‹ Charlotte Corday et Madame RolandChapitre 25 sur 49 · PIÈCES JUSTIFICATIVES · texte numérisé non relu

PIÈCES JUSTIFICATIVES

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130 TfOTES

BARBAROUX

Barbaroux (Charles-Jean-Marie), né à Marseille, avocat, homme de lettres, député des Bouches-dn- Rhône, âgé de vingt-six ans, mort sur l'échafaud il Bordeaux, le 25 juin 1794, après s'être frappé inutilement de deux coups de pistolet. C'était un des membres les plus jeunes et les plus éloquents de la Convention, Sa force et sa beauté en faisaient une espèce de héros épique. (Charles Nodier.)

Voici le portrait que Mme Roland trace de Barbaroux :

« Barbaroux, dont les peintres ne dédaigneraient pas de prendre les traits pour une tête d'Antinous, actif, laborieux, franc et brave, avec la vivacité d'un jeune Marseillais^ était destiné à devenir un homme démérite et un citoyen aussi utile qu'éclairé. Amoureux de l'indépendance, fier de la Révolution^ déjà nourri de connaissances, capable d'une longue attention, avec l'habitude de s'appliquer, sensible à la gloire j c'est un de ces sujets qu'un grand politique voudraits'attacheret qui devait fleurir avec éclaidans unerépubliqucheureuse. Mais qui oserait prévoir jusqu'à quel point l'injustice prématurée, la proscription, le malheur peuvent comprimer une telle ame

et flétrir ses belles qualités ! les succès modérés auraient soutenu Barbaroux dans la carrière, parce qu'il aime la réputation et qu'il a toutes les facultés nécessaires pour s'en faire une très honorable. Mais l'amour du plaisir est à côtéj s'il prend une fois la place de la gloire, à la suite du dépit, des obstacles ou du dégoût des revers, il affaissera une trempe excellente et lui fera trahir sa noble destination.

« Lors du premier ministère de Roland, j'eus occasion de voir plusieurs lettres de Barbaroux adressées plutôt à l'homme qu'au ministre, et qui avaient pour objet de lui faire juger la méthode qu'il convenait d'employer pour conserver dans la bonne voie des esprits ardents et faciles à s'irriter comme ceux des Bouches-du-Rbône.

« Rolandj strict observateur de la loi, et sévère comme elle, ne savait parler qu'un langage lorsqu'il était chargé de son exécution. Les administrateurs s'étaient un peu égarés, le ministre les avait tancés avec vigueur, ils s'étaient aigris; ce fut alorsque Barbaroux écrivit à Roland pour rendre hommage à la pureté d'intention de ses compatriotes, excuser leurs erreurs etfaire sentir à Roland qu'un modeplus doux les ramènerait plus tôt et plus sûrement à lasubordina-

tion nécessaire. Ces lelties étaient dictées par le meilleur esprit et avec une prudence consommée ; lorsque je vis leur auteur^ je fus étonnée de sa jeunesse. Elles eurent l'effet qui était immanquable sur un homme juste qui voulait le bien. Roland relâcha de son autorité, prit un ton plus fraternel qu'administratif, ramena les Marseillais et estima Barbaroux. Nous le vîmes davantage après la sortie du ministère. Son caractère ouvert, son ardent patriotisme, nous inspirèrent de la confiance; ce fut alors que raisonnant du mauvais état des choses et de la crainte du despotisme pour le Nord, nous formions le projet conditionnel d'une république dans le Midi. « Ce sera notre pis aller, disait en souriant Barbaroux, mais les Marseillais qui sont ici nous dispenseront d'y recourir. )> Nous jugions par ce discours et queU ques autres semblables qu'il se préparait une insurrection. Mais la confiance ne s'étendant pas plus loin, nous n'en demandions pas davantage. Dans les derniers jours de juillet, Barbaroux cessa presque ses visites et nous dit à la dernière, qu'il ne fallait pas juger de ses sentiments à notre égard par le premier aperçu de son absence^ qu'elle avait pour objet de ne pas nous compromettre. Il repartit pour Marseille

après le dix (1) et reviot député à la Convention; il y a fait son devoir en homme de courage; plusieurs de ses discours écrits inoiilrentune excellente logique et des connaissances dans la partie administrative du commerce; celui sur les subsistances est^ après l'ouvrage de Creuzé-La louche, ce qu'il y a de meilleur eu ce genre ; mais il aurait à travailler pour devenir orateur.

