des maisons et s'arrêtaient pour caqueter avec les voisines ; les garçons de boutique faisaient joyeusement la cour aux filles; les fenêtres s'ouvraient une à une, comme des yeux qui s'éveillent, pour recevoir l'air frais du matin ; quoiqu'il fût encore de bonne heure, des femmes en élégante toilette de ville parcouraient les rues; des rentiers oisifs et souriants marchaient le long des allées vertes du Palâis-Royal; des petits oiseaux chantaient
CHARLOTTE CORDAY. 7t
dans les feuillages ou becquetaient des miettes de pain sur le sable; l'or, toujours curieux et prodigue de se montrer, étalait aux vitres des bijoutiers son éclat indiscret, comme s'il n'eût rien à craindre du pillage ni de l'émeute : la journée promettait d'être belle; tout était azur, sérénité, repos, dans le ciel et sur les visages.
Ceci déconcerta un moment la jeune étrangère : rien n'était plus fait, en vérité, pour dissiper les idées injustes sur le régime révolutionnaire que l'insouciance et le calme des habitants; l'émeute passée, tout rentrait aussitôt dans le devoir ; on eût dit un ruisseau qui aurait lavé les rues. Jamais, du reste, la ville n'eut une physionomie si gaie ; les spectacles étaient suivis avec fureur: les
72 CHARLOTTE COUDA Y.
fêtes et les réjouissances publiques attiraient une foule incroyable ; le Palais- Égalité avait un air de joie que l'éclairage au gaz et les somptuosités récentes n'ont pu réveiller: une nuée de femmes, de filles , déjeunes gens s'ébattaient ensemble dans les avenues , avec des propos égrillards , et sans s'inquiéter du reste; les bourgeois amenaient leur famille prendre des glaces en plein air, ou manger des gaufres : c'était dans tout le jardin un mouvement de promeneurs , de limonadiers portant des plateaux chargés de groseille ou de citron , de petits Savoyards jouant de l'orgue et chantant pour aider la générosité des buveurs de bière sur les tables vertes ; l'été se mettait bravement de la partit* tandis que le sang dos citoyens coulait
sur la guillotine, les feuilles ne laissaient pas que de verdoyer gaiement , les fleurs de fleurir , les oiseaux de chanter, le ciel d'être bleu. La nature, d'ailleurs, se soucie peu de l'homme.
Quand la jeune femme, arrivée de Caen pour affaires, se présenta à la porte de Du Perret , elle trouva dans l'antichambre une des filles de ce député, qui lui dit que celui-ci était absent et qui l'invita à revenir vers ïe soir. Elle se retira contrariée, laissant aux mains de mademoiselle Du Perret un paquet à l'adresse de son père.
Le soir, Du Perret était à table avec quelques amis ; le dîner touchait au dessert, quand une jeune femme entre délibérément, et se tournant vers le député :
« Est-ce au citoyen Du Perret que j'ai l'honneur déparier?
— À lui-même.
— J'aurais à tous entretenir en particulier d'une affaire. »
Du Perret pousse de la main une porte et entre avec cette inconnue dans une chambre voisine. Il avait oublié d'ouvrir le paquet remis, le matin, aux soins de sa fille, en sorte qu'il ignorait tout à fait le but de cette visite mystérieuse. Ce paquet était resté sur la cheminée , dans une chemise de papier blanc , avec un large cachet de cire rouge. La jeune femme expliqua en peu de mots qu'elle arrivait de Gaen , que le paquet contenait une lettre de Barbaroux avec des brochures, et qu'elle avait recours à la complaisance du citoyen pour la mener
chez le ministre. Du Perret lui représenta qu'il ne pouvait dans le moment quitter ses amis qui étaient à table , et l'invita elle-même à se rafraîchir.
« Non , dit-elle ; demain , si vous voulez vous donner la peine de passer chez moi, dans la matinée, nous irons ensemble chez le ministre.
