‹ Charlotte Corday et Madame RolandChapitre 2 sur 49 · SCE.\E PREMIÈRE BARBAROIJX, GUADET, LOUVET, BUZOT, PÉTION · texte numérisé non relu

SCE.\E PREMIÈRE BARBAROIJX, GUADET, LOUVET, BUZOT, PÉTION

IJARBAROUX.

J'hésite, citoyens, mon ame est alaimée : Devons-nous employer M impfen el son armée? Quel intérêt le pousse à nous offrir son bras? On sert mal un parti dont soi-même on n'est pas. Wimpfen est en secret royaliste, et je tremble Qu'il vende la Gironde et la Montagne ensen}ble. L'Angleterre a déjà marchandé son honneur (1) ; La trahison peut-être est mûre dans son cœur, Et notre cause un jour [sourrait être flétrie Si nous prenions pour chef un traître à la patrie. Pour la France armons-nous : c'est un devoir; il faut

(1) Voir la noie B, page 146.

8 rîflARI.OTTE COUDAY.

Frapper les assassins, renverser l'échafand, Délivrer le pays du joug de la Montagne. Waisque la iiberîé, qui nous met en campagne, N'accepte pour soutiens, en ces malheureux jours. Que ceux qui l'ont fondée et qui l'aiment toujours ! Ne mêlons pas Wimpfen à notre sainte cause. Oh ! la guerre civile est une horrible chose!

GUADET

Cependant cette armée est notre seul appui. Wimpfen peut sur Paris marcher dès aujourd'hui, Et nous hésiterions par de vaines alarmes A prêter à nos droits le secours de ses armes? Je ne reconnais pas le hitrdi Barbaroux.

LOUVET

C'est un sage égaré dans un conseil de fous !

PÉTION

Louvet raille toujours.

LOrVET.

Oui, mes amis, je raille Vos projets d'alliance et vos plans de bataille.

Vous le savez : Marseille et Bordeaux ont promis De se lever pour nous contre nos ennemis. Attendons leur concours.

GUADET

Attendre! mot barbare!

Lorsque des Girondins l'échafaud se prépare, Lorsque ies assassins de l'horrible faubourg Ébranlent de leurs cris les murs du Luxembourg (1) ! Attendre! quand peut-être à ces cris sanguinaires Robespierre et Marat livrent déjcà nos frères 1 Attendre! se peut-il? avez-vous oublié Que chaque jour d'attente au meurtre est employé? Pour frapper les tyrans que faut-il qu'on attende? L'horreur de leurs forfaits peut-elle être plus grande? N'est-il pas temps enfin que, de nos bras vengeurs. Nous arrachions la France à ces vils égorgeurs?

BUZOT

Oui, l'avis de Guadet est le seul magnanime ; Hésiter plus longtemps c'est adhérer au crime.

(i) Les (Jé|)ulos du [)arti girondin qui n'avaieut pu s'échapper de Paris élaienl alors renfermés dans la prison du Luxembourg.

Toute alliance est juste au parti généreux

Qui s'arme pour sauver un peuple malheureux.

Le devoir est pour nous dans le combat. Qu'importe

Notre allié, juuirvii que la victoire en sorte!

BARBAROUX

si désoimais pour vous tous les moyens sont bons,

Si, par Tagent de Pitt et celui des Bourbons,

La liberté consent à se voir défendue,

Mes amis, je le sens , notre cause est perdue.

Dans les mêmes excès lorsque nous nous jetons.

Oserons-nous punir ceux que nous imitons?

Mais non : vous vous rendrez à ma voix qui vous ciie

D'attendre d'autres bras pour sauver !a pairie.

Oh ! quelques jours encore , et de leurs droits jaloux

Tous les départements se lèveront pour nous ;

De leurs représentants ils prendront la défense ;

Ils viendront à Paris réintégrer la France ;

Chassant les dictateurs de la Convention ,

A leur place ils feront siéger la nation.

Déjà ce peuple ardent que noire voix éclaire,

En tous lieux est ému d'une sainte colère ;

Il s'éveille, il s'indigne, il demande raison

Des forfaits que Paris a commis en son nom;

Il est las de subir un sanglant esclavage,

Et l'excès du malheur le prépare au courage.