Barbaroux^affcctueuxotvif, s'est attaché à Buzot, sensible et délicat. Je les appelais Nysus et Euryale. Puissent-ils avoir un meilleur sort que ces deux amis ! \>

Nous trouvons dans les mémoires de Barbaroux le morceau suivant adressé à son fils et où se peint le profond découragement où il était tombé :

« Il faut servir nos semblables par l'exemple de nos vertus; s'ils souffrent, il faut les secourir. Mais vouloir conduire à la liberté un peuple sans mœurs qui blasphème Dieu et adore Marat, c'est la plus absurde folie. Cette populace n'est pas plus faite pour

(l) Barbaroux, dans ses Mémoires, se déclare im des principaux auteurs du 10 aoûl. Après avoir élé un des premiers fondalcurs de la république, il fut bientôt proscrit en son nom.

un gouvernement philosophique, que les lazzaroni de Naples et les anthropophages de l'Amérique. Dresse un autel à la liherté dans ta maison, sois homme de bien, laboure la terre qui te nourrira, étudie un peu les sciences qui t'élèveront vers Dieu, et partage ton pain avec les enfants de mes malheureux amis égorgés par les nouveaux tjrans. Voilà tous mes préceptes, mon fils ! »

GUADET

Guadet (Marguerite-Elie), né à Saint-Emilion, avocat, député de la Gironde, âgé de 35 ans, mort sur l'échafaud à Bordeaux le i7 juillet 1794, avec la plus grande partie de sa famille. Guadet fut le rival d'éloquence de Vergniaud et de Gensonné, dont

ne cessa pas d'être l'ami. Quelques-uns de ses mouvements oratoire s l'emportent même en véhémence tribunitienne sur tout ce qui s'est conservé de plus remarquable dans ce genre chez les anciens et chez les modernes. Charles Nodier.

Voici maintenant le portrait que Mme Roland nous a laissé de Guadet et de Gensonné :

« Guadet et Gensonné s'aiment peut-être parce

qu'ils ne se ressemblent pas; le second est aussi froid que le premier est impétueux; mais les éclats de sa bouillante vivacité ne sont jamais suivis d'aigreur, et l'intention d'offenser n'approche pas de son ame. La nature a fait Guadet orateur ; Gensonné s'est fait logicien; celui ci perd souvent à délibérer le temps qu'il faudrait employer à agir; l'autre dissipe en mouvements heureux, mais passagers et courts, une chaleur qui devrait être quelquefois concentrée et toujours plus soutenue pour produire un effet durable. Guadet a eu des instants brillants dans les deux assemblées législatives et conventionnelles ; ils étaient dus à l'empire de l'honnêteté secondée par le lalent; mais tropsensibîe pour lutter longtemps sans fatigue, il a mérité la haine des méchants sans être pour eux fort à craindre; et jamais il n'a eu le degré d'influence que ses ennemis ne se plaisaient à supposer que pour exciter contre lui la défiance. Gensonné, utile dans la discussion , qu'il a pourtant le défaut de trop étendre, a travaillé dans les comités et a rédigé une partie du plan de constitution proposé. Son discours dans l'affaire du roi est relevé par des traits de ce sarcasme qu'aiguise

136 NOTKS

une apparente froideur , et que les Enfants de la Montagne ne lui pardonneront jamais.

« Tous deux tendres époux, bons pères, excellents citoyens, hommes vertueux, sincères républicains, ils n'ont succombé sous l'accusation de conspirateurs, que pour n'avoir pas su même se coaliser en faveur de la bonne cause, la seule pour laquelle ils ont combattu et méritaient d'exister. «

LOUVET

Proscrit au 31 mai^ mis hors de la loi après s'être réuni dans le Calvados à ses collègues, errant en France sous divers déguisements, redevable de la vie au dévoùment et à la présence d'esprit de sa femme, il fut rappelée la Convention après la révolution du 9 thermidor j il y défendit la mémoire de ses amis qui n'étaient plus. Nommé au conseil des Cinq Cents, il soutint à la tribune et dans les journaux la cause à laquelle il resta toujours fidèle. Ses forces, qui ne répondaientpas àsoncourage, se trouvaient épuisées par de cruelles épreuves; il mourut en 1797, quelque temps avant le 18 fructidor. Ses Mémoires souvent cités dans nos notes offrent un

des plus intéressants tableaux delalutte d'un homme contre l'infortune et la proscription.