— Volontiers ; mais il me faudrait pour cela savoir votre adresse. »
A ces mots , elle sort de sa poche une carte imprimée où on lisait en grosses lettres : hôtel de la providence, rue des AugustinSo
« Et votre nom, je vous prie? »
L'inconnue fouille de nouveau dans sa poche et en tire un crayon avec lequel elle écrit son nom sur la carte : Charlotte Corda y.
« Je n'ai plus qu'un mot à vous dire , ajouta-t-elle gravement et avec un air solennel : citoyen Du Perret, j'ai un conseil à vous donner ; détachez-vous de l'Assemblée ; vous n'y faites rien ; allez à Caen, allez rejoindre vos frères.
— Mon poste est à Paris , répondit fidèlement Du Perret ; je ne le quitterai pas.
— Vous faites une sottise1; croyezmoi , fuyez ; fuyez avant demain soir, car la colère du ciel va fondre sur la Ville. »
Du Perret la reconduisit jusque sur le palier ; en rentrant dans la salle où dînaient ses amis ; « La plaisante aventure,
1 Historique Toute celte conversation est littéralement exacte.
s'écria-t-il , avec la surprise et l'inquiétude dans les yeux ; cette femme m'a l'air d'une intrigante ; par les propos qu'elle m'a tenus, elle m'a paru extraordinaire; j'ai vu dans ses raisons , dans son allure , dans sa contenance, quelque chose de singulier qui me confond.
— Hôtel de la Providence» dit un des convives en souriant , après avoir lu l'adresse sur la carte laissée par cette femme ! Prends garde , mon ami ; il y a du mystérieux et du providentiel làdessous. »
Du Perret, après une réflexion et un silence :
« Au reste, je saurai demain ce que c'est. »
YIL
La Gironde.
Tandis qu'une jeune et belle fanatique arrivait à Paris , le bras haut contre le chef de la Montagne ; tandis que la Convention , avec une verve de fécondité inépuisable, créait, au milieu du chaos,
un gouvernement et une armée, que faisaient les Girondins?
Réunis à Caen , ils s'occupaient à rimer des chansons , et quelles pauvres chansons, grand Dieu !
Marat entre à sa vue
Le bon Dieu Brissotin De sa mère éperdue Se cache dans le sein, a Père éternel , dit-il , quel être épouvantable , Ah ! fais-le rentrer en enfer.
Attends que je sois au désert Pour m'envoyer le diable. »
Faire de méchants vers, porter au milieu de gais festins des toasts à la patrie, attirer chez eux les jolies femmes de la ville, voilà ce que les Girondins appelaient i élever un temple aux vertus civiques. »
Les Girondins étaient les païens de la révolution ; ils avaient réussi à donner à cet événement si français, si indigène, si national, l'air d'une réminiscence grecque ou romaine. Rien de plus triste que cette manie de ramasser alors dans les coulisses du vieux théâtre classique les dieux, les noms latins, les glaives, les poignards, les tuniques, les casques et toutes ces sales défroques de la tragédie, pour s'en affubler misérablement. Ce ridicule n'a son excuse que dans les passions incohérentes , fougueuses , insensées qui tourmentaient alors toutes les têtes; une époque si pleine de vertige et d'ivresse pouvait bien ressembler quelque peu à un carnaval.
Et puis , il faut l'avouer, les révolutions tiennent de la nature du fer; tant
qu'elles sont à l'état incandescent , elles n'ont aucun sentiment de la forme qu'elles doivent subir ; la poésie ne se dégage de ces événements que quand le temps les a refroidis.
La révolution contenait une nouvelle école littéraire , mais sans en avoir la conscience : il fallait qu'elle fût à demi morte pour laisser échapper son cri; toutes les grandes choses tiennent du cygne : elles chantent en rendant le dernier soupir.
