IX
lie treize Juillet.
Le 12 juillet au soir, en sortant de chez Du Perret , pour rentrer à son hôtel, Charlotte Corday traversa le Palais- Royal.
Il faisait encore grand jour ; le soleil
couchant versait le long des galeries, sur les boutiques, une lumière rougeâtre et folle qui les faisait étinceler.
Il y avait surtout un magasin de coutellerie qui détachait à cru sur ses vitres de cristal des lames d'acier fort brillantes. Charlotte Corday s'arrêta.
Après avoir regardé quelques minutes tous ces instruments meurtriers et tranchants , elle entra dans la boutique. Il y avait en étalage un grand couteau à manche d'ébène dont Charlotte Corday essaya la lame avec le doigt. Ce couteau, fraîchement affilé, avait sa gaîne à côté de lui dans la montre. On en demanda trois francs ; elle les donna.
Charlotte Corday cacha ce couteau avec la gaine sous le fichu rouge qui recouvrait sa gorgi
Comme la soirée était belle, elle entra dans le jardin et s'assit sur un banc, à l'ombre des marronniers. Un enfant s'amusait aux alentours à ramasser du sable dans son tablier rouge. La figure de l'inconnue lui plaît; il s'avance, il sourit, il tourne autour du banc avec des minauderies (la beauté attire les enfants). Puis enfin, devenu tout à fait familier, il renverse bravement sur les genoux de la dame sa petite tête blonde et bouclée ' .
Charlotte le prend alors dans ses bras, et fixe sur l'enfant un regard mélancolique ; une foule de pensées tendres et profondes sort pour elle, aux brises du soir fraîchissantes, de la vue de ce petit
1 Historique.
être assis innocemment sur ses genoux.
Elle songe malgré elle aux joies de la maternité, à la famille, à l'amour ; elle se dit que peut-être c'est folie d'immoler à de vaines chimères le bonheur doux et facile que lui offre la nature. Les agitations où la jettent, depuis six mois, les événements et les affaires publiques se calment dans le regard limpide de cette petite créature blonde ; elle se surprend les yeux pleins de larmes devant son sourire ingénu ; de frais et joyeux souvenirs de cet âge lui reviennent follement au cœur. A la vue de tant de sérénité, de giâce, d'oubli, de pardon <l<tout, peints sur le visage rose de l'enfant, elle sent sa féroce résolution mollir et sa vengeance lui échapper des mains.
Cependant les petits doigts fureteurs et curieux de l'enfant, qui fouillaient depuis un instant sous le fichu rouge de Charlotte, en tirent, pour jouer, le sinistre couteau... A cette vue, elle pâlit, se lève, jette autour d'elle un regard inquiet , dépose l'enfant à terre , et s'éloigne , rentrant le couteau sous le fichu et le fatal secret dans son sein.
A la sortie du jardin, elle rencontre un cocher de fiacre dont les chevaux attendaient au repos devant la porte d'une maison.
« Citoyen cocher , lui dit-elle , l'adresse du citoyen Marat, s'il te plaît.
— Rue des Cordeliers, n. 50. »
Et, de peur que cette femme ne vienne à l'oublier, il l'écrit lui-même au crayon sur un chiffon de papier blanc.
Ceci fait , Charlotte Corday rentre à son hôtel.
Si quelque chose nous étonne, c'est l'absence de tout sentiment religieux à la veille d'une exécution si terrible et si au-dessus de la nature; pas d'église éclairée de cierges , pas d'autel ensanglanté par le vi n du calice, devant lequel , comme Jacques Clément, elle passe la nuit à genoux ; pas même de vieux crucifix d'ivoire au pied duquel cette femme vienne, dans la prière et le jeûne, appuver la faiblesse de son bras sur la force de Dieu.
Ceci prouve, à notre avis, combien la philosophie du dernier siècle était
vido.
Comme Dieu n'entrait pour rien dans les conseils el les résolutions do Char-
lotte Corday, il se retira de l'acte que cette femme allait commettre, en sorte qu'elle frappa un coup héroïque mais inutile.
Le lendemain, Du Perret vint à son hôtel , comme il le lui avait promis ; après avoir devisé avec elle environ un quart d'heure, il la conduisit au ministère. Charlotte Corday ne put retirer des mains de l'administration les papiers de son amie. Elle prit alors congé de Du Perret , en le remerciant et en lui faisant défense de revenir la voir.
« Vous savez ce que je vous ai dit hier, ajouta-t-elle ; fuyez au plus vite ; fuyez avant ce soir, car demain il ne serait plus temps. »
Après avoir satisfait à l'amitié. Char-
118 CHARLOTTE CORDAT.
lotte Corday tourna toutes ses forces et toutes ses résolutions vers le véritable but de son voyage. Elle avait adressé le matin, parla poste, la lettre suivante à Marat :
«■ Citoyen ,
« J'arrive de Caen. Votre amour pour la patrie me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événements de cette partie delà République.
Je me présenterai chez vous vers une heure. Ayez la bonté de me recevoir et de m'accorder un moment d'entretien ; je vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.
Il y avait ici une énigme terrible, et comme une lame de couteau cachée sous cette dernière phrase. Mademoiselle de
Corday, n'ayant point reçu de réponse, reprit la plume vers quatre heures du soir :
« Je vous ai écrit ce matin , Marat; avez- vous reçu ma lettre? Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte. J'espère que demain vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète ; j'arrive de Caen ; j'ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté; je suis malheureuse ; il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection.
<r Charlotte Corday. »
Ce billet écrit , elle le plia et le mit dans son sein *.
1 Ce second écrit devait être remis h la servante
120 CHARLOTTE CORDAT.
A sept heures moins un quart , Charlotte Corday monta dans un fiacre sur la place des Victoires :
<r Où allons-nous? demanda le cocher.
— Rue des Cordeliers, n° 50,» répondit une voix douce et claire comme celle d'un enfant.
de Marat , dans le cas où celui-ci aurait fait refuser sa porte.
"La maison de Marat.
Le fiacre, lancé au petit trot, s'arrêta, après une course d'un quart d'heure, devant une maison froide et terne ; c'est là, suivant le langage emphatique du temps, que le monstre de la Montagne avait établi son repaire.
La maison de Marat, rue des Cordeliers, 50 (aujourd'hui rue de l'Écolede-Médecine, 18), est encore debout; elle ne manque pas de caractère. Cette masse monolithe, percée d'assez hautes fenêtres, frappe le regard par son aspect solitaire, rigide et morne. Il y a une physionomie pour les habitations comme pour les hommes. Cette maison, à cause de son air particulier , avait été choisie entre toutes par la Providence pour servir de témoin et de sombre décor à l'une des scènes les plus tragiques du grand drame de la révolution.
Elle a bien subi, depuis ce temps-là, quelques réparations; mais on aurait beau la blanchir, qu'on ne lui ôterait pas sa tristesse; avant le soir du 15 juillet , cette tristesse était un près-
sentiment; depuis, c'est un souvenir.
