ET LA CONDAMNATION X)V. CIIARLOTT]' CORDAY
AU TRIIÎU\AL RÉVOLUTIONNAlRi;, Pn. CHAI'VEAi: LAGARDE.
Lorsque Charlotte de Corday fut amenée au tribunal, et qu'on l'eut fait asseoir sur le banc des accusés, le président, après les premières questions d'usag-e , lui ayant demandé si elle avait un défenseur, clic répondit qu'elle avait choisi un ami, mais que, n'en ayant point entendu parler depuis, il n'avait pas apparemment eu le courage d'accepter sa défense.
Alors le président ra'ayaiit aperçu dans la salle , où je me trouvais par hasard pour d'autres affaires, dit à l'accusée : « Le tribunal vous nomme d'office « pour défenseur le citoyen Chau veau- F^agarde, »
Je montai près d'elle à ma place.
Ne me connaissant pas, elle jeta sur moi quelques regards d'inquiétude, comme si elle eût craint que je n'entreprisse une justification qu'elle aurait infailliblement désavouée.
Aussitôt les débats commencèrent et furent terminés en moins d'une demi-heure.
Aucun peintre, du moins à usa connaissance, ne nous a retrace fidèlement la ressemblance âa cette femme extraordinaire. On a bien pu rendre sa stature assez forte et pourtant légère, ses longs cheveux négligemment épars sur ses épaules, ses yeux ombragés par de grandes paupières, et la forme ovale de son visage; mais il n'eût pas été possil)le à l'art de peindre sa grande arae, respirant tout entière dans sa physionomie.
T! e.î est de même des débals de son procès. Il eût été facile de copier, comme je vaisle faire, ses paroles littérales 3 mais les journaux d'alors ne l'auraient
SilR f.IIAULOTTIi: COKDAY. l6l
pas osé. D'ailleurs, i! est une chose qu'il eût fallu renoncer à peindre, et c'est précisément ce qui m'afait l'impression la plus profonde : je veux dire l'accent de sa voix presque enfantine, qui se trouvait toujours en harmonie avec la simplicité de ses dehors et l'imperturbable sérénité de son visage, mais qui semblait néanmoins s'accorder si peu avec les pensées et les sentiments qu'elle exprimait.
Il nefautpas non plus essayer de donner nue juste idée de l'effet qu'elle me parut produiresur les jurés, les juges et la foule immense du peuple qui remplissaient l'enceinte du palais :ils avaient l'air de la prendre elle-même pour un juge qui les aurait tous appelés à son tribunal suprême. En un mot, cette partie morale des débals est à son procès ce que sa physionomie était à sa figure. C'est une chose qu'on peut sentir, mais qu'ilest impossible d'exprimer.
Je me borne doue à répéter littéralement, et sans aucune réflexion, les principales questions qui lui ont été faites, ainsi que ses réponses : l'histoire y trouvera peut-être les premiers traits d'un tableau que je n'ai ni la force, ni la volonté d'entreprendre. Après qu'elle eut rendu compte du projet qu'elle
avait conçu, depuis deux mois, de tuer Marat dans le sein même de l'assemblée : « J'aurais voulu, » dit-elle, « Tiriimoler sur la cime de la Montagne. »
Elle ajouta que, si elle eut cru pouvoir réussir de celle manière, elle Paurait préférée à toute autre. '( J'étais bien sûre alors, «dit-elle, )> de devenir à « Pinslanl victime de la fureur du peuple j et c'est « ce que je désirais. On me croyait à Londres; « mon nom eût été ignoré.
Ensuite elle expliqua comment elle avait préféré s'introduire chez Marat, et par quels moyens elle y était parvenue, en lui écrivant deux lettres où elle disait avoir besoin de lui parler de la part de ses amis; et, sur l'observation qui lui fut faite que ce moyen tenait de la perfidie, « Je conviens, » répondit-elle, (« que ce moyen n'était pas digne de moi , « mais ils sonttous bons pour sauver son pays. D'ail- « leurs, j'ai dû paraître l'estimer pour arriver à lui : « un tel homme est soupçonneux. »
Alors s'ouvrit le débat suivant entre elle, le tribunal et les jurés.
D. Qui vous avait donc inspiré tant de haine pour Marat?
SLR CHARLOTTE CORDAT. 163
R. Je n'avais pas besoin de la haine des autres: j'avais assez de la mienne
D. Mais la pensée de le luer a dû vous être suggérée par quelqu'un?
R. On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soimême.
D. Que haïssiez-vous donc dans sa personne ?
R. Ses crimes.
D. Qu'entendez- vous par ses crimes ?
R. Les ravages de la France, que je regarde comme son ouvrage.
D. Ce que vous appelez les ravages de la France ne sont pas l'ouvrage de lui seul.
R. Cela peut être ; mais il a dû tout employer pour parvenir à la destruction totale.
D. En lui donnant la mort, qu'espériez- vous?
R. Rendre la paix à mon pajs.
D. Croyez-vous donc avoir assassiné tous les Marat?
R. Celui-là mort..., les autres auront peur, peut-être.
Un huissier étant venu lui présenter le poignard dont elle s'était servie^ lui demanda si elle le re-
counaissait. A ce seul instant, l'émotion parut sur son visage ; elle détourna la vue; et, repoussant le poigiiard avec la main, elle dit d'une voix entrecoupée : « Oui, je le reconnais, je le reconnais 1 )f
Elle avait trouvé Marat dans son bain, et par conséquent lui avaitplongéle couteau dans la gorge perpendiculairement.