Comme dans le monde les hommes ont généralement la figure de l'idée qu'ils représentent, lesGirondinsétaientbeaux à la manière antique. Leurs mœurs, leur éloquence se sentaient de la mollesse, du luxe et de la pompe oratoire des anciens : élevés au sein des collèges ol sous le
moule de la renaissance , ces hommes voulaient transporter Rome à Paris , et draper nos bourgeois stupéfaits dans le manteau à larges plis de Brutus ou de Cicéron.
Les Montagnards avaient bien plus que les Girondins le sentiment, le visage et la forme des peuples chrétiens ; Marat surtout, austère dans ses mœurs, amaigri sous le jeûne , consumé sous le cilice des vertus plébéiennes, représentait, par ses souffrances, par ses maladies, le pauvre peuple du moyen âge, couché la lèpre au flanc sur le fumier pourri de ses misères.
Quelques orateurs de la Gironde avaient réellement de l'éclat; mais outre que cet éclat, toujours emprunté, n'allait pas à notre temps, il faut bien reconnaître une
bonne fois que quand les révolutions hésitent misérablement au bord de leur ruine, on ne les sauve pas avec des paroles. Il fallait un coup de main violent et impétueux pour tirer la France hors de danger. Nous ne pensons pas, Dieu nous en garde ! qu'on doive, pour la santé du genre humain, saigner de temps en temps les nations à la gorge ; nous avons horreur des mesures arbitraires et du couteau; mais il y a des cas où, lorsque nous voyons d'un côté la nation tout entière menacée par l'invasion, par le fer des étrangers , par le feu , par la faim, par l'anéantissement, et de l'autre côté seulement quelques têtes, nous nous écrions : Que ces têtes tombent et que la nation soit sauvée !
Cette éloquence qu'on se plaît à vanter
sur Ja bouche dorée et fluide des Girondins, manquait d'ailleurs de caractère ; elle était abondante , sonore, académique, mais elle n'entamait pas les questions délicates à pleines dents et au vif, comme il le faut dans les assemblées populaires; et puis elle manquait de but. Or, ce qui fait la force des hommes de révolution , c'est l'entêtement calme dans une idée. Le succès , en pareil cas, est au bout delà persévérance. Ce n'est pas ceux qui s'agitent beaucoup qui arrivent (les Girondins s'étaient donné plus de mouvement et d'action à la tribune que les Montagnards), mais ceux qui, ayant un but fixe, y marchent en silence , fortement et toujours , comme Murai et Robespierre.
Et puis, si l'éloquence des Girondins
a été élevée an-dessus de sa valeur par les histoires récentes , celle des Montagnards a été, au contraire, descendue beaucoup trop bas. Le langage barbare , cynique, cruel qu'on prête aux hommes de 95 ne se retrouve que dans quelques feuilles obscures et boueuses, comme le Père Duchesne; autrement, c'est une ignorance grossière que de prêter à une époque sanglante un style rouge et anthropophage.Le langage suit toujours les mœurs en sens inverse : sont-elles licencieuses, il est prude ; sont-elles terribles, il est doux. Jamais on n'a moins parlé du bourreau qu'au moment où celui-ci faisait un service si actif et si régulier : e Le nom d'un tel être, disait Marat, ne doit point même être prononcé dans une assemblée. » On ne disait jamais à la
Convention gtiillotiner , mais « livrer les têtes coupables au fer de la justice et des lois. » Ce fer n'en était pas moins meurtrier pour cela ; seulement la prétendue dignité du langage se trouvait maintenue. Les révolutionnaires, comme on voit, avaient horreur tous les premiers de l'instrument dont ils se servaient pour réaliser leurs desseins ; ce qui prouve qu'ils n'auraient pas tardé à le briser d'eux-mêmes entre leurs mains indignées.