On lit encore sur le mur, marqué en lettres pâles : « ou la m . . . > ; c'est le reste de cette inscription redoutable :<r La fraternité , l'indivisibilité ou la mort. »
Hélas ! ce grand mot dans lequel tous les autres viennent se perdre, finit par s'effacer lui-même sous la lime du temps ; un ancien a dit : « La mort meurt, mors moritur. »
Une bordure de bois peinte en noir encadre l'entrée sur la rue et donne à toute la maison l'air d'être en deuil; une sorte de vestibule carré, avec une mauvaise loge de portière à droite, conduit dans une petite cour humide où le pavé tout crasseux de mousse envoie à la surface une fraîcheur mortelle dans les temps de pluie. Cette cour est bornée
par une aile de bâtiment entachée de moississures et de lézardes. Il y a un puits à l'un des angles. Un escalier à marches de pierre huileuses prend naissance sur la droite et conduit, appuyé d'une rampe de fer, à un palier assez large, éclairé par un double vasistas. Sous l'escalier, l'œil plonge dans un renfoncement sordide, où s'entassent pêle-mêle de vieux ustensiles de ménage et où s'ouvrent confusément des portes de caves, comme des bouches ténébreuses.
Cette maison était maquée pour un événement sinistre ; elle n'a pas sur ses murs , comme certains châteaux du moyen âge , une rouille sanglante ; sa mine glaciale et tumulaire lui donne plutôt l'air d'une morgue que d'un coupe-gorge; en logeant Marat , elle ne
logeait guère, en effet, depuis deux mois, qu'un cadavre.
On est frappé, du reste, à l'aspect des lieux , de la ressemblance intime qui règne entre cette maison et l'âme de Marat dans les derniers temps ; c'est quelque chose de morne, d'humide, de froid, de carré, de tout d'une pièce; les fenêtres de la rue s'ouvrent sur un pavé boueux, sur un ruisseau fétide. A l'intérieur, les murs qui suintent, la cour mousseuse, l'escalier mouillé de sueur froide , lui donnent un air de maladrerie.
Charlotte descendit alerte et pimpante du fiacre arrêté devant la porte cochère. Les voisins se souvinrent plus tard de s'être surpris à regarder dans la rue une belle femme qui sortait de voiture , avec un ruban vert dans les cheveux.
Elle eut d'abord à affronter dans sa loge une portière à mine bourrue , vraie cerbère femelle , qui, sachant son locataire obsédé et malade , refusait impitoyablement l'entrée de la maison. Charlotte Corday fit instance. Soumise par ce ton pressant et résolu , la portière la laissa monter. Marat occupait le premier étage ; Charlotte Corday s'arrêta devant une porte à droite , peinte en gris : c'était là.
Un certain froid la prit au cœur ; derrière celte légère cloison était son ennemi ; derrière cette planche était aussi tout dressé et menaçant son avenir à elle , l'échafaud.
Jl était encore temps de reculer, de retourner à Caen ou de faire voile vers l'Angleterre ; il y avait sous les arbres de
la Normandie ou sur les côtes blanchissantes de la Grande-Bretagne des plaisirs faciles et permis qui l'attendaient jeune et belle femme entre leurs bras amoureux. La lutte qu'elle allait engager avec Marat était une de ces luttes irrévocables où le vainqueur laisse, comme l'abeille , sa vie dans la plaie qu'il a faite. Le seuil de cette porte franchie, il n'y avait plus moyen de jamais revenir sur ses pas ; cette porte où elle allait frapper était la porte de son tombeau.
Elle hésita : la main la plus courageuse aurait frémi devant cette entrée redoutable, au-dessus de laquelle était écrite, en lettres visibles pour l'imagination frappée de cette femme , la terrible sentence des damnés : « Laissez à la porte toute espérance ! »
i28 CHARLOTTE CORDAY.
Elle avait bien rêvé, le coup fait, de s'enfuir et de chercher à gagner un port de mer ; mais c'était une chance si douteuse , un fil si léger et si fragile pour y suspendre tout le poids de son crime, qu'en vérité elle n'y comptait guère.
Heurter le bois de cette porte , c'était éveiller le bruit sourd et terrible que rend la planche du cercueil quand on y touche.
Et puis, il y a quelque chose d'horrible dans le moment de calme qui précède une action furieuse et violente comme le meurtre d'un homme. Elle sentait le besoin de rassembler toutes ses forces pour soulever, avec ses mains blanches et délicates, le couteau de l'assassin. Ses pieds avaient pris le froid du carreau ; elle se tenait droite et ira-
CHARLOTTE COUDA Y. 129
mobile comme la statue de Judith ; sa main pesait cent livres.
Cependant, quelqu'un montant derrière elle dans l'escalier, et la résolution immuable qu'elle avait formée au fond du cœur l'emportant , les hésitations de ce bras vengeur et troublé devant cette porte fatale cessèrent : sept heures venaient de sonner.
Charlotte Corday frappa.
Une voix de Sirène,
Marat était couché dans son bain.
Le cabinet où siégeait la baignoire était pauvrement éclairé par une fenêtre à guillotine qui prenait jour sur la cour,
Il y avait pour tout meuble un billot
132 CHARLOTTE COKDAY.
de bois, sur lequel étaient jetés pêlemêle des papiers, des plumes et un encrier de plomb ; Marat écrivait.
Il signait son nom au bas d'une pétition au ministre, en faveur d'une pauvre veuve, mère de quatre enfants ' , qui avait reclamé le secours de l'ami du peuple.
Depuis quelques jours, Marat, comme nous l'avons dit, ne pouvait se tenir hors de l'eau sans être dévoré par des souffrances aiguës; ce petit homme volcanique et agité s'essayait à prendre dans la baignoire l'attitude et le repos du cercueil où il allait bientôt dormir.
Dans ces moments de solitude, Marat, en proie aux horreurs d'une mort prochaine qui s'avançait lentement et à pas
1 Historique.
certains sur son corps en dissolution, avait le cœur percé par un glaive intérieur ; il saignait en dedans d'une blessure profonde et incurable.
Toute sa vie, cet homme avait renfermé sa souffrance en lui-même.
Aux approches du tombeau ces douleurs sortaient en foule de son sein déchiré et le suffoquaient. Il passa un regard morne sur sa vie de crucifié. Au souvenir des maux endurés pour la cause de la révolution, il se demanda s'il n'aurait pas mieux fait de rester aux travaux calmes et sérieux de la science. Il rentra en esprit dans sa petite chambre de Versailles où les oiseaux venaient becqueter les miettes de pain sur le bord de la fenêtre et où les arbres voisins jetaient leur ombrage vert. Puis, il s'in-
terrogea tristement sur le peu de joie sombre et mêlée d'écume qu'apportait au cœur dans les orages civils la toutepuissance du succès.
Marat,ce persécuté qui, avecle temps, s'était fait persécuteur, offrait dans ce moment-là un exemple frappant et terrible de ce qu'il avait écrit lui-même autrefois : « On serait tenté d'accuser le ciel et de nier sa justice, si l'on n'était un peu consolé en voyant les affreux tyrans partager eux-mêmes les maux qu'ils font souffrir aux autres*. »
Ce grand exécuteur des justices divines, était tombé aux mains froides et douloureuses du dernier supplice : il souffrait plus des tourments de son
1 Les Chaînes de l'esclavage.
cœur, que les prisonniers du bourreau ; la maladie se montrait pour lui dure et raffinée, elle jouait avec son corps expirant comme avec une victime privilégiée qui avait à expier dans une seule mort toutes les morts violentes dont elle était l'auteur.
Dieu purifie par le charbon ardent et par le lit d'épines, avant de les retirer du monde, ceux sur lesquels est tombée la mission odieuse d'épurerle monde par le glaive.