Dirigeons , citoyens, ce généreux réveil ;

Le salut du pays dépend de ce conseil.

Ne précipitons rien : pour gagner des batailles

Il nous faut lunion, et non des représailles;

Aux fureurs des partis n'ayons jamais recours,

De la France attendons l'unanime concours.

L'ardeur mène au succès, mais trop d'ardeur égare;

De Wimpfen et des siens notre honneur nous sépare;

Observons leurs desseins, mais sans les partager :

Ne pensons qu'à la France et non à nous venger.

Et d'ailleurs, qu'espérer d'une armée indocile

Dont le chef n'est pas sur? Caen nous offre un asile;

Demeurons dans ses murs où la fidélité

Veille aux restes sanglants de notre liberté.

GUADET

Ce dessein est timide, et je le désavoue.

Caen serait-il pour nous comme une autre Capoue?

Tandis que le pays succombe h ses revers..

^2 CHARLOTTE GORDAY.

Que faisons-nous ici? nous composons des vers (1), Nous tonnons dans les clubs en tribuns de théâtre, Nous raillons la Montagne alors qu'il faut l'abattre. Eh! que lui font nos voix qui n'ont pu l'ébranler? Nous devons désormais agir, et non parler. Armons-nous : c'est assez de succès oratoires; Le fer nous donnera de plus sûres victoires. Armons-nous, et quittons ce sol hospitalier Où nos cœurs amollis finiraient par plier. Les plus doux sentiments ici seraient des chaînes. Fuyons les amitiés et les louanges vaines, Fuyons l'entraînement qu'inspire la beauté, Et n'ayons qu'un amour ardent, la liberté!

LOUVET

Guadet parle en censeur.

iJARBAROUX.

El presque en humoriste.

PÉTIO\.

C'est qu'il a lemarqué la belle royaliste

(1) Voir la iioio C, page 147.

Qui vat'entendre au club, et parfois t'applaudit.

BARBAROUX

Quoi I Charlotte Cordav, royaliste, as-lu dit?

Tu te trompes , ami, la liberté Tenflamme ;

A notre sainte cause elle avoué son ame.

Fille d'un gentilhomme, au sortir du berceau ,

Elle lisait Raynal, elle admirait Rousseau.

Des préjugés du rang brisant déjà la chaîne ,

La jeune aristocrate était républicaine ;

Et dans ces écrivains, sublimes précurseurs.

Dont la voix, avant nous, maudit les oppresseurs.

Elle aimait h trouver cet éloquent courage

Qui préparait le peuple à sortir d'esclavage.

Comme eux, elle espérait que pour l'humanité

Des jours meilleurs naîtraient avec la liberté.

La révolution trompa son espérance.

Des despotes nouveaux enchaînèrent la France ;

La liberté mourut en tombant dans leurs bras ;

Mais ce cœur généreux ne désespéra pas.

Fille de la cité qui nous offre un refuge.

Quand Charlotte Corday nous rcgard<^ et nous juge ,

iA CHARLOTTE CORDAY.

Quand de nous elle attend le salut du pays, Oh! jurons que ses vœux ne seront pas trahis. Si de jours menaçants notre avenir se voile, Qu'elle soit notre espoir, qu'elle soit notre étoile!

PÉTION

Quel feu !

LOUVET

C'est do r amour.

BARBA ROUX

Pas un seul mot railleur.

Ayons la gravité qui convient nu malheur. Celle dont nous parlons descend du grand Corneille ; Elle a droit au respect que ce beau nom réveille. Du sang dont elle sort elle a pris la fierté ; Son cœur ne sent d'amour que pour la liberté. En elle un esprit mâle à la beauté s'allie . A la voir, on dirait cette fière Emilie Que son aïeul créa dans un drame inspiré. Je l'admire, et pour moi c'est un être sacré.

CHARLOTTE GORDAY. 15

GUADET

Quelquefois dans nos clubs mon regard l'a suivie; Delà revoir encor vous me donnez l'envie.

BARBAROUX

Vous aurez cet honneur.