Mme Roland nous a laissé de Louvet le portrait suivant :

«Louvet, que j'ai connu durant le premier ministère de Roland et dont je recherchais toujours l'agréable société, pourrait bien quelquefois, comme philosophe, payer l'intérêt de sa mauvaise mine : petit, fluet, la vue basse et l'habit négligé, il ne paraît rien au vulgaire qui ne remarque pas la noblesse de son front et le feu dont s'animent ses yeux et son visage à l'expression d'une grande vérité, d'un beau sentiment, d'une saillie ingénieuse ou d'une fine plaisanterie. Les gens de lettres et les personnes de goût connaissent ses jolis romans où les grâces de l'imagination s'allient à la légèreté du style, au ton de la philosophie, au sel de la critique. La politique lui doit des ouvrages plus graves dont les principes et la manière déposent également en faveur de son ame et de ses talents. Il a prouvé que sa main habilepouvaitallernativement secouer les grelots de la folie, tenir le burin de l'histoire, et lancer les foudres de l'éloquence. Il est impossible de réunir plus d'esprit à moins de prétentions et plus de bon-

homioj courageux comme un lion, simple comme un enfant, homme sensible, bon citoyen, écrivain vigoureux , il peut faire trembler Calilina à la tribune, dîner chez les Grâces et souper avec Bachaumont.

« Sa Catilinaire ou Robespierride méritait d'être prononcée dansun sénat qui eût la force de faire justice; sa Conspiration du iO mars est un second morceau pour l'histoire du temps; ^a Sentinelle est un modèle de ce genre d'afhche et d'instruction quotidiennes, destinées à un peuple qu'on veut éclairer sur les faits, sans jamais l'influencer que par la raison, ni l'émouvoir que pour le bien de tous et le pénétrer par des affections heureuses qui honorent l'humanité. C'est unebelleoppositionà faire avec ces feuilles atroces et dégoûtantes dont le stjle grossier, les sales expressions, répondent à la doctrinesanguinaire, aux mensonges impurs dont elles sont l'égoùt: œuvres audacieuses de la calomnie, payées par l'intrigue à la mauvaise foi, pour achever de ruiner la morale publique, et à l'aide desquelles le peuple le plus doux de l'Europe a vu pervertir sou instinct au point que les tranquilles Parisiens dont on citait la bonté, sont devenus comparables à ces féroces gardes

prétoriennes qui vendaient leur voix, leur vie et l'empire au plus offrant et dernier enchérisseur.

« Ecartons ces tristes images et rappelons les esprits aux observations sur \e Rapport de Saint- Just (par Louvet) imprimé à Caen le 13 juillet. J'y ai reconnu le style, la finesse et la gaîté de Louvet : c'est la raison en déshabillé, se jouant avec le ridicule, sans perdre de sa force ni de sa dignité. »

BUZOT

Buzot (Frauçois-Nicolas-Léonard) né à Évreux, avocat, député de l'Eure, âgé de 33 ans. Mis en accusation le 2 juin, Buzot s'échappa et rejoignit plusieurs de ses collègues à Évreux ; il partagea leur fuite et leurs malheurs : après la défaite de la petite armée de Wimpfen, il erra longtemps au milieu des bois et des rochers avec Pétion, et, suivant toute apparence, le poison termina leurs jours. Dans l'élé de 1794, on retrouva leurs corps à demi-dévorés par les loups dans un champ des environs de Saint-Émilion.

Nous donnons ici les portraits de Buzot et de Pétion, tracés par madame Roland.