Loin de nous , au reste, toute réprobation tardive ; nous devons rendre justice au sentiment élevé et généreux des Girondins , à leur courage , à leur tournure d'esprit brillante, à leurs succès oratoires ; les partis peuvent bien s'insulter de près, avec colère et mépris :
88 CHARLOTTE CORDAT.
mais à distance , ils prennent tous une valeur dans l'ensemble.
Vues d'un peu haut, toutes les factions révolutionnaires étaient bonnes , dans ce sens qu'elles concouraient toutes à une œuvre : il faut tenir compte maintenant aux royalistes de leur résistance qui forçait la république aux vertus civiles, et qui éclatait au fond de la Vendée en des actes d'héroïsme ; aux Girondins, de leur modération et de leur horreur du sang ; aux Montagnards , de leur surveillance , de leur fermeté , de leur audace ; nous n'apportons devant la mémoire de ces partis ni injustice, ni colère, nous qui cherchons à genoux derrière leurs travaux , leurs luttes et leurs ruines, la main de la Providence pour aous soumettre et adorer.
i*e Malade.
Marat5 depuis quelques jours, avait adressé à la Convention une lettre finissant par ces mots : <r Accablé d'affaires, chargé de la défense d'une foule il opprimés ; et détenu chez moi par une
indisposition très grave, je ne puis quitter mon lit pour me rendre à l'assemblée. »
Marat était malade. Les obstacles apportés par les événements, les partis et les passions des hommes à la marche du bien public, le jetaient dans des accès de fureur qui lui brûlaient le sang et qui menaçaient de couvrir ses membres d'une lèpre vive.
La révolution était sur cet homme la robe de Déjanire : elle le consumait.
Marat n'en continuait pas moins ses travaux; doué de cette activité dévorante qui ne le quitta qu'à la mort, il surveillait de son lit tous les mouvements de la république.
Ce matin-là , on lui apporta la liste des citoyens arrêtés par ordre du comité
de salut public : Marat la parcourut des yeux avec attention. Lorsqu'il voulait appuyer la condamnation h mort, il faisait une croix sur la liste au-dessous du nom ; l'un des membres du comité était assis au oied du lit, sur une chaise : « Charles, qu'est-ce que cet homme? demanda Marat.
— Citoyen, c'est un prétendu savant que tu devrais connaître mieuxquenous, et dont le comité a pensé que l'arrestation te serait agréable. »
En effet, ce M Charles, professeur de physique, n'avait cessé d'être l'ennemi acharné de Marat ; il le persiflait autrefois dans ses cours, le tournait en ridicule dans ses livres, lui faisait fermer la porte des journaux et des académies, le piquait, en un mot, de mille
coups d'épingles à cet endroit de l'amour-propre que les savants ont tous si sensible et si irritable : le moment était venu de lui faire payer cher ces vexations ; Marat avait sa vengeance sous la main.
« Pour qui me prenez-vous donc? s ecria-t-il alors se levant avec fureur sur son séant. Me croyez-vous l'âme assez basse pour me laisser guider par le ressentiment d'un outrage, dans Y épuration que nous faisons de la France. Ce Charles est un misérable qui m'a lâchement maltraité dans ma jeunesse. Je méprise les méchants, mais je les plains encore plus que je ne les méprise ; tant qu'ils restent hommes privés, tant que leurs menées n'entraînent pas la ruine des autres, je gémis tout bas sur leur corruption, mais
je serais au désespoir de faire tomber un cheveu de leur tête \
— Je vais écrire au ministre pour qu'on remette cet homme en liberté. »
Il était onze heures ; une vieille servante, nommée Catherine, servit à Maratun breuvage amer dans une modeste tasse de faïence. Quoique son influence se fût de beaucoup accrue depuis la chute de la Gironde, Marat n'en continuait pas moins le même genre de vie laborieuse et dure. Gel homme, pour l'austérité de ses mœurs, était un anachorète et un saint , mais un saint d'un ordre d'autant plus désintéressé qu'il n'espérait guère rien au-delà du tombeau .
