‹ Charlotte Corday et Madame RolandChapitre 11 sur 49 · CINQUIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

CINQUIÈME TABLEAU

BASSE

Oui, citoyen Marat, ton journal fait merveille.

Dès le matin, sitôt que le peuple s'éveille

C'est ton journal qu'il lit ; toi seul tu fais mouvoir

Tous ces hommes pour qui tuer est un devoir.

Marat, ton rôle est beau ! du fond de ta demeure

Tu répands ton esprit dans la foule ; à toute heure

Ton bras pousse ou contient cette grande cité.

MARAT

Tu me trompes, je perds ma popularité ! Un autre, je le sens, a déjà pris ma place ; Parmi ce peuple ingrat mon souvenir s'efface. De mes efforts pour lui, quand je meurs consumé, Comme son défenseur un autre est proclamé. Dans la Convention et dans la France entière Au-dessus de Marat s'élève Robespierre !

BASSE

Dans la Convention, peut-être ; mais c'est toi Qui diriges le peuple.

MARAT

Oh ! répète-le moi !

A mon nom est-il vrai que tout ce peuple vibre? Comprend-il que c'est moi qui l'ai fait vraiment libre? Sait-il que de mon cœur il est l'unique amour ? Que sur ses intérêts je veille nuit et jour? Quand chacun le trahit , moi seul je suis sincère. Du sang, beaucoup de sang est encor nécessaire ;

CHARLOTTK CORDAY. 71

Contre la république on conspire partout, Et dans le Calvados la révolte est debout. A propos, as-tu vu cette femme inconnue Qui voulait me parler ? Est-elle revenue?

BASSE

Oui ; mais tu m'avais dit de ne pas faire entrer, Et j'ai suivi ton ordre.

MARAT

Il fallait pénétrer

Son dessein j elle vient de Caen où l'on conspire,

( Prenant une lettre sur le billot.)

M'écrit-elle ; et malgré le mal qui me déchire,

Peut-être j'aurais dû la voir, l'interroger.

Un ardent citoyen ne doit rien négliger,

En mourant j'appartiens encore à la patrie ,

Au peuple, à mon devoir. — Coursa l'imprimerie

Porter ces pages...

(Il lui remet un écrit.)

C'est ma liste au tribunal.

Mort au traîtres! Je veux que demain mon journal

Avertisse le peuple, et le tienne en haleine. Sauvons la république ou mourons à la peine !

BASSE, sortant.

Vis plutôt pour Tamour du peuple et de l'État. Que Dieu de tout danger garde le grand Marat !

MARAT, seul.

L'amour du peuple, c'est le masque de ma vie ; Il cache ma vengeance encore inassouvie. Sous ces noms vénérés, justice, égalité. Vit la haine des grands dans mon cœur irrité. Longtemps de leurs affronts j'ai porté le stigmate : J'ai plié sous leur joug, moi, l'altier démocrate! Valet dans la maison d'un prince, chaque jour J'ai vu sans y goûter les plaisirs de la cour. Déshérité des biens dont s'enivrait mon maître, J'ai maudi ses grandeurs que j'enviais peut-être ; Et quand de mes pareils le règne est arrivé. Je n'ai fait qu'exhaler le fiel longtemps couvé. Oh î je les vis enfin tomber une par une Ces races dont toujours l'image m'importune !

Dépouillés à leur tour, les nobles insolents

Aux bras du peuple armé se débattaient sanglants.

J'excitai la fureur de la foule inhumaine ;

Chaque tête en tombant aiguillonnait ma haine.

Dans un délire étrange, il me semblait alors

Que je me revêtais des dépouilles des morts.

Tout ce dont me priva la nature marâtre,

Génie, honneur, fortune, enfin je pus l'abattre !

Les ruines sur moi reflétaient leur splendeur ;

Sous un voile de sang se cachait ma laideur.

Je n'étais plus alors le rebut populaire,

Mais l'esclave affranchi, grand et beau de colère.

Après avoir détruit les hommes du passé,

Je frappe maintenant ceux qui m" ont dépassé ;

Mon cœur sent une rage incessante et nouvelle;

Chaque front qui grandit, je veux qu'on le nivelle.

Ils disent que je suis un monstre furieux;

Non, je suis de sang froid , mais je suis envieux :

L'envie est le poison qui me ronge et me mine ;

Mon esprit seul survit, mon corps tombe en ruine.

Bientôt à cette terre il faudra dire adieu ;

Le néant vient après!... Mais s'il était un Dieu?

S'il devait me juger? ah! j'aurais peur peut-être!... ( La servante et Charlotte Corday derrière le théâtre. )

LA SERVANTE

On'n'entre pas, te dis-je.

A-t-il reçu ma lettre?

Oui.

LA SERVANTE

Qu'a-t-il répondu?

LA SERVANTE

Qu'il ne peut recevoir.

MARAT

C'est cette femme,

{Sour'mnt).

Allons ! voyons-la par devoir.

{A la servante.)

Laisse entrer.

CHARLOTTE, entrant,

Citoyen...

(A pari. ) Tout mon courage expire.

MARAT

Tu m'as écrit ? Eh bien, que voulais-tu me dire ?

CHARLOTTE, à part.

Mon Dieu, si ta justice arme aujourd'hui mon bras, Dans ce suprême instant ne m'abandonne pas !

MARAT

Parle-moi sans trembler, ma belle citoyenne !

C'est le salut public qui devant toi m'amène.

76 CMARLOTTE CORDAY,

Je viens deCaen.

MARAT

Ah! ah! Et que font-ils là-bas Tous ces conspirateurs?

Ils sont prêts aux combats J'ai vu sous leurs drapeaux une puissante armée ; Dans tout le Calvados leur ligue s'est formée ; La Bretagne s'y range, et les cantons voisins Ont déjà proclamé pour chefs les Girondins.

Oh ! les traîtres !

MARAT

Bientôt ils seront en campagne.

Ils viennent, disent-ils, renverser la Montagne, Délivrer le pays, venger la liberté.

Ils pensent que de vous le peuple est dégoûté j

Ils comptent sur leur force et sur votre épouvante ; Ils sont nombreux...

MARAT

J'entends, la Gironde se vante.

J'ai vu leurs chefs.

MARAT

Approche et nomme-les-moi tous.

Guadet,Buzot, Louvet, Pétion, Barbaroux.

MARAT» après avoir écrit ces noms.

Il suffit.

Mais quel est le sort qu'on leur destine?

78 CHARLOTTE CORDAI.

MARAT

Je les enverrai tous, tous à la guillotine !

CHARLOTTE, le frappant.

Ces mots sont ton arrêt : Meurs, misérable!

MARAT

A moi!

CHARLOTTE, regardant ses mains ensanglantées. Du sang. . . j'ai peur du sang. . . .

( Basse et la servante accourant. )

LA SERVANTE

Quel est ce cri d'effroi ?

BASSE, S approchant de la baignoire.

Son sang coule !

LA SERVANTE, le secouant.

Marat !

CUARLOTTB CORDAY. 79

BASSE

lia cessé de vivre.

LA SERVANTE

C'est elle 1

BASSE, menaçant Charlotte.

Vengeons-le !

( Le peuple se montre au fond du théâtre. )

Au peuple qu'on me livre!

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