BIZOT

Nous en sommes jaloux ,

BARBAROUX

Ici même aujourd'hui nous la reverrous tous. PÉTION, qui s'est approclic de la fenêtre. La voici ; sur ses pas marche un vieux domestique (1). BARBAROUX, l'cganluiil.

C'est elle.

LOUVET

Elle a les traits de la Diane autique.

(1) Voir la note Z) , page 147.

|6 CHARLOTTE COKDAY.

GUADET

Voyez! elle nous jette un dédaigneux coup d'œil.

BARBAROIIX.

Elle entre. De la porte elle a franchi le seuil. Silence , mes amis.

scEr^'i-: II.

Les PRÉCÉIU-.ISTS, CHARLOTTE, suivie d'un vieux domestique.

CHARLOTTE, entrant, à son domesliqne.

Restez dans cette salle.

loi; VET.

Que sa taille à la fois est noble et virginale !

GUADET

Qu'elle est belle!

CHARLOTTiù CORDAY, 17

CHARLOTTE, s'appiOCliant.

Je viens , citoyen Barbaroux , Aujourd'hui réclamer un service de vous.

BARBAROUX

Fut-ce au prix de mes jours , vous serez obéie , Madame!

Vous savez que ma meilleure amie, Yolande de Forbin (1) en Suisse, malgré moi , Émigra l'an passé, sans connaître la loi Qui confisquait ses biens. Dans l'exil l'indigence La poursuit. Comme vous elle est née en Provence. Citoyen Barbaroux , croyez-vous qu'on pourrait Adoucir la rigueur de ce fatal arrêt?

Je me rends à Paris, je veux agir pour elle ,

[souriaul.) Je solliciterai ; mais que pourra mon zèle? Aidez-moi : vous avez des amis à Paris?

(1) Voir la note E, page 149.

*8 CHARLOTTi: CORDAY.

HARBAROUX.

Hélas! vous oubliez que nous sommes proscrits , Que les puissants du jour sont (leshon)mes de crimes , Et que nous n'avons plus d'amis que les victimes !

Ainsi , je partirai sans appui , sans secours !

BARBAROLX.

Écoutez un conseil ; n'exposez pas vos jours , N'allez pas à Paris. Vous êtes noble et belle, Et vous habitez Caen, cette ville rebelle Au joug des Montagnards. Oh ! c'est plus qu'il n'en faut Pour que vous leur sembliez digne de l'écbafaud ! Qu'un seul mot , qu'un regard , qu'un geste vous

échappe, Vous êtes accusée et le bouneau vous frappe.

Le soupçon n'atteint pas un obscur voyageur.

CHARLOTTE CORDAV. 1 •'

GUADET

La Moiilngiie en tout bras redoute un bras vengeur.

CHARLOTTE, SOUr'wnt .

Forte de sa faiblesse une femme obtient grâce; Messieurs, j'en fais l'aveu, je voudrais voir en face Les chefs des Montagnards. Peut-être en parlant d'eux Les calomniez- vous. Ce Marat si hideux Est-il vraiment un monstre aux instincts sanguinaires? Pour moi, de tels forfaits semblent imaginaires.

BUZOT

Madame, les récils de son iniquité N'égaleront jamais Ihorrible vérité.

PÉTION

Au meurtre ses pamphlets dressent la populace.

r.UADET,

Il a la soif du crime et n'en a pas l'audace. Se sentant un objet d'horreur et de dégoût,

U se cache et d'en bas, comme un immonde égoiit, Sur la foule abrutie il répand ses souillures ; Il sait s'en faire aimer par ses basses allures; C'est le secret appui de tout lâche attentat ; Partout l'esprit du meurtre est soufflé par Marat; Et, des lieux souterrains où fermente sa rage (1) , On ne le voit sorlir que les jours de carnage.

Ainsi de tous nos maux Marat seul est l'auteur!

BARBAROUX

Non, pas seul : il a fait plus d\m imitateur.

Mais le premier au crime il ouvrit la carrière.

Marat a suscité Danton et Robespierre.

Dans le sang en fondant sa popularité,

Il les encouragea par son impunité ;

De son ambition la leur a pris naissance.