« Vous voyez, dit-il, si ceux qui me
1 Y! Ami du Peuple.
-'4 ÇHAW-OTTE CORDA Y.
représentent comme un ambitieux se trompent; j'ai, au contraire, des goûts simples et médiocres qui s'allient mal avec les grandeurs : en bonne santé, je sais être heureux avec un potage au riz, quelques tasses de café, ma plume et des instruments de physique \ D'autres m'ont prêté des vues d'intérêt ; mais ceux qui me connaissent savent que je ne pourrais voir souffrir un malheureux sans partager avec lui le nécessaire 2.
J'aime, d'ailleurs, la pauvreté par goût et parce qu'elle conseille les vertus plébéiennes. J'arrivai à la révolution avec des idées faites. Les mœurs que notre gouvernement s'efforce d'établir, étaient
1 Journal de Mar.it.
2 Marat.
depuis longtemps dans mon caractère, et je ne voudrais pas, pour tout au monde, en sortir ' . »
On entendit un coup de sonnette, et le temps d'aller ouvrir , Marat écrivit quelques mots au ministre pour le citoyen Charles dont la tête était en danger.
Entra le curé Bassal. Depuis la nuit où ils s'étaient rencontrés dans les rues de Versailles , une réelle sympathie d'idées unissait ce prêtre à l'ami du peuple.
« Ah ! dit Marat en souriant , ces abbés viennent toujours sournoisement au lit des malades, comme pour leur voler leur âme. »
1 Marat.
CHARLOTTE C0RDAY.
Le prêtre s'assit; leur entretien porta encore une fois sur les principes de la révolution ; Bassal soutenait que toute la constitution était dans l'Évangile.
« Peut-être, reprenait Marat : mais l'humilité chrétienne qui met sans cesse l'homme en présence de son néant , ouvre nécessairement dans l'Église une entrée à la servitude. Sans défiance, sans crainte, sans artifice, sans colère, sans désir de vengeance, un vrai chrétien est à la discrétion du premier venu. L'esprit de l'Évangile est un esprit de paix, de douceur, de charité; ses disciples en sont animés même pour leurs ennemis.
Quand on les frappe sur une joue, ils doivent présenter l'autre joue; quand on leurôte la robe, ils doivent encore donner le manteau ; quand on les contraint
de marcher une lieue, ils doivent en marcher deux. Toujours résignés , ils souffrent en silence, tendent les mains au ciel et prient pour leur bourreau '. — €e n'est pas avec de tels hommes qu'on fait les révolutions et qu'on remonte à l'indépendance. Pour se conserver libres, il faut avoir sans cesse les yeux ouverts sur les méchants; il faut résister aux attentats des ennemis publics et désarmer les complots des fourbes endormeurs qui veulent tenir le monde sous le sommeil de l'asservissement. Il ne faut pas remettre le glaive dans le fourreau , mais le tenir toujours à la main, pour en frapper les traîtres.
— Prenez garde, Ma rat, reprit l'abbé
1 Mirât, voir if s Chaînes de l'Esclavage, h ?
Bassal, de blâmer injustement une mesure de précaution prise par la Providence : cet esprit d'humilité et de résignation dont vous parlez était dans les commencements un contre-poids utile auxprincipes révolu tionnairesque Jésus- Christ venait apporter dans le monde.
Si les peuples s'étaient révoltés avant l'heure contre leurs maîtres, ils auraient succombé dans la lutte. La Providence leur a donné dans les âges de foi ce frein de la patience , de la douceur et de la soumission , afin de laisser aux germes de liberté le temps de prendre leur développement. L'esprit révolutionnaire de l'Evangile travaillait dans le inonde, à l'insu même de ses disciples, et le jour où l'esclave se leva pour rompre ses fers il les trouva déjà rongés et mor-
dus par dix-huit siècles de christianisme.— La révolution est sortie de nos cloîtres et de nos églises; ces mêmes cloches qui invitaient doucement a la prière, agitèrent, quand le jour de la grande révolte fut venu , leurs voix d'airain et crièrent : Aux armes; car, comme vous l'avez dit vous-même quelque part, le soin de son indépendance est le premier devoir religieux de l'homme ' .