Marat pensait, au milieu de ses maux et de ses défaillances , aux dures privations, aux mœurs austères, à la solitude où il s'était volontairement condamné pour faire triompher sa cause. Un triste regret le prit malgré lui de toutes les choses dont il aurait pu jouir et qui
auraient peut-être comblé l'abîme sombre de son cœur. Il songea a « ces heureux instants qu'on passe entre les bras d'une tendre maîtresse , quand , après avoir senti plusieurs fois la flamme couler dans ses veines , on succombe à la violence du plaisir , on se pâme dans ses vives émotions, on se repose ensuite languissamment sur le sein de cet objet chéri, et l'on se sent entraîné peu à peu dans une léthargie profonde , dans une douce insensibilité1. »
Tout à coup, Maral entend dans l'antichambre la voix rauque et rude de sa servante en combat avec une autre voix très jeune dont le timbre clair et séduisant vient le frapper dans son bain.
1 De l'homme, par .îean-Paul Marat.
« Le citoyen Marat?
— C'est ici; mais il n'y est pas.
— J'aurais absolument besoin de le voir; j'arrive de Caen ; je lui ai écrit ce matin.
— On vous dit qu'il ne peut recevoir : il est souffrant. Revenez un autre jour.
— Je vous prie en grâce de lui dire mon nom. 11 doit avoir reçu ma lettre. Je suis sûre qu'il ne me refusera pas une courte entrevue. »
La servante résistait avec une humeur impitoyable ; déjà Charlotte Corday reprenait tristement le chemin de la porte que la vieille Catherine semblait avoir hâte de refermer.
Cependant une douce émotion était venue au cœur de Marat avec cette voix si fraîche. Il lui sembla ne pas l'en-
tendre pour la première fois ; cette voix adolescente le reporta en arrière vers les années printanières et meilleures de sa jeunesse. Touché d'un timbre si pur qui semblait la musique naturelle d'une belle âme, il appela sa servante Thérèse. « Laissez entrer, lui dit-il.
— Mais , citoyen , vous êtes accablé d'affaires , vous souffrez ; le médecin vous a défendu de recevoir.
— Les médecins sont des ignorants qui ne peuvent rien pour me guérir : je je ne veux pas subir leur joug.
— D'ailleurs vous ne devriez pas accueillir comme cela, chez vous, le premier venu. 11 court des bruits d'assassinat ' : vous savez vous-même que les
» Voir la Chronique de Paris du 1*2 JuiHot.
royalistes et les Girondins se remuent.
Marat, je vous ai prédit que vous mourrez de la main d'une femme ' .
— * Il est vrai , reprit Marat , après un silence et avec un sourire amer :
mais je ne crois pas à ces sottises : les femmes ne m'aiment pas assez pour me tuer.
— Ainsi je vais renvoyer cette importune.
— Non , vous dis-je, laissez entrer ; Cette fille vient de Caen où sont les députés rebelles ; elle m'a écrit ce malin, elle est malheureuse*. »
La servante alors obéit en murmu-
1 Historique. La vieille servante de Marat nommée Catherine se piquait de sorcellerie, et annonçait l'avenir.
rant , et fit entrer l'inconnue dans le cabinet où était la baignoire.
Quand Charlotte Corday entra, Marat avait la figure penchée sur sa poitrine nue.
Le haut de la tête était enveloppé dans un mouchoir blanc ; un drap vert ramené sur la baignoire le couvrait jusqu'à mi-corps. Quoiqu'il fût naturellement laid, Marat avait gagné à la souffrance une certaine beauté sombre et amère :
on l'eût pris dans sa baignoire pour un Christ au tombeau.
De temps en temps, l'humanité foulée et tordue jetteuncri, et ce cri, c'est Job, c'«st Jésus, c'est Marat !
Né de parents obscurs, Marat avait, en venant au monde, apporté dans ses membros faibles et maladifs dos douleurs
invétérées. Sur son chemin , il n'avait rencontré qu'esclaves fouettés de verges , que pauvres servant à essuyer les pieds des riches , que nations serrées sous le pouvoir d'un maître comme la grappe sous le pressoir. Plongé dans cet océan amer, sa nature molle et absorbante s'emplit alors des misères du peuple comme l'éponge de la bourbe de l'eau.
Son premier discours aux hommes fut un cri de douleur. Plus tard , il secoua de ses mains m aigres et rebelles les haillons de l'indigent pour en chasser la poussière sur le front des heureux ; médecin , il revêtit la chemise mouillée de sueur froide et tachée de sang ; homme, il se chargea de toutes les souffrances de l'humanité. Il commençait à n'en pouvoir plus ; il avait bu le calice jusqu à
la lie; il était abreuvé; il était soûl. Loin de lutter contre la mort, comme le taureau révolté et vaincu qui tombe de lassitude sur ses deux genoux , il tendait la gorge au devant du couteau.
Le cabinet sombre où entrait Charlotte Corday est rejeté sur le derrière de la maison ; un silence morne y règne jour et nuit; une fenêtre à compartiments massifs et à verres obscurs reçoit, comme nous l'avons dit , sa lumière de la cour.
La femme se tient immobile près de la baignoire.
La présence de la Gironde et de la Montagne , dans la personne de Charlotte Corday et de Marat, allait amener une lutte terrible entre les deux ennemis : Charlotte porte déjà la victoire
dans ses grands yeux éblouissants, dans sa santé robuste, dans l'éclat de son teint, dans son bras magnifique, au bout de sa main ferme et résolue.
Marat est couché dans le bain , les bras étendus ; un drap blanc , jeté négligemment, tapisse l'intérieur de la baignoire. On dirait un linceul.
La femme est debout ; elle regarde fixement; sa figure a cette beauté extraordinaire et fatale que donne l'audace d'une grande action.
La vieille servante referme la porte de ce cabinet sombre et étroit où Charlotte Corday touche presque Marat.
Xe Cadavre.
Un grand cri sort tout à coup du cabinet où était Marat : « A moi , ma chère amie , à moi ! »
Et ayant poussé ce cri , il tourna la
tète de côté et expira.
La gouvernante et quelques femmes il " 10
de la maison se précipitent vers la baignoire ; elles trouvent Marat perdant le sang à gros bouillons par la gorge, les yeux ouverts , remuant la langue et ne pouvant tirer aucune parole. Un couteau qui avait servi à commettre le crime était tombé à terre , à côté de la baignoire.
Charlotte Corday se tenait debout du côté de la fenêtre ; dans le premier moment elle avait porté la main à ses cheveux : calme , sévère et hautaine , elle semble maintenant retenue auprès du cadavre par une sorte de vertige.
L'orgueil du succès , le sentiment de l'immense chose qu'elle venait de faire la plongent dans un enivrement mortel; tuer Marat , c'était tuer le roi plébéien de la révolution.
Le commissionnaire Laurent Basse, qui était occupé dans la maison à plier les numéros du journal de Marat, accourt aux cris que poussent les femmes ; il aperçoit alors dans l'ombre une jeune et belle fille, qui tournait le dos à la baignoire ; pour l'empêcher de s'évader, il lui barre le passage avec des chaises et lui en porte même un coup à la tête.
Charlotte Corday étourdie chancela, puis avec ce mouvement de reins magnifique, ce jet puissant de la taille et cette énergie nerveuse du jarret qu'on admire aux tableaux de Judith , elle fit un pas vers la fenêtre : mais les autres femmes se précipitèrent sur elle et lui saisirent les mains.
La citoyenne Evrard, accourue la première au cri du mourant , raconte alors
avoir trouvé l'assassin debout contre un rideau dans l'antichambre et l'avoir prise à la tête.