(( BczoT, (l'un caractère élové, d'un espritfier et d'un bouillant courage, sensible, ardent, mélancolique et paresseux, il doit quelquefoisseporteraux extrêmes. Passionné contemplateur de la nature , nourrissant son imagination de tous lescharmesqu'elle peut offrir et son ame des principes de la plus touchante philosophie, il paraît fait pour goûter et procurer le bonheur domestique ; il oublierait l'univers dans la douceur dos vertus privées avec un cœur digne du sien ; mais jeté dans la vie publique, il ne connaît que les règles de l'austère équité et les défend à tout prix. Facile à s'indigner contre l'injustice, il la poursuit avec chaleur et ne sait jamais composer avec le crime. Ami de l'humanité, susceptible des plus tendres affections, capable d'élans sublimes et des résolutions les plus généreuses j il chérit son espèce et sait se dévouer en républicain j mais juge sévère des individus, difficile dans les objets de son estime, il ne l'accorde qu'à fort peu do gens. Cette réserve jointe il l'énergique liberté avec laquelle il s'exprime, l'a fait accuser de hauteur et lui a donné des ennemis. La médiocrité ne pardonne guère au mérite, mais le vice bail et poursuit la vertu courageuse qui lui déclare la guerre. Buzotest l'homme le plus doux

SUR CBARIOTTE CORDAY. 141

de la terre pour ses amis ^ et le plus rude adversaire des fripons; jeune encore, la maturité de son jugement et l'honnêteté de ses mœurs lui valurent l'estime et la confiance de ses concitoyens : il justifia l'une et l'autre par son dévoùmeut à la vérité, par sa fermeté , sa persévérance à la dire. Le commun des hommes j qui déprécie ce qu'il ne peut atteindre, traite sa pénétration de rêverie, sa chaleur de passion, ses pensées fortes de diatribes, son opposition à tous les genres d'excès de révolte contre la majorité. Ou l'accusa de royalisme, parce qu'il prétendait que les mœurs étaient nécessaires dans une république, et qu'il ne faut rien négliger pour les soutenir ou les rectifier; de calomnier Paris, parce qu'il abhorrait les massacres de septembre et ne les attribuait qu'à une poignée de bourreaux gagés par des brigands ; d'aristocratie, parce qu'il voulait appeler le peuple à l'exercice de sa souveraineté dans le jugement de Louis XVI ; de fédéralisme, parce qu'il réclamait le maintien de l'égalité entre tous les départements et s'élevait contre la tyrannie municipale d'une commune usurpatrice : voilà ses crimes. Il eutaussi des travers : avec une figure noble et une taille élégante, il faisait régner dans son ces-

lume ce soin, cette propreté, cette décence, qui annoncent l'esprit d'ordre, le goût et le sentiment des convenances, le respect de l'honnête homme pour le public et pour soi-même.

Ainsi, lorsque la lie de la nation portait au timon des affaires des hommes qui faisaient consister le patriotisme à flatter le peuple pour le conduire à tout renverser et envahir pour s'accréditer et s'enrichir, à médire des lois pour gouverner, à protéger la licence pour s'assurer l'impunité, à égorger pour affermir leur pouvoir, à jurer, boire et se vêtir en porte-faix pour fraterniser avec leurs pareils, Buzot professait la morale de Socratc et conservait la politesse de Scipion: le scélérat !... aussi Vintègre Lacroixj Usage Chabot, le doux lÂnàfii, le réserve Thuriot, le savant Duroi^ Vhumain Danton et leurs fidèles imitateurs l'ont déclaré traître à la patrie ; ils ont fait raser sa maison et confisquer ses biens, comme autrefois on bannit Aristide et condamna Phocion. Je m'étonne qu'ils n'aient point décrété qu'on oublierait son nom : c'eût été plus conséquent à leurs vues que de prétendra le conserver avec des épithèles que désavoue l'évidence. On ne peut point effacer de l'histoire la conduite de Buzot dans l'as-

SUR CHAHLOTTE CORDAY. 143

semblée consliluanto, ni supprimer ses sages motions, ses vigoureuses sorties dans la Conver.lion. Quelle que soit l'altération des opinions dans des journaux peu fidèles j les principes qui les appuient se retrouvent toujours. Buzot improvisait fréquemment, travaillait peu d'ailleurs, mais ne manquait jamais de s'élever contre tout système pervers ou nuisible à la liberté. Son rapport sur la garde départementale dont on a si fort décrié le projet, contient des raisons auxquelles on n'a pas répondu ; celui sur la loi proposée contre les provocateurs au meurtre rei)ferme la plus saine politique et cette philosophie vraie comme la nature , forte comme la raison sur laquelle elle s'appuie j sa proposition du bannissement des Bourbons développée avec précision, motivée avec justesse, est écrite avec grâce et chaleur ; son opinion sur le jugement du roi, nourrie de choses et de raisons, n'a rien du pathos et des divagations auxquels ce sujet a donné lieu à tant de harangueurs; enfin ses lettres à ses cominetlants, les 6 et 22 janvier, peignent son ame avec une vérité qui les fera rechercher. Quelques lutteurs de sa force auraient pu donner à la Convention l'impulsion qui lui était nécessaire^ mais les autres hommes à talent

paraissant se ménager comme orateurs pour les grandes occasions , négligeaient trop le combat journalier et ne se méfièrent point assez de la tactique de leurs médiocres adversaires.»