L'accusateur public lui fit observer (ju'elle ne l'avait sans doute frappé delà sorte que pour ne pas le manquer, dans la crainte de rencontrer une côte si elle l'avait frappé horizontalement, et il ajouta : « Il faut que vous soyez bien exercée à ce crime ! »
R. Oh 1 le monstre! il me prend pour un assassin 1
Cette réponse, telle qu'un coup de foudre, termina la séance.
L'accusateur public prit ses conclusions, après quoi le président dit suivant l'usage : a Les débats « sont terminés. Le défenseur a la parole. »
A ces derniers mots, et quand je me fus levé pour parler, on entendit d'abord dans l'assemblée un bruit sourd et confus, comme de stupeur ; et puis ensuite, si l'on peut s'exprimer de la sorte, comme
un silence de mort qui me glaça jusqu'au fond des entrailles.
Pendant que l'accusateur public parlait^ les jurés me faisaient dire de garder le silence; et le président de me borner à soutenir que l'accusée était folle. Ils désiraient tous que je l'humiliasse.
Quant à elle, son visage était toujours le même. Seulement elle me regardait de manière à m'annoncer qu'elle ne voulait pas être justifiée. Je ne pouvais d'ailleurs en douter, d'après les débats; et cela était impossible, puisqu'il y avait, indépendamment de ses aveux, la preuve légale d'un homicide avec préméditation.
Cependant^ bien décide à remplir mon devoir, je ne voulais rien dire que ma conscience et l'accusée pussent désavouer; et tout à coup, l'idée me vint de me borner à une seule observation qui, daus une assemblée du peuple ou de législateurs, aurait pu servird'élément à une défense complète, et je dis : « L'accusée avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle a commis ; elle en avoue les circonstances affreuses : en un mot, elle avoue tout, et ne
cherche pas même à se justifier.
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« Voilà;, citoyens, sa défense tout entière. Ce calnre imperturbable et cette abnégation de soi-même^ qui n'annoncent aucun reoïords en présence de la mort môme; ce calme et cette abnégation, sublimes sous un rapport, ne sont pas dans la nature ; ils ne peuvent s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main. Etc'est à vous, citoyens jurés, de juger de quel poids cette considération peut être dans la balance de la justice. »
A mesure que je parlais ainsi, un air de satisfaction brillait sur son visage.
Les voix du jury ayant été recueillies, elles furent, comme ou peut le croire, toutes unanimes pour la condamnation.
Le président lui prononça son arrêt de mort et la confiscation de ses biens. Il lui demanda ensuite si elle avait à parier sur l'application de la loi. Pour toute réponse^ elle se fit conduire à moi par les gendarmes ; et, m'adressant la parole avec beaucoup de douceur et de grâce : « Monsieur, » me dit-elle, « je « vous remercie bien du courage avec lequel vous « m'avez défendue d'une manière digne de vous et « de moi. Ces messieurs (en parlant des juges, vers
« lesquels elle se retourna) me confisquent mon « bien ; mais je veux vous donner un plus grand « témoignage de ma reconnaissance : je vous prie de « payer pour moi ce que je dois à la prison, et je « compte sur votre générosité (1). »
Elle fut après cela reconduite à la Conciergerie^, d'où elle ne sortit que pour aller à l'échafaudj et, ne l'ayant pas revue depuis, je ne sais que par ouï dire qu'elle y était allée avec la môme tranquillité qu'elle avait montrée dans les débats.
(Inséré dans l'ouvrage intitulé : les Femmes j par le vicomte J. -A. de Ségur.)
(Note de Chauveau-Lagarde. J
(1) Ses dettes ne se montaient qu'à 36 liv. assignats, que j'ai payées le lendemain au concierge de l'Abbaye.
168 NOTES SUB CHARLOITli: (iORDAY,
Note 0.
(o) On enverra, j'espère,
Ma lettre à Barbaroux et ma lettre à mon père.
Ces deux lettres, dont les originaux se trouvent dans les archives de la Sainte Chapelle, furen t publiées dans le Moniteur h l'époque du procès de Charlotte Corday; mais elles subirent alors plusieurs changements et plusieurs suppressions. Pour la première fois nous donnons ici ces deux lettres que nous devons à l'obligeance de M. Louis Dubois ^ telles qu'elles ont été écrites par Charlotte Corday la veille de sa mort. Les phrases en italique avaient été omises dans les précédentes publications, et tout le reste altéré.