Un chirurgien qui logeait un étage au-dessus dans la même maison , Jean Pelletan , était descendu en toute hâte ; il s'approcha de la baignoire teinte de sang. Marat avait les yeux fixes ; une large blessure ouvrait au milieu du sein découvert ses lèvres humides et mornes.
Le bras droit échappé de la baignoire traînait à terre.
Le chirurgien chercha quelques restes de pouls sur le bras de Marat; mais ne lui en trouvant aucun, il donna ordre de le transporter dans sa chambre à coucher.
On tira Marat hors de la baignoire; tout son corps riait trempé d'eau mêlée à du sang; des gouttes abondantes tom-
bèrent à terre pendant le trajet, et marquèrent, du cabinet à la chambre à coucher une longue traînée.
On posa le cadavre sur un lit.
Le commissaire du quartier Saint- André-des-Àrcs ayant été instruit, par la clameur publique , d'un assassinai commis ruedesCordeliers, n. 20, arriva sur-le-champ. 11 trouva , au premier étage, dans l'antichambre, plusieurs hommes armés et une femme dont on tenait les mains.
Il entra ensuite dans un cabinet où il y avait une baignoire dont l'eau rougie et agitée commençait à se calmer. A côté de la baignoire, il vit une grande quantité de sang sur le carreau.
Un homme venait d'être tué là.
On conduisit le commissaire dans
150 CHARLOTTE CORDAT.
une autre chambre qui prenait vue sur la rue par deux croisées à grands verres de Bohême ; à gauche de la porte était un lit, et sur ce lit le cadavre de Marat.
La figure offrait des traces de douleurs anciennes et profondes; une dernière contorsion d'agonie avait jeté les traits de côté. Une large blessure saignait à la poitrine du mort.
Le chirurgien montrait cette blessure au commissaire , et lui expliquait en termes techniques, en y posant le doigt, les ravages qu'avait causés la lame du couteau : « Le coup porté, lui disait-il, a pénétré la clavicule du côté droit, entre la première et la seconde vraies côtes, et cela si profondément, que l'index a fait écart pour pénétrer de toute sa longueur à travers le poumon blessé, et
que d'après la position des organes il est probable que le tronc des carotides a été ouvert ; ce qu'indique encore la perte de sang qui a causé la mort, et qui sortait à flots de la plaie, au rapport des assistants. »
Et ayant regardé à côté du lit, ils y trouvèrent encore du sang.
On apporta un couteau à manche d'ébène, dont la lame était fraîchement émoulue ; le commissaire l'essaya à la blessure, et celle-ci se trouva être la gaine exacte du couteau.
Étant alors retourné dans l'antichambre, le commissaire y trouva la femme dont on tenait les mains, et l'ayant fait passer dans le salon, il l'interrogea.
Elle dit ses noms, reconnut le couteau et avoua elle-même avoir tuéMarat.
Mystère.
On ne sait rien de ce qui se passa entre Charlotte Corday et Marat: ce sombre cabinet où élait la baignoire ne laissa sortir aucune parole ; mais au bout de quelques minutes, il avait rejeté
dehors un cadavre et une femme accusée à mort.
Faut-il admettre le récit froid et banal des historiens, ou bien faut-il croire que la poitrine du malade, émue devant cette belle jeune femme, alla chercher d'ellemême la pointe du couteau '?
1 Nous avons entre les mains une lettre inédite de Julie Candeiile qui prétend tenir de la gouvernante même de Marat quelques détails curieux ; celleci par prudence, et selon la lettre par jalousie, venait de temps en temps écouter à la porte. Marat aurait, suivant ce récit, dans un moment d'abandon et de familiarité touché le bras de Charlotte Corday. A ce geste imprudent que cette jeune fille prit pour une insulte de la part de son ennemi mortel, le visage de Charlotte indignée se couvrit d'une vive rougeur, et sa main qui fouillait depuis quelques instants sous son fichu, en tira un couteau dont elle enfonça la lame très avant dans le corps de Marat.
A nos yeux, ce dernier combat eut surtout le caractère d'une lutte morale; ce n'étaient pas une femme et un homme , c'étaient deux idées qui s'affrontaient. La Gironde avait envoyé un bras sur Marat. Les duels terribles et longtemps préparés à l'avance se terminent brutalement entre quatre murs , par un couteau tombé à terre trempé de sang, un homme étendu mort sur le carreau et un assassin saisi aux cheveux.
Si la tradition mêle une autre sentiment à ces crises révolutionnaires , c'est qu'en effet la patrie et la liberté avaient jeté alors dans les têtes des vengeances, des spasmes, des transports, des fureurs jalouses qui ressemblaient fort aux égarements du r œur.
Dans toutes les grandes choses il y a
de l'amour, et par conséquent de la folie; la révolution fut un délire; mais, toutes ces grandes et sublimes démences ont leur raison plus haut dans l'intelligence calme qui gouverne le monde.
La liberté veut des tempéraments robustes : on n'enlève ses faveurs que par force et avec passion : voilà pourquoi les anciens en ont fait une femme.
Charlotte Corday fut , vis-à-vis de Marat, un parti qui en dévore un autre; on trouva bien une blessure ouverte au flanc de cet homme; mais le couteau ne vint ici qu'à l'aide d'une puissance morale bien autrement terrible. Le parti de la Gironde n'avait rien pu jusque-là, parce qu'il n'avait rencontré que des hommes amollis ; il lui fallait le bras et la lêtede celle femme pour porter se* coup.
On peut écrire longuement pour ou contre Barbaroux, Charlotte Gorday et Marat: mais, il y a ici un juge qui tranche net toutes discussions , et qui met chacun à sa place, c'est le succès.
En histoire, nous croyons que la valeur des personnages mis en scène se décide par l'événement : Marat était plus fort que Barbaroux et que les autres Girondins puisqu'il les détruisit ; Charlotte Gorday était plus forte que Marat puisqu'elle le tua.
Lin te r rogatoire .
Cependant le salon où Charlotte Corday subissait les questions du commissaire Guellard se remplissait de moment en moment : Maure, Legendre, Marino, Louvet, Chabot et quelques autres dé-
pûtes à la Convention étaient accourus au bruit de la mort de Marat.
Des gardes contenaient le peuple au dehors et défendaient l'entrée de la porte.
Guellard ayant donné ordre de fouiller l'accusée, on trouva dans ses poches un passeport ', des assignats2, de l'argent3, une lettre à l'adresse de Marat , une montre d'or ; mais ayant mis la main sous son fichu, on en tira une gaine
1 Voici cette pièce : Laissez passer la citoyenne Marie Corday, domiciliée à Caen , département du Calvados , âgée de vingt-quatre ans , taille de cinq pieds un pouce , cheveux et sourcils châtains , yeux gris, front élevé, uez long , bouche moyenne , menton rond fourchu , visage ovale.
2 150 livres.
■ 50 écus.
en chagrin, le commissaire présenta à cette gaine la lame du couteau qui y entra sans résistance.
L'accusée avait les mains liées étroitement par des cordes.
Chabot, qui promenait depuis quelques instants sur elle un regard cynique, avança la main vers la gorge de cette femme ; croyant voir dans ce geste un horrible outrage, Charlotte Corday se relire vivement , un nuage de pudeur offensée monte à ses joues vierges et un éclair terrible s'allume dans ses yeux : mais dans le premier mouvement d'alarme elle avait jeté avec tant de fureur ses épaules en arrière, que les cordons, les épingles et les boutons qui retenaient son corsage , rompirent brusquement;
elle se trouva tout à fait découverte n il
devant les regards curieux des assistants !.