Et son affreux pouvoir prépara leur puissance.

Voyez dans ses écrits ses préceptes sanglants ;

(1) Voir la noie F, page 150.

De SCS crimes futurs il déroule les plans.

Niveler par la mort, telle est sa politique :

Et , quand de l'utopie il passe à la pratique ,

Le rêveur insensé devient un assassin.

Une fièvre homicide alors brûle son sein :

Comme des jours de fête, il prépare d'avance

Ces massacres réglés qui déciment la France.

Quand les Septembriseurs aiguisent leurs poignards,

Il est là, l'œil ardent et les cheveux épars.

Sa voix, des carrefours fait rugir la tribune ;

Il déchaîne les clubs, soulève la commune,

Et , traînant dans le sang la révolution.

Monte de crime en crime à la Convention.

Là , chef et courtisan des viles populaces ,

Il fait toujours appel à leurs passions basses ;

C'est lui qui les excite et dirige leurs coups

Contre ceux qu'il redoute et dont il est jaloux.

La tâche des bourreaux dès lors n'a plus de trêve; Rien n'arrête leurs bras , rien n'émousse leur glaive ; La France, qui succombe à l'excès de ses maux. Saigne depuis Paris jusqu'aux derniers hameaux.

En tous lieux la terreur semble engendrer le crime ; Tout citoyen devient assassin ou victime. La sanguinaire ardeur que Marat répandit Gagne de rang en rang, comme un fléau maudit. Et lui qui se mourait se ranime et s'enivre , Il triomphe et revit !

Et vous le laissez vivre !

LOCVET.

Eh! que pourrait, Madame, un généreux effort? Hélas ! vous le voyez, le crime est le plus fort.

Dans la France avilie il n'est donc pas un homme? Marat vit! chaque jour son œuvre se consomme. Il vit, et pour frapper ce cœur de réprouvé, Pas un bras résolu ne s'est encor levé ! Personne, délivrant le monde de l'infâme, A l'enfer qui l'attend n'a renvoyé son ame !

Oh ! ne nous plaignons plus de ces sanglants excès! Marat et ses pareils sont dignes des Français. Puisque tout front se courbe et que toute ame plie , Ah! nous méritons bien que l'on nous humilie ! Nous murmurons du joug; mais en le subissant N'avons-nous pas livré notre honneur, notre sang? Les esclaves tremblants ont-ils droit de se plaindre ? Sourions aux tyrans ou cessons de les craindre.

GUADET

Les craindre!.. non, Madame, oh! non. Avant un mois

Ils seront délrôncs et punis par les lois.

Déjà, vous le voyez, une fidèle armée

Prête à marcherpour nous, dans ces murs s' est formée,

Et vers Caen des renforts venus de toute part

De notre sainte cause arborent l'étendard.

Terminer nos malheurs par la guerre civile, C'est un moyen bien lent, incertain, diflRcile.

BUZOT

Paris qui nous attend nous ouvrira ses murs.

CHARLOTTE, à part.

Il est des coups plus prompts et des moyens plus sûrs.

(Haut,)

Un mois , avez-vous dit, un mois 1 que de journées

De carnage ! Oh ! combien de têtes moissonnées

Par le fer du bourreau, durant un mois encor !

Combien d'infortunés marcheront à la mort !

Ne peut-on du pays hâter la délivrance?

BARBAROUX

Que faire?

Adieu, Messieurs, je pars, je vous devance.

BARBAROUX

Mais songez au péril !

Une peut m'émouvoir :

La terreur disparaît en face du devoir. Messieurs, mon dévoûment aux malheurs d'une amie Contre tous les dangers rend mon ame affermie.

BARBAROUX

Attendez!

Pour frapper, le bourreau n'atleudpas.

BARBAROUX

•Que dites-vous?

Je pense aux chances des combats ; Je fais des vœux pour vous. De tous vos adversaires Puissiez-vous triompher !

PÉTION

Ces vœux sont-ils sincères?

CHARLOTTE, SOHant.

Je n'ai pas mérité ce doute injurieux.

Citoyens, danshuit jours vous méconnaîtrez mieux (1).

(1) Voir îa note G, page 150.

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