PÉTIOX.

« Véritable homme de bien et homme bon^ il est incapable de faire la moindre chose qui blesse la probité, comme le plus léger tort ou le plus petit chagrin à personne; il peut négliger beaucoup de choses pour lui, et ne saurait exprimer un refus d'obliger qui que ce soit au monde. La sérénité d'une bonne conscience, la douceur d'un caractère facile, la franchise et la gaîté distinguent sa physionomie. Il fut maire prudent, représentant fidèle, mais il est trop confiant et trop paisible pour prévoir les orages et les conjurer. Un jugement sain, des intentions pures, ce qu'on appelle la justesse de l'esprit caractérisent ses opinions et ses écrits^ marqués au coin du bon sens plus qu'à ceux du talent. Il est froid orateur et lâche dans son style comme écrivain. Administrateur équitable et bon cito] en, il était fait pour pratiquer les vertus dans une république, et non

pour fonder un gouvernement chez un peuple corrompu qui le regarda durant quelque temps comme son idole, et se réjouit de sa proscription comme de celle d'un ennemi.

«Lors de l'assemblée constituante au temps de la révision, j'étais un jour chez la femme de Buzot, lorsque son mari revint de l'assemblée fort tard, amenant Pétion pour dîner. C'était l'époque oîi la cour les faisait traiter de factieux et peindre comme des intrigants tout occupés de soulever et d'agiter. Après le repas, Pétion assis sur une large ottomane se mitàjoueravecun jeune chien de chasse avec l'abandon d'un enfant; ilssclassèrent tous deux et s'en dormirent ensemble couchés l'un sur l'autre. La conversation de quatre personnes n'empêcha pas Pétion de ronfler. « Voyez donc ce factieux, disait Buzot en riant; nous avons été regardés de travers en quittant lasalle, et ceux qui nous accusent, très agités pour leur parti, s'imaginent que nous sommes à manœuvrer.» Cette scène et ce discours se sont fréquemment retracés à ma mémoire depuis ces temps malheureux où l'on accuse Pétion et Buzot comme royalistes avec autant de raison que la cour les accusait alors d'intrigue. Toujours seuls, avec leurs principes, ne

communiquant avec les hommes qui en professaient de semblables^ que pour s'entretenir des opinions relatives, ils ont cru qu'il devait suffire de réclamer opiniâtrement la justice, de dire constamment la vérité, de s'immoler ou de s'exposer à tout, plutôt que de les trahir j et ilssontdéclarés traîtres à la patrie !»

Note B.

{ù) L'Anglotenc a déjà marchandé son lionneiir.

Louvet racontedanssesMémoires,que : (dégénérai Wimpfen, qui était en secret royaliste, et qui commandait toutes les troupes du Calvados, dit un jour aux députés proscrits : ti Tenez, je vous parle franchement, je ne vois plus qu'un parti capable de nous procurer sûrement et promptemcnt des hommes, des armes, des munitions, de l'argent, des secours de toute espèce : c''esi de négocier avec l'Angleterre, et moi, j' ai des moyens pour celttj mais il me faut votre autorisation et vos engagements'. Le lecleur peut compter que j'ai bieu retenu les expressions mêmes que je souligne ici ; et je lui garantis le sens des phrases précédentes. Je ne sais si l'on se peindra

SUR CÎIARLOTTi: CORDAY. 147

l'effet que ces paroles produisirent sur mes trop confiants amis. Tous en même temps, saisis d'indignation, sans s'être un instant consultés, se levèrent. La conférence fut à l'instant rompue, quoique le général ne négligeât rien pour essayer de la re. nouer... »

On trouve le même fait dans les Mémoires de Meillan, p. 81.

Note C.

(c) Que faisons-nous ici? nous composons des vers.