Par un instinct charmant de femme surprise dans ses mystères, elle abaissa sur ses deux genoux ses seins effarouchés, et forma, gracieusement accroupie à terre, une statue de Vénus pudique.
Les trésors que ce mouvement subit avait mis à nu et que Charlotte Gorday s'efforçait en vain de cacher entre ses genoux , étaient d'une beauté parfaite : mais la figure de la patiente semblait si alarmée, le rose de la pudeur colorait si saintement son front ; ses grands yeux abaissés regardaient par -dessus l'épaule avec tant de dignité, que nul des hommes peu délicats qui assistaient
1 Historique.
à cette scène ne se permit un geste, un sourire.
Charlotte Gorday avait les mains attachées; « elle demanda, en les présentant à ses bourreaux, qu'on les lui déliât, pour qu'elle pût se rhabiller; il n'y avait point là de femme son embarras était extrême ; celui qui remplit ce devoir était si près d'elle ! ' »
Quand on lui eut dégagé les mains, elle se tourna en face du mur et répara à la hâte le désordre pénible de sa toilette. On était fort avant dans la nuit : quelques chandelles ternes grésillaient 'dans le salon. Cette obscurité lui permit de rentrer sous le voile ces appas sacrés de la femme vierge et modeste, sans que
Harmand (de la Meuse).
le regard des hommes ait eu le temps de les profaner.
Pendant tout ce débat, le billet qui, caché dans le sein de Charlotte Corday, avait attiré le regard et la main de Chabot , était tombé à terre. Celui-ci le ramassa. C'était un bulletin du Calvados où se trouvait écrit à la plume le nom de Barbaroux.
On profita du moment où elle avait les mains libres pour lui faire signer son interrogatoire. Elle en demanda lecture; Mademoiselle Corday écoutait avec calme ; quand le sens de ses réponses lui semblait altéré elle priait de le rétablir; quand on lui présenta la plume, elle la reçut entre ses doigts blancs et oisifs comme ceux d'une fille de qualité, et la manche relevée, elle écrivit d'une main
ferme son nom au bas du procès-verbal*
«(Messieurs, dit-elle ensuite en présentant aux hommes de justice ses poignets délicats, tout rouges et meurtris par les cordes étroitement serrées à vif sur la peau , s'il vous est indifférent de me faire souffrir avant de mourir, je vous prierai de permettre que je rabatte mes manches ou que je mette des gants sous les liens que vous me préparez. »
Les assistants étaient touchés malgré eux de la beauté extraordinaire de cette femme qui, simple, terrible et grave, rayonnait dans l'ombre de la chambre comme une vision.
On lui permit de rabattre ses manches, et elle passa des gants.
Le moment était venu de faire subir à l'accusée la confrontation avec le cada-
vre.Elle passa accompagnée des hommes de justice dans la chambre à coucher.
Chabot éclaira un chandelier à la main le lit où était étenduMarat. Cette chose nue et morte se détachait dans l'ombre sous un ton de lumière blafarde qui la rendait encore plus horrible. A cette vue, la femme se troubla. La plaie ouverte à la gorge du mort avait cessé de jeter du sang ; elle était là béante et morne sous les veux de Charlotte Corday comme une bouche qui l'accusait :
« Eh bien! oui, dit-elle, avec une voix émue et pressée d'en finir, c'est moi qui l'ai tué! »
A ces mots, elle tourna le dos au cadavre et traversa le salon d'un pas résolu ; en passant dans l'antichambre, elle jeta un regard au cabineloù était la baignoire.
Drouet et Chabot furent chargés de la conduire dans un fiacre à la Conciergerie.
11 était trois heures du matin .
Charlotte Corday descendit l'escalier entre deux gendarmes. Un nombreux rassemblement formé à la chute du jour devant la porte de la rue n'avait pu être dissipé. Des cris menaçants retentissaient au dehors et demandaient la mort de l'assassin. Au moment où Charlotte Corday monta dans le fiacre, l'indignation de la foule éclata ; quelques furieux suivirent la voiture et cherchèrent à arrêter la tête des chevaux ; mais Drouet avant mis la figure à la portière et ayant commandé au nom de la loi , toute celte multitude lancée s'arrêta et garda le silence.
Ceci prouve combien ceux qui représentent l'autorité détruite en 95 sont dans l'erreur. La couronne ne constitue pas le pouvoir ; le signe n'est pas la chose.
A vrai dire, la foule ameutée dans la rue contre Charlotte Corday avait raison dans sa colère et son indignation : — Marat était le roi plébéien de Paris; on ne devait le frapper qu'à la tête !
ï«e lit de parade.
Une grande nouvelle saisit la ville de Paris à son réveil : Marat vient d'être assassiné par une femme!
L'aube si matinale au mois de juillet éclairait à demi les rues désertes. Quel-
ques groupes mornes se formaient sur les places. Les ouvriers qui sortent les premiers furent instruits d'abord; en descendant de chez eux pour recommencer leurs travaux de la veille, ils rencontrèrent ces mots placardés aux murs : — <r Peuple , Marat est mort , lu n'as plus d'ami ! »
La consternation fut profonde.
Ces paroles se répétaient sur un ton lugubre de la ville aux faubourgs : « Marat est mort ! »
Le peuple avait une figure désolée.
Les enfants versèrent des pleurs; les femmes des halles poussèrent des cris de désespoir : les sans-culottes frémirent ; ce fut une tristesse amère et terrible, la tristesse du lion.
Marat était aimé.
Né dans l'étable, accablé d'affronts, pauvre, humilié, tordu , abreuvé de vinaigre et de fiel , il ne manquait plus qu'une chose à cet homme pour accomplir jusqu'au bout sa mission de sauveur du peuple, c'était d'être tué. Une telle fin ne pouvait lui manquer; ces natures remuantes et inquiètes qui rattachent à elles toutes les souffrances de l'humanité, gênent trop le repos et la possession des maîtres du monde pour qu'on les laisse faire impunément.
Au reste, Charlotte Corday en touchant Marat de ses mains jeunes et puissantes ne le tua point : elle le ressuscita.
Cette mort brutale, le releva encore dans le cœur des malheureux. Le peuple, naturellement porté à la superstition,
fit un (lieu de Marat. Une sorte de culte s'établit autour de sa mémoire; on affichait son buste ou son portrait sur le devant des maisons ; les parents donnèrent son nom à leurs enfants ; des images, représentant un cœur percé, coururent entre toutes les mains avec cette inscription : « Cœur de Jésus, cœur de Marat, ayez pitié de nous! *
Jésus et Marat, ces deux cris de douleur, ces deux rebelles pendus en croix les bras chargés de toutes les misères du monde, ces deux boucs émissaires couchés sur le flanc, avec la gorge ouverte par le couteau , sont en effet les deux symboles de l'humanité souffrante et esclave !
Voilà à quel point de vue le peuple, qui a un instinct droit et juste, réunis-
sait ces deux noms. Autrement, il y aurait de l'impiété à vouloir enlever, de la pâle et douce figure du Christ, l'auréole divine.
Dans les clubs, la nouvelle de la mort de Marat fut accueillie par des sanglots, des cris et des marques de douleur désordonnées. On couvrit son buste, aux Jacobins, d'un laurier et d'un crêpe.