« Croyez-moi , Marat ; les constitutions ne se tirent pas ainsi du néant; si les principes de l'acte de déclaration des Droits de l'homme n'avaient pas été depuis longtemps inoculés dans les veines du peuple par la prédication de l'É-
1 Joumai de Marat,
vangile, nos législateurs ne les auraient pas fixés sur le papier. On n'improvise ni un gouvernement, ni une nation.
C'est même un spectacle grave , imposant et triste, qui prouve bien la lenteur avec laquelle les idées entrent dans les masses et portent leurs fruits, de songer qu'il a fallu dix-huit siècles pour que cette parole du Christ, ensanglantée par les guerres religieuses, obscurcie par les déclamations des docteurs, étouffée sous le dogme, aboutît enfin à son but le plus simple et le plus direct, qui était de servir de loi à un peuple libre.
Les hommes étaient rentrés dans leurs droits et dans leur dignité originelle, du jour où il leur fut dit par la bouchtMlu Chrisl : « Vous êtes tous les fils de Dieu ! » Mais il fallait que ti»
cïcs passassent, il fallait même que des éléments étrangers vinssent se mêler à cette maxime , pour que les peuples endormis sous le poids de leurs misères et couchés en quelque sorte dans le sépulcre , se missent à pousser, un jour, la pierre qui les recouvrait.
La révolution a rendu visible dans le m mde ce mot de l'Évangile : « Dieu a déposé les puissants de leur trône , et il a élevé les petits. »
Depuis quelques instants , Marat se tordait dans ses draps : sa poitrine enflammée par les veilles laissait sortir avec peine une haleine rare et sifflante :
« Oh ! dit-il , j'ai du soufre allumé dans les poumons! *•
A ces mots , il fut pris d'un accès de toux mordante et sèche qui couvrit toute
sa figure terreuse d'un nuage pourpre.
« Oui , reprit-il , en s'essuyant le visage , je vais bientôt mourir, mon ami, je voudrais savoir s'il y a quelque chose là-haut.»
Bassal, qui par profession avait un peu la manie de prêcher , lui fit un long sermon sur l'immortalité de l'âme.
« Toutes ces choses , reprit Marat , doivent être écrites quelque part dans la nature ; mais Dieu lient le doigt sur le livre. — J'ai passé toute ma vie à chercher l'homme au-delà du tombeau et à poursuivre l'àme dans ses destinées éternelles1. — Je m'en vais malgré cela l'œil plein de ténèbres : je n'ai rien vu distinctement dans ce sombre rayonne*
1 Études sur l'homme, p.'ir Maral.
ment de l'avenir. — Après tout, je ne crains rien de Dieu ; j'ai fait l'œuvre qu'il m'a imposée. — Ma vocation était de me constituer anathème pour mes frères ; je l'ai subie; j'ai renoncé au plaisir de l'étude , aux douceurs de la famille , au repos de la vie. J'ai porté l'abnégation de moi-même jusqu'à immoler mes goûts privés au bonheur public ; j'ai vécu trois ans au milieu des privations, des alarmes, des embûches; j'ai versé mon sang goutte à goutte et celai des autres ; je me suis résigné à avoir sans cesse devant les veux l'image de la mort. Offert en holocauste au ciel et à la patrie, j'ai senti le couteau m'entrer lentement dans la gorge. — Je suis abreuvé, je suis las ; je vais mourir. — -Doué d'un caractère ardent, impétueux et tenace, j'ai
quelquefois cédé, à la vue des complots de nos ennemis, aux élans d'une indignation coupable; mais à mesure que le spectacle des désordres s'éloignait, mon cœur, moins agité, inspirait à ma plume un Ion moins terrible. — Je m'en vais les mains rouges de sang ; mais est-ce ma faute si Dieu a mis dans mon cœur, pour accomplir ses desseins , une de ces vertus homicides qui ont l'incorruptibilité et le tranchant du glaive?
