‹ Charlotte Corday et Madame RolandChapitre 1 sur 49 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

La Révolution , celte ère héroïque de la France, sera un jour pour le drame une mine précieuse et inépuisable. Mais aujourd'hui , dira-t-on , peut-être sommes-nous encore trop près de cette époque mémorable pour en ranimer les grandes figures avec ce coup-d'œil

sûr, avec ce sens pénétrant et impartial, nécessaire au poète dramatique comme à l'historien.

Selon nous , pour de tels événements la postérité se fait vite : nous touchons à ces temps, il est vrai , mais combien pourtant ils paraissent déjà loin de nous !

La Révolution a si bien et si rapidement fondé nos droits et émancipé nos esprits, qu'il nous semble aujourd'hui que nous possédons depuis plusieurs générations les libertés qu'elle nous a conquises. Les hommes qui nous ont affranchis étaient nos pères et nous les regardons déjà comme des aïeux éloignés. De là , la perspective poétique dans laquelle ils nous apparaissent.

Pourquoi donc quelque poète dramatique n'a-t-il pas osé demander, comme l'a fait quel

quefois Shakespeare , des inspirations à ces annales presque contemporaines. Les sympathies du public, rebelles à tant d'infructueuses tentatives de l'art, seraient à coup sûr favorables à celle-là.

La Révolution et l'Empire sont nos âges homériques ; là se trouve désormais notre poésie vraiment nationale. Épopées et drames jailliront dans l'avenir de ces deux sources fécondes. La représentation de ces grandes scènes dans lesquelles le peuple fut acteur sera pour le peuple un jour un enivrant spectacle.

Quelques-uns ont essayé de faire revivre au théâtre des épisodes de l'histoire de France, ils ont pris pour sujet les amours ou les querelles de nos rois ; et parce que leurs héros portaient des noms français, ils se sont imaginé

avoir trouvé la tragédie française. C'est moins la position que le- caractère du héros qui touche la nation. Et de quel intérêt voulez-vous que soient pour nous, dans les premiers siècles de la monarchie, des événements qui n'avaient pour cause que des passions individuelles , et dont l'unique résultat était pour le peuple de devenir Tesclave du vainqueur ou de rester l'esclave du vaincu? A mesure que la France tendît à l'unité, l'amour du pays établit un lien entre le peuple et ses chefs ; il y eut alors comme une solidarité entre les destinées de la nation et celles du roi ; seulement le peuple n'avait aux prospérités de la patrie qu'une part morale, si je puis m'exprimer ainsi; il n'en tirait d'autres jouissances que celles de l'orgueil patriotique satisfait.

A la Révolution, le peuple intervint pour

son propre compte dans les affaires du pays , ce rôle lui demeure désormais acquis , et il ne peut rester froid, croyez-le bien, à la reproduction des temps d'où sont sorties ses destinées nouvelles.

Nous sentons trop notre insuffisance pour oser développer cette poétique dramatique , dont nous livrons au public un humble essai. Ce n'est ici qu'une esquisse de deux nobles figures de femmes qui se détachent radieuses sur un fond sanglant.

On a dit de Charlotte Corday et de madame Roland que l'une fut le bras et l'autre l'âme de la Gironde. Le mot est heureux s'il veut dire que Charlotte Corday exprima par un acte héroïque l'indignation que les excès de la Montagne inspiraient aux Girondins, et que madame Roland fut la pure et brillante personnifica-

tion de ce parti intègre et consciencieux que trahit la fortune.

La Gironde a été généralement mal jugée : même à notre époque de calme et sincère examen, elle a trouvé plus de pitié que d'admiration, elle a eu le sort des partis vaincus.

Les Girondins, a-t-on dit, furent des rêveurs, à quoi bon les systèmes , il faut des actes. Détrompez-vous : les systèmes ne sont point perdus pour l'humanité, ils répandent des semences fécondes. Les actes violents détruisent et irritent, les systèmes généreux éclairent , et ils préparent pourl'avenirdes sociétés meilleures. Socrate aussi fut un rêveur, le Christ aussi, ce législateur divin, fut traité de rêveur par le monde romain.

Après tout , la réalisation d'un système en vaut-elle jamais le rêve ? Laissez-nous donc ,

vu

nous qui rêvons comme eux, admirer et aimer ces glorieux vaincus.

Les femmes dont on a dans l'histoire trop admis ou trop nié l'influence, sont parfois l'expression lumineuse d'un parti. La Gironde eut pour poésie Charlotte Corday et madame Roland ; la Montagne eut pour symbole les sinistres tricoteuses et les furies de la guillotine !

Pari?, 50 mai 1842.

CHARLOTTE GORDAY.

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