La Convention s'était réunie dès le matin. A l'ouverture de la séance, le président, d'une voix basse et émue :
« Citoyens, un grand crime a été commis hier sur la personne d'un des représentants du peuple : Marat n'est plus. »
Ces douloureuses paroles, prononcées lentement, tombèrent dans le silence lugubre delà salle.
On entendit ensuite les discours des sections qui, par la bouche de leur orateur , vinrent témoigner à l'assemblée leurs regrets et leurs chagrins sur la perte qu'elles venaient de faire. Ils y mêlèrent des éloges vrais et sentis pour le mort. «. Où es-tu, David? s'écria l'un d'eux. Tu as transporté sur la toile l'image de Lepelletier mourant; il te reste encore un tableau à faire! »
David, de sa place : «Aussi le ferai-je !»
On entendit ensuite, de la bouche de Chabot, le récit des événements de la veille. Il parla de Charlotte Corday :
« Celte femme a l'audace du crime peinte sur la figure. Avec de l'esprit, des grâces, une taille et un port superbes, elle paraît être d'un courage à tout entreprendre. Quoiqu'elle ait eu,
pendant un quart d'heure, les moyens de se détruire , elle n'en a point fait usage ; et lorsqu'on lui a dit qu'elle porterait sa tête sur l'échafaud, elle a répondu par un sourire de mépris. »
Une descente avait été ordonnée, la veille au soir, chez Du Perret; on avait saisi tous ses papiers. Il apprit alors l'assassinat de Marat par les mains de cette femme qu'il avait conduite le matin chez le ministre, et qu'il avait quittée la veille avec un pressentiment.
Il savait maintenant ce que c'était.
Du Perret essaya, au milieu des murmures, une justification difficile devant des juges prévenus contre l'accusé et aveuglés par la douleur. Une lettre ' de
1 En voici !e contenu : a Je t'adresse , mon cher
Barbaroux , remise par les mains de Charlotte Gorday, fut trouvée dans les papiers saisis chez Du Perret : la lecture de cette pièce séditieuse acheva de le perdre.
Cependant on se préparait à rendre
bon ami , quelques ouvrages qu'il faut répandre. 11 y a un ouvrage de Salles sur la constitution, c'est celui qui, dans ce moment, produira le plus prompt effet. Il faut en faire un grand nombre d'exemplaires.
Je t'écris par la voie de Rouen, pour t'intéresser à une affaire qui regarde une de nos concitoyennes. Il s'agit seulement de retirer du ministre de l'intérieur des pièces que lu lui rendras. La citoyenne qui te remettra ce paquet s'intéresse à cette même affaire. Tache de lui procurer accès auprès du ministre.
Adieu , je t'embrasse.
P. S. Ici tout va bien, nous ne larderons pas a èlre sous Ips murs de Paris.
CHARLOTTE CORDAT. 177
ïes derniers devoirs aux restes du mort.
Le mardi au soir, le corps embaumé de Marat fut exposé dans l'ancienne église des Cordeîiers. Un grand concours d'hommes et de femmes se pressait à ce spectacle. On voyait la baignoire où Marat avait reçu le coup mortel, et à côté de la baignoire, le drap et la chemise tout rouges de son sang.
Quelques femmes fondaient en pleurs.
De rares flambeaux éclairaient l'église. Marat, étendu dans sa baignoire comme sur un lit de mort, avait gardé sur sa figure froide et inanimée ce cri de douleur dans lequel il avait laissé sa vie.
La Convention vint en masse jeter des fleurs sur le cadavre. On entendit un grand nombre d^ discours ; u 12
« Hommes faibles et égarés , s'écria Drouet, vous qui n'osiez élever vos regards jusqu'à lui, approchez, contemplez les restes sanglants d'un citoyen que vous n'avez cessé d'outrager pendant sa vie. »
Cette cérémonie lugubre se prolongea très avant dans la nuit.
£a Conciergerie.
Aux cris de ces furieux jetés en travers des roues de la voiture, Charlotte Corday qui s'attendait à être massacrée, avait manqué de s'évanouir. Lorsqu'elle
reprit ses sens elle témoigna son éton*
nement de voir un peuple en révolte obéir si promptement à ses chefs.
On la transféra à la Conciergerie.
Comme la nuit était avancée et qu'elle avait besoin de sommeil, elle pria les deux gendarmes qui la gardaient de se retirer. Ceux-ci répondirent qu'ils manqueraient à leur devoir et qu'ils avaient reçu ordre de veiller sur la prisonnière nuit et jour. « C'est fort bien le jour, répondit -elle, mais non la nuit. »
Elle se coucha le plus modestement qu'elle put : les gendarmes respectèrent cette femme si grande par son courage et par sa mort prochaine. Charlotte Corday sedéfendaitd'ailleurs elle-même par la dignité de son maintien, et sans avoir besoin comme certaines femmes d'appeler à son secours cet arsenal de ver-
CHARLOTTE CORDAV. 181
tu qui vient toujours en témoignage de leur faiblesse.
Elle dormit toute la nuit d'un sommeil calme. Le sourire rose de l'innocence était sur ses joues, sa bouche entr'ouverte laissait passer un souffle doux et uniforme ; son sein voilé avec précaution s'enflait et s'abaissait régulièrement sans qu'aucun remords vînt s'y poser ; au matin elle passa , en s'éveillant, ses mains sur ses yeux, et demanda à ses gardes quel temps il faisait.
L'un d'eux ayant élevé la tête vers les barreaux qui obscurcissaient la fenêtre:
« Le ciel me semble pur, répondit-il.
— Mon cœur est de même , reprit Charlotte Corday, il n'y a pas de nuage. *
Elle répara le plus décemment qu'elle put sa toilette.
18^ . CHARLOTTE CORDAT.
Le 16 an malin, on la changea de prison. Charlotte Corday fut conduite à l'Abbaye dans la chambre même qu'avait occupée Brissot. La sérénité de son visage ne se démentit pas un instant.
Elle croyait réellement avoir rendu un service à la France en la délivrant de Marat.
Il faut admettre les actions au point de vue de leur auteur ; quand même il se tromperait dans ses calculs, celui qui croit immoler un tyran , mérite d'être jugé avec indulgence et avec gravité, surtout quand la nation offensée a pris sa justice sur le cou de la victime.
Si quelque chose même nous afflige, c'est l'illusion parfaite où vécut Charlotte Corday jusqu'à son dernier soupir.
Elle crut avoir rétabli la paix en France.
Elle s'imagina que son audace allait arrêter court la marche sanglante des événements , comme si une révolution qui tenait depuis trois ans contre les armées étrangères et la guerre civile , pouvait alors reculer devant un coup de couteau.
Ce n'était pas les hommes qu'il eût fallu tuer pour en finir avec la terreur, c'était les idées révolutionnaires , et celles-là ne meurent pas de la piqûre d'une femme.
Derrière Marat qui devait bientôt tomber, la Providence préparait depuis quelques mois un homme pour continuer son œuvre : Marat mort, Robespierre se leva.
Le 16 au soir, Charlotte Corday écrivit, dans sa prison, deux lettres.