Les députés girondins réfugiés à Caen composaient des chants patriotiques; on en a conservé plusieurs de Girey Dupré où, à défaut de poésie, on trouve de nobles sentiments.

Note D.

(d) La voici; sur ses pas marche un vieux domestique.

«A l'intendance, OÙ nous logions tous, ditLouvet, s'était présentée pour parler à Barbaroux , une

jeune personne, grande, bien faite, de l'air le plus honnête, et du maintien le plus décent; il y avait dans sa figure, à la fois belle et jolie, et dans toute l'habitude de son corps un mélange de douceur et de fierté qui annonçait bien son ame céleste : elle vint constamment accompagnée d'un domestique, et attendit toujours Barbaroux dans un salon par oîi quelqu'un de nous passait à chaque instant. Depuis que cette fille a fixé sur elle les regards de l'univers, nous nous sommes mutuellement rappelé toutes les circonstances de ses visites, dont il est clair mointcnant qu'une grâce sollicilce pour quelques-uns de ses parents n'était que le prétexte. Son véritable motif était sans doute de connaître quelques-uns des fondateurs de cette république pour laquelle clic allait se dévouer; et peut-être elle était bien aise aussi qu'un jour ses traits fussent bien présents à leurmémoire. Ils ne s'effaceront pas de la mienne^ ô Charlotte Corday! c'est en vain que tous les dessinateurs cordeliers paraîtront conspirer ensemble pour ne donner qu'une copie défigurée de tes charmes : tu seras toujours sans cesse devant nosyeux^ fière et douce, décente et belle comme lu nous apparus toujours', ton maintien aura celte dignité

pleine d'assurance, et ton regard ce feu tempéré par la modestie^ ce feu dont il brillait lorsque tu nous vins rendre ta dernière visitej la veille du jour où tu partais pour aller frapper un homme dont ils ne feront pas non plus oublier l'horrible difformité, quelques efforts qu'ils tentent pour le représenter moins hideux. » (Mémoires de Louvet, page 115.)

Note E.

(r) Yolande tie Forbiii.

Charlotte de Corday avait été élevée avec mademoiselle de Forbin dans un couvent, à Caen, dont l'abbesse de Belzunce était supérieure. Mademoiselle de Forbin, issue d'une des plus grandes familles provençales alliée avec celle des Belzunce, avait émigré en Suisse. Elle écrivit à Charlotte de retirer quelques papiers importants pour elle au ministère de l'intérieur. Charlotte s'adressa à Barbaroux, député de Provence, pour avoir une lettre de recommandation : ce fut là le prétexte de son

voyage à Paris.

Note F.

(f) El des lieux souterrains où fermente sa rage'.

Marat se cachait souvent; parfois il s'enfermait dans une cave duranl huit jours, c'est là qu'il ainiait à écrire son journal; d'autres fois il restait des mois entiers sans paraître à la Convention, mais alors on était sûr qu'il travaillait secrètement le peuple. Un massacre avait-il lieu, une émeute éclatait-elle, Marat reparaissait ce jour-là porté en triomphe par la populace.

Note G.

(g) Citoyens, dans huit jours vous me connaîtrez mieux.-

« Je lis dans une note que M. Vaultier a bien voulu me communiquer, dit M. Dubois : a Durant l'entretien queBarbaroux eut alors avec Charlottede CordayjPétion survint et adressa quelques mots à la belle aristocrate qui venait voir des républicains. — (( Vous me jugez aujourd'hui sans me connaître, citoyen Pétion, répondit-elle, uq jour vous saurez ce que je suis 1 )>

SUU CIIARLOTTK COUDAY. 151

Note H.

{Il) Toujours Jinlilli ! . . . .

Dans plusieurs notices sur Charlotte de Corday, eleutreautresdaus celle de Goaet de Gironviilc, on a préleudu qu'a\ant <lc quitter Caen elle souligna au crayon, dausunebibielaisséedanssa chambre, la mort d'Holopherne par Judith. Sans douteaussi elle avait médité plus d'une fois sur le passage suivant de Montesquieu : « Il y avait un certain droit des gens, une opinion établie dans toutes les républiques de Grèce et d'Italie, qui faisait regarder comme un homme vertueux l'assassin de celui quiavaitusurpé la souveraine puissance. A Rome, surtout depuis l'expulsion des rois, la loi était précise, les exemples reçus; la république armait le bras de chaque citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l'avouait pour sa défense. Brulus ose bien dire à ses amis que quand son père rev iend rait sur la terre, il le tuerait tout demême,etquoique, par la continuation de la tyrannie, cet esprit de liberté se perdît peu à peu, les conjurations, au commencement du règne d'Auguste, renaissaient toujours.