Je suis intraitable aux méchants , aux oppresseurs , aux fourbes ; il faut que je me brise contre eux ou que je les détruise. — Si les morts revenaient , maintenant qu'ils sont dégagés des in.
térêts et des passions, ils reconnaîtraient avec moi que leur perte était nécessaire au monde. •
Le curé Bassal agita la tête en signe de doute.
<r J'ai mes défauts r reprit Marat ; je suis d'une franchise qui va souvent jusqu'à la dureté ; j'ai peut - être le malheur d'attacher trop d'importance au bien que je voudrais faire ; je suis trop aisément les élans de mon imagination sombre et souterraine : je m'en ac'cuse à Dieu et aux hommes1.
— Allons, dit l'abbé Bassal, je vois que vous allezbientôt vous confesser, Marat. »
Il sortit après avoir serré la main de son ami. A la porte il rencontra le médecin qui venait soigner Marat.
« Eh bien ! comment allons - nous , demanda le docteur en entrant ?
1 Journal de Marat.
— Mal , répondit Marat avec un mouvement de tête amer.
— Vraiment?donnez-moivolrebras.»
Le médecin tenait le doigt sur le bras du malade ; il lui annonça en même temps qu'une nouvelle contrerévolution qui avait son centre à Caen, se formait dans le nord de la France.
A cette nouvelle une fièvre subite gonfla le pouls et le fit battre précipitamment : Marat était entré dans une de ces fureurs dangereuses que lui inspirait le désir du bien , mais qui étaient souvent fertiles en malheurs.
« Il faudra encore vous saigner,» dit le docteur.
C'était la troisième fois depuis huit jours qu'on ouvrait la veine au malade. Tl y avait un calcul dans ce traitement :
on pensait que les transports de l'ami du peuple lui venaient d'une sorte de fièvre chaude ; le sang enlevé à Marat était autant de sang de moins tiré à la nation.
Cependant la maladie de Marat faisait depuis quelques jours événement.
Le 12 juillet après midi , la société des Jacobins dont il ne pouvait plus suivre les séances , avait envoyé en son nom Maure et David , pour lui rendre visite.
Marat , quoique très dangereusement malade , était entouré dans ce momentlà de papiers et de journaux. Sa main ' échappée tenait une plume ; il écrivait ses dernières pensées : <r Vous voyez ,
■ David.
mes amis, leur dit-il, je travaille au salut public1. »
Il demeurait presque toute la journée et toute la nuit dans le bain ; la fraîcheur de l'eau calmait un peu les douleurs cuisantes qui s'étendaient à vif sur tous ses membres.
L'activité indomptable de Marat résistait à la souffrance avec une énergie désespérée. Ce petit homme, hâve et amaigri jusqu'aux os, semblait, aie voir, le spectre du peuple s'agitant jusque dans la mort.
« L'homme , dit-il aux deux députés qui étaient ses amis, n'est pas fait pour le calme. La nature nous montre tout au contraire qu'elle l'a formé pour le tra-
1 Paroles oY Marat.
vail et le mouvement , puisqu'au terme de cette vie bien courte elle lui a préparé un lit où il doit si longtemps reposer; le cercueil nous avertit de nous hâter et de nous agiter le plus possible vers le bien public , avant que l'heure du sommeil ne vienne. »
Les deux députés se retirèrent sous le coup de l'admiration et delà douleur. « Nous venons de voir notre frère Marat, dit Maure en rentrant à la séance ; la maladie qui le mine ne prendra jamais les membres du côté droit : c'est beaucoup de patriotisme pressé , resserré dans un très petit corps. Voilà ce qui le tue.»