La première était adressée à BarBscroux :
<r Citoyen ,
« Vous avez désiré que je vous fisse connaître le détail de mon voyage, je ne vous ferai point grâce de la moindre anecdote :
« Je suis partie avec des voyageurs que j'ai bientôt reconnus pour de francs Montagnards. Leurs propos, aussi sots que leurs personnes étaient désagréables, m'ont bien vite ennuyée. Je les ai laissé parler tout leur content et je me suis endormie. Un de ces messieurs, qui aime probablement les femmes dormantes, a voulu me persuader , a mon réveil, que j'étais la fille d'un homme que je n'ai jamais vu et que j'avais un nom dont je n'ai jamais entendu parler.
11 a fini parm'offrirson cœur et sa main, et voulait partir à l'instant pour me demander à mon père. Ces messieurs ont fait tout ce qu'ils ont pu pour savoir mon nom et mon adresse à Paris; mais j'ai refusé de le dire et j'ai été fidèle à cette maxime de mon cher et vertueux Raynal : qu'on ne doit pas la vérité à ses tyrans.
« Arrivée à Paris, je fus loger rue des Vieux- Augustins , hôtel de la Providence. Je fus ensuite trouver Du Perret , votre ami. Je ne sais comment le comité de sûreté générale a été instruit de la conférence que j'avais eue avec lui.
Vous connaissez l'âme ferme de ce dernier; il leur a répondu la vérité; j'ai confirmé sa déposition par la mienne :
il n'y a rien contre lui, mais sa fermeté
est un crime. Je l'ai engagé à vous aller trouver : il est trop lêtu,
« Le croirez-vous ? Fauchet est en prison comme mon complice , lui qui ignorait mon existence.
€ J'ai été interrogée par Chabot et par Lcgendre, Chabot avait l'air d'un fou ; Legendre voulait absolument m'avoir vue chez lui le matin , moi qui n'ai jamais songé à cet homme. Je ne lui connais pas d'assez grands talents pour être le tyran de son pays , et je ne voulais pas punir tout le monde.
« Au reste, on n'est guère content de n'avoir qu'une femme sans conséquence à offrir aux mânes du grand homme. Pardon , ô hommes ! ce nom déshonore votre espèce : c'était une bête féroce qui allait dévorer le reste de la
France par le feu de la guerre civile. Maintenant , vive la paix ! Grâce au ciel , il n'était pas né Français.
« Je crois qu'on a imprimé les dernières paroles de Marat. Je doute qu'il en ait proféré; mais voici les dernières qu'il m'a dites , après avoir reçu vos noms à tous, et ceux des administrateurs du Calvados qui sont à Évreux ; il me dit, pour me consoler, que, dans peu de jours il vous ferait guillotiner à Paris, Ces derniers mots décidèrent de son sort. Si le département met sa figure vis-à-vis celle de Saint-Fargeau, il pourra faire graver ces paroles en lettres d'or.
« J'avoue que j'ai employé un artifice perfide pour qu'il pût me recevoir. Je
comptais en partant de Caen le sacrifier sur la cime de la Montagne de*la Convention nationale : mais il n'y allait plus.
« A Paris, Ton ne conçoit pas comment une femme inutile, dont la plus longue vie ne serait bonne à rien , peut sacrifier sa vie de sang-froid pour sauver son pays. Je m'attendais bien à mourir à l'instant. Des hommes courageux et vraiment au-dessus de tout éloge, m'ont préservé des fureurs bien excusables des malheureux que j'avais faits.
«Comme j'étais de sang-froid, j'ai souffert des cris de quelques femmes; mais qui sauve sa patrie ne s'aperçoit pas de ce qu'il en coûte.
«r Puisse la paix s'établir aussitôt que je le désire ! Voilà un grand criminel à
bas; sans cela nous ne l'aurions jamais eue. Je jouis de la paix depuis deux jours. Le bonheur de mon pays fait le mien.
«Je ne doute pas que l'on ne tourmente mon père, qui a déjà bien assez de ma perte pour l'affliger. Je lui écrivis dernièrement que, redoutant le feu de la guerre civile, j'irais en Angleterre. Alors mon projet était de garder Y incognito sur la mort de Marat, et je voulais laisser les Parisiens chercher inutilement mon nom. Je vous prie, citoyen et vos collègues, de prendre la défense de mes parents, si on les inquiète.
« Je n'ai jamais haï qu'un seul être, et j'ai fait voir mon caractère ; ceux qui me regretteront se réjouiront de me voir dans les Champs-Elysées avec lesBrutus
et quelques anciens ; car les modernes ne me tentent pas, ils sont si vils ! Il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir pour leur pays : ils sont presque tous égoïstes.
« Ici on m'a transférée à la Conciergerie, et ces messieurs du grand jury m'ont promis de vous envoyer ma lettre. Je continue donc.
<r J'ai subi un long interrogatoire : je vous prie de vous le procurer, s'il est rendu public.
« J'avais sur moi, lors de mon arrestation, une adresse aux Amis de la Paix : je ne puis vous l'envoyer; j'en demanderais la publication, je crois, bien en vain.
« J'avais une idée, hier au soir, de (aire hommage de mon portrait au départe
ment du Calvados, mais le comité de salut public, à qui je l'avais demandé, ne m'a point répondu ; et maintenant il est trop tard.
«Il me faut un défenseur, c'est la règle. J'ai pris le mien sur la Montagne : c'est Doulcet Pontécoulant. J'imagine qu'il refusera cet honneur : cela ne lui donnerait cependant guère d'ouvrage.
« J'ai pensé demander Robespierre ou Chabot.
« C'est demain à huit heures que Ton me juge.
« Probablement à midi j'aurai vécu , pour parler le langage romain.
« On doit croire à la valeur des habitants du Calvados puisque les femmes
192 CHAIILOTTE CORDAY.
mêmes de ce pays sont capables de fermeté. Au reste, j'ignore comment se passeront les derniers moments de ma vie, et c'est la fin qui couronne l'œuvre. Je n'ai pas besoin d'affecter d'insensibilité sur mon sort , car jusqu'ici je n'ai point la moindre crainte de la mort. Je n'estimai jamais la vie que par l'utilité dont elle devait être.
« J'espère que demain DuPerret et Fauchet seront mis en liberté. On prétend que ce dernier m'a conduite à la Convention dans une tribune. De quoi se mêle-t-il d'y conduire des femmes?
Comme député, il ne devait point être aux tribunes ; et comme évêque, il ne devait point être avec des femmes. Ainsi, c'est une correction. Mais Du Perret n'a aucun reproche à se faire.
«Marat n'ira point au Panthéon ; il le méritait pourtant bien. Je vous charge de recueillir les pièces propres à faire son oraison funèbre.
« J'espère que vous n'oublierez point l'affaire de madame Forbin. Voici son adresse , s'il est besoin de lui écrire : « Alexandrine Forbin, a Mendrene, par « Zurich, en Suisse. » Je vous prie de lui dire que je l'aime de tout mon cœur.
« Je vais écrire un mot à papa. Je ne dis rien à mes autres amis ; je ne leur demande qu'un prompt oubli: leur affliction déshonorerait ma mémoire. Dites avoir au général Wimpffen que je crois lui aidé à gagner plus d'une bataille, en lui facilitant la paix.
« Adieu, citoyen ! je me recommande aux Amis de la Paix.
« Les prisonniers de la Conciergerie , Join de m'injurier comme les personnes des rues , avaient l'air de me plaindre. Le malheur rend toujours compatissant:
c'est ma dernière réflexion. »
Corda y.