152 >OTES

« C'était un amour dominant pour la patrie, qui, sortant des règles ordinaires des crimes et dés vertus, n'écoutait que lui seul, et ne voyait ni citoyen, ni amij ni bienfaileur, ni père 1 La vertu semblait s'ou blier pour se surpasser elle- même j et l'action qu'on ne pouvait d'abord approuver, parce qu'elle était atroce, elle la faisait admirer comme divine.

« En effet, le crime de César, qui vivait dans un gouvernement libre, n'était-i! pas hors d'état d'être puni autrement que par un assassinat ? Et demander pourquoi on ne l'avait pas poursuivi par la force ouverte, ou par les lois, n'était-ce pas demander raison de ces crimes? »

Montesquieu , Grandeur et Décadence des Romains. (Chapitre XI.)

Si, en partantde pareils principes, on peut justifier l'assassinat de César, que ne sera-ce pas de l'assassinat de Marat !

Note I.

{{) Ils ont des épiciers pillé les magasins. On trouve dans le Puhliciste de la République

SUR CHAIILOTTE CORDA Y. 153

française, qucMarat publia pour faire suite à son Ami du Peuple, 25 février 1793 : « Daus tous pays où les droits du peuple ne sont pas de vains titres consignés fastucusement dans une simple déclaralion^ le pillage de quelques magasins, à la porte desquelsou pendrait les accapareurs, mettraitbientôt fin à ces malversations... Les députés du peuple ne sauronl-ils donc jamais que bavarder sur ses maux sans en présenter jamais le remède? » Le même jour où parut ce numéro, la populace pilla les magasins des épiciers dans tous los quartiers de Paris.

Noie J.

ij) Ce feu va s'éleindre en fumée.

Hélasl Charlotte disait vrai, le jour même (13 juillet) où elle immolait Marat, Tarméc fédéraliste ^ délaissée par Wi m pfen et trahie parPuisaye, éprouvait un échec qui termina la plus généreuse et la plus mal conduite des entreprises, dans la plaine de Brécourt. (Note de M. Louis Dubois.)

NoteK.

(k) Hier, Samsoii décoiffa \ingt femmes vendéennes.

« Vingt femmes du Poitou, pauvres paysannes pour la plupart , furent assassinées ensemble : je les vois encore ces malheureuses victimes, je les vois étendues dans la cour de la Conciergerie, accablées de la fatigue d'une longue route et dormant sur le pavé. Leurs regards, où ne se peignait aucune intelligence du sort qui les menaçait, ressemblaient à ceux des bœufs entassés dans les marchés, et qui regardent fixement et sans connaissance autour d'eux. Elles furent exécutées toutes peu de jours après leur arrivée. Au moment d'aller au supplice, on arracha du sein d'une de ces infortunées un enfant qu'elle noiirsissait, et qui, au moment même, s'abreuvait d'un lait dont le bourreau allait larir la source. 0 cris de la douleur maternelle, que vous fûtes aigus! mais vous fûtes sans effet! Quelques femmes sont mortes sur la charrette, et l'on a guillotiné des cadavres. »

{Mémoires de îiiouffe, page 87.)

Note L.

{1} Il deiiniriLÎo lieux cent soixante mille têtes!

Oq liouve dans les Mémoires de Barbaroux, dont malheureusemenl il ne nous reste que quelques chapitres : « En 1788^ j'avais fait un cours d'optique sous Marat : je l'ai apprécié comme savant, je dois le faire connaître comme politique. Un de mes écrits sur la rébellion d'Arles tomba dans ses mains j il m'écrivit pour me complimenter, et m'invita à l'aller voir. Je m') rendis. Il demeurait alors vis-à-vis le café Richard j dans la rueSaiiit-Honoré. Je reconnus bien mon maître d'optique, mais quand je l'cutcndis, je crus qu'il avait perdu la tête. Il me dit sérieusement que les Français n'étaient que de mesquins révolutionnaires, et que lui seul avait des moyens de fonder la liberté. Je voulus pressentir le grand homme, jo parus avide de ses instructioiis. — « Donnez-m,oi, me dit-û, deux cents Napolitains ar- « mes de poignards et portant à leur bras gauche un « manchon en guise de bouclier, avec eux je parcour- « rai la Francs et je ferai la révolution. » Tout ce qu'il ajouta fut de la même force : i! voulait me

prouver que c'était un calcul trèshuuMiiD d'égorger dans un jour deux cent soixante mille hommes. Sans doute il avait de la prédilection pour cenombrCjCar depuis il a toujours demandé deux cent soixante mille tètes : rarement il allait jusqu'à trois centmillc. [Mémoires de BarbarouXj, page 57.)

Note M.

Marat (Jean-Paul), né en 1744, dans la principauté de Neuchâlel, de parents calvinistes, étudia la médecine et l'exerça à Paris avant la Révolution. Il portait le litre de médecin des gardes-du-corps du comte d'Artois. 11 était petit, n'avait pas cinq pieds de haut; ses traits étaient hideux, et il y avait dans son regard un air defolie. Il avait composé plusieurs ouvrages de physique dans lesquels il attaquait violemment Newton; il eut d'abord très peu de succès dans les assemblées populaires, mais il finit par produire de l'impression sur la multitude par ses dénonciations contre tous ceux qui ne partageaient pas ses fureurs. Il publia le journal VAmi du Peuple, qui fut poursuivi; il ne le continua pas

SUIÎ CHARLOTTE CORDAY.

moins^ et après le 10 août il fut nommé député à la Convention. Il se montra à la tribune aussi ridicule que sanguinaire. Les Girondins voulurent le mettre en accusation ; mais ils échouèrent, et par là aug^menlèrent l'influence de Marat. Sa violence dès lors ne connut plus de bornes. C'est lui qui demanda que Louis XVI fût jugé par appel nominal et que le tableau des votants fût affiché. Il vota la mort et l'exécution dans les vingt-quatre heures. « Massa- « crez, disait-il au peuple, massacrez deux cent (( mille partisans de l'ancien régime et réduisez au « quart les membres de la Convention ! »

Pendant quelque teinps, il fut le moteur des scènes les plus tumultueuses ; les députés le huaient, les tribunes l'applaudissaient. Aux approches du 31 mai, Marat signa comme président du club des Jacobins une adresse dans laquelle le peuple était provoqué à l'insurrection et invité en termes formels à massacrer tous les traîtres. La populace ameutée par Marat assiégea la Convention ^ et comme il Tavait désiré, vingt-deux députés girondins furent proscrits. Ce fut là le terme de ses basses menées : il fut assassiné le 13 juillet 1793.

(Extrait de la Biographie universelle.)

Note N.

(n) Je vous laisse à payer mes dettes de prison.

Ou s'empara de 290 fr. eu assignats, que Charlotte de Corday portait sur elle, c'est pourquoi elle n'avait pas, lejourdesa condamnation, de quoi payerles 36 f. qu'elle devait au concierge de l'Abbaye, et dont elle chargea son défenseur, M. Chauveau -Lagarde, qui s'empressa de les acquitter le lendemain. Gouct deGironviile, déjà cité, rapporte, page 130^ l'anecdote suivante qui prouverait, s'il était nécessaire de le faire, que l'héroïne ne cessa de conserver sa présence d'esprit et même sa gaîlé. « Chabot voulait se réserver sa montre. — « Laissez-la-moi, lui dit-elle; « oubiioz-vous que les capucins font vœu de pau- « vrelé? » Les 1 50 francs en argent se composaient de 25 écus de 6 livres; les 140 francs , en papiermonnaie, consistaient en un assignat de cent francs et quatre de dix francs chaque. La montre d'or portait !{» nom dcDubosq, horloger à Caen. On trouva encore sur mademoiselle de Corday la clé de sa malle, ua dé à coudre en argent, un peloton de fil blanc, et la gaine^ façou de chagrin, du couteau

SUR CHARLOTTE CORDAV. 159

qu'elle avait payé quarante SOUS. Ce dernier objet était daus son sein, ainsi que deux papiers allachés ensemble avec une épingle : l'un était son extrait de baptême, l'autre un projet manuscrit d'Adresse aux Français.

(Note de M. Louis Dubois.)

Voici maintenant comment le défenseur de Charlotte raconte son procès :

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