Elle en écrivit ensuite une autre à son père :
« Pardonnez-moi , mon cher papa , d'avoir disposé de mon existence sans votre permission: j'ai vengé bien d'innocentes victimes, j'ai prévenu bien d'autres désastres, le peuple un jour désabusé, se réjouira d'être délivré d'un tyran ; si j'ai cherché à vous persuader que je passais en Angleterre, c'est que j'espérais garder l'incognito, mais j'en ai reconnu l'impossibilité. J'espère que vous ne serez point tourmenté ; en tons
cas je crois que Vous auriez des défenseurs à Gaen ; j'ai pris pour défenseur Gustave Doulcet, un tel attentat ne permet pas de défense, c'est pour la forme ; adieu mon cher papa, je vous prie de m'oublier ou plutôt de vous réjouir de mon sort, la cause en est belle. J'embrasse ma sœur que j'aime de tout mon cœur, ainsi que tous mes parents: n'oubliez pas ce vers de Corneille :
Le crime fait la honte et non pas l'cchafaud,
« C'est demain à huit heures que Ton me juge ; ce 16 juillet. * Corday.
La main qui a tracé ces deux lettres était plutôt faite pour jeter avec esprit de nobles et gracieuses idées sur le papier que pour écrire avec la pointe d'un
couteau sur la poitrine d'un mourant»
lie tableau de David,
Cependant la France continuait ses honneurs à la mémoire de Marat. La Convention décida qu'elle assisterait à son convoi ; son cœur fut enfermé dans^ l'urne la plus riche et la plus précieuse
CHARLOTTE CORDAT.
du garde-meuble de la couronne ; la section des Cordeliers vint demander à garder ses froides reliques sous un tombeau de gazon dans l'ancien jardin de l'Abbaye.
Il était juste qu'une brise douce et empreinte de l'odeur acre des feuilles vînt rafraîchir dans son lit de mort ce fougueux tribun qui avait brûlé son sang à servir la révolution.
Marat était mort pauvre; on trouva chez lui cinq sous en assignats.
Sa maison de la rue des Cordeliers garda pendant quelques jours son deuil et sa solitude; le moment où l'on descendît le cadavre dans la cour pour le transporter à l'Abbaye fut déchirant; la sœur de Marat, debout à une fenêtre ouverte, étendait, en pleurant, ses bras
vers le ciel pour montrer le séjour des bienheureux où venait de s'envoler l'âme du martyr.
Un grand concours de peuple assistait à cette scène touchante.
Une lettre mystérieuse fut trouvée à côté de la baignoire : « Les barbares, mon ami, ne m'ont pas voulu laisser la douceur de mourir dans vos bras ; j'emporte avec moi la consolante idée que je resterai éternellement gravé dans votre cœur. Ce petit présent , tout lugubre qu'il est, vous fera souvenir du meilleur de vos amis ; portez-le en mémoire de moi. Et ' vous jusqu'à mon dernier soupir. »
Ce billet était adressé àGusman,
1 Sans doute pour à.
Il n'est guère probable que Marat ait eu la force de tracer des mots à la plume après le coup mortel ; cependant ce billet est bien de son écriture. Faut-il l'attribuer plutôt à un sombre pressentiment et croire qu'il a été écrit dans le bain avant l'événement par la main languissante du malade:
Marat, dans le peuple, passait pour prophète; on trouva, après sa mort, qu'il avait prédit la fuite du roi , les sourdes menées de Mirabeau et la défection de Dumouriez.
Nous ne finirions pas si nous rapportions ici toutes les oraisons funèbres qui furent prononcées sur sa tombe. On y racontait son histoire en termes très enflés; le proscrit , le buveur de sang , le monstre, était devenu tout à coup,
comme par surprise, et grâceà l'éclat que la mort répand sur tout ce qu'elle touche un grand homme, un martyr, un dieu.
Marat avait reçu le jour à Boudry en Suisse : « Je ne suis pas comme vous , disait-il avec orgueil dans sa feuille, né d'hier h la liberté : j'en ai sucé l'amour avec le lait de ma nourrice. »
« Grâceà Dieu! s'était au contraire écriée Charlotte Corday, après lui avoir porté le coup de la mort , il n'était pas Français. »
La vérité est que Marat n'était d'aucun pays; citoyen du monde, il accourait partout où il voyait une chance de délivrance pour l'humanité ; sa patrie, ce n'était niNeufchâtel, ni Londres, ni Amsterdam, ni Paris, c'était la révolution.
Plusieurs journalistes prirent après
sa mort le nom de Marat; il y en avait un à Lyon, un autre à Calais, deux à Marseille , trois à Nancy : mais cette audace révolta les chefs de la Montagne : « Tl n'y a eu qu'un Marat, s'écriait Saint- Just , dans un sentiment d'admiration :
ses successeurs sont des hypocrites dont rougit son ombre. »
Cependant David avait pris l'engagement de peindre Marat tué dans son bain. Il songeait ardemment à retirer sa promesse. Nuit et jour il travaillait avec une verve intarissable; l'ouvrage sortit enfin de l'atelier. Sous sa main révolutionnaire, le pincean avait heureusement c reproduit les traits chéris du vertueux ami du peuple.1»
1 David à la Convention.
Quand nous avons cité plus haut ce tableau, nous ne l'avions pas vu ; nous en parlions sur tradition, et ici , comme toujours, la tradition nous a trompé. Il n'y a pas de tête de Charlotte Corday dans la composition de David. Le peintre a au contraire eu soin d'écarter de son sujet le personnage et le mélodrame. Au moment où l'artiste prend sa scène , le coup est porté : Marat a cessé de vivre; le coateau est tombé à terre; la femme a disparu.
Il estdifficile d'en tendre d'une manière plus simple et plus terrible le dénouement de cette sombre tragédie. Le mort, abandonné à lui-même, gagne singulièrement : il n'y avait qu'un témoin possible à cette scène morne , la solitude.
C'est dans les ressources de son art
que David a cherché l'effet et le mouvement. Jamais le pinceau n'a poursuivi si avant la vérité dans la chair, et cela sans effort, sans secousse, sans perte d'haleine ; une lumière drue et fluide éclaire d'un seul jet les bras nus du cadavre ; la poitrine pleine d'ombre s'obscurcit puissamment ; la plaie furieusement ouverte à la gorge vient de se calmer : la tête semble endormie dans la mort comme dans un sommeil ; l'art de ce temps-là était plus spiritualisle qu'on ne le croit généralement ; la révolution sortit avant tout d'un mouvement d'idées; elle fut jusqu'au bout pleine d'agitation et de grandeur ; et toute grande chose porte à Dieu.
De tous les ouvrages sortis de la main de David celui-ci est le plus dans le sen-
tiraenl moderne ; c'est l'art comme nous le voulons, nous fils du mouvement et de la forme, comme nous le sentons avec nos entrailles chrétiennes, émues et déchirées depuis dix-huit siècles par les inquiétudes de l'avenir.
A côté de la baignoire est le gros billot de bois où Marat exécutait les ennemis delà révolution avec une plume trempée dans un encrier de plomb.
Le couteau , honteux et humilié du crime qu'il vient de commettre, traîne misérablement à terre ; voilà tout ce qu'il reste du combat; la main qui a plongé la lame dans la blessure s'est retirée; ce couteau d'ailleurs en dit assez.
Quand David eut terminé son tableau, quand il eut peint l'homme tué , quand il eut tiré de cette chair palpitante le
cri de la mort, quand il eut éclairé tout cela d'une lumière tragique, alors il prit son pinceau et écrivit au bas ces mots simples et touchants qu'on a eu tort d'effacer :